[11] Le préfet de police avait élaboré le plan très détaillé d’un coup d’État.

Puis, ayant de nouveau baisé les mains de sa belle parente, il partit.

Quelques instants auparavant, le faux comte de Herstall, sentant que la discrétion ne lui permettait pas de rester davantage, s’était également éloigné. Sur l’escalier, il croisa le baron de X…, qu’il avait vu la veille et qui rentrait chez lui quand les derniers invités s’éloignaient.

Le baron de X… n’aimait guère le monde et les soirées, mais en revanche, il ne devait pas avoir la même horreur pour le vin de Champagne, car Stieber remarqua que sa démarche était titubante.

L’agent prussien resta encore quelque temps à Paris ; il avait des entrevues quotidiennes avec le préfet de police ; il avait encore revu une ou deux fois la belle baronne de X… et avait emporté de ces visites suffisamment d’indications livrées non sans réticences, qui lui permirent de rédiger un rapport chiffré à l’adresse de M. de Manteuffel.

Il était occupé à cette besogne, dans la chambre à coucher du petit appartement meublé, rue Montmartre. Mme Stieber, l’ancienne Geneviève que nous avons connue chez son père, l’ex-comédien, travaillait à une layette ; à première vue, on pouvait s’apercevoir que ce genre d’occupation était entièrement justifié par la situation très intéressante de cette jeune personne. Mme Goldschmidt, la belle-mère, venait de rentrer d’une de ses courses à travers Paris, elle reprenait haleine au fond d’un fauteuil.

Tout à coup, le domestique de l’hôtel vint interrompre cette tranquille scène d’intérieur en annonçant qu’un monsieur désirait parler à M. Stieber. L’agent, fâché d’être dérangé au milieu d’un travail qui exigeait une grande tension d’esprit, répondit brusquement qu’il n’avait pas le temps de recevoir. Mais, au bout de quelques instants, le domestique revint ; l’étranger insistait absolument pour parler à M. Stieber.

— Va donc voir qui c’est, Geneviève, dit l’agent à sa femme, et tâche de me débarrasser de cet importun.

Mme Stieber se leva pour se diriger vers le petit salon, meublé vulgairement et pauvrement comme les autres pièces de l’hôtel garni. Elle aperçut le visiteur annoncé, qui se promenait de long en large avec tous les signes d’une agitation fébrile.

— C’est vous, monsieur Cheraval, s’écria-t-elle avec surprise, en reconnaissant son ancien professeur de français. C’est bien aimable à vous de venir nous voir… Mais qu’avez-vous ?

Le jeune homme était fort pâle, ses doigts crispés semblaient serrer quelque objet qu’il tenait caché dans sa main.

— Madame, fit-il, vous avez commis une infamie !

— Une infamie ! s’écria la jeune femme. Que voulez-vous dire ?

— Allons, ne joignez pas la moquerie à la trahison ! Vous savez fort bien ce dont je veux parler.

— Je vous jure que non.

— Comment ? Vous ne savez pas que mon père est arrêté depuis trois jours ; que, malade et presque mourant, il est au secret ; que je n’ai pas eu l’autorisation de le voir ; que ma mère se désole…

— Mais non, je ne savais rien de tout cela et je le regrette, monsieur Cheraval, dit Mme Stieber d’une voix très douce.

— Allons donc ! vous n’allez pas m’en faire accroire ? C’est votre mouchard de mari qui a dénoncé mon père, qui l’a fait traîner en prison !… Ah ! le misérable !… Lui, qui faisait semblant là-bas d’être mon ami. L’hypocrite ! mais je me vengerai…

L’exaltation du jeune homme augmentait à tel point qu’involontairement Mme Stieber poussa un cri.

Stieber et sa belle-mère accoururent.

En apercevant l’agent, Cheraval se précipita sur lui, et, avançant le bras, il frappa Stieber d’un coup de stylet. Heureusement pour lui, l’agent put parer le coup à temps, l’arme du meurtrier ne fit qu’effleurer l’avant-bras à travers l’étoffe du veston. Néanmoins, quelques gouttelettes de sang teignirent les manchettes. Les deux femmes se jetèrent sur Cheraval afin de lui faire lâcher prise. Le jeune homme, entièrement hors de lui, se défendait comme quatre. Il mordit Mme Stieber au bras gauche, et la belle-mère reçut un coup de poing des plus soignés sur l’œil droit. Les gens de l’hôtel, attirés par le bruit de la lutte, réussirent enfin à arracher le stylet des mains de Cheraval et ils le remirent aux sergents de ville.

Dans la même journée, le préfet de police Carlier faisait prendre des nouvelles de « ces victimes d’un attentat socialiste », car on avait grossi jusqu’à ce point l’acte d’accusation d’un malheureux frappé dans ses affections de famille.

Le lendemain, une dépêche du cabinet royal de Berlin annonçait à Stieber qu’une forte gratification lui était allouée pour le courage dont il venait de faire preuve. En même temps, on lui ordonnait de revenir dans la capitale prussienne pour prendre la direction du service de la sûreté.


La nomination de Stieber au poste important destiné à le récompenser de ses exploits à Londres et à Paris avait causé du dépit dans une certaine coterie de l’entourage du roi, qui voyait d’un œil soupçonneux et jaloux un nouveau venu s’insinuer dans la confiance du souverain, un nouveau co-partageant des faveurs que la main royale dispensait aux élus.

Le directeur de la police, M. de Hinkeldey, témoigna à son collègue une défiance hautaine et blessante. Il le tenait à l’écart de toutes les affaires importantes, de celles qui auraient pu attirer sur lui l’attention et d’autres récompenses du monarque. On l’employait aux choses infimes, à l’exécution des basses œuvres. Mais Stieber avait pour lui sa bonne étoile. Un incident inattendu devait faire briller de nouveau le mérite du jeune policier.

Le public de Berlin applaudissait alors au Schau-Spielhaus (Théâtre-Royal) une actrice qui jouait les héroïnes au théâtre et les « grandes toquées » à la ville. Parmi les excentricités de Mlle Charlotte de Hagen, il convient de noter en première ligne un mariage rapidement bâclé avec un gentilhomme décavé, M. von Orven, qui avait offert à la belle son cœur, comme beaucoup d’autres. A défaut de sa bourse, qui était vide, il avait présenté sa main.

Le premier mois, tout alla bien ; le second, monsieur avait repris ses habitudes de garçon ; le troisième mois, on se jeta les assiettes à la tête ; et le quatrième, monsieur et madame étaient complètement étrangers l’un à l’autre. Mais qui a bu, boira. La tragédienne, mécontente de son premier mariage, ne rêvait qu’une chose, en contracter un second, destiné à la compenser de sa déconvenue.

Justement elle venait d’ébaucher une églogue avec un chambellan de la cour de S…, déjà sur le retour, mais très bien vu et très influent parmi cette coterie, qui jusqu’alors avait traité l’ex-agent secret avec un dédain qui, sans qu’il voulût rien en laisser paraître, blessait profondément son amour-propre.

Pour que la tragédienne et le chambellan, qui était décidé à passer par tout ce que voudrait son Égérie, pussent convoler, il fallait rompre le mariage no 1 et faire proclamer le divorce au profit de la femme, libre en ce cas de s’unir à l’époux de son choix, no 2. La loi ne permettait de prononcer ce divorce que si le mari s’était rendu coupable de graves sévices, ou en cas « d’habitudes de débauche et d’adultère dûment constaté ».

Stieber connaissait la Hagen pour l’avoir vue chez son beau-père, l’ex-acteur ; sachant quels étaient ses désirs, il lui offrit son concours, à la condition que le chambellan de S… le garantirait contre tous les désagréments pouvant résulter de la petite mission extra-officielle qu’il allait remplir.

Ce que Stieber avait prévu arriva.

Non seulement le chambellan lui donna l’assurance qu’il pourrait agir à sa guise avec l’autorisation et l’approbation de ses chefs, mais, en cas de réussite, il lui promit sa protection toute-puissante.

C’était tout ce que le policier demandait.

Aussitôt il se mit en campagne.

M. von Oven, le mari congédié, vivait au jour le jour de gains au jeu, d’emprunts, avec les hauts et les bas qui dans tous les pays caractérisent la grande bohème aussi bien que la petite. Il devait certainement avoir des aventures, mais on ne lui connaissait pas de maîtresse attitrée. Quand même il en aurait eu une, cela n’aurait guère avancé les affaires de la tragédienne, il fallait un scandale public, éclatant. C’est ce scandale qu’il s’agissait de préparer.

Il existait alors, et peut-être encore aujourd’hui, dans la dévote capitale du piétisme allemand, un certain nombre de ces matrones qui n’ont absolument rien de vénérable, et dont la haute mission consiste à rapprocher les cœurs aimants et à écarter les obstacles qu’une pruderie surannée élève encore entre des vieillards cossus, pleins de sentiments, et des jeunes créatures peu cruelles de caractère.

Parmi ces « faiseuses d’occasions » (gelegenheitsmacherinnen), la plus active, la plus renommée, pour l’étendue et la variété de son répertoire, la plus connue pour sa complaisance et l’aménité de ses relations, était, vers 1853 ou 1854, une dame Krause. C’était dans la rue Dorothée, dans un bon quartier, à deux pas des « Tilleuls », que cette prêtresse de la Vénus tarifée avait dressé ses autels. Une maison d’apparence honnête, très discrète et pas compromettante pour deux pfennings. Les banquiers en joyeuse humeur, les conseillers auliques ou intimes, que l’appât des pommes vertes ou suffisamment mûres attirait, avaient l’air de se rendre à une visite d’affaires. Quant aux « honnêtes » dames et demoiselles qui arrivaient là, le voile sur les yeux et un peu frissonnantes, elles auraient pu répondre hardiment à l’indiscret, qu’elles allaient chez leur modiste ou à une réunion de dames patronnesses. Il est vrai qu’une fois la porte franchie le tableau changeait d’aspect. On pénétrait dans un grand salon tendu de tapis persans, du tissu le plus moelleux et assez épais pour étouffer tous les chants, tous les cris, tous les évohés d’une orgie. Le parquet était couvert de peaux de bêtes, ours blancs, ours des montagnes ; de peaux de tigre et de panthère, constellées de mille taches. Tout autour de la pièce régnaient des divans de velours sombre, larges comme des lits, et dont la vue seule invitait à la posture horizontale. Le plafond, assez grossièrement peint, représentait une série de scènes galantes empruntées au Décaméron. Des lustres de cristal garnis de bougies bleues et roses pendaient de ce plafond, et un petit jet d’eau de Cologne, toujours murmurant, répandait sa fraîcheur et son parfum dans ce boudoir oriental. Quant aux autres chambres du second et du troisième étage, qu’on nous en épargne la description. Elles se ressemblaient toutes et contenaient ce qu’il faut pour être confortablement heureux — pendant quelques instants ou pendant toute une nuit.

La « clientèle » de la Krause était des plus distinguées ; nulle part on n’avait plus belle occasion d’étudier sur le nu (c’est le cas de le dire) l’aristocratie, la haute finance, les grands fonctionnaires, ce que l’auteur d’un livre récent a appelé « la société de Berlin ». L’armée, représentée par les officiers de la garde les plus huppés, les plus pommadés et les plus musqués, y coudoyait les dignitaires de la cour, solennels et vicieux vieillards, et les diplomates convaincus qu’en pays étranger il faut avant tout faire des études de mœurs, connaître et approfondir la femme.

La situation prospère de cette maison avait une raison d’être particulière. Tandis que les autres lieux de délices similaires ne pouvaient offrir à leurs visiteurs que des bacchantes du commun, et que la rencontre d’un « rat » du corps de ballet ou d’une actrice de province en rupture d’engagement passait pour le non plus ultra d’une aventure, chez la Krause, au contraire, les visiteuses se recrutaient non pas sur le trottoir, mais parmi les « femmes honnêtes »[12], dans les rangs de la bourgeoisie et même quelquefois plus haut. Mme Krause possédait un certain petit carnet relié en maroquin vert, véritable Almanach Gotha de la galanterie.

[12] L’expression est de Stieber lui-même.

Comment la bonne dame s’y prenait-elle pour attirer dans son salon oriental tous ces oiseaux rares ? C’était son secret professionnel. On raconte seulement que, grâce à des relations nombreuses et efficaces dans le corps médical, l’hôtesse de la Dorotheen-Strasse était au courant de tous les cas de grande fougue amoureuse que les Esculapes berlinois étaient appelés à traiter. Munie de ces précieuses adresses, l’excellente dame était assez maligne pour faire savoir à ces intéressantes agitées où elles trouveraient un prompt soulagement, grâce au concours de partenaires qui ne craignaient point de faire, à défaut de maris timorés ou insuffisants, le jeu de celles qui sentaient couler dans leurs veines ce feu ardent que Vénus communique à sa « proie » quand elle s’y est « tout entière attachée ».

En dehors de ces clientes pathologiques, il y avait les « lionnes pauvres », femmes de fonctionnaires ; les coquettes de la petite aristocratie sans le sou, qui ne pouvaient se passer de toilettes ; il y avait enfin les dépravées et les curieuses, qui, étroitement surveillées, trop connues pour se risquer dans les restaurants ou les hôtels garnis, ne trouvaient guère que dans la discrète Dorotheen-Strasse à satisfaire leurs goûts pervertis.

La Krause entendait fort bien son métier. Celle qui avait mis une fois le pied chez elle devait renoncer à la vertu pour toujours, quand même le caprice ou le remords auraient poussé la pécheresse à imiter Madeleine dans son repentir. Si l’honnête dame se refusait par hasard à accepter un autre rendez-vous « arrangé » par la Krause, l’aimable matrone menaçait de tout dévoiler au mari ou au père. Quelques-unes voulurent payer d’audace et parlèrent avec défi des « preuves » à fournir. La Krause s’était bornée à sourire et avait tiré d’un cabas, qui ne la quittait jamais, pas plus que sa tabatière en argent et son griffon « Arlequin », une photographie où la coupable était portraiturée traits pour traits dans un costume et dans une posture qui ne permettaient aucun doute sur le genre d’occupation qui avait motivé sa présence dans la rue Dorothée. L’opération avait été faite dans un moment où la belle ne songeait certes pas à la récente invention de MM. Daguerre et Niepce. Il fallait ou céder ou verser une jolie somme pour éviter le scandale.

La police s’était à différentes reprises occupée de Mme Krause, qui avait été frappée de fortes amendes ; et tout dernièrement elle avait subi une condamnation à plusieurs mois de prison pour proxénétisme, mais elle n’avait cure de ces accidents. Une heureuse étoile ou quelque autre astre plus terrestre et très puissant semblait la protéger. Jusqu’à présent elle n’avait pas payé un sou de toutes ses amendes et nul « schutzmann » ne s’était présenté pour la conduire à la maison encore plus hospitalière que la sienne du Molkenmarkt[13].

[13] Le Dépôt.

Aussi, grande, très grande fut la stupéfaction de la bonne dame, quand le nouveau directeur de la sûreté l’ayant fait appeler dans son cabinet, elle entendit ce fonctionnaire lui dire très tranquillement :

— Vous savez que je vous garde, et si vos amendes ne sont pas payées dans les quarante-huit heures, nous vendrons à l’encan vos beaux meubles et vos superbes tapis de la rue Dorothée.

Mme Krause se mit à pousser des cris d’orfraie, jurant qu’elle avait été condamnée injustement, qu’elle était la plus digne et la plus innocente des femmes, qu’on la ruinait.

— Mon bon commissaire, mon doux monsieur, criait-elle, dites, que faut-il faire pour vous fléchir ?… Que voulez-vous ? ajouta-t-elle à voix basse, et elle exhiba de son cabas un vieux portefeuille graisseux dont elle tira une bank-note.

— Tenez, voulez-vous vous charger de remettre ces cinquante thalers aux pauvres… je ne vous en demanderai pas de reçu… Mon bon monsieur le commissaire, vous les donnerez quand et à qui vous voudrez… faut-il encore en mettre cinquante, demanda-t-elle en poussant un gros soupir… Je ne suis pas riche, mais pour faire le bien, je me saignerais à blanc… et que personne n’en sache rien ! Cela restera entre vous et moi, mon bon commissaire.

Stieber fit de la main un geste de refus.

— Eh bien, soit, dit-il, je veux bien encore une fois intercéder pour vous et vous accorder un sursis, mais vous exécuterez de point en point mes instructions.

— C’est entendu, cher monsieur le commissaire ; à vos ordres ; tout ce que vous voudrez, fit la Krause en réintégrant prestement dans le portefeuille les deux bank-notes.

— Vous allez réunir chez vous demain soir une douzaine de « vos clientes », dit Stieber ; vous les choisirez parmi les plus volcaniques, — celles qui se prêtent le mieux à toutes les fantaisies, même les plus risquées… Réfléchissez, pouvez-vous convoquer votre monde pour demain ?

La Krause eut un mouvement d’orgueil :

— Pour ce soir s’il le faut, monsieur le commissaire, dit-elle en tirant de sa poche un paquet qui ressemblait à un jeu de cartes, mais qui n’était qu’une collection de photographies. Elle les étala devant Stieber sur la table recouverte du tapis administratif.

— Comment ? la femme du Justizrath[14] de H…! La fille de Z…, le banquier ! Madame la doctoresse R…, une mère de famille qui a quatre enfants ! Qu’est-ce que cette plaisanterie ?

[14] Conseiller de justice.

— Ce n’est pas une plaisanterie, mon bon monsieur le commissaire : je vous jure sur la tête d’« Arlequin », que j’aime comme mon enfant, je vous jure que toutes ces dames sont mes clientes…

— Tiens… c’est bon à savoir à l’occasion, pensa Stieber. Puis, tout haut, il répondit : Pour ce qui est du choix, je m’en remets à votre expérience. Vous veillerez à ce que le champagne ne manque pas et qu’on fasse flamber un punch où le rhum domine tout à fait. Ne vous inquiétez pas de la dépense, vous présenterez votre note ici le lendemain. Ne ménagez rien, une orgie complète !

— Bien, monsieur le commissaire, bien ; et à quelle heure viendrez-vous avec vos amis ?

— Ne dites donc pas de bêtises… La fête n’est pas pour moi ; vous saurez demain pour qui je la commande. On arrivera vers neuf heures du soir.

— C’est fort bien, mon bon commissaire ; vous serez obéi de point en point. Je vais immédiatement me mettre à la recherche de mes tourterelles pour demain.

A peine la Krause, portant l’éternel « Arlequin » sous son bras, se fut-elle éloignée, que sur un signe de Stieber l’huissier introduisit un individu de trente à trente-cinq ans, d’une figure trop jolie, trop efféminée pour plaire, frisé comme un caniche, pommadé, sentant le musc et tiré à quatre épingles. Ce dandy tenait entre ses mains gantées un jonc à pomme d’or ; un monocle fixé artistement sous l’arcade sourcillière de gauche achevait de donner à sa physionomie le cachet « petit crevé » le plus prononcé.

— Monsieur le baron, fit Stieber, M. le directeur général de la police a reçu la demande d’augmentation que vous lui avez adressée ; mais je ne dois pas vous cacher que Son Excellence ne paraît pas disposée favorablement en votre faveur.

— Et pourquoi, monsieur ? fit le dandy en affectant de parler du nez et en mangeant les pronoms et les adverbes selon la mode élégante des dandys berlinois. Qu’ai-je pu faire ?

— Rien, justement, monsieur le baron ; on se plaint que vous ne fassiez rien ! Vous devez fréquenter les réunions de la société, les bals, les concerts et les soirées diplomatiques, où vous avez vos petites et grandes entrées, grâce au nom que vous portez. On vous rembourse tous vos frais, on vous permet de vivre sur un certain pied, on vous fait une pension… et vous n’adressez pas seulement un rapport par mois !… Et cela, pourquoi ? Parce que, au lieu de remplir votre mission, d’être partout afin de nous tenir au courant de ce qui se dit et se chuchote, vous vous êtes sottement amouraché d’une intrigante, qui vous prend tout votre temps et qui mange tout votre… pardon… notre argent…

— Ah ! fit l’espion homme du monde, ah ! savez… Irma… divine créature… divine… étonnante, parole d’honneur !… soyez tranquille, durera pas… Dans quinze jours, séparation amiable… alors tout à vous… service avant tout !… Vous le jure !

— Je suis enchanté, monsieur le baron, de cette promesse, et j’espère que lorsque Son Excellence apprendra vos dispositions, dont je lui ferai part, elle consentira à accorder au moins une partie de ce que vous demandez… seulement j’y mets une condition…

— Laquelle… laquelle ?… accepte d’avance… parole d’honneur !

— Vous connaissez M. van Owen ?

— Si je connais van Owen !… mon meilleur ami… ancien camarade de régiment… a fait bêtise… épousé la Hagen… y pense toujours… pauvre garçon !

— Eh bien ! puisque vous êtes son ami, il faut le distraire, lui faire oublier ses chagrins conjugaux… Que diriez-vous d’un grand dîner chez Hiller pour demain ?

— Parfait… parfait !…

— Ensuite un tour au cirque ?

— Bonne idée… bonne idée !

— Et ensuite une visite chez Mme Krause de la Dorotheen-Strasse… Hein ! que pensez-vous de ce programme ?

— Très joli… fort complet… sur l’honneur ! mais je crains que van Owen ne veuille pas…

— Il faut qu’il le veuille, il faut que vous l’y décidiez, monsieur le baron… votre augmentation en dépend…

— On fera son possible. Mais l’argent… hé !… suis sans le sou.

— Ne vous inquiétez pas. Voici pour les premières dépenses. Et Stieber remit un rouleau de frédérics d’or au « baron », qui le fit glisser dans la poche de son pantalon.


Le lendemain soir, chez la Krause, les volets étant clos, les rideaux et doubles rideaux tirés, le salon aux tapis persans présentait un aspect fort animé. Une douzaine de jeunes femmes, la plupart assez belles, le corsage entr’ouvert, les traits en feu, étaient étendues mollement sur les divans et vidaient des coupes de vin de Champagne que remplissaient des cavaliers servants on ne peut plus empressés.

Il y avait là des échantillons nombreux et divers de la race germanique : de grandes créatures, hautes en chair, d’une taille qui aurait enthousiasmé un sergent recruteur des grenadiers de Potsdam et dont les traits n’avaient plus rien de féminin ; des maigres, sentimentales, mièvres et intéressantes, avec les cheveux d’un blond pâle, d’un blond scandinave, qui entouraient, comme une auréole, une figure pâlie de désirs ; des petites filles boulottes et replètes, semblables à des poupées abondamment garnies de son.

L’orgie n’était qu’à son début ; mais lorsque vers dix heures le « baron », que nous avons vu en conférence avec le chef de la sûreté, fit son entrée avec M. van Owen et deux autres amis, les choses prirent immédiatement une tournure plus animée. Ces messieurs étaient abominablement gris. Le « baron » avait bien fait les choses, et presque tout le rouleau y avait passé.

M. van Owen, le mari de la tragédienne, était un homme de quarante ans environ, à l’allure militaire, et qui devait être de manières assez distinguées lorsqu’il n’avait pas bu. Mais ce soir-là, il avait de la peine à se tenir. Le « baron », qui connaissait les autres convives, le présenta. Il y avait un capitaine de la garde, un Landrath (sous-préfet) en congé et deux « candidats » (aspirants pasteurs), qui évidemment préludaient à l’exercice de leur saint ministère. La connaissance une fois faite, le « baron » proposa d’allumer un punch monstre ; et comme si ce désir eût été prévu, deux petits grooms attachés à l’établissement apportèrent un immense bol, grand comme une baignoire, où la boisson était déjà préparée. Il ne restait qu’à la faire flamber. Les lueurs bleues et rougeâtres qui emplissaient le salon et se reflétaient dans les glaces arrachèrent des exclamations à quelques-unes de ces dames. « Que c’est beau, que c’est beau ! »

Une idée vint alors au « baron ».

— Ce serait bien plus beau encore, dit-il, si on éteignait les lustres !

— Oui, oui, répondit-on de toutes parts.

Les deux candidats en théologie grimpèrent sur des chaises, et bientôt après le salon ne fut plus éclairé que par les lueurs bleuâtres qui voltigeaient au-dessus du bassin de simili-argent contenant la boisson alcoolique.

Le baron procéda à une première distribution de punch ; les dames s’écrièrent avec une grimace que c’était « trop fort ». Mais elles burent tout de même.

Le baron était en veine. Il fit une autre proposition. Il demanda à deux de ces dames, qu’il connaissait au point de les appeler par leur petit nom, de donner à l’honorable société une « petite séance », en reproduisant un groupe académique que l’on venait d’envoyer au Musée et qui faisait fureur et scandale. Cela représentait l’Amour et l’Amitié.

Les deux dames — l’une appartenait à la catégorie des athlètes et l’autre à celle des blondes mièvres — ne se firent pas prier bien longtemps. Dépouillées de tous leurs atours, ajustements et colifichets, elles se montrèrent sans le plus léger voile, reproduisant fidèlement le groupe académique. Cela leur valut des bravos et des compliments.

— A la bonne heure, fit le baron… en faisant circuler de nouveaux verres de punch, voilà qui est bien… Vrai… tout le monde ne pourrait pas en montrer autant… Hé ! hé !

Une toute jeune femme, très brune, très grassouillette, sur laquelle le champagne et le punch avaient visiblement opéré, s’avança vers l’espion :

— Qu’est-ce qu’il dit ce baron sans le sou ?… ce pleutre… nous ne pourrions pas en montrer autant que ces chiffes… Tiens, regarde donc… regarde donc… mais regarde donc…

Et pour bien convaincre de mensonge l’audacieux qui paraissait douter de l’authenticité de ses charmes, à chaque « regarde donc », la petite brune enlevait et jetait au hasard un objet faisant partie de son costume. Robe, jupons et le reste, tout y passa.

Le baron présenta ses excuses.

— Pas voulu parler de vous…, fit-il, tout est vrai ici !… Voyez, messieurs… aussi ferme que mur de forteresse… pourrait résister aux bombes ! pas voulu parler de vous, belle enfant !

— De qui, de qui avez-vous voulu parler, de qui ? demandèrent les autres dames, dont les yeux émerillonnés avaient des lueurs de phosphore… Est-ce de moi ? est-ce de moi ? Et toutes imitèrent l’exemple de la petite brune. En moins de cinq minutes, un véritable vestiaire s’était amoncelé dans un des coins du salon, et toutes, Caroline, Henriette, Hélène, Juliette, Lina, avaient le droit d’ambitionner un seul nom, celui d’Ève, puisqu’elles portaient toutes le costume sommaire de la compagne d’Adam.

Un tel spectacle ne pouvait laisser froids les habitués du bazar de Mme Krause. Que diable ! on n’est pas « de bois ». Van Owen lui-même, qui paraissait d’abord taciturne et morose, et n’avait pas prononcé une seule parole, se dérida ; il s’en prit à la petite brune replète.

Seul le capitaine de la garde regardait le tableau en philosophe impassible, le cigare à la bouche, en achevant de vider une bouteille de vin de Champagne déposée à côté de lui.

Quelqu’un proposa de danser. Le Landrath se mit au piano et attaqua une valse viennoise de Lanner, le rival du vieux Strauss.

— Halte ! fit le « baron » quand les couples commencèrent à tourner, halte !… une proposition… ces dames en costume naturel… adorables !… nous autres pouvons pas garder vêtements… impossible, sur l’honneur… impossible ! Propose que nous dansions en costume naturel… nouvelle danse… quadrille des Sauvages…

— Nous garderons nos bottes et nos lorgnons, s’écria l’un des candidats en théologie.

Cette proposition fut acceptée à l’unanimité.

Bientôt le quadrille des Sauvages fut organisé, le vestiaire des hommes établi en face du vestiaire des dames, et les couples se firent vis-à-vis. Van Owen s’était décidément apprivoisé ; il regardait tendrement la blonde, dont il entourait de son bras nu le corps à la peau rosée et douce.

— Allons, en place, première figure !… fit le « baron ».

Le Landrath attaqua un quadrille parisien. D’abord on dansa avec une gravité affectée, comme dans un salon collet-monté, à une soirée de contrat. Les dames feignant de ramasser leurs robes absentes s’inclinaient en faisant la révérence, les messieurs exécutaient gravement et en mesure les pas, contre-pas et entrechats que leur maître à danser leur avait enseignés. L’effet de ces balancements, de ces échanges de révérences, de ces croisés, de ces pirouettes, était des plus comiques, étant donné le costume très sommaire des danseurs. Mais peu à peu, de part et d’autre, on commençait à sentir la griserie de l’orgie ; on marquait les figures avec plus d’animation ; le cérémonial raide et prétentieux fut remplacé par le plus grand laisser-aller ; à la fin, les règles du quadrille furent complètement méconnues, danseurs et danseuses s’enlacèrent comme dans une ronde de démons. Les flammes ravivées du punch éclairaient comme de grands jets électriques cette scène, qu’un peintre aurait pu intituler « l’Apothéose de la luxure », lorsque les portières se soulevèrent et une voix formidable fit entendre ces mots : « Que personne ne bouge ! »

En même temps Mme Krause apparut en gesticulant, suivie de son « Arlequin », qui poussait des aboiements aigus :

— La police ! la police ! criait-elle, oh ! quel malheur !

Un des agents imposa silence à la vieille ; on fit passer les dames à gauche et les hommes à droite, et lorsque ceux-ci furent habillés, ils durent donner leurs noms, adresses et qualités.

Assis devant un guéridon, Stieber verbalisait.

Un mois après, Mme de Hagen obtenait son divorce, et un an plus tard, elle épousait son chambellan, qui tint sa promesse et fit le plus grand éloge de Stieber dans son clan.

A partir de ce moment, le chef de la sûreté n’eut plus à lutter contre les hostilités qui avaient entravé sa carrière au début.

Quant à M. van Owen, on ignora ce qu’il était devenu.

Le directeur de la police générale, M. de Hinkeldey, avait eu l’art de capter la confiance du roi.

L’éclat de sa position auprès du souverain excitait l’envie et la jalousie d’une foule d’autres courtisans. Les adversaires les plus violents du directeur général de la police étaient les membres du parti féodal pur.

Cependant le ministère alors aux affaires en Prusse, avec M. de Manteuffel pour président du conseil, était suffisamment réactionnaire ; il avait habilement escamoté une à une toutes les conquêtes de 1848, toutes les garanties que la Constitution de 1830, dite « charte Waldeck », avait assurées à la liberté de la presse et à la liberté individuelle. Mais, tout réactionnaire qu’il fût, M. de Manteuffel maintenait la fiction constitutionnelle ; il n’annihilait pas les deux Chambres, il se refusait à rétablir le roi absolu, et le seul pas qu’il fit pour retourner au système féodal, ce fut de charger les grands propriétaires de rendre la justice sur leurs terres dans les cas de simple police.

Ce n’était pas assez aux yeux des seigneurs, qui avaient désiré rétablir la suprématie absolue de la noblesse et faire revivre les traditions du moyen âge dans toute leur primitive candeur.

La reine Élisabeth, — l’épouse mystique beaucoup plus que réelle du roi, — favorisait ces tendances ultra-réactionnaires et encourageait toutes les conspirations dirigées contre le ministère et la plupart des hauts fonctionnaires accusés de libéralisme.

M. de Hinkeldey était surtout « visé » par les « féodaux ». On savait qu’il conférait tous les jours avec le roi, soit dans le petit salon tendu de damas jaune et orné de la statue de Frédéric le Grand, au château de Berlin, soit à Potsdam, dont le roi préférait de beaucoup le séjour à celui de la capitale. Sa Majesté se faisait raconter par le menu les petits scandales, les histoires de tripots et d’alcôves, les aventures croustillantes dont la police était appelée à s’occuper. Le roi, qui méritait de plus en plus le sobriquet de « Fritz-Champagne », que le peuple lui avait donné, était toujours de fort belle humeur quand M. de Hinkeldey arrivait avec son bagage d’anecdotes et d’indiscrétions piquantes. Tout en écoutant le grand chef de la police, Frédéric-Guillaume prenait du thé, mais un thé fortement étendu de rhum de la Jamaïque et « d’arrac » ; et, à chaque historiette qui lui était contée, sa belle humeur augmentait ; il lâchait des mots de plus en plus risqués, il se livrait à des éclats de rire qui ébranlaient les murs du palais. Parfois ces éclats de rire duraient plus longtemps que ne le comportaient des accès de gaieté chez un homme tout à fait sain d’esprit. Ils se terminaient par un hoquet et des contorsions qui pouvaient faire prévoir déjà alors quelque fâcheuse catastrophe.