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La tentatrice

Chapter 10: VIII
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About This Book

The narrative follows a struggling marquis whose wife's lavish Parisian life deepens their debts while his mother in Tuscany sells family heirlooms to preserve the family honor, juxtaposing urban spectacle with rural decay. Social gatherings reveal a cast of faded aristocrats and eccentric personalities, among them a corpulent Russian countess given to sentimental verse. Interwoven are scenes drawn from the author's South American experiences that depict land-clearing, frontier hardship, and the harsh labor of settlement. Recurring concerns include social decline, the cost of appearances, familial obligation, and the collision between inherited prestige and emerging, unforgiving realities.

Une douzaine de flacons de «Jardin enchanté».

Une douzaine de flacons de «Nymphes et Ondines».

Six douzaines de boîtes de savon «Clair de lune».

Le contremaître poursuivit la lecture des divers feuillets du carnet. Il commençait à comprendre et son étonnement allait croissant. C’était pour cela qu’on l’envoyait à Buenos-Ayres, avec ordre de revenir sans délai!

Padre san Francisco! murmura-t-il, tout ça pour une seule femme? Il y a de quoi servir tout le harem du Grand Turc.

Mais comme, au fond, un voyage à Buenos-Ayres, même ainsi écourté, ne lui déplaisait pas, il monta joyeusement à cheval et piqua des deux dans la direction de la gare.

De tous les personnages qui venaient rendre visite à la marquise de Torrebianca, Moreno était en apparence le plus calme. Ses travaux administratifs ne l’occupaient guère qu’un jour par semaine; le reste du temps, il lisait dans la baraque où il avait installé son bureau. Il lisait avec avidité, sans jamais se lasser, et il était fort capable de dévorer un roman, parfois deux, en un jour. Il avait une vieille passion pour les récits romanesques; mais dans les longues heures de solitude à la Presa, elle s’était encore exacerbée. Pendant que chacun travaillait aux environs du village, il restait seul dans son rudimentaire cabinet.

Or, depuis l’arrivée du marquis de Torrebianca, ses goûts littéraires, un peu imprécis jusqu’alors, s’étaient affirmés et nettement définis: il aima par dessus tout les récits qui se déroulaient dans un milieu aristocratique et dont les héros étaient des gens «du grand monde».

Il pouvait maintenant vérifier l’exactitude de ces récits, puisqu’il fréquentait des représentants de la plus haute société parisienne.

Parfois, il suspendait sa lecture et ses yeux extasiés contemplaient le plafond. L’ambition chantait un hymne sous son crâne: «Oh! être un héros de roman! être aimé d’une grande dame!»

Un soir, Moreno vit arriver à l’improviste l’ingénieur Canterac à cheval. C’était l’heure où d’ordinaire il surveillait les travaux du barrage. Seul un événement important pouvait expliquer l’arrivée du capitaine.

Le cavalier s’approcha de la fenêtre où l’Espagnol lisait et lui tendit la main en se penchant sur sa monture. Sans préambules inutiles, il dit avec une brièveté toute militaire:

—J’ai tenu à vous voir avant le départ du courrier. Je veux faire un cadeau à la marquise. La malheureuse manque de tout dans ce désert et vous vous souvenez, sans doute, que tout dernièrement elle nous confiait son ennui de ne pas avoir ici les parfums qu’elle employait à Paris.

Et l’ingénieur sortit de sa poche divers feuillets de papier qu’il tendit à Moreno.

—J’ai tiré cela de tous les catalogues de Buenos-Ayres que le patron du bar a pu me procurer. Il a bien tardé à me les donner; j’aurais voulu les avoir il y a trois jours pour profiter d’un autre train, mais enfin... Vous avez je crois beaucoup d’amis à Buenos-Ayres; écrivez donc qu’on vous envoie tous ces objets, vous en retiendrez le prix sur mon traitement de ce mois.

Moreno accepta et prit les papiers.

—Je pense, continua l’ingénieur, que cet insupportable Pirovani n’aura pas pris les devants.

Il s’éloigna vers les chantiers et Moreno examina les feuillets. Ses yeux dilatés de stupeur prirent à peu près la forme circulaire des lunettes d’écaille qui les protégeaient.

C’était une très longue liste, non seulement de parfums et de savons, mais d’objets de toilette de toute espèce. Le capitaine avait foncé dans les pages des catalogues comme dans une terre nouvellement découverte; il n’avait rien laissé derrière lui.

—Il y en a bien pour mille pesos, se dit l’employé, et il n’en touche que six cents par mois.

Son austérité d’homme de chiffres méthodique et prudent s’insurgeait contre ce défaut d’équilibre entre les recettes et les dépenses. Mais il finit par sourire et par trouver naturelle cette folie. La marquise était si intéressante! Et puis, une femme de ce rang pouvait-elle en vérité subir les mêmes privations qu’une femme du commun?

Jusqu’au soir, Moreno fut agité et pensif. A plusieurs reprises, il tenta de continuer la lecture de son roman; mais le livre retombait toujours sur la table couverte de papiers administratifs. Il prit enfin une feuille de papier à lettre et, le sourcil froncé, avec l’expression craintive d’un enfant qui a peur d’être pris en flagrant délit de mensonge, il se mit à écrire:

«Ma brunette jolie, envoie-moi le plus tôt possible l’habit de cérémonie que j’avais fait faire à l’occasion de notre mariage. Notre existence a complètement changé! Nous recevons fréquemment la visite de très grands personnages; nous avons beaucoup de fêtes et je suis obligé de me tenir aussi bien que tout le monde. Cela peut me servir dans ma carrière», etc...

Moreno s’arrêta pour se gratter la tête avec le manche de son porte-plume. Puis il continua d’écrire avec, sur le visage, cette même expression enfantine d’inquiétude et de remords, jusqu’à la fin des quatre pages.

Tous les soirs, au cours de la réunion chez la marquise, Pirovani avait l’attitude soucieuse de l’homme qui veut parler et que l’émotion arrête. Au bout d’une semaine d’hésitations, il se décida à exprimer son désir et ce fut le soir même où l’employé de bureau comptait bien remporter le plus beau succès de sa vie.

Hélène portait une des robes décolletées qu’elle agrémentait ou dépouillait tous les jours de quelque ornement, pour leur donner, chaque fois, un air de nouveauté. L’ingénieur français et Torrebianca étaient en smoking et Pirovani portait encore son majestueux habit noir... Mais il n’était déjà plus seul à porter ce vêtement. Moreno s’était présenté le dernier avec l’habit expédié par sa femme, habit très modeste en vérité et visiblement défraîchi; mais habit enfin. Celui de l’entrepreneur n’était donc plus l’unique, son possesseur se montra fort irrité de ce contre-temps qui le confirma dans sa résolution de parler au plus tôt.

Watson et Robledo portaient des costumes sombres. Ils s’étaient vus contraints de changer de vêtements chaque soir, pour se mettre en harmonie avec le milieu d’absurde élégance suscité par Hélène. L’Américain était fatigué des travaux de la journée; il étouffa quelques bâillements et se leva pour se retirer dans sa chambre. Hélène, qui depuis quelque temps le regardait avec intérêt, ne cacha pas son dépit de le voir se lever, la saluer froidement et se retirer sans paraître attristé de se séparer d’elle.

A ce moment, Canterac était en conversation animée avec la marquise; Moreno causait avec Robledo. Pirovani ne voulut pas laisser passer l’occasion qui se présentait de dire à Hélène toute sa pensée.

—Je n’osais vous parler, madame la marquise; mais il faut que je me décide enfin... Vous vivez dans un cadre indigne de votre beauté et de votre élégance.

Il embrassait d’un regard méprisant la pièce et les meubles qui la garnissaient.

—Si vous le voulez, dès demain, vous pourrez vous installer dans ma maison; elle est à vous. Pour moi, je trouverai à me loger dans la baraque d’un de mes employés.

Hélène ne fut pas étonnée outre mesure. On eût dit qu’elle attendait depuis longtemps cette proposition qu’elle semblait avoir peu à peu suggérée à l’entrepreneur. Elle eut cependant un geste de refus tout en souriant à Pirovani, en le caressant des yeux. Elle parut enfin s’adoucir. Elle étudierait la proposition et consulterait son mari, avant de se décider.

Elle parla donc au marquis le jour suivant, pendant que Robledo et Watson surveillaient les travaux du fleuve. Torrebianca, malgré la soumission qu’il montrait devant tous les désirs de sa femme, fut scandalisé. Il ne pouvait accepter la générosité de Pirovani.

—Que vont penser les gens, en le voyant nous céder la maison dont il est si fier?

Il secouait énergiquement la tête. La pensée que ce compatriote vulgaire s’instituait son protecteur suscitait en son âme une révolte de caste. L’entrepreneur ne lui était pas antipathique; mais il ne pouvait admettre qu’il fût son égal.

Hélène, irritée par ce refus, se fâcha.

—Ton ami Robledo nous aide bien, et tu ne t’occupes pas de ce que peuvent en dire les gens... Est-il extraordinaire qu’un nouvel ami veuille nous prouver sa sympathie en nous cédant sa maison?

Torrebianca était si accoutumé à obéir à sa femme que ces quelques mots suffirent à briser sa résistance. Cependant, comme il protestait encore, Hélène ajouta pour le convaincre:

—Je comprendrais tes scrupules, si la maison nous était donnée; or, nous la louerons, je l’ai dit à Pirovani. Tu lui paieras le loyer quand l’entreprise dirigée par Robledo aura rétribué ton travail.

Le marquis, résigné, accepta tout. Il paraissait maintenant vieilli, découragé; une souffrance intime semblait le ronger.

—Fais comme tu voudras. Mon seul désir est de te voir heureuse.

Le lendemain, Hélène visita la maison de Pirovani pour la reconnaître en détail, avant de procéder à son installation.

L’entrepreneur la reçut au sommet du perron et l’accompagna dans les diverses pièces; il était pâle d’émotion en se voyant seul avec «madame la marquise». Pour agir déjà en maîtresse de maison, celle-ci fit changer quelques meubles de place. L’Italien loua fort le bon goût de la grande dame et de l’œil il faisait signe à sa gouvernante métisse de s’extasier aussi.

Ils arrivèrent dans la chambre à coucher de l’Italien qui allait être désormais celle d’Hélène. Sur tous les meubles s’entassaient des paquets enveloppés de papier fin, ficelés et cachetés, qui dégageaient un parfum agréable. L’entrepreneur les ouvrit un à un et mit à jour des douzaines de flacons d’odeurs, de boîtes de savons et quantité d’autres articles de toilette; c’était toute l’énorme commande faite à Buenos-Ayres.

L’éclat des flacons de cristal taillé, des écrins doublés de soie ou de peau, des étiquettes dorées caressait agréablement les yeux, tandis que l’odorat était heureusement chatouillé par des parfums qui semblaient émaner d’un jardin surnaturel.

Hélène marchait de surprise en surprise; elle finit par rire et par pousser des cris de joie, non sans ironie.

—Quelle générosité?... Il y a là de quoi ouvrir une boutique de parfumeur.

Pirovani pâlissait davantage; la solitude irritait son désir; il essaya d’approcher sa bouche de celle de la marquise pour la baiser. Mais elle attendait depuis longtemps l’attaque; elle n’eut pas de peine à la repousser en avançant énergiquement ses deux mains.

—Vous voulez donc me faire payer le loyer de votre maison, comme un vulgaire marchand. Dans ce cas, ce n’est plus un cadeau. Et moi qui vous croyais un gentleman!

Elle eut pitié de la confusion de l’Italien. Le malheureux avait peur de n’avoir pas agi avec tout le tact d’un homme du monde. Pour le consoler, elle lui effleura la bouche de sa main droite.

—Contentez-vous de ceci, dit-elle.

Pirovani couvrit cette main de tant de baisers enthousiastes qu’elle dut à la fin la retirer et l’inviter, en le menaçant du doigt, à demeurer prudent; puis elle continua de visiter la maison.

L’entrepreneur suivait tous ses pas; il semblait regretter son audace et aussi d’avoir si facilement obéi à cette femme.

Mais malgré tous ces sentiments opposés, il se rappelait le contact de cette main odorante et fine et il savourait son triomphe. Il persistait dans son opinion: «Oh! les grandes dames!... Il n’y a pas d’autres femmes au monde.»

VIII

L’aspect de la maison de Pirovani changea beaucoup après l’installation des Torrebianca.

A travers les vitres des fenêtres on apercevait maintenant d’élégants rideaux; on ne voyait plus, sur les galeries extérieures, des domestiques crasseuses procéder en plein air à certains soins de toilette. La présence de cette dame, si élégante et si belle, avait obligé les serviteurs à prendre plus de soin de leur personne. Pour la grosse Sébastienne elle-même c’était, comme disaient ses amies, «dimanche tous les jours».

Les habitants de la Presa eurent une surprise nouvelle, outre l’arrivée d’Hélène dans la maison de l’entrepreneur. Dans le salon de Pirovani il y avait un piano demi-queue; personne jusqu’alors ne l’avait ouvert.

L’Italien l’avait acheté à Buenos-Ayres pour rendre service à l’un de ses compatriotes, marchand d’instruments de musique. On lui avait dit, d’ailleurs, qu’il n’est pas de salon distingué sans un piano, mais un piano horizontal, au couvercle à demi soulevé.

Quand il avait fait l’emplette du précieux instrument, il croyait bien que jamais personne à la Presa ne l’utiliserait. Lorsque Hélène, qui ne cessait de fumer pendant les heures de solitude, était lasse de parcourir toutes les pièces, la cigarette aux lèvres, pour admirer l’élégance et le confort de sa nouvelle maison, elle ouvrait le piano et laissait courir ses doigts sur les touches. Pendant des heures entières elle répétait des romances de sa jeunesse, inconnues presque de la génération venue après elle, ou elle rejouait les airs qui étaient à la mode au moment où elle avait fui Paris.

Souvent, enthousiasmée par ces évocations du passé, elle éprouvait le besoin irrésistible d’allier sa voix à celle de l’instrument. En l’entendant chanter, Sébastienne et les autres servantes cessaient de travailler dans la cour; elles pénétraient lentement dans la maison, charmées comme les bêtes que subjuguèrent la voix et la lyre d’Orphée.

Une partie des habitants subissait aussi cette attraction. Lorsque, la nuit venue, les travailleurs avaient terminé leur repas, des enfants et des femmes se dirigeaient vers la maison de Pirovani et s’asseyaient sur le sol, à quelque distance, pour contempler les fenêtres où s’allumaient de faibles reflets rouges. Si des enfants turbulents commençaient à se poursuivre en jouant, leur mère leur imposait silence.

—Taisez-vous, polissons, la dame va chanter!

Elles frissonnaient d’une émotion religieuse quand montait la voix d’Hélène, soutenue par les accords du piano. A travers les cloisons de bois, la mélodie semblait venir d’un monde lointain pour enchanter cette multitude d’êtres naïfs qui depuis des années n’avaient entendu d’autre musique que le son des guitares du cabaret.

Quelques hommes, enflammés d’admiration et de désir, venaient grossir ce public fruste. Ils étaient restés indifférents devant la fille de Rojas l’estanciero, qu’ils trouvaient semblable à un garçon; mais ils s’enthousiasmaient en voyant passer à cheval, en costume d’amazone, la marquise de Torrebianca.

—Voilà une femme!... Regardez-moi si c’est arrondi! Et, en l’écoutant chanter, ils restaient hébétés, envahis d’une volupté délicieuse. Ils pensaient que seule une femme très belle pouvait chanter ainsi.

Une semaine après l’installation des Torrebianca dans leur nouvelle demeure, Sébastienne annonça à ses voisines que «madame» allait désormais recevoir chaque jour ses amis, comme les dames riches de Buenos-Ayres. Le soir, les commères de la Presa s’assemblèrent devant les fenêtres brillamment éclairées. Hélène, assise au piano, chantait des romances sentimentales, tandis que ses invités commençaient d’arriver.

D’abord se présentèrent l’ingénieur français et Moreno. Ce dernier, en habit sous son pardessus, avait cru devoir compléter son costume par un chapeau haut de forme. Il n’était pas, lui, comme Pirovani, qui portait un chapeau mou avec l’habit de soirée. «Madame la marquise», une femme du monde, avait certainement remarqué cette faute de goût.

Canterac s’arrêta, le pied sur la première marche de l’escalier, et dit à son compagnon:

—Je ne devrais pas entrer. C’est la maison de Pirovani, cet intrigant, que je déteste, mais je fâcherais la marquise si je n’assistais pas à la soirée.

Moreno était l’ami de tout le monde; il n’avait jamais détesté réellement personne; il crut devoir prendre la défense de l’absent.

—Je vous assure que l’Italien est un très brave homme; je suis certain qu’il vous aime beaucoup.

Mais Canterac refusait d’écouter toute parole conciliante.

—Il manque de tact; il est toujours en travers de mon chemin. Cela pourrait finir mal pour lui.

Ils entrèrent, et le marquis vint les recevoir. Ils passèrent au salon et s’arrêtèrent, immobiles, tandis qu’Hélène continuait de chanter, comme si elle n’eût pas remarqué leur entrée.

Deux autres invités, Robledo et Pirovani, se rencontrèrent devant la maison. L’Italien portait, par-dessus son habit, une pelisse neuve et s’était coiffé d’un haut de forme reluisant qu’il avait commandé par télégramme à Bahia Blanca, comme si un démon familier lui eût rapporté les malins propos de son ami Moreno.

Dans les groupes de curieux, que la nuit cachait à demi, on riait et on chuchotait. Les uns se moquaient du cylindre de soie brillante où l’entrepreneur avait fourré sa tête; d’autres l’admiraient, fiers qu’on trouvât dans leur désert de tels chapeaux.

—Je viens en visite chez moi, en somme, dit Pirovani, pour faire admirer sa générosité.

—Vous avez eu tort de céder votre maison, répondit simplement Robledo.

L’Italien prit un air de supériorité.

—Vous m’avouerez que la vôtre ne pouvait convenir à une aussi grande dame. Je n’ai pas d’instruction, mais je sais à quoi la politesse m’oblige; aussi...

Robledo haussa les épaules et continua sa marche, comme pour ne plus l’entendre. L’entrepreneur le suivit et, montrant une des fenêtres éclairées, il dit avec ferveur:

—Quelle voix d’ange! Quelle âme d’artiste!

Robledo eut un nouveau haussement d’épaules, et tous deux entrèrent dans la maison.

Au salon, ils s’arrêtèrent auprès des trois hommes qui écoutaient sans bouger; dès qu’Hélène eut lancé la dernière note de sa romance, l’Italien se mit à applaudir et à pousser des clameurs d’enthousiasme. Canterac et l’employé de bureau s’empressèrent alors d’exprimer aussi leur admiration, chacun à sa manière.

Dans la nouvelle maison, les réunions furent moins simples et moins austères que chez Robledo. Sébastienne, qui prisait par-dessus tout le maté, ce remède à toutes les maladies, ce nectar délicieux, dut servir, avec l’aide de deux petites métisses, des tasses d’eau chaude additionnée d’une chose appelée thé.

Hélène affectait de s’occuper de la bonne marche du service, pour évoluer parmi ces hommes qui la suivaient de leurs yeux avides, tandis que leurs mains tremblantes répandaient sur les soucoupes le contenu de leurs tasses. Ses trois admirateurs essayèrent à plusieurs reprises d’entrer en conversation avec elle; mais elle savait si bien les évincer, sans la moindre brusquerie, qu’ils finissaient par causer avec le marquis. Par contre, la marquise recherchait le seul homme qui n’eût pas essayé de lui parler. Elle réussit enfin, après diverses manœuvres, à s’asseoir à une extrémité du salon, près de Robledo.

—Il est certain que Watson n’a pas voulu venir, dit-elle à l’Espagnol. De plus en plus, je comprends que je ne lui suis pas sympathique... et à vous non plus.

Robledo eut un geste pour se défendre de cette accusation, mais il ne dit rien; elle insista, se prétendit victime de l’injuste antipathie des deux associés, et l’ingénieur finit par répondre:

—Nous sommes, Watson et moi, des amis de votre mari, et nous sommes effrayés de voir avec quelle légèreté vous laissez les gens qui viennent vous rendre visite concevoir des espoirs que je veux croire vains.

Hélène se mit à rire; les paroles de Robledo, prononcées d’un ton plein de gravité, semblaient l’amuser.

—Ne craignez rien, je ne suis pas née d’hier. Une femme qui connaît le monde comme je le connais n’ira pas se compromettre ni faire une folie pour ces hommes-là!

D’un regard ironique, elle enveloppa ses trois prétendants qui tenaient toujours compagnie au marquis.

—Je ne suppose rien, dit Robledo sans changer de ton. Je vois ce qui se passe; à Paris, j’ai vu aussi bien des choses... et l’avenir me fait peur.

Hélène, indécise, regarda son interlocuteur. Elle ne savait si elle devait rire encore ou se fâcher. Elle parla, enfin, avec l’accent d’une personne qu’on vient d’offenser.

—Je ne suis, je crois, ni meilleure ni pire qu’une autre. Je suis simplement une femme, née pour vivre dans l’abondance et le luxe, et jamais je n’ai trouvé de compagnon capable de me donner ce qui m’est dû.

Robledo la regarda en silence; elle ajouta, baissant la tête:

—Vous ne connaissez pas ma vie. Pendant la meilleure partie de ma jeunesse, j’ai couru après la richesse; quand je croyais la tenir, elle m’échappait et je reprenais ma course... Et ce fut ainsi toujours, toujours!

Un instant encore elle se tut, pour concentrer sa pensée, puis elle reprit sur le ton de la confession:

—Les hommes ne peuvent pas comprendre les angoisses et les ambitions qui torturent les femmes d’aujourd’hui. L’automobile et le collier de perles sont comme l’uniforme de la femme moderne. J’ai eu tout cela plus d’une fois, mais mon bonheur était incertain, fragile, et chaque jour je craignais de tout perdre. Nous avons tous besoin d’entendre chanter l’espérance, pour continuer à vivre; aussi veux-je espérer qu’ici mon mari fera fortune. Quand cela sera-t-il? je ne sais... mais cette pensée me fait supporter mon affreux exil.

Elle continua tristement:

—Et puis, que va-t-il gagner? Peut-être des centimes, quand déjà vous avez amassé des milliers et des milliers de pesos... Ah! j’aurais mérité un autre homme!

Elle releva la tête et sourit mélancoliquement en regardant l’Espagnol.

—Mon bonheur eût été, peut-être, de rencontrer un compagnon comme vous: entreprenant, énergique, capable de dompter la fortune rebelle... Il vous a manqué, à vous aussi, pour assurer votre triomphe, une femme inspiratrice d’enthousiasme.

Robledo à son tour sourit, l’air bon enfant.

—Il est bien tard pour parler de ces choses.

Mais elle le regarda dans les yeux, tout en protestant contre ce découragement.

—Il n’est jamais trop tard pour agir dans la vie. Les hommes énergiques sont semblables aux terres exubérantes des tropiques, qui connaissent la mort, jamais la vieillesse, car un printemps infatigable y fait lever une vie toujours nouvelle. Ils disposent de la volonté qui commande l’imagination; et l’imagination, comme un peintre fou, répand sur la toile grise de la réalité les couleurs éclatantes de sa palette.

Tout en parlant, Hélène avait approché son visage de celui de Robledo. Ses yeux semblaient vouloir pénétrer ceux de l’Espagnol; un moment, il se troubla, mais il se reprit aussitôt et secoua la tête.

—Ce que vous dites, chère amie, est sans doute fort intéressant; mais les hommes vraiment énergiques évitent de compliquer leur existence en ressuscitant des printemps trompeurs.

Ils continuèrent à parler. Elle voulut revenir sur son passé.

—Si je vous contais mon histoire! Toutes les femmes sont persuadées que leur vie fut un roman et que pour passionner le monde entier, il suffirait de la raconter avec quelque adresse. Pour moi je ne prétends pas que mon passé ait été intéressant; il fut, je crois, seulement attristé par la disproportion qui toujours exista entre ce que je crois mériter et ce que la vie a voulu m’accorder.

Un instant elle se tut, comme saisie d’une pensée pénible.

—N’allez pas croire que je sois une de ces parvenues qui ont faim de plaisirs et de luxe parce qu’elles ne les connurent jamais. Au contraire, si j’ai besoin d’argent et de luxe pour vivre, c’est que je les ai possédés en naissant. Mon enfance fut riche et ma jeunesse pauvre. Quels combats j’ai dû livrer pour recouvrer mon rang d’autrefois et pour me faire une existence conforme à mon éducation première! Et la lutte continue... les catastrophes se multiplient... et chaque fois je me retrouve plus éloignée du point d’où je suis partie. Me voici dans un des coins les plus ignorés de la terre; je suis réduite à vivre presque comme les premiers êtres que l’histoire connaisse; et vous me faites des reproches!

Robledo s’en excusa.

—Je suis votre ami et celui de votre mari; je me contente de vous prévenir que vous prenez une mauvaise voie. Vous jouez avec ces hommes un jeu dangereux.

Il montrait les trois hauts personnages de la Presa qui continuaient à causer avec Torrebianca.

—D’ailleurs avant votre arrivée, la vie était ici monotone, sans doute, mais calme et fraternelle. Votre présence semble avoir transformé ces hommes; ils se regardent en ennemis et j’ai peur que leur rivalité, un peu puérile aujourd’hui, ne tourne à la tragédie. Vous oubliez que nous vivons bien loin de tous les groupements humains, et que cet isolement nous ramène peu à peu à la vie barbare. Nos passions, que l’existence des villes avait domptées, secouent ici le joug de l’éducation et se déchaînent librement. Prenez garde, il est dangereux de jouer avec elles.

Hélène se moqua de ses craintes et sourit, un peu méprisante; elle ne pouvait admettre cette pusillanimité chez un homme aussi fort.

—Ne m’enlevez pas ma cour. J’ai besoin d’être entourée d’admirateurs, comme les grands artistes orgueilleux. Que deviendrais-je si je n’avais même pas le plaisir d’être coquette?

Puis, elle ajouta, le sourcil froncé, la voix dure:

—Que faire ici? Vous avez pour vous distraire votre travail, vos luttes contre le fleuve, les exigences des ouvriers. Moi, je m’ennuie tout le jour; certains soirs j’ai eu parfois l’idée de mourir; du moins, la nuit tombée, je retrouve mes admirateurs, mon exil se fait plus supportable... En tout autre lieu, peut-être aurais-je ri de ces hommes; ici, ils m’intéressent. Ils sont pour moi, dans ce désert, comme une heureuse trouvaille.

Son regard se dirigea, avec une ironie souriante, vers ses trois soupirants.

—Ne craignez rien, Robledo, je ne perdrai pas la tête pour eux. Je me rends bien compte de ma situation.

Elle se comparait à un voyageur, armé d’un revolver, mais avec une seule cartouche, et que les rôdeurs de la Cordillère attaquaient, dans la traversée du plateau patagon. S’il faisait feu, il ne tuerait qu’un seul ennemi; les autres se jetteraient sur lui, le voyant désarmé. Il valait mieux gagner du temps, en les menaçant tous, sans tirer.

—Je ris à la seule idée que je pourrais me décider pour l’un d’eux. Ce ne sont pas ces hommes-là qui me feront tourner la tête. D’ailleurs, même si l’un des trois venait à m’intéresser, je resterais prudente. Que diraient ou même que feraient les autres en se voyant mis à l’écart. J’aime mieux leur laisser à tous le bonheur incertain que donne l’espérance.

Elle remarqua que sa longue conversation avec l’Espagnol faisait naître un malaise et scandalisait les autres invités. Elle se leva.

—Qui va me donner une cigarette?

Tous trois s’avancèrent à la fois, offrant leurs étuis, et l’entourèrent; on eût dit qu’ils étaient prêts à se battre, pour s’arracher ses paroles et ses gestes.

La première soirée de la marquise de Torrebianca ne prit fin qu’après minuit, chose inouïe dans ce désert. Seules, les fêtes au bar du Gallego s’achevaient aussi tard, certains samedis où les ouvriers avaient touché la paie de la quinzaine.

Le lendemain, Sébastienne eut toute la matinée les yeux lourds de sommeil et les pieds gourds. Elle s’était levée à l’aube, comme d’habitude, après avoir attendu, pour se coucher, que le dernier invité fût parti.

Elle se tenait sur une des galeries extérieures et grondait à voix basse les petites servantes métisses qui risquaient d’éveiller la maîtresse, en procédant bruyamment au nettoyage de la maison. Soudain, elle parut oublier sa colère et s’abrita d’une main les yeux pour mieux voir un cavalier qui faisait cabrer son cheval au milieu de la rue et agitait un bras pour la saluer.

—Ma jolie demoiselle!... Je n’arrive jamais à la reconnaître avec son costume de petit homme. Comment allez-vous?

Rapidement, elle descendit les marches de l’escalier de bois et traversa la rue, pour aller au-devant de Celinda Rojas.

Elles ne s’étaient pas revues, depuis le jour où Sébastienne avait quitté l’estancia; par haine de don Carlos la métisse crut devoir étaler les splendeurs de sa nouvelle situation.

—C’est une grande maison, mademoiselle, soit dit sans vouloir critiquer la vôtre. L’argent y coule comme l’eau, et puis, la patronne, une gringa très bien, on dit qu’elle est née marquise, là-bas dans son pays. L’Italien, qui est pire que le diable pour rogner des sous aux ouvriers, devient à moitié fou quand il s’agit de faire plaisir à cette belle dame, et il s’arrange pour qu’elle ne manque de rien. Hier, elle a donné une réunion, avec de la musique. Je pensais à vous, ma jolie petite, et je me disais «Comme ma petite patronne serait heureuse d’entendre chanter cette marquise!»

L’amazone l’écoutait, en approuvant de la tête; le récit avait sans doute excité sa curiosité.

Pour l’éblouir davantage encore, Sébastienne énuméra toutes les personnes qui avaient assisté à la fête.

—Tu n’as pas oublié quelqu’un? demanda Celinda quand elle eut fini de débiter sa liste. Tu n’y a pas vu don Ricardo, l’homme qui travaille aux canaux avec don Manuel?

La métisse secoua la tête.

—Le gringo n’a pas paru de la soirée.

Puis elle se mit à rire, en appliquant sur une de ses cuisses de pachyderme des claques qui mettaient en évidence, sous la jupe légère, ses puissantes rondeurs.

—Oui, oui, je sais, je sais, fillette... On m’a parlé de l’affaire; on vous voit tous les jours ensemble, à cheval, dans ces parages, le gringo et toi, et vous ne laissez pas passer un jour sans vous rencontrer... Si quelquefois vous vous embrassez, cherchez un endroit bien caché. Attention, les gens d’ici sont très bavards et ne perdent pas une occasion de jaser. Et puis, méfiez-vous des hommes qui surveillent les travaux, ils ont de ces lunettes qui font tout voir de loin.

Celinda rougit et fit mine de protester.

—Oh! mais je trouve cela très bien, continua la métisse. Ce don Ricardo est un bon et beau garçon; il fera un fameux mari pour vous, si don Carlos, avec le fichu caractère que le bon Dieu lui a donné, ne se met pas en travers. Les gringos d’Amérique sont de braves gens, quand ils ne boivent pas. J’ai une amie qui s’est mariée avec un qui est mécanicien et elle le mène où elle veut, par le bout du nez. J’en connais une autre qui...

Mais ces histoires n’intéressaient pas l’amazone:

—Alors, dit-elle, don Ricardo n’est pas venu, hier au soir?

—Ni hier, ni avant-hier. Il n’a encore jamais mis les pieds ici.

Sébastienne la regardait avec malice, et un sourire plein de bonté dilatait son visage joufflu et cuivré.

—Jalouse déjà, petite? Allons, il n’y a pas de quoi rougir. Nous sommes toutes pareilles, quand nous aimons un homme. On commence par penser que quelqu’un va nous l’enlever... mais rien à craindre pour vous. Vous êtes une perle, patroncita[21]. La dame est belle aussi, surtout quand elle vient de se peigner et de se mettre sur la figure toutes ces choses qui sentent bon, et qu’on lui porte de Buenos-Ayres. Mais à côté de vous... rien à faire! Je l’ai presque vue naître, ma petite fillette; quant à la marquise, elle ne doit plus savoir quand elle est née.

Puis, pour ne pas trop se vieillir elle-même, elle crut devoir ajouter:

—A vrai dire, la marquise ne doit pas être si âgée, mais qui ne paraîtrait pas vieille à côté de vous, mon trésor? Ah! tout le monde ne peut pas être un bouton de rose!

Un instant, elle cessa de parler pour regarder de côté et d’autre, puis, baissant la voix et se dressant sur la pointe des pieds, elle dit avec toute la joie d’une commère qui peut cancaner en paix:

—Il faut que vous sachiez, ma jolie, que beaucoup de gens lui courent après; mais pas don Ricardo. Le pauvre gringo se contente de vous aimer, vous, mon petit jasmin. Les autres suivent la marquise... au pas! comme des autruches: le capitaine, l’Italien, l’homme aux papiers, tu sais, l’employé du gouvernement; ils sont tous fous et se regardent en chiens de faïence! Et le mari n’y voit rien; quant à elle, elle se moque de tous et elle s’amuse à les faire souffrir... Je crois que pas un des hommes qui viennent à la maison ne lui plaît.

Ces paroles ne semblaient pas rassurer Celinda: au contraire elle s’en effrayait mentalement, car elle pensait: «Watson, on ne peut pas le comparer aux autres.»

Elle sentit le besoin d’exprimer son idée.

—Oui, les autres ne lui plaisent pas peut-être, mais don Ricardo est plus jeune qu’eux tous, et ces femmes qui ont connu le monde et qui commencent à vieillir ont parfois de telles... fantaisies.

IX

Le fameux Manos Duras vivait sur la bordure du haut plateau, face à la Pampa. Il apercevait au loin, devant lui, les limites de la Patagonie, et à ses pieds la vaste et tortueuse coupure du fleuve, avec un coin de l’estancia de Rojas.

Sa maison, construite en briques crues, était entourée de cahutes plus misérables encore et d’enclos formés de quelques vieux madriers fichés en terre, où l’on ne voyait que de loin en loin paître des animaux.

Tout le monde connaissait, dans le pays, l’emplacement du rancho[22] de Manos Duras; mais bien peu y étaient allés, car l’endroit avait mauvaise réputation. Ceux qui passaient, inquiets, par ces parages, n’étaient rassurés que s’ils trouvaient les lieux déserts. Alors les chiens au pelage hirsute, aux yeux sanglants, aux crocs aigus, compagnons habituels du gaucho, n’accouraient pas en aboyant, vers le chemin. On ne voyait pas davantage ses chevaux tondre l’herbe maigre des environs.

Manos Duras était parti. Peut-être était-il en maraude le long des rives du rio Colorado, où le bétail était plus abondant que près du rio Negro; peut-être poussait-il jusqu’aux contreforts des Andes, pour aller retrouver ses amis de la vallée de Bolson, peuplée surtout d’aventuriers chiliens, ou bien ceux qu’il avait sur les berges des lacs andins. Ces excursions dans la Cordillère, chuchotaient les gens, lui servaient à vendre au Chili les animaux volés en Argentine.

D’autres fois le rancho de Manos Duras présentait une animation extraordinaire. Des gauchos errants s’installaient pendant quelques semaines dans les cahutes d’argile, et nul ne savait avec certitude d’où ils venaient ni où ils s’en iraient, en quittant le pays. Ces visites mettaient fort mal à l’aise le commissaire de la Presa qui craignait chaque matin d’apprendre qu’un vol avait été commis... Cependant, les jours passaient, sans que rien vînt troubler la paix du village ni des environs. Chez Manos Duras, on tuait et on écorchait les bêtes; le gaucho vendait la viande dans tout le pays; mais comme nulle plainte ne parvenait à don Roque, celui-ci se gardait bien de rechercher la lointaine provenance des animaux.

Un beau jour, les compagnons de Manos Duras se dispersaient; lui, continuait sa vie solitaire, ou disparaissait aussi pendant quelque temps, à la grande joie du commissaire.

Il vivait, en ce moment, avec trois laconiques compagnons aux faces sinistres qui, d’après les commérages du cabaret, étaient descendus d’une vallée de la Cordillère.

—Trois hommes de bien qui ont eu des malheurs, disait le gaucho, en parlant d’eux, trois bons amis qui sont venus habiter mon rancho en attendant que les méchants se lassent de les calomnier.

Un jour qu’il faisait très chaud, Manos Duras monta à cheval pour aller faire quelques achats au camp. On était aux premières heures de l’après-midi. C’était l’hiver en Europe; ici, régnait le terrible été d’un pays sec, au climat extrême.

La terre déserte paraissait trembler sous le soleil. La réverbération faisait onduler les lignes droites et déplaçait les contours des collines, des édifices et des êtres. Parfois aussi, sous cette lumière capricieuse, les objets apparaissaient doubles et renversés. Dans ce pays sans une goutte d’eau, on croyait les voir se refléter dans d’immenses lacs. C’étaient les mirages du désert, dont la forme est si changeante et si imprévisible qu’elle parvient même à étonner les fils du pays, habitués cependant à toutes les illusions d’optique.

A l’extrémité lointaine de la coupure ouverte par le fleuve, presque au niveau de l’horizon, se traînait comme un long ver noir, un flocon cotonneux en avant.

Manos Duras fit halte pour mieux voir. Ce n’était par le courrier de Buenos-Ayres.

—C’est sans doute un train de marchandises qui vient de Bahia Blanca, se dit-il.

On le voyait quoiqu’il fût encore à bien des kilomètres de la Presa, qu’il allait dépasser d’autant, pour ne s’arrêter qu’à Fort Sarmiento.

Les yeux acquéraient, dans cette plaine, une puissance plus grande; la rétine embrassait de plus vastes étendues et les distances semblaient moindres qu’en d’autres pays.

Le gaucho contempla un instant la marche du convoi lointain, puis il remit son cheval au galop. Pour raccourcir sa route, il avait coutume de traverser un grand morceau des domaines de Rojas, qui s’avançait entre son rancho et l’agglomération éloignée.

Avec l’indifférence de l’habitude, il laissa son cheval suivre un sentier tortueux à peine tracé parmi les broussailles.

Mais il fit cette fois une fâcheuse rencontre. Don Carlos Rojas était sorti, lui aussi, pour visiter son estancia; il ruminait en marchant des projets pour l’avenir.

Les terres hautes resteraient toujours aussi pauvres et ne pourraient nourrir qu’un petit nombre d’animaux. Les jeunes taureaux étaient «criollos[23]» comme il disait lui même, avec quelque mépris; osseux, aux sabots durs, aux longues cornes, la chair parcheminée, forcés de se contenter d’une herbe grossière et peu abondante, ils étaient les descendants dégénérés du bétail que les colonisateurs espagnols avaient acclimaté là, des siècles auparavant, l’amenant à travers l’Atlantique sur leurs minuscules vaisseaux.

Plein de remords, il se rappelait les animaux de luxe de l’estancia de son père, ces taureaux énormes, l’échine plane comme une table, aux cornes diminuées, aux os recouverts de chairs opulentes. C’étaient disait-il lui-même, de véritables montagnes de biftecks... Alors il se prenait à imaginer la fécondité future de ses terres basses que les miracles de l’irrigation allaient bientôt fertiliser.

Elles prodigueraient la luzerne avec autant d’abondance que la terre de Chanaan, et il pourrait nourrir au bord du Rio Negro un de ces merveilleux troupeaux comme on en voit dans les estancias voisines de Buenos-Ayres. Le rude et maigre bétail du pays céderait la place à de superbes animaux, dus aux croisements des meilleures races de la terre.

Don Carlos cheminait, tout en rêvant à cette transformation magnifique avec la volupté d’un artiste qui polit dans son esprit l’œuvre future, lorsqu’il vit venir vers lui un cavalier.

Il plaça sa main au dessus de ses yeux pour mieux le voir et frémit de colère:

—Le diable m’écrase si ce n’est pas ce voleur de Manos Duras!

Le gaucho, en passant près de lui, porta une main à son chapeau pour le saluer; puis il éperonna son cheval.

Don Carlos hésita un instant, puis mit au galop sa monture qu’il poussa devant Manos Duras pour lui barrer le passage et le forcer à s’arrêter.

—Qui vous a permis de traverser mes terres? demanda-t-il d’une voix sifflante et que la colère faisait trembler.

Les gens qui traitaient ainsi Manos Duras n’obtenaient ordinairement d’autre réponse qu’un regard plein d’insolence et de silencieuse menace. Cette fois, ses yeux hardis évitaient de rencontrer le regard de l’estanciero et il répondit d’une voix égale, comme pour s’excuser.

Il savait bien qu’il n’avait aucunement le droit d’emprunter ce chemin, sans l’autorisation du maître de ces terres; mais il évitait ainsi un long détour en se rendant à la Presa.

Il ajouta, argument sans réplique:

—Et puis, don Carlos, vous laissez passer tout le monde.

—Oui, mais pas toi, répondit Rojas, furieux. Si je te rencontre encore dans l’estancia, c’est avec une balle que je te saluerai.

A cette menace Manos Duras dépouilla toute affectation de respect. Il regarda Rojas d’un air méprisant et dit en pesant sur les mots.

—Vous êtes un vieux, sans quoi vous ne parleriez pas ainsi.

Don Carlos tira son revolver de sa ceinture et le braqua sur la poitrine de Manos Duras.

—Et toi, tu es un voleur de bétail, dont tout le monde a peur, je ne sais trop pourquoi. Si jamais tu voles encore une de mes bêtes, le vieux que je suis se chargera de te régler ton compte.

Le gaucho n’osa porter la main à ses armes, car l’estanciero le visait toujours avec son revolver et l’expression de son visage laissait voir clairement qu’il n’hésiterait pas à mettre ses menaces à exécution. Sûr de recevoir une balle au premier geste suspect, le bandit se contenta de dire en le regardant avec des yeux pleins de rancune:

—Nous nous retrouverons, patron, et nous causerons plus à notre aise.

Sur cette promesse, il piqua son cheval et partit au galop sans tourner la tête, tandis que don Carlos restait immobile le revolver à la main.

Près du fleuve, le gaucho fit une rencontre plus agréable. Un groupe de cavaliers s’avançait; il fit halte pour les reconnaître. C’était la marquise de Torrebianca, en amazone, escortée de Canterac et de Moreno.

L’ingénieur l’avait à nouveau pressée de venir contempler les progrès des travaux du barrage; elle n’avait pas pu se dérober plus longtemps. Dans l’intérêt de sa tranquillité, il importait qu’elle rétablît l’équilibre entre Pirovani et le Français. Ce dernier n’avait pas de maison à offrir; il voulait du moins prouver à Hélène que, directeur des chantiers du fleuve, il était le supérieur de cet Italien, qui devait maintes fois s’incliner devant ses décisions.

L’employé de bureau avait été flatté qu’on l’invitât aussi; d’ailleurs il était temps à son gré qu’on cessât de le prendre pour un homme de tout repos.

Il venait à cheval derrière Hélène, qui ne s’occupait pas de lui le moins du monde. Elle semblait pourtant se souvenir de sa présence si Canterac devenait trop pressant, s’il tendait la main pour saisir la sienne ou pour se permettre sournoisement d’autres privautés.

—Moreno, ordonnait la marquise, avancez et placez-vous à ma gauche pour que le capitaine garde sa distance. Je n’aime pas les militaires, ils sont trop hardis.

Tous trois s’arrêtèrent de causer pour considérer Manos Duras qui demeurait immobile au bord du chemin. Moreno prononça le nom du gaucho, et Hélène ressentit une telle curiosité qu’elle se décida à lui parler.

—C’est vous le fameux Manos Duras, de qui on m’a dit tant de choses?

Le rude cavalier semblait troublé par les paroles et le sourire de la dame. Il commença par ôter respectueusement son chapeau «comme devant une image sainte» pensa Moreno. Puis il dit avec l’air théâtral qui chez lui était naturel:

—Vous avez devant vous ce misérable, madame, et voici le plus beau moment de ma vie.

Le gaucho la regardait avec des yeux brûlants d’adoration et de désir; elle sourit, heureuse de cet hommage barbare.

Canterac trouvait cette conversation ridicule; avec des gestes d’impatience et des murmures de protestation, il indiquait qu’il entendait poursuivre sa route; elle ne voulut pas l’écouter et continua de parler en souriant à ce gaucho qui l’intéressait.

—Il court sur votre compte des histoires terribles. Sont-elles vraies? Combien de gens avez-vous tués?

—Pure calomnie, madame! répondit Manos Duras en la regardant fixement. Mais, si vous me le demandez, je tuerai tous les jours qui vous voudrez.

Cette réponse plut à Hélène, qui dit en se tournant vers Canterac:

—Comme il est galant... à sa manière! Vous m’avouerez qu’un pareil hommage ne manque pas d’agrément.

Mais ce dialogue familier entre Hélène et le bandit semblait irriter de plus en plus l’ingénieur. A plusieurs reprises, il essaya de pousser son cheval entre les deux interlocuteurs pour mettre fin à la conversation, mais Hélène l’arrêtait chaque fois d’un geste contrarié.

Voyant qu’elle s’obstinait à causer avec Manos Duras, il se rabattit sur Moreno, incapable de garder pour lui seul sa colère.

—Ce gaucho est un insolent, il faudra lui donner une leçon.

L’employé approuva sans réserves la première partie de la phrase, mais il haussa les épaules en entendant le Français parler de leçon. Que pouvaient-ils contre le nomade redoutable, quand le commissaire lui même lui témoignait une sorte de respect?

—Il vous faut obtenir, continua l’ingénieur, qu’on ne lui achète plus de viande au camp et qu’on n’accepte aucune des affaires qu’il proposera.

Moreno fit un geste affirmatif. S’il ne désirait que cela, c’était facile.

Hélène reprit enfin sa marche après avoir salué le gaucho avec une certaine coquetterie; elle était satisfaite de le voir ému, ses yeux avides brillants de désirs.

—Pauvre homme! c’est un type bien curieux!

Tandis que les trois cavaliers s’éloignaient, Manos Duras demeura immobile près du chemin. Il voulait voir cette femme quelques moments encore. Il avait sur le visage une expression grave et pensive, comme s’il pressentait que cette rencontre allait influer sur son existence. Mais lorsque Hélène eût disparu avec ses compagnons derrière un monticule de sable, le gaucho, que sa présence n’éblouissait plus eut un sourire cynique. Des images lascives défilèrent dans sa pensée, chassèrent ses hésitations et lui rendirent son audace coutumière.

—Pourquoi pas? se dit-il. Elle est toute pareille à celles qui dansent au bar du Gallego. Toutes sont des femmes.

La marquise et ses compagnons continuèrent leur promenade au bord du fleuve. Soudain elle se souleva un peu de sa selle pour voir plus loin.

Dans une prairie que des saules bas bordaient du côté du fleuve, on voyait deux chevaux sellés en liberté.

Un homme et un jeune garçon avaient mis pied à terre et semblaient s’amuser à lancer très haut le lasso. C’était un lasso de corde, léger et facile à manier, mais moins solide que le lasso de cuir qu’employaient les cavaliers du pays.

Son instinct de femme plutôt que ses yeux permit à Hélène de reconnaître le jeune garçon.

C’était la Fleur du Rio Negro qui apprenait à Watson à manier le lasso et qui s’amusait de la maladresse du gringo. Comme Torrebianca allait tous les jours diriger les travaux du fleuve, Richard avait maintenant plus de liberté; il en profitait pour suivre la fille de Rojas dans ses courses vagabondes.

Hélène fit signe à ses deux compagnons de ne pas la suivre et s’approcha de la prairie où se tenaient les deux jeunes gens.

Celinda l’aperçut la première et brusquement, elle tourna le dos avec un mouvement d’hostilité. En même temps, elle ordonna à Watson de lui ajuster un de ses éperons qu’elle avait peur de perdre.

Le jeune homme s’agenouilla, puis il fit mine de se relever; son aide était inutile; l’éperon de Celinda était solidement fixé. Mais elle insista pour le faire rester dans cette position.

—Voyons, gringuito, je vous dis qu’il va tomber. Regardez donc mieux.

Elle ne consentit à reconnaître son erreur et ne lui permit de se relever que lorsque l’autre eut tourné bride. Hélène avait deviné le stratagème et compris les gestes hostiles: elle s’éloigna, piquée.

Les trois cavaliers entrèrent dans la rue centrale du campement un peu après le coucher du soleil. Devant la maison de Pirovani, qu’elle considérait déjà comme la sienne, la marquise descendit de cheval en s’appuyant sur Moreno, car l’Espagnol avait devancé l’autre pour jouir de son agréable contact.

Le Français salua avec une raideur militaire et s’éloigna tandis qu’Hélène entrait dans la maison. Un jour perdu! Il était furieux contre lui-même et contre les autres.

Pirovani parut à l’entrée d’une rue et voyant que Moreno se dirigeait vers son logement il courut à sa rencontre. Il désirait ardemment connaître les péripéties de cette excursion où il n’avait pas été invité. Naïf comme le sont les jaloux il craignait que pendant cette courte promenade Canterac ait pris une grande avance sur lui. Il sourit avec une joie puérile quand l’employé lui raconta comment «madame la marquise» lui avait demandé de se placer entre elle et l’ingénieur français pour le tenir à distance.

—Oh! je sais bien qu’elle ne peut le souffrir, dit l’Italien, j’en ai la preuve... Mais comme il dirige les travaux et rend parfois service à Robledo et à son mari, elle n’a pas osé dire ce qu’elle pense de lui.

Un nuage passa sur son bonheur lorsque Moreno lui parla de leur rencontre avec Manos Duras et de l’amicale conversation du gaucho et de la marquise.

De cela surtout, l’entrepreneur fut scandalisé.

—Nous sommes forcés de vivre ici comme des égaux, parce que nous sommes tous reclus dans le même désert, dit-il avec indignation. Un beau jour ce gaucho voleur se croira en droit d’assister tout comme nous aux réunions du soir chez la marquise. C’est inouï!

—Le capitaine, ajouta Moreno, demande qu’on n’achète plus de viande à Manos Duras et qu’on n’accepte aucune des affaires qu’il pourrait proposer. Mais c’est vous, plutôt que lui, qui pourrez décider la chose.

Pirovani approuva avec véhémence.

—Nous le ferons; le Français a raison... c’est la première fois depuis longtemps que je suis d’accord avec lui.

X

Quelques mois après le début des travaux à la Presa, les habitants des diverses colonies établies au bord du Rio Negro se mirent à parler avec admiration du nouveau bar du Gallego et le proclamèrent le plus bel établissement de la région. Le propriétaire avait apporté à l’intérieur des améliorations nouvelles aussi instructives qu’intéressantes.

Parmi les premiers ouvriers venus à la Presa se trouvait un Anglais qui pendant ses années d’aventures avait poussé jusqu’au centre sauvage du Paraguay; il en avait rapporté comme uniques bénéfices quatres caïmans empaillés et un boa de plusieurs mètres dont les indigènes avaient bourré le ventre avec des herbes. Il était mort du delirium tremens, quelques semaines après son arrivée, et l’honorable cabaretier, son créancier, s’était emparé des animaux pour en décorer le plafond de sa boutique. En réalité Antonio Gonzalez regardait avec une appréhension héréditaire l’énorme reptile, mais ces ornements d’un nouveau genre plaisaient aux plus notoires ivrognes du pays. Couvert de mouches, le serpent s’étendait au milieu du plafond et les quatre caïmans se balançaient aux quatre coins, montrant au public leurs ventres jaunes et la plante de leurs pattes. On accourait d’abord pour admirer ces objets insolites. Cependant, la première curiosité passée, le patron du cabaret remarqua que cette décoration n’était pas du goût de tous ses clients. Les Italiens et les Andalous auraient à la rigueur consenti à boire sous la panse jaunâtre des caïmans, mais ils n’osaient plus lever la tête pour vider leur verre de peur d’apercevoir la forme sinistre de l’énorme serpent rongé de mouches. Les plus audacieux ne se décidaient cependant à entrer, que s’ils avaient fermé la main droite, et avancé comme des cornes l’index et l’auriculaire tout en murmurant «Lagarto! Lagarto!» pour conjurer le mauvais sort.

Le Gallego se sacrifia une fois de plus. Le boa fut décroché et vendu à un cabaretier de Buenos-Ayres et seuls les quatre caïmans continuèrent à se balancer au plafond comme des lampes funéraires éteintes.

L’intérieur du cabaret était orné d’une infinité de drapeaux, destinés à flotter tous sur le toit aux jours de fête. Il y avait là, revendiqués par les ouvriers des divers pays du globe, tous les rectangles de couleur que les hommes ont inventés pour se séparer de leurs semblables. Antonio Gonzalez les admettait tous: celui de l’Irlande libre aussi bien que celui de la République sioniste. Il avait eu cependant une sérieuse discussion avec certains compatriotes natifs de Barcelone, qui avaient voulu lui imposer le drapeau catalan.

—Je l’accepte, disait-il avec une solennité diplomatique. Je ne discute que ses dimensions.

Il arrêta enfin qu’il resterait quatre fois plus petit que le drapeau espagnol.

Les jours de fêtes patriotiques il pavoisait sa maison avec l’aide de Fritérini et il donnait des explications au commissaire, seul représentant de l’autorité.

—Vous êtes très savant, don Roque, mais pour ce qui est des drapeaux, je connais mon affaire mieux que personne. D’abord, au-dessus de tous les autres il faut placer celui de l’Argentine; puis à sa droite, sans discussion possible, celui de l’Espagne. C’est nous qui venons après les Argentins dans ce pays. Oui, vous savez bien, Isabelle la Catholique, et Solis et don Pedro de Mendoza et don Juan de Garay... Il citait au hasard, encore, des noms de navigateurs et de conquérants. Et maintenant Fritérini, mio caro, place les autres drapeaux à ton idée car nous sommes tous égaux et cette terre comme dit don Manuel est la terre de tous.

En été les mouches envahissaient la salle du bar. Elles tombaient dans les verres, pénétraient dans les bouches, les narines et les oreilles. Elles se laissaient tuer, mais il y en avait tant que les clients lassés renonçaient à les chasser et se contentaient de cracher ou de souffler quand elles se glissaient dans leur bouche ou leurs oreilles. Des cloisons de bois ou de planches surgissaient aussi des insectes sanguinaires qui perforaient les épidermes et suçaient le sang de l’homme.

En hiver, toutes les portes étaient fermées et l’atmosphère épaisse du cabaret était chargée d’odeurs de tabac, de genièvre, de vin âcre, de linge mouillé et de cuir de souliers. Les règles commerciales les plus illogiques guidaient la marche de l’établissement. Il n’y avait presque pas de chaises dans la salle. Les guitaristes reposaient leur fondement sur des crânes de chevaux et une partie des clients s’asseyaient sur le sol quand la fatigue les prenait; cependant derrière le comptoir, les files de bouteilles de champagne étaient renouvelées sur les étagères chaque semaine.

Les soirs de paie, les ouvriers sans famille instauraient des orgies babyloniennes. Ils arrosaient les boîtes de sardines et de foie gras avec des bouteilles de Pommery-Greno; toute la nuit le whisky et le gin déliaient les langues.

Du reste le pain manquait et il fallait ronger du biscuit dans la semaine. On parlait beaucoup du chemin de fer et on faisait des paris sur le jour où les trains s’arrêteraient enfin régulièrement à la Presa. Dans l’ancien monde les voies ferrées étaient établies entre les villes déjà construites; mais dans ce monde nouveau on lançait d’abord les rails à travers le désert; puis, de cinquante en cinquante kilomètres, on créait une station autour de laquelle un village se développait.

—Pourquoi n’y aurait-il pas une station ici, à la Presa, où nous sommes plus de mille habitants? clamait Antonio Gonzalez, le patron du cabaret. Par contre le train s’arrête à des endroits où il n’y a qu’un cheval attaché à un poteau pour attendre la correspondance. Nous devrions envoyer une délégation à Buenos-Ayres.

Certains groupes causaient à part, sans paraître intéressés par le bal ni par les femmes attachées à l’établissement.

Les défricheurs parlaient de l’alpataco, cet odieux arbuste du pays dont la tête broussailleuse n’atteint qu’une faible hauteur mais qui pousse dans le sol des racines longues parfois de trente mètres. Son bois était dur comme du bronze et faisait rebondir les haches quand il ne les brisait pas. Pour arracher un de ces arbustes il fallait plusieurs hommes et un jour de travail; si les défricheurs qui le rencontraient travaillaient à forfait, ils avaient un fier sujet de jurer et de se lamenter.

Le garçon qui portait le surnom de Fritérini était un jeune homme pâle aux cheveux rejetés en arrière, aux yeux fiévreux; lorsqu’il avait fini de servir les clients, il s’approchait d’une table occupée par quelques ouvriers espagnols et il leur décrivait les beautés de sa ville natale dans un langage d’Italien arrivé depuis deux ans seulement dans le pays.

—Je ne dis pas que qué Brescia sia une grande cita: questo no; ma, quand c’est le soir, les jeunes gens ils vont avec la mandoline faire des serenatas, et chacun a son amore... Oh! plus beau qu’ici... Ah! Brescia!

Le Gallego, accoudé sur le comptoir, écoutait parler les plus vieux des clients, des cavaliers du pays qui avaient chevauché des Andes à l’Atlantique, du Colorado au détroit de Magellan pour guider les acheteurs de bétail ou pour découvrir dans le désert des trous d’eau et des pâturages nouveaux. Leur patience défiait le temps, et les semaines ou les mois qu’avaient duré leurs voyages, ils en parlaient comme de jours.

L’un deux aimait à raconter sa dernière expédition dans les chaînons des Andes méridionales et sa visite aux lacs les plus solitaires. Il avait servi de guide pendant ce voyage à un savant européen que lui adressait un autre savant à qui, vingt années auparavant, il avait rendu le même service. Au cours de la première expédition, ils avaient trouvé des restes d’animaux monstrueux, qui dataient d’une période préhistorique: des squelettes gigantesques qu’ils étiquetaient et mettaient en caisse pour qu’on pût les reconstituer dans les musées de l’ancien continent.

Son dernier voyage avait été plus original. Le deuxième savant recherchait aussi des animaux pré-historiques, mais il prétendait les trouver vivants. Chez les rares habitants campés au pied de la Cordillère, la croyance se perpétuait qu’il existait encore dans certaines régions du désert patagon des bêtes énormes de formes inouïes, derniers vestiges de la faune des époques où la vie apparut sur la planète.

Certains juraient de fort bonne foi avoir vu de loin le plésiosaure s’engloutir dans le cristal mort des lacs andins ou brouter l’herbe qui croît sur les bords.

Mais ils l’avaient vu le soir, quand l’ombre immense et violette de la Cordillère s’étend sur la plaine. Les incrédules soutenaient que cette vision surgissait toujours tandis que l’observateur rentrait avec plus d’un verre dans le corps, de quelque bar lointain.

Le vieux guide exposait le pour et le contre et terminait ainsi:

—En une année entière de recherches nous n’avons jamais rencontré un seul de ces animaux, et pourtant nous avons marché, de lac en lac, du Nahuel Huapi presque jusqu’à Magellan. Mais j’ai vu de mes yeux sur la terre des traces de pieds plus grands que des pieds d’éléphants, que les habitants de l’endroit nous montraient. J’ai vu aussi au bord d’un lac des masses d’excréments séchés aussi hautes que moi, et qui ne pouvaient provenir d’aucune bête connue. Quand je l’interrogeais, mon savant se taisait, sans dire oui ni non. Qui sait ce que nous aurions trouvé si nous étions restés là-bas plus longtemps! Peut-être quand les habitants deviendront plus nombreux dans ces contrées découvrira-t-on un de ces monstres solitaires.

Le patron du bar aimait lui aussi interroger ses plus vieux clients au sujet de certains hommes mystérieux qui étaient passés dans le pays aux premiers temps de la domination, tout juste après l’expulsion des Indiens.

C’étaient des personnages de sang royal, devenus des vagabonds pour connaître l’âpre volupté d’une liberté sauvage.

Le Gallego avait lu dans des livres et des journaux l’histoire de Jean Ort, cet archiduc d’Autriche, qui avait renoncé à son titre pour parcourir les mers sur son yacht luxueux plein de belles femmes et de musiciens.

Un jour le bruit avait couru que le bateau s’était perdu corps et biens au cap Horn. Mais Jean Ort n’était pas mort.

—Je l’ai connu, disait un ancien de la Presa; c’était un homme comme vous et moi, ni plus ni moins, un de ceux qui arrivent avec leur sac sur le dos pour demander du travail. Il était grand, blond et il buvait toujours seul. Il n’avait jamais dit à personne qu’il s’appelait Jean Ort, mais nous le savions tous. D’ailleurs il portait dans son sac un gobelet d’argent avec l’écusson royal de sa famille et il aimait à s’en servir pour boire tout seul dans son petit rancho parce que c’était celui qu’il avait tout enfant quand il allait à l’école. Puis brusquement ce vagabond avait disparu. Certains supposaient qu’il se cachait dans les pires quartiers de Buenos-Ayres; d’autres assuraient l’avoir rencontré à Paysandu où il s’était établi photographe. Nul ne savait où il était mort.

—Des blagues! disaient les sceptiques en écoutant ces récits. Tous les gringos qui viennent par ici sans avoir envie de travailler posent au Jean Ort pour se faire admirer des imbéciles.

D’autres consommateurs, ceux d’aspect aisé, s’inquiétaient de l’avenir de ce village naissant. Le sort en était lié à celui de ce Gonzalez qui pour l’heure étalait à l’air sa poitrine velue, dépeigné, souillé de poussière, les manches retroussées et fixées par des élastiques pour lui dégager les mains. Le garçon lui-même avait meilleure apparence que le patron, mais celui-ci avait en dépôt au «Banco español» de Bahia Blanca des économies et quelques milliers de pesos, et de plus il était propriétaire de mille hectares de terrain aux environs du campement.

Mais qu’était cette prospérité actuelle en comparaison des millions de pesos qui allaient lui échoir le jour où la Presa, aujourd’hui simple camp de travailleurs, deviendrait une agglomération importante, où son magasin se transformerait en un luxueux établissement comparable à ceux de Buenos-Ayres, où les terres poudreuses qu’il avait acquises donneraient une infinité de parcelles pour lesquelles les colons italiens et espagnols lui verseraient d’importantes redevances. Ce jour-là, il pourrait revenir dans sa patrie et s’installer à Madrid. Pourquoi ne serait-il pas, alors, député ou sénateur? Peut-être même le ferait-on vicomte ou marquis comme tant de cabaretiers enrichis en Amérique!

Il arrêtait bientôt le cours ambitieux de ses pensées pour revenir à la rude réalité qui l’entourait encore. Devant ses clients, intéressés comme lui à l’irrigation des terres, il dénigrait leur aspect actuel pour rendre plus frappant le contraste avec leur prospérité future.

—Qu’y a-t-il ici, si on met à part les habitants de la Presa? Des autruches et des pumas, voilà tout.

Ses auditeurs se divertissaient au souvenir des bandes d’autruches qui descendaient du plateau jusqu’au bassin du fleuve, attirées sans doute par ce spectacle nouveau: les travaux effectués par l’homme au bord de l’eau.