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La police secrète prussienne

Chapter 11: X
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About This Book

L'ouvrage examine, à partir de documents contemporains, le fonctionnement secret d'un service de police politique. Il décrit les méthodes d'information et d'infiltration, l'emploi d'agents provocateurs, l'organisation hiérarchique et les dispositifs de surveillance, et illustre ces procédés par récits de troubles publics et portraits d'agents et de responsables. L'auteur met en lumière les justifications officielles de l'usage de moyens extraordinaires ainsi que les conséquences de ces pratiques sur la vie politique, la liberté d'expression et la sécurité des opposants.

X

La police prussienne pendant la campagne de France. — Les exploits de Stieber à Bar-le-Duc, à Reims et à Ferrières. — Les aménités de la police de campagne. — Entrée des Allemands dans Versailles. — L’attitude du conseil municipal. — Comment les Allemands respectent les conventions signées. — Arrivée du prince Fritz et du roi Guillaume. — Une manifestation d’agents secrets. — Le bureau du chef de la police. — Un enfant espion sans le savoir. — Zerniki à la mairie. — Un vaudevilliste allemand à Versailles. — Entretien de M. de Bismarck avec le directeur de la police. — Expulsion d’O’Sullivan. — Les réquisitions prussiennes. — Relations difficiles entre les officiers et la police. — M. de Bismarck voit des assassins partout. — M. Angel de Miranda. — Les mésaventures d’un journaliste allemand. — L’hôtel des Réservoirs pendant l’occupation. — Mort tragique de Hoff. — Le restaurant des frères Gark. — Espions et journalistes.

En raison des services rendus en 1866 et de la haute faveur dont il jouissait depuis lors, Stieber était désigné d’avance pour remplir pendant la campagne de 1870-1871 les mêmes fonctions que pendant la guerre de Bohême.

Le 31 juillet, le général de Moltke et tout le personnel civil et militaire composant le « grand quartier général » partirent de Berlin pour Mayence. Stieber, à qui l’on avait adjoint trois lieutenants de police et un certain nombre d’agents, avait pris place dans un des compartiments du train royal.

A peine arrivé à Mayence, première étape de la marche triomphale de l’invasion, le chef de la police de campagne lança ses limiers pour dénicher les espions français, car on les supposait nombreux dans la ville. Mais les généraux de Napoléon dédaignaient ces accessoires et ces petits moyens si utilement employés par la Prusse : dans l’entourage de l’empereur on était si certain d’arriver à Berlin tout d’une traite ! Aussi les agents du conseiller intime firent-ils le plus souvent buisson creux, ou s’ils ramenaient des prisonniers, c’étaient des curieux inoffensifs, des journalistes, ou des artistes en quête de croquis, comme ce dessinateur bien connu d’une grande feuille illustrée, qui fut déclaré suspect parce qu’il portait la moustache et la barbiche taillées à la française, et qui dut traverser toute la ville de Mayence par une pluie battante entre deux soldats.

Bientôt arrivèrent les nouvelles des premiers désastres de l’armée de Mac-Mahon. Le grand quartier général, quittant le territoire allemand, suivit de près les avant-gardes de l’invasion.

Au moment d’entrer en France, Stieber avait reçu des instructions plus précises. Voici en quoi consistait son mandat :

1o Veiller sur la sécurité de la personne du roi, des ministres et des hauts fonctionnaires. Les autorités militaires étaient tenues de prêter main-forte chaque fois qu’elles en seraient requises par le chef de la police.

2o La découverte des espions au grand quartier général et dans son voisinage, par conséquent la surveillance rigoureuse de tous les étrangers. Les mesures prises par Stieber dans ce but, ainsi que pour assurer la sûreté du quartier général, mesures approuvées par l’autorité militaire, doivent être observées par toute personne faisant partie à un titre quelconque du grand quartier général.

3o Le contrôle des lettres et des dépêches au quartier général et dans ses environs ; pourtant le chef de la police de campagne ne pourra prendre connaissance des correspondances suspectes qu’autant qu’il sera autorisé par l’autorité militaire.

4o Le contrôle minutieux de tout ce qui touche à la presse et des correspondances de journaux émanant du quartier général.

Enfin Stieber devait :

5o Prêter son concours aux autorités militaires en leur fournissant des renseignements sur l’armée ennemie, sur ce qui se passait dans les régions qu’elle occupait, et lui procurer des personnes capables de fournir des informations, — c’est-à-dire recruter les espions et acheter les traîtres.

Pendant les premières semaines de la campagne, le rôle du chef de la police de l’armée se borne à faire préparer de gré ou de force des logements et des vivres dans les premières localités occupées à la suite des batailles de Wœrth et de Reichshoffen, et aussi à faire respecter quelque peu la discipline que certains corps de troupes non prussiennes semblaient assez peu disposés à observer. Dans ses Mémoires, qui ont suscité, sous ce rapport, de nombreuses réclamations et protestations, mais qui n’ont pas été réfutés, Stieber raconte avec une franchise qui l’honore les désordres et les exactions dont se sont rendus coupables, à Faulquemont entre autres, les contingents hessois et bavarois. Cette malheureuse petite ville de 3,000 âmes fut traversée par plus de 80,000 hommes de troupes allemandes.

Le comte de Bismarck et son état-major de fonctionnaires des affaires étrangères s’installèrent dans une petite hutte de paysans. Stieber fut invité à souper. Tout en préparant lui-même le café pour toute la société, Bismarck prononça ces paroles qui devaient se réaliser six mois plus tard : « C’est bien décidé, nous ne rendrons plus l’Alsace et la Lorraine à la France. »

Après souper, Bismarck s’entretint assez longuement avec le chef de la police.

« Nous causâmes de notre passé, dit Stieber dans une de ses lettres ; je me montrai très franc et très ouvert, le ministre aussi. Il termina par ces mots : « Voyez donc tout ce que le sort peut faire d’un hobereau de Poméranie, à qui tout le monde en voulait ! » Je dois convenir que cette soirée est la plus belle de ma vie. Notre entretien sera peut-être historique. Certes, Bismarck est le plus grand homme de l’histoire moderne, et je suis fier d’occuper une telle position auprès de lui[38]. »

[38] Denkwürdigkeiten des geheimen Regierungsrathes Stieber, Berlin, 1883.

Cet intéressant colloque fut interrompu par le maire de Faulquemont, qui accourut tout éploré se jeter aux pieds de Stieber, le suppliant de mettre un terme aux scènes d’horreur qui signalaient le passage incessant des régiments allemands.

« Malgré tous mes efforts et bien que j’eusse mis en réquisition 50 gendarmes, écrit Stieber à sa femme, en date du 13 août, je ne réussis que très superficiellement à réprimer les excès.

« J’étais déjà sur le point de tuer à coups de revolver des vivandiers qui pillaient et refusaient de m’obéir. Ce géant de Krinnig (un sergent de ville attaché à la police de campagne) a fait des efforts surhumains. Le prince Charles (frère du roi) a arrêté de ses propres mains six Hessois, car nous tenions à sauvegarder l’honneur de l’armée prussienne et à empêcher le pillage… Je me suis tellement fait de bile à cause de ce remue-ménage, que je suis parti subitement, bien que les chefs m’aient demandé de mettre un peu d’ordre. Mais c’était absolument impossible. »

D’autres lettres datées de Herney et de Pont-à-Mousson attestent également les excès de toutes sortes des envahisseurs. A Pont-à-Mousson régnait la famine la plus complète ; le propriétaire de la maison où logeait le chef de la police, un neveu du maréchal Davoust, vint prier Stieber de lui procurer un peu de pain pour lui et sa femme, une « dame d’une grande distinction », car ils n’avaient pas mangé depuis trois jours.

« Nous ruinons de fond en comble cette jolie petite ville, écrit Stieber. Bientôt le typhus et la fièvre d’hôpital s’y feront sentir. »

« Bien que nous nous comportions très convenablement[39], dit-il dans une autre lettre, et que nous autres Allemands nous soyons de nature tellement débonnaire qu’il nous est très difficile d’être cruels, nous saignons le pays à blanc. Nous enlevons chevaux et voitures, ainsi que tout le bétail ; nous détruisons tous les chemins de fer, et depuis trois semaines on n’a pas fait un sou de recette sur un tiers du réseau français. Nous gardons pour nous tous les vivres, des quantités énormes de bière et de vin sont perdues, les arbres de toutes les avenues et promenades sont abattus, tout le bois transportable sert à allumer les feux de bivouac. Les magasins sont fermés, les affaires suspendues, les fabriques complètement arrêtées… »

[39] Si Stieber s’était trouvé au milieu des Bavarois à Bazeilles, il n’aurait certes pas vanté la « nature débonnaire du caractère allemand ». Parmi les vingt témoignages recueillis sur les lieux mêmes et de la bouche des Bazeillais, par M. Georges Bastard, il suffira de citer celui-ci pour édifier le lecteur sur la façon dont « l’Allemand débonnaire » fait la guerre :

« Rémy père, — c’est l’un des noms qui figurent sur le monument commémoratif —  :

« Mon fils Élisée étant malade d’une pleurésie qui le contraignait à garder le lit depuis deux mois, nous n’avons pu, comme la plupart, fuir à l’approche de l’ennemi. Bazeilles venait d’être occupé, le premier jour, et le feu commençait à dévorer les maisons. Le lendemain, ce fut le tour de notre habitation. Au moment où les flammes atteignaient la toiture, un officier bavarois se présenta sur le seuil de notre chambre, la face contractée, le sabre au poing et le revolver de l’autre. N’écoutant ni les cris, ni la douleur, ni les prières de ma bru, qui se tenait suppliante et tout en larmes au pied du lit, avec son enfant dans les bras, il fit feu sur lui deux fois, à bout portant. L’arme encore fumante, il se retira, laissant pour mort mon cher Élisée, qui, quinze jours après, succombait à ses deux blessures, une balle au menton et l’autre à la main droite.

« Ces faits, dit Rémy, m’ont été rapportés par ma belle-fille, peu d’instants après l’événement, lorsque, au retour d’une courte absence que j’avais faite afin de chercher mes ouvriers, j’accourais pour sauver son mari de l’incendie. Pendant que je le transportais au château de Montvilliers, avec l’aide de Bertrand, de Henri, de Noël et d’Eugène Liégeois, je fus alors fait prisonnier, ainsi que mes compagnons. Nous supportâmes les plus durs traitements. Frappé pour ma part, bousculé indignement, lié à l’étroit, je fus finalement condamné à être passé par les armes. Les soldats m’avaient déjà dépouillé du peu que j’avais sur moi, quand apparut un chef qui leur intima l’ordre de me laisser libre. Bref, je m’alitai, après être parvenu à retrouver ma pauvre femme, qui, elle, avait été arrêtée, conduite par une troupe barbare, traitée de la façon la plus ignoble, et sur le point de subir les derniers outrages. »

Et Stieber exhale les mêmes plaintes que pendant la campagne de 1866, sur les rapports de la police avec l’armée :

« Les fonctionnaires de la police de campagne ne sont pas sur un lit de roses et nous nous faisons beaucoup de mauvais sang. Il est toujours très difficile de s’entendre avec les officiers de haut grade, toutes les passions sont surexcitées ici au dernier degré, chacun est ombrageux et l’on se défie de chaque mot. On ne saurait se montrer assez circonspect. D’une part il faut être patient et indulgent, mais d’un autre côté il faut agir résolument et avec énergie lorsqu’on se trouve en présence de gens grossiers et arrogants. Je représente dans notre département l’élément énergique et grossier. M. de Zerniki, mon aide de camp, lui, représente la politesse et l’amabilité[40] ».

[40] Nous pourrons apprécier plus loin, à Versailles, toute la politesse et toute l’amabilité du lieutenant de mouchards Zerniki.

Si quelque paysan exaspéré par ces excès, que le chef de la police se déclarait lui-même impuissant à réprimer, si quelque malheureux, volé, pillé, ruiné, dont la femme ou la fille avait été outragée sous ses yeux, se laissait aller à des représailles, voici comment il était traité.

C’est encore Stieber qui raconte :

« J’ai ordre d’agir avec la plus grande sévérité et sans les moindres égards. Hier, dans un village appelé Gorce, un paysan français a tiré sur une voiture remplie de blessés prussiens. Ce gaillard a trouvé à qui parler ; deux des blessés étaient encore fermes sur leurs jambes, ils se sont précipités dans la maison et ont appréhendé l’homme ; on l’a pendu sous les aisselles devant sa propre maison, puis on l’a tué lentement avec trente-quatre balles qu’il a reçues l’une après l’autre. Pour servir d’exemple, le corps est resté pendu deux jours sous la garde de deux sentinelles. »

A toutes les réclamations, à toutes les plaintes des populations qu’ils rançonnaient ou pillaient, les Prussiens avaient coutume de répondre en rééditant le fameux mot de Napoléon Ier : « C’est la guerre ! » Mais ce pauvre paysan tué « lentement », recevant trente balles l’une après l’autre, et exposé pendant quarante-huit heures avec ses chairs saignantes et déchirées, cela ne s’appelle plus « la guerre », cela ne s’appelle d’aucun nom, même dans le langage des peuplades les plus sauvages ; les cannibales eux-mêmes égorgent d’un seul coup l’ennemi vaincu qu’ils vont manger.

Elles sont vraiment bien curieuses, les confidences posthumes de ce policier. Un jour, à Bar-le-Duc, où venaient d’arriver l’empereur, M. de Bismarck et M. de Moltke, Stieber raconte qu’il conclut un marché avec une dame qui voulait absolument voir « le comte de Bismarck ». En échange, il se fit donner par elle un repas composé de pain, de beurre, de fromage et de vin. « Si elle avait été plus jeune, ajoute le galant chef de la police, au lieu de pain et de fromage, j’aurais exigé une autre marchandise. » Et c’est à « sa chère bonne femme » que Stieber fait ces révélations violentes !

Une autre fois qu’on se trouvait sans lumière, Stieber rapporte que ses joyeux agents lui proposèrent « d’allumer une maison ».

L’empereur, M. de Bismarck, le grand état-major, arrivèrent le 5 septembre à Reims, où, comme nous l’avons déjà dit, le chef de la police de campagne reçut, avec ses quatre agents, l’hospitalité dans la maison de la veuve Pomery : « Nous avons, écrit Stieber à sa femme, un salon spécial pour déguster chaque cru : un pour le vin de Champagne, un pour le vin de Bordeaux et un autre pour le vin du Rhin. »

Au moment où l’état-major prussien était entré en ville, tous les magasins s’étaient fermés ; mais sur un ordre menaçant de Stieber, on avait dû les rouvrir immédiatement.

Les rapports du chef de la police prussienne avec la municipalité ne furent pas toujours faciles.

En apprenant la proclamation de la République, une commission municipale démocratique tenta de remplacer l’ancien conseil impérial. Stieber en prononça la dissolution immédiate, et dans une lettre à sa femme, il écrit : « Si cela avait été nécessaire, j’aurais fait pendre les dix membres de la Commission sur la place de l’Hôtel-de-Ville, aussi vrai que je m’appelle Stieber. »

Reims présentait le plus singulier spectacle. Tandis que les rues fourmillaient de soldats prussiens, des bourgeois placides échelonnés le long de la Vesle pêchaient philosophiquement à la ligne. Les fabriques étaient fermées, la misère était grande, les enfants couraient après les soldats, mendiant du pain. Des chanteurs ambulants braillaient devant les cafés. Et le dimanche, pendant que dans le petit temple protestant, le roi, le prince Charles, le grand-duc de Weimar, le grand-duc héritier de Mecklembourg, Bismarck, de Roon, assistaient au service avec accompagnement de la musique militaire, la cathédrale était pleine de femmes, le chapelet à la main, et de cuirassiers et de fantassins polonais et silésiens qui priaient, à genoux, la tête inclinée sur la poitrine.

Le soir, on ne rencontrait que des soldats portant des litres et des bouteilles de vin. Dans les restaurants et les cafés, les officiers sablaient le champagne avec de bruyants éclats de joie. A la porte des maisons à grands numéros, on se battait pour entrer.

De Reims, le quartier général fut transféré au magnifique château de M. le baron de Rothschild, à Ferrières. L’émerveillement de Stieber ne connut cette fois plus de bornes ; les salons dorés, les peintures « classiques », les beaux marbres, tous les trésors d’art qu’il avait admirés chez la veuve Pomery, étaient dépassés ! « L’homme le plus riche du monde, écrit le policier à sa femme, c’est Rothschild, de Paris, et le pays le plus beau de la terre, c’est la France. »

A Ferrières, Stieber n’avait cependant pas retrouvé la succulente table de Mme Pomery, ni ce « lit de soie » de la « veuve au champagne », qu’il aurait tant voulu emporter avec lui ou envoyer à sa femme. L’entrée du château étant interdite, sa chambre était le rendez-vous de tout le monde ; on y couchait en commun, sur le plancher ; on y faisait du thé, du café, et toute la journée et une partie de la nuit c’était un va-et-vient de gens envoyés aux « renseignements », de marchands épiciers, d’agents confidentiels de Napoléon III ou du pape, de délégués de toutes sortes, de courriers, une procession de comtes et de princes en quête de places de préfets dans les départements occupés, de paysans et de paysannes venant se plaindre des exactions des soldats, pleurer et gémir sur le bétail et les vivres qu’on leur avait enlevés de vive force.

« Heureusement, écrit Stieber, qu’une instruction secrète chasse l’autre, et que je suis la moitié de la nuit chez Bismarck ou chez d’autres conseillers. Nous n’avons du reste pas le temps de flâner ; il faut que nous fassions bonne garde : nous sommes ici au milieu d’une population des plus dangereuses, et devant Paris. »

....... .......... ...

Depuis le 17 septembre, les troupes allemandes étaient installées dans ce Versailles majestueusement silencieux, dont le vieux poète Deschamps a dit avec justesse :

Tout près du mouvement, calme et libre séjour.

Le jour même où le combat de Châtillon assurait l’investissement de Paris, en rejetant les régiments de la défense nationale sous le feu des forts, un parti de cavaliers prussiens, dont l’arrivée avait été annoncée la veille par un sous-officier de hussards noirs (hussards de la Mort) envoyé en parlementaire, se présentait à la porte des « Chantiers », qui donne accès sur la grande route de Sceaux et de Choisy, où sévissait dans son plein, à quelques kilomètres seulement, la lutte engagée depuis le matin entre le général Vinoy et le prince royal. Il y avait trois jours que toutes les troupes françaises avaient évacué Versailles pour se replier sur Paris ; l’unique force militaire présente dans la ville était la garde nationale, dont une partie était équipée et armée de fusils à piston ou même à pierre, absolument incapables de résister aux armes de nouveau modèle. Aucune défense n’était possible. La résistance n’eût produit d’autre résultat que de faire incendier les propriétés des particuliers et massacrer une population paisible.

Si encore le sacrifice de Versailles et de sa population avait eu des résultats stratégiques même momentanés ! Mais sous ce rapport aussi il n’y avait rien à espérer. Avec les masses énormes dont disposait l’envahisseur, avec sa redoutable artillerie, la prise de vive force de Versailles n’eût pas retardé d’une demi-heure l’investissement de Paris. Le conseil municipal de la ville se rendit compte de cette situation ; il vit bien qu’il faudrait se résigner à recevoir l’ennemi lorsqu’il se présenterait ; mais, ne pouvant opposer de résistance militaire et armée, la municipalité de Versailles résolut de montrer par la dignité et la fermeté de son attitude, que moralement et civiquement elle était décidée à disputer pied à pied le terrain aux envahisseurs et à ne céder qu’au dernier moment, lorsqu’elle se trouverait impuissante en face de la force brutale et de la supériorité numérique.

Pendant cinq mois, le corps municipal de Versailles ne se départit point de cette attitude. Seuls dans une ville que remplissait l’armée ennemie, placés sous la menace perpétuelle des lois de la guerre, qui n’admettent aucune justice, aucune équité, risquant bien souvent de se heurter à quelque chef violent, capable de faire passer par les armes, dans un moment de mauvaise humeur, le maire et ses adjoints, en vertu de cette raison du plus fort qui est la base du droit des vainqueurs vis-à-vis des vaincus, M. Rameau et ses collaborateurs combattirent les exigences de l’ennemi avec autant d’énergie et de fierté que s’ils eussent traité de puissance à puissance. Ils luttèrent contre l’arbitraire du préfet prussien avec plus d’indépendance assurément que bien des municipalités n’en avaient montré vis-à-vis de l’arbitraire des préfets de l’empire.

Souvent cette résistance fut inutile, mais parfois elle aboutit ; en tout cas elle étonna les Allemands, car elle contrastait fort avec la platitude, pendant la campagne de 1866, des municipalités autrichiennes, de ces maires allant recevoir le vainqueur aux portes de la ville, de ces fonctionnaires dînant à la table du roi et acceptant des décorations prussiennes. Cette fière conduite des autorités de Versailles, qui ne rappelait en rien non plus l’humilité timide et résignée que l’on avait rencontrée dans quelques villes de l’Est, inspira à l’ennemi des sentiments de respect non seulement pour MM. Rameau, Scherer, Bersot et leurs collègues, mais aussi pour la population qu’ils représentaient. On était loin des mépris malheureusement justifiés de Blücher, qui, en 1814, voyant de ses fenêtres la population parisienne acclamer les soldats alliés et les femmes se pendre au bras des Cosaques, s’écria, écœuré : « Vous êtes tous des misérables ! » (Miserabel seid ihr alle !)

En 1870, M. de Bismarck tendait la main au maire de Versailles. M. Rameau hésitait à la prendre : « Ce n’est pas comme chancelier, insista l’homme d’État, c’est personnellement que je vous prie de me donner la main. » Et quelques semaines plus tard, le maire ayant dû revenir dans la villa de Mme Jessé, habitée par M. de Bismarck, celui-ci lui tendait encore la main : « Toujours personnellement, » répéta-t-il en souriant.

Donc, loin d’ouvrir les portes à l’ennemi, le maire de Versailles avait fait fermer les grilles, et lorsque les cavaliers allemands se présentèrent, M. Rameau et ses adjoints, aussitôt prévenus, se rendirent à la porte des Chantiers pour discuter avec l’officier commandant le détachement les conditions d’une capitulation formelle, devant garantir les habitants de Versailles de toute exaction et conserver à la garde urbaine ses armes et ses fonctions pour le maintien de l’ordre dans la cité.

Tandis que le maire, assisté d’interprètes, négociait avec le chef du détachement allemand, on entendait la canonnade et le crépitement de la mousqueterie dans la direction de Sceaux. L’officier demanda que des vivres fussent apportés à ses hommes. Le maire refusa énergiquement. « Des Français, monsieur, fit-il, ne peuvent vous nourrir pendant que vous vous battez contre nos compatriotes. »

A midi, la capitulation fut signée par M. Rameau pour la ville de Versailles, et par M. Pinscher, commandant du génie du 5e corps, pour l’armée prussienne, « sauf ratification du général commandant. » Cette réserve eut sa raison d’être, car à peine les troupes furent-elles répandues dans la ville, que le général Kirschbach, le commandant du corps d’armée, se présenta à l’hôtel de ville pour annoncer au conseil municipal assemblé que le commandant Pinscher était désavoué et que la capitulation était annulée. Le général ajouta fort courtoisement d’ailleurs que Versailles étant une ville ouverte, sans remparts ni fortifications, ne pouvait conclure de capitulation. Elle devait se soumettre à subir l’occupation avec tous les accessoires que le bon plaisir du vainqueur jugerait à propos de lui infliger.

Le général Kirschbach ayant ajouté que si les habitants de Versailles résistaient aux ordres des autorités prussiennes et notamment s’ils ne livraient pas leurs armes et leurs munitions, ils y seraient contraints par la force, M. Rameau se leva, et d’une voix vibrante que faisait trembler l’émotion patriotique : « Vous avez prononcé le mot, général, s’écria-t-il, c’est par la force que vous êtes ici, et si cela avait dépendu de nous, vous n’y seriez pas. C’est en ennemi que je vous reçois, et je tiens à vous le dire hautement. »

Bientôt on fit voir aux habitants de Versailles qu’en effet la capitulation signée par un officier de l’armée allemande n’était qu’un lambeau de papier, bon à jeter au panier. Le traité promettait dans son article 1er « le respect des personnes, des propriétés, des monuments publics et objets d’art ».

Que faisaient les soldats ?

Ils enfonçaient les portes des maisons non habitées pour les piller et s’installer en maîtres dans les appartements qui leur convenaient le mieux ; les blessés venant du champ de bataille de Châtillon étaient directement dirigés sur le Château, dont les plus belles salles furent transformées en ambulances.

La capitulation disait en outre que la garde nationale conserverait ses armes et serait chargée de la police intérieure de la ville.

Les Allemands s’emparèrent immédiatement de tous les postes, et les gardes nationaux ainsi que les autres habitants furent sommés d’avoir à livrer leurs armes sous peine de mort.

La capitulation disait aussi que les troupes seraient logées dans les casernes et les établissements publics.

A peine arrivés à Versailles, les détachements allemands furent installés chez les habitants.

Enfin la capitulation portait expressément que Versailles ne payerait aucune contribution de guerre.

Vingt-quatre heures plus tard, la municipalité versaillaise était mise en demeure de verser une contribution de guerre de « 400,000 francs », représentant sa quote-part pour les indemnités payées aux Allemands expulsés de France et aux armateurs dont les navires avaient été capturés[41].

[41] Cette somme de 400,000 francs fut, il est vrai, remise à la ville de Versailles, après l’arrivée du roi.

Dès le premier jour de l’occupation, le 17 septembre 1870, plus de soixante mille Prussiens, Bavarois et Wurtembergeois traversèrent la ville du grand roi ; la moitié y passa la nuit, soit dans les logements particuliers, soit dans les bâtiments publics. Ceux qui ne trouvèrent pas de toit pour s’abriter campèrent autour des feux de bivouacs allumés dans les avenues.

Le soir, une heure environ avant le coucher du soleil, plusieurs régiments bavarois, encore tout noirs de poudre et surexcités par le combat, revinrent du champ de bataille de Châtillon. Ils avaient placé au milieu d’eux une cinquantaine de zouaves faits prisonniers, sans doute des soldats de cette arme, recrutés à la hâte, et qui n’avaient que le nom et l’uniforme de ce corps si célèbre ; jeunes conscrits qui avaient lâché pied aux premières volées de mitraille répandant la terreur et l’affolement jusque sur le boulevard Montmartre.

La population de Versailles, qui contemplait avec un silence stoïque et presque dédaigneux l’installation des vainqueurs, ne put se défendre d’un sentiment de profonde émotion à la vue de ces compatriotes défilant, honteux et abattus, entre leurs gardiens.

— Pauvres amis ! fit un vieillard à demi voix.

Un zouave, authentique celui-là, au teint bronzé par le soleil du Sahara, la longue barbe fauve s’étalant sur sa poitrine ornée des médailles de Crimée et d’Italie, le visage couturé de balafres et de cicatrices, entendit cette exclamation. Il se retourna et envoya à celui qui la lui avait adressée, un long regard de reconnaissance.

Bientôt après le « Kronprinz », appelé par les siens « notre Fritz », depuis une dépêche célèbre annonçant ses prouesses à la bataille de Wœrth, arriva au petit trot de son cheval, entouré d’une suite nombreuse. C’est lui qui commandait en chef l’armée d’investissement, dont le quartier général allait s’installer dans cette préfecture de l’avenue de Paris, magnifique et vaste bâtiment tout neuf, achevé depuis le commencement de l’année 1870, et occupé depuis cinq ou six mois seulement par le préfet impérial, M. Corruau, à qui avait succédé pendant quelques jours seulement M. Edouard Charton, chargé par le gouvernement du 4 septembre d’administrer le département de Seine-et-Oise. Autrefois, la préfecture se trouvait dans un vieux bâtiment de la rue des Réservoirs, contigu à l’hôtel. Le nouvel édifice, somptueusement bâti sur l’avenue de Paris, meublé avec un luxe extraordinaire, avait été construit comme exprès pour servir de résidence au prince Fritz, au roi Guillaume ensuite, et enfin à M. Thiers ainsi qu’au maréchal de Mac-Mahon ; tandis que l’ancienne préfecture, achetée par le propriétaire de l’hôtel, devenait une annexe tout à fait propre à recevoir les hôtes nombreux que les événements allaient attirer à Versailles.

L’invasion s’organisait chaque jour mieux dans cette ville voisine de la grande capitale. Paris n’ayant pas succombé sous le coup de la première attaque, et la population, loin d’être abattue, réclamant la « guerre à outrance », l’état-major allemand vit bien qu’il faudrait prendre ses quartiers d’hiver en France. Versailles devint donc peu à peu une grande ville de garnison prussienne ; les régiments s’y installèrent tout comme à Potsdam et à Spandau. Dès les premiers jours d’octobre, ce fut le centre de la direction générale de toutes les armées allemandes et le siège de la politique prussienne, qui, grâce au prestige des grandes victoires et à l’attitude passive des puissances, devait de là rayonner sur toute l’Europe.

Le 4 octobre, le préfet nommé par l’autorité prussienne, M. de Brauchitsch, qui s’était emparé jusqu’au titre de conseiller d’État et du papier à en-tête de son prédécesseur français, se présenta dans la grande galerie de l’hôtel de ville où les conseillers municipaux s’étaient réunis extraordinairement. Dans un discours soigneusement étudié, — car le nouveau préfet tenait à montrer qu’il était versé dans la langue française[42], il s’efforçait de rassurer les conseillers, leur promettant la sauvegarde de leurs personnes et le respect de leurs délibérations ; puis il les invita à se rendre, avec des sauf-conduits qu’il leur donnerait volontiers, au delà des lignes allemandes, afin d’aller chercher des vivres qui pourraient bien manquer dans Versailles, de l’argent, et, — ajoutait-il, — des renseignements. Cette invitation cauteleuse à la trahison et à l’espionnage fut accueillie par un silence glacial, mais dans le « speech » du nouveau préfet, une phrase surtout avait frappé les conseillers ; M. de Brauchitsch annonçait pour le lendemain 5 octobre l’arrivée du roi Guillaume et de sa nombreuse suite.

[42] M. de Brauchitsch était tellement soucieux de rédiger en langage correct et choisi les proclamations et ordonnances qui réglaient l’exploitation et l’écorchement des habitants de Seine-et-Oise qu’il pria M. le pasteur Passa de lui procurer un Français lettré qui voulût bien remplir les fonctions de secrétaire-rebouteur et revoir ses élucubrations officielles. M. Passa ayant répondu qu’il ne connaissait personne disposé à accepter ce poste : — « Eh bien, fit M. de Brauchitsch, s’il n’y a pas de Français, trouvez-moi un Suisse. » — M. Passa répondit sèchement qu’il ne connaissait pas davantage de Suisse que de Français.

Ce jour-là, en effet, dès midi, un mouvement inaccoutumé régnait dans les larges et belles avenues qui rayonnent vers le château. Les soldats de la garnison en grande tenue, casque en tête, soigneusement astiqués, les mains gantées, se promenaient gravement par groupes ; les officiers aux moustaches affilées par la pommade hongroise, la vitre à l’œil, faisaient sonner leurs sabres ; toutes les maisons où se trouvaient soit une des grandes administrations de l’armée, soit un chef quelconque, étaient pavoisées. Les habitants de Versailles qui étaient sortis de chez eux pour jouir d’une belle et douce après-midi d’automne, se demandaient ce que ces préparatifs signifiaient. On allait instinctivement aux renseignements à la mairie, où la municipalité avait l’habitude d’annoncer par des affiches manuscrites les événements accomplis ou en préparation.

La population apprit qu’à quatre-vingts années de distance, Versailles allait redevenir une résidence royale. La nouvelle se répandit rapidement dans toutes les rues ; bientôt chacun fut sur pied pour satisfaire une curiosité compréhensible sinon digne de louanges. Seulement, les promeneurs s’aperçurent que parmi eux surgissaient à chaque instant des figures inconnues, des gens qui avaient l’air très empruntés dans leurs blouses ou leurs jaquettes, car presque tous ces hommes, « qui n’étaient pas d’ici », portaient le costume des ouvriers ou des gens du peuple.

A trois heures, des détachements bavarois et prussiens se dirigèrent, musique en tête, vers la porte des Chantiers et formèrent la haie jusqu’à la grille de la préfecture.

A quatre heures précises, des tourbillons de poussière annoncèrent l’apparition du cortège. Un peloton de uhlans, la lance en arrêt, précédait une file interminable de voitures, dont les premières étaient d’élégants et confortables landaus, tandis que le reste offrait les spécimens les plus variés de tous les véhicules que la réquisition avait pu découvrir chez les paysans de Seine-et-Oise.

Dans la première de ces voitures se trouvait le roi Guillaume, ayant à ses côtés son fils et en face de lui le chancelier. Le roi de Prusse, âgé alors de soixante-treize ans, se tenait droit et raide comme un sous-officier ; sa physionomie offrait un singulier mélange de bonhomie et de rudesse : c’était en tout cas une figure caractéristique avec son encadrement de favoris blancs comme la neige.

M. de Bismarck ne ressemblait pas non plus à ses portraits d’aujourd’hui. Il ne portait ni perruque ni toute la barbe. Une épaisse moustache cachait sa lèvre supérieure. Avec sa grosse tête, ses épaules carrées, son buste énorme, il paraissait doué d’une vigueur extraordinaire.

Ce jour-là, il avait plus que jamais son air de bouledogue de mauvaise humeur.

Le Kronprinz ou prince royal, grand, élancé, avec ses cheveux blonds et sa barbe de fleuve, tenait assez bien le milieu entre la physionomie souriante du monarque et l’air rogue du ministre.

Dans les autres voitures, on voyait M. de Moltke, rasé de près comme un prêtre, le général de Roon, ministre de la guerre, et toute une kyrielle d’altesses royales et sérénissimes, avec leurs aides de camp et leurs courtisans.

Le roi s’installa immédiatement à l’hôtel de la préfecture que son fils lui avait cédé. Le prince Fritz avait jeté son dévolu sur une jolie et gracieuse habitation appelée « Les Ombrages ». C’était, comme la villa choisie par M. de Bismarck, la propriété d’une dame qui avait abandonné sa maison aux hasards de l’occupation pour se réfugier en Provence.

La chronique locale raconte que Son Altesse n’y vécut pas toujours seul. Peut-être n’insisterions-nous point sur ces rumeurs, — qui après tout peuvent n’avoir été que de simples cancans, — si la rareté de semblables aventures ne méritait pas qu’on les signale, même à l’état hypothétique. La galanterie avec ses joyeuses équipées, affirmant l’étroite et classique alliance de Mars et de Vénus, ne tient que très peu de pages dans l’histoire du séjour à Versailles de l’état-major allemand. On chercherait vainement — sauf les visites diurnes et nocturnes aux maisons omnibus de la « Petite-Place », — ces hors-d’œuvre qui donnent leur saveur aux histoires des guerres de Louis XIV et de Louis XV, et aux expéditions des armées de la République et de Napoléon, qui s’entendaient si bien, en Italie, en Espagne, et surtout dans la chaste et pudique Allemagne, à mélanger, selon l’expression usitée alors, leurs lauriers d’un brin de myrte. A Versailles, tous ces gaillards à forte encolure, musclés et râblés, qui mangeaient comme des ogres, buvaient comme des chantres, emmagasinant des forces à plein gosier, se conduisaient comme des petits saints. Il est vrai que ce qui restait de femmes dans la ville occupée avait le cœur trop français pour répondre aux avances d’un Allemand. Les aventures galantes attribuées au prince impérial d’Allemagne firent donc quelque bruit, surtout parmi ces héros qui semblaient être à l’engrais et dont l’excès de continence avait quelque chose d’étonnant.

Au moment où le roi franchit la grille de la préfecture, quelques hourras partirent, non pas des rangs des soldats, mais du milieu de la foule. Ces cris étaient rares, et il ne fut pas difficile de reconnaître qu’ils étaient poussés par ces individus étrangers et d’étrange allure qu’on avait remarqués dans le courant de l’après-midi. Un négociant de Versailles se trouvant côte à côte avec un de ces drôles, au moment où il venait d’acclamer le conquérant, s’écria, indigné de ce manque de patriotisme :

— N’avez-vous pas honte d’acclamer celui qui met la France à feu et à sang ?

— Taisez-vous donc, dit au négociant un conseiller municipal qui se trouvait là, vous ne voyez donc pas que ces gens-là sont des agents de la police prussienne !

L’observation du conseiller municipal était juste. Du château de Ferrières où il venait de passer quelques semaines avec le quartier général, buvant le champagne de « l’Oncle d’or[43] » et tirant les faisans en dépit de la défense du roi, Stieber avait expédié quelques-uns de ses estafiers chargés de se mêler à la population de Versailles, de l’espionner et de faire croire au roi, à son arrivée, que parmi les habitants de l’ancienne résidence royale, il y avait des Français qui l’attendaient comme un sauveur, comme un Messie qui les délivrerait de la République.

[43] Surnom donné par M. de Bismarck à M. de Rothschild.

Apostrophé par le négociant, l’homme en blouse qui avait poussé le hourra s’était éloigné d’un pas rapide. Si quelque curieux se fût avisé de le suivre, il l’aurait vu entrer dans une des plus belles maisons du boulevard du Roi, au no 3, où il ne tarda pas à être rejoint par d’autres individus habillés à peu près de la même façon.

C’était là que le chef de la police secrète, le conseiller intime Stieber, avait rapidement organisé son administration. L’habitation avait été abandonnée par ses locataires ; une vieille servante alsacienne était le seul être vivant resté au logis dont l’ameublement cossu, les tableaux et les tentures disaient la bonne situation de ceux qui l’habitaient.

Au rez-de-chaussée se trouvaient les bureaux de la police, les chambres d’attente destinées aux agents et aux espions qui venaient au rapport, et le cabinet où Stieber donnait ses ordres et ses instructions. Le premier avait été réservé pour le logement du chef, tandis que son lieutenant Zerniki et un commissaire de police badois nommé Kaltenbach occupaient les chambres du second étage. Les mansardes étaient peuplées d’agents, un poste de gendarmes avait été établi dans un pavillon situé dans le jardin.

Cette maison du boulevard du Roi fut pendant toute l’occupation une ruche bourdonnante, toujours en travail. Il y régnait une activité fébrile, un va-et-vient continuel, un mouvement prodigieux. Fortement discuté d’abord par les généraux et les chefs de corps, Stieber avait fini par s’imposer à tous ces militaires pleins de dédain pour un policier de basse extraction. La protection immédiate du roi et l’amitié de M. de Bismarck lui avaient servi d’armure contre toutes les attaques et les insultes. Avec cet aplomb que donne l’exercice d’une certaine puissance, Stieber avait peu à peu modifié sa manière d’être. Ce n’était plus le personnage ondoyant, cauteleux, sachant au besoin se rendre tout petit, comme pour se faire pardonner la place qu’il tenait et se rattrapant en brutalités sur les pauvres diables qui n’en pouvaient mais. Maintenant, il ne se gênait plus, il avait carrément adopté une allure de bourru bienfaisant, un « bon garçonisme » familier et débraillé, entremêlé d’éclats de colère, d’accès de violence, qui passaient comme des ouragans. C’était à la fois un capitaine Fracasse et un Roger Bontemps cousu dans la peau du plus fieffé mouchard. Il enlevait la besogne lestement et en assaisonnant chaque ordre, chaque mesure arbitraire, d’un bon mot, qui la plupart du temps était bien mauvais, mais qu’il fallait bien admettre à cause de l’intention.

Pour donner une idée de la besogne du chef de la haute police prussienne, pénétrons, quelques jours après l’installation des Allemands à Versailles, dans l’une des grandes pièces du rez-de-chaussée où Stieber a l’habitude de recevoir son monde et de donner ses audiences.

Il n’est que huit heures du matin, mais le chef de la police de campagne est déjà serré, sanglé et boutonné dans son uniforme de drap bleu sombre avec de larges galons au collet et aux manches. Trois décorations s’étalent sur sa poitrine. Son képi richement galonné est posé sur un guéridon surchargé d’une foule de papiers, parmi lesquels il est aisé de reconnaître plusieurs journaux de Paris : le Figaro, le Siècle et le Monde illustré.

Tandis que Stieber se promène, ses acolytes, le commissaire Kaltenbach et le lieutenant de police Zerniki, sont assis autour d’une grande table, qui tient presque tout le milieu de la pièce. Zerniki a tout à fait l’air d’un de ces goujats d’armée qui suivaient les camps au moyen âge et dont la vie d’aventures et de rapines finissait le plus souvent par une vilaine grimace au bout d’une corde. Le visage en lame de couteau, d’une teinte naturellement sale, le nez crochu et très proéminent en raison de la maigreur de la figure, des yeux énormes, qui semblaient toujours prêts à sortir de leurs orbites, des cheveux roux très drus, des mains de paysan et des pieds d’un calibre invraisemblable au bout de jambes sans fin, tel était l’escogriffe qui, selon une lettre de Stieber, représentait « la politesse et l’amabilité ».

Kaltenbach était la vivante antithèse du lieutenant de police Zerniki. Il avait une bonne figure réjouie avec un soupçon de double menton, un ventre rondelet de buveur de bière, une figure placide et bourgeoise, une véritable figure d’imbécile, telle qu’un policier ne saurait la payer assez cher. Son air inoffensif inspirait à première vue la confiance. Kaltenbach portait une large redingote d’Elbeuf d’une coupe commode mais surannée. On l’eût pris pour un petit rentier.

Zerniki, au contraire, avait adopté un uniforme assez semblable à celui de l’infanterie prussienne, et de plus, il avait sanglé autour de sa taille un énorme sabre de cavalerie.

— Messieurs, dit Stieber à ses collaborateurs, ce n’est pas une petite tâche que la nôtre. En dehors de la police courante, c’est-à-dire en dehors de ce que nous avons fait quotidiennement depuis le début de la campagne, il s’agit maintenant de procurer tous les jours au roi et à M. de Bismarck des nouvelles authentiques et sûres de Paris, et autant de journaux que nous en trouverons. Avec le nombre énorme de feuilles qui paraissent en ce moment, avec la liberté dont jouit la presse, il doit se passer bien peu de choses dans la grande Babylone sans que les gazettes le racontent avec force détails. Donc il nous faut des journaux à tout prix. Ce sont nos meilleurs espions.

Après une pause, M. Stieber reprend :

— Il va falloir surveiller ici un tas de gens qui semblent à tort ou à raison suspects à notre illustre chancelier et dont il m’a remis la liste. Il paraît que dans l’entourage du duc de Cobourg on fait de la politique qui ne va pas à notre grand homme d’État. Ayons l’œil ouvert sur le Casino de l’hôtel des Réservoirs.

« On annonce l’arrivée de nombreux diplomates de toute nationalité, anglais, autrichiens, russes, espagnols et même nègres. Les uns viennent pour proposer la paix, les autres pour entretenir le chancelier de leurs petites affaires particulières. Le chef m’a dit : « Il se peut que parmi ces Excellences ou Sous-Excellences, ou parmi leur monde, il se glisse des espions qui, munis de passeports diplomatiques, s’en vont à Paris ou à Tours raconter ce qu’ils ont vu et entendu. Il faut donc observer ce monde de très près ; dès que vous aurez découvert un symptôme suspect, prévenez-moi : que l’individu soit prince ou altesse, dans les vingt-quatre heures, on le fera reconduire par la gendarmerie. »

« Mais ce n’est pas tout, ajoute Stieber, il faut à tout prix que nous nous assurions des intelligences parmi la population de Versailles. La municipalité continue à donner de la tablature au préfet, M. de Brauchitsch ; le maire répond par des notes insolentes aux réquisitions du commandant de place. « Le chef » s’en plaint beaucoup. Je lui ai dit : « Mais, Excellence, ce serait si simple de faire pendre le maire entre ses deux adjoints et d’envoyer le reste de la clique dans une forteresse ! » Il paraît que cela ne se peut pas. Le roi tient essentiellement à ce que dans la ville qu’il habite, les choses se passent régulièrement et que l’on évite autant que possible toute brutalité… Pourtant quand on songe que ce M. Rameau, un petit bourgeois, un simple avocat, a eu le front de refuser une invitation à dîner chez Sa Majesté[44] ! C’est incroyable, ma parole d’honneur ! Ensuite, il y a dans la ville un M. Franchet d’Esperey, dont le père a été professeur du prince royal. Il paraît que son Altesse royale et ce Monsieur ont joué quelquefois ensemble dans les jardins de Sans-Souci. Vite les aimables Versaillais ont imaginé de nommer ce Monsieur Franchet commandant de place, et notre Kronprinz, qui est très sentimental comme vous le savez, a toute la journée « sur le dos » son ex-compagnon, qui invoque les parties de barres et les gâteaux partagés pour intercéder en faveur de ses compatriotes. Ah ! si nous pouvions le prendre en défaut, celui-là, de façon à le faire expédier à Minden ou à Kœnigsberg, on nous tirerait une fameuse épine du pied… »