En s’avançant dans le bois artificiel il donnait à la dérobée de rudes poussées aux arbres les plus proches pour essayer de les faire tomber. Mais ses mauvais desseins échouaient. Tous les arbres restaient debout. Cet imbécile de Moreno avait bien fait les choses quand il avait prêté son concours à Canterac.
Ses extrémités se glacèrent et tout son sang lui reflua au cœur lorsqu’il vit le couple pénétrer dans un épais berceau de feuillage, à l’extrémité d’une avenue. C’était le fameux sanctuaire dont Moreno avait parlé.
—La reine peut prendre place sur son trône, dit Canterac. Et il indiqua à Hélène un banc rustique surmonté d’une espèce de dais fait de guirlandes de verdure et de fleurs de papier.
Enhardi par la solitude, le Français exprima son amour en termes véhéments, et se dit prêt à tout sacrifier pour Hélène. Il lui avait souvent fait les mêmes aveux, mais cette fois ils étaient seuls et la fête semblait avoir rendu sa passion plus agressive.
Elle était assise sur le banc rustique, près de l’ingénieur, et elle montrait quelque inquiétude, sans perdre pour cela son sourire de tentatrice. Canterac lui saisit les deux mains et voulut aussitôt la baiser sur la bouche. Mais la Torrebianca, qui s’attendait à l’attaque, sut se défendre à temps et fit effort pour le repousser.
Ils luttaient de la sorte quand l’entrepreneur parut à l’entrée du cabinet. Aucun des deux ne le vit. Canterac s’obstinait à vouloir embrasser Hélène et, oubliant ses minauderies de coquette, elle le repoussait avec violence.
—C’est de la déloyauté, dit-elle d’une voix haletante. Je dois être décoiffée. Vous allez abîmer mon chapeau... Restez tranquille! Si vous persistez, je vous quitte.
Mais elle fut enfin réduite à se défendre si énergiquement que Pirovani crut le moment venu d’intervenir et pénétra résolument à l’intérieur du cabinet. L’ingénieur, en l’apercevant, abandonna Hélène et se leva, tandis qu’elle réparait le désordre de sa coiffure et de ses vêtements. Les deux hommes se regardèrent fixement; l’Italien se sentit contraint de prendre la parole.
—Vous êtes bien pressé, dit-il ironiquement, de vous faire payer les frais de la fête.
Canterac fut si étonné d’entendre un simple entrepreneur l’insulter à cet endroit même, dans un parc somptueux né de son esprit, qu’il resta un instant sans pouvoir parler. Puis sa colère d’homme autoritaire éclata, fulgurante et froide.
—De quel droit m’adressez-vous la parole? J’aurais dû m’abstenir d’inviter chez moi un émigrant sans éducation, qui a fait sa fortune on ne sait trop comment.
Furieux d’être ainsi outragé en présence d’Hélène, Pirovani fut pris d’une rage folle. La violence de son tempérament sanguin le poussait à l’action immédiate; pour toute réponse il se jeta sur l’ingénieur et le gifla. Immédiatement les deux hommes s’empoignèrent et se mirent à lutter à bras-le-corps, tandis que la Torrebianca, perdant la tête, poussait des cris d’épouvante.
Les invités accoururent, et les premiers à se présenter furent Robledo et Watson, chacun de leur côté.
L’ingénieur et l’entrepreneur, qui se roulaient sur le sol, étroitement enlacés, avaient en grande partie détruit le sanctuaire de verdure.
Pirovani, plus puissant et plus vigoureux que Canterac, l’étouffait de son poids. La colère lui faisait oublier tout ce qu’il savait d’espagnol et il blasphémait en italien, invoquant la Vierge et la plupart des habitants du ciel. Il priait à grands cris ceux qui tentaient de s’interposer de le laisser manger le foie de son rival. En quelques secondes, il était revenu aux années de sa jeunesse, où il se battait avec ses compagnons de misère dans quelque trattoria du port de Gênes.
En les tiraillant avec énergie et en distribuant quelques bons coups de poing, des hommes de bonne volonté parvinrent à séparer leurs deux chefs. Watson, sans s’occuper des combattants, s’était élancé vers la marquise et s’était placé devant elle comme pour la défendre d’un péril.
Robledo regarda les deux adversaires. Contenus chacun par un groupe d’hommes ils s’insultaient de loin et bavaient des injures, les yeux injectés de sang. Tous deux avaient brusquement oublié l’espagnol et ils bredouillaient les mots les plus sales de leurs langues respectives.
Puis il contempla la marquise de Torrebianca qui, soutenue par Watson, gémissait comme une fillette.
«Il ne manquait plus que ce scandale! se dit-il. J’ai peur que cette femme ne soit bientôt cause de la mort d’un homme.»
XIII
Watson et Robledo, préoccupés par l’événement qui s’était produit quelques heures auparavant dans le parc inventé par Canterac, terminèrent silencieusement leur repas.
Un obstacle infranchissable semblait s’être élevé entre eux. Watson montrait un visage assombri et évitait de regarder Robledo qui levait de temps en temps les yeux sur son associé avec un sourire plein d’amertume. Il pensait à Hélène, ce cruel despote, qui peut-être avait excité Richard contre lui.
Le jeune homme quitta la table, prit congé en murmurant quelques mots indistincts et saisit son chapeau pour sortir.
—Il va la voir, se dit l’Espagnol; loin d’elle, il ne vit plus.
Dans la rue centrale, Watson rencontra des groupes qui discutaient avec ardeur. Les rectangles rouges que projetaient sur le sol les portes du bar étaient souvent voilés par l’ombre de gens qui entraient ou sortaient.
Il devina que tous commentaient l’événement du jour en prenant fait et cause soit pour l’ingénieur, soit pour l’entrepreneur.
Quand il arriva chez Hélène, Sébastienne le reçut au sommet du perron. La métisse elle-même était préoccupée par les incidents de l’après-midi.
Elle regarda Richard avec sévérité; sans doute, elle pensait à Celinda. «Ah! les hommes! Ce gringo qu’elle avait pris pour un bon garçon, il était tout aussi vicieux que les autres.»
Le jeune homme passa sans remarquer ce regard et trouva dans la grande salle Hélène qui semblait l’attendre.
Il voulut prendre un fauteuil, mais la marquise s’y opposa.
—Non, ici, à côté de moi. Personne ainsi ne pourra nous entendre.
Et elle l’obligea à s’asseoir sur le sofa, tout près d’elle.
Son visage était pâle, son regard dur et elle semblait encore sous l’impression désagréable des événements récents. La rixe entre Pirovani et Canterac était passée dans sa mémoire au second plan, mais l’image de Celinda, le fouet levé, la tourmentait sans cesse, et elle en frémissait encore de rage. Elle oublia sa rancune en voyant arriver ponctuellement Richard qu’elle avait prié de venir passer la soirée chez elle. Elle remarqua que Watson regardait avec inquiétude les portes de la salle et crut devoir le rassurer.
—Personne ne viendra. Mon mari est dans sa chambre, accablé par une mauvaise nouvelle qu’il a reçue d’Europe... un malheur de famille que nous attendions depuis quelque temps et qui ne me touche pas beaucoup moi-même.
Puis, changeant de ton et de visage, elle continua:
—Combien je vous remercie d’être venu!... Je tremblais à la pensée qu’il me faudrait passer seule les longues heures de la soirée. Je m’ennuie tant ici!... C’est pour cela qu’aujourd’hui, en nous séparant, je vous ai supplié de ne pas m’abandonner...
Et en prononçant ces mots elle prit la main de Watson qu’elle contempla de ses yeux caressants.
Le jeune homme se sentit flatté par ce regard dans sa vanité masculine, mais immédiatement le souvenir des incidents de l’après-midi lui revint à la mémoire.
—Pourquoi ces deux hommes se sont-ils battus? Est-ce pour vous?
Elle hésita d’abord, puis, détournant les yeux, elle répondit avec détachement.
—Peut-être; mais je les méprise tous les deux. Vous seul existez pour moi, Richard.
Elle lui posa les mains sur les épaules et approcha de lui son visage; son corps souple s’étira avec une ondulation féline.
—Il me semble, murmura-t-elle, que nous sommes près de franchir les bornes d’une tranquille amitié. Vous ne savez pas comme vous m’intéressez.
Ils se sentaient enhardis par la solitude et par la force de leur désir. En quelques minutes ils allaient parcourir des étapes que dans son inexpérience le jeune homme s’attendait à voir durer fort longtemps. Hélène pensait à la jeune amazone qui avait tenté de la frapper. Outragée dans son orgueil, elle voulait une prompte vengeance, et cyniquement, elle se disait avec un rire contenu qui faisait briller son regard:
—Puisque tu es jalouse, ce ne sera pas sans motif. Je te rendrai bien ton coup de cravache.
De plus, elle songeait à ces deux hommes qui s’étaient colletés devant elle, sans qu’elle éprouvât aucune émotion véritable et, avec l’étrange logique d’un cerveau désordonné, elle arrêtait que le plus sûr moyen de rétablir la paix entre eux était de se donner à un troisième, plus digne qu’elle le distinguât.
Watson, de son côté, la trouvait plus belle et plus désirable depuis que deux hommes avaient essayé de se tuer pour elle. Un sentiment d’orgueil viril, de vanité sexuelle, s’unissait aux émotions qu’excitaient en lui les paroles de la Torrebianca et le contact de son corps.
Les deux mains qu’elle avait appuyées sur les épaules de Richard se rejoignaient lentement et le jeune homme se sentit emprisonné entre deux bras adorables. Quelque chose se réveilla dans son âme, comme une fleur mourante qui renaît. Il crut voir le noble et triste visage de l’ingénieur Torrebianca et soudain il voulut rompre le charme, se rejeter en arrière et repousser Hélène... Il ne pouvait trahir son compagnon. Il ne pouvait commettre cet acte honteux sous le toit même de cet homme à peine séparé de lui par quelques cloisons. Puis il se vit lui-même marchant joyeusement dans la campagne, aux côtés de Celinda. Encore une fois il voulut secouer la tête et ses paupières battirent avec angoisse; alors même qu’il tentait de se déprendre, il était certain d’en être incapable.
«Pauvre petite Fleur du Rio Negro!» pensa-t-il.
Les bras qui entouraient son cou se resserrèrent doucement et attirèrent peu à peu sa tête vers le visage féminin qui lui tendait ses lèvres avides et hardies. Leurs bouches s’unirent enfin et Richard crut que ce baiser n’aurait plus de fin.
Il était ivre comme un homme qui, trouvant toutes portes ouvertes, s’avance de salle en salle dans un palais merveilleux, et découvre chaque fois une chambre plus admirable et des perspectives plus éblouissantes au delà. Au moment où il s’imaginait que cette bouche, il l’avait possédée toute, les lèvres s’entr’ouvraient en un bâillement de fauve et le laissaient pénétrer plus avant pour lui révéler l’énervante volupté de contacts inconnus. Il croyait avoir épuisé toutes les sensations que recelaient en elles ces deux valves de chair humide et douce, et de nouveaux frissons de plaisir lui parcouraient le dos.
A ce moment, il eut la même pensée que tous les naïfs habitants de la Presa qui couraient affolés dans le sillage de la Torrebianca: «C’est elle la vraie femme. Les femmes qui ont connu l’existence élégante méritent seules qu’on les admire.»
Ses mains s’égarèrent sur les rondeurs de ce corps adorable, essayèrent d’écarter les vêtements importuns.
Soudain tous deux se repoussèrent sous le coup d’une violente surprise et se hâtèrent de réparer le désordre de leur aspect. Sébastienne venait de frapper à la porte et demandait la permission d’entrer.
La métisse était trop bien stylée pour ouvrir une porte sans autorisation; mais avant de la solliciter elle jugeait toujours bon de jeter un coup d’œil par le trou de la serrure.
Sa tête parut enfin dans l’entre-bâillement et elle dit, en voilant son regard malicieux:
—Mon ancien patron, don Pirovani, demande à voir Madame. Il dit que c’est très pressé.
Richard se leva pour partir; Hélène le supplia de rester, lui promettant de congédier l’intrus au plus tôt. Mais le jeune homme avait repris son sang-froid et s’était rendu compte du danger qu’il venait de courir; il saisit l’occasion qui se présentait et se retira, désireux de ne pas rester seul avec elle à nouveau. Sur le seuil il heurta presque l’entrepreneur qui entrait, saluant de très loin «Madame la Marquise».
Il lui serra la main et disparut incontinent.
Hélène ne chercha pas à dissimuler l’irritation que lui causait cette visite inopportune; elle reçut l’Italien avec une visible mauvaise humeur.
Elle resta debout pour lui faire comprendre que leur entrevue devait être brève; mais l’autre, préoccupé, lui demanda la permission de s’asseoir et prit un fauteuil avant même qu’elle eût répondu. La Torrebianca se contenta de s’appuyer au bord d’une table.
—Mon mari est indisposé, dit-elle, et a besoin de mes soins. Ce n’est pas bien grave: l’émotion que lui a causée un malheur de famille. Mais parlons de vous: quel sujet vous amène ici à une heure pareille?
Pirovani resta un moment sans répondre, pour donner ainsi plus de solennité aux paroles qu’il allait prononcer.
—Monsieur de Canterac estime qu’après l’incident de ce soir nous devons nous mesurer dans un duel à mort.
Hélène, qui ne pensait qu’à Watson et qui supportait mal la présence de celui qui l’avait mis en fuite, eut un mouvement qui marquait que la nouvelle l’intéressait peu. Puis elle essaya de dissimuler son indifférence et dit:
—Cette proposition n’a rien d’extraordinaire. Si j’étais un homme j’agirais de même.
Pirovani, qui avait hésité jusqu’alors parce qu’il trouvait stupide le défi de Canterac, se leva de son fauteuil d’un air décidé.
—Eh bien, dit-il, puisque vous l’approuvez, c’est dit. Je me battrai contre le Français; je me battrai s’il le faut contre la moitié du monde pour vous prouver que je suis digne de votre estime.
En parlant ainsi il avait saisi une main d’Hélène, mais cette main lui sembla si molle et si froide qu’il la lâcha avec découragement. Elle se tourna d’un air las vers les pièces intérieures de la maison, où se trouvait son mari. Pirovani comprit qu’il devait se retirer, et il se hâta d’obéir, mais en se dirigeant vers la porte il n’épargna pas à la marquise les déclarations et les gestes d’un amoureux qui veut faire admirer son héroïsme.
Restée seule enfin, Hélène appela Sébastienne à grands cris. La métisse ne se hâta pas d’accourir. Elle avait dû accompagner jusqu’à la porte de la rue son ancien patron.
—Essaie de rejoindre M. Watson, ordonna-t-elle vivement. Il ne doit pas être loin, dis-lui de revenir.
La métisse sourit, baissa les yeux et dit avec une feinte naïveté:
—Ce serait difficile de le rattraper! Il est parti comme une bombe, ou comme s’il avait le diable à ses trousses.
En sortant de son ancienne maison, Pirovani se rendit chez Robledo. L’Espagnol lisait un livre qu’il tenait appuyé contre la lampe à pétrole posée au centre de la table. En voyant entrer l’entrepreneur il l’accueillit avec des exclamations et des gestes de reproche.
—Eh bien! qu’est-ce qui vous a donc pris?... Un homme de votre âge et de votre caractère... Mais vous êtes pire qu’un gamin de quinze ans qui se bat pour sa fillette.
L’Italien, l’air hautain, n’accepta pas cette réprimande trop tardive et secrètement fier de ce qu’il annonçait, il dit avec solennité:
—Je dois avoir un duel à mort avec le capitaine Canterac. Je suis venu vous trouver pour vous prier d’être mon témoin avec Moreno.
Robledo poussa des clameurs indignées en levant les bras au ciel pour donner plus de vigueur à sa protestation.
—Et vous croyez que je vais appuyer ces extra-vagances et me montrer aussi fou que vous ou que l’autre?
Il continua de s’élever contre l’absurde demande de Pirovani, mais l’Italien secouait la tête avec obstination. Depuis son entretien avec Hélène, il était résolu à tout.
—Je suis de naissance modeste, dit-il, je n’ai jamais su que travailler, mais je veux montrer à ce monsieur que je ne le crains pas, quelque habitué qu’il soit à manier les armes.
Robledo haussa les épaules en entendant ces mots qui lui semblaient stupides. Il se lassa enfin de protester sans résultat:
—Je vois qu’il est inutile d’essayer de vous rendre le bon sens... C’est bien, je consens à parler en votre nom, mais à la condition que vous me laisserez arranger les choses raisonnablement en évitant ce duel.
L’entrepreneur parut offensé et prit une attitude de dignité chevaleresque.
—Non; je veux le duel à mort. Je ne suis pas un lâche et je ne cherche pas des accommodements.
Puis il laissa voir sa vraie pensée:
—Je n’ai pas reçu une brillante éducation, mais je sais comment on doit se comporter dans des circonstances comme celle-ci. En outre, des personnes haut placées m’ont dit leur opinion. Je dois me battre, je me battrai.
Il prononça ces mots avec une telle conviction que Robledo devina qu’Hélène était la «personne haut placée» qui l’avait conseillé. Il le regarda avec pitié, puis déclara qu’il se refusait de façon formelle à lui servir de témoin.
Pirovani, convaincu qu’il n’obtiendrait plus rien de lui, prit congé et se dirigea vers la maison de Moreno.
Le jour suivant, don Carlos Rojas reçut une visite fort matinale. Il se trouvait devant la porte du corps de logis de son estancia quand il vit arriver, monté sur un bidet qui le fit sourire, un cavalier en costume de ville.
C’était le secrétaire Moreno.
—Où courez-vous, monté sur cette rosse?... Descendez; que diriez-vous d’un peu de maté, camarade?
Tous deux entrèrent dans la pièce qui servait de salon et de bureau à don Carlos, et, tandis qu’une petite servante préparait le maté, Moreno aperçut par une porte entre-bâillée la fille de Rojas assise, triste et pensive, dans un fauteuil d’osier. Elle portait un costume féminin et semblait avoir dépouillé avec ses habits d’homme son audace joyeuse de garçon turbulent.
Moreno la salua, de son côté de la porte, et elle répondit mélancoliquement à son salut.
—Regardez-la, dit le père, elle n’est plus la même. Est-ce qu’on ne la croirait pas malade; la jeunesse est ainsi.
Celinda sourit d’un air las et secoua la tête: Non, elle n’était pas malade. Bientôt, elle quitta la pièce où elle se trouvait, trop voisine du salon, pour permettre aux deux hommes de parler librement.
Quand ils eurent pris la première tasse de maté, Rojas offrit à Moreno un cigare, alluma le sien et se prépara à écouter.
—Quel bon vent vous amène en ces lieux, mon cher rond-de-cuir? Vous n’êtes pas homme de cheval, et ce n’est pas pour rien que vous avez poussé un galop jusqu’ici.
Le rond-de-cuir continua de fumer avec le calme d’un Oriental qui aime exciter la curiosité de son interlocuteur avant d’entrer en matière.
—Dans votre jeunesse, don Carlos, dit-il enfin, vous avez su manier les armes. Je me suis laissé dire que lorsque vous habitiez Buenos-Ayres vous avez eu plus d’un duel, pour histoires de femmes.
Rojas regarda de côté et d’autre pour s’assurer que sa fille était loin et ne pouvait entendre. Puis il sourit avec la vanité d’un homme mûr qui évoque les aventures de sa jeunesse ardente, et il dit, faussement modeste:
—Bah! tout cela est oublié! Péchés de jeunesse! C’était l’habitude d’autrefois!
Moreno crut devoir rester silencieux un long moment, puis il ajouta:
—L’ingénieur Canterac et l’entrepreneur Pirovani se battront en duel demain... C’est un duel à mort.
—Quoi, ces choses-là ne sont pas encore passées de mode? Et ici, en plein désert?
Moreno fit oui de la tête sans dire un mot. L’estanciero resta muet lui aussi et il regarda son hôte avec des yeux interrogateurs. En quoi cela le regardait-il? Il avait donc fait ce voyage pour le plaisir de lui annoncer cette nouvelle?
—Canterac, dit l’employé, a comme témoin le marquis de Torrebianca et le gringo Watson. Comme ils sont tous deux ingénieurs, ils ne peuvent refuser un service aussi important à un collègue.
Rojas trouva la chose fort naturelle. Mais, que lui importait, à lui, que les témoins fussent celui-ci ou celui-là.
—Pirovani n’a pu trouver que moi, continua Moreno, et je viens vous prier, don Carlos, vous qui connaissez les armes, de me tirer d’affaire en acceptant d’être le second témoin de l’Italien.
L’estanciero protesta avec véhémence.
—Assez de blagues, hein?... Pourquoi irais-je me mêler des zizanies entre les gens de la Presa, qui d’ailleurs sont tous mes amis? Et puis, je suis trop vieux pour m’embarquer dans ces affaires et je ne tiens pas à jouer au matamore.
Moreno insista et la discussion des deux hommes dura quelques minutes. Don Carlos enfin parut mollir, séduit par le mystère que cachait ce duel inattendu. Son rôle de témoin lui permettrait peut-être de découvrir des choses fort drôles et fort intéressantes.
—Bon, ce sera comme vous voudrez. Qu’est-ce que vous ne me feriez pas faire, rond-de-cuir maudit!
Il sourit ensuite d’un air égrillard, et, frappant la cuisse de l’employé, il lui demanda en baissant le ton:
—Et pourquoi veulent-ils se tuer? Histoire de femme encore? Cette marquise qui les a tous rendus fous, elle est bien pour quelque chose dans l’aventure?
Moreno prit une attitude pleine de réserve et porta un doigt à ses lèvres pour lui imposer silence.
—Soyez prudent, don Carlos. Songez que nous aurons affaire au marquis de Torrebianca, qui est témoin et qui dirigera sans doute le combat, car il est expert en cette matière.
L’estanciero se mit à rire en appliquant de nouvelles claques sur les cuisses de son ami. Il riait de si bon cœur qu’il portait de temps en temps sa main à sa gorge comme s’il eût craint d’étouffer.
—Ah! elle est bien bonne!... C’est le mari qui sera directeur du duel... Et c’est pour sa femme que les deux autres se battent!... Ces gringos sont vraiment délicieux! Je serai bien content de voir ça... c’est formidable!
Puis il reprit, calmé:
—Eh bien, oui, j’accepte d’être témoin. C’est plus fort qu’une place de théâtre à Buenos-Ayres, ou que ces histoires de cinéma dont ma fillette raffole.
Vers le milieu de l’après-midi, Moreno, qui avait déjeuné à l’estancia de Rojas, regagna la Presa et mit pied à terre devant l’ancienne maison de Pirovani.
Torrebianca marchait de long en large dans la pièce qui lui servait de bureau. Il était vêtu de noir et paraissait plus triste et plus découragé que les jours précédents. Il s’arrêtait parfois près de sa table sur laquelle était posée une boîte de pistolets ouverte. Il avait passé une partie de l’après-midi à nettoyer ces armes et à les contempler mélancoliquement, comme si leur vue eût évoqué pour lui de lointains souvenirs. S’il oubliait un instant les pistolets, c’était pour regarder une photographie placée aussi sur la table: la photographie de sa mère. Ses yeux se mouillaient quand il la contemplait.
Moreno le salua, se hâta de l’informer qu’il avait trouvé un autre témoin, et qu’il avait pleins pouvoirs pour discuter avec lui les préparatifs du combat. Le marquis s’inclina avec un salut cérémonieux, puis lui fit voir les pistolets.
—Je les ai apportés d’Europe; ils ont servi plus d’une fois en des circonstances aussi graves que celle qui nous occupe. Examinez-les avec soin; nous n’en avons pas d’autres, les deux parties doivent donc les accepter.
L’employé répondit qu’il jugeait inutile de les vérifier et qu’il acceptait toutes les décisions du marquis.
Torrebianca continua de parler avec une noble dignité qui impressionnait vivement Moreno.
«Le pauvre homme, pensait-il, ignore sa véritable situation. C’est un homme de cœur et d’honneur: un vrai gentilhomme qui ne sait rien des actes de sa femme et du triste rôle qu’il va jouer.»
Tandis que l’Argentin le regardait avec une sympathie apitoyée, le marquis ajouta:
—Aucun des deux adversaires ne veut faire d’excuses et les injures sont extrêmement graves; nous devons donc décider que le duel sera un duel à mort. N’est-ce pas votre avis, Monsieur?
L’employé s’était rendu compte de l’importance de cette conversation. Très grave, il approuva silencieusement de la tête.
—Mon client, continua le marquis, n’admet pas moins de trois balles échangées à vingt pas avec faculté de viser pendant cinq secondes.
Moreno battit des paupières, consterné, et parut sur le point de rejeter des conditions pareilles; mais il se souvint d’un dernier entretien qu’il avait eu avec Pirovani le matin même avant de partir pour l’estancia de Rojas.
L’Italien avait paru transfiguré par un enthousiasme belliqueux. Il se félicitait qu’une occasion lui fût donnée de prendre devant «Madame la Marquise» la figure d’un héros de roman. «Acceptez toutes les conditions, avait-il dit à Moreno, aussi terribles soient-elles. Je veux montrer que si j’ai débuté comme simple ouvrier, j’ai plus de bravoure et de vraie noblesse que ce capitaine.»
L’employé se résigna donc à faire de la tête un nouveau signe affirmatif.
—Ce soir, continua le marquis, les quatre témoins se réuniront chez Watson pour arrêter les conditions par écrit, et la rencontre aura lieu demain à la première heure.
Le témoin de Pirovani fit savoir que don Carlos Rojas ne pourrait assister à la réunion, car il était allé à Fort Sarmiento chercher un médecin qui assisterait au combat; mais lui-même signerait en son nom tous les documents utiles. Et les deux témoins se séparèrent.
En sortant de la maison, Moreno aperçut près du perron le commissaire de police qui semblait l’attendre. Don Roque l’interpella avec indignation:
—Vous vous figurez sans doute que vous pouvez faire ici tout ce qu’il vous plaît, et que dans ce pays il n’y a ni autorité ni loi ni règle, comme au temps des Indiens. Je suis commissaire de police, sachez-le bien, et j’ai le devoir d’empêcher les gens de faire des folies. Dites-moi à quel moment aura lieu le duel... J’ai besoin de le savoir.
Moreno refusa de le dire, et devant son entêtement le commissaire prit un ton plus aimable.
—Dites-le moi, et ne faites pas le malin. Songez qu’il n’est pas convenable que des choses pareilles se passent ici, moi présent. Dites-moi l’heure de l’affaire pour que je puisse m’éloigner avant.
Le témoin lui parla à l’oreille, et don Roque lui serra la main pour le remercier de sa confidence. Ensuite, il alla prendre son cheval qui se trouvait à proximité et, le pied déjà dans l’étrier, il dit à voix basse:
—Je vais passer la nuit à Fort Sarmiento, et je ne serai pas de retour avant demain soir... Faites ce que vous voudrez... Je ne sais rien.
XIV
Les clients les plus attardés du bar commençaient à se retirer quand Robledo arriva devant la maison où logeait Hélène.
Il gravit à pas silencieux le perron et après un moment d’hésitation il frappa discrètement. La porte s’ouvrit bientôt et Sébastienne parut; cet appel l’avait surprise au moment où elle allait se coucher. Ses cheveux raides étaient divisés en une infinité de tresses, nouées chacune d’un petit lacet, et elle s’efforçait de dissimuler sous la masse énorme de ses bras une partie de sa gorge cuivrée et puissante, que son corsage dégrafé laissait à découvert. Ses yeux furibonds prédisaient à l’importun une avalanche d’insultes, mais ils s’adoucirent à la vue de Robledo, et elle dit aimablement avant même qu’il eût prononcé un mot:
—La patronne est dans sa chambre et le marquis est parti avec sa maudite boîte de pistolets. Je croyais qu’il était avec vous... Entrez, don Robledo; je vais prévenir Madame.
L’ingénieur n’ignorait pas que Torrebianca se trouvait chez lui avec les autres témoins; mais il avait besoin de parler immédiatement à Hélène. Pourtant, il recula en voyant Sébastienne ouvrir la porte toute grande pour l’inviter à entrer. Il eut peur de se trouver seul avec la marquise dans la salle. Il fallait que leur entrevue fût courte. D’ailleurs le mari pouvait arriver et il lui serait difficile d’expliquer sa présence dans la maison, alors qu’il venait de le voir et de lui parler dans sa propre demeure.
—Je n’ai pas grand’chose à dire à ta patronne... Il vaut mieux qu’elle vienne à la fenêtre de sa chambre.
La métisse ferma la porte et Robledo, avançant sur la galerie extérieure, passa devant plusieurs fenêtres. Un instant après, l’une d’elles s’ouvrit et la marquise s’y montra, les cheveux dénoués; un peignoir négligemment jeté sur ses épaules laissait à découvert une grande partie de ses bras et de sa gorge.
Elle s’était habillée précipitamment, et semblait effrayée; avant même que Robledo l’eût saluée elle demanda d’une voix angoissée:
—Un malheur est arrivé à Watson? Pourquoi venez-vous ici à pareille heure?
Robledo sourit ironiquement avant de répondre.
—Watson est en bonne santé, et si je viens à pareille heure, c’est pour vous parler d’un autre homme.
Puis il fixa sur elle un regard sévère et continua lentement:
—Au lever du soleil deux hommes vont s’entretuer. Cette tragique folie m’ôte le sommeil, et je suis venu vous dire: «Hélène, empêchez ce malheur.»
Sûre maintenant que Watson était sauf, elle répondit avec humeur:
—Que voulez-vous que j’y fasse? Ils peuvent bien se battre si cela leur plaît... C’est le fait des hommes.
Robledo fut consterné de cette cruauté.
—Je ne suis qu’une femme, continua-t-elle, mais ces combats ne m’effraient pas. Frédéric s’est battu une fois pour moi peu de temps après notre mariage. Là-bas, dans mon pays, plus d’un homme a risqué sa vie pour m’être agréable, et je n’ai jamais essayé de l’empêcher.
Elle eut une moue de mépris et ajouta:
—Vous voudriez que j’aille prier ces deux messieurs de ne pas risquer leur précieuse vie, pour qu’ensuite chacun d’entre eux vienne me réclamer quelque faveur en échange de son obéissance?... D’ailleurs, si j’intervenais dans cette affaire ils croiraient tous deux qu’ils m’inspirent beaucoup d’intérêt, et je me moque de l’un et de l’autre... S’il s’agissait d’un autre homme, peut-être céderais-je à votre prière.
L’Espagnol hocha la tête en entendant ces mots: «autre homme», et un instant l’image de son associé lui apparut. Hélène le regardait maintenant avec pitié.
—Dormez tranquille, Robledo, comme je vais dormir moi-même. Laissez ces deux orgueilleux annoncer qu’ils vont se tuer. Il n’arrivera rien de grave, vous verrez.
Elle s’écarta un peu de la fenêtre, par peur des jejenes et de tous les insectes sanguinaires qui, attirés par sa chair appétissante, commençaient à bourdonner autour de ses épaules et l’obligeaient à les chasser de la main tout en parlant.
—Si vous voyez Watson, dites-lui que je l’ai attendu toute la journée. Avec cette histoire de duel on ne peut plus lui parler... A demain, passez une nuit bien tranquille.
Elle ferma la fenêtre en simulant une peur enfantine des moustiques et Robledo découragé dut se retirer.
A cette heure même, l’ingénieur Canterac écrivait sur sa table de travail et terminait une longue lettre par ces mots «telle est ma dernière volonté; je compte sur vous pour l’exécuter. Adieu, chère femme! adieu mes enfants! Pardonnez-moi.»
Il plia le papier pour l’introduire dans l’enveloppe qu’il plaça ensuite dans la poche intérieure d’une redingote suspendue à côté de lui.
«Si je tombe demain, pensa-t-il, on trouvera cette lettre sur ma poitrine. Je chargerai Watson, avant le duel, de l’envoyer à ma famille au cas où je mourrais.»
Une heure après, son adversaire entrait chez Moreno. L’employé revenait de la réunion où il avait rencontré les témoins de Canterac. Pirovani lui parla d’une voix lente en s’efforçant de cacher son émotion.
Il venait de déposer sur la table de Moreno deux lettres dont l’une, très volumineuse, était sous enveloppe ouverte. Il avait écrit pendant une partie de la nuit dans son logement pour résumer dans ces deux lettres l’état de ses affaires. Il montra la plus mince et dit:
—Celle-ci est pour ma fille. Vous la lui enverrez si je meurs.
L’Argentin s’efforça de rire pour montrer qu’il ne croyait pas à la possibilité de sa mort et que de telles paroles méritaient seulement qu’on s’en amusât. Mais il ne persista guère dans sa gaîté factice car la voix de l’entrepreneur restait grave.
—Dans l’enveloppe la plus épaisse vous trouverez une procuration en règle qui vous permettra de toucher sans difficulté ce que le gouvernement me doit, et les sommes que j’ai en dépôt dans les banques. Vous êtes habile et vous n’aurez pas de peine à vous rendre compte, en examinant ces papiers, de l’état de mes affaires et à trouver le meilleur moyen de les liquider. J’ai fait aussi un testament qui vous nomme tuteur de ma fille. Vous êtes le seul homme en qui j’aie confiance. Sans doute vous avez penché plus d’une fois du côté de mon adversaire plutôt que du mien, mais cela importe peu. Je sais que vous êtes un honnête homme et je vous confie ma fille et ma fortune; tout ce que je possède au monde.
Moreno fut si touché par cette marque de confiance qu’il dut porter une main à ses yeux. Puis il se leva, serra avec force la main de l’Italien et d’une voix entrecoupée il lui promit d’exécuter fidèlement toutes ses recommandations. Il jura de protéger la fille et la fortune de son ami, si celui-ci venait à mourir le lendemain.
—Mais vous ne mourrez pas, ajouta-t-il en se frappant la poitrine. Mon cœur me le dit.
Peu après le lever du soleil quelques hommes s’assemblaient dans une prairie couverte d’une herbe maigre, au bord du fleuve. Elle était bornée par quelques vieux saules aux racines mi-découvertes qui se penchaient, moribonds, au-dessus de l’eau comme si, d’un moment à l’autre, ils dussent s’écrouler dans le courant.
L’endroit était triste. A cette heure où la lumière arrivait horizontalement, presque au ras du sol, les ombres des êtres et des arbres s’étiraient en un allongement bizarre.
Pirovani arriva le premier, escorté de Moreno et de don Carlos; tous étaient vêtus de noir, mais une redingote neuve et solennelle distinguait l’entrepreneur de ses compagnons. Il l’avait reçue de Buenos-Ayres la semaine précédente; elle sortait de chez un tailleur fameux à qui il avait commandé une garde-robe complète aussi riche que celle des millionnaires les plus élégants de la ville.
Derrière ce groupe s’avança un long et maigre vieillard; il avait le nez violacé et bourgeonné des alcooliques et portait une trousse de chirurgien sous le bras. C’était le médecin que Rojas était allé chercher à l’agglomération voisine la veille au soir.
Quelques minutes après, Canterac, Torrebianca et Watson arrivèrent dans la prairie. Le capitaine et le marquis portaient de longues redingotes, moins resplendissantes que celle de Pirovani, et des cravates noires: on eût dit qu’ils allaient assister à un enterrement. Watson portait seulement un costume sombre.
Après avoir fait de loin un salut cérémonieux à son adversaire et à ses témoins, Canterac commença d’aller et de venir au bord du fleuve. Il feignait de s’amuser à suivre des yeux le vol capricieux des oiseaux du matin, ou à lancer des pierres dans le courant. L’entrepreneur, qui tenait à ne pas paraître inférieur, imitait tous ses gestes et se mit aussi à marcher près des saules en regardant le fleuve. Tous deux continuèrent ainsi à se déplacer d’un pas d’automate chacun dans la partie de la rive qui lui était assignée.
Torrebianca, que son expérience en ces matières désignait pour le premier rôle, commença les préparatifs du combat. Il demanda à Watson deux cannes que celui-ci avait eu la précaution d’emporter, et en planta une dans le sol. Puis, une main sur les yeux, il regarda dans la direction du soleil pour s’assurer exactement de quel côté venait la lumière, et il se mit à marcher en comptant ses pas.
—Vingt, dit-il, en plantant dans le sol la seconde canne.
Il rejoignit à nouveau les témoins, prit une pièce de monnaie et, après avoir interrogé Moreno, il la lança en l’air. Quand la pièce retomba, l’employé dit à Rojas.
—Nous avons gagné, don Carlos; c’est à nous de choisir la place.
Le marquis, qui avait apporté sous son bras sa fameuse boîte de pistolets, la laissa ouverte sur l’herbe. Il chargea les deux armes avec lenteur et minutie puis reprit la même pièce de monnaie pour laisser le hasard décider encore. Quand la rondelle de métal fut retombée, l’employé se pencha pour la voir et dit à l’estanciero:
—La chance est pour nous. Nous pouvons choisir aussi le pistolet.
Les témoins de Pirovani allèrent ensuite chercher leur client et le placèrent à côté de la canne qui marquait l’emplacement choisi par eux. Le marquis et Watson conduisirent leur ami à côté de la seconde canne.
Cependant, le médecin, quelque peu affairé, se préparait de son côté. C’était la première fois qu’il assistait à un duel. Il avait ouvert sa trousse de chirurgien et, un genou en terre, il s’était mis à dérouler des bandages, à ouvrir des fioles et à vérifier le fonctionnement de ses appareils.
Les deux adversaires restèrent face à face. Canterac se tenait raide, avec le visage grave et sans expression du soldat qui attend un commandement. Pirovani avait les yeux ardents, le regard haineux, le visage furieux. Quand Moreno s’approcha pour lui remettre le pistolet, il lui dit à voix basse:
—Je vais le tuer, vous allez voir. C’est mon cœur qui me le dit.
Mais il oublia un instant son optimisme cruel pour ajouter avec une certaine anxiété:
—Je veux qu’on m’explique bien de combien de temps je dispose pour viser. Je ne veux pas me tromper pour qu’on ne dise pas ensuite que je suis un rustre incapable de comprendre ces choses.
Les deux ennemis prirent leurs pistolets, le canon levé. Moreno prit soin de boutonner la redingote de Pirovani qui était dégrafée. Puis il lui releva le col pour cacher le blanc de la chemise. Torrebianca, de son côté, examina Canterac. Il était correctement boutonné comme un militaire, mais son témoin lui releva aussi le col de la redingote. Tous deux avant de prendre leur arme avaient quitté leur chapeau et l’avaient remis à un de leurs témoins.
Le marquis se plaça entre les deux adversaires, sortit un papier de sa poche et se mit à lire avec lenteur et gravité.
«Deuxièmement. Le directeur du combat frappera trois coups dans ses mains et les adversaires pourront viser et faire feu à volonté entre le premier et le troisième coup.
»Troisièmement. Si l’un des deux adversaires faisait feu après le troisième coup, il serait déclaré félon et disqualifié immédiatement.»
Pirovani, le pistolet levé, avançait la tête, les yeux à demi fermés pour mieux entendre, et approuvait du menton chacune des paroles de Torrebianca. Canterac demeurait impassible; il semblait connaître depuis longtemps ce qu’il venait d’entendre.
Le marquis continua sa lecture, puis, repliant son papier, il adressa la parole aux deux adversaires:
—Mon devoir est de faire un dernier appel à la concorde. Peut-on espérer encore la réconciliation de deux hommes d’honneur? L’un d’entre vous consent-il à présenter ses excuses à l’autre?
Pirovani secoua violemment la tête. L’ingénieur demeura immobile et pas une ligne de son visage durci ne bougea.
Le marquis reprit la parole, ôtant son chapeau avec une courtoisie attristée.
—Alors, que le combat commence et que chacun se comporte en galant homme.
Il recula de quelques pas sans perdre de vue les combattants. Puis il leva la main et leur demanda s’ils étaient prêts. Pirovani fit un signe affirmatif. Son adversaire restait immobile et muet. Le marquis sépara ses deux mains pour frapper le premier coup. La lenteur de ses mouvements leur communiquait comme une solennité tragique.
Les autres témoins placés à quelque distance de lui regardaient avec une émotion mal dissimulée. Le médecin, toujours agenouillé à côté de sa trousse, leva la tête et ouvrit de grands yeux.
Torrebianca rapprocha ses mains et dit lentement:
—Feu!... Un...
Les deux adversaires abaissèrent ensemble leur pistolet.
Pirovani, qui à ce moment était surtout préoccupé de ne pas faire feu après le troisième coup, se hâta de tirer. Son ennemi cligna légèrement un œil et contracta un peu la joue du même côté, comme s’il eût senti le vent du projectile. Mais il recouvra immédiatement son impassibilité farouche et continua de viser.
Le marquis frappa un second coup dans ses mains, et dit lentement: «Deux».
Pirovani restait désarmé devant un adversaire indemne. Le frisson de la peur passa sur son visage comme un nuage rapide; mais ce ne fut qu’un instant. Aussitôt après, il regarda Canterac qui le visait encore, se croisa les bras, appuya contre sa poitrine le pistolet inutile et présenta tout son corps de face avec une folle jactance, comme pour défier la mort.
Moreno, que son angoisse forçait à chercher un appui, saisit l’épaule de Rojas. L’estanciero avait les lèvres serrées.
—Il va le tuer, pucha!... dit-il entre ses dents.
Le directeur du combat frappa le troisième coup: «Trois». Canterac venait de faire feu. Tous coururent dans la même direction, sauf le capitaine qui demeura immobile, le bras pendant, le pistolet encore fumant à la main.
L’entrepreneur gisait, face contre terre, comme une masse inerte. Ceux qui couraient vers lui virent d’abord le sommet de sa tête d’où sortait un filet de sang qui serpentait dans l’herbe. Brusquement, cette tête ne fut plus visible car tous les assistants venaient de se masser autour du corps étendu, et se penchaient pour écouter le médecin qui l’examinait, un genou en terre.
Quelques instants après, le docteur releva la tête et, tout ému, balbutia:
—Il n’y a rien à faire!... Il est mort!
Torrebianca vit Canterac s’approcher du groupe pour s’informer de ce qui venait d’arriver; il vint à sa rencontre et lui barra le passage. Le marquis n’avait prononcé aucune parole, mais son visage révéla à l’ingénieur la vérité.
Il fallait l’éloigner de cet endroit et son témoin l’invita impérieusement à le suivre. Derrière les dunes attendait la voiture qui avait mené Hélène à la fête.
Quand ce véhicule les eut laissés devant l’ancienne maison du mort, tous deux s’arrêtèrent, hésitants. Torrebianca ne pouvait inviter Canterac à entrer dans un logis qui appartenait à Pirovani, et l’autre n’osait, lui non plus, avancer.
Tous deux demeuraient immobiles, sans trouver rien à se dire, quand Robledo parut. Depuis longtemps il devait rôder autour de la maison pour apprendre plus tôt les nouvelles. Reconnaissant Canterac, il le regarda d’un air interrogateur:
—Et l’autre?
Canterac courba la tête et l’expression douloureuse qu’eut le visage du marquis indiqua à Robledo ce qui était arrivé.
Tous trois demeurèrent silencieux. Puis le Français dit à voix basse:
—Ma carrière est brisée, j’ai perdu ma famille... Et le plus terrible, c’est qu’en pensant à ce malheureux, je n’éprouve aucun sentiment de haine. Que vais-je devenir?
Seul des trois, Robledo était capable en ce moment de prendre une résolution énergique.
—D’abord il faut fuir, Canterac. L’affaire fera grand bruit, et on ne pourra pas l’étouffer, comme une rixe de cabaret. Passez les Andes au plus tôt; de l’autre côté il y a le Chili, et là-bas vous pourrez attendre... Tout s’arrange dans le monde; bien ou mal sans doute, mais tout s’arrange.
Le Français répondit d’un ton découragé. Il n’avait pas d’argent, il avait tout dépensé pour cette fête qui maintenant lui paraissait stupide. Comment vivrait-il au Chili où il ne connaissait personne?
L’Espagnol lui prit le bras et l’entraîna affectueusement.
—Avant tout, il faut fuir, dit-il encore. Je vous donnerai les moyens de le faire. Allons nous-en.
Canterac se refusait à obéir, et il regardait Torrebianca.
—Je voudrais, avant de partir, murmura-t-il, faire mes adieux à la marquise.
Il formula cette demande sur un ton si suppliant que Robledo ne put retenir un sourire de pitié. Puis il l’entraîna avec une paternelle énergie.
—Ne perdons pas de temps, dit-il. Ne vous occupez que de vous-même. La marquise a bien autre chose à penser.
Et il le conduisit chez lui.
Pendant toute la journée l’événement mit le village en ébullition. Beaucoup d’ouvriers en profitèrent pour abandonner le travail. Dans la rue centrale des groupes nombreux d’hommes et de femmes discutaient avec animation, tout en regardant avec colère l’ancienne maison de Pirovani. Le nom de Torrebianca et celui de sa femme revenaient souvent, mêlés à ceux des deux adversaires.
Quelques gauchos amis de Manos Duras passèrent au milieu des habitants du village comme si l’événement récent avait entièrement éteint la haine qui les divisait.
Vers le milieu de l’après-midi Manos Duras lui-même traversa la rue centrale et regarda avec curiosité vers la maison. Quelques métisses lui adressèrent la parole, s’emportant contre cette grande dame qui faisait perdre l’esprit aux hommes. Mais le fameux gaucho haussa les épaules, sourit avec mépris et continua son chemin.
Au cabaret, l’attendaient trois de ses amis qui vivaient pendant la plus grande partie de l’année au pied des Andes et qui étaient venus passer quelques jours dans son rancho. A tout autre moment don Roque se fût alarmé de cette visite. Peut-être préparaient-ils quelque vol important de bétail, et se disposaient-ils à faire passer la Cordillère aux animaux pour aller les vendre au Chili. Mais pour l’instant les notables de la Presa donnaient plus de travail au commissaire que les voleurs de bœufs.
Quand Manos Duras pénétra dans le magasin du Gallego, il s’aperçut que le public était plus nombreux que les autres jours de travail, et qu’on parlait dans tous les groupes de la mort de l’entrepreneur. Tout en buvant, debout devant le comptoir, il écouta les commentaires des clients.
—C’est cette femelle qui est cause de tout, criait l’un d’eux. Ah! la p.....!
Manos Duras se rappela le jour où il avait rencontré la marquise pour la première fois et regarda d’un air provocant celui qui venait de parler, comme s’il avait reçu lui-même l’outrage.
—Deux hommes se sont battus à mort pour cette femme; eh bien, quoi?... Moi aussi je suis prêt à sortir mon couteau et à me battre contre le premier qui l’insultera. Voyons s’il se trouvera un homme assez courageux pour mettre le pied sur mon poncho.
Inviter les gens à mettre le pied sur son poncho, c’était une façon de lancer un défi en vrai gaucho. Après un court silence, les clients se mirent à parler d’autre chose.
Torrebianca parut vers le soir à une fenêtre de sa maison et vit avec étonnement les groupes assemblées dans la rue. Leur nombre avait augmenté. Le commissaire de police qui venait d’arriver de Fort Sarmiento marchait au milieu d’eux et exhortait les uns et les autres à se retirer. Apercevant le marquis à sa fenêtre, il ôta son chapeau pour le saluer.
Hommes et femmes se mirent à regarder fixement le mari d’Hélène, avec une curiosité hostile, mais nul n’osa manifester contre lui.
Torrebianca ne laissa pas que d’être surpris par les regards inquiétants que lançaient tous ces yeux fixés sur lui. Il dut supposer une impopularité dont il ne s’expliquait pas la cause, et il ferma ses fenêtres avec une dignité hautaine et triste.
Au bout de quelques minutes, Sébastienne ouvrit la porte de la maison et vint s’appuyer à la balustrade de la galerie extérieure. Ces groupes nombreux, où elle reconnaissait plusieurs de ses vieilles amies, l’attiraient. Mais, dès que les femmes assemblées dans la rue l’aperçurent, elles se mirent à gesticuler et à lui crier des injures.
Piquée de cet étrange accueil, elle finit par répondre sur le même ton; mais elle dut bientôt battre en retraite, écrasée par la supériorité numérique de ses adversaires, que beaucoup d’hommes soutenaient à grand renfort de rires et de mots crus. En réfléchissant dans sa cuisine, elle entrevit la vérité; toutes les femmes du village, même ses meilleures commères, seraient contre elle tant qu’elle resterait au service de la marquise.
La nuit tombait quand Watson entra dans le village. Après le terrible événement du matin, il avait dû s’occuper du cadavre de Pirovani et il était parti avec les témoins de l’Italien et le médecin. Ils l’avaient d’abord déposé dans un rancho en ruines, près du fleuve. Puis ils s’étaient décidés à le transporter à Fort Sarmiento, puisqu’en fin de compte on devait l’enterrer au cimetière de là-bas. Ils éviteraient ainsi les manifestations qui auraient pu se produire à la Presa si on y avait transporté le cadavre.
Watson revenait donc de Fort Sarmiento et il avait déjà dépassé les premières maisons du campement quand il rencontra Canterac.
Le Français, à cheval lui aussi, avait pris le chapeau et le poncho des cavaliers du pays; il portait sur le devant de sa selle un sac plein de hardes et de vivres.
Le jeune homme le reconnut et s’arrêta pour lui serrer la main. Il devina qu’il ne le reverrait plus car son équipement était celui du voyageur qui se prépare à traverser la plaine déserte de Patagonie.
Canterac répondit à ses questions en lui montrant l’horizon où commençaient à briller les premières étoiles, du côté des Andes invisibles. Puis il lui confia son projet de passer la nuit dans une estancia près de Fort Sarmiento et de se remettre en marche au point du jour.
—Adieu, Watson, dit-il. Il aurait mieux valu pour nous tous que cette femme ne fût jamais venue dans le pays. Je vois maintenant les choses sous un autre jour, mais il est trop tard, hélas!
Indécis, il regarda quelques instants Richard, puis il ajouta résolument:
—Ecoutez le conseil que vous donne un malheureux, et ne vous fâchez pas si je vous le donne sans que vous me l’ayez demandé. Ne vous séparez jamais de Robledo, c’est un noble cœur. C’est grâce à sa bonté que je peux partir... Tout ce que j’emporte lui appartient... Ne croyez pas ceux qui vous diront du mal de lui...
Ses yeux tristes se fixèrent avec intention sur le jeune homme tandis qu’il prononçait ces derniers mots. Avant de s’éloigner il osa encore lui donner un nouveau conseil.
—Et que nulle autre femme ne vous fasse oublier cette jeune fille qu’on appelle «la Fleur du Rio Negro».
Il lui serra la main, lui fit un signe d’adieu, puis baissant la tête il éperonna son cheval et se perdit dans la nuit qui tombait.
XV
Lorsque Watson reprit le chemin du village, des scrupules commençaient à troubler la sérénité de sa conscience.
Il se rappelait avec remords le bref dialogue dans le parc improvisé et les mots durs qu’il avait adressés à Robledo. «Et c’est pour cette femme qui conduit les hommes à la mort, pensa-t-il, que j’ai rudoyé le meilleur de mes amis».
Ensuite, le visage triste et mouillé de larmes de Celinda remplaçait dans son imagination la face pleine de bonté de Robledo.
«Pauvre Fleur du Rio Negro», se dit-il encore. J’irai demain implorer son pardon si elle veut bien m’entendre».
Il était tout absorbé en arrivant à la Presa, et se laissait guider par l’instinct de sa monture; soudain, il sentit que son cheval avait envie de s’arrêter: il leva la tête et se rendit compte qu’il se trouvait devant la maison de Torrebianca.
Le commissaire de police à l’aide de deux de ses hommes refoulait doucement le dernier groupe de badauds et les accompagnait avec des exhortations paternelles.
Don Roque s’éloigna et Richard se préparait à se remettre en marche quand il vit s’entr’ouvrir une fenêtre de la maison et une main de femme lui faire signe d’approcher. Watson resta insensible à cet appel et la fenêtre s’ouvrit toute grande laissant voir Hélène vêtue de noir; elle semblait en deuil, mais elle portait ces funèbres vêtements avec une certaine coquetterie.
Richard dut s’approcher de la maison et ôta son chapeau pour répondre aux gestes affectueux de la marquise.
—Nous sommes restés bien longtemps sans nous voir!... Entrez tout de suite.
Il secoua la tête et la regarda d’un air sévère.
—Vous ne me demandez pas de qui je porte le deuil? continua-t-elle. La mère de mon mari est morte et je l’aimais beaucoup. Je suis triste... Si vous saviez quel besoin j’éprouve en ce moment de causer avec un véritable ami.
Elle essayait de donner à ses paroles un accent douloureux, tout en l’invitant avec des gestes séducteurs à entrer dans la maison. Mais Richard continua de secouer la tête et dit enfin:
—Je viendrai vous rendre visite quand vous habiterez une autre maison et quand votre mari sera là. Maintenant, je ne puis.
Et il s’éloigna sans tourner la tête tandis qu’elle passait de la surprise à la colère et qu’elle se décidait à refermer violemment sa fenêtre.
Après le repas, Watson voulut s’excuser auprès de Robledo et le pria de lui pardonner sa brutalité; mais l’Espagnol lui imposa silence:
—Ne parlons plus du passé; notre amitié reste entière, notre petit heurt est sans importance. Ce qui est terrible c’est le sort de Pirovani et la situation où se trouve Canterac... Je comprends que ses paroles vous aient fait impression. Pauvre homme! Il n’a voulu accepter que ce qui lui était strictement nécessaire pour son voyage à travers la Cordillère. Il m’a dit qu’il attendrait de mes nouvelles au Chili. J’essaierai d’obtenir pour lui, de mes amis de Buenos-Ayres, quelques recommandations. Quelle catastrophe! Et tout cela pour une femme!
Robledo demeura pensif, puis son optimisme reprit le dessus et il affirma:
—Je ne la crois pas foncièrement mauvaise. C’est une femme impulsive, aux passions mal asservies, et qui sème le mal le plus souvent sans s’en douter, parce que toute son attention porte sur sa propre personne qu’elle prend pour le centre de tout ce qui existe. Riche, peut-être serait-elle bonne; mais elle ignore la modestie et elle est incapable de se résigner au sacrifice. Elle désire tant de choses et elle en possède si peu!
Il sourit avec mélancolie, se tut un instant puis reprit:
—Fort heureusement, toutes les femmes ne se ressemblent pas. Elle-même m’a dit un jour qu’à notre époque la femme qui pense un peu se croit malheureuse et déteste ce qui l’entoure si elle ne possède pas le collier de perles qui est comme l’uniforme de la femme moderne... Il est un être, mon cher Watson, plus redoutable encore que la femme qui veut à tout prix acquérir son collier de perles, c’est celle qui l’a possédé, qui l’a perdu et qui veut à tout prix le regagner.
Dans sa mémoire passa le souvenir de Gualicho ce démon sournois dont les ruses harcèlent les Indiens et qui les force à monter à cheval pour le chasser à coups de lance et de boléadoras. Si Hélène était demeurée dans l’ancien monde, elle n’eût été qu’une d’entre ces femmes dont le charme redoutable s’atténue et se neutralise par le voisinage d’autres femmes pareilles. Ici, entourée d’hommes qui l’admiraient, dans ce milieu primitif qui la faisait ressortir comme un être d’essence supérieure, elle avait exercé sans le vouloir une influence aussi désastreuse que celle du démon rouge que redoutaient jadis les cavaliers errants de la Pampa.
Elle même avait été victime de l’isolement quand elle s’était éprise de Watson. Elle avait cru pouvoir se jouer des hommes et les mépriser. Elle l’avait confié à Robledo un soir, en regardant avec pitié ses poursuivants. Mais Richard était la jeunesse, la santé virile, l’objet adoré du premier amour d’une jeune fille et par cela même il représentait la tentation pour une coquette déjà mûre qui devait désirer l’enlever à une autre femme. Elle avait besoin de se prouver à elle-même qu’elle avait conservé son ancien pouvoir de séduction en bouleversant l’existence du jeune ingénieur.
Et maintenant sans doute, elle souffrait cruellement dans sa vanité en se voyant dédaignée par le seul homme qui, dans ce désert, eût réussi à l’intéresser.
Robledo finit par montrer une pitié un peu méprisante pour la femme de Torrebianca.
—Elle se croit née pour vivre sur les sommets et le malheur semble se complaire à la jeter à bas... Il est naturel qu’elle soit mauvaise puisqu’elle n’a pour se consoler, ni modestie, ni résignation.
Puis l’Espagnol envisagea non sans alarme les conséquences des malheurs de ce matin.
—L’entrepreneur mort... l’ingénieur en chef en fuite... Il faudra suspendre les travaux... La construction de la digue va subir un retard et les crues arriveront avant qu’elle soit achevée. Quelle situation! Il faut nous rendre à Buenos-Ayres et provoquer des décisions rapides.
Pendant une grande partie de la nuit ses préoccupations l’empêchèrent de s’endormir.
Le lendemain matin, Watson monta à cheval, mais au lieu de se diriger vers les chantiers des canaux, il prit le chemin de l’estancia de Rojas. Tant que le gouvernement n’aurait pas envoyé un nouveau directeur chargé d’achever la construction de la digue, les travaux entrepris par Robledo seraient inutiles; il était prudent de les suspendre.
Arrivé près de l’estancia, il voulut descendre de cheval pour ouvrir une tranquera, sorte de claie formée de gros bâtons qui servait de porte à la clôture. Mais il aperçut tout contre elle un petit métis joufflu d’une dizaine d’années, aux yeux veloutés d’antilope, au teint brillant couleur chocolat clair, qui le regardait en souriant, un doigt dans le nez.
—Le patron est parti comme une bombe ce matin... dit-il, on nous a volé une vache hier au soir.
Mais Richard l’interrogea sur un point qui l’intéressait bien davantage.
—Et ta petite patronne, Cachafaz?
L’enfant qu’on appelait Cachafaz[25] à cause de ses espiègleries retira son index de la narine, où il l’avait fourré et montra la plaine.
—Elle vient de partir tout de suite, tout de suite... Vous la trouverez par là, tout près.
Et son doigt montrait toute l’étendue de l’horizon. Watson comprit que pour l’ami Cachafaz, enfant du désert, «tout de suite, tout de suite» signifiait une heure, peut-être même deux ou trois, et par «là tout près» environ deux ou trois lieues.
Mais il voulait voir Celinda, il était décidé à la chercher et, se fiant à son étoile, il se lança au galop dans la plaine.
Ce que le petit métis ne dit pas c’est que la petite patronne était malade, de l’avis de sa mère, vieille Indienne qui était venue remplacer Sébastienne comme première servante de l’estancia, mais qui n’avait ni la bonne humeur ni l’activité de la métisse. Un cigare du Paraguay pendait continuellement au bout de ses lèvres bleuâtres et dégouttantes de nicotine, et quand don Carlos était absent elle se servait pour boire du maté de la calebasse ouvragée et du chalumeau d’argent du patron lui-même. Les gens de l’estancia éprouvaient pour la mère de Cachafaz un respect superstitieux. On la croyait sorcière et on supposait qu’elle entretenait des rapports cachés avec les esprits qui hurlent et tourbillonnent dans les colonnes de sable hautes comme des tours que l’ouragan soulève sur le plateau. L’Indienne, qui avait remarqué la mélancolie de Celinda et surpris plusieurs fois ses larmes, secouait la tête comme si ces constatations eussent confirmé son opinion.
—Il n’y a pas de doute, fillette, vous êtes malade et je connais votre maladie.
Un de ses ancêtres avait été un grand magicien à l’époque où les Indiens étaient seuls maîtres dans ce pays où ils campaient.
Les chefs de tribus l’appelaient quand ils se sentaient malades. Son père avait hérité de ce trésor de science, mais il ne lui en avait malheureusement transmis qu’une infime partie.
—Ce sont les ayacuyas qui vous tourmentent et il faut vous guérir des blessures de leurs flèches.
Elle connaissait bien les ayacuyas, ces génies indiens si petits que douze d’entre eux tenaient sur un ongle, génies armées d’arcs et de flèches dont les blessures sont la cause certaine de la plupart des maladies.
Elle même, pauvre ignorante ne les avait jamais vus; mais son aïeul et son père, les grands machis (sorciers guérisseurs), avaient eu de fréquentes relations avec ces diables minuscules. Seuls les indigènes les plus savants arrivaient à les connaître. Des médecins gringos prétendaient les avoir vus également et les avaient appelés dans leur langage des microbes, mais que pouvaient-ils savoir!
Quand ils n’avaient plus de flèches pour blesser les hommes ils les attaquaient à coup d’ongles et de dents. L’essentiel était de savoir extraire en incisant ou en suçant les chairs du malade les éclats de flèches, les ongles ou les dents que les diables invisibles avaient laissés dans son corps.
—Je vous chercherai un machi qui vous guérira, fillette, et vous tirera du corps cette tristesse que vous ont donnée les ayacuyas. Mais que le patron n’en sache rien.
Les remèdes proposés par la mère de Cachafaz faisaient sourire Celinda. Lorsqu’elle était lasse de vivre enfermée dans l’estancia elle prenait son cheval et galopait sans but dans la plaine. Elle ne s’habillait plus en garçon; elle avait pris en horreur ce costume qui lui rappelait trop de souvenirs. Elle aimait mieux monter en amazone et elle oubliait le lasso qui était autrefois son amusement favori.
Elle avait déjà galopé pendant une heure ce matin-là à travers les terres de son père, quand elle aperçut sur une hauteur un cavalier immobile qui, rapetissé par la distance, semblait un soldat de plomb.
Elle s’arrêta en remarquant que ce cavalier minuscule, qui semblait l’avoir reconnue, descendait la pente au galop et se dirigeait vers elle. Un instant elle cessa de le voir, puis il reparut considérablement agrandi et longeant un bas-fond voisin. C’était certainement Watson. Son premier mouvement fut de fuir.