Un cortége d'idées indécises, fantômes de l'intelligence, active à demi, à demi engourdie, défilait lentement dans ma tête; le galop des chevaux qui m'emportaient me semblait plus rapide que le travail de mon esprit appesanti; le corps avait des ailes, la pensée était de plomb; je la laissais, pour ainsi dire, derrière moi, en roulant dans la poussière plus vite que l'imagination ne traverse l'espace: les steppes, les marais avec leurs pins étiolés et leurs bouleaux difformes, les villages, les villes fuyaient devant mes yeux comme des figures fantastiques sans que je pusse me rendre compte de ce qui m'avait amené devant ce mouvant spectacle où l'âme ne parvenait pas à suivre le corps, tant la sensation était prompte!… Ce renversement de la nature, ces illusions de l'esprit dont la cause était matérielle, ce jeu d'optique appliqué au mécanisme des idées, ce déplacement de la vie, ces songes volontaires étaient prolongés par les chants monotones des hommes qui conduisaient mes chevaux; tristes notes semblables aux psalmodies du plain-chant dans nos églises, ou plutôt aux accents nasillards des vieux juifs dans les synagogues allemandes. C'est à quoi se sont réduits pour moi jusqu'à présent les airs russes tant vantés. On dit ce peuple très-musical: nous verrons plus loin; je n'ai rien entendu encore qui mérite la peine d'être écouté: la conversation chantée du cocher avec ses chevaux pendant la nuit était lugubre; ce roucoulement sans rhythme, espèce de rêverie déclamée où l'homme confie son chagrin à la brute, la seule espèce d'amis dont l'homme n'ait point à se défier, me remplissait l'âme d'une mélancolie plus profonde que douce.
Il y a un moment où la route s'abat brusquement sur un pont de bateaux très-bas en ce moment, parce que la sécheresse a resserré le fleuve qu'il traverse. Ce fleuve, large encore, quoique rétréci par les chaleurs de l'été, a un grand nom: c'est le Volga: sur le bord de ce fleuve fameux, une ville m'apparaît au clair de lune: ses longues murailles blanches brillent dans la nuit, qui n'est qu'un crépuscule favorable aux évocations; une route nouvellement rechargée tourne autour de cette ville nouvellement recrépie et où je retrouve les éternels frontons romains et les colonnades de plâtre que les Russes aiment tant, parce qu'ils croient prouver par là qu'ils s'entendent aux arts; on ne peut avancer qu'au pas sur cette route encombrée. La ville, dont je fais le tour, me paraît immense: c'est Twer; ce nom me retrace les interminables disputes de famille qui ont fait l'histoire de Russie jusqu'à l'invasion des Tatares: j'entends les frères insulter leurs frères; le cri de guerre retentit; j'assiste au massacre; le Volga roule du sang; du fond de l'Asie les Calmoucks viennent le boire et en verser d'autre. Mais moi, pourquoi suis-je mêlé à cette foule altérée de carnage? c'est pour avoir un nouveau voyage à vous raconter; comme si le tableau d'un pays où la nature n'a rien fait, où l'art n'a produit que des ébauches ou des copies pouvait vous intéresser après la description de l'Espagne, de cette terre où le peuple le plus original, le plus gai, le plus indépendant de caractère, et même le plus libre de fait si ce n'est de droit, lutte sourdement contre le gouvernement le plus sombre; où l'on danse, où l'on prie ensemble en attendant qu'on s'égorge et qu'on pille les églises: voilà le tableau qu'il faut vous faire oublier par la peinture d'une plaine de quelques mille lieues, et par la description d'une société qui n'a d'original que ce qu'elle cache… La tâche est rude.
Moscou même ne me dédommagera pas de la peine que je me donne pour l'aller voir. Renonçons à Moscou, faisons tourner bride au postillon, et partons en toute hâte pour Paris. J'en étais là de mes rêveries quand le jour est venu. Ma calèche était restée découverte et dans mon demi-sommeil je ne m'apercevais pas de la maligne influence des rosées du Nord: mes habits étaient traversés, mes cheveux comme trempés de sueur, tous les cuirs de ma voiture baignés d'une eau malfaisante. J'avais mal aux yeux, un voile était sur ma vue; je me rappelais le prince de *** devenu aveugle en vingt-quatre heures pour avoir bivouaqué en Pologne sous la même latitude dans une prairie humide[25].
Mon domestique m'annonce que ma voiture est raccommodée: je pars, et si l'on ne m'a pas ensorcelé, si quelque accident nouveau ne me retient pas en chemin, si je ne suis pas destiné à faire mon entrée à Moscou en charrette ou à pied, ma première lettre sera datée de la ville sainte des Russes, où l'on me fait espérer d'arriver dans quelques heures.
Me voyez-vous occupé à cacher mes écritures, car chacune de mes lettres, même celle qui vous paraîtrait le plus innocente, suffirait pour me faire envoyer en Sibérie. J'ai soin de m'enfermer pour écrire, et quand c'est mon feldjæger ou quelqu'un de la poste qui frappe à ma porte, je serre mes papiers avant d'ouvrir et fais semblant de lire. Je vais glisser cette lettre-ci entre la forme et la doublure de mon chapeau: ces précautions sont superflues, je l'espère bien, mais je crois nécessaire de les prendre; c'est assez pour vous donner une idée du gouvernement russe.
LETTRE VINGT-QUATRIÈME.
Première apparition de Moscou.—Flotte en pleine terre.—Campaniles des églises grecques: leur nombre sacramentel.—Sens symbolique de cette architecture.—Peinture des toits et des clochers, décoration métallique des églises.—Château de Pétrowski.—Style de son architecture.—Entrée de Moscou.—Privilége de l'art.—Aspect du Kremlin.—Couleur du ciel.—L'église de Saint-Basile vue de loin.—Les Français à Moscou.—Anecdote relative à la marche de notre armée au delà de Smolensk.—La cassette du ministre de la guerre.—Bataille de la Moskowa.—Le Kremlin est une cité.—Origine du titre de Czar.—Intérieur de Moscou.—Auberge de madame Howard.—Précautions qu'elle prend pour maintenir la propreté chez elle.—Promenade nocturne.—Description de la ville pendant la nuit.—Aspect du Kremlin au clair de lune.—Poussière des rues; nuées de drowskas.—Chaleurs de l'été.—Population de Moscou.—Illuminations officielles.—Réflexions.—Plantations sous les murs du Kremlin.—Aspect de ses remparts.—Ce que c'est que le Kremlin.—Souvenir des Alpes.—Ivan III.—Chemin voûté.—Magie de la nuit et de l'architecture.—Bonaparte au Kremlin.
Moscou, ce 7 août 1839.
Ne vous est-il jamais arrivé, aux approches de quelque port de la Manche ou du golfe de Biscaye, d'apercevoir les mâts d'une flotte derrière des dunes peu élevées qui vous cachaient la ville, les jetées, la plage, la mer elle-même avec la coque des navires qu'elle portait? Vous ne pouviez découvrir au-dessus du rempart naturel qu'une forêt dépouillée, portant des voiles éclatantes de blancheur, des vergues, des pavillons bariolés, des banderoles flottantes, des oriflammes de couleurs vives et variées: et vous restiez surpris devant cette apparition d'une escadre en pleine terre; c'est ce qui m'est arrivé quelquefois en Hollande, et un jour en Angleterre après avoir pénétré dans l'intérieur du pays à une certaine distance de la Tamise entre Gravesende et l'embouchure du fleuve: eh bien! tel est exactement l'effet qu'a produit sur moi la première vue de Moscou: une multitude de clochers brillait seule au-dessus de la poudre de la route, et le corps de la ville disparaissait sous ce nuage tourbillonnant, tandis qu'au-dessus des derniers lointains du paysage la ligne de l'horizon s'effaçait derrière les vapeurs du ciel d'été toujours un peu voilé dans ces parages.
La plaine inégale, à peine habitée, à demi cultivée, infertile à l'oeil, ressemble à des dunes où croîtraient de maigres bouquets de sapins et où des pêcheurs auraient bâti de loin en loin quelques cabanes peu solides, mais suffisantes pour abriter leur indigence. C'est du milieu de cette solitude que je vis tout à coup sortir des milliers de tours peintes et de campaniles étoiles dont je n'apercevais pas la base: c'était la ville; les maisons basses restaient encore cachées dans une des ondulations du sol, tandis que les flèches aériennes des églises, les formes bizarres des tours, des palais et des vieux couvents attiraient déjà mes regards comme une flotte à l'ancre et dont on ne peut découvrir que les mâts planant dans le ciel[26].
Cette première vue de la capitale de l'Empire des Slaves qui s'élève brillante dans les froides solitudes de l'Orient chrétien, produit une impression qu'on ne peut oublier.
On a devant soi un paysage triste, mais grand comme l'Océan, et pour animer ce vide, une ville poétique et dont l'architecture n'a point de nom, comme elle n'a point de modèle.
Pour bien comprendre la singularité du tableau, il faut vous rappeler le dessin orthodoxe de toute église grecque; le faîte de ces pieux monuments est toujours composé de plusieurs tours qui varient dans leur forme et dans leur hauteur, mais dont le nombre est de cinq au moins; ce nombre sacramentel est quelquefois beaucoup plus considérable. Le clocher du milieu est le plus élevé; les quatre autres, maintenus à des étages inférieurs, entourent avec respect la tour principale. Leur forme varie: le sommet de ces donjons symboliques ressemble assez souvent à des bonnets pointus posés sur une tête; on peut aussi comparer le grand clocher de certaines églises, peint et doré extérieurement, à une mitre d'évêque, à une tiare ornée de pierreries, à un pavillon chinois, à un minaret, à une toque de bonze; souvent aussi c'est tout simplement une petite coupole en forme de boule et terminée par une pointe; toutes ces figures plus ou moins bizarres sont surmontées de grandes croix de cuivre travaillées à jour, dorées, et dont le dessin compliqué rappelle un peu les ouvrages en filigrane. Le nombre et la disposition de ces campaniles a toujours un sens religieux; ils signifient les degrés de la hiérarchie ecclésiastique. C'est le patriarche entouré de ses prêtres, de ses diacres et sous-diacres élevant entre la terre et le ciel sa tête radieuse. Une variété pleine de fantaisie préside au dessin de ces toitures plus ou moins ornées, mais l'intention primitive, l'idée théologique y est toujours scrupuleusement respectée. De brillantes chaînes de métal dorées ou argentées unissent les croix des flèches inférieures à la croix de la tour principale; et ce filet métallique tendu sur une ville entière produit un effet impossible à rendre même dans un tableau, à plus forte raison dans une description; car les mots restent presqu'aussi loin des couleurs que des sons. Imaginez-vous donc, si vous pouvez, l'effet de cette sainte cohorte de clochers, qui, sans avoir avec précision les formes humaines, représentent grotesquement une réunion de personnages assemblés sur le faîte de chaque église comme sur les toits des moindres chapelles: c'est une phalange de fantômes qui planent sur une ville.
Mais je ne vous ai pas dit encore ce qu'il y a de plus singulier dans l'aspect des églises russes: leurs dômes mystérieux sont, pour ainsi dire, cuirassés, tant le travail de leur enveloppe est recherché. On dirait d'une armure damasquinée, et l'on reste muet d'étonnement en voyant briller au soleil cette multitude de toits guillochés, écaillés, émaillés, pailletés, zébrés, rayés par bandes et peints de couleurs diverses, mais toujours très-vives et très-brillantes.
Représentez-vous de riches tentures étalées du haut en bas le long des édifices les plus apparents d'une ville dont les masses d'architecture se détachent sur le fond vert d'eau de la campagne solitaire. Le désert est pour ainsi dire illuminé par ce magique réseau d'escarboucles qui se détache sur un fond de sable métallique. Le jeu de la lumière, miroitant sur cette ville aérienne, produit une espèce de fantasmagorie en plein jour qui rappelle l'éclat des lampes reflétées dans la boutique d'un lapidaire: ces lueurs chatoyantes donnent à Moscou un aspect différent de celui de toutes les autres grandes cités de l'Europe. Vous pouvez vous figurer l'effet du ciel vu du milieu d'une telle ville: c'est une gloire pareille à celle des vieux tableaux, on n'y voit que de l'or.
Je ne dois pas négliger de vous rappeler le grand nombre des églises que renferme cette ville. Schnitzler, page 52, rapporte qu'en 1730 Weber avait compté à Moscou 1500 églises et que les gens du pays faisaient alors monter ce chiffre à 1600, mais il ajoute que c'est une exagération. Coxe en 1778 le fixe à 484. Lavau redit encore ce nombre. Quant à moi je me contente de vous peindre l'aspect des choses; j'admire sans compter et je renvoie les amateurs de catalogues aux livres faits exclusivement avec des chiffres.
J'en ai dit assez, j'espère, pour vous faire comprendre et partager ma surprise à la première apparition de Moscou: voilà mon unique ambition. Votre étonnement s'accroîtra, si vous rappelez à votre souvenir ce que vous avez lu partout: que cette ville est un pays tout entier, et que les champs, les lacs, les bois renfermés dans son enceinte mettent des distances considérables entre les divers édifices dont elle est ornée. Il résulte d'un tel éparpillement un surcroît d'illusion; la plaine entière est couverte d'une gaze d'argent; trois ou quatre cents églises ainsi espacées forment à l'oeil un demi-cercle immense; aussi lorsqu'on approche pour la première fois de la ville vers l'heure du soleil couchant et que le ciel est orageux, on croit voir un arc-en-ciel de feu planant sur les églises de Moscou; c'est l'auréole de la ville sainte.
Mais à trois quarts de lieue environ de la porte, le prestige s'évanouit, on s'arrête devant le très-réel château de Pétrowski, lourd palais de briques brutes, bâti par Catherine II dans un goût bizarre, d'après un dessin moderne surchargé d'ornements qui se détachent en blanc sur le rouge des murs. Cette parure, de plâtre, à ce que je crois, et non de pierre, tient du gothique, mais ce n'est pas du gothique de bon style, ce n'est qu'extravagant. L'édifice est carré comme un dé; régularité de plan qui ne rend pas l'aspect général plus imposant. C'est là que s'arrête le souverain quand il doit faire une entrée solennelle à Moscou. J'y reviendrai, car on y a établi un spectacle d'été, planté un jardin, et bâti une salle de bal, espèce de café public, rendez-vous des oisifs de la ville pendant la belle saison.
Passé Pétrowski, le désenchantement va toujours croissant tellement qu'en entrant dans Moscou on finit par ne plus croire à ce qu'on avait vu de loin: on rêvait, et au réveil on se retrouve dans ce qu'il y a de plus prosaïque et de plus ennuyeux au monde; dans une grande ville sans monuments, c'est-à-dire sans un seul objet d'art qui soit digne d'une admiration réfléchie; devant cette lourde et maladroite copie de l'Europe, vous vous demandez ce qu'est devenue l'Asie qui vous était apparue un instant. Moscou vu du dehors et dans son ensemble, est une création des sylphes, c'est le monde des chimères; de près et en détail, c'est une vaste cité marchande, inégale, poudreuse, mal pavée, mal bâtie, peu peuplée, qui dénote sans doute l'oeuvre d'une main puissante, mais en même temps la pensée d'une tête à qui l'idée du beau a manqué pour produire un seul chef-d'oeuvre. Le peuple russe a la force des bras, c'est-à-dire celle du nombre; la puissance de l'imagination lui manque.
Sans génie pour l'architecture, sans talent, sans goût pour la sculpture, on peut entasser des pierres, faire des choses énormes par les dimensions; on ne peut produire rien d'harmonieux, c'est-à-dire de grand par les proportions. Heureux privilége de l'art!… les chefs-d'oeuvre se survivent à eux-mêmes, ils subsistent dans la mémoire des hommes bien des siècles après que le temps les a ruinés; ils participent par l'inspiration qui se manifeste jusque dans leurs derniers débris, à l'immortalité de la pensée qui les a créés; tandis que des masses informes, quelque solidité qu'on leur donne, seront oubliées même avant que le temps en ait fait raison. L'art, lorsqu'il atteint à sa perfection, donne de l'âme aux pierres; c'est un mystère. Voilà ce qu'on apprend en Grèce où chaque morceau de sculpture concourt à l'effet du plan général de chaque monument. En architecture, comme dans les autres arts, c'est de l'excellence des moindres détails et de leurs rapports savamment combinés avec le plan général, que naît le sentiment du beau. Rien dans toute la Russie ne produit cette impression.
Néanmoins, dans le chaos de plâtre, de briques et de planches qu'on appelle Moscou, deux points fixent incessamment les regards: l'église de Saint-Basile, je vous en décrirai tout à l'heure l'apparence, et le Kremlin; le Kremlin dont Napoléon lui-même n'a pu faire sauter que quelques pierres!
Ce prodigieux monument, avec ses murs blancs, inégaux, déchirés, ses créneaux étagés, est à lui seul grand comme une ville. Vers la fin du jour, au moment où j'entrais à Moscou, les masses bizarres des palais et des églises renfermés dans cette citadelle se détachaient en clair sur un fond de paysage vaporeux, simple de lignes, pauvre de plans, grand de vide, mais froid de ton; ce qui n'empêche pas que nous soyons brûlés de chaleur, étouffés de poussière, dévorés de mousquites. C'est la longue durée de la saison chaude qui colore les sites méridionaux; dans le Nord, on sent les effets de l'été, on ne les voit pas; l'air a beau s'échauffer par moments, la terre reste toujours décolorée.
Je n'oublierai jamais le frisson de terreur que je viens d'éprouver à la première apparition du berceau de l'Empire russe moderne: le Kremlin vaut le voyage de Moscou.
À la porte de cette forteresse, mais en dehors de son enceinte, à ce que dit mon feldjæger, car je n'ai pu encore arriver jusque-là, s'élève l'église de Saint-Basile, Vassili Blagennoï; elle est connue aussi sous le nom de cathédrale de la protection de la sainte Vierge. Dans le rit grec on prodigue aux églises le titre de cathédrales, chaque quartier, chaque monastère a la sienne, chaque ville en a plusieurs; celle de Vassili est à coup sûr le monument le plus singulier, si ce n'est le plus beau de la Russie. Je ne l'ai vue que de loin, l'effet qu'elle produit est prodigieux. Figurez-vous une agglomération de petites tourelles inégales, composant ensemble un buisson, un bouquet de fleurs; figurez-vous plutôt une espèce de fruit irrégulier, tout hérissé d'excroissances, un melon cantaloup à côtes brodées, ou mieux encore une cristallisation de mille couleurs, dont le poli métallique a des reflets qui brillent de loin aux rayons du soleil comme le verre de Bohême ou de Venise, comme la faïence de Delft la plus bariolée, comme l'émail de la Chine le mieux verni: ce sont des écailles de poissons dorés, des peaux de serpents étendues sur des tas de pierres informes, des têtes de dragons, des armures de lézards à teintes changeantes, des ornements d'autel, des habits de prêtres; et le tout est surmonté de flèches dont la peinture ressemble à des étoffes de soie mordorée: dans les étroits intervalles de ces campaniles, ornés comme on parerait des personnes, vous voyez reluire des toits peints en couleur gorge de pigeon, en rose, en azur, et toujours bien vernis; le scintillement de ces tapisseries éblouit l'oeil et fascine l'imagination. «Certes, le pays où un pareil monument s'appelle un lieu de prière, n'est pas l'Europe, c'est l'Inde, la Perse, la Chine, et les hommes qui vont adorer Dieu dans cette boîte de confitures ne sont pas des chrétiens.» Telle est l'exclamation qui m'est échappée en apercevant pour la première fois la singulière église de Vassili; depuis que je suis entré dans Moscou, je n'ai d'autre désir que d'aller examiner de près ce chef-d'oeuvre du caprice. Il faut que ce monument soit d'un style bien extraordinaire pour m'avoir distrait du Kremlin au moment où ce redoutable château m'apparaissait pour la première fois.
Mais bientôt mes idées prenant un autre tour, mon attention s'est distraite de ce qui frappait mes regards pour se représenter les faits accomplis dans ces lieux. Quel est le Français qui pourrait se défendre d'un mouvement de respect et de fierté… (le malheur a son orgueil, et c'est le plus légitime), en entrant dans l'unique ville où il se soit passé, de notre temps, un événement biblique, une scène, imposante comme les plus grands faits de l'histoire ancienne.
Le moyen que la ville asiatique a pris pour repousser son ennemi est un acte de désespoir sublime, et désormais le nom de Moscou est fatalement uni à celui du plus grand capitaine des temps modernes; l'oiseau sacré des Grecs s'est consumé pour échapper aux serres de l'aigle, et semblable au phénix, la colombe mystique renaît de ses cendres.
Dans cette guerre de géants où tout était gloire, la renommée est indépendante du succès!!! Le feu sous la glace, les armes des démons du Dante: telles furent les machines de guerre que Dieu mit aux mains des Russes pour nous repousser et nous anéantir! Une armée de braves peut s'honorer d'être venue jusque-là fût-ce pour y mourir.
Mais qui peut excuser le chef de qui l'imprévoyance l'a exposée à une telle lutte? À Smolensk, Bonaparte dictait ou refusait la paix qu'on n'a pas même daigné lui offrir à Moscou. Il l'espérait pourtant, il l'espérait en vain. Ainsi la manie des collections a borné l'intelligence du grand politique; il a sacrifié son armée à la puérile satisfaction d'occuper une capitale de plus. Repoussant les avis les plus sages, il fit violence à sa propre raison afin de venir s'installer dans la forteresse des Czars, comme il avait dormi dans le palais de presque tous les potentats de l'Europe: et pour ce vain triomphe du chef aventureux, l'Empereur a perdu le sceptre du monde.
La manie des capitales a causé l'anéantissement de la plus belle armée de la France et du monde, et deux ans plus tard la chute de l'Empire.
Voici un fait ignoré chez nous, mais dont je vous garantis l'authenticité: il vient à l'appui de mon opinion sur la faute impardonnable commise par Napoléon lorsqu'il a marché sur Moscou. Cette opinion d'ailleurs n'a rien de particulier, puisqu'elle est aujourd'hui celle des hommes les plus éclairés et les plus impartiaux de tous les pays.
Smolensk était considéré par les Russes comme le boulevard de leur pays; ils espéraient que notre armée se contenterait d'occuper la Pologne et la Lithuanie sans s'aventurer au delà: mais lorsqu'on apprit la conquête de cette ville, la clef de l'Empire, un cri d'épouvante s'éleva de toutes parts; la cour et le pays furent dans la consternation; et la Russie se crut au pouvoir du vainqueur. C'est à Pétersbourg que l'empereur Alexandre reçut cette désastreuse nouvelle.
Son ministre de la guerre partageait l'opinion générale, et voulant soustraire à l'ennemi ce qu'il avait de plus précieux, il mit une quantité considérable d'or, de papiers, de bijoux, de diamants dans une petite caisse qu'il fit porter à Ladoga par un de ses secrétaires, le seul homme auquel il crut pouvoir confier un tel dépôt. Il lui dit d'attendre là de nouvelles instructions, en lui annonçant que probablement il lui enverrait l'ordre de se rendre avec la cassette au port d'Archangel, et plus tard en Angleterre. On attendait avec anxiété des détails ultérieurs; quelques jours se passèrent sans qu'on vît arriver de courrier; enfin le ministre reçut l'avis officiel de la marche de notre armée vers Moscou. Sans hésiter un instant, il renvoie chercher à Ladoga son secrétaire et sa cassette, et se rend chez l'Empereur d'un air triomphant. Alexandre savait déjà ce qu'on venait lui apprendre: «Sire, lui dit le ministre, Votre Majesté a des grâces à rendre à la Providence; si vous persistez à suivre le plan arrêté, la Russie est sauvée: c'est une expédition à la Charles XII.
—Mais Moscou, reprit l'Empereur.—Il faut l'abandonner, Sire: combattre serait donner quelque chose au hasard; nous retirer en affamant le pays, c'est perdre l'ennemi sans rien risquer. La dévastation et la disette commenceront sa ruine, l'hiver et l'incendie la consommeront; brûlons Moscou pour sauver le monde.»
L'Empereur Alexandre modifia ce plan dans l'exécution. Il exigea qu'un dernier effort fût tenté pour garantir sa capitale.
On sait avec quel courage les Russes combattirent à la Moskowa. Cette bataille, qui a reçu de leur maître le nom de Borodino, fut glorieuse pour eux et pour nous, puisque, malgré leurs généreux efforts, ils ne purent empêcher notre entrée à Moscou.
Dieu voulait fournir un récit épique aux gazetiers du siècle, siècle prosaïque entre tous ceux que le monde a vus s'écouler. Moscou fut sacrifié volontairement, et la flamme de ce pieux incendie devint le signal de la révolution de l'Allemagne et de la délivrance de l'Europe.
Les peuples sentirent enfin qu'ils n'auraient de repos qu'après avoir anéanti cet infatigable conquérant qui voulait la paix par le moyen de la guerre perpétuelle.
Tels sont les souvenirs qui dominaient ma pensée à la première vue du Kremlin. Pour récompenser dignement Moscou, l'Empereur de Russie aurait dû rétablir sa résidence dans cette ville deux fois sainte.
Le Kremlin n'est pas un palais comme un autre, c'est une cité tout entière, et cette cité est la souche de Moscou; elle sert de frontière à deux parties du monde, l'Orient et l'Occident: le monde ancien et le monde moderne sont là en présence; sous les successeurs de Gengis-Khan, l'Asie s'était ruée une dernière fois sur l'Europe; en se retirant, elle a frappé du pied la terre, et il en est sorti le Kremlin!
Les princes qui possèdent aujourd'hui cet asile sacré du despotisme oriental disent qu'ils sont Européens, parce qu'ils ont chassé de la Moscovie les Calmoucks leurs frères, leurs tyrans et leurs instituteurs; ne leur en déplaise rien ne ressemblait aux khans de Saraï comme leurs antagonistes et leurs successeurs, les Czars de Moscou, qui leur ont emprunté jusqu'à leur titre. Les Russes appelaient Czars les khans des Tatars. Karamsin dit à ce sujet, volume VI, page 438:
«Ce mot n'est pas l'abrégé du latin César, comme plusieurs savants le croient sans fondement. C'est un ancien nom oriental que nous connûmes par la traduction slavonne de la Bible: donné d'abord par nous aux empereurs d'Orient, et ensuite aux khans des Tatars, il signifie en persan trône, autorité suprême, et se fait remarquer dans la terminaison des noms des rois d'Assyrie et de Babylone, comme Phalassar, Nabonassar, etc.» Et en note il ajoute: «Voyez BOYER, Origine russ. Dans notre traduction de l'Écriture sainte on écrit Kessar au lieu de César, mais Tzar ou Czar est tout à fait un autre mot.»
Une fois entré dans l'enceinte de Moscou, j'ai oublié la poésie, l'histoire elle-même, et je n'ai plus pensé qu'à ce que je voyais; c'était pourtant peu de chose, car je me trouvais dans des rues pareilles à celles de tous les faubourgs de grandes villes: bientôt j'ai traversé un boulevard qui ressemble à tout, puis j'ai suivi une pente assez douce au bas de laquelle je suis arrivé dans un quartier élégant, bâti en pierre, et dont les rues sont tirées au cordeau; enfin on m'a conduit dans la Dmitriskoï: c'est la rue où m'attendait une belle et bonne chambre retenue pour moi dans une excellente auberge anglaise. J'avais été recommandé dès Pétersbourg à madame Howard, qui ne m'aurait pas admis chez elle sans cette précaution. Je n'ai garde de lui reprocher ses scrupules, car grâce à tant de prudence, on peut dormir tranquille dans sa maison.
Êtes-vous curieux de savoir à quel prix elle achète une propreté difficile à obtenir partout, mais qui devient une vraie merveille en Russie? elle a bâti dans sa cour un corps de logis séparé, afin d'y faire coucher tous les domestiques russes. Ces hommes n'entrent dans la maison principale que pour y vaquer au service de leurs maîtres. En fait de précautions, madame Howard va plus loin encore. Elle ne reçoit presque aucun Russe; aussi ni mon postillon, ni mon feldjæger ne connaissaient sa maison; nous avons eu quelque peine à la trouver, quoique cette maison, sans enseigne il est vrai, soit la meilleure auberge de Moscou et de la Russie.
Aussitôt que je fus installé, je me suis mis à vous écrire pour me reposer. La nuit approche, il fait clair de lune; je m'interromps afin d'aller parcourir la ville; je reviendrai vous raconter ma promenade.
(Suite de la même lettre.)
Moscou, ce 8 août 1839, à 1 heure du matin.
Sorti vers dix heures du soir, sans guide, seul, me dirigeant au hasard, selon ma coutume, j'ai commencé à parcourir de longues rues larges, mal percées comme toutes les rues des villes russes, et de plus montueuses; mais ces vilaines rues sont tracées régulièrement. La ligne droite ne fait pas faute à l'architecture de ce pays; cependant, l'équerre et le cordeau ont moins défiguré Moscou qu'ils n'ont gâté Pétersbourg. Là ces imbéciles tyrans des villes modernes trouvèrent table rase; mais ils avaient à lutter ici contre les inégalités du terrain et contre de vieux monuments nationaux: grâce à ces invincibles obstacles de l'histoire et de la nature, l'aspect de Moscou est resté celui d'une ville ancienne; c'est la plus pittoresque de toutes celles de l'Empire qui la reconnaît toujours pour sa capitale, en dépit des efforts presque surnaturels du Czar Pierre et de ses successeurs; tant la loi des choses est forte contre la volonté des hommes même les plus puissants!
Dépouillée de ses honneurs religieux, privée de son patriarche, abandonnée de ses souverains et des plus courtisans de ses vieux boyards, sans autre prestige que celui d'un trait d'héroïsme trop moderne pour être justement apprécié des contemporains, Moscou est devenu, faute de mieux, une ville de commerce et d'industrie; on vante sa fabrique de soieries!!… Mais l'histoire et l'architecture sont toujours là pour lui conserver ses droits imprescriptibles à la suprématie politique. Le gouvernement russe favorise les usines: ne pouvant arrêter tout à fait le torrent du siècle, il aime encore mieux enrichir le peuple que l'affranchir.
Ce soir vers dix heures, le jour tombait et la lune se levait brillante à travers la poussière, animée d'un horizon du Nord, au moment du crépuscule. Les flèches des couvents, les aiguilles des chapelles, les tours, les remparts, les palais et toutes les masses irrégulières et imposantes du Kremlin recevaient par accident des traits de lumière resplendissants comme des franges d'or, tandis que le corps de la ville rentré dans l'ombre perdait peu à peu les luisants reflets du soleil couchant que je voyais glisser en s'affaiblissant de tuile peinte en tuile peinte, de coupole de cuivre en coupole, papillotant et se fondant par flots lumineux sur les chaînes dorées et sur les toits métalliques, qui sont le firmament de Moscou: tous ces monuments dont les peintures ressemblent à de riches tapisseries, brillaient d'un air de fête sur le fond bleuâtre du ciel. On eût dit que le soleil à son déclin voulait saluer la ville qu'il allait fuir; cet adieu du jour aux palais de fées de la vieille capitale de la Russie était magnifique. Des nuées de mousquites bourdonnaient à mes oreilles, tandis que mes yeux étaient brûlés du sable des rues, incessamment enlevé sous les pieds des chevaux qui traînent au galop dans tous les sens des milliers d'équipages.
Les plus nombreux et les plus pittoresques sont les drowskas; cette voiture vraiment nationale est la plus petite de toutes les voitures: c'est le traîneau d'été: je le compare à une mouche sans ailes. Ne pouvant transporter commodément qu'une personne à la fois, les drowskas doivent se multiplier à l'infini pour suffire aux besoins d'une population active, nombreuse, mais perdue dans une ville immense et dont les habitants refluent continuellement de toutes les extrémités vers le centre. La poussière de Moscou est extrêmement incommode; fine comme la cendre légère, comme les tourbillons d'insectes auxquels elle se mêle en cette saison, elle offusque la vue et gêne la respiration. Nous avons une température brûlante tout le jour, et les nuits sont encore trop courtes pour que la fraîcheur pernicieuse des rosées puisse tempérer l'aride chaleur du matin; la lueur de ce jour dévorant ne finit que bien avant dans la soirée. Au surplus, les Russes sont étonnés de l'intensité des chaleurs de cet été comme de leur durée.
L'Empire slave, ce soleil levant du monde politique, vers lequel toute la terre tourne les yeux, aurait-il aussi pour lui le soleil de Dieu? Les gens du pays prétendent et ils répètent souvent que le climat de la Russie s'adoucit. Étonnant pouvoir de la civilisation humaine dont les progrès changeraient jusqu'à la température du globe!… Quoi qu'il en soit des hivers de Moscou et de Pétersbourg, je connais peu de climat plus désagréable que celui de ces deux villes pendant l'été. C'est la belle saison qui est le vilain temps des pays du Nord.
La première chose qui m'a frappé dans les rues de Moscou, c'est une population qui paraissait plus vive dans ses allures, plus franche dans sa gaieté que celle de Pétersbourg: on respire ici un air de liberté inconnu dans le reste de l'Empire; c'est ce qui m'explique la secrète aversion des souverains pour cette ville qu'ils flattent, qu'ils redoutent et qu'ils fuient.
L'Empereur Nicolas qui est bon Russe l'aime beaucoup, dit-il: néanmoins je ne vois pas qu'il l'habite plus souvent que n'ont fait ses prédécesseurs qui la détestaient.
Ce soir on avait illuminé quelques rues, mais mesquinement et par un assez petit nombre de lampions dont quelques-uns n'étaient que posés à terre. On a peine à s'expliquer le goût des Russes pour les illuminations, quand on pense que pendant la courte saison où l'on peut jouir de ce genre de décoration, il n'y a presque pas de nuit sous les latitudes de Moscou, et surtout de Saint-Pétersbourg.
En rentrant chez moi, j'ai demandé à quelle occasion se faisaient ces modestes démonstrations de joie. On m'a répondu qu'on illuminait pour célébrer les anniversaires de la naissance ou du baptême de toutes les personnes de la famille Impériale; ce sont des réjouissances permanentes. Il y a chaque année tant de fêtes de ce genre en Russie, qu'elles passent à peu près inaperçues. Cette indifférence m'a prouvé que la peur a ses imprudences, et qu'elle ne sait pas toujours si bien flatter qu'elle le voudrait. Il n'y a de flatteur habile que l'amour, parce que ses louanges, même les plus exagérées, sont sincères. Voilà une vérité que la conscience dit… inutilement, aux despotes.
L'inutilité de la conscience dans les affaires humaines, dans les plus grandes comme dans les moindres, est à mes yeux le plus étonnant mystère de ce monde, car il me prouve l'existence de l'autre. Dieu ne fait rien sans but; donc puisqu'il a donné la conscience à tous les hommes et que cette lumière intérieure ne sert à rien sur la terre, il faut qu'elle ait sa destination quelque part: les injustices de ce monde ont pour excuses nos passions: l'inflexible justice de l'autre aura pour avocat notre conscience.
J'ai suivi lentement des promeneurs désoeuvrés et après avoir descendu et remonté plusieurs pentes à la suite d'un flot d'oisifs que je prenais machinalement pour guides, je suis arrivé vers le centre de la ville, sur une place vague où commence une allée de jardin; cette promenade me parut très-brillante: on entendait de la musique lointaine, on voyait scintiller des lumières nombreuses, plusieurs cafés ouverts rappelaient l'Europe; mais je ne pouvais m'intéresser à ces plaisirs: j'étais sous les murs du Kremlin; montagne colossale élevée pour la tyrannie, par les bras des esclaves. On a fait pour la ville moderne une promenade publique, une espèce de jardin planté à l'anglaise autour des murs de cette ancienne forteresse de Moscou.
Savez-vous ce que c'est que les murs du Kremlin? ce mot de murs vous donne l'idée d'une chose trop ordinaire, trop mesquine, il vous trompe; les murailles du Kremlin: c'est une chaîne de montagnes… Cette citadelle bâtie aux confins de l'Europe et de l'Asie est aux remparts ordinaires ce que les Alpes sont à nos collines: le Kremlin est le mont Blanc des forteresses. Si le géant qu'on appelle l'Empire russe avait un coeur, je dirais que le Kremlin est le coeur de ce monstre: il en est la tête…
Je voudrais pouvoir vous donner l'idée de cette masse de pierres qui se dessinait en gradins dans le ciel: singulière contradiction!!.. cet asile du despotisme s'éleva au nom de la liberté, car le Kremlin fut un rempart opposé aux Calmoucks par les Russes: ses murailles à deux fins ont favorisé l'indépendance de l'État et servi la tyrannie du souverain. Elles suivent avec hardiesse les profondes sinuosités du terrain; lorsque les pentes du coteau deviennent trop rapides le rempart s'abaisse par escaliers; ces degrés qui montent entre le ciel et la terre sont énormes, c'est une échelle pour les géants qui vont faire la guerre aux dieux.
La ligne de cette première ceinture de constructions est coupée par des tours fantastiques si élevées, si fortes et d'une forme si bizarre qu'elles rappellent les pics de la Suisse avec leurs rocs de diverses figures et leurs glaciers de mille couleurs: l'obscurité, sans doute, contribuait à grandir les objets, à leur donner un dessin et des teintes hors de nature, je dis des teintes parce que la nuit a son coloris comme la gravure… J'ignore d'où venait le prestige dont je ressentais l'influence: mais ce que je sais c'est que je ne pouvais me défendre d'une secrète épouvante… et voir des messieurs et des dames vêtus à la parisienne, se promener aux pieds de ce palais fabuleux, c'est à croire qu'on rêve!… Je rêvais. Qu'aurait dit Ivan III, le restaurateur, on peut bien dire le fondateur du Kremlin, s'il eût pu apercevoir au pied de la forteresse sacrée ses vieux Moscovites rasés, frisés, en fracs, en pantalons blancs, en gants jaunes, nonchalamment assis au son des instruments et prenant des glaces bien sucrées devant un café bien illuminé? il aurait dit comme moi: c'est impossible!… et pourtant c'est ce qui se voit maintenant tous les soirs d'été à Moscou.
J'ai donc parcouru les jardins publics plantés sur les glacis de la vieille citadelle des Czars, j'ai vu des tours, puis d'autres tours, des étages, puis d'autres étages de murailles; et mes regards planaient sur une ville enchantée. C'est trop peu dire que de parler de féerie!… il faudrait l'éloquence de la jeunesse, que tout étonne et surprend, pour trouver des mots analogues à ces choses prodigieuses. Au-dessus d'une longue voûte que je venais de traverser, j'ai aperçu un chemin suspendu par lequel piétons et voitures entrent dans la sainte Cité. Ce spectacle me paraissait incompréhensible; rien que des tours, des portes, des terrasses élevées les unes sur les autres, en lignes contrariées; rien que des rampes rapides, que des arceaux qui servent à porter des routes par lesquelles on sort du Moscou d'aujourd'hui du Moscou vulgaire, pour entrer au Kremlin, au Moscou de l'histoire, au Moscou merveilleux. Ces aqueducs, sans eau, supportent encore d'autres étages d'édifices plus fantastiques; j'ai entrevu, appuyée sur un de ces passages suspendus, une tour basse et ronde, toute hérissée de créneaux en fer de lance: la blancheur éclatante de cet ornement singulier se détache sur un mur rouge de sang: contraste criant! et que l'obscurité toujours un peu transparente des nuits septentrionales ne m'empêchait pas de discerner. Cette tour était un géant qui dominait de toute sa tête le fort dont il paraissait le gardien. Quand je fus rassasié du plaisir de rêver tout éveillé, je tâchai de retrouver mon chemin pour rentrer chez moi, où je me suis mis à vous écrire: occupation peu propre à calmer mon agitation. Mais je suis trop fatigué, je ne puis me reposer; il faut de la force pour dormir.
Que ne voit-on pas la nuit au clair de lune en tournant au pied du Kremlin? là tout est surnaturel; on y croit aux spectres malgré soi: qui pourrait approcher sans une religieuse terreur de ce boulevard sacré dont une pierre détachée par Bonaparte a rebondi jusqu'à Sainte-Hélène pour écraser le triomphateur au milieu de l'Océan!… Pardon, je suis né du temps des phrases.
La plus nouvelle des nouvelles écoles achève de les bannir et de simplifier le langage d'après cette loi: que les peuples les plus dénués d'imagination sont ceux qui se défendent le plus soigneusement des écarts d'une faculté qu'ils n'ont pas. Je puis admirer le style puritain lorsqu'il est employé par des talents supérieurs et capables d'en racheter la monotonie: je ne saurais l'imiter.
Après avoir vu ce que j'ai vu ce soir, on ferait bien de s'en retourner tout droit dans son pays: l'émotion du voyage est épuisée.
LETTRE VINGT-CINQUIÈME.
Le Kremlin au grand jour.—Ses hôtes naturels.—Caractère de son architecture.—Sens symbolique.—Dimension des églises russes.—L'histoire des hommes employée comme un moyen de décrire les lieux.—L'influence d'Ivan IV.—Mot de Pierre Ier.—Patience coupable.—Les sujets d'Ivan IV et les Russes actuels.—Ivan IV comparé à tous les tyrans cités dans l'histoire.—Source où j'ai puisé les faits racontés.—Brochure du prince Wiasemski.—Pourquoi on doit se fier à Karamsin.
Moscou, ce 8 août 1839.
Une ophthalmie que j'ai gagnée entre Pétersbourg et Moscou m'inquiète et me fait souffrir. Malgré ce mal, j'ai voulu recommencer aujourd'hui ma promenade d'hier au soir, afin de comparer le Kremlin du grand jour avec le fantastique Kremlin de la nuit. L'ombre grandit, déplace toutes choses, mais le soleil rend aux objets leurs formes et leurs proportions.
À cette seconde épreuve, la forteresse des Czars m'a encore surpris. Le clair de lune agrandissait et faisait ressortir certaines masses de pierres, mais il m'en cachait d'autres, et tout en rectifiant quelques erreurs, en reconnaissant que je m'étais figuré trop de voûtes, trop de galeries couvertes, trop de chemins suspendus, de portiques et de souterrains, j'ai retrouvé assez de toutes ces choses pour justifier mon enthousiasme.
Il y a de tout au Kremlin: c'est un paysage de pierres.
La solidité de ses remparts surpasse la force des rochers qui les portent; le nombre et la forme de ses monuments est une merveille. Ce labyrinthe de palais, de musées, de donjons, d'églises, de cachots est effrayant comme l'architecture de Martin, c'est aussi grand et plus irrégulier que les compositions du peintre anglais. Des bruits mystérieux sortent du fond des souterrains; de telles demeures doivent être hantées par des esprits, elles ne peuvent convenir à des êtres semblables à nous. On y rêve aux scènes les plus étonnantes; et l'on frémit quand on se souvient que ces scènes ne sont point de pure invention. Là les bruits qu'on entend semblent sortir du tombeau; on y croit à tout, hors à ce qui est naturel.
Persuadez-vous bien que la citadelle de Moscou n'est nullement ce qu'on dit qu'elle est. Ce n'est pas un palais, ce n'est pas un sanctuaire national où se conservent les trésors historiques de l'Empire; ce n'est pas le boulevard de la Russie, l'asile révéré où dorment les saints, protecteurs de la patrie: c'est moins et c'est plus que tout cela; c'est tout simplement la prison des spectres.
Ce matin, marchant toujours sans guide, je suis arrivé jusqu'au milieu même du Kremlin, et j'ai pénétré seul dans l'intérieur de quelques-unes des églises qui font l'ornement de cette cité pieuse, aussi vénérée par les Russes pour ses reliques que pour les richesses mondaines et les glorieux trophées qu'elle renferme. Je suis trop agité en cet instant pour vous décrire les lieux avec détail; plus tard je ferai une visite méthodique au trésor, et vous saurez ce que j'y aurai vu.
Le Kremlin sur sa colline m'est apparu de loin comme une ville princière, bâtie au milieu de la ville populaire. Ce tyrannique château, cet orgueilleux monceau de pierres domine le séjour du commun des hommes de toute la hauteur de ses rochers, de ses murs et de ses campaniles, et contrairement à ce qui arrive aux monuments d'une dimension ordinaire, plus on approche de cette masse indestructible, et plus on est émerveillé. Tel que certains ossements d'animaux gigantesques, le Kremlin nous prouve l'histoire d'un monde dont nous ne pouvons nous empêcher de douter encore, même en en retrouvant les débris. À cette création prodigieuse, la force tient lieu de beauté, le caprice d'élégance; c'est le rêve d'un tyran, mais c'est puissant, c'est effrayant comme la pensée d'un homme qui commande à la pensée d'un peuple; il y a là quelque chose de disproportionné: je vois des moyens de défense qui supposent des guerres comme il ne s'en fait plus; cette architecture n'est pas en rapport avec les besoins de la civilisation moderne.
Héritage des temps fabuleux, où le mensonge était roi sans contrôle: geôle, palais, sanctuaire; boulevard contre l'étranger, bastille contre la nation, appui des tyrans, cachots des peuples: voilà le Kremlin!
Espèce d'Acropolis du Nord, de Panthéon barbare, ce sanctuaire national pourrait s'appeler l'Alcazar des Slaves.
Tel fut donc le séjour de prédilection des vieux princes moscovites, et pourtant ces redoutables murailles ne suffirent pas encore à calmer l'épouvante d'Ivan IV.
La peur d'un homme tout-puissant est ce qu'il y a de plus terrible en ce monde, aussi n'approche-t-on du Kremlin qu'en frémissant.
Des tours de toutes les formes: rondes, carrées, à flèches aiguës, des beffrois, des donjons, des tourelles, des vedettes, des guérites sur des minarets, des clochers de toutes les hauteurs, différant de couleurs, de style et de destination; des palais, des dômes, des vigies, des murs crénelés, percés; des meurtrières, des mâchicoulis, des remparts, des fortifications de toutes sortes, des fantaisies bizarres, des inventions incompréhensibles, un kiosque à côté d'une cathédrale; tout annonce le désordre et la violence, tout trahit la continuelle surveillance nécessaire à la sûreté des êtres singuliers qui se condamnèrent à vivre dans ce monde surnaturel. Mais ces innombrables monuments d'orgueil, de caprice, de volupté, de gloire, de piété, malgré leur variété apparente n'expriment qu'une seule et même pensée qui domine ici partout: la guerre soutenue par la peur. Le Kremlin est sans contredit l'oeuvre d'un être surhumain, mais d'un être malfaisant. La gloire dans l'esclavage, telle est l'allégorie figurée par ce monument satanique, aussi extraordinaire en architecture que les visions de saint Jean sont extraordinaires en poésie: c'est l'habitation qui convient aux personnages de l'Apocalypse.
En vain chaque tourelle a son caractère et son usage particulier, toutes ont la même signification: la terreur armée!
Les unes ressemblent à des bonnets de prêtres, d'autres à la gueule d'un dragon, d'autres à des glaives renversés: la garde en bas, la pointe en haut: d'autres rappellent la forme et jusqu'à la couleur de certains fruits exotiques: d'autres encore ont la figure d'une coiffure de Czars pointue et ornée de pierreries comme celle du doge de Venise: d'autres enfin sont de simples couronnes, et toutes ces espèces de tours revêtues de tuiles vernissées; toutes ces coupoles métalliques, tous ces dômes émaillés, dorés, azurés, argentés brillent au soleil comme des émaux sur une étagère, ou plutôt comme les stalactites colossales des mines de sel qu'on voit aux environs de Cracovie. Ces énormes piliers, ces flèches de diverses formes, pyramidales, rondes, pointues, mais rappelant toujours un peu la figure humaine, dominent la ville et le pays.
À les voir de loin briller dans le ciel, on dirait d'une réunion de potentats richement vêtus et décorés des insignes de leur dignité: c'est une assemblée d'ancêtres, un conseil de Rois siégeant sur des tombeaux; ce sont des spectres qui veillent sur le faîte d'un palais.
Habiter le Kremlin ce n'est pas vivre, c'est se défendre; l'oppression crée la révolte, la révolte nécessite les précautions; les précautions accroissent le danger, et de cette longue suite d'actions et de réactions naît un monstre, le despotisme qui s'est bâti une maison à Moscou: le Kremlin! voilà tout. Les géants du monde antédiluvien s'ils revenaient sur terre visiter leurs faibles successeurs, pourraient encore se loger là.
Tout a un sens symbolique, volontaire ou non, dans l'architecture du Kremlin; mais ce qui reste de réel quand vous avez surmonté votre première épouvante pour pénétrer au sein de ces sauvages magnificences, c'est un amas de cachots pompeusement surnommés palais et cathédrales. Les Russes ont beau faire, ils ne sortent pas de prison.
Leur climat lui-même est complice de la tyrannie. Le froid de ce pays ne permet pas d'y construire de vastes églises, où les fidèles seraient gelés pendant la prière; ici l'esprit n'est point élevé au ciel par la pompe de l'architecture religieuse; sous cette zone, l'homme ne peut bâtir au bon Dieu que des donjons obscurs. Les sombres cathédrales du Kremlin, avec leurs voûtes étroites et leurs épaisses murailles ressemblent à des caves, ce sont des prisons peintes comme les palais sont des geôles dorées.
Des merveilles de cette effrayante architecture il faut dire ce que les voyageurs disent de l'intérieur des Alpes: ce sont de belles horreurs.
Suite de la lettre vingt-cinquième.
Le même jour, au soir.
Mon oeil s'enflamme de plus en plus: je viens de faire appeler un médecin qui m'a condamné à rester trois jours dans ma chambre avec un bandeau. Heureusement que l'un de mes yeux me reste; je puis m'occuper.
J'ai le projet d'employer ces trois jours de loisir forcé à terminer un travail commencé pour vous à Pétersbourg et interrompu par les agitations de la vie que je menais dans cette ville. C'est l'aperçu du règne d'Ivan IV, le tyran par excellence, et l'âme du Kremlin. Ce n'est pas qu'il ait bâti cette forteresse, mais il y est né, il y est mort, il y revient, son esprit y demeure.
Le plan en fut conçu et exécuté par son aïeul Ivan III et par des hommes de cette trempe; et je veux me servir de ces figures colossales comme de miroirs pour vous représenter le Kremlin, qu'il me faut, je le sens, renoncer à vous peindre tout simplement; car ici mes paroles ne vont pas aux choses. D'ailleurs cette manière détournée de compléter une description me paraît neuve, et je la crois sûre; aussi bien j'ai fait jusqu'à présent ce qui dépendait de moi pour vous donner l'idée du lieu en lui-même, il faut maintenant vous faire l'histoire des hommes qui l'habitèrent.
Si de l'arrangement d'une maison nous déduisons le caractère de la personne qui l'habite, ne pouvons-nous pas, par une opération d'esprit analogue, nous figurer l'aspect des édifices d'après les hommes pour lesquels ils furent construits? Nos passions, nos habitudes, notre génie sont bien assez puissants pour se graver ineffaçablement jusque sur les pierres de nos demeures.
Certes, s'il existe un monument auquel puisse s'appliquer ce procédé de l'imagination, c'est le Kremlin…
On voit là l'Europe et l'Asie en présence, et le génie des Grecs du
Bas-Empire les unit.
À tout prendre, soit que l'on considère cette forteresse sous le rapport purement historique, soit qu'on la contemple du point de vue poétique et pittoresque, c'est le monument le plus national de la Russie, et, par conséquent, le plus intéressant pour les Russes comme pour les étrangers.
Je vous l'ai dit, Ivan IV n'a point bâti le Kremlin: ce sanctuaire du despotisme fut reconstruit en pierre sous Ivan III, en 1485, par deux architectes italiens, Marco et Pietro Antonio, appelés à Moscou par le Grand Prince[27], qui voulait relever les remparts naguère de bois de la forteresse fondée plus anciennement sous Dmitri Donskoï.
Mais si ce palais n'est pas l'oeuvre d'Ivan IV, il est sa pensée. C'est par esprit de prophétie que ce grand Roi a élevé le palais du tyran son petit-fils. Il y a eu des architectes italiens partout: nulle part ces hommes n'ont rien produit qui ressemble à l'oeuvre accomplie par eux à Moscou. J'ajoute qu'il y a eu ailleurs des souverains absolus, injustes, arbitraires, bizarres, et que pourtant le règne d'aucun de ces monstres ne ressemble au règne d'Ivan IV: la même graine germant sous des zones et dans des terrains différents produit des plantes du même genre, mais de dimensions et d'aspects divers. La terre ne verra pas deux chefs-d'oeuvre du despotisme pareils au Kremlin, ni deux nations aussi superstitieusement patientes que le fut la nation moscovite sous le règne fabuleux de son tyran.
Les suites s'en font encore sentir de nos jours. Si vous m'aviez accompagné dans ce voyage, vous découvririez, avec moi, au fond de l'âme du peuple russe les inévitables ravages du pouvoir arbitraire poussé à ses dernières conséquences; d'abord c'est une indifférence sauvage pour la sainteté de la parole, pour la vérité des sentiments, pour la justice des actes; puis c'est le mensonge triomphant, le manque de probité, la mauvaise foi, la fraude sous toutes les formes; en un mot, le sens moral est émoussé.
Il me semble voir une procession de vices sortir par toutes les portes du Kremlin pour inonder la Russie.
Pierre Ier disait qu'il faudrait trois juifs pour tromper un Russe; nous qui ne sommes pas obligés de ménager nos termes comme un Empereur, nous traduisons ce mot ainsi: «Un Russe à lui seul attraperait trois juifs.»
D'autres nations ont supporté l'oppression, la nation russe l'a aimée; elle l'aime encore. Ce fanatisme d'obéissance n'est-il pas caractéristique? Ici, toutefois, on ne peut nier que cette manie populaire ne devienne, par exception, le principe d'actions sublimes. Dans ce pays inhumain, si la société a dénaturé l'homme, elle ne l'a pas rapetissé: il n'est pas bon, mais il n'est pas mesquin: c'est aussi ce qu'on peut dire du Kremlin. Cela ne fait pas plaisir à regarder, mais cela fait peur. Ce n'est pas beau, c'est terrible, terrible comme le règne d'Ivan IV.
Un tel règne aveugle à jamais l'âme humaine chez la nation qui l'a subi patiemment jusqu'au bout: les derniers neveux de ces hommes, stigmatisés par les bourreaux, se ressentiront de la prévarication de leurs pères: le crime de lèse-humanité dégrade les peuples jusque dans leur postérité la plus reculée. Ce crime ne consiste pas seulement à exercer l'injustice, mais à la tolérer; un peuple qui, sous prétexte que l'obéissance est la première des vertus, lègue la tyrannie à ses neveux, méconnaît ses propres intérêts; il fait pis que cela, il manque à ses devoirs.
L'aveugle patience des sujets, leur silence, leur fidélité à des maîtres insensés sont de mauvaises vertus: la soumission n'est louable, la souveraineté vénérable qu'autant qu'elles deviennent des moyens d'assurer les droits de l'humanité. Quand le Roi les méconnaît, quand il oublie à quelles conditions il est permis à un homme de régner sur ses semblables, les citoyens ne relèvent plus que de Dieu, leur maître éternel, qui les délie du serment de fidélité au maître temporel.
Voilà des restrictions que les Russes n'ont jamais admises ni comprises; pourtant elles sont nécessaires au développement de la vraie civilisation; sans elles, il arriverait un moment où l'état social deviendrait plus nuisible qu'utile à l'humanité, et les sophistes auraient beau jeu pour renvoyer l'homme au fond des bois.
Cependant une telle doctrine, avec quelque modération qu'on l'expose et qu'on veuille la mettre en pratique, passe pour séditieuse à Pétersbourg, bien qu'elle ne soit que l'application des saintes Écritures. Donc, les Russes de nos jours sont les dignes enfants des sujets d'Ivan IV. C'est un des motifs qui me décident à vous faire le court résumé de ce règne.
En France j'avais oublié cette histoire; mais en Russie on est bien forcé de s'en retracer les affreux détails. Ce sera le sujet de ma prochaine lettre; ne craignez pas l'ennui: jamais récit ne fut plus intéressant, ou du moins plus curieux.
Cet insensé a, pour ainsi dire, dépassé les limites de la sphère où la créature a reçu de Dieu, sous le nom de libre arbitre, la permission de faire du mal: jamais le bras de l'homme n'a porté si loin. La brutale férocité d'Ivan IV fait pâlir les Tibère, les Néron, les Caracalla, les Louis XI, les Pierre-le-Cruel, les Richard III, les Henri VIII, enfin tous les tyrans anciens et modernes avec leurs juges les plus incorruptibles: Tacite à leur tête.
Aussi, avant de vous retracer les détails de ces incroyables excès, je sens le besoin de protester de mon exactitude. Je ne citerai rien de mémoire; en commençant ce voyage, j'ai rempli ma voiture des livres qui m'étaient nécessaires, et la principale source où j'ai puisé, c'est Karamsin, auteur qui ne peut être récusé par les Russes, puisqu'on lui reproche d'avoir adouci plutôt qu'exagéré les faits défavorables à la renommée de sa nation. Une prudence excessive et qui va jusqu'à la partialité, tel est le défaut de cet auteur: en Russie le patriotisme est toujours entaché de complaisance. Tout écrivain russe est courtisan: Karamsin l'était: j'en trouve la preuve dans une petite brochure publiée par un autre courtisan, le prince Wiasemski: c'est la description de l'incendie du palais d'hiver à Pétersbourg, description qui est écrite tout à la louange du souverain, lequel cette fois a mérité les éloges qu'on lui adresse. On y trouve le passage suivant:
«Quelle est la noble famille de Russie qui n'ait aussi quelque glorieux souvenir à revendiquer dans ses murs[28]? Nos pères, nos ancêtres, toutes nos illustrations politiques, administratives, guerrières, y reçurent des mains du souverain, et au nom de la patrie, les témoignages éclatants dus à leurs travaux, à leurs services, à leur valeur. C'est ici que Lomonosloff, que Derjavine firent résonner leur lyre nationale, que Karamsin lut les pages de son histoire devant un auditoire auguste[29]. Ce palais était le palladium (sic) des souvenirs de toutes nos gloires; c'était le Kremlin de notre histoire moderne.» (Incendie du palais d'hiver à Saint-Pétersbourg, par le prince Wiasemski. Paris, G. A. Dentu, Palais-Royal, galerie vitrée, n° 13, page 11.)
On peut, on doit donc ajouter foi à Karamsin quand il raconte les monstruosités de la vie d'Ivan IV. J'affirme que tous les faits que vous lirez dans mon précis, se trouvent racontés avec plus de détails, par cet historien, dans son livre intitulé: Histoire de l'Empire de Russie, par M. de Karamsin, traduite par Jauffret et terminée par M. de Divoff, conseiller d'État actuel et chambellan de l'Empereur de Russie; onze volumes grand in-8°. Paris, à la galerie de Bossange père, libraire de S. A. R. Monseigneur le duc d'Orléans, rue de Richelieu, n°60, près de l'arcade Colbert, 1826.
LETTRE VINGT-SIXIÈME.
Histoire d'Ivan IV.—Citation de la brochure de M. de Tolstoï—Début du règne d'Ivan IV.—Effets de sa tyrannie sur les Russes.—Une des causes de sa cruauté.—Siége de Kazan.—Prise d'Astrakan.—Comment il traite ses anciens amis.—Souvenirs de son enfance.—Changement moral et physique.—Ses mariages.—Mensonge inhérent au despotisme.—Ses raffinements de cruauté.—Supplices ordonnés et surveillés par lui.—Sort de Novgorod.—Jusqu'où vont ses vengeances.—Horloges vivantes.—Ironie sanglante.—Abdication.—Ce que font les Russes à cette occasion.—Motif secret de la servilité des Russes.—Ivan reprend la couronne.—À quelle condition.—La Slobode Alexandrowsky.—L'opritchnina ou les élus.—Portrait d'Ivan IV par Karamsin.—Divers extraits du même écrivain.—Conséquences de l'opritchnina.—Lâcheté d'Ivan IV.—Sa conduite lors de l'incendie de Moscou.—Ce qu'il fait de la Livonie.—La Sibérie conquise.—Sympathie d'Ivan pour Élisabeth d'Angleterre.—Lettre d'Élisabeth à Ivan.—Projet de mariage avec Marie Hastings, parente de la reine d'Angleterre.—Travestissement d'Ivan et de ses compagnons de débauche.—Explication de la servilité des sujets d'Ivan.—Résignation religieuse.—Église russe enchaînée.—Quelle est la seule Église indépendante.—Le prêtre russe.—Sort qui attend toute Église schismatique.—Le prêtre catholique.—Autres extraits de Karamsin.—Trait de férocité du grand-duc Constantin.—Ressemblance des Russes actuels avec leurs ancêtres.—Encore une citation de Karamsin: l'ambassadeur et le supplicié.—Correspondance du Czar avec Griasnoï.—La Livonie cédée par Ivan à Batori.—Conséquence de cette trahison.—Mort du Czarewitch, le fils du Czar.—Tragédie.—Vocation divine.—Puissance de l'âme humaine.—Mort d'Ivan IV.—Son dernier crime.—APPENDICE.—Le Kremlin.—Karamsin.—Nouveaux extraits.—Excuses au despotisme.—Ce que les Russes devraient penser et dire de Karamsin.—Ce que signifie le besoin de justice qui est dans le coeur de l'homme.—Spiritualisme chrétien.—Souvenir que le peuple russe conserve d'Ivan IV.—Portrait d'Ivan III par Karamsin.—Ressemblance de Pierre-le-Grand avec les Ivan.—Extraits de M. de Ségur.—Conduite du Czar Pierre Ier envers son fils.—Supplice de Glébof.—Mort d'Alexis, fils du Czar Pierre.
Moscou, ce 11 août 1839.
Si vous n'avez pas fait une étude particulière des annales de la Russie, le travail que vous allez lire vous paraîtra le résultat d'une combinaison monstrueuse: et pourtant ce n'est que le résumé de faits authentiques.
Mais tout cet amas d'abominations attestées par l'histoire et qu'on lit comme des fables n'est pas ce qui donne le plus à penser lorsqu'on se retrace le long règne d'Ivan IV. Non, un problème tout à fait insoluble pour le philosophe, un éternel sujet de surprise, et de redoutables méditations, c'est l'effet produit par cette tyrannie sans seconde sur la nation qu'elle a décimée; non-seulement elle ne révolte pas les populations, elle les attache. Cette circonstance me paraît jeter un jour nouveau sur les mystères du coeur humain.
Ivan IV, encore enfant, monte sur le trône en 1533; couronné à 17 ans, le 16 janvier 1546, il est mort dans son lit au Kremlin, après un règne de 51 ans, le 18 janvier 1584, à 64 ans, et il a été pleuré par sa nation tout entière, sans excepter les enfants de ses victimes. On ne sait si les mères moscovites l'ont pleuré; c'est ce dont il est permis de douter, grâce au silence des annalistes sur ce point.
Sous les mauvais régimes, les femmes se dénaturent moins complétement que les hommes; ceux-ci participant seuls aux actes du gouvernement, il arrive nécessairement que les préjugés sociaux en circulation dans chaque siècle et dans chaque pays ont prise sur eux plus que sur elles. Quoi qu'il en soit, il faut bien le dire, ce règne monstrueux a fasciné la Russie au point de lui faire trouver jusque dans le pouvoir effronté des princes qui la gouvernent, un objet d'admiration; l'obéissance politique est devenue pour les Russes un culte, une religion[30]. Ce n'est que chez ce peuple, du moins je le crois, qu'on a vu les martyrs en adoration devant les bourreaux!… Rome est-elle tombée aux pieds de Tibère et de Néron pour les supplier de ne point abdiquer le pouvoir absolu et de continuer à la brûler, à la piller, à se baigner tranquillement dans son sang, à déshonorer ses enfants? C'est ce que vous verrez faire aux Moscovites au milieu du règne et au plus fort de la tyrannie d'Ivan IV.
Il voudra se retirer; mais les Russes luttant de ruse avec leur maître, le supplieront de continuer à les gouverner selon son humeur. Ainsi justifié, ainsi garanti, le tyran recommencera le cours de ses exécutions. Pour lui, régner c'est tuer, il tue par peur et par devoir, et cette trop simple charte est confirmée par l'assentiment de la Russie tout entière; et par les regrets et les pleurs de la nation à la mort du tyran!!!… Ivan, lorsqu'il se décide comme Néron à secouer le joug de la gloire et de la vertu pour régner uniquement par la terreur, ne se borne pas à des recherches de cruauté inconnues avant et après lui, il accable encore d'invectives les malheureux objets de ses fureurs; il est ingénieux, il est comique dans l'atrocité: l'horrible et le burlesque récréent à la fois son esprit satirique et impitoyable. Il perce les coeurs par des paroles sarcastiques en même temps qu'il déchire lui-même les corps, et dans l'oeuvre infernale accomplie par lui contre ses semblables que son orgueil inquiet prend pour autant d'ennemis, le raffinement des paroles surpasse la barbarie des actes.
Ceci ne veut pas dire qu'il n'ait point renchéri en fait de supplices sur toutes les manières inventées avant lui de faire souffrir les corps et de prolonger la douleur; son gouvernement est le règne de la torture.
L'imagination refuse de croire à la durée d'un tel phénomène moral et politique. Je viens de le dire, et il est à propos de le répéter: Ivan IV commence, comme le fils d'Agrippine, par la vertu et par ce qui commande plus encore peut-être l'amour d'une nation ambitieuse et vaine: par les conquêtes. À cette époque de sa vie, faisant taire les appétits grossiers et les terreurs brutales qu'il avait manifestés dès son enfance, il se soumet à la direction d'amis sages et sévères.
De pieux conseillers, de prudents directeurs font du début de ce règne une des époques les plus brillantes et les plus heureuses des annales moscovites; mais le début fut court auprès du reste et la métamorphose prompte, terrible et complète.
Kazan, ce redoutable boulevard de l'islamisme en Asie tombe en 1552, après un siége mémorable, sous les coups du jeune Czar; l'énergie que ce prince déploie paraît surprenante même aux yeux d'hommes à demi barbares. Il défend ses plans de campagne avec une opiniâtreté de courage et une sagacité d'esprit qui terrasse les plus vieux capitaines et finit par commander leur admiration.
À son début dans la carrière des armes, l'audace de ses entreprises eût fait paraître pusillanime tout courage prudent, mais bientôt vous le verrez aussi lâche, aussi rampant qu'il fut téméraire; il devient pusillanime en même temps que cruel: c'est que chez lui comme chez presque tous les monstres, la cruauté avait sa principale racine dans la peur. Il s'est souvenu toute sa vie de ce qu'il a souffert dans son enfance: le despotisme des boyards, leurs dissensions avaient menacé ses jours à l'époque où la force lui manquait pour les défendre: on dirait que la virilité ne lui apporta d'autre désir que celui de se venger de l'imbécillité du premier âge.
Mais s'il y a un fait profondément moral dans l'histoire de la terrible vie de cet homme, c'est qu'il perd l'audace en perdant la vertu.
Serait-il vrai que Dieu, lorsqu'il fit le coeur de l'homme, lui eût dit:
Tu ne seras brave qu'autant que tu seras humain?
S'il en était ainsi et si de trop nombreux et de trop célèbres exemples ne démentaient cette règle désirable, la foi nous deviendrait trop facile: nous verrions Dieu face à face dans les destinées de ses créatures les mieux douées, comme nous le voyons à découvert dans la vie d'un Ivan IV. Dieu soit loué, ce prince dont l'histoire ainsi que le caractère contrastent d'une manière frappante avec les autres caractères, se montre courageux comme un lion tant qu'il est généreux, il devient poltron comme un esclave dès qu'il est sans pitié. Cette leçon, bien qu'elle fasse exception dans les annales du genre humain, me paraît précieuse et consolante; et je me félicite de la recueillir au fond de cette épouvantable histoire.
Grâce à la persévérance du jeune héros, blâmée alors par tout son conseil, Astrakan subit le sort de Kazan. La Russie, délivrée du voisinage de ses anciens maîtres, les Tatars, jette des cris d'allégresse; mais ce peuple de subalternes, qui ne sait échapper à un joug que pour passer sous un autre, idolâtre son jeune souverain avec l'orgueil et la timidité de l'affranchi.
Le Czar fatigué se repose et s'arrête au milieu de sa gloire, il s'ennuie de ses vertus bénies, il succombe sous le poids des lauriers et des palmes, et renonce pour jamais à poursuivre sa sainte carrière. Il aime mieux se méfier de tous et punir ses amis de la peur qu'ils lui inspirent, que d'écouter de sages conseils. Mais sa folie est dans le coeur; elle ne gagne pas la tête. Car, au milieu des actions les plus déraisonnables, ses discours sont pleins de sens, ses lettres de logique; leur style incisif peint la malignité de son âme, mais il fait honneur à la pénétration, à la lucidité de son esprit.
Ses anciens conseillers sont les premiers en butte à ses coups; ils lui apparaissent comme des traîtres, ou, ce qui est synonyme à ses yeux, comme des maîtres. Il condamne à l'exil, à la mort ces criminels de lèse-autocratie, qui s'avisèrent pendant longtemps de se croire plus sages que leur maître; et l'arrêt paraît équitable aux yeux de la nation. C'était aux avis de ces hommes incorruptibles qu'il avait dû sa gloire; il ne peut supporter le poids de la reconnaissance qu'il leur doit, et de peur de leur paraître ingrat, il les tue… Une fureur sauvage se réveille alors en lui; le souvenir toujours présent des dissensions et des violences des grands qui se disputèrent la garde de son berceau, lui montre partout des traîtres et des conspirateurs.
L'idolâtrie de lui-même, appliquée dans toutes ses conséquences au gouvernement de l'État, tel est le code des justices du Czar, confirmé par l'assentiment de la Russie entière. Malgré ses forfaits, Ivan IV est à Moscou l'élu de la nation; ailleurs on l'eût regardé comme un monstre vomi par l'enfer. Las de mentir, il pousse le cynisme de la tyrannie au point de se dispenser de la dissimulation, de cette précaution des tyrans vulgaires. Il se montre simplement féroce; et pour n'avoir plus à rougir des vertus des autres, il abandonne les derniers de ses austères amis aux vengeances de favoris plus indulgents.
Alors s'établit entre le Czar et ses satellites une émulation de crime qui fait frémir; et… (ici Dieu se dévoile encore dans cette histoire presque surnaturelle) de même que sa vie morale se partage en deux époques, son aspect physique change avant l'âge: beau dans sa première jeunesse, il devient hideux quand il est criminel.
Il perd une épouse accomplie; il en reprend une autre aussi sanguinaire que lui; celle-ci meurt encore. Il se remarie au grand scandale de l'Église grecque, qui ne permet pas les troisièmes noces; il se remarie ainsi, cinq, six et sept fois!!!… On ignore le nombre exact de ses mariages. Il répudie, il tue, il oublie ses femmes, aucune ne résiste longtemps à ses caresses ni à ses fureurs; et malgré son indifférence affichée pour les objets de ses anciennes amours, il s'applique à venger leur mort avec une rage scrupuleuse, qui à chaque veuvage du souverain, répand l'épouvante dans l'Empire. Cependant, le plus souvent, cette mort qui servait de prétexte à tant d'exécutions, avait été causée ou commandée par le Czar lui-même. Ses deuils ne sont pour lui qu'une occasion de verser du sang et de faire pleurer les autres.
Il fait dire en tous lieux que la pieuse Czarine, que la belle Czarine, que l'infortunée Czarine a été empoisonnée par les ministres, par les conseillers du Czar, ou par les boyards dont il veut se défaire.
Ne le voyez-vous pas, c'est en vain qu'il a voulu jeter le masque; il ment par habitude, si ce n'est par nécessité, tant le mensonge est inhérent à la tyrannie! C'est l'aliment des âmes qui se dégradent et des gouvernements dont on outre le principe; comme la vérité est la nourriture des âmes qui se régénèrent et des sociétés raisonnablement organisées.
Les calomnies d'Ivan IV sont toujours prouvées d'avance; quiconque est atteint du venin de sa parole succombe, les cadavres s'amoncellent autour de lui; mais la mort est le moindre des maux dont il accable les condamnés. Sa cruauté approfondie a découvert l'art de leur faire désirer longtemps le dernier coup. Expert dans les tortures, il jouit de la douleur de ses victimes, il la prolonge avec une infernale adresse, et dans sa cruelle sollicitude, il aime leur supplice et craint leur fin autant qu'elles la souhaitent. La mort est le seul bien qu'il accorde à ses sujets.
Il faut cependant vous décrire, une fois pour toutes, quelques-uns des raffinements de cruauté inventés par lui contre les soi-disant coupables qu'il veut punir[33]: il les fait bouillir par parties, tandis qu'on les arrose d'eau glacée sur le reste du corps: il les fait écorcher vifs en sa présence; puis il fait lacérer par lanières leurs chairs mises à nu et palpitantes; cependant ses yeux se repaissent de leur sang, de leurs convulsions; ses oreilles de leurs cris: quelquefois il les achève de sa main à coups de poignard mais le plus souvent, se reprochant cet acte de clémence comme une faiblesse, il ménage aussi longtemps que possible le coeur et la tête, pour faire durer le supplice; il ordonne qu'on dépèce les membres, mais avec art et sans attaquer le tronc; puis il fait jeter un à un ces tronçons vivants à des bêtes affamées et avides de cette misérable chair dont elles s'arrachent les affreux lambeaux, en présence des victimes à demi hachées.