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La Pensée de l'Humanité / Dernière oeuvre de L. Tolstoï

Chapter 52: PENSÉE
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About This Book

The volume assembles reflections, adapted translations, and selected aphorisms from diverse religious and philosophical traditions alongside the author's own meditations, organized into thirty concentrated chapters that each address a single fundamental question—faith, the soul, the meaning of life, passions, and moral conduct among them. Passages are presented as readings intended for regular contemplation and are arranged to develop the author's ethical and spiritual doctrine progressively; selections draw on scriptures, classical and modern thinkers, and traditional wisdom reworked by the author for clarity and guidance.

[1] Secte religieuse persane. (Note du trad.)


CHAPITRE XX

LA VIE EST DANS LE PRÉSENT

Les hommes croient que leur vie dure un temps donné: dans le passé et dans l'avenir. Mais ce n'est qu'une apparence; la vraie vie humaine ne dure pas pendant un temps, elle est toujours, se maintenant à un point indéterminé où le passé touche au futur et que nous appelons improprement le présent. A ce point du présent, et rien qu'à ce point, l'homme est libre; c'est pourquoi la vraie vie de l'homme est dans le présent et rien que dans le présent,.


I.—La vraie vie ne dépend pas du temps.

1

Le passé n'est plus, le futur n'est pas encore venu. Qu'est-ce qui est donc? Rien que le point où le futur et le passé se touchent. Il semblerait que ce point n'est rien, et cependant, toute notre vie est uniquement dans ce point.

2

Il nous semble seulement que le temps existe. Il n'est pas. Le temps n'est qu'un terme conventionnel grâce auquel nous voyons graduellement ce qui est en réalité et ce qui est toujours un. L'œil ne voit pas toute la sphère à la fois, bien que la sphère existe en entier et en une fois. Pour que l'œil voit, il faut que la sphère tourne devant l'œil qui la regarde. De même le monde se déroule, ou semble se dérouler, dans le temps devant les yeux des hommes. Pour la raison supérieure, il n'y a pas de temps: ce qui sera est déjà. L'idée du temps et de l'espace sert au morcellement de l'infini pour le profit des êtres finaux.

AMIEL.

3

Il n'y a ni «avant» ni «après»: ce qui arrivera demain existe réellement dans l'éternité.

ANGÉLUS.

4

Il n'y a ni temps, ni espace; l'un et l'autre nous sont indispensables pour que nous puissions comprendre les objets. C'est pourquoi il est faux de croire que les réflexions concernant les étoiles, dont la lumière n'est pas encore arrivée jusqu'à nous, et sur l'état du soleil à des millions d'années, etc., sont très importantes. Il n'y a là rien d'important ni même de sérieux. Tout cela n'est qu'un vain jeu de l'esprit.

5

Il n'y a pas de temps, il n'y a qu'un instant. Et c'est précisé ment en cet instant qu'est toute notre vie. C'est pourquoi il faut donner toutes nos forces à cet instant.

6

Si la vie est en dehors du temps, pourquoi se manifeste-t-elle dans le temps et dans l'espace? Parce que le mouvement, c'est-à-dire la tendance vers le développement, vers l'éclaircissement et la perfection, ne peut se manifester que dans le temps et l'espace. S'il n'y avait pas d'espace et de temps, il n'y aurait pas de mouvement, il n'y aurait pas de vie.


II.—La vie spirituelle de l'homme en dehors du temps et de l'espace.

1

Le temps ne sert qu'à la vie corporelle. L'être spirituel de l'homme, est toujours en dehors du temps. Et il est en dehors du temps, parce que l'activité de l'être spirituel consiste uniquement dans l'effort de la conscience. Et cet effort est toujours hors du temps, parce qu'il n'a jamais lieu qu'au présent et que le présent n'a pas de temps.

2

Nous ne pouvons nous représenter la vie après la mort et nous rappeler de la vie avant notre naissance parce que nous ne pouvons rien nous représenter qui soit en dehors du temps; et cependant, nous connaissons le mieux notre vie hors du temps—dans le présent.

3

Notre âme est jetée dans notre corps où elle trouve le nombre, le temps, la mesure. Elle raisonne d'après cela et appelle cela nature; nécessité, et ne saurait penser autrement.

PASCAL

4

Nous disons que le temps passe. Ceci n'est pas exact. C'est nous qui avançons, et non pas le temps. Lorsque nous flottons sur l'eau, il nous semble que ce sont les rives qui marchent et non pas le bateau dans lequel nous nous trouvons. Il en est de même du temps.

5

Il est bon de se rappeler souvent que notre vraie vie n'est pas uniquement extérieure, corporelle, telle que nous la vivons ici, sur terre, telle que nous la voyons, mais qu'avec cette vie, nous possédons encore une autre vie, intérieure, spirituelle, qui n'a ni commencement ni fin.


III.—La vraie vie n'est que dans le présent.

1

La faculté de se souvenir du passé et de se représenter l'avenir nous est donnée uniquement afin que, en nous fondant sur des considérations relatives à l'un ou à l'autre, nous puissions décider plus exactement nos actes du présent, mais nullement pour regretter le passé ou préparer l'avenir.

2

L'homme ne vit que dans l'instant présent. Tout le reste est déjà passé, ou bien n'arrivera peut-être pas.

MARC-AURÈLE.

3

Si nous nous tourmentons en songeant au passé et que nous nous gâtons l'avenir, c'est uniquement parce que nous nous occupons trop peu du présent. Le passé a été, l'avenir n'est pas; seul le présent est.

4

Notre état futur semblera toujours un rêve à notre état présent.

Ce n'est pas la longueur de la vie qui importe, mais sa profondeur. Il ne s'agit pas de prolonger la vie, mais de vivre en dehors du temps, et nous ne le faisons que lorsque nous vivons par l'effort du bien. Lorsque nous vivons ainsi, nous ne nous posons pas la question du temps.

D'après EMERSON.

5

«Vivre jusqu'au soir et jusqu'à la mort»[1] veut dire, vivre comme si l'on se trouvait toujours à sa dernière heure et qu'on n'a le temps que d'accomplir l'essentiel, et en même temps vivre comme si tu pouvais continuer indéfiniment l'œuvre que tu accomplis.

6

Le temps est derrière nous, il est devant nous, mais nous ne l'avons pas avec nous. Lorsqu'on se met à penser davantage à ce qui a été ou à ce qui sera, on perd le principal: la vraie vie dans le présent.

7

On ne peut vaincre les mauvaises habitudes qu'aujourd'hui seulement, et non pas demain.

CONFUCIUS.

8

Rien n'a de l'importance, excepté ce que nous faisons dans le moment présent.

9

Il est bon de ne pas penser au lendemain; mais pour ne pas y penser, il n'y a qu'un seul moyen: c'est de penser continuellement si j'accomplis bien l'œuvre du jour, de l'heure, de la minute présente.

10

Dès qu'on s'absorbe dans le passé et l'avenir, on s'éloigne de la vraie vie et l'on se sent abandonné, lié, solitaire.

Que de tortures morales, et tout cela pour mourir au bout de quelques minutes! Pourquoi donc s'inquiéter?

Non, cela n'est pas vrai: ta vie existe actuellement. Le temps n'est pas, et l'heure présente vaut des centaines d'années si tu vis cette heure avec Dieu.

D'après AMIEL.

14

On dit: l'homme n'est pas libre parce que tout ce qu'il fait a une raison antérieure. Mais l'homme n'agit jamais que dans le présent; or, le présent est en dehors du temps: ce n'est que le point de contact entre le passé et le futur. C'est pourquoi l'homme est toujours libre pendant l'instant du présent.

15

La force libre et divine de la vie ne se manifeste que dans le présent; c'est pourquoi l'activité du présent doit posséder les qualités divines, c'est-à-dire doit être raisonnable et bonne.

16

On demanda à un sage: Quelle est l'œuvre la plus ïmportante? Quel est l'homme le plus important de la vie? Quel est le moment le plus important de la vie?

Le sage répondit: «L'œuvre la plus importante c'est d'aimer tous les hommes parce que c'est là l'œuvre de la vie de chaque homme.

«L'homme le plus important est celui auquel tu as affaire en ce moment, parce que tu ne pourras jamais savoir si tu auras affaire à un autre homme.

«Le temps le plus important est le présent parce que là seulement l'homme est maître de lui-même.»


IV.—L'amour ne se manifeste que dans le présent.

1

L'œuvre principale de la vie est l'amour. Et on ne peut aimer ni dans le passé ni dans le futur. On ne peut aimer que dans le présent, à cette heure, à cette minute.

2

L'amour est une manifestation de l'essence divine qui n'a pas de temps; c'est pourquoi l'amour ne se manifest que dans le présent, tout de suite, à tout moment du présent.

3

Aimer, en général, c'est faire le bien. C'est ainsi que nous comprenons tous l'amour, et nous ne pouvons le comprendre autrement.

L'amour n'est pas seulement un mot; il comprend les œuvres que nous accomplissons pour le bonheur d'autrui.

Si l'homme décide de ne pas répondre aux exigences du plus petit amour vrai en vue d'un grand amour futur, il se leurre, leurre les autres et n'aime personne, sauf lui.

Il n'y a pas d'amour dans le futur: l'amour n'existe que dans le présent. Si l'homme n'accomplit pas l'œuvre de l'amour dans le présent, c'est qu'il n'a pas d'amour.

4

Tu veux le bien. Or, le bien ne peut se produire qu'immédiatement. Il ne peut y avoir de bien dans l'avenir, parce qu'il n'y a pas d'avenir, il n'y a que le présent.

5

Ne remets jamais une bonne action si tu peux l'accomplir aujourd'hui, parce que la mort ne demande pas si tu as fait ce que tu dois. La mort n'attend personne ni rien. La chose la plus importante est donc celle qu'on accomplit à l'instant même.

6

N'attendons pas pour être justes, compatissants. N'attendons pas la venue des souffrances exceptionnelles des autres et les nôtres. La vie est brève; dépêchons-nous donc à réjouir les cœurs de nos compagnons pendant cette courte traversée. Hâtons-nous d'être bons.

AMIEL.

7

Les hommes de bien oublient les bonnes actions qu'ils ont accomplies: ils sont tellement occupés à ce qu'ils font, qu'ils ne pensent plus à ce qu'ils ont déjà fait.

Proverbe chinois.

8

La vie dans le présent est l'état dans lequel Dieu vit en nous. C'est pourquoi le moment présent est plus cher que tout. Emploie toutes les forces de ton âme à ne pas laisser échapper ce moment, afin de ne pas cacher à toi-même le Dieu qui peut se manifester en toi.


V.—Tentation de la préparation à la vie, au lieu de la vie même.

1

«Je ferai cela quand je serai grand.»—«Je vivrai ainsi lorsque j'aurai terminé mes études, lorsque je me serai marié.» «Je ferai cela lorsque j'aurai des enfants, lorsque j'aurai marié mon fils, où lorsque je serai riche, lorsque j'habiterai un autre endroit, ou lorsque je serai vieux.»

Ainsi parlent les enfants, les adultes, les vieillards, et personne ne sait s'il vivra jusqu'au soir. Nous ne pouvons rien savoir de tout cela: si nous aurons ou non la possibilité de le mener à bonne fin, si la mort ne nous empêchera pas de le faire.

Il n'y a qu'une seule œuvre que la mort ne peut entraver: c'est l'accomplissement, à toute heure de la vie, de la volonté de Dieu, celle qui est d'aimer les hommes.

2

Nous pensons et nous disons souvent que «je ne puis pas faire tout ce que je dois par suite de la situation où je me trouve». Combien cela est faux! Le travail intérieur, qui est la raison même de la vie, est toujours possible. Tu es en prison, tu es malade, tu es privé de la possibilité, d'entreprendre toute activité extérieure; on t'offense, on te tourmente; mais ta vie intérieure est dans ton pouvoir: tu peux, dans la pensée, reprocher, blâmer, envier, détester les hommes, et tu peux aussi réprimer ces sentiments et les remplacer par de bons. De sorte que chaque minute de ta vie est à toi, et personne ne peut te la prendre.

3

Se savoir malade, prendre soin pour se guérir, surtout penser à ce que je suis souffrant pour le moment et, par suite, incapable d'agir, se dire que lorsque je redeviendrai valide, j'agirai, est une grande tentation. Car ces paroles signifient: je refuse ce qui m'est donné, mais je veux ce qui n'existe pas. On peut toujours se réjouir de ce que l'on possède à chaque instant et faire immédiatement tout ce que l'on peut.

4

Tu n'es pas bien, et il te semble que cela vient de ce que tu ne peux pas vivre comme tu voudrais, que tu aurais plus facilement fait ce que tu crois devoir faire si ta vie était autre. C'est faux. Tu as tout ce que tu désires. A tout moment de ta vie, tu peux faire la meilleure chose que tu es à même d'accomplir.

5

Les importantes, les grandes œuvres qui ne peuvent être terminées que dans l'avenir, ne sont pas de vraies œuvres, elles ne sont pas faites pour la gloire de Dieu. Si tu crois en Dieu, tu croiras à la vie dans le présent, tu travailleras à des œuvres qui peuvent être achevées dans le présent.

6

Momento-mori. Souviens-toi de la mort! est une grande parole. Si nous nous souvenions que nous mourrons inévitablement et bientôt, notre vie serait tout autre. Si l'homme sait qu'il doit mourir dans une demi-heure, il ne fera sûrement ni des choses vaines, ni bêtes, ni surtout mauvaises, dans ce court laps de temps. Le demi-siècle qui te sépare, peut-être, de la mort, n'est-ce pas une demi-heure?


VI.—Les conséquences de nos actes regardent Dieu, et non pas nous.

1

Les conséquences de nos actes ne dépendent pas de nous, parce qu'elles sont infinies dans l'espace infini et dans le temps infini.

2

Si tu peux voir toutes les conséquences de ton activité, sache que cette activité est nulle.

3

Nos actes de l'instant, du moment, sont à nous; ce qu'il en résultera, c'est l'affaire de Dieu.

FRANÇOIS d'ASSISE.

4

En vivant d'une vie spirituelle, c'est-à-dire en communion avec Dieu, l'homme, bien qu'il ne puisse pas connaître les conséquences de ses actes, sait sûrement que ces conséquences seront heureuses.

5

L'acte accompli sans la moindre réflexion aux conséquences possibles, uniquement en vue d'accomplir la volonté de Dieu, est la meilleure action que l'homme peut accomplir.

6

La récompense d'une vie juste n'est jamais dans l'avenir, mais dans le présent. Si tu fais bien à l'instant, tu te sens bien à l'instant. Et si tu agis bien, les conséquences ne peuvent ne pas être bonnes.


VII.—Ceux qui croient que le sens de la vie est dans le présent ne se préoccupent pas de la vie d'outre-tombe.

1

Nous nous embrouillons dans nos idées sur la vie future; nous nous demandons ce qu'il y aura après la mort. Mais on ne peut le demander, parce que la vie et l'avenir sont deux termes contradictoires: la vie est seulement dans le présent. Il nous semble qu'elles a été et qu'elle sera, tandis qu'elle est seulement. Il ne faut pas chercher une solution à la question de l'avenir, mais penser comment nous devons vivre dans le présent, à l'instant même.

2

Nous ignorons toujours tout ce qui a trait à la vie corporelle, parce que cette vie est réglée par le temps et que nous ne pouvons pas connaître l'avenir.

Mais dans le domaine de la vie spirituelle, il n'y a pas de futur. C'est pourquoi l'inconnu de notre vie diminue à mesure qu'elle se transforme de charnelle en spirituelle, à mesure que nous vivons dans le présent.

3

Nous devons accomplir honnêtement et d'une manière impeccable le travail qui nous est confié, indépendamment de notre espoir de devenir un jour des anges, ou de notre croyance d'avoir été jadis des mollusques.

JOHN RUSKIN.

4

A mesure que la vie se prolonge, surtout la vie en bonnes actions, l'importance du temps et l'intérêt de la question de ce qui sera tombent. Plus nous sommes vieux, plus le temps passe vite; ce qui «sera» a de moins en moins d'importance et ce qui «est» en gagne de plus en plus.

Si tu peux élever ton esprit au-dessus de l'espace et du temps, tu te trouves à tout instant dans l'éternité.

ANGÉLUS.


[1] Proverbe russe. (N. du trad.).


CHAPITRE XXI

LE NON-AGIR

Les hommes gâtent moins leur vie en ne faisant pas ce qu'ils doivent faire, qu'en faisant ce qu'ils ne doivent pas faire. C'est pourquoi le plus grand effort que l'homme doit faire sur lui-même pour avoir une vie heureuse—est de s'abstenir de faire ce qu'il ne faut pas faire.


I.—L'abstention est le meilleur moyen de mener une bonne vie.

1

Ce qui importe le plus à tous les hommes, c'est de vivre bien. Vivre bien, c'est moins de faire tout le bien que nous pouvons, que de ne pas faire le mal que nous pouvons éviter de commettre. L'essentiel, c'est de ne pas faire de mal.

2

Tous les hommes de notre époque savent que notre vie est mauvaise, et ils ne se bornent pas à critiquer son organisation, mais travaillent à ce qui, à leur avis, doit améliorer notre vie. Pourtant, loin de s'améliorer, l'organisation de notre vie empire chaque jour. Pourquoi? Parce que les hommes accomplissent les travaux les plus compliqués et les plus difficiles pour améliorer la vie, mais ne font pas la chose la plus simple et la plus facile: ils ne s'abstiennent pas de prendre part aux œuvres qui rendent notre vie mauvaise.

3

L'homme apprend ce qu'il doit faire seulement après avoir compris ce qu'il ne doit pas faire. Et, en en faisant pas ce qu'il ne doit pas faire, il fera inévitablement ce qu'il doit faire, bien qu'il ne saura pas pourquoi il fait ce qu'il fait.

4

Question: Qu'est-ce qu'il y a de mieux à faire quand on est pressé? Réponse: Rien.

5

Dans les moments d'abattement moral, on doit se comporter envers soi-même comme envers un malade: ne rien entreprendre.

6

Si tu ne sais pas quel parti prendre: agir ou ne pas agir, sache qu'il est toujours préférable de s'abstenir que d'agir. Si tu n'avais pas la force de t'abstenir, et si tu savais sûrement que l'affaire est bonne, tu ne te serais pas demandé si tu dois la réaliser ou non; si tu te le demandes, c'est que tu sais que tu peux te contenir et, ensuite, tu es sûr que l'affaire n'est pas tout à fait bonne. Si elle était absolument bonne, tu ne te serais pas interrogé.

7

Si tu as grande envie de quelque chose et s'il te semble que tu ne pourrais pas résister à l'envie, défie-toi. Ce n'est pas vrai que l'homme ne puisse se contenir dans n'importe quel cas. Seul celui qui s'est assuré à l'avance qu'il ne peut se contenir, n'est pas en état de le faire.

8

Que chacun, même un tout jeune homme, se rappelle sa vie. Et si tu regrettes une seule fois de n'avoir pas fait ce que tu devais et ce qui serait bien, tu regretteras des centaines de fois d'avoir fait ce qui était mal et que tu n'aurais pas du faire,


II.—Conséquences de l'incontinence.

1

Il y a moins de mal à ce que nous faisons autre chose que nous aurions dû faire, qu'à ce que nous ne nous abstenons pas de ce que nous n'aurions pas dû faire.

2

Le laisser-aller dans une seule occasion affaiblit la force de la continence dans toute autre. L'habitude prise de ne pas se contenir est comme un torrent invisible sous une maison. Une telle maison ne résiste pas à la poussée.

3

Il est plus mauvais de faire trop que de ne pas faire assez; il est plus mauvais de se presser que de venir en retard.

Les reproches de la conscience sont toujours plus douloureux pour ce que l'on a fait que pour ce que l'on n'a pas fait.

4

Plus la situation semble difficile, moins on doit agir. C'est précisément par l'action que nous gâtons ordinairement ce qui commençait déjà à s'arranger.

5

La plupart des gens qu'on appelle méchants sont devenus tels parce qu'ils prenaient leur mauvaise humeur pour leur état d'âme normal et s'abandonnaient sans faire d'efforts pour y résister.

6

Si tu ne te sens pas la force de te contenir d'un désir charnel, la cause est sûrement en ce que tu ne t'es pas contenu lorsque tu étais encore en état de le faire; puis, le désir est devenu une habitude.


III.—Toute activité n'est pas digne d'estime.

1

On a tort de croire que toute activité, sans se préoccuper de son caractère, est, en elle-même, une occupation honorable, digne de considération. Il s'agit de savoir quelle est cette activité et dans quelles conditions l'homme s'abstient d'agir.

2

Souvent les hommes refusent fièrement de prendre part à des plaisirs innocents en le motivant par des occupations plus sérieuses. Cependant, sans compter que le jeu simple et joyeux est plus utile et important que bien des affaires, le travail même pour lequel les gens occupés renoncent au plaisir, est souvent tel qu'il serait préférable de ne pas le faire.

3

Pour la marche réelle de la vie, une activité extérieure et turbulente est non seulement inutile, mais encore nuisible. L'inaction, sans les plaisirs procurés par le travail des autres, est la situation la plus pénible, si elle n'est pas comblée par un travail intérieur; c'est pourquoi, si l'homme vit en dehors du luxe assuré par le travail d'autrui, cet homme ne restera pas oisif. Le plus grand tort est causé à l'humanité, non par l'oisiveté, mais par des actions nuisibles et inutiles.


IV.—L'homme peut éviter de mauvaises habitudes s'il a conscience d'être non une créature charnelle, mais spirituelle.

1

Pour apprendre à se contenir, il faut apprendre à se dédoubler en un homme charnel et en un homme spirituel, et à habituer l'homme charnel à faire ce que veut l'homme spirituel.

2

Lorsque l'âme dort, lorsqu'elle n'agit pas, le corps est irrésistiblement soumis aux manifestations des sens que provoquent en lui les actes de ceux qui entourent l'homme. Ils bâillent, il bâille également; ils s'emportent, il s'emporte aussi; ils se fâchent, il se fâche; ils s'attendrissent, pleurent, et il a les larmes aux yeux.

Cette subordination involontaire aux influences extérieures est souvent la cause des mauvaises actions qui sont en désaccord avec les exigences de la conscience. Mets-toi en garde contre ces influences extérieures et ne te soumets pas à elles.

3

Si tu habitues ton côté charnel, depuis ton jeune âge, à obéir à la partie spirituelle, il te sera facile de contenir tes désirs. Celui qui s'est habitué à contenir ses désirs a toujours une vie joyeuse et facile.


V.—Plus on lutte contre l'incontinence, plus la lutte devient facile.

1

Une guerre intestine se déroule en l'homme entre sa raison et ses passions. L'homme aurait pu jouir d'un certain calme s'il ne possédait que la raison sans les passions, ou les passions sans la raison. Mais comme il possède l'un et les autres, il ne peut éviter le combat, il ne peut être en paix avec l'un que s'il est en guerre avec l'autre. Il lutte toujours en lui-même. Et cette lutte est indispensable; c'est là toute la vie.

PASCAL.

2

Pour respecter les autres comme soi-même, il faut agir envers eux comme nous voulons que l'on agisse envers nous; là est l'œuvre principale de la vie. Il faut se maîtriser, et, pour se maîtriser, il faut s'y habituer.

3

Chaque fois que tu as grande envie de faire quelque chose, arrête-toi et réfléchis afin de savoir si ce dont tu as tellement envie est bien.

4

Pour ne pas commettre de mauvaises actions, il ne suffit pas de s'en abstenir; il faut apprendre à se contenir des mauvaises conversations et, surtout, des mauvaises pensées. Dès que tu te rends compte que tes paroles sont mauvaises, que tu te moques, blâmes, injuries, arrête-toi, tais-toi et n'écoute pas les autres. Agis de même lorsque tu as de mauvaises idées, lorsque tu penses mal de ton prochain; qu'il soit digne de blâme ou non, arrête-toi et tâche de penser à autre chose. C'est seulement lorsque tu apprendras à te contenir des mauvaises paroles et des mauvaises pensées, que tu seras en état de te contenir des mauvaises actions.

5

Indépendamment du nombre de fois qu'il t'arrivera de tomber sans pouvoir vaincre tes passions, ne te laisse pas abattre. Tout effort de lutte diminue la force de la passion et facilite la victoire.

6

Chaque passion dans le cœur de l'homme est d'abord comme un solliciteur, ensuite comme un hôte, et enfin comme le maître de la maison. N'ouvre pas la porte de la maison de ton cœur à ce solliciteur.


VI.—La portée de la continence pour chaque homme et pour l'humanité entière.

1

Si tu veux être libre, habitue-toi à contenir tes désirs.

2

Qui est sage? Celui qui apprend toujours quelque chose chez quelqu'un. Qui est riche? Celui qui se contente de son sort. Qui est fort? Celui qui sait se maîtriser.

Le Talmud.

3

On dit que le christianisme est une doctrine de faiblesse parce qu'il ne recommande pas d'agir, mais plutôt de s'abstenir de l'action. Le christianisme, doctrine de faiblesse! Une doctrine de faiblesse dont le Fondateur a péri en martyr sur la croix, toujours fidèle à Lui-même, et dont les fidèles comptent des milliers de martyrs, les seuls hommes qui regardaient bravement le mal en face et qui se révoltaient contre lui! Et les violents d'alors qui ont exécuté le Christ, de même que les violents d'à présent savent quelle est cette doctrine de faiblesse et la craignent plus que tout. Leur flair leur montre que seule cette doctrine détruit sûrement et jusqu'à la base tout le régime qui les soutient. Il faut bien plus de force pour se contenir du mal que pour accomplir la chose la plus difficile que nous considérons comme bien.

4

Toutes les diversités de nos situations dans le monde ne sont rien en comparaison de la maîtrise de l'homme sur lui-même. Si un homme est tombé à la mer, il est absolument indifférent d'où il est tombé et quelle est cette mer. La seule chose qui importe, c'est de savoir s'il sait nager ou non. La force n'est pas dans les conditions extérieures, mais dans le savoir de se dominer.

5

La vraie force n'est pas dans celui qui ne vainc pas les autres; mais dans celui qui se vainc lui-même qui ne permet pas à la bête de dominer son âme.

6

Celui qui s'abandonne aux désirs de la passion, qui cherche les jouissances, sent ses passions se développer de plus en plus et se trouve enchaîné par les passions.

Celui qui a pu vaincre la passion a brisé les chaînes.

Sagesse bouddhiste.

7

Jeune homme, refuse de satisfaire tes désirs (plaisirs, luxe, etc.), si ce n'est dans l'intention de renoncer absolument à tout cela, du moins dans le but d'avoir devant soi une possibilité continuelle de jouissance. Cette économie à l'égard de ton sentiment de vitalité te rendra, en effet, plus riche parce que tu diffères tes jouissances.

La conscience que la jouissance est dans ton pouvoir est plus féconde et plus vaste, comme tout ce qui est idéal, que le désir satisfait par cette jouissance, parce que la satisfaction détruit le sentiment de jouissance même.

KANT.

8

On doit moins chercher à faire le bien qu'à être bon; moins chercher à luire qu'à être pur. L'âme semble vivre dans un vase en verre, et l'homme peut le salir ou le tenir propre. Dans la mesure où le verre est pur, lumière de la vérité luit à travers, pour l'homme lui-même et pour les autres. C'est pourquoi l'œuvre principale de l'homme est interne; elle consiste à entretenir son vase dans la propreté. Garde-toi seulement de te souiller, et la lumière luira pour toi comme pour les autres.

9

Souvent, pour arriver à ce que nous désirons, il suffît de cesser de faire ce que nous faisons.

10

Il suffît de contempler la vie que les hommes mènent dans notre monde, voir Chicago, Paris, Londres, toutes, les villes, les usines, les chemins de fer, les machines, les armements, les canons, les forteresses, les imprimeries, les musées, les maisons à 30 étages, etc., et à se poser la question de ce que l'on doit faire avant tout afin que les hommes puissent vivre bien, pour que cette réponse vienne d'elle-même: cesser avant tout d'accomplir les choses inutiles; et l'inutile dans notre monde européen constitue les 0,99 de toute l'activité humaine.

11

Si tenu et transparent que soit devenu le mensonge résultant de la contradiction entre notre vie et notre conscience, il s'amincit et s'étire encore, mais ne se rompt pas. Et tout en devenant toujours plus mince en s'étirant de plus en plus, ce mensonge lie l'ordre existant des choses et entrave l'avènement d'un nouveau.

La plupart des hommes du monde chrétien ne croient plus aux règlements païens qui gouvernent leur vie, et croient aux principes chrétiens qu'ils reconnaissent dans leur conscience; mais la vie continue comme par le passé. Pour supprimer tous les malheurs et les contradictions qui tourmentent actuellement les hommes afin que le Règne de Dieu annoncé à l'humanité depuis 1900 ans arrive, les hommes de notre temps n'ont besoin que d'une seule chose: d'un effort moral. De même que pour faire reprendre à un liquide refroidi au-dessous de son point de congélation la forme de cristaux qui lui est propre, il faut une impulsion,—pour faire passer l'humanité à la forme de vie qui lui est naturelle, il faut un effort moral, l'effort par lequel est conquis le Royaume de Dieu.

Cet effort n'est pas un effort de mouvement, ni l'effort de révélation d'une philosophie nouvelle, de nouvelles idées, ni l'effort exigé pour des exploits nouveaux et extraordinaires; l'effort nécessaire pour pénétrer dans le royaume de Dieu, ou pour entrer dans une nouvelle forme de vie, est un effort négatif, l'effort de ne pas suivre le courant, l'effort de ne pas accomplir des actes incompatibles avec la conscience intérieure.

Et c'est à la nécessité de faire cet effort que les hommes sont amenés maintenant par la cruauté de la vie et la clarté et la propagation de la doctrine chrétienne.

12

Le moindre mouvement de la matière est important pour la nature. Toute la mer se modifie à cause d'une pierre. De même, dans la vie spirituelle, le moindre mouvement provoque des conséquences sans fin. Tout est grave.

PASCAL.


CHAPITRE XXII

LA PAROLE

La parole exprime la pensée et peut servir à unir ou à désunir les hommes; c'est pourquoi on doit en user avec précaution.


I.—La parole est une grande chose.

1

La parole peut unir les hommes; la parole peut les désunir; la parole peut servir l'amour, comme elle peut servir l'inimitié et la haine. Garde-toi de la parole qui divise ou qui provoque l'inimitié et la haine.

2

La parole exprime la pensée; la pensée manifeste la puissance divine; c'est pourquoi la parole doit correspondre à ce qu'elle exprime. Elle peut être indifférente, mais ne peut et ne doit pas exprimer le mal.

3

L'homme est porteur de Dieu. Il peut exprimer la conscience de sa divinité par la parole. Comment dès lors ne pas observer de la prudence en parlant?

4

Le temps passe, et la parole dite reste.

5

Si tu as le temps de réfléchir avant de commencer à parler, réfléchis sur la nécessité de ce que tu veux dire et si cela ne peut faire de tort à personne. Car il arrive le plus souvent qu'après avoir réfléchi, tu ne commences même pas à parler.

6

Réfléchis avant de parler. Mais arrête-toi avant que l'on ne te dise «assez». La faculté de la parole met l'homme au-dessus de la bête, mais il lui est inférieur s'il dit tout ce qui lui passe par la tête.

SAADI.

7

Après une longue conversation, tâche de te rappeler tout ce qui a été dit, et tu seras étonné de voir combien tout ce qui a été dit était vain, inutile et souvent méchant.

8

Ecoute, sois attentif, mais parle peu.

Ne parle jamais si l'on ne s'adresse pas à toi; lorsque l'on t'interroge, réponds de suite et brièvement, et ne sois pas honteux si tu dois avouer que tu ne sais pas ce que l'on te demande.

SOUFI.

9

Si tu veux être sage, apprends à questionner raisonnablement, à écouter attentivement, à répondre tranquillement et à cesser de parler quand tu n'as plus rien à dire.

LAVATER.

10

Ne loue pas, ne blâme pas, ne discute pas.

11

Ecoute les discours d'un homme savant avec attention, quand bien même ses actes ne correspondraient pas à son enseignement. L'homme doit s'instruire, quand bien même les préceptes seraient gravés sur un mur.

SAADI.

12

Il existe trois mots excellents très courts: Je ne sais. Habitue ta langue à les dire plus souvent.

Sagesse orientale.

13

Il y a une ancienne sentence qui dit: de mortius aut bene, aut nihil, c'est-à-dire: «dis du bien des morts ou n'en parle point». Combien cela est injuste! On aurait dû dire, au contraire: «Dis du bien des vivants ou n'en parle point.» Combien de souffrances cela aurait évité aux hommes, et comme cela est facile!

Pourquoi ne doit-on pas dire de mal des morts? Dans notre monde, au contraire, on s'est accoutumé, par suite de l'usage des nécrologies et des jubilés, de ne faire aux morts que des éloges exagérés, par conséquent, dire des mensonges. Et ces éloges mensongers sont nuisibles parce qu'ils cachent la différence entre le bien et le mal.

14

A quoi peut-on comparer la langue dans la bouche de l'homme? C'est la clef du trésor; lorsque la porte est fermée, personne ne peut savoir ce qui y est renfermé: des pierres précieuses ou du rebut inutile.

SAADI.

15

Bien que le silence soit utile d'après la doctrine des sages, la parole libre est également utile, mais utile en son temps seulement. Nous péchons par la parole quand nous nous taisons, alors que nous devrions parler, et quand nous parlons, alors que nous devrions nous taire.

SAADI.


II.—Tais-toi lorsque tu te fâches.

1

Si tu sais comment les gens devraient vivre et que tu leur veux du bien, tu le leur diras. Tu tâcheras de le leur exprimer de façon à ce qu'ils croient à tes paroles. Et pour qu'ils le croient et te comprennent, tu dois t'efforcer de leur transmettre tes idées sans irritation et colère, mais avec calme et bonté.

2

Si tu veux, dans la conversation, faire part à ton interlocuteur de quelque vérité, l'essentiel est de ne pas te fâcher et de ne pas prononcer une seule parole mauvaise ou blessante.

D'Après ÉPICTÈTE.

3

Une parole non prononcée est d'or.

4

Si tu ne peux pas calmer ta colère immédiatement, tiens ta langue. Tais-toi, et tu te calmeras bientôt.

BAKSTER.

5

Tâche, pendant la discussion, de rendre tes paroles douces et tes arguments fermes. Tâche non pas de vexer ton adversaire, mais de le convaincre.

WILKINS.

6

Dès que nous sentons la colère pendant la discussion, nous ne discutons plus pour la vérité, mais pour nous-mêmes.

CARLYLE.


III.—Ne discute pas.

Une querelle qui s'allume est pareille à un torrent qui mine une digue: dès qu'il la traverse, tu ne peux plus le retenir. Et toute querelle est provoquée et alimentée par la parole.

Le Talmud.

2

La discussion ne convainc personne, mais elle désunit et irrite. La discussion est, par rapport à l'opinion des gens, la même chose que le marteau par rapport au clou. Après la discussion, les opinions, encore vagues, se calent solidement dans la tête, de même que les clous enfoncés dans le mur jusqu'à la tête.

D'après JUVÉNAL.

3

Pendant la discussion, on oublie la vérité. Celui qui est le plus sage cesse le premier à discuter.

4

Prête l'oreille aux discussions, mais ne t'y mêle point. Dieu te préserve de l'emportement et de l'irritabilité, même dans leur moindre manifestation. La colère est toujours déplacée, mais surtout dans une affaire où l'on a raison, parée qu'elle ne fait que l'obscurcir et la troubler.

GOGOL.

5

La meilleure réponse à un fou est le silence. Chaque mot de réplique te reviendra par ricochet. Répondre à une offense par l'offense revient au même que de jeter du bois dans le feu.


IV.—Ne juge point.

1

«Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugés; car on vous jugera du même jugement dont vous jugez; et on vous mesurera de la même mesure dont vous mesurez. Et pourquoi regardes-tu la paille dans l'œil de ton frère, tandis que tu ne vois pas la poutre dans ton œil? Ou bien, comment dis-tu à ton frère: Permets que j'ôte cette paille de ton œil, et voici qu'une poutre est dans le tien? Hypocrite. Ote premièrement de ton œil la poutre, et alors tu penseras à ôter la paille de l'œil de ton frère.»

MATTH. VII, 1-6.

2

En pénétrant en notre for intérieur, nous découvrons presque toujours le péché que nous blâmons chez un autre. Et si nous ne connaissons pas le même péché, nous n'avons qu'à chercher pour en trouver un plus mauvais encore.

3

Lorsque tu te mets à juger un homme, pense à ne pas dire de mal de lui, si tu es sûr qu'il a commis ce mal, et, à plus forte raison, lorsque tu n'en sais rien et que tu répètes simplement les paroles d'autrui.

4

Il est toujours injuste de juger un autre, parce que personne ne peut jamais savoir ce qui s'est passé et ce qui se passe dans l'âme de celui que l'on juge.

5

Il est bon de s'entendre avec un ami afin que l'un arrête l'autre, si l'un de vous deux commence à médire de son prochain. Et si tu n'as pas un tel ami, entends-toi là-dessus avec toi-même.

6

Il est mauvais de médire des gens en leur présence, parce que cela les offense, et il est malhonnête de le faire en leur absence, parce que cela les trompe. Le mieux est de ne pas chercher le mal chez les autres, de l'oublier, mais de le chercher en soi-même et de s'en rappeler.

7

La médisance spirituelle est comme un plat de charogne à la sauce. La sauce cache toutes les saletés que l'on mange sans s'en apercevoir.

8

Moins on est renseigné sur les mauvaises actions des gens, plus on est sévère envers soi-même.

9

N'écoutez jamais ceux qui disent du mal des autres et du bien de vous-mêmes.

10

Celui qui médit de toi derrière ton dos te craint, et celui qui te loue en ta présence te méprise.

Proverbe chinois.

11

La médisance plaît tellement aux gens qu'il est très difficile de se contenir de ne pas être agréable à ses interlocuteurs en médisant des absents. Mais si tu tiens absolument à régaler les gens, offre-leur autre chose que des mets malsains, tant pour toi-même que pour ceux que tu régales.

12

Cache le péché d'autrui, Dieu t'en pardonnera deux.


V.—Le danger de l'intempérance de langage.

1

Nous savons que nous devons manier les fusils chargés avec précaution, et nous ne voulons pas savoir que l'on doit prendre les mêmes précautions avec la parole. La parole peut non seulement tuer, mais causer plus de mal que la mort.

2

Nous nous révoltons devant les crimes de la chair: excès de table, coups de poing, adultère, meurtre; et nous considérons avec beaucoup de légèreté les crimes de la parole: médisance, offense, trahison, publication de paroles mauvaises et dépravantes, et, cependant, les conséquences des crimes commis par la parole sont bien plus graves que les crimes commis par la chair. La seule différence entre les deux catégories est en ce fait que le mal des crimes de la chair s'aperçoit immédiatement, tandis que nous ne remarquons pas le mal du crime commis par la parole, parce qu'il se manifeste loin de nous, dans le temps et dans l'espace.

3

Il y avait une nombreuse réunion, plus de mille personnes, dans un grand théâtre. Au milieu du spectacle, un sot voulut plaisanter et cria: «Au feu!» Le public s'élança vers les portes. Tous se ruèrent, s'écrasant, et lorsque le calme revint, on constata que 20 personnes étaient tuées et 50 blessées.

Ce grand mal n'a été causé que par une sotte parole.

Ici, au théâtre, le mal causé est perceptible immédiatement, mais souvent une sotte parole cause lentement bien plus de mal encore, quoiqu'on ne le remarque pas immédiatement.

4

Rien n'encourage l'oisiveté autant que les vains discours. Si les gens se taisaient, au lieu de dire les bêtises pour chasser l'ennui de l'oisiveté, ils n'auraient pu supporter celle-ci et se mettraient à travailler.

5

En parlant mal des gens, on fait du tort à trois personnes à la fois: à celui dont on parle, à celui à qui on parle, et surtout à celui qui parle.

BASILE LE GRAND.

6

Il est surtout mauvais de médire des gens hors leur présence, parce que l'opinion exprimée qui pourrait être utile à l'absent, si elle lui était dite en face, lui demeure cachée; par contre, elle est communiquée à celui à qui elle est nuisible, parce qu'elle éveille en lui un mauvais sentiment envers celui dont on médit.

7

On se repent rarement d'avoir gardé le silence, mais combien de fois on se repentira d'avoir parlé, et on s'en serait repenti plus souvent encore si l'on connaissait toutes les conséquences de sa parole.

8

Plus on a envie de parler, plus il y a de danger à dire du mal.

9

L'homme qui sait se taire, même s'il a raison, possède une grande force.

CATON.


VI.—L'utilité du Silence.

1

Laisse davantage reposer ta langue que tes bras.

2

Le silence est souvent la meilleure des réponses.

3

Tourne ta langue sept fois avant de te mettre à parler.

4

Il faut ou bien se taire, ou bien dire des choses qui sont meilleures que le silence.

5

Celui qui parle beaucoup travaille peu. Un homme sage craint toujours que ses paroles ne promettent plus qu'il ne peut donner; c'est pourquoi il se tait le plus souvent, et ne parle que lorsque cela lui est nécessaire, à lui, non aux autres.

6

J'ai vécu toute ma vie parmi les sages, et je n'ai rien trouvé de mieux pour l'homme que le silence.

Le Talmud.

7

Si, sur cent fois, tu regrettes une fois de n'avoir pas dit ce qu'il fallait, tu regretteras sûrement 99 fois sur cent d'avoir parlé lorsqu'il fallait te taire.

8

Seul le fait d'avoir exprimé une bonne intention affaiblit déjà le désir de la réaliser. Mais comment retenir l'expression des élans nobles et pleins de fatuité de la jeunesse? Ce n'est que bien plus tard qu'on les regrette comme on regrette d'avoir cueilli une fleur encore en bouton et que l'on voit ensuite fanée et foulée au pied.

9

La parole est la clef du cœur. Si la conversation est vaine, un seul mot est déjà superflu.

10

Lorsque tu es seul, pense à tes péchés; lorsque tu es en société, oublie ceux des autres.

Sentence chinoise.

11

Pour un sot, le mieux est de se taire. Mais s'il le savait, il ne serait plus un sot.

12

Quand tu parles, tes paroles doivent être meilleures que le silence.

Proverbe arabe.

Celui qui est loquace ne peut éviter le péché.

Si la parole coûte un denier, le silence en vaut deux.

Si le silence sied aux sages, il convient d'autant plus aux sots.

Le Talmud.


VII.—L'Utilité de la tempérance du langage.

1

Moins tu parleras, plus tu travailleras.

2

Deshabitue-toi de médire, et tu éprouveras, dans ton âme, un accroissement de la capacité d'aimer, tu ressentiras une augmentation de vie et de bonheur.

3

Mahomet et Ali rencontrèrent un jour un homme qui, considérant Ali comme son offenseur, se mit à l'injurier. Assez longtemps, Ali supporta cela patiemment et en silence; finalement, ne se contenant plus, il se mit à répondre par des injures aux injures. Alors, Mahomet s'écarta d'eux. Lorsqu'Ali revient à Mahomet, il lui dit d'un ton vexé: «Pourquoi m'as-tu laissé seul à supporter les injures de cet homme insolent?»—«Lorsque cet homme t'injuriait et que tu te taisais, dit Mahomet, je voyais dix anges autour de toi et qui lui répondaient. Mais quand tu t'es mis à lui répondre par des injures, les anges t'abandonnèrent, et je me suis écarté également».

Légende musulmane.

4

Cacher les défauts des autres gens et parler de ce qu'ils ont de bon est une preuve d'amour et le meilleur moyen pour attirer l'affection des prochains.

Des Pieuses Pensées.

5

Le bonheur de la vie des hommes est dans l'amour entre eux; or, une mauvaise parole détruit l'amour.


CHAPITRE XXIII

PENSÉE

De même que l'homme peut s'abstenir de commettre un acte qu'il croit mauvais, il peut repousser une pensée qui l'attire et qu'il croit mauvaise. C'est en cette abstention de pensées qu'est la force principale de l'homme, parce que tous les actes naissent de la pensée.


I.—Le rôlé de la pensée.

1

On ne peut se débarrasser des péchés, des tentations et des superstitions par l'effort physique. Cela n'est possible que par l'effort de la pensée. C'est par l'effort de la pensée qu'on peut s'habituer à l'abnégation, à l'humilité, à la droiture. Quand l'homme aspire à l'abnégation, à l'humilité, à la droiture, il a également la force de lutter dans la vie quotidienne contre les péchés, les tentations et les superstitions.

2

Bien que ce ne soit pas la pensée qui nous ait révélé que l'on doit aimer—elle ne pouvait nous le révéler—elle importe en raison de ce fait qu'elle nous indique ce qui empêche l'amour. C'est précisément cet effort intellectuel contre ce qui empêche l'amour qui est plus important et plus nécessaire que tout le reste.

3

Si l'homme n'avait pas la faculté de réfléchir, il ne comprendrait pas pourquoi il vit. Et s'il ne le comprenait pas, il n'aurait pu savoir ce qui est bien et ce qui est mal. C'est pourquoi il n'y a rien de plus cher à l'homme que de savoir penser.

4

Les hommes envisagent les doctrines morales et religieuses, d'une part, et la conscience, de l'autre, comme deux guides différents. En réalité, il n'y a qu'un seul guide: la conscience, c'est-à-dire, la reconnaissance de la voix de Dieu qui vit en nous. Cette voix décide indubitablement pour chaque homme ce qu'il doit ou ne doit pas faire; et chaque homme peut toujours évoquer cette voix par un effort de pensée.

5

Si l'homme ne savait pas que ses yeux pouvaient voir et s'il ne les ouvrait jamais, il aurait été très misérable. De même, et plus encore, est misérable l'homme qui ne comprend pas que la faculté de penser lui est donnée pour supporter tous les malheurs. Si l'homme est raisonnable, il lui sera facile de les supporter; d'abord, parce que sa raison lui dira que tous les malheurs passent et se transforment en bonheur, et ensuite, que chaque malheur est utile à un homme raisonnable. Et pourtant, au lieu de regarder le malheur en face, les hommes tâchent de l'éviter.

Ne serait-il pas préférable de nous réjouir de ce que Dieu nous ait donné la faculté de ne pas nous chagriner de ce qui nous arrive, indépendamment, de notre volonté, et de Le remercier de ce qu'Il ait subordonné notre âme uniquement à ce qui est en notre pouvoir: notre raison? Il n'a soumis notre âme ni à nos parents, ni à nos frères, ni à la richesse, ni à notre corps, ni à la mort. Par Sa bonté, Il l'a seulement subordonnée à ce qui dépend de nous: à nos pensées.

C'est sur ces pensées-là et sur leur pureté que nous devons veiller de toutes nos forces pour notre bien.

D'après ÉPICTÈTE

6

Lorsque nous apprenons une nouvelle pensée et que nous la trouvons juste, il nous semble l'avoir connue depuis longtemps et nous rappeler maintenant de ce que nous savions déjà. Toute vérité se trouve déjà dans l'âme de tout homme. Ne l'étouffe pas seulement par le mensonge, et, tôt ou tard, elle se révélera à toi.

7

Souvent nous vient une pensée qui nous semble juste et étrange à la fois, et nous avons peur d'y croire. Mais, après avoir bien réfléchi, nous voyons que la pensée qui nous semblait étrange est la plus simple vérité à laquelle on ne peut plus cesser de croire, dès l'instant qu'on l'a apprise.

8

Pour pénétrer dans la conscience de l'humanité, toute vérité doit traverser trois phases. La première: «C'est tellement inepte que ce n'est même pas la peine de discuter.» La deuxième: «C'est immoral et contraire à la religion.» La troisième: «Ah, c'est tellement connu de tous que ce n'est même pas la peine d'en parler!»

9

En vivant au milieu des hommes, n'oublie pas ce que tu as appris dans la solitude. Et réfléchis dans la solitude sur ce que tes relations avec les autres t'ont appris.

10

Nous pouvons arriver à la sagesse par trois chemins: d'abord, par la voie de l'expérience, et ce chemin-là est le plus difficile; ensuite, par la voie de l'imitation, et ce chemin-là est le plus facile; enfin, par la voie de la réflexion, et ce chemin-là est le plus noble.

CONFUCIUS.


II.—La vie de l'homme est déterminée par ses pensées.

1

Le sort de l'homme est tel et tel uniquement d'après la façon dont il comprend sa vie.

2

Tous les grands changements dans la vie d'un homme, de même que dans la vie de l'humanité entière, commencent et s'accomplissent dans la pensée. Pour qu'une modification puisse s'effectuer dans les sensations et les actes, un changement dans les pensées doit s'effectuer d'abord.

3

Tout ce qui est bon et nécessaire aux hommes ne s'acquiert pas d'un coup, mais toujours au moyen d'un travail long et continu. C'est ainsi que l'on apprend les métiers, qu'on acquiert des connaissances, et c'est ainsi que l'on apprend la chose plus difficile au monde: savoir vivre d'une vie juste.

Pour apprendre à vivre ainsi, il faut avant tout savoir s'habituer à n'avoir que des bonnes pensées.

4

Les passages de notre vie d'un état dans un autre ne se déterminent pas par les actions, accomplies selon notre volonté: par le mariage, le changement du lieu d'habitation, le changement de profession, etc., mais par les pensées qui nous viennent pendant la promenade, au milieu de la nuit, en mangeant et, surtout, par les pensées qui, englobant tout notre passé, nous disent: «Tu as agi ainsi, mais tu aurais mieux fait d'agir autrement.» Et tous nos actes ultérieurs servent ces pensées servilement, exécutent leur volonté.

THOREAU.

5

Nos désirs ne seront pas bons tant que nous n'aurons corrigé les habitudes de notre raison; et ces habitudes se forment au contact des déductions de sagesse des meilleurs hommes de la terre.

SÉNÈQUE.

6

Ce qui est calme peut être maintenu dans le repos. Ce qui ne s'est pas encore manifesté peut être facilement prévenu. Ce qui est encore faible peut facilement être brisé. Ce qui n'est pas encore nombreux peut facilement être dispersé.

Un gros arbre a commencé par être une tige mince. Une tour à neuf étages a commencé à être élevée par la pose de quelques petites briques. Un voyage de mille lieues commence par un pas. Faites attention à vos pensées: elles sont le commencement de vos actes.

LAO-TSEU.

7

De même que la vie et la destinée d'un homme sont déterminées par ce à quoi nous prêtons le moins d'attention, par ses pensées, la vie des sociétés et des peuples est déterminée non par les événements qui ont lieu dans ces sociétés et ces peuples, mais par les idées qui unissent la plupart des hommes de ces sociétés et de ces peuples.

8

Ne pense pas que seuls les hommes extraordinaires peuvent être sages. La sagesse est nécessaire à tous les hommes, et c'est pourquoi ils peuvent tous être sages. La sagesse consiste à savoir quelle est l'œuvre de la vie et comment l'accomplir. Et pour l'apprendre, il suffit de se rappeler que la pensée est une grande chose, et, par conséquent, réfléchir.


III.—La cause des plus grands malheurs des hommes réside non pas dans leurs actes, mais dans leurs pensées.

1

Lorsqu'il t'arrive un malheur, sache que cela ne vient pas de ce que tu as fait, mais de ce que tu as pensé.

2

Les pensées qui provoquent les actes mauvais sont bien plus nuisibles que les actes eux-mêmes. On peut ne pas recommencer une mauvaise action et s'en repentir; tandis que les mauvaises pensées engendrent les mauvaises actions. Une mauvaise action aplanit seulement la route pour les autres mauvaises actions; les mauvaises pensées entraînent sur cette route.

3

Pour qu'un flambeau puisse donner une clarté calme, il faut qu'il soit mis à l'abri du vent. Si le flambeau est exposé au vent, la lumière vacillera et donnera des ombres étranges. Les mêmes ombres tomberont dans l'âme de l'homme lorsque ses pensées seront futiles, vacillantes et incontrôlées.

Sagesse brahmane.


IV.—L'homme est maître de ses pensées

1

Notre vie peut être bonne ou mauvaise, suivant la qualité de nos pensées. Or on peut les gouverner. C'est pourquoi, pour vivre bien, l'homme doit travailler à ses pensées, ne pas écouter les mauvaises.

2

Travaille à purifier tes pensées. Si tu n'as pas de mauvaises pensées, tu ne commettras pas de mauvaises actions.

CONFUCIUS.

3

Tout est dans le pouvoir du Ciel, sauf notre désir de servir Dieu ou nous-mêmes. Nous ne pouvons empêcher les oiseaux de voler au-dessus de nos têtes, mais nous pouvons ne pas les laisser y faire leurs nids. De même, nous ne pouvons empêcher les mauvaises pensées de traverser notre esprit, mais nous avons le pouvoir de ne pas les laisser y faire leur nid pour couver et engendrer de mauvaises actions.

LUTHER.

4

On ne peut chasser une mauvaise pensée lorsqu'elle vient à l'esprit, mais on peut comprendre que cette pensée est mauvaise. Et si l'on sait qu'elle est mauvaise, on peut ne pas s'y abandonner. Il nous vient l'idée que tel ou tel autre homme est méchant. Je ne pouvais pas m'empêcher de le penser, mais si j'ai compris que cette idée était mauvaise, je peux me souvenir que c'est mal de médire des gens, que je suis mauvais moi-même, et je peux ainsi me contenir de la médisance, même par la pensée.

5

Si tu veux que ta pensée te serve, tâche de réfléchir indépendamment de tes sentiments et de ta situation, c'est-à-dire de ne pas agir contre tes idées afin de justifier la sensation que tu éprouves, ou la chose que tu as faite ou que tu feras.


V.—Il faut vivre d'une vie spirituelle pour avoir la force de gouverner ses pensées.

1

Nous croyons souvent que la plus grande force qui existe au monde est la force matérielle. Nous le pensons, parce que notre corps, que nous le voulions ou non, sent toujours cette force. Mais la force spirituelle, la force de la pensée, nous semble insignifiante, et nous ne la reconnaissons pas pour une force. Cependant, c'est en elle qu'est la vraie force, celle qui modifie notre vie et la vie des autres hommes.

2