III
Les héros du régime de la compression militaire et policière. — Le maréchal Wrangel. — Son portrait. — Ses rapports avec les journalistes. — M. de Hinkeldey, préfet de la police prussienne. — Où Stieber reparaît. — Le roi le nomme Polizeirath. — Frédéric-Guillaume poète et collaborateur du Kladderadatsch. — La mission secrète de Stieber à Londres. — Comment il fit voler les papiers de l’Association socialiste internationale. — Stieber chez M. Josias de Bunsen. — La mission de Stieber à Paris. — Stieber chez Mme la princesse de S… et chez M. Carlier. — Tentative d’assassinat sue l’agent de la police secrète prussienne. — Retour de Stieber à Berlin. — La Krause et sa collection « d’honnêtes dames ». — Un espion homme du monde. — Petite fête organisée par la police. — Mme de Hagen obtient son divorce et Stieber est plus en faveur que jamais.
En 1850, après la dissolution de l’Assemblée constituante, dont les députés avaient été chassés par les troupes du maréchal Wrangel, le gouvernement prussien eut recours à un double régime de compression militaire et policière.
Il y avait une certaine bonhomie dans la façon d’agir de ce légendaire maréchal Wrangel, idole des gavroches berlinois, à qui il jetait des poignées de menue monnaie en échangeant avec eux des lazzis. C’était le type de grognard bon enfant. Ses airs de galantin, sa démarche de « casseur d’assiettes », les crocs de sa moustache ébouriffée, son parler berlinois gouailleur, avaient promptement fait de lui une des figures les plus originales de la capitale. Tout en inspirant la terreur autour de lui, il avait la repartie amusante et il « blaguait » volontiers les gens qu’il était prêt à mitrailler. Il affectait la plus grande familiarité avec les membres de la famille royale, s’oubliant jusqu’à dire un jour à la reine : « Voyons, ma bonne petite dame !… » Il montrait ainsi qu’il était le sauveur du trône et le plus puissant protecteur du roi… S’il faisait mettre un journaliste en prison, il allait le voir dans sa cellule et causait longuement avec lui des événements du jour. Une fois, visitant le rédacteur en chef de la Volkszeitung (Gazette du Peuple), M. Berstein, mort tout récemment, il lui dit : « Engagez-vous à mettre une sourdine à vos attaques, et je vous lâche tout de suite. » Comme M. Berstein prétendait qu’il était impossible pour un journaliste d’envisager certaines choses avec sang-froid, comme par exemple la honteuse convention conclue par le gouvernement à Malmo avec les Danois :
— S… nom d’un homme ! s’écria le maréchal, croyez-vous que moi aussi j’approuve tout ce qui se passe, et pourtant il faut bien que je me tienne bouche close !… Faites-en autant, autrement je sabre votre journal !…
La réaction policière n’avait pas ce côté plein d’humour que le commandant de l’état de siège communiquait à la réaction militaire. La police prussienne fut de tout temps et dès son origine cauteleuse et brutale, prompte à passer à l’exécution, exercée à tous les procédés d’espionnage et surtout riche en promesses données aux délateurs. Le roi avait placé à la tête de ce service, dont l’importance grandissait chaque jour, un hobereau poméranien, M. de Hinkeldey, l’être le plus hérissé, le plus désagréable, le plus cassant qui fut jamais.
Nous aurons l’occasion de faire plus ample connaissance avec ce personnage. Pour le moment, bornons-nous à dire qu’il faisait la police avec passion, par amour de l’art, pour la satisfaction personnelle de tracasser son prochain. Les libéraux et les démocrates étaient tout particulièrement l’objet des haines de M. de Hinkeldey. Il les pourchassait comme des gens bien plus dangereux que les voleurs et les escrocs. Il était toujours à la recherche de quelque conspiration, de quelque complot, de quelque prétexte d’accusation qui lui permît de « coffrer » de nombreux suspects et de les retenir indéfiniment sous les verrous. Comme un limier de race, il était sans cesse sur quelque piste. Le roi Frédéric-Guillaume IV s’intéressait beaucoup aux mesures policières prises par son préfet. Il avait du plaisir à entendre de sa bouche le récit des expéditions entreprises par les agents secrets et aussi la relation des aventures mystérieuses et piquantes que la police avait l’occasion de découvrir. Berlin était alors une ville d’apparence austère, on se cachait un peu plus qu’aujourd’hui pour y courir le cotillon.
Frédéric-Guillaume avait des velléités d’auteur dramatique : quand M. de Hinkeldey le régalait de ses rapports plus ou moins secrets, le roi s’imaginait collaborer à quelque mélodrame ; il rectifiait certains points du récit comme un critique rigoureux relève les défectuosités d’une pièce qu’il est appelé à juger.
Un soir, au cours de la conférence habituelle qui avait lieu dans le cabinet de travail de Frédéric-Guillaume, le roi interrompit son préfet de police, qui lui donnait quelques détails sur un vol avec effraction commis chez un banquier :
— Dites donc, mon cher Hinkeldey, j’ai aujourd’hui un protégé à vous recommander. Il est fort intelligent et paraît très dévoué ; il a déjà rendu dans le temps des services à votre prédécesseur.
— Et qui est ce protégé ? demanda le préfet de police.
— Oh ! il a un nom qui indique l’emploi… Il s’appelle Stieber… Et le roi, pour accentuer la signification du calembour, se mit à se fouiller l’oreille avec le doigt[5]. C’est un garçon qui, je crois, m’a sauvé la vie le 21 mars.
[5] Stieber veut dire en allemand « farfouilleur ».
— Mais, fit M. de Hinkeldey surpris, oserais-je faire remarquer à Votre Majesté qu’elle n’est peut-être pas au courant du rôle joué par ce même Stieber pendant la période révolutionnaire. Non seulement Stieber a compté parmi les orateurs les plus farouches des clubs, mais tout récemment encore il défendait devant les conseils de guerre les inculpés de haute trahison et de rébellion les plus gravement compromis.
Le roi prit un flacon d’arrac[6], en versa dans un gobelet d’argent contenant une petite quantité d’eau chaude, et après avoir bu :
[6] Eau-de-vie très forte.
— Eh ! qu’importe, répondit-il à son préfet de police. En supposant que la nouvelle recrue que je vous présente soit réellement un néophyte, vous connaissez le proverbe : « Il y aura plus de place au râtelier gouvernemental pour un seul républicain repentant que pour dix conservateurs. » Et puis Stieber, tout révolutionnaire qu’il paraissait, était encore plus dévoué à son roi qu’à la cause qu’il défendait… Il venait de temps à autre s’asseoir à la même place où vous êtes et me raconter ce qui se passait dans les clubs, dont il était un des plus beaux ornements. Je vous assure que ses récits étaient parfois très divertissants !… Allons, mon cher Hinkeldey, fit le roi en changeant de ton, quand je vous recommande un mouchard, c’est que je sais qu’il a les qualités de l’emploi.
M. de Hinkeldey comprit que le protégé de Sa Majesté faisait déjà partie de la police toute personnelle dont le monarque se servait en dehors de ses ministres, quelquefois même pour les surveiller.
Stieber n’était pas le seul qui, pendant la tourmente, avait joué ce double jeu, mais il s’en était certainement le mieux tiré. Aussi M. de Hinkeldey, renonçant à toute objection, demanda au roi quel emploi il fallait réserver à son protégé.
— A quel âge, demanda Frédéric-Guillaume, la loi permet-elle d’être nommé Polizeirath[7] ?
[7] Conseiller de la police. Grade supérieur à celui de commissaire de police.
— A trente ans, sire.
Le roi tira de la poche de côté de son uniforme, qui était déboutonné, un petit carnet qu’il feuilleta rapidement. Ayant trouvé la note qu’il cherchait :
— Stieber, dit-il, est né à Mersebourg en 1818. Par conséquent, il a deux ans de plus que l’âge requis. Manteuffel[8] lui expédiera son brevet, et vous, vous trouverez bien à l’utiliser.
[8] Alors premier ministre.
— Sans doute, fit M. de Hinkeldey, puisque tel est le désir de Votre Majesté.
— Passons à autre chose, reprit le roi. Avez-vous découvert l’auteur de la correspondance adressée à la Gazette d’Augsbourg, au sujet des affaires de la Hesse électorale[9] ? Ce gaillard-là me fait dire ce que je pense comme si j’avais rêvé tout haut devant lui.
[9] L’Autriche et la Prusse voulaient intervenir chacune de son côté dans le conflit qui avait éclaté entre l’électeur de Hesse et ses sujets.
— L’article en question a été publié dans la Gazette, sous un « signe » tout à fait nouveau : un trèfle à cinq feuilles. Nos recherches n’ont pas encore abouti ; et comme les investigations de la poste sont restées également infructueuses, je suppose que cette correspondance, quoique datée de Berlin, a été rédigée sur place ou envoyée d’ailleurs.
Le roi vida de nouveau son gobelet et fit un geste de mécontentement.
— Voyons, Hinkeldey, mon cher ami, mettez-y un peu plus de zèle. Vous ne sauriez vous imaginer combien cela me tracasse d’être livré aux journaux par des traîtres ou des indiscrets. Tenez, il a encore paru dans le Kladderadatsch une méchante pièce de vers pleine d’allusions fort transparentes à l’amour d’un haut et puissant seigneur pour une veuve connue dans le monde entier et qui ne craint pas de se compromettre en se laissant prendre par la taille… Le pis, c’est que les vers sont détestables…
— Je vous demande pardon, sire, les vers sont charmants, répondit le préfet de police, qui savait fort bien, comme tout le monde d’ailleurs, que l’auteur de cette chanson bachique en l’honneur de la veuve Cliquot était le roi lui-même… Mais si Votre Majesté, ajouta M. de Hinkeldey, croit que la tournure de ces vers est offensante et irrespectueuse, on pourrait poursuivre le journal…
— Non, non !… Traîner devant des juges les joyeux fous qui, chaque semaine, font tinter les grelots de leur Charivari… ce serait odieux… Au contraire, je vais leur montrer que je suis bon prince en leur envoyant un plein panier de ces veuves consolatrices, qu’ils pourront tout à leur aise décoiffer et déshabiller sans offenser la morale[10].
[10] Historique. — Frédéric-Guillaume s’intéressait beaucoup aux journaux et aux journalistes. Il tenait surtout à connaître les auteurs des articles anonymes. Voici une lettre adressée par le roi, après l’entretien que nous relatons, à M. de Hinkeldey :
« Mon très cher Hinkeldey,
« La Gazette d’Augsbourg, que je joins à la présente, publie une communication datée de Berlin, dont je veux connaître l’auteur, ainsi que la source à laquelle il a puisé. Vous chargerez le directeur de la police Stieber d’aller aux informations, et vous attirerez également son attention sur l’auteur des articles de la Kreuzzeitung (Gazette de La Croix) qui paraissent avec les signes : A X I X O et qui contiennent toujours des renseignements très exacts et très précis, alors que ces nouvelles, à moins de grave manquement au secret professionnel, ne doivent être connues de personne. Je compte tout particulièrement sur l’énergie et l’empressement de Stieber, pour rendre compte fidèlement et véridiquement des découvertes qu’il pourra faire, et j’attends votre rapport dans le plus bref délai.
« F. W. R. »
Quelques jours plus tard, M. Stieber, qui, dans l’intervalle, avait épousé la fille de l’ancien comédien, reçut son brevet et fut invité à se rendre dans le cabinet de M. de Hinkeldey. Celui-ci le reçut assez froidement.
— Je suis chargé, lui dit-il, de vous envoyer à Londres pour l’ouverture de la grande exposition universelle. Votre mission publique est de surveiller la section prussienne, tous les États ayant promis d’aider la police de Londres dans la surveillance des énormes richesses accumulées au Crystal Palace. Trois agents seront mis à votre disposition ; mais, tandis qu’ils monteront la garde devant les vitrines des exposants prussiens, vous vous occuperez de choses plus sérieuses : vous tâcherez de pénétrer dans l’intimité des nombreux réfugiés politiques qui vivent en Angleterre et de découvrir les chefs du grand parti communiste, qui, dit-on, cherchent à provoquer une explosion révolutionnaire générale en Europe pour l’époque de la réélection du Président de la République en France.
M. de Hinkeldey recommanda à Stieber d’arriver à établir la connivence qu’il y avait entre les communistes de Londres et certains membres influents du parti libéral allemand. M. de Hinkeldey et son chef, le baron de Manteuffel, avaient de nombreuses rancunes personnelles à satisfaire de ce côté et auraient voulu englober leurs adversaires dans quelque procès capital.
Stieber reçut des instructions détaillées ; on mit à sa disposition des fonds importants, et huit jours après il s’embarquait pour Londres avec sa jeune femme.
Aussitôt arrivé dans la métropole britannique, l’agent secret se mit à l’œuvre, bien résolu, en policier de race, à forger lui-même un complot plutôt que de n’en pas découvrir. Mais il n’eut pas à se donner cette peine. Une Association redoutable et répandue dans toute l’Europe s’était en effet formée. Il ne s’agissait que d’en connaître les affiliés et en particulier ceux qui étaient en Allemagne. Stieber passa ses soirées à courir les bars, les cabarets, les tavernes où se réunissaient les ouvriers allemands. Il se rendait dans ces endroits sous des déguisements différents. Il jouait et buvait tout en discutant politique et socialisme.
Ces excursions dans le monde souterrain de la grande ville ne tardèrent pas à le conduire à son but. Au bout d’un mois, Stieber s’était lié avec un misérable ivrogne qui faisait partie de l’Association révolutionnaire et qui savait que la liste des adhérents était en dépôt chez un réfugié hessois nommé Dietz.
Pour s’emparer de cette liste, Stieber eut recours à un moyen des plus simples et qui réussit presque toujours, parce qu’il est peu compliqué : il offrit une assez forte somme à l’ivrogne dont il avait fait son camarade, s’il réussissait à lui procurer ce papier.
Le traître toucha un acompte, se procura l’empreinte de la serrure du secrétaire où Dietz enfermait sa correspondance, et s’étant introduit la nuit dans le domicile de son ami, il vola tous ses papiers et les remit à Stieber, qui attendait l’issue de l’expédition dans Hyde Park.
Il faut supposer que les communistes internationaux étaient bien imprudents pour des conspirateurs qui venaient de traverser toutes les épreuves et de recommencer les expériences de 1848. Ils n’avaient même pas eu la précaution de s’inscrire sous des pseudonymes ou sous des noms chiffrés ! Pour les affiliés qui habitaient Londres, la découverte du policier prussien était sans péril ; pour ceux-là l’hospitalité britannique était inviolable, la loi ne reconnaissait pas le délit qui pouvait leur être imputé. Il n’en était pas de même pour les socialistes fixés à Paris ou en Allemagne et dont la participation aux menées révolutionnaires avait été signalée.
Aussi, peu de jours après l’expédition nocturne chez le secrétaire de l’Association communiste, des arrestations nombreuses furent opérées à Leipzig, à Berlin et surtout à Cologne. Cette ville était un des foyers de l’agitation révolutionnaire. Après une longue et laborieuse instruction, les inculpés furent traduits devant la haute cour de Berlin sous l’accusation de haute trahison. Il serait oiseux de rappeler ici les péripéties des débats qui s’engagèrent devant la juridiction qu’une loi spéciale venait d’établir. Bornons-nous à signaler les principaux points de l’accusation. Cette Association communiste internationale datait de 1847 ; c’est à cette époque que fut élu le comité dirigeant installé à Londres. Les différentes révolutions qui ont marqué la célèbre année 1848 ont été préparées par le comité de Londres, et s’il faut en croire le rapport rédigé par Stieber, rapport qui servit au procureur général pour établir son acte d’accusation, la main du conseil des Dix se retrouverait dans la plupart des drames qui ont ensanglanté alors les rues de toutes les capitales de l’Europe.
Le programme avéré de l’Association, raconte Stieber dans ses Mémoires, préconisait la chute du régime bourgeois et l’établissement de la suprématie politique du prolétariat qui devait arracher le capital à la bourgeoisie, centraliser entre les mains de l’État-prolétaire tous les instruments de production, de façon à rendre l’ouvrier maître du terrain. Pour atteindre ce but, on demandait l’expropriation de toutes les propriétés foncières et l’emploi des revenus des communes aux dépenses publiques ; un impôt progressif très fort ; la suppression du droit d’héritage ; la centralisation du crédit entre les mains de l’État par la création d’une banque nationale, avec monopole exclusif ; la concentration par l’État de tous les moyens de transport, l’augmentation des ateliers nationaux, la multiplication des instruments de travail ; le défrichement et la culture des terres d’après un plan combiné d’avance ; et enfin l’établissement du travail obligatoire et la création « d’armées industrielles ».
Dans une proclamation lancée en février 1848, au début de la tourmente, le comité déclarait que lorsque, grâce à ces mesures, les différences de classes auraient disparu et que la production tout entière serait concentrée entre les mains des associations formées par les agglomérations d’individus, les pouvoirs publics perdaient leur caractère politique. La société bourgeoise avec ses classes et ses intérêts contradictoires serait remplacée par une association où la prospérité de l’individu serait intimement et véritablement solidaire de la prospérité générale.
Cette définition nuageuse prouve assez que des Allemands plus ou moins métaphysiciens étaient à la tête du comité, et qu’ils tenaient la plume lorsqu’il s’agissait de lancer des programmes et des proclamations.
Rendons aux socialistes internationaux cette justice qu’ils ont marché avec le temps et que le programme de l’autre Internationale, plus moderne, qui fut créée lors de l’Exposition de 1861, est autrement net, pratique et surtout clair. Il est vrai que ses rédacteurs ne furent pas des Doktoren et des Professoren d’outre-Rhin, mais trois vrais Parisiens, dont l’un est aujourd’hui sénateur, tandis que le second cherche des annonces d’émission et des mensualités financières sous le péristyle de la Bourse. Le troisième a repris bravement son métier d’arpenteur.
Les individus découverts par Stieber étaient surtout des Allemands. Le principal coupable, selon le policier, était Charles Marx, mort l’an dernier, et que ses disciples regardent comme le patriarche du socialisme allemand. Charles Marx n’était alors guère connu du public. Un cercle de lecteurs très restreint avait goûté ses rares qualités d’écrivain économiste. Au lieu de prêcher ouvertement le bouleversement social, il conspirait à « huis clos » ; sa belle barbe blanche devenue légendaire était d’un blond fauve, et des quatre gracieuses filles qui firent sensation dans une ville thermale des Pyrénées, après la Commune de 1871, deux n’étaient pas encore nées et les deux premières étaient au maillot.
Outre Marx, Stieber dénonça le fils d’un riche fabricant de la province rhénane, Engels ; un ancien lieutenant de la garde prussienne, E. Willich, et un étudiant, Charles Schapper, comme exerçant une influence prépondérante sur l’Association.
Des dissentiments graves séparaient cependant les quatre chefs. Tandis que le théoricien Marx et le quasi-millionnaire Engels étaient pour la modération et les moyens termes, l’ex-lieutenant et le student repoussaient toutes les concessions et demandaient le communisme, comme M. le duc de Broglie devait plus tard réclamer le régime parlementaire dans « toute sa beauté ».
Marx et Engels, qui n’étaient pas ouvertement compromis, avaient installé une direction conforme à leurs vues à Cologne, tandis que les exaltés et les enragés se cantonnaient prudemment à Londres.
Les papiers que Stieber avait fait voler établirent que l’Association avait créé des sections à Berlin, Brunswick, Hambourg, Francfort, Leipzig, Stuttgart, Cologne, Bruxelles, Verviers, Liège, Paris, Lyon, Marseille, Dijon, Genève, Saint-Gall, La Chaux-de-Fonds, Berne, Lausanne, Strasbourg, Valenciennes, Metz, Bâle, Londres, Alger, New-York, Philadelphie. Disons en passant que les sections françaises appartenaient à la fraction extrême et exaltée, dirigée par le lieutenant Willich et l’étudiant Schapper.
Une quinzaine de jours après l’enlèvement des papiers de l’Association communiste, Stieber reçut l’ordre de se rendre à l’hôtel de l’ambassade de Prusse. Il y fut reçu par l’ambassadeur en personne, le célèbre savant Josias de Bunsen, un rêveur qui tâchait d’accorder les artifices de la diplomatie avec la candeur de ses aperçus.
M. de Bunsen reçut Stieber avec une froideur polie. Évidemment il voulait tenir à distance le policier que les obligations de sa charge le contraignaient de recevoir.
M. l’ambassadeur était en robe de chambre, coiffé d’une belle calotte grecque, devant sa table de travail, absorbé par la comparaison de deux calculs de Newton et de Malebranche sur le même problème, dont il s’efforçait de trouver la moyenne.
Dépité d’être dérangé par l’entrée du policier, M. Josias de Bunsen n’ôta pas sa calotte et n’invita pas le nouveau venu à s’asseoir. Il leva sa grosse tête bouffie et imberbe, dont l’expression était relevée par un pli sardonique des lèvres :
— Monsieur, fit-il d’un ton concis et sec, je suis chargé de vous donner lecture d’une note que m’a apportée le dernier courrier et qui vous concerne tout particulièrement. Voyez d’abord si nous sommes bien seuls, ajouta le diplomate du même ton dont il eût parlé à son domestique.
Stieber regarda derrière la porte, il souleva même les rideaux des fenêtres et indiqua du geste qu’aucune indiscrétion n’était à craindre.
M. Josias de Bunsen s’était renversé dans son fauteuil ; il tenait à la main un papier de grand format, revêtu d’un sceau, qu’il avait pris sur la tablette de son secrétaire, encombré de manuscrits, de lettres et de livres ; puis, il se mit à lire :
« Aussitôt après avoir pris connaissance du présent ordre, le Polizeirath Stieber quittera Londres pour se rendre à Paris. Il se mettra en communication, par l’intermédiaire de l’ambassade de Prusse, avec le préfet de police Carlier. Il lui communiquera tout le dossier relatif aux socialistes français, dont la participation à la Société communiste internationale a été établie, grâce à l’enlèvement des papiers de l’Association. Le Polizeirath Stieber donnera au préfet de police tous les renseignements et tout le concours qui pourraient lui être réclamés ; il s’efforcera de gagner la reconnaissance et la confiance des fonctionnaires français, de façon à être complètement, ou du moins aussi complètement que possible, initié aux agissements actuels de la police française.
« En effet, le but de la mission très importante et très confidentielle dont l’agent Stieber est chargé est double. En apparence, le voyage à Paris doit être motivé, aux yeux des autorités françaises, uniquement par le désir de préserver Paris et les grandes villes de la République des horreurs d’un attentat communiste. Le Polizeirath Stieber ne négligera aucune occasion d’insister sur les mobiles désintéressés du gouvernement royal de Prusse, qui, dans l’intérêt seulement de la grande cause de l’ordre et de la conservation sociale, croit devoir communiquer à la police française des indications et des documents de nature à faciliter à M. Carlier l’accomplissement de sa tâche. C’est là un échange mutuel de services que les gouvernements conservateurs se doivent, et le gouvernement royal est convaincu qu’à l’occasion les ministres du prince-président n’agiraient pas autrement à son égard.
« Mais, en réalité, l’agent Stieber, et c’est là le but secret et le plus important de sa mission, doit tâcher de se renseigner sûrement au sujet des préparatifs du coup d’État, dont chacun parle, et au sujet des chances de réussite qu’offre une semblable entreprise. Il ne négligera aucun moyen d’éclairer et de renseigner de la façon indiquée le gouvernement royal, qui s’en remet à son habileté, à son esprit fertile en ressources et au parti qu’il saura tirer de la reconnaissance des autorités françaises pour les révélations qui leur seront fournies par lui.
« Le Polizeirath Stieber devra en même temps s’assurer, avant son départ de Paris, s’il n’y aurait pas possibilité de gagner dans l’entourage immédiat du prince-président une personne, homme ou femme, disposée à tenir le gouvernement royal au courant des faits et gestes et, si possible, des intentions probables du prince Louis-Napoléon et de ses conseillers habituels les plus intimes. Il faudrait naturellement que cette personne fût placée par sa position de manière à demeurer en contact permanent avec le prince, de façon que, malgré la discrétion et l’esprit de dissimulation que l’on vante chez celui-ci, il n’ait aucun secret qui, dans un bref délai, ne soit connu par notre correspondant. Le mieux serait de trouver un haut fonctionnaire ou un membre de la nombreuse famille du président. Là-dessus également, le gouvernement royal s’en remet à l’habileté et à l’expérience du sieur Stieber.
« L’ambassade prussienne, à Paris, lui remettra les fonds nécessaires pour l’accomplissement de sa double mission et les instructions complémentaires dont il pourrait avoir besoin.
« Signé :
« Le président du ministère royal d’État,
« Von Manteuffel. »
— Il y a encore trois lignes, ajouta M. Josias de Bunsen en ôtant sa calotte et se levant tout droit… Vous voyez de quelle main elles sont écrites :
« J’approuve expressément la note ci-dessus, et je recommande spécialement à Stieber de s’y conformer en tous points. La place du directeur de la sûreté à Berlin est vacante ; je la lui réserve pour récompenser son zèle et son dévouement, sur lesquels je compte.
« F. W. R. (Frédéric-Guillaume, rex.) »
— Vous avez bien compris et tout retenu, monsieur ? fit l’ambassadeur.
Stieber s’inclina en signe d’acquiescement.
— Êtes-vous prêt à partir ?
— Aujourd’hui même, Excellence.
Stieber demeurait toujours à sa place, bien que du geste l’ambassadeur l’eût congédié.
— Ah ! il vous faut de l’argent ?
— Nullement, Excellence, mes fonds suffisent amplement pour le voyage, et puisqu’un crédit m’est ouvert à l’ambassade de Paris…
— Eh bien, alors ?
Et le regard du diplomate semblait dire : « Pourquoi ne partez-vous pas ? »
— Dans l’instruction que Votre Excellence vient de me lire, reprit Stieber, il m’est enjoint de découvrir soit un haut fonctionnaire, soit une personne de la famille du président capable de servir de correspondant au gouvernement royal. Eh bien ! que Votre Excellence me permette de lui faire remarquer qu’Elle pourrait me faciliter grandement ma tâche sous ce rapport…
— Vraiment, je voudrais savoir de quelle manière ?
— Votre Excellence est en relations suivies avec la famille W… Elle connaît tout particulièrement le capitaine W…, dont le frère a épousé une Bonaparte. La fille de cette dame porte le nom de son aïeule Lætitia, et elle a, dit-on, la beauté radieuse de la mère du grand Napoléon. De plus, la princesse Lætitia est une artiste : elle compose des vers, elle peint, elle chante… Elle s’est mariée, il n’y a pas longtemps, à un gentilhomme wurtembergeois assez pauvre, mais le ménage compte beaucoup sur le cousin de l’Élysée. Louis-Napoléon, à ce que l’on prétend, n’est pas insensible aux charmes de sa belle parente, et, même en admettant que les mauvaises langues aient tort, il est certain que la princesse Lætitia, ou plutôt Mme de X…, a ses entrées grandes et petites à l’Élysée, sans compter qu’elle est en fort bons termes avec plusieurs chefs du parti avancé…
Stieber s’arrêta, comme s’il attendait une réponse ou une observation.
— C’est parfaitement exact, fit l’ambassadeur. La princesse Lætitia de W…, aujourd’hui baronne de X…, est une jeune personne d’une beauté rare et d’une instruction hors ligne. Mais, en quoi peut-elle vous intéresser ?
— Je crois, Excellence, que Mme de X… pourrait être la personne désirée par M. de Manteuffel, et que son concours serait fort utile et fort précieux. En tout cas, je crois de mon devoir d’essayer auprès d’elle une tentative, si toutefois Votre Excellence veut bien me munir d’une recommandation.
— Oh ! non, ce n’est pas possible !
— Je ne demande pas à être présenté à Mme de X… sous mon nom personnel et pour ce que je suis réellement, ce serait de l’indiscrétion, et, de plus, inutile. Mais Mme de X…, qui n’a aucune raison de recevoir l’agent Stieber, fera certainement bon accueil à un gentilhomme poméranien ou westphalien attaché à la légation royale de Londres et se présentant sous les auspices d’un célèbre savant et d’un grand diplomate, d’un ami de la famille…
M. de Bunsen avait écouté Stieber avec une irritation croissante :
— Sortez, monsieur, cria-t-il en étendant le bras, sortez, je ne comprends pas que vous osiez me faire une telle proposition !
Froidement et d’un ton décidé, Stieber montra le papier revêtu du sceau officiel.
— C’était pour le service du roi, fit-il.
M. de Bunsen s’affaissa ; il parut sentir tout le poids du reproche.
— C’est bien, c’est bien, dit-il, je réfléchirai à votre proposition. A quelle heure part la malle pour Paris ?
— A sept heures.
— Bien. Vous recevrez ma réponse chez vous avant cinq heures.
Stieber sortit.
— Quel malheur, s’écria le vieux savant quand il fut seul, quel malheur d’être au service d’un pays semblable, qui demande à ses agents d’être les aides de ses agents de police ! Depuis Frédéric, tous les diplomates de la Prusse à l’extérieur ne sont que des policiers déguisés, des mouchards, depuis le fier ambassadeur qui espionne le monarque jusqu’au dernier secrétaire qui espionne son chef pour parvenir plus rapidement… Si je refuse la demande de cet individu, il fera un rapport contre moi, il m’accusera d’avoir négligé le service du roi, comme il dit… Ah ! quel malheur !
M. Josias de Bunsen essaya de se replonger dans les lectures qu’il avait interrompues au moment de l’entrée de Stieber.
Le soir, à cinq heures, l’agent de la police secrète prussienne était en possession d’une lettre d’introduction auprès de la baronne de X…, née princesse W. M. Josias de Bunsen recommandait tout particulièrement à la parente du prince-président un de ses secrétaires de légation, M. le comte de Herstall, gentilhomme parfait et diplomate d’avenir. A la lettre était joint un passeport délivré au nom du « comte de Herstall ».
Josias de Bunsen était un honnête homme, un savant diplomate sans malice, mais il tenait à sa positon, au prestige dont il était entouré, aux adulations de la haute société de Londres. Il avait obéi aux suggestions de l’agent Stieber, et il s’était résigné à prêter ses mains à cette indigne comédie pour ne pas être dénoncé lui-même.
A Paris, l’homme de confiance du ministre Manteuffel se mit à jouer son double rôle.
De la gare du Nord il se fit conduire avec sa femme et sa belle-mère dans une modeste maison meublée de la rue Montmartre. Les voyageurs s’installèrent dans un appartement de trois pièces situé au deuxième étage.
Le jour même de son arrivée, Stieber se rendit à la Préfecture de police, regardant d’un air de parfait connaisseur les allées et venues dans les innombrables couloirs et dans le labyrinthe de pièces petites et grandes du sombre bâtiment de la rue de Jérusalem. Il répondait par des clignements intelligents et des coups d’œil de reconnaissance maçonnique aux regards curieux des mouchards et aux regards investigateurs des sergents de ville qui se tenaient partout, attendant des ordres. Après avoir demandé son chemin une douzaine de fois sinon plus, l’envoyé de la police prussienne arriva enfin à une grande antichambre tendue de vert, sévèrement meublée et gardée par deux huissiers à chaîne d’argent assis derrière leurs bureaux. Il remit sa carte à l’un d’eux.
— Ah ! bien, monsieur, fit le cerbère, qui avait pris d’abord un air solennel et gourmé et qui souriait maintenant d’une façon très aimable… M. le préfet a donné l’ordre de vous introduire immédiatement ; il vous attend.
Au moment où l’huissier posait la main sur la poignée de la porte du cabinet préfectoral, un jeune homme de vingt-cinq ans environ, élégamment vêtu, très blond, très élancé, très souple, entra en sautillant comme quelqu’un qui paraissait être là chez lui.
— Le préfet y est-il ? demanda-t-il à l’huissier avec un léger accent allemand.
— Oui, monsieur Albert, mais il faut laisser passer d’abord monsieur, qui est attendu.
— C’est bien, c’est bien, dit le jeune homme, j’attendrai. Et il prit place sur une banquette.
La conférence entre le préfet Carlier et l’agent de la police prussienne fut longue. Le préfet, habitué aux communications, révélations et dénonciations qui, depuis les journées de Juin, pleuvaient rue de Jérusalem, se montra d’abord assez sceptique ; mais lorsque Stieber l’eut mis au courant et lui eut montré les pièces originales, notamment les registres enlevés nuitamment dans le bureau du secrétaire de Dietz ; lorsque l’affiliation d’un certain nombre de membres influents du parti socialiste français fut établie, M. Carlier ne voulut pas jouer plus longtemps au saint Thomas. Il était convaincu.
— Tous mes compliments, cher monsieur, dit-il en tendant ses deux mains au policier prussien, tous mes compliments ! Voici une campagne bien menée, et je voudrais que nous eussions ici beaucoup de collaborateurs de votre force. Encore une fois, je vous félicite, vous allez nous permettre de faire un joli coup de filet, sans compter l’effet que produira cette révélation dans les journaux. Elle va venir à point…
Le préfet se retint, de crainte d’en dire trop.
— Je vais, reprit-il, relever les noms des principaux meneurs… Voyons : Cheraval… Il y a longtemps que nous le surveillons, celui-là. Il a été élu député en 1848, et il est devenu tout à fait rouge. La rage de n’avoir pas été renommé en 1849 l’a jeté dans le parti extrême ! Il est de bonne prise…
Le préfet continua à parcourir la liste :
— Mais je vois beaucoup de noms allemands… Vous êtes sûr que ces gens-là habitent Paris ?
— Sans doute, puisque leurs adresses sont indiquées en marge ; du reste, rien de plus facile que de le vérifier.
— Vous avez raison… Tiens, mais au fait je crois que la personne qui pourrait le mieux nous informer n’est pas loin. C’est un de vos compatriotes, un jeune littérateur. Il nous traduit quelquefois des pièces ou des rapports. En moins d’un an, il est arrivé à connaître toute la colonie allemande de Paris, et, chaque fois que nous avons besoin de renseignements sur un de ses compatriotes, il arrive à nous les fournir mieux et plus vite que l’agent le plus roué.
Le préfet avait frappé sur un timbre.
A cet appel, l’huissier parut.
— M. Albert est-il là ? demanda M. Carlier.
— Non, monsieur le préfet, il est venu ce matin ; mais, voyant que M. le préfet était occupé, il est parti, promettant de revenir avant six heures.
— Bien ; vous le ferez entrer de suite.
Et s’adressant à Stieber :
— Soyez assez bon, dit-il, pour me laisser ces papiers.
— Certainement, répondit l’envoyé de la police prussienne.
— Je compte, monsieur, que vous me ferez le plaisir de déjeuner avec moi demain, ajouta M. Carlier, nous causerons à l’aise des mesures qu’il importe de prendre. Votre concours nous sera très nécessaire.
Stieber put à peine dissimuler sa satisfaction.
Le même jour, vers cinq heures, au moment même où M. Carlier chargeait le jeune Albert d’aller aux renseignements sur les conspirateurs allemands habitant Paris, un élégant coupé de remise s’arrêtait devant une des plus belles maisons de la Chaussée-d’Antin. De l’équipage descendit un élégant gentleman, accusant de trente à trente-cinq ans, de tournure fière et distinguée, et dont la figure, correctement rasée, était encadrée d’une paire de favoris d’une coupe tout à fait diplomatique. Sa mise correcte, la rose qu’il avait eu soin de piquer dans la boutonnière de son dorsey, tout, jusqu’aux gants et aux fines chaussures, indiquait le grand seigneur moderne. Nul n’aurait reconnu dans le « comte de Herstall, attaché à l’ambassade royale de Prusse à Londres », le policier Stieber qui confabulait quelques heures auparavant avec son collègue Carlier dans le salon tendu de vert de la rue de Jérusalem.
— Mme la baronne est sortie, fit le portier auquel le prétendu comte de Herstall s’était adressé, mais voici M. le baron qui rentre.
En effet, un homme de quarante ans environ, assez gros et trapu, venait de franchir le seuil de la porte cochère.
Le faux comte de Herstall l’aborda le chapeau à la main et se fit connaître, ajoutant qu’il serait heureux de présenter le plus tôt possible à la baronne ses hommages et les compliments de M. de Bunsen.
— Ah ! vous venez de Londres, fit le baron d’un ton particulier et même ironique, vous venez de Londres ; eh bien, la baronne sera enchantée de vous recevoir : demain soir, c’est mercredi, et ce jour-là nous avons quelques amis politiques et autres. Si vous ne craignez pas de vous ennuyer en leur société…
— Au contraire, monsieur le baron… Très charmé de cette invitation… Je n’y manquerai pas.
Le lendemain soir, un laquais en grande livrée, frisé et poudré, annonçait M. le comte de Herstall, au seuil d’un grand salon richement meublé, orné de tableaux de prix et de bibelots précieux dont le goût commençait alors à se répandre.
Une vingtaine de personnes étaient déjà réunies ; il n’y avait pas de femme, sauf la maîtresse de la maison, qui, assise dans un de ces fauteuils bas et larges appelés crapauds, s’éventait en causant avec trois ou quatre habits noirs formant demi-cercle autour d’elle.
Mme de X…, ou plutôt la princesse Lætitia, était alors une toute jeune femme de vingt ans, mais sa beauté vraiment remarquable avait déjà atteint tout son développement et tout son éclat. Son profil d’impératrice grecque, ses abondants cheveux noirs, la finesse de ses traits et l’animation de son visage formaient l’ensemble le plus séduisant, que complétait l’opulence de sa gorge qu’on eût dit modelée par quelque divin sculpteur.
En entendant annoncer le nouveau venu, Mme de X… se leva et fit quelques pas au-devant de lui :
— J’ai reçu, dit-elle avec un léger zézaiement, qui d’ailleurs lui allait à ravir, la lettre de M. de Bunsen, que vous m’avez fait parvenir dans la journée, et soyez persuadé, monsieur, que vous ne pouvez être introduit ici sous de meilleurs auspices. Permettez-moi de vous présenter à quelques-uns de mes amis. M. le marquis de P…, mon parrain.
Un gentilhomme de belle prestance, bien qu’âgé déjà d’une cinquantaine d’années, répondit au salut de Stieber en s’inclinant froidement, avec une politesse d’ancien régime.
— Tel que vous le voyez, continua Mme de X…, M. le marquis fait à la Chambre une opposition acharnée à mon cousin ; cela ne l’empêche pas d’être un de mes meilleurs amis…
La soirée devenait de plus en plus animée. Deux ou trois poètes avaient lu des vers inédits ; la maîtresse de la maison, accompagnée d’un pianiste, aussi célèbre que chevelu, avait chanté l’air du Saule, d’Othello, et un hymne italien de sa composition ; deux tables de bouillotte avaient été dressées, les plateaux de rafraîchissements circulaient…
Dans le coin le plus retiré de ce salon, assis sur un sofa, complètement isolés des autres assistants, le faux comte de Herstall et la maîtresse de la maison s’entretenaient à voix basse. Il eût été assez difficile de rendre l’expression de honte et de dépit qui se peignait en ce moment sur les traits du faux attaché d’ambassade. On eût dit un renard qu’une poule aurait pris.
— Je vous prie, monsieur le comte, disait en riant la baronne de X…, de vous épargner la peine de continuer cette petite comédie. J’ai été prévenue de votre visite, je sais pourquoi vous venez et de la part de qui… Eh bien, je serai franche avec vous… Oui, je connais la mission délicate que votre gouvernement vous a confiée. Mais ne vous méprenez pas. Si vous avez cru un seul instant que Mme de X…, une Bonaparte, la nièce du grand empereur et la cousine d’un empereur futur peut-être, se vendrait pour un salaire comme un simple agent, si vous avez réellement pu croire cela, vous me forcerez de douter de votre intelligence…
— Ah ! madame… exclama le prétendu comte de Herstall en bredouillant et comme pour dire quelque chose.
— Laissez-moi parler peu et bien pendant que tout le monde est absorbé par la partie engagée et qu’on ne s’occupe pas de nous… Vous voyez comme je suis bien informée. Vous avez remis votre carte hier au baron ; immédiatement j’ai envoyé aux renseignements, et j’ai appris que vous étiez M. Stieber, un agent très habile de la police secrète prussienne, et que vous aviez eu le jour même une longue entrevue avec le préfet, M. Carlier. Comment l’ai-je appris ? par quelle contre-police ? c’est mon secret, je ne serai pas assez candide pour le livrer… Ceci vous prouve que lorsque je me mêle d’informations, je sais agir avec rapidité et sûreté. Eh bien, je veux bien faire profiter votre gouvernement de certains renseignements, mais j’entends agir en diplomate ; on me traitera en conséquence.
Le faux comte allait sans doute répondre qu’il transmettrait à qui de droit cette proposition, lorsqu’un grand mouvement se fit à l’entrée du salon. Les joueurs de bouillotte, les partenaires du whist interrompirent leur partie et se précipitèrent vers la porte. L’attention de tous avait été subitement attirée par un nouvel arrivant, qui était entré sans se faire annoncer. Dès qu’elle l’aperçut, Mme de X… se leva et courut au-devant de lui :
— Prince ! quelle surprise ! fit-elle, tandis que Louis-Napoléon s’inclinait devant sa cousine, et prenant sa main avec une certaine familiarité la portait à ses lèvres.
Le président de la République avait déjà franchi la quarantaine, mais il paraissait plutôt de quelques années plus jeune. C’est à peine si une ou deux rides sillonnaient son front ; sa moustache et ses cheveux étaient noirs, et il avait des mouvements d’une élasticité féline. Immédiatement un cercle empressé se forma autour du chef de l’État. Louis-Napoléon s’entretint avec tout le monde, et dit au marquis de P… :
— Eh bien, monsieur le marquis, préparez-vous beaucoup de philippiques contre moi pour la rentrée ?
Le marquis, faisant allusion aux bruits qui couraient alors, répondit :
— La question, prince, est de savoir si on nous permettra de rentrer.
La figure de Louis-Napoléon se rembrunit. Mme de X…, en parfaite maîtresse de maison, crut qu’il était opportun de créer une diversion et elle présenta « M. le comte de Herstall », un diplomate allemand, un ami de M. de Bunsen.
Le président répondit de fort bonne grâce aux salamalecs de Stieber, qui s’inclinait aussi profondément qu’il l’avait vu faire à la cour de Potsdam. Le prince lui ayant demandé d’où il venait et ayant reçu pour réponse qu’il arrivait en droite ligne de Londres, une assez longue conversation s’engagea sur l’exposition, à laquelle Louis-Napoléon s’intéressait beaucoup et qu’il espérait bien faire revivre prochainement à Paris. Il demanda une foule de détails que le prétendu comte était mieux à même de donner que qui que ce fût.
Au moment où la plupart des invités gagnaient la porte, le prince s’approcha de nouveau de sa cousine.
— Il n’y aura rien avant quatre ou cinq mois, fit-il. Le projet de Carlier[11] est reconnu impraticable ; il faut que les rats soient dans la souricière pour les prendre.