À deux heures d'ici, j'ai rencontré un Russe de ma connaissance qui avait été visiter une de ses terres et revenait à Pétersbourg. Nous nous arrêtons pour causer un instant; le Russe, en regardant ma voiture, se met à rire et à me montrer un lisoir, une traverse, des brides, l'encastrure, les mains de derrière et une des jambes de force d'un ressort.
«Vous voyez toutes ces pièces? me dit-il, elles n'arriveront pas entières à Moscou. Les étrangers qui s'obstinent à se servir de leurs voitures chez nous, partent comme vous partez et reviennent en diligence.
—Même pour n'aller qu'à Moscou?
—Même pour n'aller qu'à Moscou.
—Les Russes m'ont dit que c'était la plus belle route de l'Europe; je les ai crus sur parole.
—Il y a des ponts qui manquent, des parties de chemins à refaire; on quitte la chaussée à chaque instant pour traverser des ponts provisoires en planches inégales, et grâce à l'inattention de nos postillons les voitures étrangères cassent toujours dans ces mauvais passages.
—Ma voiture est anglaise et éprouvée par de longs voyages.
—Nulle part on ne mène aussi vite que chez nous; les voitures ainsi emportées éprouvent tous les mouvements d'un vaisseau: le tangage et le roulis combinés comme dans les grands orages; pour résister à ces longs balancements sur une route unie comme celle-ci, mais dont le fond est dur, il faut, je vous le répète, qu'elles aient été construites dans le pays.
—Vous avez encore le vieux préjugé des voitures lourdes et massives; ce ne sont pourtant pas les plus solides.
—Bon voyage! vous me direz des nouvelles de la vôtre, si elle arrive à
Moscou.»
À peine avais-je quitté cet oiseau de mauvais augure qu'un lisoir a cassé. Nous étions près du relais, où me voici arrêté. Notez que je n'ai fait encore que dix-huit lieues sur cent quatre-vingts… Je serai forcé de renoncer au plaisir d'aller vite, et j'apprends un mot russe pour dire: doucement, c'est le contraire de ce que disent les autres voyageurs.
Un postillon russe, vêtu de son cafetan de gros drap, ou s'il fait chaud comme aujourd'hui, couvert de sa simple chemise de couleur qui fait tunique, paraît au premier coup d'oeil un homme de race orientale; à voir seulement l'attitude qu'il prend en s'asseyant sur son siége on reconnaît la grâce asiatique. Les Russes ne mènent qu'en cochers, à moins qu'une voiture très-lourde n'exige un attelage de six ou huit chevaux, et même dans ce cas le premier postillon mène du siége. Ce postillon ou cocher tient dans ses mains tout un sac de cordes; ce sont les huit rênes du quadrige: deux pour chacun des chevaux attelés de front. La grâce, la facilité, la prestesse et la sûreté avec lesquelles il dirige ce pittoresque attelage; la vivacité de ses moindres mouvements, la légèreté de sa démarche lorsqu'il met pied à terre, sa taille élancée, sa manière de porter ses vêtements, toute sa personne enfin rappelle les peuples les plus naturellement élégants de la terre, et surtout les gitanos d'Espagne. Les Russes sont des gitanos blonds.
Déjà j'ai aperçu quelques paysannes moins laides que celles des rues de Pétersbourg. Leur taille manque toujours de finesse, mais leur visage a de l'éclat, leur teint est frais et brillant; dans cette saison, leur coiffure consiste en un mouchoir d'indienne lié autour de la tête et dont les pointes retombent par derrière avec une grâce qui me paraît naturelle à ce peuple. Elles portent quelquefois une petite redingote coupée aux genoux, liée à la taille avec une ceinture et fendue au-dessous des hanches pour former deux basques qui s'ouvrent par devant en laissant voir la jupe. La forme de cet ajustement a de l'élégance, mais ce qui dépare ces femmes, c'est leur chaussure: elle consiste en une paire de bottes de cuir gras à grosses semelles arrondies du bout. Les pieds de ces bottes sont larges, grimaçants, et la tige en est plissée au point de cacher entièrement la forme de la jambe, on dirait qu'elles ont dérobé la chaussure de leurs maris.
Les maisons ressemblent à celles que je vous ai décrites en revenant de Schlusselbourg; mais elles ne sont pas toutes aussi élégantes. L'aspect des villages est monotone: un village, c'est toujours deux lignes plus ou moins longues de chaumières en bois, régulièrement plantées, à une certaine distance de la grande route, car en général la rue du village dont la chaussée fait le milieu, est plus large que l'encaissement de cette route. Chaque cabane construite en pièces de bois assez grossières, a le pignon tourné vers le chemin. Ces habitations se ressemblent toutes; mais, malgré l'inévitable ennui qui résulte d'une telle uniformité, il m'a paru qu'un air d'aisance et même de bien-être régnait dans les villages. Ils sont champêtres sans être pittoresques, on y respire le calme de la vie pastorale, dont on jouit doublement en quittant Pétersbourg. Les habitants des campagnes ne me paraissent pas gais, mais ils n'ont pas non plus l'air malheureux comme les soldats et les employés du gouvernement; de tous les Russes ce sont ceux qui souffrent le moins de l'absence de la liberté; s'ils sont les plus esclaves, ils sont les moins inquiets.
Les travaux de l'agriculture sont propres à réconcilier l'homme avec la vie sociale, quelque prix qu'elle coûte; ils lui inspirent la patience, et lui font supporter tout pourvu qu'on lui permette de se livrer sans trouble à des occupations qui toutes sont analogues à sa nature.
Le pays que j'ai parcouru jusqu'ici est une mauvaise forêt marécageuse où l'on ne découvre à perte de vue que de petits bouleaux avortés et de misérables pins clair-semés dans une plaine stérile. On ne voit ni campagne cultivée, ni bois touffus et productifs; l'oeil ne se repose que sur de maigres champs ou sur des forêts dévastées. Le bétail est ce qui rapporte le plus; mais il est chétif et de mauvaise qualité. Ici le climat opprime les bêtes comme le despotisme tyrannise l'homme. On dirait que la nature et la société luttent d'efforts pour y rendre la vie difficile. Quand on pense aux données physiques d'où il a fallu partir pour organiser ici une société, on n'a plus le droit de s'étonner de rien, si ce n'est de trouver la civilisation matérielle aussi avancée qu'elle l'est chez un peuple si peu favorisé par la nature.
Serait-il vrai qu'il y eût dans l'unité des idées et dans la fixité des choses des compensations à l'oppression même la plus révoltante? Quant à moi je ne le pense pas, mais s'il m'était prouvé que ce régime fût le seul sous lequel pouvait se fonder et se soutenir l'Empire russe, je répondrais par une simple question: était-il essentiel aux destinées du genre humain que les marais de la Finlande fussent peuplés, et que des hommes réunis là pour leur malheur y bâtissent une ville merveilleuse à voir, mais qui au fond n'est qu'une singerie de l'Europe occidentale? Le monde civilisé n'a gagné à l'agrandissement des Moscovites que la peur d'une invasion nouvelle et le modèle d'un despotisme sans miséricorde comme sans exemple, si ce n'est dans l'histoire ancienne. Encore, s'il était heureux, ce peuple!… mais il est la première victime de l'ambition dont se nourrit l'orgueil de ses maîtres.
La maison d'où je vous écris est d'une élégance qui contraste grossièrement avec la nudité des campagnes environnantes, elle est à la fois poste et auberge, et je la trouve presque propre. On la prendrait pour l'habitation de campagne de quelque particulier aisé; des stations de ce genre, quoique moins soignées que celle de Pomerania, sont bâties et entretenues de distance en distance sur cette route aux frais du gouvernement: les murs et les plafonds de celle-ci sont peints à l'italienne; le rez-de-chaussée, composé de plusieurs salles spacieuses, ressemble assez à un restaurateur de province en France. Les meubles sont recouverts en cuir; les siéges sont en canne et propres en apparence: partout on voit de grands canapés pouvant tenir lieu de lits, mais j'ai déjà trop d'expérience pour risquer d'y dormir; je n'ose même pas m'y asseoir; dans les auberges russes, sans excepter les plus recherchées, les meubles de bois à coussins rembourrés sont autant de ruches où fourmille et pullule la vermine.
Je porte avec moi mon lit, qui est un chef-d'oeuvre d'industrie russe. Si je casse encore une fois d'ici à Moscou, j'aurai le temps de profiter de ce meuble, et de m'applaudir de ma précaution; mais à moins d'accident on n'a pas besoin de s'arrêter entre Pétersbourg et Moscou. La route est belle, et il n'y a rien à voir: il faut donc être forcé à descendre de voiture pour interrompre le voyage.
(Suite de la même lettre.)
Yedrova entre Novgorod-la-Grande et Valdaï, ce 4 août 1839.
Il n'y a pas de distance en Russie: c'est ce que disent les Russes, et ce que tous les voyageurs sont convenus de répéter. J'avais adopté comme les autres ce jugement tout fait; mais l'incommode expérience me force de dire précisément le contraire. Tout est distance en Russie: il n'y a pas autre chose dans ces plaines vides à perte de vue; deux ou trois points intéressants sont séparés les uns des autres par des espaces immenses. Ces intervalles sont des déserts sans beautés pittoresques: la route de poste détruit la poésie de la steppe; il ne reste que l'étendue de l'espace, et l'ennui de la stérilité. C'est nu et pauvre, ce n'est pas imposant comme un sol illustré par la gloire de ses habitants, comme la Grèce ou la Judée dévastées par l'histoire et devenues le poétique cimetière des nations; ce n'est pas non plus grandiose comme une nature vierge: ce n'est que laid, c'est une plaine tantôt aride, tantôt marécageuse, et ces deux espèces de stérilité varient seules l'aspect des paysages. Quelques villages de moins en moins soignés à mesure qu'on s'éloigne de Pétersbourg, attristent le paysage au lieu de l'égayer. Les maisons ne sont que des amas de troncs d'arbres assez bien joints, supportant des toits de planches auxquels on ajoute quelquefois pour l'hiver une double couverture en chaume. Ces habitations doivent être chaudes, mais leur aspect est attristant: elles ressemblent aux baraques d'un camp; seulement elles sont plus sales que l'intérieur des baraques provisoires des soldats.
Les chambres de ces cases sont infectes, noires, et l'on y manque d'air. Il ne s'y trouve pas de lits: l'été on dort sur des bancs qui forment divan le long des murs de la salle, et l'hiver sur le poêle, ou sur le plancher autour du poêle, c'est-à-dire qu'un paysan russe campe toute sa vie. Le mot demeurer suppose une manière de vivre confortable, des habitudes domestiques ignorées de ce peuple.
En passant par Novgorod-la-Grande[17], je n'ai vu aucun des anciens édifices de cette ville qui fut longtemps une république, et qui devint le berceau de l'Empire russe, je dormais profondément quand nous l'avons traversée; si je retourne en Allemagne par Vilna et Varsovie, je n'aurai vu ni le Volkof, ce fleuve qui fut le tombeau de tant de citoyens, car la turbulente république n'épargnait pas la vie de ses enfants, ni l'église de Sainte-Sophie à laquelle se rattache le souvenir des événements les plus glorieux de l'histoire russe, avant la dévastation et l'asservissement définitif de Novgorod par Ivan IV, ce modèle de tous les tyrans modernes.
On m'avait beaucoup parlé des montagnes de Valdaï que les Russes appellent pompeusement la Suisse moscovite. J'approche de cette ville, et depuis une trentaine de lieues je remarque que le terrain devient inégal, sans qu'on puisse dire qu'il soit montagneux: ce sont de petits ravins où la route est tracée de manière à ce qu'on monte et descende les pentes au galop; on continue d'être bien mené tout en perdant du temps à chaque relais: les postillons russes sont lents à garnir et à atteler leurs chevaux.
Les paysans de ce canton portent une toque aplatie et large du haut, mais très-serrée contre la tête: cette coiffure ressemble à un champignon: elle est quelquefois entourée d'une plume de paon roulée autour du bandeau qui touche le front: si l'homme porte un chapeau, le même ornement est fixé autour du ruban. Le plus souvent leur chaussure est faite de nattes de roseau tissées par les paysans eux-mêmes et attachées aux jambes en guise de bottines avec des ficelles pour servir de lacets. C'est plus beau en sculpture qu'agréable à voir dans la vie usuelle. Quelques statues antiques nous prouvent l'ancienneté de cet ajustement.
Les paysannes sont toujours rares[18]; on voit dix hommes avant de rencontrer une femme: celles que j'ai pu apercevoir avaient un costume qui annonce l'absence totale de coquetterie: c'est une espèce de peignoir très-large qui s'agrafe au col et tombe jusqu'à terre. Ce surtout qui ne marque nullement la taille, est fermé par devant au moyen d'un rang de boutons, un grand tablier de la même longueur et attaché derrière les épaules par deux courtes bretelles croisées sans aucune grâce, car elles ressemblent aux cordons d'un sac, complète le costume champêtre. Elles marchent presque toutes pieds nus; les plus riches ont toujours pour chaussures les grosses bottes que j'ai déjà décrites. Elles se couvrent la tête avec des mouchoirs d'indienne ou des morceaux de toile en façon de serre-tête. La vraie coiffure nationale des femmes russes ne se porte que les jours de fête: c'est encore aujourd'hui celle des dames de la cour: elle consiste en une espèce de shako ouvert d'en haut, ou plutôt de diadème extrêmement élevé qui fait le tour de la tête. Il est brodé de pierreries pour les dames, et de fleurs en fils d'or et d'argent pour les paysannes. Cette couronne a de la noblesse et ne ressemble à aucune autre coiffure si ce n'est à la tour de Cybèle.
Les paysannes ne sont pas les seules femmes mal soignées. J'ai vu des dames russes qui ont en voyage une toilette des plus négligées. Ce matin, dans une maison de poste où je m'étais arrêté pour déjeuner, j'ai rencontré toute une famille que je venais de laisser à Pétersbourg où elle habite un de ces palais élégants que les Russes sont fiers de montrer aux étrangers. Ces dames étaient là magnifiquement vêtues à la mode de Paris. Mais dans l'auberge où, grâce à de nouveaux accidents arrivés à ma voiture, je fus rejoint par elles, c'était d'autres personnes; je les trouvais si bizarrement métamorphosées qu'à peine pouvais-je les reconnaître; les fées étaient devenues sorcières. Figurez-vous des jeunes personnes que vous n'auriez vues que dans le monde et qui, tout à coup, reparaîtraient devant vous en costume de Cendrillon, et pire, coiffées de vieux serre-tête en toile soi-disant blanche, sans chapeaux ni bonnets, portant des robes sales, des fichus déguenillés et qui ressemblent à des serviettes, traînant aux pieds des savates en guise de souliers et de pantoufles: il y a bien là de quoi vous persuader que vous êtes ensorcelé.
Ce qu'il y avait de pis, c'est que les voyageuses étaient suivies d'un train considérable. Ce peuple de valets, hommes et femmes, affublés de vieux habits plus dégoûtants que ceux de leurs maîtresses, allant, venant, faisant un bruit infernal, complétaient l'illusion d'une scène du sabbat. Tout cela criait, courait çà et là; on buvait, on mangeait, on engloutissait les vivres avec une avidité capable d'ôter l'appétit à l'homme le plus affamé. Cependant ces dames n'oubliaient pas de se plaindre avec affectation devant moi de la malpropreté de la maison de poste, comme si elles eussent eu le droit de remarquer de la négligence quelque part; je me croyais tombé au milieu d'une halte de Bohémiennes, si ce n'est que les Bohémiennes n'ont pas de prétentions.
Moi qui me pique de n'être pas difficile en voyage, je trouve les maisons de poste établies sur cette route par le gouvernement, c'est-à-dire par l'Empereur, assez confortables; j'y ai fait presque bonne chère; on y pourrait même coucher pourvu qu'on se passât de lit: car ce peuple nomade ne connaît que le tapis de Perse ou de peau de mouton, ou même de natte étendue sur un divan, et sous une tente, tente de bois, de plâtre ou de toile: c'est toujours un souvenir du bivouac; l'usage du coucher comme meuble de première nécessité n'a pas encore été adopté par les peuples de race slave; le lit finit à l'Oder.
Quelquefois au bord des petits lacs dont est parsemé l'immense marécage qu'on appelle la Russie, on aperçoit de loin une ville, c'est-à-dire un amas de petites maisons en planches grises qui se reflètent dans l'eau et produisent un effet assez pittoresque. J'ai traversé deux ou trois de ces ruches d'hommes, mais je n'ai remarqué que la ville de Zimagoy. C'est une rue de maisons toutes en bois; cette rue assez montueuse a une lieue de long, et ce qui fait qu'on ne l'oublie pas, c'est qu'à quelque distance, on découvre de l'autre côté d'un des golfes du petit lac du même nom, un couvent romantique et dont les tours blanches se détachent pittoresquement au-dessus d'une forêt de sapins, qui m'a paru plus haute et plus touffue qu'aucune de celles que j'ai vues jusqu'à présent en Russie. Quand on songe à la consommation de bois que font les Russes, soit pour construire leurs maisons, soit pour les chauffer, on s'étonne qu'il reste des forêts dans leur pays.
Toutes celles que j'ai traversées jusqu'ici sont dégarnies d'arbres. On appelle cela des bois, mais ce sont des halliers fangeux et dévastés, où dominent de loin en loin des pins de peu d'apparence, et quelques bouleaux dont les maigres cépées ne peuvent servir qu'à empêcher de cultiver la terre.
(Suite de la même lettre.)
Torjeck, ce 5 août 1839.
On ne voit pas de loin dans les plaines parce que tout y fait obstacle à l'oeil; un buisson, une barrière, un palais vous cachent des lieues de terrain avec l'horizon qui les termine. Du reste ici nul paysage ne se grave dans la mémoire, nul site n'attire vos regards; pas une ligne pittoresque, les plans sont rares, sans mouvement, sans lignes contrariées; aussi ne contrastent-ils point entre eux; sur un terrain dénué d'accidents, il faudrait au moins les couleurs du ciel méridional: elles manquent à cette partie de la Russie, où la nature doit être comptée absolument pour rien.
Ce qu'on appelle les montagnes de Valdaï sont une suite de pentes et de contre-pentes aussi monotones que les plaines tourbeuses de Novgorod.
La ville de Torjeck est citée pour ses fabriques de cuir; c'est ici qu'on fait ces belles bottes ouvragées, ces pantoufles brodées en fils d'or et d'argent, délices de tous les élégants de l'Europe, surtout de ceux qui aiment les choses bizarres pourvu qu'elles viennent de loin. Les voyageurs qui passent par Torjeck y paient les cuirs fabriqués dans cette ville beaucoup plus cher qu'on ne les vend à Pétersbourg ou à Moscou.
Le beau maroquin, le cuir de Russie parfumé se fait à Kazan, et c'est surtout à la foire de Nijni qu'on peut, dit-on, l'acheter à bon marché, et choisir ce qu'on veut parmi des montagnes de peaux.
Torjeck a encore une autre spécialité, pour parler le langage du jour, ce sont les côtelettes de poulet. L'Empereur s'arrêtant un jour à Torjeck, dans une petite auberge, y a mangé des côtelettes de poulet farcies, et à son grand étonnement, il les a trouvées bonnes. Aussitôt les côtelettes de Torjeck sont devenues célèbres par toute la Russie. Voici leur origine[19]. Un Français malheureux avait été bien reçu et bien traité dans ce lieu par l'aubergiste; c'était une femme. Avant de partir il lui dit: «Je ne puis vous payer, mais je ferai votre fortune»; et il lui montra comment il fallait accommoder les côtelettes de poulet. Le bonheur voulut, m'a-t-on dit, que cette précieuse recette fût éprouvée d'abord sur l'Empereur et qu'elle réussît. L'aubergiste de Torjeck est morte; mais ses enfants ont hérité de sa renommée, et ils l'exploitent.
Torjeck, lorsque cette ville apparaît tout d'un coup aux yeux du voyageur qui vient de Pétersbourg, fait l'effet d'un camp au milieu d'un champ de blé. Ses maisons blanchies, ses tours, ses pavillons rappellent aussi les minarets des mosquées de l'Orient. On aperçoit les flèches dorées des dômes, on voit des clochers ronds, d'autres carrés, les uns sont à plusieurs étages, les autres sont bas, tous sont peints en vert, en bleu; quelques-uns sont ornés de petites colonnes; en un mot, cette ville annonce Moscou. Le terrain qui l'entoure est bien cultivé, c'est une plaine nue, ornée de seigle; je préfère de beaucoup encore cette vue à l'aspect des bois malades dont mes yeux ont été attristés depuis deux jours: la terre labourée est au moins fertile: on pardonne à une contrée de manquer de beautés pittoresques en faveur de sa richesse; mais une terre stérile et qui pourtant n'a pas la majesté du désert, est ce que je connais de plus ennuyeux à parcourir.
J'ai oublié de faire mention d'une chose assez singulière qui m'a frappé au commencement du voyage.
Entre Pétersbourg et Novgorod, pendant plusieurs relais de suite, je remarquai une seconde route parallèle à la chaussée principale qu'elle suivait sans interruption à une distance peu considérable. Cette espèce de contre-allée avait des barrières, des garde-fous, des ponts en bois pour aider à traverser les cours d'eau et les mares; enfin on n'avait rien négligé afin de rendre ce chemin praticable, quoiqu'il fût moins beau et beaucoup plus raboteux que la grande route. Arrivé à un relais je fis demander au maître de poste la cause de cette singularité: mon feldjæger me transmit l'explication de cet homme; la voici: cette route de rechange est destinée aux rouliers, aux bestiaux et aux voyageurs, quand l'Empereur ou les personnes de la famille Impériale se rendent à Moscou. On évite par cette séparation la poussière et les embarras qui incommoderaient et retarderaient les augustes voyageurs si la grande route restait publique au moment de leur passage. Je ne sais si le maître de poste s'est moqué de moi, il parlait d'un air très-sérieux, et trouvait fort simple à ce qu'il me parut, de laisser accaparer le chemin par le souverain dans un pays où le souverain est tout. Le roi qui disait: la France c'est mois! s'arrêtait pour laisser passer un troupeau de moutons, et sous son règne le piéton, le roulier, le manant qui suivait le grand chemin, répétait notre vieux adage aux princes qu'il rencontrait: «La route est pour tout le monde;» ce qui fait vraiment les lois, c'est la manière de les appliquer.
En France les moeurs et les usages ont de tout temps rectifié les institutions politiques; en Russie ils les exagèrent dans l'application, ce qui fait que les conséquences deviennent pires que les principes.
Au reste, je dois dire que cette double route finit à Novgorod; on a sans doute pensé que l'encombrement serait plus grand aux environs de la capitale; ou peut-être a-t-on renoncé à continuer ce chemin de rebut.
Il faut convenir qu'avec le train dont on est mené en Russie, les troupeaux de boeufs que vous rencontrez à chaque instant sur la grande route, ainsi que les longues files de charrettes conduites par un seul roulier, peuvent occasionner des accidents graves et fréquents. La précaution de la double route est peut-être plus nécessaire ici qu'ailleurs; mais je ne voudrais pas qu'on attendît pour écarter le danger qu'il menaçât la vie de l'Empereur ou des membres de sa famille: ceci n'est pas dans l'esprit de Pierre-le-Grand, qui empruntait aux marchands de Pétersbourg le prix des drowskas de louage dans lesquels il se faisait voiturer, et qui lorsqu'on voulait fermer un de ses parcs au public, s'écriait: «Vous croyez donc que j'ai dépensé tant d'argent pour moi tout seul?»
Adieu; si je continue mon voyage sans accident ma première lettre sera datée de Moscou. Chacune des lettres que je vous écris est ployée sans adresse et cachée le plus secrètement possible. Mais toutes mes précautions seraient insuffisantes si l'on venait à m'arrêter et à fouiller ma voiture.
LETTRE VINGT-TROISIÈME.
Madame la comtesse O'Donnell.—Postillons enfants.—Leur manière de mener.—Elle ressemble à une tempête sur mer.—Souvenirs du cirque des anciens.—Pindare.—Marche poétique.—Adresse merveilleuse.—Routes encombrées de rouliers.—Chariots à un cheval.—Grâce naturelle du peuple russe.—Élégance qu'il donne aux objets dont il se sert.—Intérêt particulier que la Russie doit inspirer aux penseurs.—Costume des femmes.—Bourgeoises de Torjeck.—Leur toilette.—La balançoire.—Plaisirs silencieux.—Hardiesse des Russes.—Beauté des paysannes.—Beaux vieillards.—Beauté parfaite.—Chaumières russes.—Divans des paysans.—Bivouacs champêtres.—Penchant au vol.—Politesse, dévotion.—Dicton populaire.—Mon feldjæger vole les postillons.—Propos d'une grande dame.—Parallèle de l'esprit du grand monde en France et en Russie.—Femmes d'État.—Diplomatie, double emploi des femmes dans la politique.—Conversation des dames russes.—Manque de moralité chez les paysans.—Réponse d'un ouvrier à son seigneur.—Bonheur des serfs russes.—Ce qu'il faut en penser.—Ce qui fait l'homme social.—Vérité poétique.—Effets du despotisme.—Droits du voyageur.—Vertus et crimes relatifs.—Rapports de l'Église avec le chef de l'État.—Abolition du patriarcat de Moscou.—Citation de l'Histoire de Russie, par M. l'Évesque.—Esclavage de l'Église russe.—Différence fondamentale entre les sectes et l'Église mère.—L'Évangile instrument de révolution en Russie.—Histoire d'un poulain.—À quoi tiennent les vertus.—Responsabilité du crime: plus redoutée chez les anciens que chez les modernes.—Rêve d'un homme éveillé.—Première vue du Volga.—Souvenirs de l'histoire russe.—L'Espagne et la Russie comparées.—Rosées du Nord; leur danger.
À MADAME LA COMTESSE O'DONNELL[20].
Klin, petite ville à quelques lieues de Moscou, ce 6 août 1839.
Encore un temps d'arrêt et toujours pour la même cause! nous cassons régulièrement toutes les vingt lieues. Certes l'officier russe de Pomerania était un gettatore!…
Il y a des moments où, malgré mes réclamations et l'usage réitéré du mot tischné (doucement), les postillons me font perdre haleine; alors convaincu de l'inutilité de mes instances, je me tais et je ferme les yeux pour éviter le vertige. Au reste, parmi tant de postillons, je n'ai pas rencontré un maladroit, même plusieurs de ceux qu'on m'a donnés jusqu'à présent étaient d'une habileté surprenante. Les Napolitains et les Russes sont les premiers cochers du monde; les plus habiles étaient des vieillards et des enfants; les enfants surtout m'étonnent. La première fois que je vis ma voiture et ma vie confiées à un bambin de dix ans, je protestai contre une telle imprudence; mais mon feldjæger m'assura que c'était l'usage, et comme sa personne était exposée autant que la mienne, je crus ce qu'il me disait; et nous partîmes au galop de nos quatre chevaux dont l'ardeur sauvage et l'air indépendant n'étaient pas faits pour me rassurer. L'enfant expérimenté se gardait bien d'essayer de les arrêter, au contraire, les défiant à la course, il les lançait ventre à terre et la voiture suivait comme elle pouvait. Ce manége, plus d'accord avec le tempérament de l'animal qu'avec celui de l'équipage, durait tout le temps du relais; seulement au bout d'une verste, les rôles étaient changés, alors c'était le cocher toujours plus impatient qui pressait l'attelage essoufflé; à peine les chevaux paraissaient-ils vouloir ralentir leur course que l'homme les fouettait jusqu'à ce qu'ils eussent repris leur premier train, l'émulation qui s'établit facilement entre quatre chevaux courageux, menés de front, nous faisait conserver une extrême vitesse jusqu'au bout du relais. Ces ardents animaux courant tous quatre l'un à côté de l'autre, s'efforçaient de se devancer tout le temps du relais, ils mourraient plutôt qu'ils ne renonceraient à la lutte. En appréciant le caractère de cette race de chevaux et en voyant le parti que les hommes en tirent, je reconnus bientôt que le mot que j'avais appris à prononcer avec tant de soin, le mot tischné, ne servirait à rien dans ce voyage, et que même, je m'exposerais à des accidents, si je m'obstinais à ralentir le train ordinaire des postillons. Les Russes ont le don et le talent de l'équilibre; hommes et chevaux perdraient leur aplomb au petit trot; leur manière d'aller me divertirait beaucoup avec une voiture plus solide que la mienne; mais à chaque tour de roue, je crois sentir notre équipage tomber en pièces, nous cassons si souvent que mes appréhensions ne sont que trop justifiées. Sans mon valet de chambre italien qui me sert de charron et de serrurier, nous serions déjà restés en chemin; cependant j'admire l'air de nonchalance avec lequel nos cochers prennent possession de leur siége. Ils s'asseyent de côté avec une grâce non apprise, et bien préférable à l'élégance étudiée des cochers civilisés. Quand la route descend, ils se dressent tout à coup sur leurs pieds et mènent debout, le corps légèrement arqué, les bras et les huit rênes tendus. Dans cette attitude de bas-relief antique, on les prendrait pour des cochers du cirque. On fend l'air, des nuages de poussière semblables à l'écume des flots bouillonnants sous un navire marquent le passage des chevaux sur la terre qu'ils effleurent à peine. Alors les ressorts anglais font éprouver à la caisse de la voiture un balancement semblable à celui d'une barque emportée par un vent furieux, mais dont la violence est neutralisée par des courants contraires; dans ce choc des éléments, on sent le char près de s'effondrer: cependant il fuit dans la carrière; on croit relire Pindare, on croit rêver par cette foudroyante rapidité; il s'établit alors je ne sais quel rapport entre la volonté de l'homme et l'intelligence de la bête. Il y va de la vie pour tous; ce n'est pas seulement d'après une impulsion mécanique que l'équipage est guidé, on reconnaît qu'il y a là échange de pensées et de sentiments: c'est de la magie animale, un vrai magnétisme. Cette manière de marcher me paraît un prodige continuel. Le conducteur miraculeusement obéi, accroît la surprise du voyageur en faisant arrêter, tourner à volonté ses quatre animaux qu'il guide de front comme un seul cheval. Tantôt il les resserre au point de ne tenir guère plus de place qu'un attelage de deux chevaux et ils passent alors dans d'étroits défilés; tantôt il les espace de manière à ce qu'ils remplissent à eux seuls la moitié de la grande route. C'est un jeu, c'est une guerre qui tient sans cesse en haleine l'esprit et les sens. En fait de civilisation, tout est incomplet en Russie, parce que tout est moderne; sur le plus beau chemin du monde, il reste toujours quelque travail interrompu; à chaque instant, vous rencontrez des ponts volants ou provisoires, et que vous êtes obligé de traverser pour sortir brusquement de la chaussée principale, obstruée par quelque réparation urgente; alors le cocher, sans ralentir sa course, fait tourner le quadrige sur place et le mène hors de la route au grand galop comme un habile écuyer dirigerait sa monture. Reste-t-on sur la grande route, on n'y marche jamais droit, car presque tout le temps du relais, on serpente d'un côté du chemin à l'autre, et toujours avec la même adresse, la même rapidité furieuse, entre une multitude de petites charrettes à un cheval, dispersées sans ordre sur la chaussée, parce que dix de ces chariots au moins étant conduits par un seul roulier, cet homme unique ne peut maintenir en ligne un si grand nombre de voitures traînées chacune par un cheval quinteux. En Russie, l'indépendance s'est réfugiée chez les bêtes.
La route est donc nécessairement encombrée par tous ces chariots, et sans l'adresse des postillons russes à trouver un passage au milieu de ce labyrinthe mouvant, il faudrait que la poste marchât au train des rouliers, c'est-à-dire au pas. Ces voitures de transport ressemblent à de grandes tonnes coupées en long par la moitié et posées ainsi tout ouvertes sur des brancards à essieux: ce sont des espèces de coquilles de noix qui rappellent un peu nos chars de Franche-Comté, mais seulement sous le rapport de la légèreté, car la construction de l'équipage et la manière d'atteler sont particulières à la Russie. On voiture là-dessus, en fait de denrées, tout ce qu'on ne fait pas voyager par eau. Le chariot est attelé d'un seul cheval assez petit, mais dont la force est proportionnée à la charge qu'il traîne; cet animal courageux, plein de nerf, tire peu, mais il lutte longtemps avec énergie, il marche jusqu'à la mort et tombe avant de s'arrêter; aussi sa vie est-elle courte autant que généreuse; en Russie un cheval de douze ans est un phénomène.
Rien n'est plus original, plus différent de tout ce que j'ai vu ailleurs que l'aspect des voitures, des hommes et des bêtes qu'on rencontre sur les chemins de ce pays. Le peuple russe a reçu en partage l'élégance naturelle, la grâce qui fait que tout ce qu'il arrange, tout ce qu'il touche ou ce qu'il porte prend à son insu et malgré lui un aspect pittoresque. Condamnez des hommes d'une race moins fine à faire usage des maisons, des habits, des ustensiles des Russes, ces objets vous paraîtront tout simplement hideux; ici je les trouve étranges, singuliers, mais significatifs et dignes d'être peints. Condamnez les Russes à porter le costume des ouvriers de Paris, ils en feront quelque chose d'agréable à l'oeil; ou pour mieux dire, jamais Russe n'imaginerait des ajustements si dénués de goût. La vie de ce peuple est amusante, si ce n'est pour lui-même, au moins pour le spectateur; l'ingénieux tour d'esprit de l'homme a réussi à triompher du climat et des obstacles de tous genres que la nature opposait à la vie sociale dans un désert sans poésie. Le contraste de l'aveugle soumission politique d'un peuple attaché à la glèbe, et de la lutte énergique et continue de ce même peuple contre la tyrannie d'un climat ennemi de la vie, son indépendance sauvage vis-à-vis de la nature perce à chaque instant sous le joug du despotisme, et c'est une source inépuisable de tableaux piquants et de méditations graves. Pour faire un voyage de Russie complet, il faudrait associer un Horace Vernet à un Montesquieu.
Dans aucune de mes courses je n'ai regretté, comme je le fais dans celle-ci, de me sentir peu de talent pour le dessin. La Russie est moins connue que l'Inde, elle a été moins souvent décrite et dessinée: elle est néanmoins tout aussi curieuse que l'Asie, même sous le rapport de l'art, de la poésie, et surtout de l'histoire.
Tout esprit sérieusement préoccupé des idées qui fermentent dans le monde politique, ne peut que gagner à examiner de près cette société, gouvernée, en principe, à la manière des États le plus anciennement nommés dans les annales du monde, mais déjà toute pénétrée des idées qui fermentent dans les nations modernes les plus révolutionnaires… La tyrannie patriarcale des gouvernements de l'Asie en contact avec les théories de la philanthropie moderne, les caractères des peuples de l'Orient et de l'Occident incompatibles par nature et pourtant violemment enchaînés l'un à l'autre dans une société à demi barbare, mais régularisée par la peur; c'est un spectacle dont on ne peut jouir qu'en Russie; et certes, nul homme qui pense ne regrettera la peine qu'il faut prendre pour venir l'examiner de près.
L'État social, intellectuel et politique de la Russie actuelle, est le résultat, et pour ainsi dire le résumé des règnes d'Ivan IV, surnommé le Terrible, par la Russie elle-même, de Pierre Ier, dit le Grand, par des hommes qui se glorifient de singer l'Europe, et de Catherine II, divinisée par un peuple qui rêve la conquête du monde et qui nous flatte en attendant qu'il nous dévore; tel est le redoutable héritage dont l'Empereur Nicolas dispose… Dieu sait à quelle fin!… Nos neveux l'apprendront, car sur les faits de ce monde un homme de l'avenir sera aussi éclairé que la Providence l'est aujourd'hui.
J'ai continué de rencontrer de loin en loin quelques paysannes assez jolies; mais je ne cesse de me récrier contre la coupe disgracieuse de leur costume. Ce n'est pas d'après cet accoutrement qu'il faut juger du sens pittoresque que j'attribue aux Russes. L'ajustement de ces femmes défigurerait, ce me semble, la beauté la plus parfaite. Figurez-vous une manière de peignoir sans corsage, sans forme, un sac qui leur tient lieu de robe, et qu'elles froncent tout juste sous l'aisselle: ce sont, je crois, les seules femmes du monde qui aient la fantaisie de se faire une taille au-dessus et non au-dessous du sein, contrairement à l'usage indiqué par la nature et adopté par toutes les autres femmes; c'est l'exagération de nos modes du Directoire: non pas que les femmes moscovites aient imité les Françaises du pavillon d'Hanovre habillées à la grecque par David et ses élèves; mais sans le savoir, elles sont la caricature des statues antiques que Paris a vues se promener sur les boulevards après le temps de la terreur. Ces paysannes russes se font une taille qui n'en est pas une, puisqu'elle est raccourcie comme je viens de vous le dire, au point de s'arrêter au-dessus de la gorge. Voici ce qu'il en résulte: à la première vue, la personne entière ne représente plus qu'un grand ballot, où toutes les parties du corps sont confondues sans grâce et pourtant sans liberté. Mais ce costume a encore bien d'autres inconvénients assez difficiles à décrire; une de ses plus graves conséquences, sans contredit, c'est qu'une paysanne russe pourrait donner à téter par dessus l'épaule, comme les Hottentotes. Telle est l'inévitable difformité produite par une mode qui détruit la forme du corps; les Circassiennes qui comprennent mieux la beauté de la femme et le moyen de la conserver, portent, dès le jeune âge, autour des reins une ceinture qu'elles ne quittent jamais.
J'ai remarqué à Torjeck une variante dans la toilette des femmes; elle mérite, ce me semble, d'être mentionnée. Les bourgeoises de cette ville ont un manteau court, espèce de pèlerine plissée que je n'ai vue qu'à elles, car ce collet a cela de particulier qu'il est entièrement fermé par devant, un peu échancré par derrière, montrant à nu le col et une partie du dos, et qu'il s'ouvre au-dessus des reins, entre les deux épaules; c'est précisément le contraire de tous les collets ordinaires qui sont fendus par devant. Figurez-vous un grand falbala haut de huit à dix pouces de haut, en velours, en soie ou en drap noir, attaché au-dessous de l'omoplate, faisant par devant tout le tour de la personne comme un camail d'évêque et revenant s'agrafer à l'épaule opposée, sans que les deux extrémités de cette espèce de rideau se rejoignent ou se croisent par derrière. C'est plus singulier que joli ou commode; mais l'extraordinaire suffit pour amuser un passant; ce que nous cherchons en voyage, c'est ce qui nous prouve que nous sommes bien loin de chez nous; voilà ce que les Russes ne veulent pas comprendre. Le talent de la singerie leur est si naturel, qu'ils se choquent tout naïvement quand on leur dit que leur pays ne ressemble à aucun autre: l'originalité, qui nous paraît un mérite, leur semble un reste de barbarie; ils s'imaginent qu'après nous être donné la peine de venir les voir si loin, nous devons nous estimer fort heureux de retrouver, à mille lieues de chez nous, une mauvaise parodie de ce que nous venons de quitter, par amour pour le changement.
La balançoire est le grand plaisir des paysans russes: cet exercice développe le don de l'équilibre naturel aux hommes de ce pays. Ajoutez à cela que c'est un plaisir silencieux, et que les divertissements calmes conviennent à un peuple rendu prudent par la peur.
Le silence préside à toutes les fêtes des villageois russes. Ils boivent beaucoup, parlent peu, crient encore moins: ils se taisent ou ils chantent en choeur d'une voix nasillarde des notes mélancoliques et soutenues, formant des accords d'une harmonie recherchée, mais peu bruyante. Les chants nationaux des Russes ont une expression triste; ce qui m'a surpris, c'est que presque toutes ces mélodies manquent de simplicité.
Le dimanche, en passant par des villages populeux, je voyais des rangées de quatre à huit jeunes filles se balancer par un mouvement à peine sensible sur des planches suspendues à des cordes, tandis, qu'à quelques pas plus loin, un nombre égal de jeunes garçons se trouvaient placés de la même manière en face des femmes: leur jeu muet dure longtemps, jamais je n'ai eu la patience d'en attendre la fin. Ce doux balancement n'est qu'une espèce d'intermède qui sert de délassement dans les intervalles du divertissement animé de la véritable balançoire. Celui-ci est très-vif, même il effraie le spectateur. Une haute potence d'où descendent quatre cordes soutient, à deux pieds de terre environ, une planche aux extrémités de laquelle se placent deux personnes; cette planche et les quatre poteaux qui la portent sont disposés de manière à ce que le balancement puisse se faire à volonté en long ou en large.
Je n'ai jamais vu dans les moments sérieux plus de deux personnes à la fois sur la planche; ces deux personnes sont tantôt un homme et une femme, tantôt deux hommes ou deux femmes: elles se placent toujours debout, droites sur leurs jambes, aux deux extrémités de la planche, où elles conservent l'équilibre en se tenant fortement aux cordes qui font aller la machine. Dans cette attitude elles sont lancées en l'air jusqu'à des hauteurs effrayantes, car à chaque volée on voit le moment où la machine fera le tour et où les jouteurs arrachés de leur place seront lancés à terre d'une hauteur de trente ou quarante pieds; car j'ai vu des poteaux qui je crois avaient bien vingt pieds de haut. Les Russes, dont le corps est svelte et la taille souple, trouvent aisément un aplomb qui nous étonne: ils montrent dans cet exercice beaucoup d'agilité, de grâce et de hardiesse.
Je me suis arrêté dans plusieurs villages à voir ainsi lutter des jeunes filles avec des jeunes gens, et j'ai enfin trouvé à admirer quelques visages de femmes parfaitement beaux. Elles ont le teint d'une blancheur délicate; leurs couleurs sont pour ainsi dire sous la peau, qui est transparente et d'une finesse extrême. Elles ont des dents éclatantes de blancheur, et chose rare!!… leur bouche est d'une forme parfaitement pure, et dessinée à l'antique; leurs yeux ordinairement bleus sont cependant fendus à l'orientale; ils sont à fleur de tête, et ils ont cette expression de fourberie et d'inquiétude naturelle au regard des Slaves, qui en général voient de côté et même derrière eux sans tourner la tête. Cet ensemble a bien du charme; mais soit par un caprice de la nature, soit par l'effet du costume, tous ces agréments se trouvent plus rarement réunis chez les femmes russes que chez les hommes. Entre cent paysannes on en rencontre une charmante, tandis que le grand nombre des hommes est remarquable par la forme de la tête et la pureté des traits. Il y a des vieillards aux joues roses, au front chauve encadré de cheveux d'argent, et dont la barbe également blanche et soyeuse descend sur leur large poitrine. À voir ces beaux visages on dirait que le temps leur prête en dignité tout ce qu'il leur ôte en jeunesse: ce sont des têtes plus belles à peindre que tout ce que j'ai vu de Rubens, de l'Espagnolet ou du Titien; mais je n'ai pas trouvé une seule tête de vieille femme à mettre dans un tableau.
Il arrive quelquefois qu'un profil régulièrement grec se réunit à des traits d'une si extrême finesse que l'expression de la physionomie ne perd rien à la perfection des lignes du visage: alors on reste frappé d'admiration. Pourtant ce qui domine dans les figures d'hommes et de femmes c'est le type calmouck: les pommettes des joues saillantes et le nez écrasé. Les femmes sont plus casanières que dans l'occident de l'Europe; elles vivent enfermées, on a peu d'occasions de les voir, si ce n'est le dimanche, ou dans les foires; encore ces jours-là même sortent-elles moins que leurs maris. Il n'y a guère plus de cent ans que les Russes ne gardent plus leurs femmes chez eux. Les chaumières russes sont mieux closes que celles de nos paysans; aussi la mauvaise odeur, l'obscurité qui règnent au fond de ces réduits font-elles repentir le voyageur lorsqu'il tente par curiosité de pénétrer dans l'intérieur d'un ménage rural.
À l'heure où les paysans se reposent, je suis entré dans plusieurs de ces cases presque privées d'air: point de lits: hommes et femmes sont étendus pêle-mêle sur des bancs de bois qui font divans tout autour de la salle; mais la malpropreté de ce bivouac champêtre m'a toujours arrêté, j'ai reculé; cependant jamais assez vite pour ne pas emporter dans mes habits quelque souvenir vivant en punition de mes indiscrètes tentatives.
Pour se garantir des courtes, mais vives chaleurs de l'été, il y a hors de quelques chaumières un divan en plein air; c'est un large balcon couvert, mais à jour: cette espèce de terrasse tourne autour de la maison, et sert de lit à la famille qui même choisit quelquefois pour sa couche la terre nue. Les souvenirs de l'Orient nous suivent partout.
À toutes les postes où je suis descendu pendant la nuit, j'ai trouvé une rangée de peaux de mouton noires jetées dans la rue le long des maisons. Ces toisons, que je prenais pour des sacs oubliés à terre, étaient des hommes couchés à la belle étoile pour jouir du frais. Nous avons cet été des chaleurs telles qu'on n'en a pas vu en Russie de mémoire d'homme. Le soleil lui-même penche pour cet Empire.
Les peaux de mouton, taillées en petites redingotes, servent non-seulement d'habits, mais encore de lits, de tapis et de tentes aux paysans russes. Les ouvriers qui, pendant la grande chaleur du jour, se reposent au milieu des champs, ôtent leur houppelande, et s'en font un toit pittoresque pour se défendre des rayons du soleil: ils passent, avec l'ingénieuse adresse qui les distingue des hommes de l'occident de l'Europe, les deux brancards de leur brouette dans les manches de cette pelisse, et tournent ensuite ce toit mouvant contre le jour pour s'en faire un abri, et dormir tranquillement à l'ombre de leur draperie rustique. Cet habit fort chaud est d'une forme élégante; il serait joli s'il n'était toujours vieux et graisseux; un pauvre paysan ne peut renouveler souvent un ajustement qui coûte si cher; ils le portent jusqu'à l'user.
Le paysan russe est industrieux, et sait se tirer d'embarras en toute occasion: il ne sort jamais sans sa hache, petit instrument de fer propre à tout dans les mains d'un homme adroit au milieu d'un pays où le bois ne manque pas encore. Avec un Russe à votre service, si vous vous perdiez dans une forêt, vous auriez une maison en peu d'heures pour y passer la nuit plus commodément peut-être et à coup sûr plus proprement que dans un vieux village. Mais si vous avez des objets de cuir, ils ne sont en sûreté nulle part: les Russes volent avec l'adresse qu'ils mettent à tout les courroies, les tabliers, les sangles de vos malles et de vos voitures; ce qui n'empêche pas ces mêmes hommes d'être fort dévots.
Je n'ai jamais achevé un relais sans que mon postillon fît au moins vingt signes de croix pour saluer autant de petites chapelles; puis, remplissant avec la même ponctualité ses devoirs de politesse, il saluait de son bonnet tous les charretiers qu'il rencontrait, et Dieu sait si le nombre en était grand!… Ces formalités accomplies, nous arrivions à la poste, où il se trouvait toujours que, soit en attelant, soit en dételant, l'adroit, le pieux, le poli filou nous avait volé quelque chose, une valise servant de ferrière, une courroie, une enveloppe de malle, ne fût-ce qu'une bougie de lanterne, un clou, une vis; enfin il ne retournait jamais au logis les mains nettes, et me rappelait, à mes dépens, le naïf et caractéristique dicton russe: «Notre-Seigneur volerait aussi s'il n'avait pas les mains percées.»
Ces hommes sont extrêmement avides d'argent, mais ils n'osent se plaindre quand on les paie mal. C'est ce qui arrivait souvent ces jours derniers à ceux qui nous menaient, parce que mon feldjæger gagnait sur le prix des guides dont je lui avais remis le montant d'avance à Pétersbourg avec celui des chevaux pour toute la route. Dans le cours du voyage, m'étant aperçu de cette supercherie, je suppléais de ma poche aux guides du malheureux postillon privé d'une partie du salaire que, d'après les habitudes des voyageurs ordinaires, il avait le droit d'espérer de moi, et le fripon de feldjæger s'étant aperçu à son tour de ma générosité (c'est ainsi qu'il appelait ma justice), s'en plaignit effrontément, en me disant qu'il ne pourrait plus répondre de moi en voyage si je continuais de le contrarier dans le légitime exercice de son autorité.
Au surplus, faut-il s'étonner de voir les hommes du commun dénués de sentiments délicats dans un pays où les grands regardent les plus simples règles de la probité comme des lois bonnes pour régir les bourgeois, mais qui ne peuvent atteindre des hommes de leur rang? Ne croyez pas que j'exagère: je vous dis ce que je vois; un orgueil aristocratique, dégénéré et contraire au véritable honneur, règne en Russie dans la plupart des familles prépondérantes. Dernièrement, une grande dame me fit, sans s'en douter, un aveu naïf; son discours m'a trop frappé pour que je ne sois pas sûr de vous le rendre mot à mot; de pareils sentiments, assez communs ici parmi les hommes, sont rares parmi les femmes qui ont conservé mieux que leurs maris ou que leurs frères la tradition des idées véritablement nobles. Voilà pourquoi ce langage m'a doublement surpris dans la bouche de la personne qui le tenait.
«Nous ne saurions, disait-elle, nous faire une juste idée d'un état social tel que le vôtre; on m'assure qu'en France aujourd'hui le plus grand seigneur pourrait être mis en prison pour une dette de deux cents francs: c'est révoltant; voyez la différence: il n'y a pas dans toute la Russie un fournisseur, un marchand qui osât nous refuser du crédit pour un temps illimité; avec vos opinions aristocratiques, ajouta-t-elle, vous devez vous trouver à l'aise chez nous. Il y a plus de rapports entre les Français de l'ancien régime et nous, qu'entre aucune des autres nations de l'Europe.»
Il est certain que j'ai rencontré plusieurs vieux Russes qui ont la réputation de faire très-bien de petits couplets impromptus.
Je ne saurais vous dire ce qu'il m'a fallu d'empire sur moi-même pour ne pas protester soudain et hautement contre l'affinité dont se vantait cette dame. Cependant malgré ma prudence obligée, je ne pus m'empêcher de lui faire remarquer qu'un homme qui passerait aujourd'hui chez nous pour un aristocrate ultra pourrait bien être rangé, à Pétersbourg, parmi les libéraux les plus exagérés; et je finis en ajoutant: «Quand vous m'assurez que, dans vos familles, on ne pense pas qu'il soit nécessaire de payer ses dettes, je ne vous en crois pas sur parole.
—Vous avez tort; plusieurs d'entre nous ont des fortunes énormes, mais ils seraient ruinés s'ils voulaient payer ce qu'ils doivent.»
J'ai regardé d'abord ce langage comme une vanterie de mauvais goût, ou même comme un piége tendu à ma crédulité; mais les informations que j'ai prises plus tard m'ont prouvé qu'il était sérieux.
Pour me faire comprendre à quel point les personnes du grand monde en Russie ont l'esprit français, la même dame me racontait qu'un de ses parents chez lequel on jouait un jour des vaudevilles, répondit par des vers improvisés à d'autres vers chantés en l'honneur du maître de la maison, le tout sur le même air: «Vous voyez combien nous sommes Français,» ajoutait-elle avec un orgueil qui me faisait rire tout bas. «Oui, plus que nous, répondis-je,» et nous parlâmes d'autre chose. Je me figurais l'étonnement de cette dame franco-russe, arrivant à Paris dans les salons[22] de madame ***, et demandant à notre France actuelle ce qu'est devenue la France du temps de Louis XV.
Sous l'Impératrice Catherine, la conversation du palais et celle de quelques personnes de la cour ressemblait à celle des salons de Paris: aujourd'hui nous sommes plus sérieux en paroles, ou du moins plus hardis qu'aucun des peuples de l'Europe, et sous ce rapport nos Français modernes sont loin de ressembler aux Russes, car nous parlons de tout et les Russes ne parlent de rien.
Le règne de Catherine a laissé dans la mémoire de quelques dames russes des traces profondes; ces dames aspirant au titre de femmes d'État, ont le génie de la politique, et comme plusieurs d'entre elles joignent à ce don des moeurs qui rappellent tout à fait celles du XVIIIe siècle, ce sont autant d'Impératrices voyageuses remplissant l'Europe du bruit de leur dévergondage, mais qui sous ce cynisme de conduite cachent un profond esprit de gouvernement et d'observation. Grâce au génie d'intrigue de ces Aspasies du Nord, il n'y a presque pas une capitale en Europe qui n'ait deux ou trois ambassadeurs russes: l'un public, accrédité, reconnu et revêtu de tous les insignes de sa charge: les autres, secrets, non avoués, non responsables, et faisant en jupe et en bonnet le double rôle d'ambassadeur indépendant et d'espion de l'ambassadeur officiel.
Dans tous les temps des femmes ont été employées avec succès aux négociations politiques; plusieurs des révolutionnaires modernes se sont servis de femmes pour conspirer plus habilement, plus en sûreté, et avec plus de secret; l'Espagne a vu de ces infortunées devenues des héroïnes par le courage avec lequel elles ont subi la punition de leur dévouement amoureux, car la galanterie entre toujours pour beaucoup dans le courage d'une Espagnole. Chez les femmes russes, au contraire, l'amour est l'accessoire. La Russie a toute une diplomatie féminine organisée, et l'Europe n'est peut-être pas assez attentive à ce singulier moyen d'influence. Avec son armée cachée d'agents amphibies, d'amazones politiques, à l'esprit fin et mâle, au langage féminin, la cour de Russie recueille des nouvelles, reçoit des rapports, des avis qui, s'ils étaient connus, expliqueraient bien des mystères, donneraient la clef de bien des contradictions, révéleraient bien des petitesses.
La préoccupation politique de la plupart des femmes russes rend leur conversation insipide, d'intéressante qu'elle pourrait être. Ce malheur arrive surtout aux femmes les plus distinguées, qui sont naturellement les plus distraites lorsque l'entretien ne roule pas sur des sujets graves: il y a un monde entre leurs pensées et leurs discours: les paroles qu'elles vous disent vous trompent, car leur esprit est ailleurs; elles pensent toujours à autre chose qu'à ce dont elles parlent; il résulte de cette division un manque d'accord, une absence de naturel, en un mot, une duplicité fatigante dans les rapports ordinaires de la vie sociale. La politique est de sa nature une chose peu divertissante; on en supporte les ennuis par le sentiment du devoir, et il en sort quelquefois des traits de lumière qui animent la conversation des hommes d'État; mais la politique frauduleuse, la politique d'amateur est le fléau de la conversation. L'esprit qui se livre par choix à cette occupation mercenaire s'avilit, s'annule, et perd son éclat sans compensation comme sans excuse.
On m'assure que le sentiment moral n'est presque pas développé parmi les paysans russes, et mon expérience journalière confirme les récits que j'entends faire aux personnes le moins instruites.
Un grand seigneur m'a conté qu'un homme à lui, habile en je ne sais quel métier, était venu en permission exercer son talent à Pétersbourg: au bout de deux ans révolus, on lui donne congé pour quelques semaines, qu'il désire aller passer dans son village, près de sa femme. Il revient à Pétersbourg au jour prescrit.
«Es-tu content d'avoir revu ta famille? lui dit son maître.
—Fort content, réplique naïvement l'ouvrier; ma femme m'avait donné deux enfants de plus en mon absence, et je les ai trouvés chez nous avec grand plaisir.»
Ces pauvres gens n'ont rien à eux, ni leur chaumière, ni leurs femmes, ni leurs enfants, ni même leur coeur: ils ne sont pas jaloux; de quoi le seraient-ils?… d'un accident?… l'amour chez eux n'est pas autre chose… Telle est pourtant l'existence des hommes les plus heureux de la Russie: des serfs!!… J'ai souvent entendu envier leur sort par les grands, et peut-être à juste titre.
«Ils n'ont point de soucis, dit-on, nous sommes chargés d'eux et de leurs familles (Dieu sait comment on s'acquitte de cette charge, quand les paysans deviennent vieux et inutiles); assurés du nécessaire pour leur vie et celle de leurs descendants, ils sont moins à plaindre cent fois que les paysans libres ne le sont chez vous.»
Je me taisais en écoutant ce panégyrique du servage: mais je pensais: s'ils n'ont point de soucis, ils n'ont point de famille, et partant point d'affections, point de bonheur, point de sentiment moral; point de compensation aux peines matérielles de la vie; ils ne possèdent rien, et c'est la propriété particulière qui fait l'homme social, parce que seule elle constitue la famille.
Les faits que je vous cite me paraissent en contradiction avec les sentiments poétiques exprimés par l'auteur de Thelenef. Ma mission n'est pas de concilier les contradictions; je ne suis obligé qu'à peindre les contrastes: les expliquera qui pourra.
D'ailleurs les poëtes russes ont le monopole du mensonge comme tous les autres poëtes: si ces privilégiés de la pensée imaginent, c'est pour être plus vrais que les historiens.
La vérité morale est la seule qui mérite notre culte, et c'est à la saisir que tendent tous les efforts de l'esprit humain, quelle que soit la sphère de ses travaux.
Si dans mes voyages, je mets un soin extrême à peindre le monde tel qu'il est, c'est pour exciter dans tous les coeurs et surtout dans le mien le regret de ne pas le trouver tel qu'il devrait être. C'est pour réveiller dans les âmes le sentiment de l'immortalité en nous rappelant à chaque injustice, à chaque abus inhérents aux choses de la terre, le mot de Jésus-Christ: «Mon royaume n'est pas de ce monde.»
Jamais je n'ai eu tant d'occasions d'appliquer ce mot que depuis mon séjour en Russie: il me revient à chaque instant; sous le despotisme, toutes les lois sont calculées pour profiter à l'oppression; c'est-à-dire que plus l'opprimé aura sujet de se plaindre, moins il en aura le droit ni la hardiesse. Il faut avouer cependant que devant Dieu, la mauvaise action d'un citoyen est plus criminelle que la même mauvaise action d'un serf; celui qui voit tout, tient compte de l'insensibilité de sa conscience à l'homme abruti par le spectacle de l'iniquité toujours triomphante.
Le mal est mal partout, dira-t-on, et l'homme qui vole à Moscou est un voleur tout comme le filou de Paris. Voilà précisément ce que je nie. C'est de l'éducation générale que reçoit un peuple que dépend en grande partie la moralité de chaque individu, d'où il suit qu'une effrayante et mystérieuse solidarité de torts et de mérites a été établie par la Providence entre les gouvernements et les sujets, et qu'il vient un moment dans l'histoire des sociétés où l'État est jugé, condamné, exterminé comme un seul homme.
Il faut le répéter souvent; les vertus, les vices, les crimes des esclaves n'ont pas la même signification que ceux des hommes libres: ainsi lorsque j'examine le peuple russe, je puis constater comme un fait qui n'implique pas ici le même blâme qu'il impliquerait chez nous, qu'en général il manque de fierté, de délicatesse, de noblesse; et qu'il supplée à ces qualités par la patience et la finesse: tel est mon droit d'exposition, droit acquis à tout observateur véridique; mais je l'avoue, à tort ou à raison, je vais plus loin encore; je condamne ou je loue ce que je vois; ce n'est pas assez de peindre, je juge; si vous me trouvez passionné, permis à vous d'être plus raisonnable que moi.
L'impassibilité est une vertu facile au lecteur; tandis qu'elle a toujours paru difficile si ce n'est impossible à l'écrivain.
«Le peuple russe est doux,» me dit-on; à cela je réponds: «Je ne lui en sais nul gré, c'est l'habitude de la soumission…» D'autres me disent: «le peuple russe n'est doux que parce qu'il n'ose montrer ce qu'il a dans le coeur: le fond de ses sentiments et de ses idées, c'est la superstition et la férocité.» À ceci, je réponds: «Pauvre peuple! il est si mal élevé.»
Voilà pourquoi les paysans russes me font grande pitié, quoiqu'ils soient les hommes les plus heureux, c'est-à-dire, les moins à plaindre de la Russie.
De tout ce que je vois en ce monde et surtout en ce pays, il résulte que le bonheur n'est pas le vrai but de la mission de l'homme ici-bas. Ce but est tout religieux: c'est le perfectionnement moral, la lutte et la victoire.
Mais depuis les usurpations de l'autorité temporelle, la religion chrétienne en Russie a perdu sa vertu: elle est stationnaire; c'est un des rouages du despotisme: voilà tout. Dans ce pays où rien n'est défini nettement, et, pour cause, on a peine à comprendre les rapports actuels de l'Église avec le chef de l'État, qui s'est fait aussi l'arbitre de la foi, sans cependant proclamer positivement cette prérogative: il se l'est arrogée; il l'exerce de fait; mais il n'ose la revendiquer comme un droit; il a conservé un synode: c'est un dernier hommage rendu par la tyrannie au Roi des Rois et à son Église ruinée. Voici comment cette révolution religieuse est racontée dans l'Évesque que je lisais tout à l'heure.
J'étais descendu de voiture à la poste, et pendant qu'on allait me chercher un forgeron pour raccommoder une des mains de derrière de ma calèche, je parcourais l'Histoire de Russie, d'où j'ai extrait ce passage, que je vous copie sans y changer un mot.
«1721. Depuis la mort d'Adrien[23], Pierre[24] avait paru différer toujours de se prêter à l'élection d'un nouveau patriarche. Pendant vingt années de délai, la vénération religieuse du peuple pour ce chef de l'Église s'était insensiblement refroidie.
«L'Empereur crut pouvoir déclarer enfin que cette dignité était abolie pour toujours. Il partagea la puissance ecclésiastique, réunie auparavant tout entière dans la personne d'un grand pontife, et fit ressortir toutes les matières qui concernent la religion d'un nouveau tribunal qu'on appelle le saint synode.
«Il ne se déclara pas le chef de l'Église; mais il le fut en effet par le serment que lui prêtèrent les membres du nouveau collége ecclésiastique. Le voici: «Je jure d'être fidèle et obéissant serviteur et sujet de mon naturel et véritable souverain… Je reconnais qu'il est le juge suprême de ce collége spirituel.»
«Le synode est composé d'un président, de deux vice-présidents, de quatre conseillers et de quatre assesseurs. Ces juges amovibles des causes ecclésiastiques sont bien éloignés d'avoir ensemble le pouvoir que possédait seul le patriarche, et dont autrefois avait joui le métropolite. Ils ne sont point appelés dans les conseils; leur nom ne paraît point dans les actes de la souveraineté; ils n'ont même, dans les matières qui leur sont soumises, qu'une autorité subordonnée à celle du souverain. Comme aucune marque extérieure ne les distingue des autres prélats, et que leur autorité cesse dès qu'ils ne siégent plus sur leur tribunal; enfin, comme ce tribunal lui-même n'a rien de fort imposant, ils n'inspirent point au peuple une vénération particulière.»
(Histoire de Russie et des principales nations de l'Empire russe, par Pierre-Charles l'Évesque; 4e édition, publiée par Malte-Brun et Depping, volume 5, pages 89 et 90. Paris, 1812. Fournier, rue Poupée, n° 7; Ferra, rue des Grands-Augustins, n° 11.)
Ce qui me console des accidents arrivés à ma voiture, c'est que ces retards sont favorables à mes travaux.
Le peuple russe est de nos jours le plus croyant des peuples chrétiens: vous venez de voir la principale cause du peu d'efficacité de sa foi. Quand l'Église abdique la liberté, elle perd la virtualité morale; esclave, elle n'enfante que l'esclavage. On ne peut assez le répéter, la seule Église véritablement indépendante, c'est l'Église catholique, qui seule aussi a conservé le dépôt de la vraie charité; toutes les autres Églises font partie constitutive des États qui s'en servent comme de moyens politiques pour appuyer leur puissance. Ces Églises sont d'excellents auxiliaires du gouvernement; complaisantes pour les dépositaires du pouvoir temporel, princes ou magistrats, dures pour les sujets, elles appellent la Divinité au secours de la police; le résultat immédiat est sûr, c'est le bon ordre dans la société; mais l'Église catholique, tout aussi puissante, politiquement, vient de plus haut et va plus loin. Les Églises nationales font des citoyens: l'Église universelle fait des hommes. Chez les sectaires, le respect pour l'Église se confond avec l'amour de la patrie; chez les catholiques, l'Église et l'humanité régénérée ne font qu'un.
En Russie, le respect pour l'autorité est encore aujourd'hui l'unique ressort de la machine publique; ce respect est nécessaire sans doute, mais, pour civiliser profondément le coeur des hommes, il faut leur enseigner quelque chose de plus que l'obéissance aveugle.
Le jour où le fils de l'Empereur Nicolas (je dis le fils, car cette noble tâche n'appartient pas au père, obligé qu'est celui-ci d'employer son règne laborieux à resserrer les liens de la vieille discipline militaire qui est tout le gouvernement moscovite): du jour où le fils de l'Empereur aura fait pénétré parmi toutes les classes de cette nation l'idée que celui qui commande doit du respect à celui qui obéit, une révolution morale se sera opérée en Russie; et l'instrument de cette révolution, c'est l'Évangile.
Plus je vis dans ce pays, plus je reconnais que le mépris pour le faible est contagieux; ce sentiment devient si naturel ici que ceux qui le blâment le plus vivement finissent par le partager. J'en suis la preuve.
En Russie, le besoin de voyager vite devient une passion, et cette passion sert de prétexte à toutes sortes d'actes inhumains. Mon courrier la partage et me la communique; d'où il suit que je me rends souvent sans me l'avouer complice de ses injustices. Il se fâche lorsque le cocher descend de son siége pour rajuster un harnais, ou que cet homme s'arrête en chemin sous tout autre prétexte.
Hier au soir, au commencement d'un relais, un jeune enfant qui nous menait avait été plusieurs fois menacé de coups par mon feldjæger pour un semblable délit, et je partageais l'impatience et la colère de cet homme; tout à coup un poulain, âgé seulement de quelques jours et bien connu de l'enfant, s'échappe d'un enclos voisin de la route et se met à galoper et à hennir auprès de ma voiture, car il prenait une des juments de notre attelage pour sa mère. Le jeune postillon, déjà coupable de retard, veut encore une fois s'arrêter pour venir en aide au poulain qu'il voit à chaque instant menacé d'être écrasé sous ma voiture. Mon courrier lui défend impérieusement de descendre; l'enfant immobile sur son siége, obéit en bon Russe qu'il est, et continue de nous mener au galop sans proférer une plainte: j'appuie l'acte de sévérité de mon courrier: «il faut soutenir l'autorité, même quand elle fait une faute, me dis-je, c'est l'esprit du gouvernement russe; mon feldjæger n'a pas trop de zèle; si je le décourage lorsqu'il montre de l'empressement à faire son devoir, il laissera tout aller au hasard et ne me servira plus à rien; d'ailleurs, c'est l'usage: pourquoi serais-je moins pressé qu'un autre, il y va de ma dignité de voyager vite; avoir du temps, c'est se déshonorer; il faut être impatient pour être important dans ce pays…» Pendant que je me faisais à moi-même ces raisonnements et bien d'autres, la nuit était venue.
Je m'accuse d'avoir eu la dureté, plus que russe, car je n'ai pas pour excuse mes habitudes d'enfance, de laisser le pauvre poulain et le malheureux enfant se lamenter de concert, l'un en hennissant de toute sa force, l'autre, en pleurant tout bas, différence qui donnait à la brute un avantage réel sur l'homme. J'aurais dû interposer mon autorité pour faire cesser ce double supplice: mais non, j'ai assisté, j'ai contribué au martyre avec indifférence. Il fut long, car le relais était de six lieues; l'enfant, forcé de torturer l'animal qu'il aurait voulu sauver, souffrait avec une résignation qui m'aurait touché, si je n'avais eu déjà le coeur endurci par mon séjour dans ce pays: chaque fois qu'un paysan paraissait de loin sur la route, l'enfant sentait renaître l'espoir de délivrer son cher poulain; il faisait de loin des signes, il se préparait à parler, il criait de cent pas au-devant du piéton, mais n'osant ralentir l'impitoyable galop de nos chevaux, il ne parvenait jamais à se faire comprendre à temps. Si parfois un paysan, plus avisé que les autres, pensait de lui-même à s'emparer du poulain, la voiture lancée ne le laissait point approcher, et le jeune cheval, collé aux flancs d'une de nos bêtes, passait hors d'atteinte devant l'homme déconcerté; la même chose avait lieu dans les villages; à la fin, le découragement de notre postillon devint tel que l'enfant abruti n'appelait même plus les gens au secours de son protégé. Cette courageuse bête, âgée de huit jours, au dire du postillon, eut assez de nerf pour faire ses six lieues au galop.
Là, notre esclave, c'est de l'homme que je parle, se voyant enfin délivré du joug rigoureux de la discipline, put appeler le village tout entier au secours du poulain; l'énergie de ce généreux animal était telle que, malgré la fatigue d'une course forcée, malgré la raideur de ses membres ruinés avant d'être formés, il fut encore très-difficile à prendre. On ne put s'en saisir qu'en le faisant entrer dans une écurie à la suite de la jument qu'il avait adoptés pour mère. Quand on lui eut mis un licol, on l'enferma près d'une autre jument qui lui donna son lait; mais il n'avait plus la force de téter. Les uns disaient qu'il téterait plus tard, d'autres qu'il était fourbu, et qu'il allait mourir. Je commence à comprendre quelques mots de russe; en écoutant cet arrêt, prononcé par l'ancien du village, notre petit postillon s'identifiait avec le jeune animal, et prévoyant sans doute le traitement réservé au gardien des poulains, il paraissait consterné, comme s'il eût dû recevoir lui-même les coups dont on allait accabler son camarade. Jamais je n'ai vu l'expression du désespoir plus profondément empreinte sur un visage d'enfant; mais pas un regard, pas un geste de reproche contre mon cruel courrier ne lui échappa. Tant d'empire sur soi-même, tant de contrainte à cet âge me faisait peur et pitié.
Cependant le courrier, sans s'occuper un instant du poulain, sans accorder un regard à l'enfant désolé, remplissait gravement sa tâche, et s'occupait, avec l'air d'importance requis en pareil cas, de nous faire amener un nouvel attelage.
Sur cette route, la principale et la plus fréquentée de la Russie, les villages où se trouvent les relais sont peuplés de paysans établis là pour desservir la poste; à l'arrivée d'une voiture, le directeur Impérial envoie de maison en maison chercher des chevaux et un homme disponibles: quelquefois les distances sont assez considérables pour faire perdre aux voyageurs pressés un quart d'heure et beaucoup plus; j'aimerais mieux relayer plus promptement, et faire la poste avec un peu moins de rapidité. Au moment où je quittai le poulain surmené et le jeune postillon désespéré, je ne sentis pas le remords. Il ne m'est venu qu'en réfléchissant, et surtout en vous écrivant: la honte a réveillé le repentir. Vous voyez qu'on se corrompt vite à respirer l'air du despotisme… que dis-je? en Russie le despotisme est sur le trône, mais la tyrannie est partout.
Si vous faites la part de l'éducation et des circonstances, vous reconnaîtrez que le seigneur russe le plus habitué à subir et à exercer le pouvoir arbitraire, ne peut commettre au fond de sa province une barbarie plus blâmable que l'acte de cruauté dont je me suis rendu coupable hier au soir par mon silence.
Moi, Français, qui me crois doux de caractère, qui prétends à être civilisé de longue date, qui voyage chez un peuple dont j'observe les moeurs avec une attention sévère, voilà qu'à la première occasion d'exercer un petit acte de férocité inutile, je succombe à la tentation; le Parisien se conduit en Tatare! le mal est dans l'air…
En France, où l'on sait respecter la vie, même chez les animaux, si mon postillon n'eût pas songé à sauver le poulain, j'aurais fait arrêter pour appeler moi-même des paysans, et je n'aurais continué ma route qu'après avoir mis la bête en sûreté: ici j'ai contribué à sa perte par un silence impitoyable. Soyez donc fier de vos vertus quand vous êtes forcé de reconnaître qu'elles dépendent des circonstances plus que de vous!! Un grand seigneur russe, qui dans un accès de colère ne bat pas à mort un de ses paysans, mérite des éloges, il est humain; tandis qu'un Français peut être cruel pour avoir laissé courir un poulain sur une route.
J'ai passé la nuit à méditer sur le grand problème des vertus et des vices relatifs; et j'ai conclu qu'on n'a pas assez éclairci de nos jours un point de morale politique fort important. C'est la part de mérite ou de responsabilité que chaque individu a le droit de revendiquer dans ses propres actions, et celle qui revient à la société où il est né. Si la société se glorifie des grandes choses que produisent quelques-uns de ses enfants, elle doit aussi se regarder comme solidaire des crimes de quelques autres. Sous ce rapport, l'antiquité était plus avancée que nous ne le sommes; le bouc émissaire des Juifs nous montre à quel point la nation craignait la solidarité du crime. De ce point de vue, la peine de mort n'était pas seulement le châtiment plus ou moins juste du coupable, elle était une expiation publique, une protestation de la société contre toute participation au forfait et à la pensée qui l'inspire. Ceci nous sert à comprendre comment l'homme social a pu s'arroger le droit de disposer légalement de la vie de son semblable; oeil pour oeil, dent pour dent, vie pour vie: la loi du talion, en un mot, était politique; une société qui veut subsister doit rejeter de son sein le criminel: quand Jésus-Christ est venu mettre sa charité à la place de la rigoureuse justice de Moïse, il savait bien qu'il abrégeait la durée des royaumes de la terre; mais il ouvrait aux hommes le royaume du ciel… Sans l'éternité et l'immortalité, le christianisme coûterait à la terre plus qu'il ne lui rapporte. C'est à quoi je rêvais tout éveillé cette nuit.