[44] Le roi de Prusse, à son arrivée à Versailles, avait fait remise à la ville, comme nous avons déjà dit, d’une grosse contribution de guerre de 400,000 francs. M. Rameau s’était rendu à la préfecture pour exprimer à Guillaume les remerciements de la municipalité. Au moment où M. Rameau se présentait pour accomplir ce devoir de courtoisie, le roi était absent. Le maire laissa sa carte en annonçant qu’il reviendrait le lendemain. La seconde fois, il trouva un aide de camp qui l’invita de la part du roi au dîner du soir. — « Permettez-moi, Monsieur, répondit M. Rameau, de considérer cette invitation comme ne m’ayant pas été adressée. Il est loin de mon intention de répondre par un refus blessant à la marque de bienveillance de Sa Majesté, mais il me serait absolument impossible de m’asseoir à la table de l’ennemi de mon pays. » Les choses en restèrent là.

Stieber parla ainsi un temps assez long, exposant à ses collaborateurs tout ce que l’on attendait d’eux. Il y avait à surveiller les marchés et les approvisionnements, les « maisons » de la Petite-Place, sans compter les nombreux journalistes anglais, allemands, autrichiens et américains qui séjournaient dans la ville. Après cet exposé, le chef de la police conclut ainsi :

— Moi, je me charge des diplomates et des journalistes ; vous, Zerniki, chargez-vous du conseil municipal, et vous, mon bon Kaltenbach, qui parlez français comme un welche authentique, c’est sur vous que je compte pour nous procurer les journaux et les renseignements de Paris.

— Soyez tranquille, monsieur le conseiller, fit le gros homme, vous voyez que j’ai déjà commencé ; et il montra un paquet de journaux jetés sur la table.

Stieber prit les feuilles et les déplia avec satisfaction.

— Parfait, parfait, je les porterai au « chef ». Comment diable avez-vous pu les avoir ? L’investissement est complet et rigoureux.

— Voici l’aventure, fit le gros policier :

« Nous nous promenions avec quelques officiers du côté de Meudon, les forts se taisaient, nous regardions avec des longues-vues la grande ville que l’on découvre tout entière du haut du plateau. A ce moment, deux soldats amènent un galopin d’une dizaine d’années. Ces petits Parisiens, ils sont malins comme des singes !

« Les nôtres racontent qu’ils ont trouvé le gamin dans les vignes, et, comme il ne comprenait pas plus l’allemand que nos Poméraniens n’entendaient le français, ils le conduisaient au premier poste. Un des officiers me pria d’interroger le petit. Il me répondit qu’il s’appelait Jean Raymond, que ses parents demeuraient au Chesnaye, près Versailles, qu’il était en apprentissage chez un tailleur de Paris qui avait été forcé de fermer boutique. Alors, se trouvant sur le pavé et s’ennuyant beaucoup, l’enfant avait résolu de reprendre la route du Chesnaye. Il avait réussi à se glisser entre deux postes hors de la ligne d’enceinte. C’était la nuit. Ne reconnaissant plus son chemin, il était resté dans une cabane au milieu des vignes, attendant le jour, mais il avait dormi trop longtemps et la patrouille l’avait découvert.

« Écoute, mon petit, fis-je, continua Kaltenbach, tu vois que je suis Français comme toi et, de plus, de Versailles ; je vais prier ces Messieurs, et je désignai les officiers, de te laisser aller demain au Chesnaye, mais à une condition : tu vas rentrer à Paris par le même chemin que tu as pris, tu achèteras tous les journaux que tu trouveras, tu les cacheras bien, et demain matin, à la première heure, trouve-toi dans la cabane qui est là-bas au milieu des vignes. Nous irons ensemble au Chesnaye chez tes parents. » — En même temps, je fis briller une pièce d’or : « Voici pour les journaux, et le reste sera pour toi. » Le petit hésitait… — « C’est bien sûr au moins que vous êtes Français ? demanda-t-il. — Voyons, tu en doutes, regarde donc, est-ce que je ressemble à ces têtes carrées ? Tu comprends que nous sommes sans nouvelles de Paris, c’est pour cela qu’il nous faut des journaux. »

« Le gamin parut réfléchir ; enfin il prit la pièce d’or. — « Si tu rapportes des journaux, demain tu en auras une autre. » — Je fis un signe d’intelligence aux officiers, dont l’un donna l’ordre d’accompagner le petit jusqu’à l’extrême limite de nos avant-postes pour qu’on ne l’empêchât pas de franchir les lignes.

« Le lendemain, le petit gars était fidèle au rendez-vous, il m’apportait un premier paquet de journaux. Je pris un air contristé. « Mon pauvre petit ami, lui dis-je, mon pauvre petit, que vas-tu devenir ? Tes parents sont partis, leur maison a été brûlée, il n’en reste plus rien. J’ai été au Chesnaye hier, j’ai interrogé les voisins, ils ne savent pas où les tiens sont allés. » Le petit se mit à pleurer. « Écoute, lui dis-je, veux-tu gagner tous les jours une belle pièce de cinq francs et manger autant que tu voudras ? — Oh oui ! oh oui ! — Eh bien ! continue à aller tous les jours à Paris et à me rapporter les journaux que tu entendras crier dans les rues. »

« Cette fois, le petit n’hésita plus ; et, depuis trois jours, je vais chercher dans la cabane, à l’heure convenue, le paquet de journaux, et je lui donne sa pièce de cinq francs. Mais ce matin, il n’y était pas, et je suis un peu inquiet. Peut-être une sentinelle l’aura-t-elle aperçu et aura-t-il été tué.

— Ce serait dommage… pauvre petit ! fit Stieber d’un ton presque larmoyant. Ce haut policier avait une famille de quinze à vingt enfants, et il aimait à se donner l’air d’un bon papa.

— Et vous, Zerniki, savez-vous quelque chose ? continua Stieber.

— Oui, monsieur le conseiller, j’ai déniché un digne couple qui nous tient au courant de tout ce qui se passe à la mairie. Ce n’est pas la fleur des honnêtes gens, mais faute de mieux… L’homme est balayeur, et la femme a installé, avec notre permission, un débit de schnaps en plein vent, dans la cour de l’hôtel de la mairie.

« Il paraît que cette particulière a eu quelques accidents judiciaires dans son passé : détournement de mineures et quelques autres peccadilles du même genre. L’homme a été impliqué dans une grosse affaire, mais on l’a relâché faute de preuves.

— Ah !… et ces braves gens vous fournissent de bonnes indications ?

— Voici le rapport d’hier, fit Zerniki en tirant un feuillet d’un assez volumineux dossier. Puis il se mit à lire : « M. Rameau est arrivé à son bureau à neuf heures du matin. Il s’est enfermé à double tour, selon son habitude, pour dépouiller le courrier. A onze heures, il a reçu la visite de plusieurs habitants de la ville : bouchers, épiciers, charcutiers, qui venaient l’entretenir sans doute de l’approvisionnement. A midi, il a déjeuné d’une côtelette, d’une salade et d’un morceau de fromage de brie… »

— Assez, assez, fit Stieber, je vois que nous n’apprendrons jamais des secrets d’État par l’entremise de votre agent.

— Mais enfin il est bon de savoir qui entre à la mairie et qui en sort, reprit Zerniki.

« Voici ce que rapporte la femme : « On s’entretenait surtout parmi les gens qui venaient aux nouvelles dans la cour de la mairie, d’une grande victoire remportée par l’armée de Metz. Le prince Frédéric-Charles avait été tué, les Français avaient fait 60,000 prisonniers. Un magistrat de Versailles, M. Harel, assurait que, selon toute apparence, le roi aurait quitté la ville avant huit jours. »

— Tiens, il faut noter ce monsieur Harel et ne pas le perdre de vue.

— Parfaitement, fit Zerniki. Et il continua la lecture du rapport :

« La séance du conseil municipal a duré très longtemps ; en sortant, les conseillers s’entretenaient avec vivacité ; il a semblé qu’ils avaient discuté une adresse de dévouement et de félicitations à la délégation de Tours. »

— Oh ! oh ! s’écria Stieber, il faudrait vérifier ce qu’il en est. Zerniki, en allant à la mairie pour cette réquisition de bougies, tâchez donc de jeter un coup d’œil sur le procès-verbal.

A ce moment, la porte s’ouvrit, et un personnage d’une quarantaine d’années, vêtu d’un pantalon à pied, chaussé de pantoufles, le torse emprisonné dans un veston de chambre en flanelle rouge, une cravate de foulard à gros pois négligemment nouée autour du cou, entra en fredonnant. Il tenait d’une main un crayon, et de l’autre un calepin d’assez grande dimension.

— Eh bien, Salingré, mon cher, fit Stieber, la muse vous inspire-t-elle ce matin ?

— Jugez-en vous-même, « patron », fit le nouvel arrivant, un des auteurs comiques alors les plus en vogue et qui, pour faire en amateur la campagne de France, s’était laissé embaucher par Stieber en qualité de secrétaire particulier, une sinécure qui ne l’empêchait nullement de nouer des intrigues de vaudeville. Pour l’instant, M. Salingré était occupé à confectionner une pièce de circonstance qu’il voulait faire jouer sur le théâtre de Versailles par des officiers.

— Jugez vous-même, patron, reprit le vaudevilliste, et il se mit à fredonner un couplet à peu près ainsi conçu :

Maintenant, messieurs, pardonnez
Si le rideau tombe ; mais nous sommes frères.
Ici, selon les règles du théâtre,
On joue la grande pièce après la petite.
Notre rôle pour rire est terminé,
Et, après les déguisements comiques
Sous lesquels nous avons voulu vous distraire,
Nous reprendrons l’armure sévère qui donne la gloire.

— Très bien, très bien, firent en chœur les trois policiers.

— Et le directeur du théâtre se montre-t-il de meilleure composition ? demanda Stieber.

— Ne m’en parlez pas ! un véritable mulet pour l’obstination, fit Salingré. Il n’y a pas moyen de discuter avec lui. A toutes mes observations, il répond toujours la même chose : « La France est en deuil, l’étranger est à Versailles, ce n’est pas le moment de jouer la comédie. » Et d’autres sornettes semblables. Je crois qu’il faudra une réquisition en règle pour décider cet impresario têtu à nous livrer son magasin de décors. Vous vous chargerez de ça, papa Stieber.

« Papa Stieber » fit entendre un sourd grognement :

— Si cela ne dépendait que de moi ! Mais vous savez que le roi, notre maître, veut que l’on mette des gants… tâchez de vous arranger à l’amiable ; du reste je verrai ce directeur féroce…

— Oui, patron, voyez-le, voyez-le. Je retourne à mon vaudeville, il faut que j’achève le dernier acte… A propos, il n’y a pas de cigares ici ?

— Si fait, si fait, répondit M. Kaltenbach en montrant une caisse sur la table.

— Pas de blagues, fit le vaudevilliste, je ne veux pas de ces dons d’amour « envoyés par les âmes charitables de la mère patrie », à raison de quatre gros le paquet…

— Soyez tranquille ! répondit le commissaire, voyez le cachet, les cigares viennent de Brême… ce sont des havanes…

— A la bonne heure, fit l’auteur comique en bourrant ses poches de cigares. Et il se retira en fredonnant les derniers vers de son couplet.

— Revenons aux affaires sérieuses, dit Stieber. Je m’en vais rue de Provence porter ces journaux à M. de Bismarck… Mais quel est ce bruit ?

Comme Stieber franchissait le seuil de la porte, son attention fut attirée par un groupe de gens qui entouraient un homme de quarante ans environ, à l’allure paysanne, au visage bronzé et énergique, occupé à administrer une correction très rude à un enfant d’une dizaine d’années, qu’il tenait par l’oreille. Dans la foule, les uns prenaient parti pour l’enfant en s’indignant contre l’homme, d’autres au contraire disaient : « Laissez-le faire, laissez faire, cela apprendra au petit à porter des journaux aux Prussiens. » Ces mots firent dresser l’oreille au conseiller intime ; il appela par un signe un des gendarmes qui se promenaient constamment devant la maison du boulevard du Roi : « Conduisez-moi ces gens-là au commissaire Kaltenbach, » dit-il au grand gaillard haut de six pieds, coiffé d’un énorme casque et armé d’un coupe-chou aux redoutables proportions. Sur l’ordre de son chef, le gendarme joua des coudes, écarta la foule à droite et à gauche, et prenant au collet l’homme et l’enfant, il les poussa tous deux dans la maison.

Cette arrestation excita les murmures de la foule qui s’était amassée. « Cela le regarde, c’est son fils, s’écria une femme du peuple, il le corrige et il a bien raison, faut pas élever des petits espions !… » Quelques murmures se firent encore entendre, mais sur un autre signe de Stieber les gendarmes tombèrent à poings fermés sur les premiers curieux qui se trouvaient à portée de leurs mains.

M. le conseiller intime poursuivit sa route vers la rue de Provence, tandis que le gendarme, fidèle à la consigne, introduisait l’homme et l’enfant dans les bureaux de la police de campagne. Dès que le gamin aperçut Kaltenbach, il le montra du doigt et se mit à pleurer : « Voici le monsieur qui m’a donné l’argent, hi, hi, hi… tu vois bien… père, que ce n’est pas un Prussien, hi, hi, hi. »

L’affaire fut expliquée. Voulant aller voir lui-même si vraiment ses parents étaient partis du Chesnaye et obéissant à une sorte d’instinct, le petit Raymond, au lieu de s’arrêter à la cabane de Meudon, avait poussé droit sur Versailles, marchant à travers bois, se glissant comme une couleuvre au milieu des sentinelles ; il avait réussi enfin à pénétrer dans la ville par la porte de Montreuil. La première personne qu’il rencontra, ce fut justement son père, qui ce jour-là avait eu affaire chez un entrepreneur. Bien entendu le père et le fils s’embrassèrent de bon cœur, tout à la joie de se retrouver. Le petit raconta son aventure, l’histoire de la cabane, des pièces de cinq francs et des journaux qu’il allait chercher à Paris pour le « monsieur de Versailles… »

Le père Raymond n’aimait guère les Prussiens ; il les détestait même depuis qu’ils lui avaient enlevé par réquisition sa jument « Cocotte ». Aussi, en apprenant, — car il vit clair tout de suite, — que son garçon avait servi d’espion inconscient aux « têtes carrées » comme il les appelait, il entra dans une grande fureur et administra au pauvre petit colporteur une volée de taloches et de bourrades qui ameutèrent la foule et attirèrent l’attention du chef de la police.

Kaltenbach parut très vexé en se voyant ainsi mis en présence de son petit messager. Il tenait essentiellement à ne pas être reconnu à Versailles ; il menaça le père Raymond et son fils de les faire mettre en prison tous deux s’ils se montraient dans la ville. Puis il les fit reconduire tous deux au Chesnaye par un gendarme.

— Allons, se dit Kaltenbach en allumant un des cigares brêmois, il va falloir chercher un autre pourvoyeur de journaux.


Stieber s’était rendu chez M. de Bismarck. Après avoir suivi d’un pas déjà familier le boulevard du Roi, il avait tourné court à l’avenue de Saint-Cloud et s’était engagé dans une rue qui paraissait encore plus tranquille, plus déserte, plus morne que les autres. Dans cette partie écartée de Versailles, les maisons étaient presque toutes dissimulées derrière les grands arbres des jardins ; c’est à peine si les toitures perçaient les feuillages, ou si un paratonnerre dressant sa pointe au-dessus des marronniers et des acacias annonçait que cette solitude était habitée. Vers le milieu de cette paisible rue de Provence, au no 12, une banderole sale, fixée à une branche, flottait au vent, avec cette inscription en grosses lettres : Norddeutsche Bundeskanzlei (Chancellerie de l’Allemagne du Nord). Deux gendarmes se promenaient devant la grille ; à l’intérieur un factionnaire montait la garde ; devant un pavillon réservé autrefois au jardinier, servant à présent de poste, quatre ou cinq soldats fumaient de courtes pipes et rêvassaient de victoires, de patrie, de Gretchen et de knœdel à la choucroute.

Au coup de sonnette de Stieber, un sous-officier sortit du petit pavillon ; ayant reconnu le chef de la police, il ouvrit aussitôt la grille fermée à clef et laissa passer le conseiller intime en le saluant militairement.

Stieber se dirigea vers la villa dont on apercevait à travers les arbres les blanches maçonneries, ornées de quelques fresques.

Au moment de monter le perron, un individu de moyenne taille, plutôt petit que grand, un peu replet, portant lunettes et tenant un gros livre sous le bras, vint du jardin et héla le conseiller intime.

— Tiens ! monsieur le docteur Busch, fit celui-ci. Comment cela va-t-il ?

— Très bien, monsieur le conseiller ; c’est « le chef » que vous venez voir ?

— Sans doute.

— Ah ! tâchez donc de le dérider, je ne sais pas ce qu’il a, il est d’une humeur massacrante. Il a dîné hier soir chez le prince royal ; quelque chose doit lui avoir déplu… Wollmann, son valet de chambre, raconte qu’il est rentré des « Ombrages » furieux. Et cela continue… Je devais lui soumettre aujourd’hui un grand article qu’il m’a commandé pour préparer les esprits à la proclamation de l’empire d’Allemagne. Ce matin, je vais lui porter mon travail, il me reçoit comme un chien dans un jeu de quilles : « Je me moque pas mal de votre grimoire », m’a-t-il dit, à moi, son journaliste favori !… Tâchez de l’apaiser, monsieur le conseiller… n’est-ce pas ? nous vous en remercierons tous.

Dans la maison du chancelier, le Dr Busch était le journaliste à tout faire, l’agent secret servant d’intermédiaire entre les feuilles complaisantes et la caisse des « reptiles ». Il était chargé de préparer, sous l’inspiration du chancelier, l’opinion publique en Europe. Quand un article lui plaisait, M. de Bismarck ne manquait pas de lui dire : « Il faut que cet article fasse des petits. » A chaque instant, le chancelier recommandait à Busch de parler dans les journaux des cruautés des Français, de leurs violations de la convention de Genève, de leurs instincts sauvages[45].

[45] Quand, au mois de décembre 1870, il fut question d’un nouvel emprunt de la Défense nationale, M. de Bismarck appela M. Busch et lui dit : « Il serait bon de faire ressortir dans la presse le danger que l’on court en prêtant son argent à ce gouvernement. Il peut se faire, faudrait-il insinuer, que l’emprunt du gouvernement actuel ne fût pas reconnu par celui avec lequel nous ferons la paix, et que nous fassions mettre cela au nombre des conditions de paix. Il faudrait, en particulier, que cet avis soit donné par la presse anglaise et par la presse belge… »

A la date du 21 décembre, voici ce qu’on lit encore dans les Tablettes du Dr Busch :

« Après dîner, lu des dépêches et des minutes. Le soir, L… fait insérer dans l’Indépendance belge le chapitre Gambetta-Trochu. »

Souvent, dans le journal de M. Busch, cette phrase se répète :

« Écrit différentes lettres, avec invitation à rédiger des articles… » Il fallait surtout entretenir « l’incertitude et la discorde parmi les partis en France ». Le secrétaire de M. de Bismarck fait, dans son journal intime, cette remarque bonne encore à méditer : « … Napoléon nous est indifférent ; nous n’avons nul souci de la République ; mais c’est le chaos qui nous est utile. »

Laissant le docteur Busch se lamenter sur le palier, Stieber avait pénétré dans le vestibule ; un domestique, correctement vêtu de noir, avait ouvert une porte vitrée, et le chef de la police était entré dans le cabinet de travail de M. de Bismarck.

Le chancelier, vêtu d’une longue robe de chambre de satin noir doublée de soie jaune et nouée par une grosse cordelière blanche dont il maniait nerveusement les glands, se promenait avec agitation, sa grosse face contractée par la colère. Ses yeux lançaient des éclairs.

— Eh bien, je vous fais mes compliments sur votre police, monsieur ! fit-il en apercevant le conseiller Stieber. Vous surveillez bien les gens, on peut s’en rapporter à votre fameux flair. Qu’est-ce que ce M. O’Sullivan, Américain ou soi-disant tel, qui a l’air d’être ici comme chez lui ?… » Et sans attendre la réponse, M. de Bismarck continua : « On finira par me dégoûter du métier. Hier, je dîne chez le prince royal, cela m’ennuyait déjà, parce qu’enfin je ne dîne nulle part aussi bien que chez moi avec mon secrétaire Bucher, mon cousin Bohlen et le petit Busch, mais enfin je m’étais résigné. On s’assied, je me trouve à côté d’un monsieur que je n’avais jamais vu et qui dès le potage commence à m’assassiner de ses conseils, de ses idées sur la politique, sur la conduite de la guerre, le bombardement de Paris, sur l’alliance prusso-russo-américaine, que sais-je encore ? Cela a duré ainsi jusqu’au café. Chaque mot, une bêtise ! Et tout cela en ayant l’air de me faire la leçon, me traitant de cher collègue sous prétexte qu’il a été ministre des États-Unis à Lisbonne ou quelque part. Pas moyen d’échapper ou même de dire à cet infatigable bavard : « F…-moi la paix, mêlez-vous de ce qu’il y a dans votre assiette et laissez-moi tranquille. » Il a bien fallu me taire et me contenir. J’étais juste en face de son Altesse qui nous observait tous deux. Cet imbécile d’Américain, qui prenait mon silence pour de l’attention et du recueillement, continuait de plus belle. Finalement j’ai attrapé une migraine à tout casser… Comment laisse-t-on circuler dans Versailles des gens aussi bavards et aussi ennuyeux ? »

Stieber put enfin prendre la parole. Il expliqua que ce M. O’Sullivan, diplomate américain et journaliste, était sorti de Paris sous pavillon parlementaire avec plusieurs de ses compatriotes ; qu’il paraissait très bien vu en haut lieu, puisqu’il était un des hôtes les plus assidus du casino du duc de Cobourg-Gotha. C’est ce prince qui l’avait présenté à notre Fritz, et c’est sur sa recommandation qu’il devait d’avoir été invité à ce dîner. « Comment, dit Stieber, aurais-je songé à me défier d’un personnage qui a de si puissantes relations, et comment me serais-je permis de prendre des mesures contre un homme invité à dîner chez son Altesse ?

— Je ne veux pas, fit M. de Bismarck un peu radouci, mais toujours grondant, que Versailles serve de rendez-vous à tous les aventuriers politiques, à tous les faiseurs de combinaisons internationaux, à tous les bummler (badauds). Nous en avons assez dont nous ne pouvons pas nous débarrasser… Qu’est-ce que cet Américain vient faire ici ? Il se trouvait mal à Paris, il en est sorti, ce n’est pas une raison pour qu’il reste à Versailles. D’abord, tout ce qui arrive de là-bas est suspect. Vous allez le faire filer d’ici dans les vingt-quatre heures. C’est entendu, n’est-ce pas ?

— Mais, objecta Stieber, M. O’Sullivan a dîné hier chez Son Altesse le prince royal…

— Eh bien, Monsieur, êtes-vous sous les ordres du prince ou sous les miens ? Faites comme je vous dis, je prends tout sur moi.

Stieber s’inclina et tendit au chancelier les journaux qui venaient de lui être remis par son collègue Kaltenbach. A cette vue, les traits de M. de Bismarck s’éclairèrent.

— A la bonne heure ! s’écria-t-il. La lecture des feuilles parisiennes, — cela me renseigne et me distrait… Autre chose. Voici maintenant un nouvel avis que j’ai reçu au sujet d’un attentat que l’on prépare contre moi… Faites le nécessaire pour savoir ce qu’il en est. — A propos, et l’individu qu’on a suivi hier et que j’ai fait arrêter ? Sait-on qui c’est ?

— Excellence, cet individu a été immédiatement conduit au lycée, puisqu’il prétendait y être employé comme domestique ; le concierge ainsi que l’économe l’ont reconnu. Il paraît que ce garçon avait donné rendez-vous dans la rue de Provence, qui est très propice pour ce genre d’entretien, à une cuisinière qu’il courtise. Le fait a été reconnu exact et l’économe du lycée a déclaré à l’homme qu’il serait chassé à cause de son inconduite.

— Que l’on s’en garde bien ! s’écria M. de Bismarck, cet homme n’aurait qu’à s’en prendre à moi parce qu’il a perdu sa place… Il tenterait alors peut-être réellement de m’assassiner…

Stieber savait combien, depuis son arrivée à Versailles, le chancelier avait l’esprit hanté de toutes sortes de visions d’assassinat, de tentatives de toute espèce dirigées contre lui. Il n’ignorait pas que M. de Bismarck voyait dans chaque passant qui s’arrêtait par curiosité devant le numéro 14 de la rue de Provence, un farouche meurtrier ; il se souvenait que pendant la journée du 21 octobre, alors que l’approche des Français marchant sur Bougival et Saint-Germain avait causé une véritable panique dans Versailles, M. de Bismarck avait failli tuer à coups de revolver quelques badauds qui le regardaient monter à cheval, toujours sous l’impression que ces inoffensifs curieux étaient autant de Brutus, dissimulant des poignards sous leur redingote.

Tandis que M. de Moltke était à peine gardé, qu’on entrait chez lui presque comme on voulait, le chancelier se retranchait derrière les murs de la villa de Mme Jessé comme dans une forteresse. Trois domestiques adroits et dévoués, veillaient jour et nuit sur lui. Il ne sortait jamais sans être suivi ou précédé par eux, et il était toujours armé. A cheval, il portait un grand sabre de cavalerie ; à pied, — même pour aller cueillir dans le jardin des violettes qu’il envoyait à sa femme, — il avait un revolver.

Stieber se gardait bien de rassurer le chancelier et de lui prouver qu’au milieu d’une population paisible, ennemie de toute violence comme celle de Versailles, sa vie ne courait aucun danger ; cette crainte perpétuelle d’un attentat rendait le chef de la police précieux, nécessaire, indispensable. Il promit donc d’enjoindre au directeur du lycée de ne pas renvoyer le domestique qui, la veille, avait en effet suivi, sans se douter sur quelles brisées il marchait, M. de Bismarck revenant de la préfecture. Le chancelier s’était retourné à plusieurs reprises en donnant de vives marques d’impatience. Arrivé devant la grille de la villa Jessé, il ordonna aux gendarmes de faction de s’emparer de l’homme qui, malgré ses protestations et ses dénégations, fut traîné au bureau central de la police.

M. de Bismarck, tout à fait rasséréné, s’entretint avec Stieber de différents objets, puis au moment où le chef de la police prenait congé de lui : « N’oubliez pas de nous débarrasser de ce bavard d’O’Sullivan, répéta le chancelier… Et puis priez le petit Busch de m’apporter son article. J’ai rudoyé ce matin ce pauvre docteur, il faudra que, pour le dédommager, je trouve sa prose excellente. »

M. O’Sullivan était non pas un espion, mais un diplomate amateur qui, ennuyé d’être en disponibilité depuis qu’un incident l’avait contraint à résigner ses fonctions de ministre de la république américaine en Portugal, avait imaginé de s’entremettre comme messager de paix entre l’hôtel de ville de Paris et le quartier général de Versailles. Profitant des relations qu’il avait nouées en Amérique avec un jeune écrivain français, M. E.-A. Portalis qui, peu de temps avant la guerre, avait créé avec M. Ernest Picard un journal : L’Électeur libre, M. O’Sullivan avait eu accès auprès du gouvernement de la Défense nationale. Mais on n’avait pas tardé à reconnaître que l’on avait affaire à un personnage dénué de toute espèce d’autorité et sans mandat.

Une série d’articles que M. E.-A. Portalis, qui tenait surtout à singulariser son journal et à attirer l’attention quand même, au risque de faire de la politique germanophile, avait accueillis et dans lesquels M. O’Sullivan s’exprimait en termes très flatteurs et très sympathiques sur l’armée allemande, achevèrent de rendre l’Américain tout à fait suspect à l’hôtel de ville. Ce fut donc avec une très grande satisfaction qu’on lui délivra le passeport l’autorisant à quitter la grande cité assiégée sous pavillon parlementaire. A Versailles, M. O’Sullivan avait obtenu la reproduction de ses articles dans le feuilleton du Moniteur de Versailles, qui venait d’être créé, et grâce à ce passeport il s’était insinué d’abord dans la société du duc de Cobourg et des princes, qui faisaient leur campagne autour des tables à six de l’hôtel des Réservoirs et des guéridons de jeu du « Quinze » installés dans les appartements particuliers du duc Ernest, au premier étage des Réservoirs. C’était par cette filière que le remuant Américain était arrivé jusqu’au prince royal. Celui-ci, qui ne dédaignait pas de temps à autre de jouer un petit tour d’écolier à M. de Bismarck, n’avait rien trouvé de mieux que de placer le diplomate amateur à côté du chancelier.

L’Américain était loin de se douter des résultats fâcheux qu’aurait pour lui la faveur inespérée de la veille ; il était au contraire persuadé d’avoir fait une impression très grande sur l’homme d’État allemand, il se voyait déjà appelé à collaborer aux destinées de l’Europe. Aussi fut-ce d’un pas plein d’assurance, portant haut la tête, qu’obéissant à une convocation de Stieber, il se rendit boulevard du Roi, bien persuadé qu’on allait lui confier une mission extraordinaire. Hélas ! il tomba de son haut quand le conseiller intime lui enjoignit de faire ses malles et de vider le territoire de Versailles dans les vingt-quatre heures.

Il ne se priva pas du reste de protester, il invoqua ses hauts protecteurs, mais Stieber se borna à lui répondre froidement : « Invoquez Dieu le père si vous voulez, Monsieur, mais si demain à pareille heure vous êtes encore à Versailles, je vous fais enlever par mes gendarmes et conduire en Prusse, où vous passerez en conseil de guerre. » L’Américain se le tint pour dit et partit. Sa mésaventure se répandit bientôt à travers la ville, et désormais lorsqu’on apprit qu’un officier ou un fonctionnaire quelconque avait eu l’honneur d’une invitation à dîner chez le prince royal, on ne se privait pas de dire : « Encore un qui va être expulsé ! »


Tandis que Stieber conférait avec son grand « chef », le lieutenant M. Zerniki se dirigeait d’un pas de conquérant vers l’hôtel de ville. Ce bâtiment, très spacieux, qui présente une façade de grand style au centre d’une terrasse plantée d’arbres magnifiques, contigu à la gare de la rive gauche, communique aussi par une sorte de couloir à ciel ouvert, avec l’avenue de Paris. Dans un pavillon situé à l’entrée de ce boyau, la commandature prussienne avait installé un poste très nombreux ainsi que l’indiquaient les fusils disposés en faisceaux ; mais cette limite franchie, on se trouvait en territoire français.

Le drapeau tricolore flottait sur le toit de l’hôtel de ville. Des appariteurs revêtus de l’uniforme municipal, le bras orné d’un brassard tricolore, veillaient aux portes de l’édifice. Ils ne laissaient pénétrer que des visiteurs ayant leur laisser-passer en règle ou justifiant de l’urgence de leur visite. Les conseillers municipaux étaient sur les dents ; en dehors des affaires courantes, les incessantes réquisitions leur donnaient fort à faire. Pour éviter le contact entre l’armée allemande et les particuliers, le conseil municipal s’était chargé de répartir tous les objets que les autorités prussiennes exigeaient ; ils les leur délivraient séance tenante.

La belle terrasse et la cour de l’hôtel de ville présentaient l’aspect d’un véritable capharnaüm ; des denrées de toute espèce dans des sacs, dans des boîtes ou à l’air étaient amoncelées pêle-mêle. Pour donner une idée de cet assortiment, empruntons à un remarquable ouvrage plein de faits et écrit avec une véritable élévation[46], par M. Delerot, le savant traducteur des Entretiens d’Eckermann et de Gœthe, le relevé d’une de ces journées de réquisition pris au hasard sur le feuillet des registres de la commission ad hoc :

[46] Versailles pendant l’occupation, etc., par E. Delerot, chez Plon, 1873.

« 11,000 kilogrammes de bois à brûler (pour un seul jour !), 125 grammes de cire à cacheter, 50 kilogrammes de chandelles, 500 kilogrammes de bois, 150 terrines en terre, 72 cruches moyennes, 200 kilogrammes de bougies, 500 kilogrammes de bois, pour un poste, 150 kilogrammes de charbon de terre, 100 margotins pour le roi de Prusse, 500 clous de fonte pour le prince royal, 12 manches à balai pour l’ambulance prussienne (au lycée), 2 kilogrammes de pain bis pour les menus plaisirs de Sa Majesté[47], une portière, un casier, et d’autres objets pour M. de Bismarck, 50 margotins pour M. de Bismarck, 250 kilogrammes de bois, 200 kilogrammes de charbon pour M. de Moltke, 5 kilogrammes d’huile pour la poste, 50 kilogrammes de coke, idem, 6 kilogrammes de chandelles pour la garnison de Saint-Cloud, 1 bière au château, 2 bières au lycée, 3 fosses au cimetière, 20 kilogrammes de chandelles pour les casernes, 2 grandes soupières, 40 bouteilles d’eau de Seltz, 1 brûloir à café, 46 caleçons, 3,000 kilogrammes de bois, 20 kilogrammes de sucre, 12 1/2 kilogrammes de savon, un ouvrier fumiste pour réparations, 4 stères de bois, 10 kilogrammes de bougies. »

[47] Le roi de Prusse s’amusait fréquemment à pêcher dans les bassins du parc ; ce pain servait d’amorce.

Toutes ces marchandises étaient à portée de la main des sous-officiers et des soldats chargés de les enlever, mais comme la besogne était difficile, les Prussiens s’arrêtaient de temps à autre pour « siffler » un verre de schnaps que leur versaient des marchandes qui, en dépit des protestations du maire, avaient pu s’installer dans la cour et sur la terrasse.

Ces Hébés surannées, appartenant à la lie d’une ville de garnison, ne se faisaient aucun scrupule d’embaucher des filles de la pire espèce pour attirer et « allumer les clients ». Les soldats allemands riaient et buvaient avec elles.

Zerniki traversa le couloir. Arrivé dans la cour, il s’arrêta devant l’établi d’une des marchandes d’eau-de-vie, une horrible mégère, aux traits bouffis, flétris et défigurés par la débauche, au nez écrasé en patate, un duvet assez fourni au-dessus des lèvres. En mauvais français, Zerniki s’entretint avec la marchande d’eau-de-vie ; c’était l’ancienne pensionnaire de maison centrale que le policier Stieber avait embrigadée. Mais les renseignements qu’elle put fournir ne parurent pas satisfaire beaucoup l’alter ego du grand chef de la police, car c’est en grommelant et en haussant les épaules qu’il s’achemina vers l’entrée de la mairie.

Un des appariteurs portant le brassard tricolore l’interpella au moment où il allait franchir la grande porte vitrée s’ouvrant sur la galerie du rez-de-chaussée. Zerniki répondit en allemand à l’huissier qui ne parlait que français. Il était impossible de s’entendre. Heureusement un des secrétaires du maire, M. Hermann Dietz, Alsacien, connaissant parfaitement l’allemand, passait en ce moment. Il servit d’interprète. Zerniki dit d’une voix brève : « Je veux voir le maire. »

— Le maire est en séance, il préside le conseil municipal et ne peut se déranger, répondit M. Dietz.

— Cela m’est égal, répliqua le lieutenant de Stieber, je veux lui parler, quand même je devrais faire enfoncer les portes de la salle du conseil.

Voulant éviter un éclat, le jeune Alsacien fit entrer Zerniki dans l’hôtel de ville ; il le conduisit dans une salle où se tenaient toujours un adjoint et deux conseillers. Le policier prussien demanda qu’on lui livrât les registres des procès-verbaux pour savoir ce qui s’était passé dans la séance de la veille.

Il essuya un refus poli, mais formel, et comme il insistait, l’adjoint lui fit remarquer, au moyen de l’interprète, qu’il n’avait aucun ordre écrit pour exiger cette communication.

— Si je n’ai pas d’ordre écrit, s’écria Zerniki furieux, j’ai ceci ! Et il tira son sabre.

Justement la séance du conseil venait de finir. Les édiles, pour sortir de la salle des délibérations, avaient à traverser la pièce où était l’adjoint de service. Ils assistèrent à cette scène ; plusieurs d’entre eux étaient sur le point de faire un mauvais parti au lieutenant Zerniki. Celui-ci, se voyant entouré par les conseillers, prit peur, courut à la fenêtre qu’il brisa d’un coup de poing et cria plusieurs mots en allemand aux soldats qui buvaient dans la cour. En un clin d’œil, la pièce fut envahie, et sur l’ordre de Zerniki, les conseillers présents furent arrêtés et conduits au poste le plus voisin.

Le maire, informé de cet acte de violence, courut à la « Commandature ».

Les militaires n’étaient pas fâchés de montrer leur autorité à la police.

Le major de place, un « gommeux » berlinois, M. de Treskow, qui jouait la comédie de salon, et qui, même en campagne, se bichonnait comme s’il devait aller au bal, fit des excuses à M. Rameau :

— Que voulez-vous attendre de ces gens-là ? dit-il. Et en parlant du lieutenant des mouchards : « Ils n’ont ni élévation dans les idées, ni éducation. »

Et aussitôt l’ordre fut donné de relâcher les conseillers municipaux.

De quelque temps, la déplaisante figure du lieutenant Zerniki ne parut pas à la mairie.


Stieber avait toujours sur le cœur les reproches adressés par M. de Bismarck d’avoir été en défaut au sujet de l’Américain O’Sullivan ; il était très désireux de démontrer au chancelier que l’errare humanum est pouvait échoir en partage aux grands hommes d’État comme aux autres mortels.

« Je donnerais bien cent thalers, répétait-il, pour prendre à son tour le « chef » en défaut. »

Par une froide et brumeuse journée de la fin de novembre, Stieber était en train de parcourir les rapports de ses espions, quand il vit entrer dans son cabinet le vaudevilliste Salingré fredonnant un couplet.

— Patron, avez-vous cent thalers sur vous ? demanda l’auteur dramatique.

— Pourquoi faire ?

— Eh ! pour que je les empoche, vous savez, je prends de l’argent français aussi, 375 pièces de vingt sols, tarif officiel. Et l’auteur dramatique se mit à déclamer d’après Gœthe :

Un vrai Allemand ne saurait aimer un homme de France,
Mais pour ce qui est des francs, il les empoche volontiers.

Et il tendit la main en creux, prêt à recevoir la somme demandée.

— C’est une plaisanterie, fit Stieber légèrement impatienté.

— Pas du tout, patron, c’est très sérieux, vous me devez la somme !

— Allons donc ! Dieu merci, je n’ai jamais eu de dettes !

— Eh bien, il n’est jamais trop tard pour mal faire. Avez-vous oui ou non promis cent thalers si vous pouviez « pincer » M. de Bismarck ?

— Oui !

— Eh bien ! voyez et lisez.

Et le vaudevilliste tendit au « patron » un numéro du journal le Gaulois marqué au crayon rouge :

— Voici ma quittance… Tout à l’heure, je rencontre un journaliste de mes amis, un bon garçon appelé Hoff, mais un peu toqué ; il croit toujours que « c’est arrivé ». Du reste, patriote jusqu’au bout des ongles, en admiration devant le « chef ». Pour lui, le « chef », c’est le bon Dieu. Ce garçon était hors de lui, il se promenait tout seul dans le parc, se parlant à lui-même en faisant des gestes désordonnés. Je l’aborde et lui demande pourquoi il est si agité. Il me répond que c’en est fait de l’Allemagne, que les patriotes n’ont plus qu’à se jeter à l’eau ; bref, un tas de choses tout aussi sensées. Enfin il finit par m’expliquer qu’il a appris qu’un Espagnol, nommé Miranda, arrivé de Paris, a dîné hier chez le « chef », qu’il y a passé la soirée et que Bismarck qui, paraît-il, avait bu cinq ou six bouteilles de vieux Bourgogne, s’est complètement déboutonné. Eh bien, Hoff prétend que ce Miranda n’est qu’un espion de Gambetta, et comme preuve il m’a dit avoir un numéro du Gaulois contenant un article de ce même M. de Miranda, qui excite les Français à la guerre contre la Prusse et qui arrange M. de Bismarck de la belle façon ! J’ai accompagné Hoff à l’hôtel de la Tête noire — une sorte de bouge — et il m’a remis la feuille en question qui, franchement, vaut bien les cent thalers… Jugez-en vous-même…

Stieber parcourut le journal ; il contenait en effet une diatribe des plus violentes contre le gouvernement prussien.

Le chef de la police se frotta les mains, demanda sa voiture « réquisitionnée » et se fit conduire immédiatement à la Villa Jessé.

Le chancelier était en conférence avec le commandant militaire de la ville, M. le général-major von Voigts-Rhetz ; et, à en juger par les éclats de voix qui arrivaient jusque dans le vestibule, le diplomate et le militaire n’étaient pas d’accord.

C’était l’époque où M. de Bismarck avait très sérieusement maille à partir avec les généraux.

Il se plaignait amèrement qu’on ne lui communiquât pas aussitôt les nouvelles des avant-postes et les renseignements provenant de l’armée du prince Frédéric-Charles qui opérait sur la Loire. « Si le roi ne daignait pas m’envoyer une copie de ses dépêches, disait-il, je ne saurais rien, absolument rien ! »

L’huissier, annonçant Stieber, interrompit ces récriminations. « Qu’il entre tout de suite ! » fit le chancelier.

— Eh bien ! quoi de nouveau, mon cher conseiller ?

Sans mot dire, le chef de la police tendit au ministre le Gaulois, en indiquant la place marquée au crayon rouge. M. de Bismarck parcourut l’article ; en arrivant à la signature : « Ce n’est pas possible ! fit-il. Et cet individu a osé se présenter chez moi, il a dîné à ma table[48] ! J’aurais dû m’en méfier, cependant ; avec son uniforme rouge et ses deux plaques, il avait l’air d’un saltimbanque !… » Puis se tournant vers le général Voigts-Rhetz : « Il s’agit d’un señor Angel de Miranda, attaché à l’ambassade d’Espagne et vice-président de la commission des finances pour les créanciers français de l’Espagne. Ce sont les qualités énoncées sur son passeport. Il a passé toute la soirée ici, hier, et sans doute une fois hors de nos lignes, il ira à Tours… Mais qui donc vous a remis ce numéro du Gaulois, Stieber ?