WeRead Powered by ReaderPub
La tentatrice cover

La tentatrice

Chapter 13: XI
Open in WeRead

About This Book

The narrative follows a struggling marquis whose wife's lavish Parisian life deepens their debts while his mother in Tuscany sells family heirlooms to preserve the family honor, juxtaposing urban spectacle with rural decay. Social gatherings reveal a cast of faded aristocrats and eccentric personalities, among them a corpulent Russian countess given to sentimental verse. Interwoven are scenes drawn from the author's South American experiences that depict land-clearing, frontier hardship, and the harsh labor of settlement. Recurring concerns include social decline, the cost of appearances, familial obligation, and the collision between inherited prestige and emerging, unforgiving realities.

La demoiselle de l’estancia de Rojas s’amusait à poursuivre ces troupeaux de bêtes haut perchées qui s’enfuyaient en ouvrant largement le compas de leurs pattes solides; parfois le lasso de l’amazone les atteignait à la course.

Le puma, poussé par la faim, descendait lui aussi des hauteurs pendant l’hiver et venait rôder autour des ranchos et des baraques de la Presa.

Quand on parlait du puma quelques clients se mettaient à sourire en regardant Fritérini. Un beau matin, le garçon qui était sorti dans la cour du bar avait vu bondir du fond d’un tonneau vide une espèce de tigre tacheté, de la grosseur d’un chien. C’était un puma qui s’était blotti dans ce refuge pour dormir et pour l’effroi du nostalgique évocateur des sérénades de Brescia.

—Quand nous aurons de l’eau, disait Gonzalez, quand nous pourrons enfin irriguer nos terres, des milliers d’hommes viendront vivre ici.

Comme lui, ses rustiques clients prenaient sans effort un accent plus que lyrique pour célébrer les merveilles de l’eau. Pas très loin de la Presa, se trouvait Fort Samiento, où l’on allait prendre le train. Ce village avait poussé autour d’un fortin de l’époque de l’expulsion des Indiens. L’armée d’occupation avait ouvert sans peine un petit canal en profitant de la pente du fleuve, et l’eau avait fait de l’endroit une oasis prodigieuse au milieu des terres desséchées. Des peupliers énormes protégeaient de leur muraille les enclos. La vigne, tous les légumes et tous les arbres fruitiers poussaient à profusion dans cette terre vigoureuse qui commençait à procréer après des milliers d’années de sommeil. Sa richesse étonnait davantage par son contraste avec le désert qui s’étendait de nouveau au delà des points où les canaux poussaient leurs ramifications dernières.

Mais les gens de la Presa admiraient surtout une autre oasis située à quelques lieues en aval, en un point où le fleuve subissait une dénivellation naturelle qui avait permis de pratiquer facilement une saignée pour l’irrigation.

C’était un Basque qui avait ouvert là sans peine des canaux et conduit l’eau sur des lieues et des lieues de terre plantée de luzerne.

La qualité de cette pâture excitait l’admiration des clients du bar. Tous croyaient avec ferveur aux miracles de la luzerne bien arrosée. Il suffisait dans le territoire de Rio Negro de semer, une fois pour toutes, cette plante d’origine asiatique. Les champs de luzerne abondamment pourvus d’eau étaient perpétuels. A Fort Sarmiento on en trouvait qui dataient de l’époque qui avait immédiatement suivi l’expulsion des Indiens, et après trente et quelques années d’existence ils étaient meilleurs que le jour des semailles. On les fauchait et la plante repoussait plus vigoureuse et plus luxuriante.

—Si l’homme pouvait manger de la luzerne, déclarait sentencieusement le Gallego, la question sociale serait résolue pour toujours car chacun sur la terre aurait largement de quoi manger.

Malheureusement les animaux seuls pouvaient s’assimiler cet aliment merveilleux. Les brebis que le Basque laissait paître dans ses champs semblaient des bêtes d’une autre planète où quelque nourriture miraculeuse eût donné aux êtres une taille exagérée.

—On dirait des animaux vus à travers des jumelles grossissantes, disait le cabaretier.

Son riche compatriote le Basque, fier de ses prés immenses et de ses brebis énormes comme des mâtins, aimait à dire aux vagabonds qui passaient en bordure de sa propriété:

—Si tu arrives à prendre ce mouton sur ton dos, je te le donne. Mais l’homme malgré ses plus grands efforts ne parvenait pas à soulever la lourde bête. Lorsqu’il recevait un hôte, le Basque lui offrait un dindon à la broche. Et l’invité, à le voir sur la table se trompait, le prenait pour un agneau rôti.

Le patron du bar rêvait d’égaler quelque jour la richesse de son compatriote en créant d’immenses champs de luzerne. Et tandis qu’il s’entretenait de ces pâturages fameux avec d’autres propriétaires qui escomptaient eux aussi l’irrigation de leurs terres désertes, les heures de la nuit passaient rapidement. Ils éprouvaient les mêmes émotions qu’un enfant lorsqu’il écoute à la veillée quelque conte prodigieux.

—Quand verrons-nous la terre de nos champs rougir et se couvrir d’eau comme l’argile dont nous faisons des briques.

Cette pensée les jetait dans l’extase. Puis ils regardaient l’horloge. Il était tard; il fallait se coucher, pour être levé demain à l’aube. Tous en quittant le cabaret tournaient instinctivement leur regard vers le fleuve sombre qui depuis des milliers d’années glissait en silence au milieu des terres stériles en leur refusant sa caresse génératrice de tant de merveilles.

En attendant l’heure où il serait millionnaire grâce à l’irrigation, le patron du bar tirait un de ses plus sûrs revenus des courses de chevaux qu’il organisait certains dimanches. Il fallait pour cela l’autorisation de don Roque, et il n’était pas facile de l’obtenir.

Le commissaire redoutait ses supérieurs. Le gouvernement fédéral avait défendu ces fêtes dans le territoire de mœurs primitives car il en résultait toujours des beuveries et des rixes. Mais l’ancien bourgeois de Buenos-Ayres avait besoin, pour se résigner à vivre en Patagonie, de compensations plus douces que son traitement de fonctionnaire; aussi, quand le cabaretier le prenait à part, ses scrupules étaient vaincus.

—Mais, au nom de Dieu, Gallego, pas de réclame pour tes courses! suppliait le commissaire. Qu’il n’y ait pas de tapage, hein; s’il arrivait un malheur et si on le savait à Buenos-Ayres!... Il faut que la fête soit seulement pour les habitants du campement.

Mais l’affaire demandait au contraire une certaine publicité, et de plusieurs lieues à la ronde de nombreux cavaliers commençaient d’arriver l’après-midi du samedi.

Dans le pays les fêtes étaient rares et il fallait profiter des courses de la Presa. La population du camp semblait triplée. Le bar épuisait en vingt-quatre heures la provision de liqueurs du mois.

Manos Duras saluait de nombreux cavaliers venus de ranchos lointains et qui l’avaient parfois aidé dans ses affaires. Tous montaient leurs meilleurs chevaux pour prendre part aux courses.

Les prix offerts par le Gallego n’étaient pas de grande importance: un billet de vingt pesos, des mouchoirs de couleurs vives, un flacon de gin; mais les gauchos, fiers de leurs éperons, de leur ceinture et de leur couteau au manche d’argent, venaient triompher pour l’honneur et pour la gloire et s’en retournaient satisfaits d’avoir pu faire étalage de leur adresse virile devant ces étrangers travailleurs incapables de monter un cheval sauvage.

Ils repartaient rarement le soir même. Ils jugeaient nécessaire de s’attarder un peu pour fêter leur triomphe et le cabaret faisait surtout recette pendant les dernières heures du dimanche. C’était là pour don Roque des heures terribles, et lorsqu’il y pensait il hésitait à accorder de nouveau sa licence, au risque de perdre la petite compensation que lui glissait le Gallego.

Le public ne trouvait pas à se loger dans le bar; il formait des groupes à l’extérieur et Fritérini, aidé par les femmes, entrait et sortait sans arrêt, chargé de bouteilles et de verres. Les guitares accompagnaient les cris et les applaudissements de la foule entassée autour des danseurs. Le commissaire se tenait au large avec ses quatre soldats aux longs sabres, car il savait que sa présence, loin de calmer les esprits, ne servait le plus souvent qu’à les exciter.

Il redoutait surtout les ouvriers chiliens. Pendant les fêtes ordinaires, les Chiliens buvaient avec leurs compagnons de travail; leur ivresse croissait méthodiquement et leur humeur n’en était nullement affectée. Habitués à partager l’existence des ouvriers européens ils chantaient et dansaient la cueca sans que la paix en fût troublée. Tout au plus leur patriotisme agressif montait-il d’un ton à mesure qu’ils absorbaient une quantité croissante de liquide:

—Vive le Chili! criaient-ils en chœur entre deux cuecas. Certains, plus enthousiastes, complétaient l’exclamation et la lançaient dans toute sa pureté classique, comme le font les rotos pendant les fêtes patriotiques ou à la guerre dans les charges à la baïonnette «Vive le Chili... merde!»

Mais les jours de courses, la présence d’étrangers et surtout de ces cavaliers à fière mine, si vains de leurs selles plaquées d’argent, de leurs armes et des ornements métalliques de leurs costumes, semblait faire naître parmi les rotos, gens qui vont à pied, un vague besoin de provocation, par haine et par jalousie.

Soudain les guitares cessaient de vibrer, un fracas de dispute éclatait; par-dessus les glapissements des femmes, un cri de mort; puis un silence profond. Les gens s’écartaient pour livrer passage à un homme aux yeux fous, à la main droite rouge de sang.

—Place, frères, j’ai fait un malheur!

Tous le laissaient passer; nul n’essayait de l’arrêter, pas même le commissaire qui s’arrangeait pour être loin de l’endroit.

C’eût été une infraction aux lois établies par les anciens qui connaissaient mieux la vie que ceux d’aujourd’hui. Le frère du blessé ou du mort ne s’occupait que de l’homme étendu sur le sol et ne tentait pas de barrer la route à l’agresseur. Il avait tout le temps d’aller en quête de celui qui avait «fait un malheur» et, là ou il le trouverait, d’exercer son droit de vengeance en «faisant un malheur» à son tour.

Quand un de ces incidents arrivait, don Roque, oublieux des largesses de Gonzalez, s’indignait:

—Ne t’avais-je pas dit que cela finirait mal, Gallego? Nous allons voir maintenant ce qu’on va dire à Buenos-Ayres. Un beau jour une de tes histoires me fera perdre ma place.

Mais de Buenos-Ayres rien n’arrivait et don Roque ne perdait pas sa place. Il était le seul représentant de l’autorité et d’accord avec son collègue de Fort Sarmiento; on enterrait le mort, lorsque mort il y avait, et si la victime n’était que blessée, elle se laissait soigner et affirmait n’avoir jamais vu celui qui lui avait donné un coup de couteau; elle ne le reconnaîtrait même pas si on le lui présentait.

Quelques mois passaient et la mauvaise volonté de don Roque persistait: «Ouais, Gallego, tu ne m’y prendras plus...»

Mais la générosité du cabaretier dissipait enfin ses craintes et on annonçait une nouvelle course de chevaux.

Si la fête avait pris fin sans rixes, Gonzalez, triomphant, prenait l’offensive:

—Vous voyez bien! cette population est en progrès, on peut avoir confiance en sa tenue et l’histoire de l’autre fois n’était en somme qu’un petit incident.

Pour éviter d’être démenti par les faits, le cabaretier étendait sa générosité à Manos Duras et lui glissait un billet de banque pour acheter la paix, car le gaucho pouvait tout faire en donnant des conseils de douceur à ses amis et en inspirant la terreur aux autres.

Un samedi soir, Robledo rentrait par la rue centrale après avoir visité ses canaux. En passant devant la maison de Pirovani il détourna la tête et pressa le pas de sa monture de peur qu’Hélène n’ouvrît une fenêtre pour l’appeler. Depuis bien des jours il n’était pas retourné la voir. Il éprouvait cette crainte vague qui annonce l’approche du danger sans qu’on puisse dire de quel côté il menace.

Le campement de la Presa lui paraissait changé depuis quelques semaines. Son aspect extérieur était toujours le même, mais sa vie interne subissait d’inquiétantes transformations. On voyait s’évanouir cette aménité monotone et cette confiance un peu rude qui caractérisaient les relations des habitants entre eux.

Gualicho, le terrible démon de la Pampa, chassé en même temps que les indigènes, venait reconquérir ce pays qui avait été le sien. Robledo se rappela comment les Indiens avaient coutume de combattre le génie du mal dès qu’ils avaient cru remarquer sa présence au milieu d’eux.

Lorsque leurs razzias et leurs coups de main contre les tribus voisines commençaient à échouer, lorsque les maladies ou la famine se déclaraient avec une violence insolite dans leurs villages, tous les cavaliers s’armaient et entraient en campagne pour vaincre le maudit Gualicho.

Ils s’escrimaient contre l’ennemi invisible avec leurs lances et leurs massues appelées macanas; ils lançaient leurs boleadoras, sortes de courroies terminées par deux boules de pierre qu’ils projetaient en l’air et qui allaient s’enrouler autour de l’ennemi; ils accompagnaient de hurlements leurs grands coups d’estoc et de taille, cependant que les femmes et les petits enfants, à pied, s’unissaient à cette offensive générale en frappant l’air de leurs bâtons et de leur poings. L’un de ces coups innombrables toucherait forcément l’esprit malin et l’obligerait à fuir. Lorsqu’enfin tous tombaient sur le sol, exténués, la tranquillité leur revenait, car ils étaient convaincus que l’ennemi s’était éloigné de leur campement.

L’Espagnol pensait qu’en ce moment la Presa devait être hantée par Gualicho le diable malin et trompeur de la Pampa. Il poussait les hommes les uns contre les autres. Tous se regardaient avec hostilité et semblaient se trouver différents de ce qu’ils étaient autrefois. Faudrait-il rassembler la population en masse pour frapper et mettre en fuite l’invisible ennemi?

Il méditait ainsi lorsque soudain son cheval sursauta et s’arrêta si brusquement qu’il faillit passer par-dessus l’encolure.

Au même instant des coups de revolver claquèrent et il vit voler en éclats les vitres des fenêtres et des deux portes du bar.

Par ces brèches passèrent en même temps que les balles des bouteilles, des verres et même un crâne de cheval. Puis des gauchos, amis de Manos Duras, apparurent, marchant à reculons et faisant feu de leurs revolvers. Des ouvriers du village sortirent à leur tour de l’établissement et se mirent à tirer sur eux. D’autres, qui avaient déjà épuisé leurs cartouches, avançaient, le couteau au poing.

Un blessé tomba et se mit à se traîner dans la poussière. Puis, Robledo vit un autre homme s’écrouler. Gonzalez fit son apparition, en manches de chemise comme toujours, avec ses deux élastiques autour des biceps. Il levait les bras, suppliait, lançait pêle-mêle des ordres et des malédictions. Les métisses attachées au cabaret qui offraient leurs charmes après avoir versé de l’alcool, sortirent aussi, épouvantées et hurlantes, pour s’enfuir jusqu’au bout de la rue.

Robledo tira son revolver, éperonna son cheval et vint se placer entre les combattants; il visait alternativement les uns et les autres, tout en criant pour rétablir l’ordre. Aidé par les voisins qui accouraient armés pour la plupart de carabines, il put ramener momentanément la paix. Les gauchos prirent la fuite, poursuivis par les ouvriers de la digue, et les femmes, danseuses de l’établissement ou femmes du village, s’élancèrent ensemble pour entourer les deux blessés et les relever.

Gonzalez, qui protestait à grands cris et que nul n’écoutait, eut un sourire de joie en reconnaissant Robledo, comme si la présence de l’ingénieur eût dû suffire pour tout arranger.

—Ce sont les amis de Manos Duras, dit-il, qui viennent faire du tapage parce qu’on ne permet plus à ce bandit de fournir la viande au village et qu’on l’empêche de traiter d’autres affaires. Il devait y avoir demain course de chevaux; Manos Duras a provoqué cette bataille pour me faire du tort. On dirait que le diable est lâché sur cette terre, don Manuel. Nous étions si tranquilles autrefois.

Tout en sueur et encore ému par le souvenir du combat, il continua à bredouiller des explications. Il reconnaissait que les Chiliens soulevaient parfois des discussions orageuses; mais ce n’était que de temps en temps, à la suite d’excès de boisson. Cette fois ils n’étaient nullement responsables. Pauvre rotos! C’étaient les gens du pays qui, semblant obéir à un mot d’ordre, s’étaient montrés insolents et avaient provoqué les ouvriers pour troubler la tranquillité du village.

—Et cela va durer, don Manuel; je connais Manos Duras. S’il avait voulu de l’argent, il serait venu m’en demander; ce ne serait pas la première fois... Mais il y là-dessous quelque chose que je ne comprends pas et qui lui fait chercher le scandale à tout prix.

On venait de relever les blessés et de les porter dans le bar. Un homme partit à cheval pour ramener le médecin de Fort Sarmiento qui ne visitait la Presa que deux fois par semaine. Des femmes coururent chercher avant son arrivée un ouvrier sicilien qui jouissait d’une grande réputation de guérisseur. Les badauds entraient dans le magasin pour se rendre compte de la gravité des blessures. Au milieu de la rue des commères criaient contre Manos Duras et ses compagnons.

Robledo, pensif, reprit sa marche et se dirigea vers sa maison. Gonzalez avait raison, le diable était lâché. Quelqu’un avait profondément transformé la vie de la Presa.

Le jour suivant il remarqua un grand changement dans les groupes qui travaillaient près du fleuve. Les ouvriers engagés par l’entrepreneur, assis par terre, fumaient ou sommeillaient. Quelques-uns, des Espagnols, chantonnaient en frappant dans leurs mains, et de leurs yeux perdus semblaient contempler la patrie lointaine.

Le contremaître chilien surnommé le Fraile allait d’un groupe à l’autre pour secouer cette inertie, mais il n’arrivait qu’à faire rire les travailleurs. Un des plus vieux lui répondit avec insolence:

—Tu ne penses pas sans doute hériter de l’Italien?... Alors... pourquoi aurais-tu plus d’intérêt que lui à nous faire travailler? Il y a beau temps qu’il n’est pas venu ici.

Un autre journalier, plus jeune, ajouta avec un rire bestial.

—Il court comme un chien derrière la belle gringa qui sent si bon et qu’on appelle la marquise. Oh! moi aussi si je pouvais...

Et il ajouta quelques mots sales, dont les autres rirent avec une expression de désir sauvage. Soudain un jeune apprenti qui, d’une petite hauteur, surveillait les environs, lança le cri d’alarme:

—Un ingénieur!

Immédiatement tous sautèrent sur pieds, cherchèrent leurs outils et feignirent de travailler avec ardeur, tandis que l’Espagnol avançait entre les groupes au pas lent de son cheval.

Ils regardaient à la dérobée Robledo, et dès qu’il s’était éloigné ils laissaient tomber leurs outils et s’asseyaient à nouveau. L’ingénieur tourna plusieurs fois la tête et comme la veille il se dit qu’une puissance occulte bouleversait la vie de la colonie. Gualicho était présent en tous lieux; même hors du village, il faisait sentir sa puissance en désorganisant le travail des hommes.

Laissant derrière lui les nombreux ouvriers de Pirovani il atteignit l’endroit où ses propres journaliers creusaient les canaux. Ces travailleurs-là ne demeuraient pas inactifs. Torrebianca les dirigeait, les surveillait et leur offrait l’exemple de son activité. Il aperçut Robledo et l’entraîna à part comme pour lui communiquer une mauvaise nouvelle:

—L’exemple déplorable des ouvriers de la digue commence à contaminer les nôtres. Nos hommes réclament comme les autres moins d’heures de travail... Je me demande à quoi pense ce pauvre Pirovani. Il laisse ses travaux complètement à l’abandon.

Robledo regarda fixement Torrebianca et resta silencieux, tandis que l’autre continuait à lui donner des informations.

—Hier soir, Moreno me disait que Pirovani et Canterac commencent à se faire la guerre. L’un refuse, comme ingénieur, d’approuver les travaux que l’autre poursuit comme entrepreneur. Il veut lui porter préjudice et retarder les versements que l’Etat lui effectue... Pirovani dit qu’il va suspendre les travaux et se rendre à Buenos-Ayres, où il a beaucoup d’amis, pour porter plainte contre l’ingénieur.

A ces mots l’Espagnol sortit de son indifférence muette.

—Et pendant ces discussions, dit-il avec colère, l’hiver arrive; le fleuve grossira avant que la digue soit terminée, les eaux détruiront et emporteront le travail de plusieurs années, et tout sera à recommencer.

Le marquis, qui semblait tout pensif, s’écria soudain:

—Et ces deux hommes étaient si amis! Certainement quelque chose est venu les séparer.

Robledo dut forcer son regard pour l’empêcher de traduire la pitié et l’étonnement; il fit de la tête un signe affirmatif.

XI

Peu de temps après le lever du soleil, Moreno sortit de sa maison, mandé d’urgence par Canterac.

Il trouva l’ingénieur en train d’arpenter avec impatience son logement. Il avait déjà passé des bottes et une culotte de cheval. Son ceinturon garni d’un revolver et sa vareuse étaient posés sur une chaise.

Les manches de sa chemise entr’ouverte étaient retroussées et on voyait encore sur lui la trace toute fraîche de ses ablutions matinales.

Son visage était plus dur, plus autoritaire que les autres jours. Une idée tenace et importune semblait ancrée sous son front soucieux. Sur les meubles et dans tous les coins on voyait de nombreux paquets élégamment ficelés et cachetés dans leur enveloppe de papier fin.

On devinait que l’ingénieur avait mal dormi par la faute de cette idée dont il voulait faire part à Moreno. Celui-ci prit un siège et se prépara à écouter. Canterac resta debout et dit à l’employé tout en continuant sa promenade:

—Ce Pirovani est tout ce qu’il y a de plus vulgaire, mais il l’emportera toujours sur moi. Il est si riche!

Puis il montra les nombreux paquets qui encombraient une partie de la pièce:

—Voilà tous les parfums que nous avions commandés à Buenos-Ayres. C’est de l’argent perdu; ceux de l’Italien sont déjà arrivés.

Moreno s’empressa de se disculper. Il avait fait le nécessaire pour hâter l’expédition de la commande; mais l’autre, au lieu d’envoyer ses ordres par lettre, avait dépêché un messager à Buenos-Ayres.

Canterac voulait se montrer indulgent; il accepta les excuses de l’employé et lui donna quelques tapes dans le dos:

—Je n’ai pu dormir de la nuit, mon cher Moreno. J’ai conçu un projet et je veux le discuter avec vous. Il faut que j’écrase cet intrigant qui ose se mesurer à moi... Ici tous les gens se croient égaux, comme si toute hiérarchie était abolie dans le monde. Peut-être même cet entrepreneur se croit-il supérieur à moi qui suis son chef; il suffit qu’il ait plus d’argent que moi.

Canterac eut un sourire cruel et continua:

—Je m’arrangerai pour qu’il en ait moins. Jusqu’à ce jour, j’avais toléré certaines choses en contrôlant ses travaux. Dorénavant non: il perdra quelques bons milliers de pesos ou il sera obligé de résilier son contrat et de vider les lieux.

Il s’approcha ensuite de Moreno pour lui parler à voix basse comme s’il eût craint d’être entendu.

—Je veux frapper un grand coup, mener à bien un projet grandiose que cet émigrant sans éducation ne pourrait pas même imaginer. J’y ai pensé hier au soir. Au premier moment cette idée m’a semblé déraisonnable, mais après avoir longuement réfléchi j’ai trouvé que le projet était original et digne d’être réalisé si c’est possible... Pirovani a offert une maison à la marquise. Moi je lui offrirai un parc... un parc que je ferai surgir en plein désert patagon! Comment trouvez-vous cette idée, mon cher Moreno?

L’employé l’écoutait, attentif, puis avec étonnement, mais il ne sut que répondre. Il lui fallait d’autres explications, et le Français continua de parler:

—Dans ce parc, je donnerai une fête, une garden-party en l’honneur de notre amie la marquise et je m’offrirai cette petite vengeance d’inviter ce rustre enrichi pour qu’il meure d’envie. Vous voudrez bien être assez aimable pour tout diriger. Voici les instructions; j’ai tout écrit hier soir en profitant de mon insomnie.

L’Argentin prit le papier que lui tendait Canterac, le lut et regarda l’ingénieur avec stupéfaction comme s’il eût douté de sa raison.

—Je conçois votre étonnement... Ce sera cher, je le sais, mais n’importe. Dépensez sans crainte, je viens de toucher quelques milliers de pesos que je comptais envoyer à Paris. J’aime mieux faire à la marquise la surprise de mon parc. Je gagnerai de l’argent plus tard, j’ai confiance en l’avenir.

Et il dit cela de bonne foi, avec le doux optimisme de ceux que l’amour entraîne.

Le jour suivant était un dimanche, et Watson se rendit dans la matinée à l’ancienne maison de Pirovani pour y voir Torrebianca. Il avait besoin de lui parler d’une affaire qui intéressait les travaux en cours. Robledo était parti pour Buenos-Ayres deux jours auparavant pour demander aux banques de lui consentir de nouveaux crédits qui permettraient de continuer les travaux et aussi pour vendre des terrains qu’il possédait dans la pampa centrale.

Le jeune homme gravit avec quelque inquiétude le perron de bois après avoir examiné les fenêtres à la dérobée. Il frappa avec précaution à la porte comme s’il tenait à ne pas être entendu par tous les habitants de la maison, et il sourit en voyant que Sébastienne ouvrait la porte.

—Monsieur n’est pas là. Il est parti avec don Canterac pour Fort Sarmiento ce matin. Et don Robledo, comment va-t-il?

La métisse, comme beaucoup de gens dans le pays, plaçait le don indifféremment devant les prénoms et les noms[24].

Watson allait se retirer quand une portière se souleva dans l’antichambre, découvrant une main blanche dont le poignet portait une montre-bracelet. Cette main lui faisait des signes empressés pour le retenir. Puis Hélène apparut tout entière et souriante l’invita à entrer. Richard, intimidé, n’eut pas la force de refuser; il la suivit au salon et il s’assit les yeux baissés.

—Enfin vous voici dans ma maison... Je dois vous être peu sympathique puisque vous ne venez jamais me rendre visite.

Watson balbutia de vagues excuses, mais elle continua:

—Peut-être vous a-t-on dit du mal de moi? N’essayez pas de le nier: il n’est pas étonnant qu’on me traite ainsi. Les femmes sont si souvent calomniées. Nous nous faisons tant d’ennemis en refusant d’accéder à certains désirs!

Hélène avait pris un ton ingénu pour formuler ses plaintes. Elle était tout près de Richard et le jeune homme était troublé par le parfum de sa chair saine et soignée.

—Je suis bien malheureuse, Watson, ajouta-t-elle. J’attendais une occasion opportune pour vous le confier. Vous me croyez coquette et je m’étourdis pour me masquer à moi-même le vide de ma vie. Depuis des années je me sens bien seule!

Richard avait perdu la méfiance qu’il éprouvait tout à l’heure; il l’écoutait avec un intérêt naïf et la croyait:

—Mais votre mari?

A cette innocente question une lueur d’ironie parut trembler dans les yeux d’Hélène. Mais elle dissimula son étonnement moqueur pour répondre avec tristesse.

—Ne parlons pas de lui. C’est un excellent homme, mais il n’est pas le mari qu’il faut à une femme comme moi. Il n’a jamais su me comprendre. D’ailleurs c’est un faible dans la bataille de la vie et moi, qui étais née pour atteindre aux plus hautes destinées, je suis restée ce que je suis et je suis venue échouer dans ce pays presque sauvage, parce qu’il lui manquait les qualités essentielles.

Elle regarda fixement Watson qui, interdit, baissait les yeux, et elle reprit, d’un ton pensif:

—Soyez sûr qu’un homme jeune et énergique serait allé loin avec une femme comme moi à son côté.

Watson leva les yeux, surpris, puis il regarda de nouveau ses pieds pour éviter le regard d’Hélène. La marquise sourit de le voir si craintif et susurra d’une voix mélancolique:

—La vie est ainsi faite: les hommes que nous méprisons nous remarquent et ceux qui nous intéressent nous fuient presque toujours.

A ces mots le jeune homme releva la tête et la regarda sans manifester aucune crainte, avec un air interrogateur. Que voulait dire cette femme?

Il avait peu d’expérience de la vie, et d’autre part, en homme d’action, il aimait peu la lecture, et n’avait pu entrevoir l’existence à travers les livres; il avait cependant parcouru en chemin de fer ou sur les bateaux quelques romans simplistes pleins d’aventures naïvement invraisemblables, et il avait vu une centaine de films cinématographiques; dans les pages de ces romans et sur la toile des cinémas il avait appris à connaître le type de la femme fatale, belle mais perverse, qui détourne du chemin de l’honneur les hommes qu’elle tente. Si la marquise allait être sa femme fatale à lui? Robledo n’avait pas beaucoup de sympathie pour elle...

Mais bientôt il pensa aux héroïnes calomniées et persécutées qui l’avaient souvent ému, dans les mêmes livres et dans les mêmes films; des victimes de ce genre abondaient peut-être dans le monde.

Il regardait toujours la Torrebianca pour tâcher de deviner si elle était une femme fatale ou une créature injustement persécutée; mais elle avait baissé les yeux pour dire avec une douceur attristée:

—J’ai bien souffert quand j’ai compris que vous me fuyiez. Je suis entourée d’êtres égoïstes et grossièrement matérialistes; j’ai besoin d’une affection noble et pure, d’un ami désintéressé, d’un compagnon qu’ait attiré mon âme et non mon corps.

Watson, instinctivement, hocha la tête. Ce mouvement réflexe indiquait qu’il approuvait intérieurement ces paroles. Il commençait à se former une opinion sur cette femme.

—J’ai toujours cru, ajouta-t-elle, que vous pourriez être cet ami idéal. Vous semblez si bon... Hélas! vous me détestez, vous me fuyez, vous me prenez sans doute pour une femme à redouter, comme il y en a tant sur la terre, et je ne suis qu’une malheureuse.

Richard se leva, la main sur le cœur, pour protester avec plus de véhémence. Il n’avait jamais eu d’antipathie pour elle et n’avait jamais cherché à fuir sa compagnie. Il était un gentleman et n’avait jamais eu pour l’épouse de son compagnon Torrebianca que des pensées pleines de respect. Il avouait cependant que jusqu’à ce moment il l’avait mal connue.

—Ce n’est pas extraordinaire. On se parle pendant des années et des années parfois, on croit se connaître, puis un jour, soudain, on se connaît vraiment et on se trouve bien différents de ce qu’on avait imaginé. Pour moi, après ce que je viens d’entendre...

Il se tut, mais son silence et ses yeux exprimaient l’émotion qu’il avait ressentie en écoutant Hélène.

Elle se leva aussi, s’approcha de Watson et lui tendit la main.

—Vous acceptez donc d’être cet ami dont j’ai tant besoin pour continuer à vivre? Vous consentez à devenir mon soutien et mon guide?

Le jeune homme, que son regard troublait, balbutiait des mots indistincts tout en serrant cette main de femme qui s’attardait dans la sienne. La marquise accueillit ces vagues indices d’assentiment avec une joie enfantine.

—Quel bonheur! Vous viendrez me voir tous les jours. Vous m’accompagnerez dans mes promenades à cheval et je ne serai plus suivie partout par ces inévitables soupirants qui m’impatientent sans arrêt.

La joie de la Torrebianca ne fut pas sans étonner Richard. Il n’avait rien promis de tout cela, mais il n’osa protester. Elle semblait ne plus douter que le jeune homme dût être son chevalier servant, et elle eut un rire un peu malicieux.

—Et puis, quand nous sortirons ensemble, vous m’apprendrez à lancer le lasso. Qu’il est beau d’avoir ce talent!

Elle se rendit compte immédiatement que ces paroles étaient inopportunes. Watson avait détourné les yeux et son front parut s’assombrir tandis que défilaient en lui de lointaines images.

Il se rappelait le soir où Hélène l’avait surpris avec Celinda au bord du fleuve alors que la jeune fille lui apprenait à lancer le lasso.

Hélène s’avança plus près encore du jeune homme pour chasser ce souvenir et vint appuyer ses mains sur les revers de sa vareuse. Elle semblait vouloir se mirer dans ses pupilles, et elle concentrait dans ses propres yeux tout son pouvoir de séduction.

—Amis, vraiment, susurra-t-elle, amis pour toujours? Amis malgré la calomnie et l’envie?

Le jeune homme se sentit vaincu par le contact et le parfum de cette femme. Le souvenir des rives du fleuve et des joyeuses leçons que lui donnait Celinda se dissipa. Quelque chose en lui voulut résister encore à cet entraînement. Dans sa mémoire passa le souvenir des fatales héroïnes de romans. Il eut un mouvement comme pour dire non, et il prit dans ses mains celles de la marquise pour les éloigner de sa poitrine. Mais quand ses doigts touchèrent cet épiderme de femme il se sentit défaillir et ses mains pressèrent celles de la marquise en une voluptueuse caresse. Alors, comme les yeux d’Hélène semblaient implorer une réponse aux questions qu’elle venait de poser, il dit «oui» de la tête.

A partir de ce jour, Watson seul accompagna la femme de Torrebianca dans ses promenades à cheval. Devant l’ancienne maison de Pirovani, un métis chargé de soigner les montures de l’entrepreneur tenait par la bride une jument blanche portant un harnachement féminin. Richard arrivait à cheval; Hélène apparaissait au sommet du perron en costume d’amazone, et au même instant l’entrepreneur entrait dans la rue, comme si, dissimulé, il eût attendu jusque-là l’occasion de se montrer.

Il était lui aussi à cheval, mais «madame la marquise» éludait sa compagnie.

—Allez à vos affaires, monsieur Pirovani. Mon mari affirme que vous les négligez beaucoup, et cela me fait de la peine... Monsieur Watson qui est maintenant plus libre m’accompagnera.

L’Italien finissait par accepter avec une certaine reconnaissance ces paroles. Comme cette femme s’intéressait à ses affaires! Elle ne pouvait guère manifester plus clairement la sympathie qu’elle éprouvait pour tout ce qui touchait à sa personne. D’ailleurs Watson était un compagnon qui ne pouvait pas exciter de jalousie, car tout le monde dans le pays le considérait comme le fiancé de la fillette de Rojas... Il se résignait enfin, bien que de mauvaise grâce, à s’en aller visiter les travaux de la digue.

Parfois, quand Hélène était déjà en selle, Canterac se présentait lui aussi à cheval pour l’accompagner. Mais Hélène lui faisait de sa cravache de petits signes de refus.

—Je vous ai déjà dit plusieurs fois que je ne voulais pas d’autre compagnon que mister Watson, lui répondit-elle un jour. Pour vous, capitaine, continuez à préparer cette énorme et mystérieuse surprise que vous me réservez.

Canterac vit les deux cavaliers s’éloigner et quoiqu’il ressentît une soudaine irritation chaque fois qu’Hélène le repoussait, il s’efforça de se surmonter et se dirigea vers la maison de Moreno.

L’employé lisait un roman près de sa fenêtre et, apercevant Canterac, il s’accouda sur l’embrasure pour lui rendre compte de l’avancement des travaux:

—Nous employons pour construire ce parc près de deux cents hommes et quarante charrettes.

L’ingénieur écouta sans descendre de cheval les explications que Moreno lui donnait de sa fenêtre.

—J’ai enlevé ces hommes à Pirovani en leur offrant double salaire. De plus j’ai raflé toutes les charrettes que l’Italien avait louées et toutes celles de Fort Sarmiento. Tout cela retardera un peu les travaux du barrage, mais chacun de votre côté vous tâcherez ensuite de regagner le temps perdu.

Les ouvriers travaillaient à cinq lieues de là, vers l’aval, dans un endroit assez marécageux où les crues avaient fait surgir un bois où dominaient les peupliers. Ils écartaient la terre au pied des troncs et mettaient à découvert les racines pour les trancher au milieu; ils faisaient alors pencher l’arbre et le couchaient sur un char à bœufs qui s’avançait lentement le long de la rive et qui mettait un jour entier pour apporter sa charge à la Presa.

—C’est un travail long et difficile, dit Moreno. J’ai poussé jusque-là hier pour tout voir par moi-même et je vous assure que nos hommes gagnent bien leur argent.

Près de la Presa, dans une plaine nue, voisine du fleuve, d’autres ouvriers creusaient des trous dans le sol. Quand les charrettes apportaient les arbres, ils les redressaient et les plantaient dans les trous puis ils entassaient tout autour de la terre pour les maintenir droits.

—Ce sont des arbres hauts seulement de quelques mètres, mais ils feront un effet extraordinaire dans ce désert où on n’en trouve aucun à leur comparer. Soyez sûr, capitaine, que ce sera une surprise peu commune. L’Italien sera bien forcé d’en convenir.

Canterac eut en entendant ces derniers mots un sourire de satisfaction.

—Vous viendrez à bout de tous vos billets de banque, continua Moreno, il pourrait même arriver qu’avant la fin l’argent nous manque un peu, mais vous aurez votre parc... Il est vrai que ce parc ne vous occasionnera pas de nouveaux frais car le lendemain peut-être de la fête les arbres seront desséchés et morts.

Et l’employé se mit à rire devant l’énormité de ces dépenses inutiles; il admirait et plaignait l’ingénieur tout à la fois.

Cependant, Hélène et Watson chevauchaient lentement sur la berge du fleuve. Elle lui tenait la main et lui parlait affectueusement, d’un air maternel.

—Je m’aperçois, Richard, d’après ce que vous me dites, que Robledo dirige tout ici et que vous êtes un peu comme son employé... Je ne devrais pas m’occuper de vos affaires, mais tout ce qui vous concerne m’inspire tant d’intérêt... Je ne dis pas que l’Espagnol commette des indélicatesses en répartissant les bénéfices; certes non. Robledo est un homme correct, mais il abuse un peu des avantages que lui donne son âge. Il faut vous émanciper de cette tutelle si vous voulez monter jusqu’où vous pouvez prétendre, seul et sans tuteurs.

Richard avait défendu son associé en entendant les premières insinuations; mais le conseil d’Hélène le rendit pensif et préoccupé; il le reçut sans un mot de protestation.

Tandis qu’ils causaient, bercés doucement par le pas lent de leurs chevaux, un cavalier, au fond de la plaine, apparut puis se dissimula à plusieurs reprises, quittant la rive du fleuve pour pénétrer dans les dunes de sable que les inondations avaient laissées à l’intérieur des terres. Ce cavalier qui s’approchait puis s’éloignait d’un galop capricieux était Celinda Rojas.

Hélène remarqua la première ces évolutions et elle sourit d’un air moqueur.

—Je crois qu’on vous cherche, dit-elle à Richard.

Celui-ci regarda dans la direction qu’elle indiquait et, reconnaissant l’amazone, ne put cacher un certain trouble.

—C’est mademoiselle Rojas, répondit-il en rougissant légèrement. C’est une enfant et nous sommes assez bons amis. Elle est pour moi comme une petite sœur, ou pour mieux dire, comme un camarade. N’allez pas vous imaginer...

La Torrebianca qui souriait ironiquement et feignait de ne pas croire à ses protestations lui dit avec une froideur qui l’attrista:

—Allez la saluer pour qu’elle ne vous importune plus de sa surveillance et venez me rejoindre.

Après avoir lancé ces mots d’un ton impératif elle mit son cheval au trot vers l’intérieur des terres, foulant les rudes buissons qui craquaient en se brisant comme du bois sec.

Aussitôt Celinda cessa d’évoluer dans le lointain et elle courut ventre à terre au-devant de Richard. Quand elle fut près de lui, elle le menaça du doigt en imitant l’expression sévère d’un précepteur qui réprimande un élève. Puis elle dit avec une gravité comique:

—Ne vous ai-je pas dit plus de cent fois, mister Watson, que je ne voulais pas vous voir avec cette femme-là? Je passe maintenant des jours entiers à courir la campagne inutilement et si j’arrive enfin à rencontrer monsieur, je le trouve toujours en mauvaise compagnie.

Mais Watson n’était plus le même homme; il ne rit pas de cette feinte colère. Au contraire, il parut froissé par le ton plaisant qu’elle avait pris, et il répondit sèchement:

—Je puis aller avec qui il me plaît, mademoiselle. Il n’existe entre nous qu’une bonne amitié malgré ce que trop de gens supposent à tort. Vous n’êtes pas ma fiancée et je n’ai aucune raison de rompre avec mes relations pour obéir à vos caprices.

Celinda demeura stupéfaite et Richard en profita pour s’éloigner en saluant sèchement, dans la direction qu’avait prise Hélène.

La fille de Rojas se rendit compte que l’Américain s’échappait réellement; elle fit un geste de colère, tout en lui criant des phrases suppliantes:

—Ne partez pas, gringuito. Ecoutez-moi, don Ricardo; ne vous fâchez pas... J’ai dit cela pour rire comme les autres fois.

Watson feignait de ne pas entendre et continuait sa course; elle saisit alors le lasso qui pendait à l’arçon de sa selle, le déroula pour le lancer sur le fugitif.

—Venez ici, désobéissant.

Avec une précision parfaite, le lasso tomba sur Richard et l’emprisonna, mais au moment où Celinda commençait à tirer sur la corde, l’ingénieur prit dans sa poche un canif et trancha la boucle. Son mouvement fut si rapide que la jeune fille, ne rencontrant brusquement aucune résistance, faillit tomber de cheval.

Watson se débarrassa du tronçon de corde qui entourait ses épaules et le jeta à terre sans se retourner. La fille de Rojas continua à ramener son lasso, qui traînait mollement sur le sol.

Quand elle eut dans la main le bout de la corde elle contempla avec tristesse l’extrémité que le canif avait tranchée. Des larmes lui troublèrent les yeux. Puis, pâle de colère, elle regarda les dunes derrière lesquelles l’Américain avait disparu.

—Que le diable t’emporte, gringo ingrat! je ne veux plus te voir... Je ne te lancerai plus mon lasso et si un jour tu veux me retrouver, c’est toi qui seras obligé de me lancer le tien... si tu en es capable!

Et, sans pouvoir résister davantage à la cruauté de sa déconvenue, Celinda cacha son visage dans ses mains, pour que ces champs sablonneux, ce fleuve impétueux et solitaire, qui tant de fois l’avaient vue rire, ne pussent aujourd’hui la voir pleurer.

XII

Le jour de la grande surprise préparée par Canterac arriva. Les ouvriers dirigés par Moreno plantèrent les derniers arbres dans la plaine voisine du fleuve.

Des groupes de curieux admiraient de loin le bois improvisé. De Fort Sarmiento et même de la capitale du Neuquen des gens arrivèrent, attirés par cette fête d’un nouveau genre. Quelques travailleurs tendaient d’un arbre à l’autre des guirlandes de feuillages et fixaient des faisceaux de drapeaux.

Fritérini, élevé au grade de maître d’hôtel, avait tiré du fond de sa valise un frac quelque peu rongé de mites, souvenir du temps où il servait comme garçon de restaurant dans les hôtels d’Europe et de Buenos-Ayres. Soucieux de maintenir intacts son plastron rigide et sa cravate blanche, il donnait des ordres à un groupe de métisses du bar transformées en servantes qui préparaient des tables pour la fête du soir.

Don Antonio El Gallego avait lui aussi subi une grande transformation extérieure. Il était vêtu de noir et une grosse chaîne d’or traversait son gilet d’une poche à l’autre. Il comptait au nombre des invités, car, représentant du haut commerce, il avait bien le droit d’être compris parmi les notables de la Presa; mais comme on avait commandé la collation à son établissement, il avait jugé bon de se transporter sur les lieux de la fête dès les premières heures de l’après-midi, pour s’assurer que tous les préparatifs se déroulaient avec régularité.

Parmi les badauds, que maintenait une clôture de fils barbelés, se tenaient quelques gauchos, dont le fameux Manos Duras. Après la bataille du cabaret il était revenu tranquillement au camp pour s’expliquer. Il reconnaissait que certains des provocateurs étaient ses amis, mais ils étaient tous majeurs et il n’avait pas à répondre de leurs actes comme un père. Il se trouvait loin de la Presa quand le choc s’était produit; pourquoi voulait-on le compromettre dans une affaire où il n’avait pris aucune part?

Le commissaire dut se contenter de cette justification; le patron du bar l’accepta également, car il aimait mieux avoir Manos Duras pour ami que pour ennemi; Manos Duras était donc présent et il contemplait avec une attention quelque peu ironique les préparatifs de la fête. Les autres gauchos, silencieux comme lui, semblaient rire intérieurement à la pensée du travail accompli. Les gringos transportaient les arbres de l’endroit où Dieu les avait fait naître; et tout cela pour une femme!

Les gens du peuple se montraient plus hardis dans leurs jugements et ne se gênaient pas pour les exprimer bien haut. Des femmes, parmi les mieux vêtues, s’attaquaient à la marquise.

—La garce! qu’est-ce que les hommes ne feraient pas pour elle!

Elles comptaient les cadeaux de l’entrepreneur Pirovani, si avare pourtant et si dur pour les ouvriers.

Par chaque train arrivaient de Buenos-Ayres ou de Bahia Blanca à l’adresse de la marquise des paquets payés par l’Italien. Et de plus, une charrette chargée d’un tonneau ne cessait d’apporter de l’eau du fleuve à la maison de Pirovani. Cette grande dame avait besoin d’un bain toutes les vingt-quatre heures.

—Tout cela n’est pas naturel; elle doit avoir dans la peau quelque chose qui ne veut pas sortir, affirmaient sentencieusement quelques femmes.

Toutes, forcées d’aller plusieurs fois par jour de leur demeure à la rivière avec une cruche sur le dos, considéraient cette charrette et ce tonneau comme un luxe inouï. Un bain chaque jour, dans ce pays où le moindre souffle de vent soulève la terre en colonnes si épaisses et si lourdes qu’il fallait se courber pour résister à leur poussée! Beaucoup d’entre elles gardaient encore dans leur chevelure ou dans les doublures de leurs robes la poussière des semaines précédentes, et cette folle dépense d’eau les indignait comme une injustice sociale.

Une femme, pour se consoler, lança une allusion méchante à l’ingénieur Torrebianca:

—Il est capable de venir ce soir avec les bons amis de sa femme!... Pas possible qu’un homme soit aussi aveugle. Certainement ils s’entendent.

Celinda, à cheval, passa lentement parmi les groupes et regarda d’un air hostile le parc improvisé. Puis elle marcha vers le village pour ne pas entendre les commentaires scabreux des femmes.

Gonzalez, sans cesser de surveiller la mise en place des tables, tenait un discours à quelques-uns de ses clients en leur montrant le fleuve. Il avait trouvé le moment propice pour étaler avec une doctorale gravité les connaissances qu’il avait glanées dans les propos de son compatriote Robledo.

Les Indiens avaient appelé ce fleuve Rio Negro, «la rivière noire», à cause des dures peines qu’ils éprouvaient à remonter son courant rapide. Les conquérants le nommaient «Fleuve des Saules». Aujourd’hui encore les saules abondaient sur ses rives, et les troncs que roulait le courant constituaient pour les barques un danger constant.

Il était resté inexploré pendant des siècles, puis un missionnaire anglais avait fait une tentative pour donner à son pays la priorité dans cette importante région de passage.

C’est alors que les Espagnols, qui avaient eu bien des choses à faire après s’être emparés de la plus grande partie de l’Amérique, jugèrent nécessaire l’exploration du fleuve.

L’enseigne Villarino entreprit cette expédition obscure et difficile dans le dernier tiers du xviiie siècle; don Manuel l’appelle le dernier représentant de l’héroïque génie des découvreurs espagnols.

Il partit de Carmen de Patagones avec soixante hommes d’équipage, sur quatre lourdes barques mal faites pour un tel voyage. Il s’enfonça avec cette poignée de marins dans un pays complètement inconnu où vivaient les Indiens les plus irréductibles et les plus féroces, qui poussaient parfois leurs incursions jusqu’aux abords de Buenos-Ayres.

Pendant des centaines de lieues les quatre barques naviguèrent entre ces rives où les guettaient les terribles Aucas.

—Nous qui connaissons le courant du fleuve nous pouvons comprendre les difficultés de cette expédition vers l’amont, et sur barque à voile. Ils emportaient quinze chevaux qui devaient haler les bateaux dans les passages difficiles. Quatre fois les ouragans brisèrent la mâture des embarcations. L’expédition dura de longs mois et, faute de guides du pays, elle s’égara souvent dans les affluents et dut revenir ensuite en arrière... Ils cherchaient cette mer que les Indiens affirmaient avoir vue de leur yeux et qui n’est autre que le lac Nahuel Huapi. Il communique en effet avec le Rio Negro par le bras du Limay. Eh bien! aujourd’hui où nous possédons des embarcations cent fois meilleures, personne n’a jamais voulu recommencer le voyage de l’enseigne Villarino.

Pendant que Gonzalez continuait son patriotique discours les groupes devenaient plus importants. Un orchestre composé de quelques Italiens venus de Neuquen se mit à déchirer l’air de la stridence de ses cuivres. Immédiatement quelques couples commencèrent à danser. Don Antonio s’indigna de ce manque de respect à l’égard de l’organisateur de la fête.

—Ne les laisse pas danser avant l’arrivée de la marquise, dit-il à Fritérini, la cérémonie est en son honneur et monsieur de Canterac sera certainement mécontent si elle commence avant l’heure.

Mais les musiciens et les danseurs ne tinrent aucun compte de ses scrupules et le bal continua.

Cependant, Hélène, brillamment parée pour la fête, se trouvait encore dans le salon de sa maison. Son visage était sombre et irrité.

—Cela n’arrive qu’à moi, pensait-elle. Fallait-il que cette nouvelle nous parvînt justement aujourd’hui?... Allez donc ne pas croire aux caprices de la fatalité!

Torrebianca avait reçu le matin une lettre d’Italie que lui expédiait son notaire: il l’avait tendue à Hélène, le visage bouleversé.

«Depuis votre départ pour l’Amérique la santé de madame la marquise était si chancelante que nous attendions d’un moment à l’autre une issue fatale. Elle est morte en pensant à vous. Le dernier mot qu’elle eut la force de prononcer dans son agonie fut votre nom. Je vous envoie ci-joint quelques renseignements sur l’héritage qui malheureusement n’est pas....»

Hélène s’arrêta de lire pour regarder son mari d’un air interrogateur; mais il demeurait la tête en avant, anéanti par cette nouvelle. Elle hésita avant de parler, puis comme le temps passait sans que son mari rompît le silence, elle dit lentement:

—Je suppose que cet événement qui n’a rien d’imprévu, puisque souvent tu m’avais fait part de tes craintes, ne nous empêchera pas d’assister à la fête.

Torrebianca leva les yeux et la regarda, stupéfait...

—Que dis-tu? Songe que celle qui vient de mourir était ma mère.

Elle feignit la confusion et répondit doucement:

—La mort de cette pauvre dame me fait beaucoup de peine. C’était ta mère et cela me suffit pour que je la pleure... mais songe aussi que je ne l’ai jamais vue et qu’elle-même ne m’a connue que par mes portraits. Reprends tes esprits et sois un peu logique. A cause d’un événement malheureux qui s’est passé à l’autre bout de la terre, nous ne pouvons pas nous dispenser d’assister à une fête qui a occasionné des frais énormes à celui qui l’a organisée.

Elle s’approcha de son mari et lui dit d’une voix insinuante tout en lui caressant de la main le visage:

—Il faut savoir vivre. Nul ne connaît ton malheur? Imagine-toi que la lettre n’est pas arrivée aujourd’hui et que tu ne peux pas la recevoir avant le courrier d’après-demain. C’est entendu, n’est-ce pas? Tu ignores la nouvelle et tu viens avec moi, ce soir. A quoi bon y penser maintenant? Tu as bien le temps de méditer sur ce triste événement.

Le marquis secoua la tête. Puis il porta une main à ses yeux et, appuyant son coude sur ses genoux il gémit d’une voix sourde:

—C’était ma mère... ma pauvre mère qui m’aimait tant!

Il y eut un long silence. Torrebianca se réfugia dans une pièce voisine comme pour dérober à sa femme son chagrin. Hélène, maussade et irritée, l’entendait gémir et marcher derrière la porte.

Le temps passait. Elle regarda la pendule: trois heures. Il fallait prendre une décision. Elle eut une moue cruelle et haussa les épaules. Puis elle marcha vers la porte par où son mari avait disparu:

—Reste ici, Frédéric, ne t’occupe pas de moi. J’irai seule et je trouverai un prétexte pour t’excuser. A bientôt, mon chéri. Crois bien que si je te laisse c’est uniquement pour ne pas peiner nos amis. Ah! quel supplice que les exigences du monde.

Sa voix avait des inflexions tendres, mais un rictus de rage tordait les coins de sa bouche. Elle mit son chapeau et sortit. Du haut du perron elle put voir la rue complètement déserte.

Tous les habitants du village se trouvaient autour du parc improvisé. Canterac et l’entrepreneur chacun de leur côté avaient décidé que ce jour serait férié et donné congé à leurs hommes.

Devant la maison attendait une petite voiture à quatre roues; un métis dormait sur le siège, gardant entre ses lèvres épaisses et bleues un cigare de Paraguay, tandis qu’un essaim de mouches bourdonnaient autour de son visage en sueur.

Hélène pensa à ses admirateurs qui sans doute guettaient avec impatience son arrivée. Ils s’étaient abstenus de venir la chercher parce que la veille elle avait exprimé le désir de se rendre à la fête seulement accompagnée de son époux. Une femme doit éviter de donner prise à la calomnie.

Elle s’écartait de la maison pour gagner la voiture, quand elle entendit un galop de cheval. Un cavalier venait de surgir d’une ruelle voisine. C’était la Fleur du Rio Negro.

Le mystérieux instinct de la haine fit qu’Hélène devina sa présence avant de l’avoir aperçue. Sans attendre que le cheval fût arrêté l’intrépide amazone se laissa glisser de sa selle. Puis elle s’avança avec la démarche lourde du cavalier qu’étonne encore le contact du sol:

—Madame, un mot seulement.

Et elle se plaça entre la marquise et le marchepied de la voiture pour lui barrer le passage.

Malgré sa fierté, Hélène fut troublée par le regard dur de la jeune fille. Cependant elle eut un mouvement hautain qui demandait «Est-ce bien moi que vous cherchez.» Celinda comprit et répondit d’un geste affirmatif.

La marquise, toujours muette, lui fit signe de parler, et la fille de Rojas dit d’un ton agressif:

—Vous n’avez donc pas assez de tous ces hommes que vous rendez fous? Il vous faut encore voler ceux qui sont à d’autres femmes?

Hélène la regarda des pieds à la tête sans répondre un mot. Elle essayait de l’impressionner avec des airs de supériorité...

—Je ne vous connais pas, petite! dit-elle enfin. J’ai idée, d’ailleurs, qu’il y a entre nous une trop grande différence de classe et d’éducation; nous en resterons là, s’il vous plaît.

Elle essaya de l’écarter et de passer, mais Celinda, irritée par cette réponse méprisante, leva le rebenque qu’elle tenait dans sa main droite.

—Eh! diable en jupons!

Elle abattit son fouet sur le visage d’Hélène, mais l’autre se mit aussitôt en défense et saisit le bras de son adversaire. Une intense pâleur se répandit sur son visage et ses yeux, agrandis par la surprise, lancèrent un éclair fauve. Puis elle dit d’une voix rauque:

—Bien, petite, ne vous mettez pas en peine. Je compte ce coup comme reçu. C’est un cadeau que l’on n’oublie pas; je m’en souviendrai quand je le jugerai bon.

Elle lâcha le bras de Celinda; celle-ci, déjà calmée, le laissa retomber, comme honteuse de son agression.

Hélène profita de ce mouvement d’hésitation pour sauter dans la voiture. Elle toucha le conducteur à l’épaule. Le métis était resté endormi jusqu’à ce moment, le cigare à la bouche, et ne s’était pas rendu compte de ce qui s’était passé à côté de son véhicule.

A peine sortie du village, Hélène aperçut au loin le parc improvisé et la multitude qui s’agitait tout autour.

Un cavalier, qui semblait revenir du lieu de la fête, la croisa au trot et ôta son chapeau pour la saluer. Hélène reconnut Manos Duras et sourit machinalement en réponse à son salut respectueux. Puis, sans bien se rendre compte de ce qu’elle faisait, elle l’appela de la main. Le gaucho fit faire demi-tour à son cheval, s’approcha de la voiture et se mit à marcher à hauteur des roues.

—Comment allez-vous, Madame la Marquise? Pourquoi êtes-vous si pâle?

Hélène fit un effort pour retrouver son calme.

Sans doute les traces de l’émotion qu’elle venait d’éprouver étaient encore visibles sur son visage; il fallait qu’elle arrivât à la fête tranquille et souriante, et que nul ne pût deviner l’outrage qu’elle avait reçu.

Comme pour mettre fin promptement à son entretien avec Manos Duras, elle lui demanda avec une gaieté forcée:

—Vous m’avez bien dit un jour que vous aviez beaucoup d’estime pour moi et que vous seriez toujours prêt à exécuter un de mes ordres, quelque terrible qu’il fût?

Manos Duras salua, la main à son chapeau, et sourit en découvrant ses dents de loup.

—Ordonnez, Madame. Désirez-vous que je tue quelqu’un?

Tandis qu’il parlait, le désir brillait dans ses yeux. Elle eut un geste d’effroi hypocrite.

—Tuer? Oh! non... quelle horreur! Pour qui me prenez-vous?... Le service que j’aurai l’occasion de vous demander peut-être sera bien plus agréable pour vous... Nous en reparlerons.

Elle eut peur que le gaucho ne tardât à prendre congé, et d’un geste énergique elle lui ordonna de se retirer. Elle était arrivée à proximité du lieu de la fête et il était peu convenable que, venant sans son mari, elle y arrivât avec un tel compagnon.

Manos Duras retint son cheval et la voiture s’éloigna. Pendant quelques minutes il suivit des yeux cette femme, la plus extraordinaire qu’il eût jamais rencontrée; quand il l’eut perdue de vue, son regard de dogue soumis redevint dur et agressif.

Les invités pénétraient peu à peu dans le parc artificiel, entourés de la curiosité de la foule que le commissaire et ses quatre hommes, fort affairés, maintenaient derrière la clôture de fil de fer. Ces invités étaient des commerçants espagnols ou italiens établis dans les villages voisins ou venus de l’île lointaine de Choele-Choel, le dernier point où atteignent les rares bateaux capables de remonter le Rio Negro. Les contremaîtres et les mécaniciens du chantier se présentaient aussi avec leurs femmes qui avaient déballé leurs costumes de fête, réservés jusqu’ici aux brefs séjours qu’elles allaient faire à Bahia Blanca ou à Buenos-Ayres.

Robledo parcourait les courtes allées du parc et admirait ironiquement l’absurde création de Canterac. Moreno lui faisait noter avec un certain orgueil tous les détails de l’œuvre qu’il avait dirigée.

—Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est une espèce de berceau ou plutôt de sanctuaire de verdure qui se trouve au bout de la futaie. Le capitaine tentera certainement d’y amener la marquise. Mais elle est fine et elle saura lui glisser dans les mains.

Il clignait malicieusement de l’œil en parlant des projets de Canterac, puis il reprenait sa gravité pour affirmer la parfaite vertu de la marquise qui n’était pas la femme que beaucoup de gens croyaient.

Il se préparait à montrer à l’Espagnol le fameux «sanctuaire» de verdure, mais, soudain, sans transition, il l’abandonna en murmurant une excuse et s’élança vers l’entrée du parc. Hélène venait d’arriver. Les autres soupirants imitèrent Moreno et coururent à sa rencontre; mais après avoir salué les trois hommes, elle montra nettement sa préférence pour Watson, qui lui aussi était allé au-devant d’elle. Elle causa avec les autres, mais ses yeux caressants restaient fixés sur Richard. Robledo, qui de loin examinait le groupe, ne manqua pas de s’en apercevoir.

Contrarié par ce qu’il venait de découvrir, il s’approcha pour saluer la Torrebianca. Puis, à voix basse, il pria Watson de le suivre; mais le jeune homme faisait semblant de ne pas comprendre. Tout gonflé de son importance en tant qu’organisateur de la fête, l’ingénieur français s’interposa enfin entre Hélène et les invités et lui offrit son bras pour lui montrer toutes les beautés de sa création forestière.

Robledo en profita pour toucher du doigt le dos de Watson et pour l’inviter à l’accompagner dans sa promenade sous la futaie. Dès qu’ils furent seuls, l’Espagnol lui montra la femme qui s’éloignait appuyée au bras de Canterac et lui dit avec bonté:

—Méfiez-vous, Richard. Je crois que cette Circé ne demande qu’à vous enchanter à votre tour.

Watson, qui, jusqu’à cette heure, l’avait toujours écouté avec déférence, le regarda cette fois d’un air de hauteur.

—Je suis assez grand pour aller tout seul, répondit-il sèchement, et quand à vos conseils, vous me les donnerez quand je vous les demanderai.

Puis il tourna le dos en murmurant des mots inintelligibles et s’en fut à la recherche d’Hélène.

L’Espagnol demeura d’abord stupéfait de la brusque réponse de son associé; puis il s’indigna.

—Cette femme! pensa-t-il. Elle va encore m’enlever mon meilleur ami!

A ce moment commençait la partie de la fête qui, pour beaucoup des invités, était la plus intéressante. Fritérini donnait des ordres à pleine voix aux métisses chargées du service. Sur les tables, faites de planches supportées par des chevalets et couvertes de draps de lit fraîchement lavés en guise de nappes, apparurent les victuailles les plus riches et les plus extraordinaires qu’avaient pu fournir le magasin du Gallego et tous les autres cabarets ou auberges des colonies proches de Rio Negro. C’étaient des mets européens ou nord-américains qui gardaient un goût de renfermé, un parfum d’étain et de fer blanc: porc de Chicago, saucisses de Francfort, foie gras, sardines de Galice, piments de la Rioja, olives de Séville, le tout venu, à travers l’océan, dans des boîtes métalliques ou des petits barils de bois.

Le choix des boissons était extraordinaire. Seuls quelques gringos venus des pays dits latins recherchaient les bouteilles de vin rouge. Les autres, en particulier les fils du pays, tenaient pour une boisson grossière les liquides couleur de sang, et la transparence des vins blancs leur était signe d’aristocratie.

Les bouchons de champagne ne cessaient de sauter à grand bruit. On buvait le vin mousseux comme on eût bu de l’eau du fleuve.

—C’est cher en Europe, disait un Russe aux longs cheveux graisseux, mais ici, avec la différence du change!...

Le méticuleux Moreno s’inquiétait de la soif grandissante des invités. Il faisait des signes mystérieux à l’enthousiaste Fritérini et lui glissait au passage quelques mots dans l’oreille pour lui recommander l’économie et la prudence.

—Pourvu que les pesos de Canterac y suffisent! pensait-il. Je commence à croire que nous n’aurons pas assez d’argent pour tout payer.

Cependant l’ingénieur français s’enfonçait avec Hélène au milieu des arbres et s’arrêtait parfois pour lui signaler les plus beaux.

—Ce parc n’est pas celui de Versailles, belle marquise, disait-il en imitant les façons galantes des siècles passés. Mais dans sa médiocrité, il vous exprime du moins le désir que j’ai eu de vous être agréable.

Pirovani, feignant la distraction, marchait derrière lui à quelque distance. Il ne pouvait cacher le dépit que lui causait cette fête imaginée par son rival. Il reconnaissait qu’il n’aurait pu inventer rien de semblable. Ah! l’instruction était bien utile!