WeRead Powered by ReaderPub
La tentatrice cover

La tentatrice

Chapter 18: XVI
Open in WeRead

About This Book

The narrative follows a struggling marquis whose wife's lavish Parisian life deepens their debts while his mother in Tuscany sells family heirlooms to preserve the family honor, juxtaposing urban spectacle with rural decay. Social gatherings reveal a cast of faded aristocrats and eccentric personalities, among them a corpulent Russian countess given to sentimental verse. Interwoven are scenes drawn from the author's South American experiences that depict land-clearing, frontier hardship, and the harsh labor of settlement. Recurring concerns include social decline, the cost of appearances, familial obligation, and the collision between inherited prestige and emerging, unforgiving realities.

Mais elle se repentit bientôt de cette dérobade qui lui parut une lâcheté et elle s’arrêta dans une attitude pleine de dédain.

Arrivé près d’elle, Richard ôta son chapeau en baissant humblement les jeux. Il voulait parler, mais il ne trouvait pas ses mots. D’ailleurs elle ne lui laissa pas le temps de s’expliquer.

—Que cherchez-vous? dit-elle durement. Votre gringa vous a donc congédié? Je n’ai que faire des déchets.

Elle fit faire demi-tour à son cheval pour s’éloigner.

Richard voulut l’attendrir et dit d’une voix suppliante:

—Celinda, je viens vous témoigner mon repentir... Je viens retrouver ma Fleur du Rio Negro.

Le ton d’humilité enfantine que prenait ce solide garçon parut l’émouvoir, mais bien vite elle redevint sévère.

—Que Dieu vous aide, mon frère, et passez votre chemin; aujourd’hui je ne fais pas l’aumône.

Elle se remit en marche, mais elle s’arrêta encore une fois pour ajouter, avec une cruauté d’enfant gâtée:

—Je n’aime pas les hommes qui demandent pardon. D’ailleurs j’ai juré de ne vous revoir que si vous me preniez au lasso... Et vous ne me prendrez jamais car vous n’êtes qu’un gringo, un maladroit et un ingrat.

Et piquant son cheval elle s’enfuit au grand galop non sans avoir adressé à Richard une grimace méprisante. La cruelle façon dont l’amazone l’avait quitté laissa tout honteux le jeune homme et lui enleva l’envie de la poursuivre. Mais son orgueil se révolta et il résolut de la rattraper pour lui montrer qu’il n’était pas si maladroit qu’elle le croyait.

Tous deux se mirent à évoluer dans les terres de l’estancia, à se poursuivre en escaladant les hauteurs et en plongeant dans les bas-fonds. De temps en temps Celinda, qui avait toujours une grande avance sur son poursuivant, retenait la course de son cheval comme pour se laisser atteindre par Watson; mais quand il était tout proche elle repartait au grand galop et l’insultait en lui lançant les mots que les gauchos avaient autrefois inventés pour se moquer des Européens, ignorants des usages du pays et médiocres cavaliers.

Gringo chapeton[26], cavalier de paille qui ne tient même pas à cheval!

Richard portait au pommeau de sa selle un lasso de corde que la Fleur du Rio Negro lui avait donné autrefois. Tout en galopant il le déroula et il le lançait vers elle à chaque fois qu’il pouvait l’approcher. Le lasso retombait dans le vide, bien loin de Celinda qui soulignait d’ironiques éclats de rire la maladresse de l’ingénieur; mais peu à peu son rire changea d’accent, se fit de plus en plus joyeux; le mépris qu’elle éprouvait pour son maladroit ami semblait avoir fait place à une franche gaîté. Watson riait lui aussi car il pressentait que cette joie commune les réunissait plus rapidement que l’inutile lasso.

Dans leur évolutions, ils se rapprochaient de l’estancia. Celinda fit franchir à son cheval une barrière de troncs et disparut. Watson ne put obliger le sien à sauter de même et dut faire un large détour pour entrer par la tranquera ouverte.

Il s’avança alors avec une lenteur calculée jusqu’à la maison de l’estanciero, il espérait que quelqu’un viendrait l’interroger. Celinda demeurait invisible et il n’osait se présenter à la porte, craignant d’être fort mal reçu par la fille de Rojas.

Avec un à propos providentiel le petit Cachafaz surgit à nouveau contre les pattes de son cheval.

—Demande à mademoiselle Celinda si je puis entrer pour la saluer.

Le petit lutin s’éloigna en grattant sous sa chemise lâche le gros bouton qui saillait sur sa panse couleur chocolat. Il revint peu de temps après et annonça à Watson de sa petite voix chantante et mielleuse d’Indien:

—Ma petite patronne vous fait dire de partir: elle ne veut plus vous voir parce que vous êtes... parce que vous êtes trop laid.

Et Cachafaz se mit à rire de ses propres paroles tandis que Watson regardait tristement du côté de la maison. Enfin, le jeune homme fit faire demi-tour à son cheval et s’éloigna un peu rasséréné par la résolution qu’il venait de prendre.

—Je reviendrai demain, se dit-il, je reviendrai tous les jours jusqu’à ce qu’elle me pardonne.

Hélène passa la soirée seule dans la grande salle de sa maison. A plusieurs reprises elle prit un livre, mais ses yeux glissaient sur les pages sans qu’elle comprît le sens d’une seule ligne.

Elle demeura longtemps pensive sur le sopha à fumer des cigarettes. Puis elle vint se placer près d’une fenêtre et regarda à travers les vitres la rue centrale de manière à ne pas être vue de l’extérieur.

En réalité, elle risquait seulement d’être vue par les deux agents de police que don Roque avait placés près de la maison pour empêcher les rassemblements de se former comme la veille. Les gens semblaient avoir oublié pour le moment l’ancienne maison de Pirovani. Personne ne s’arrêtait plus devant elle et les précautions du commissaire étaient bien inutiles. D’ailleurs beaucoup d’ouvriers de la digue étaient allés à Fort Sarmiento pour assister aux obsèques de l’entrepreneur. Les autres se trouvaient au magasin du Gallego, ou formaient aux abords du village des groupes où l’on se demandait avec vivacité si vraiment les travaux allaient être suspendus, ce qui laisserait tout le monde sans ouvrage.

Certains, les plus optimistes, se figuraient que le premier train amènerait un nouvel ingénieur en chef, comme s’il eût été impossible au gouvernement de Buenos-Ayres de vivre un jour de plus si les travaux n’étaient immédiatement repris. Le Gallego et d’autres Espagnols engageaient des paris et soutenaient que leur compatriote don Manuel Robledo, qu’ils honoraient comme une gloire nationale, serait le nouveau directeur désigné.

De vieux journaliers qui avaient prêté leurs bras à toutes les entreprises de l’Etat haussaient les épaules avec résignation.

—La charrette est embourbée, vous verrez le temps qu’il faudra pour la faire rouler à nouveau.

Cependant, Hélène, debout près de la fenêtre contemplait la rue déserte et repassait dans son esprit toutes les difficultés de la situation. Pirovani mort; l’autre en fuite; la maison qu’elle occupait sans propriétaire certain. Elle pensa aussi à ce que devait dire Robledo et au brusque éloignement de Watson, l’homme qui lui inspirait le seul sentiment qui donnât quelque intérêt à l’existence monotone qu’elle menait ici. Peut-être, à cette heure même, Richard était-il à la recherche de cette petite fille qui avait tenté de la frapper de sa cravache.

Jamais, au cours de son existence si diverse qu’elle était seule à connaître entièrement, elle ne s’était vue dans une situation aussi difficile. Jusqu’à cette multitude hétérogène, où plus d’un individu avait laissé en Europe un passé chargé de crimes, qui osait lui adresser des réprimandes et forçait les autorités de la Presa à la faire garder par ces deux hommes qu’elle voyait de sa fenêtre appuyés sur leurs sabres. C’est pour se trouver dans cette situation qu’elle avait passé l’Océan et qu’elle était venue s’installer dans ce pays presque sauvage!

Dans les moments les plus angoissants de son existence elle avait toujours trouvé un remède; mais comment continuer à vivre à la Presa? Pirovani mort, il lui faudrait abandonner cette maison, et personne ne viendrait plus l’admirer, ni s’efforcer de lui être agréable. Il ne restait que Robledo, un ennemi. Il restait bien aussi Watson, mais il avait tant changé!

Elle se rappela l’idée qu’elle avait caressée pendant ces derniers jours, alors que le jeune homme était le compagnon de ses promenades. Elle abandonnerait Torrebianca, ce naufragé incapable de regagner la rive, et s’en irait par le monde avec Watson. Mais ce fut pour se convaincre que cette solution était désormais impossible, et une fièvre de haine la saisit.

Richard s’était écarté d’elle pour toujours. Elle n’en pouvait plus douter depuis qu’elle lui avait parlé de sa fenêtre la veille. Peut-être pourrait-elle le reprendre facilement si seulement elle le voyait en tête à tête; mais l’autre semblait pressentir le danger, il lui avait dit d’un ton qui ne laissait aucun doute sur sa résolution, qu’il ne la reverrait que dans une autre maison et en présence de son mari. Hélène ignorant l’entrevue de Watson et de Canterac ne pouvait attribuer ce brusque revirement qu’à l’influence de Celinda.

«Elle me l’a repris, pensa-t-elle. Cette fille sauvage m’a barré la seule route qui me fût encore ouverte. Oh! comme je la hais!»

Tandis que se continuaient ses réflexions, elle se sentait agitée par deux ordres contraires de pensées, qui semblaient partager sa conscience en deux personnalités distinctes.

L’image de Watson la réconfortait encore pendant ces moments d’angoisse. C’était lui l’homme jeune, le maître irrésistible qui s’impose à l’heure du crépuscule aux femmes habituées à se jouer cruellement et froidement du désir des hommes. Les hommes, elle les avait recherchés autrefois par ambition ou par cupidité; mais maintenant elle ne pouvait se passer de Watson. Elle ne le désirait plus seulement parce qu’il était capable de la faire sortir de cette situation critique, elle le désirait pour lui-même; parce qu’il était la jeunesse et la force naïve, tout ce qui peut servir de soutien à une existence lassée. En outre, la jalousie la torturait, une jalousie de femme orgueilleuse et vieillie qui se voit arracher le dernier espoir d’être heureuse par une rivale qui pourrait presque être sa fille.

Et tout en subissant cette torture il lui fallait se préoccuper de la tragique situation où l’avait mise la rivalité d’amour de deux hommes qui l’avaient désirée, et se défendre aussi de la haine de tout un village.

«Que faire? pensa-t-elle. Ah! où me suis-je laissée prendre?»

De petits coups frappés à la porte de la salle la troublèrent dans ses pensées. Sébastienne entra d’un air timide et embarrassé, en tournant dans ses doigts un bout de son tablier. En même temps elle souriait en regardant sa maîtresse et semblait chercher des mots pour donner corps à la demande qu’elle était venue présenter.

Hélène l’encouragea à parler et la métisse dit alors résolument:

—J’étais au service du feu don Pirovani et comme il n’est plus là, pour le motif que nous savons tous, il faut que je parte.

Hélène s’étonna fort de cette décision. Elle pouvait rester; sa maîtresse était satisfaite de son service. La mort de l’Italien ne l’obligeait nullement à partir. Il fallait bien qu’elle servît quelque part et Hélène préférait que ce fût chez elle. Mais la métisse s’obstina et secoua la tête:

—Il faut que je parte. Si je reste, j’ai des amies capables de m’arracher les yeux. Merci bien! Je tiens à vivre en paix avec les miens... et, pourquoi ne pas le dire? Madame ne compte pas beaucoup de sympathies dans le pays.

Après ces mots, Hélène ne jugea pas prudent de continuer la conversation et elle se contenta d’approuver avec tristesse.

—Si vous avez peur de rester ici!

Cette tristesse émut Sébastienne.

—Je resterais bien volontiers; Madame me plaît beaucoup et ne m’a jamais fait de mal... Mais les gens sont comme ils sont et moi, pauvre femme, je ne vais pas me battre avec toutes celles de la Presa. Si je puis servir madame en quelque autre chose, qu’elle me le dise...

Elle se retira enfin après avoir insisté sur son désir d’être utile à Hélène et sur le chagrin qu’elle éprouvait de quitter son service. Elle était près de la porte quand, pour répondre à la marquise qui lui demandait où était son mari, elle se retourna.

—Je ne sais pas. Il est sorti ce matin et n’est pas encore rentré; peut-être est-il allé à Fort-Sarmiento avec don Moreno pour l’enterrement de mon pauvre patron.

Restée seule, Hélène commença à s’inquiéter de son mari, cette figure oubliée prit à ses yeux une importance nouvelle. Elle était habituée à le considérer comme un être sans volonté, toujours prêt à accepter toutes ses idées et à croire ce qu’elle voulait qu’il crût. Mais le dernier épisode de sa vie n’était pas sans relief!

Dans une grande capitale il aurait eu de moindres proportions, mais, ici, dans ce village, où les événements extraordinaires étaient rares, et face à cette foule d’aventuriers toujours prêts à insulter les gens d’une classe plus élevée!

Son inquiétude s’accrut lorsqu’elle pensa que Torrebianca découvrirait peut-être la vraie raison du combat à mort qu’il avait lui-même dirigé.

Elle repassa dans son esprit tout ce qu’elle avait pu remarquer chez son époux depuis la veille. Rentré chez lui, Frédéric lui avait raconté la triste fin du duel, mais avec certains ménagements, comme s’il eût redouté de lui causer une émotion en lui apprenant la nouvelle. Puis, le soir, il n’avait plus semblé le même homme.

Il avait évité de lui parler, ne lui avait répondu que par monosyllabes; par deux fois elle avait surpris son regard fixé sur elle avec une expression qu’elle ne lui avait jamais vue. Agacé par la curiosité de la foule, Torrebianca avait fermé la fenêtre puis s’était réfugié dans sa chambre pour n’en sortir que le lendemain matin de très bonne heure, avant qu’elle-même fût éveillée. Le jour touchait à sa fin et il n’était pas encore de retour. Que devait-elle penser de tout cela?

Mais son inquiétude ne tarda pas à s’évanouir. Elle était si habituée à dominer complètement son mari qu’elle finit par trouver absurdes ses soupçons et ses craintes. D’ailleurs, même si ces inquiétudes étaient pleinement justifiées, elle réussirait bien à le calmer et à le convaincre comme tant d’autres fois.

L’apparition d’un passant qui marchait lentement le long de la maison en regardant les fenêtres lui fit oublier son mari. C’était Manos Duras. Une heure auparavant, alors qu’elle était comme maintenant debout devant la fenêtre, elle avait cru par deux fois voir le gaucho au coin d’une ruelle voisine. Le rude cavalier passait à pied, à travers le village, comme un travailleur un jour de repos. Il distingua la forme de la marquise derrière les rideaux et la salua en ôtant son chapeau, tandis qu’un sourire découvrait ses dents de loup.

C’était le premier salut souriant qu’eût reçu Hélène depuis la mort de Pirovani. Elle devina que cet homme était le seul admirateur qui lui restât, et cela lui parut si comique qu’elle en rit presque.

Dorénavant elle n’aurait plus d’autre amoureux qu’un gaucho aux trois-quarts bandit.

Pensive, le front contre les vitres, elle regarda l’avenue déserte. Manos Duras avait disparu dans la ruelle voisine et les deux policiers eux-mêmes, jugeant leur faction inutile, s’étaient éloignés dans la direction du bar.

De nouveau coups discrets de Sébastienne se firent entendre à la porte de la salle. Elle entra avec plus de résolution que tout à l’heure, mais elle parla à voix basse avec un sourire confidentiel.

—Monsieur est-il rentré? demanda Hélène.

—Non, c’est pour autre chose... J’étais dans la basse-cour il n’y a qu’un instant quand ce gaucho qu’on appelle Manos Duras s’est présenté à la porte de derrière et m’a dit:

Elle réfléchissait pour se rappeler exactement les paroles de Manos Duras.

—Va dire à ta patronne que je ne lui tourne pas le dos comme beaucoup d’autres et qu’elle sera toujours la même pour moi, parce que je suis de ceux qui se brisent mais ne plient pas.

Voilà ce que m’a dit Manos Duras pour que je le répète à Madame.

Hélène sourit en entendant ces déclarations. Pauvre homme! Et on le traitait de bandit!... Pour elle il était en ce moment la figure la plus séduisante du pays, le seul homme d’honneur qui osât lui offrir son aide et faire front contre la populace.

Quand la métisse fut sortie, Hélène resta à la fenêtre pour voir défiler les passants dont le nombre augmentait avec la chute du jour. Elle s’éloigna des vitres quand survinrent quelques groupes d’ouvriers à cheval; d’autres suivirent dans des voitures louées à Fort Sarmiento. Ils revenaient certainement de l’enterrement de l’entrepreneur. Avant de disparaître, tous regardaient furtivement la maison.

Il faisait presque nuit quand elle vit passer, seul, un cavalier qui baissait obstinément la tête. C’était Richard Watson. Elle comprit à son costume couvert de poussière et à l’aspect de son cheval qu’il ne revenait pas comme les autres de l’enterrement. Il avait sans doute passé la journée dans les champs, à l’estancia de Rojas peut-être, et il avait erré près du fleuve en compagnie de l’écuyère à la cravache.

«Et moi, je suis là, pensa-t-elle, enfermée comme une bête féroce pour échapper aux insultes d’une populace injuste!... Et l’on s’étonne que les femmes deviennent mauvaises!»

Elle demeura immobile, les yeux mi-clos, tandis que les ombres du crépuscule surgissant des coins de la pièce venaient peu à peu se rejoindre au centre et l’enténébrer toute. Seule une faible clarté extérieure donnait une légère fluorescence bleue aux vitres sur lesquelles se détachait la silhouette immobile d’Hélène.

Il faisait nuit noire quand elle se décida à appeler Sébastienne qui, devinant son désir, répondit:

—J’apporte la lampe!

Elle entra portant une grande lampe à pétrole qu’elle posa sur la table au milieu de la salle.

Elle allait se retirer, croyant n’avoir plus rien à faire, quand la maîtresse la retint.

—Savez-vous où peut se trouver en ce moment ce Manos Duras dont vous m’avez parlé tout à l’heure?

La métisse, toujours prête au bavardage, entama, avant de répondre avec précision, un long préambule. Manos Duras vagabondait partout en ce moment avec ses amis de la Cordillère qu’il avait logés dans son rancho, des gens peu recommandables qui ne craignaient même pas Dieu. Qui savait ce qu’ils pouvaient bien manigancer!... Il lui avait dit aussi, pendant leur entretien à la porte de la basse-cour, qu’il allait peut-être partir pour un long voyage; «c’est pourquoi il s’était permis de venir déranger Madame pour savoir si elle n’avait rien à lui ordonner».

—Je crois, termina-t-elle, que s’il n’est pas encore rentré à son rancho, je mettrai la main dessus chez le Gallego.

—Allez le chercher, dit Hélène, et prévenez-le de ma part de se trouver à dix heures précises devant la maison... C’est tout. Mais avertissez-le habilement, sans que personne s’en aperçoive.

Sébastienne, qui avait eu l’air de ne pas bien comprendre les premiers mots tant elle avait éprouvé de surprise, cessa de s’étonner quand sa maîtresse lui eut recommandé d’être discrète, et affirma avec énergie que la patronne pouvait dormir sur ses deux oreilles, qu’elle ferait la commission avec sa prudence habituelle.

Elle sortit de la maison et se hâta vers le cabaret. Si elle n’y trouvait pas le gaucho c’est qu’il aurait quitté le village.

Devant la porte de l’établissement elle s’arrêta pour jeter un coup d’œil à l’intérieur. C’était l’heure du dîner, la pratique était rare. La plupart des clients étaient chez eux, assis à leur table, et ce n’était que dans une heure qu’ils reviendraient se grouper autour du comptoir. Un vieux gaucho raclait une guitare en regardant la panse d’un des caïmans suspendus au plafond.

Les trois hôtes de Manos Duras écoutaient avec attention. Ce dernier, assis sur un crâne de cheval, le dos au mur, fumait d’un air pensif. Comme le patron du bar était absent, Fritérini imitait derrière le comptoir les allures du propriétaire, et lisait avec ravissement un vieux journal italien tout crasseux.

Averti par une toux discrète, Manos Duras leva les yeux et vit à la porte la métisse lui faire signe de sortir. Derrière le cabaret, Sébastienne lui fit sa commission d’une voix mystérieuse, et, tout en parlant, elle porta à plusieurs reprises son doigt à ses lèvres. En outre elle cligna de l’œil pour que l’autre «ne la prît pas pour une bête» et pour lui laisser entendre qu’elle savait très bien pourquoi on l’avait envoyée l’avertir.

Quand la métisse fut partie, Manos Duras ne rentra pas tout de suite dans le bar. Il préféra demeurer seul dans l’ombre pour mieux savourer sa satisfaction. Sa joie était mêlée d’un étonnement profond. Comment aurait-il pu s’imaginer, tandis qu’il rôdait autour de la demeure de la belle dame, que celle-ci allait le prier de venir la voir seule ce soir même?

En proposant ses services à Sébastienne dans la cour de la maison, il avait suivi l’élan d’une façon de générosité. Il voulait apparaître à la marquise comme différent des autres habitants de la Presa, et il avait offert sa protection sans espoir de la voir accepter... Et quelques heures après, elle l’envoyait chercher. Que voulait-elle lui demander?

Mais il chassa bientôt les incertitudes qui commençaient à troubler sa joie et il se raffermit dans son orgueil viril. Il n’était qu’un sauvage, mais il était un homme autant que les autres, mieux que les autres même puisque tous le redoutaient... et ces gringas venues de l’autre monde ont parfois de telles fantaisies!... Il finit par sourire avec fatuité.

—C’est bien ce que je disais, pensa-t-il, l’une vaut l’autre!... Toutes les mêmes!

Et il revint s’asseoir au cabaret au milieu de ses amis, attendant l’heure.

Cependant Robledo et Watson achevaient leur repas; ils entendirent frapper à leur porte.

L’Espagnol s’étonna un peu de voir entrer Torrebianca en costume de ville noir et cravate de deuil, mais si couvert de poussière que ses vêtements semblaient gris et sa tête et ses moustaches complètement blanches.

—Je viens d’enterrer le pauvre Pirovani à Fort Sarmiento... Moreno m’a ramené dans sa voiture.

Robledo l’invita à s’asseoir à table.

—Tu peux dîner ici si tu ne veux pas rentrer tout de suite chez toi.

Torrebianca secoua la tête.

—Je ne rentrerai pas chez moi.

Il prononça ces mots avec une telle énergie que Robledo se mit à le regarder fixement. Il était en proie à une excitation qui faisait trembler ses mains et brouillait ses mots.

—J’ai mangé un peu avec Moreno avant de partir... Mais je dînerai de nouveau... Ah! la mort! Pauvre Pirovani! Je voudrais aussi boire un peu.

Bien qu’il prétendît avoir faim, il toucha à peine aux divers plats que lui présenta la servante. Par contre il but beaucoup de vin, machinalement, sans savoir au juste ce qu’il buvait.

L’Espagnol avait cru percevoir, depuis l’entrée de son ami, une odeur de genièvre. Moreno et lui avaient sans doute bu quelques verres de liqueur avant de prendre le chemin du retour. C’était pour cela peut-être que Torrebianca se montrait nerveux, car il n’avait pas l’habitude des boissons alcooliques.

Watson, qui avait fini de dîner, remarqua que le nouveau venu le regardait avec insistance comme pour lui faire entendre que sa présence le gênait.

—Moreno est resté chez lui? demanda-t-il.

Et il partit en prétextant qu’il avait besoin de parler à l’employé et d’apprendre ce qu’il avait l’intention d’écrire au Gouvernement pour lui exposer la nécessité de reprendre des travaux.

Quand Robledo et Torrebianca furent seuls, le marquis sembla devenu un autre homme. Son excitation tomba, il abaissa son regard et l’Espagnol crut le voir s’affaisser sur son siège comme une masse molle qui s’écroule faute de soutien. Toute l’énergie factice qu’il devait à l’alcool était brusquement tombée et le Torrebianca que Robledo avait devant lui n’était plus comparable qu’à une enveloppe de baudruche subitement dégonflée.

—Il faut que tu m’écoutes, dit-il en levant sur son ami des yeux humiliés et suppliants. Tu es le seul appui qui me reste au monde, le seul être qui m’aime... et c’est pour cela que tu me dois la vérité. Aujourd’hui, pendant l’enterrement du malheureux Pirovani, je n’ai pensé qu’à une chose: «Il faut que je voie Robledo; il me dira ce que je dois penser de tout cela». Mais je ne t’ai pas dit encore ce qu’est «tout cela»: c’est ce que je remarque autour de moi depuis hier, les regards des gens, les gestes hostiles, les injures que je crois deviner et que je ne peux croire ensuite avoir devinées... Ah! tout cela est si affreux!

Toujours plus découragé et plus lamentable, Torrebianca appuya son front dans ses mains; Robledo voulut lui dire quelques mots pour lui rendre un peu d’énergie, mais il l’interrompit.

—Tu parleras tout à l’heure. Je veux que tu écoutes d’abord des choses que tu ne sais pas ou que tu as oubliées, depuis que je te les ai dites. Mais avant tout, il faut que je te pose une question. Crois-tu que ma femme me trompe?

Ces mots prirent au dépourvu l’Espagnol qui demeura quelques secondes sans tenter de répondre. Son ami sembla soudain craindre qu’il ne répondît et pour l’en empêcher il se mit à raconter sa propre histoire depuis le jour de sa rencontre avec Hélène.

Robledo l’avait entendue en partie lors de son séjour à Paris; ils s’étaient connus à Londres, elle était d’une noble famille russe et son mari avait occupé une haute dignité à la cour des tsars. Mais le ton du narrateur était maintenant tout différent et Torrebianca semblait douter de ce passé qu’il avait toujours admis sincèrement jusque-là et qu’il étalait avec fierté.

En outre, ne se bornant plus aux traits généraux de cette histoire, il révélait à son ami de nouveaux épisodes. Les choses du passé semblaient avoir pris pour lui un relief nouveau et il remarquait des détails qu’il avait négligés autrefois. Il avait toujours reçu dans sa maison un ami intime, un ami favori de sa femme à qui elle montrait la plus grande confiance et qu’elle affirmait avoir connu au temps où elle vivait dans sa noble famille avant son premier mariage. Deux fois le marquis s’était battu en duel pour sa femme que des gens habitués jusque-là à fréquenter ses salons s’étaient mis brusquement à calomnier. Il ne pouvait se rappeler sans remords un de ses amis qu’il avait gravement blessé au cours d’un de ces combats.

—Je t’ai raconté, continua-t-il, toute notre histoire, tout ce que je sais de certain sur la vie de cette femme. Tout le reste, c’est elle qui me l’a dit et je ne sais plus si je dois la croire... J’ai même des doutes sur sa nationalité et son nom. Je lui ai confié avec franchise tout mon passé et peut-être en échange ne m’a-t-elle raconté que des mensonges.

De nouveau, il regarda Robledo avec angoisse, espérant encore que son ami lui conseillerait d’ajouter foi aux récits de sa femme. On eût dit un naufragé cherchant un objet solide pour s’y cramponner. Mais Robledo eut un geste ambigu et baissa la tête.

—Depuis quelques heures, ajouta Torrebianca, il me semble que je vois les choses avec d’autres yeux. Oh! les regards cruels de cette pauvre engeance, quand hier j’ai ouvert ma fenêtre!... Et aujourd’hui pendant l’enterrement, quel supplice! Moi qui n’ai jamais craint personne, je n’ai pu soutenir le regard hostile ou moqueur de tous ces ouvriers... Le pauvre Moreno m’a entraîné à l’écart plusieurs fois ou s’est mis à parler très fort pour m’empêcher d’entendre les commentaires qu’on faisait derrière moi. Il ignore que j’ai deviné les efforts qu’il faisait pour m’éviter des ennuis... Je me suis senti si abandonné qu’après avoir pensé à toi, j’ai pensé à ma mère, comme un enfant. Elle qui s’est privée de tout pour que son fils pût conserver intact l’honneur de ses ancêtres!... Et à la fin, son fils est devenu la risée d’un campement d’émigrants, dans un coin sauvage de la terre... Quelle honte!

Il porta ses mains à ses yeux comme pour les préserver de visions trop cruelles et il demeura dans cette position quelque temps. Puis il releva la tête et demanda anxieusement:

—Toi, qui es mon seul ami, toi qui as vu de près mon existence à Paris, dis-moi si tu crois que Fontenoy était l’amant de ma femme?

L’Espagnol eut un nouveau geste d’incertitude; comment répondre? Torrebianca, d’une voix que l’agonie serrait de plus en plus, demanda encore:

—Et ces deux hommes, crois-tu que c’est pour Hélène qu’ils se sont battus hier?

Robledo ne fit même pas le geste vague de tout à l’heure; il se contenta de baisser les yeux. Ce silence parut au marquis une réponse affirmative et désespéré, il dit en cachant à nouveau son visage entre ses mains:

—Et c’est moi, le mari, qui ai dirigé le combat où ils s’entre-tuaient!

Il y eut un long silence. Le marquis cachait toujours son visage entre ses mains, tandis que Robledo le regardait avec pitié. Soudain, il se dressa et dit lentement en se frottant les paupières:

—Je ne puis rester ici, je ne pourrais pas affronter sans honte le regard de tous ces gens... Je ne puis non plus partir avec elle, elle ne me prendrait plus à de nouveaux mensonges. Je la regarderai bien en face, je verrai la fausseté de ses yeux et de son sourire et je la tuerai... Je suis sûr que je la tuerai.

Son ami crut le moment venu de lui donner un conseil.

—Oublie cette femme et pour le moment essaye de trouver le repos. Demain nous chercherons le meilleur moyen de te délivrer d’elle. Tu vas commencer par passer la nuit ici. Je réfléchirai à ce que nous avons à faire. Elle s’en ira, je ne sais pas encore comment nous réussirons à l’éloigner; mais elle s’en ira et tu resteras avec moi.

Il passa son bras derrière le dos de Torrebianca et le caressa paternellement; le marquis cachait toujours son visage.

Il détestait maintenant sa femme, mais il éprouvait en même temps un inexplicable malaise à la pensée qu’il allait se séparer d’elle sans retour.

XVI

Tourmentée par sa curiosité de femme, la métisse attendit avec impatience l’heure du rendez-vous.

Elle se trouvait dans la cuisine de la maison, située dans un hangar ouvert sur la cour. Elle avait sur sa table un réveille-matin et plusieurs fois, elle en approcha la lampe pour savoir l’heure. Un peu avant dix heures elle quitta ses souliers, traversa la cour pieds nus et s’engagea finalement sur une des galeries extérieures.

Elle parvint ainsi en étouffant le bruit de ses pas à l’angle du bâtiment le plus voisin de la fenêtre de la chambre d’Hélène. Puis elle s’assit sur le plancher et se tapit pour écouter sans être vue.

Au bout d’un instant elle aperçut dans l’ombre Manos Duras qui s’approchait de la maison. Elle le vit quitter ses éperons, les serrer dans sa ceinture et monter avec précaution les marches du perron. Presque aussitôt, la fenêtre de la chambre s’ouvrit; Hélène parut et fit signe au nouveau venu de parler à voix basse. Sébastienne tendit l’oreille, mais la fenêtre était si loin qu’elle ne put, en concentrant son attention, que saisir quelques mots isolés.

Encore étaient-ils prononcés d’une voix si faible qu’elle ne put être certaine de les avoir exactement perçus. Elle crut entendre «Celinda» et «Fleur du Rio Negro». Mais elle pensa bientôt qu’elle était le jouet d’une illusion de ses sens. Comment sa petite patronne d’autrefois serait-elle mêlée aux affaires de ces gens-là?

En avançant la tête au coin de la maison elle parvenait à voir Manos Duras et la marquise. Le gaucho l’écoutait avec des signes approbateurs ou bien, s’il parlait, c’était en phrases brèves, en appuyant sur les mots avec des gestes affirmatifs. A un certain moment, il essaya même de prendre la main d’Hélène, mais elle se rejeta en arrière avec une brusquerie qui laissait voir à la fois sa répugnance et son orgueil. Immédiatement elle sembla se repentir et dit à voix plus haute sur un ton de promesse:

—Nous reparlerons de cela demain ou un autre jour; quand vous aurez accompli la mission que je vous ai donnée. Vous connaissez nos conventions.

Et elle se sépara de lui avec des mines coquettes tout en prenant bien soin de se maintenir hors de la portée de ses mains.

Le gaucho voyant la fenêtre se fermer descendit l’escalier et, arrivé dans la rue, s’arrêta:

Sébastienne qui s’était levée pour mieux le voir crut l’entendre murmurer avec un accent joyeux:

—Au lieu d’une, j’en aurai deux.

Mais cette fois encore, elle n’était pas sûre d’avoir bien entendu. Elle finit par regagner à travers la cour le réduit où elle avait son grabat, quelque peu déçue par les maigres résultats de sa surveillance.

Une chose cependant s’était fixée dans sa mémoire et l’empêchait de trouver le sommeil. Les deux interlocuteurs avaient-ils vraiment prononcé le nom de mademoiselle Rojas?

A plusieurs reprises, elle se demanda encore: «Qu’est-ce que ces gens pouvaient bien dire de ma fillette?»

Robledo lui aussi passa une nuit agitée. Il avait installé Torrebianca dans la chambre qu’il avait déjà occupée avec sa femme lors de son arrivée à la Presa. Epuisé par les émotions de la journée, le marquis avait enfin consenti à rester chez son ami.

Deux fois, l’Espagnol s’éveilla au cours de la nuit et prêta l’oreille pour mieux entendre. De la chambre voisine, où se trouvait son ami, lui parvenaient des gémissements et des mots prononcés à demi.

—Frédéric, as-tu besoin de quelque chose?

Son ami lui répondait alors d’une voix faible et accablée puis s’efforçait de demeurer silencieux.

Quand Robledo s’éveilla pour la troisième fois, la lumière du jour marquait de lignes claires les fentes de sa fenêtre. Un bruit l’avait tiré de son sommeil et l’avait forcé à sauter du lit.

Il entra dans la salle commune qui servait aussi de salle à manger et y trouva Watson penché sur une chaise, en train de chausser ses éperons. La chaise était tombée et c’est ce bruit qui avait réveillé Robledo. Et apercevant son associé, l’Espagnol lui dit avec gaîté:

—Comme vous êtes matinal!... Je vous ai pourtant entendu rentrer bien tard hier.

Watson, qui semblait triste, se borna à répondre:

—Comme nous ne travaillons pas aujourd’hui, je vais galoper un peu dans la campagne.

Quand le jeune homme fut parti, Robledo acheva de s’habiller et se mit à marcher de long en large dans la salle à manger. A chaque fois qu’il passait devant la porte de la chambre occupée par Torrebianca, il était tenté d’entrer. Il voulait voir son ami. Un vague pressentiment le tourmentait.

«Allons voir comment il a passé la nuit», se dit-il.

Il ouvrit la porte, regarda à l’intérieur de la pièce et fit un geste d’étonnement. Il n’y avait personne; le lit, avec ses couvertures en désordre, était vide. L’Espagnol demeura tout pensif. Il s’imagina d’abord que Frédéric n’ayant pu dormir de la nuit était sorti à l’aube pour marcher un peu.

Instinctivement, il se mit à regarder autour de lui et à examiner la chambre. Sur la table étaient dispersés des papiers et sur chacun il reconnut une ou deux lignes de l’écriture de Torrebianca: des lettres commencées que le marquis avait jugé inutile de continuer.

Il prit un des papiers: «Je te suis reconnaissant des efforts que tu as faits, mais je ne peux plus...» Sur un autre il lut: «La seule femme qui m’ait véritablement aimée, ma mère, est morte. Ah! si j’étais sûr de la retrouver!»

Robledo continua l’examen des autres feuilles. Il n’y trouva que quelques lignes raturées ou des mots inintelligibles. Torrebianca avait essayé d’écrire mais il avait finalement renoncé à cet effort. Il crut voir son ami, au milieu de la nuit, jeter sa plume, qu’il venait de trouver sur le plancher, et dire avec l’indifférence de celui qui déjà croit s’être dégagé des soucis d’ici-bas: «A quoi bon!»

Il demeura pensif, les feuillets à la main. Puis une pensée optimiste lui rendit l’espoir. Son ami errait peut-être aux environs du village. Ces lettres inachevées étaient la preuve que sa volonté n’était pas bien ferme.

Il examina le sol devant la maison et eut un geste de satisfaction en distinguant parmi les empreintes fraîches laissées par les sabots du cheval de Watson le contour d’un pied humain, celui de son camarade sans doute.

Il avait été à l’école des chercheurs de pistes qui tirent profit des moindres traces perdues dans le désert. Les pas de Torrebianca le conduisirent dans une ruelle ouverte entre sa maison et la maison voisine et qui donnait sur la campagne. Mais à la sortie du village il perdit la piste au milieu des nombreuses empreintes laissées là par les gens qui étaient partis à l’aube.

Instinctivement il marcha vers le fleuve et se mit à le suivre vers l’amont. Les eaux glissaient d’un mouvement uniforme sans que le moindre objet flottant vînt altérer leur surface. Il finit par se lasser de ces recherches que seul un pressentiment guidait et justifiait.

«Frédéric, se dit-il, m’a troublé par le récit de ses malheurs. Pourquoi vais-je penser des choses absurdes?... Rentrons à la maison. Mon cœur me dit que je l’y trouverai en arrivant. Il doit être allé se promener de l’autre côté du village.»

Et il revint à la Presa: mais une angoisse vague l’obligeait à presser le pas.

A la même heure, près de l’estancia de Rojas, Manos Duras, à l’abri de quelques buissons causait avec ses trois compères venus de la Cordillère.

Ils avaient mis pied à terre et ils tenaient leurs chevaux par la bride. L’un des trois hommes ne portait pas le même costume que ses compagnons et ressemblait plutôt à un ouvrier de la Presa qu’à un cavalier des champs. Manos Duras lui donnait des explications qu’il écoutait en silence avec de légers clignements d’yeux approbateurs. Puis, cet homme se mit en selle; le bandit et ses deux compagnons le suivirent des yeux jusqu’à ce qu’il eût disparu au milieu des bouquets de plantes sauvages.

—Le petit vieux va savoir ce qu’il en coûte de me menacer, dit le gaucho avec un sourire haineux.

Un des hommes de la Cordillère qui portait le surnom de Piola[27] et qui, grâce à son âge et à ses façons autoritaires, semblait exercer une certaine influence sur ses deux compagnons, secoua la tête d’un air de doute. Le plan de Manos Duras lui paraissait excellent, mais il ne comprenait pas qu’on restât dans le pays un jour ou deux après le coup. Il valait mieux battre en retraite tous ensemble et sans délai vers la Cordillère.

—Laisse-moi faire, compère; je m’y connais, répondit le gaucho. Il faut auparavant que j’aille recevoir quelque chose qu’on m’a promis. J’irai ce soir peut-être et demain je vous rejoindrai.

Il comptait sur son cheval dont il fit de grands éloges. Avec cette bête il se faisait fort de rattraper ses camarades en route. D’ailleurs, seul, il irait d’un meilleur train que ses amis dont les bagages retarderaient la marche.

Cependant, l’envoyé de Manos Duras galopait vers l’estancia de Rojas. Il arriva devant une barrière, l’ouvrit et continua sa course à travers les domaines de don Carlos.

Arrivé près du bâtiment principal, il vit venir à sa rencontre Cachafaz, averti par les aboiements de quelques chiens qui sautaient devant les pattes du cheval et tentaient de le mordre. Le petit cria pour les chasser, puis écouta avec la gravité d’une grande personne les paroles de l’envoyé.

Le message lui causa une joie telle qu’oubliant le cavalier, il courut vers l’estancia. Don Carlos buvait dans la salle à manger le dixième maté de la matinée. Celinda, en costume féminin, était assise dans un fauteuil de jonc et semblait en proie à de mélancoliques pensées. Le métis entra en criant.

—Patron, le commissaire vous fait dire de vous rendre tout de suite au village. On a arrêté celui qui a volé votre vache.

L’estanciero, tout heureux de la nouvelle, suivit Cachafaz sans lâcher toutefois la calebasse à maté et sans cesser tout en marchant d’aspirer le breuvage avec son chalumeau d’argent.

Il voulait obtenir du courrier qui venait d’arriver au triple galop de son cheval de nouveaux détails sur l’événement. Arrivé devant la maison il demeura perplexe: le cavalier avait disparu. Cachafaz parcourut le champ voisin et les enclos, appela, mais ne put découvrir l’homme. Finalement, Rojas haussa les épaules et, tout à la joie de la nouvelle, il trouva une explication à cette disparition. Don Roque, pour qu’il fût plus vite averti, lui avait envoyé un avis par un voyageur quelconque qui avait dû faire un large détour et qui n’avait pas voulu perdre plus de temps. Lui aussi était pressé, et comme il jugeait utile d’aller à la Presa pour parler au commissaire, il monta à cheval en promettant à Celinda d’être de retour avant le repas de midi.

Allongés sur le sol, Manos Duras et ses trois amis le virent passer dans le lointain, en route vers le village. La face collée contre les racines des buissons, ils causaient et riaient avec un calme cynique.

—Il va chercher la vache que nous avons mangée hier, dit Piola.

Et Manos Duras ajouta, en accompagnant ses paroles d’une grimace obscène:

—Nous verrons bien ce qu’il dira quand nous aurons pris sa génisse.

Richard Watson, qui galopait dans la campagne, avait bonne envie de s’approcher de l’estancia, mais il craignait que sa présence n’irritât Celinda; il vit lui aussi dans le lointain don Carlos Rojas passer dans la direction de la Presa. Cela parut lui donner de l’audace. Celinda était seule chez elle et il lui était facile de trouver un prétexte quelconque pour lui rendre visite. Mais bientôt il eut peur de nouveau. S’il se montrait près de l’estancia, le seul Cachafaz ne viendrait-il pas le recevoir? Il valait mieux errer dans la campagne. Peut-être la fille de Rojas, lasse d’être seule, se déciderait-elle à monter à cheval.

Il était résolu à attendre jusqu’à la chute du soleil. Il avait eu la précaution d’emporter quelques vivres dans une des sacoches de sa selle et d’ailleurs, comme tous les amoureux, il ignorait que l’homme est, de naissance, affecté d’une maladie mortelle, la faim, et qu’il ne peut vivre qu’en l’apaisant deux fois par jour. Pour l’instant, des choses qu’il jugeait beaucoup plus importantes l’occupaient.

Cependant, son ami Robledo errait la tête basse dans la rue centrale de la Presa. Il revenait de chez lui et Torrebianca ne s’y trouvait pas. La servante qui avait préparé le déjeuner l’avait attendu en vain. Où le trouver?

Au milieu de la rue il entendit des voix amies et leva la tête. Rojas parlait avec animation au commissaire du village qui lui répondait d’un air étonné. Tous deux saluèrent Robledo qui s’approcha.

—Un courrier est arrivé à mon estancia, dit don Carlos, pour me prévenir que le commissaire avait retrouvé la vache qu’on m’a volée... Or don Roque n’a envoyé personne et ne sait de quoi il s’agit. C’est une plaisanterie que je trouve fort mauvaise. Quel est le maudit imbécile qui a voulu me jouer ce tour?

Robledo resta quelques minutes à l’écouter en feignant de s’intéresser à l’affaire, puis il se remit en marche. Il s’inquiétait uniquement de découvrir la cachette de Torrebianca et croyait le reconnaître dans tous les hommes qu’il apercevait au loin.

«Dommage que Richard soit sorti de si bonne heure, pensa-t-il. Il m’aurait aidé à le chercher.»

Watson, ballotté entre ses craintes et le désir de voir Celinda, s’était peu à peu rapproché de l’estancia; mais quand il arrivait auprès d’une des claires-voies qui servaient de portes à l’enceinte de fils barbelés il demeurait indécis. La Fleur du Rio Negro lui avait dans sa rancune ordonné de ne plus reparaître; comment expliquerait-il sa présence dans la propriété de Rojas?

A la vue d’une barrière ouverte, il reprit courage. «Elle dira ce qu’elle voudra, en avant! pensa-t-il. Il faut que je la voie quand elle devrait ne m’adresser que des injures!»

Et il avança lentement sur un des chemins qui menaient à l’estancia. Soudain son cheval parut inquiet, pressa le pas puis s’arrêta net, prêt à se cabrer.

Le jeune homme aperçut les corps de deux dogues, tués tout récemment sans doute, car leurs têtes brisées baignaient dans une flaque de sang. Il continua d’avancer et à quelques pas de la maison il trouva un homme étendu au milieu du chemin.

Il était mort lui aussi. C’était un péon de Rojas, un métis qu’il crut reconnaître pour l’avoir vu plusieurs fois, bien qu’il fût maintenant défiguré par des coups de feu. Une de ses orbites était restée vide et quelques débris de la masse cérébrale s’échappaient du crâne par ce trou. Autour de lui la terre buvait avidement le sang et se couvrait de mouches.

Il sauta à bas de son cheval et, revolver au poing, il s’avança vers la maison. Arrivé devant la porte il s’aperçut qu’il n’y avait personne dans la vaste pièce qui servait à la fois de salon et de salle à manger et il se mit à lancer des appels de tous côtés.

Un fauteuil de jonc, le siège préféré de Celinda, était par terre, renversé. Il remarqua aussi que le tapis de la grande table semblait avoir été violemment tiré, car il était lui aussi tombé à terre. Il avait entraîné dans sa chute tous les objets qui se trouvaient d’ordinaire sur la table et qu’on voyait froissés ou brisés sur le sol.

Il poussa de tels cris et répéta tant de fois son nom pour rassurer tout le monde que des pas se firent entendre enfin à l’intérieur du bâtiment et que le visage cuivré et ridé de la mère de Cachafaz parut dans l’entre-bâillement d’une petite porte. D’autres servantes et des péons de l’estancia, tous métis, surgirent peu à peu de leurs cachettes; ils bredouillaient des explications inintelligibles et gardaient un silence plein d’horreur.

Watson sortit de la maison juste au moment où le petit Cachafaz revenait de l’enclos en regardant avec inquiétude de côté et d’autre. Brusquement tous en même temps voulurent raconter l’événement à l’ingénieur, mais le petit métis les devança avec une espèce d’autorité. Il se trouvait près de la petite patronne et il avait tout vu. Trois hommes étaient arrivés au grand galop. Cachafaz était sorti de la maison, attiré par les aboiements des chiens, et il avait entendu les coups de feu qui les avaient tués. Puis il avait vu un péon courir vers les cavaliers pour leur demander sans doute pourquoi ils envahissaient l’estancia. Tous trois avaient tiré des coups de revolver sur lui et il avait roulé à terre.

—Je me suis réfugié en courant dans la maison, continua l’enfant. Ma petite patronne est sortie pour voir ce qui se passait; mais les trois méchants hommes sont arrivés et lui ont jeté un poncho sur la tête. Je me suis caché sous une table; puis j’ai risqué un œil et je les ai vus monter à cheval en emportant la petite patronne, qui agitait ses bras... comme ça... sous le poncho. Voilà tout ce que je sais.

Les autres auraient bien voulu raconter aussi leurs impressions bien qu’ils n’eussent en vérité pas vu grand’chose puisqu’ils s’étaient cachés dès que le péon était tombé et ne s’étaient montrés qu’à l’arrivée de Watson.

Celui-ci, tout en cherchant à se débarrasser de tous ces gens qui lui parlaient à la fois, pensait avec remords au temps qu’il avait perdu par son indécision en errant le long des clôtures barbelées de l’estancia. Pourquoi n’était-il pas entré une demi-heure plus tôt; il aurait été aux côtés de Celinda pour la défendre!

Il lut dans les yeux d’antilope de Cachafaz que le petit n’avait pas tout dit et qu’il voulait bien parler, mais à lui tout seul. L’enfant souriait avec mépris en entendant les autres donner des renseignements contradictoires sur l’extérieur des assaillants. Tous croyaient les connaître et tous les avaient vus sous un aspect différent. Watson l’entraîna à l’écart et Cachafaz, dressé sur la pointe des pieds, lui dit à voix basse:

—C’est Manos Duras qui a enlevé la petite patronne. Je sais où il la tient.

Pressé de questions par Richard, il s’expliqua. Manos Duras ne figurait pas parmi les trois hommes qui avaient emmené Celinda. Mais le petit, sorti de sa cachette, s’était glissé dans un enclos voisin et avait grimpé au sommet d’une pyramide de luzerne séchée que l’on conservait pour nourrir les vaches pendant l’hiver. La cime était un poste d’observation d’où le regard embrassait une énorme étendue de terrain. Invisible dans son beffroi, il avait vu les trois cavaliers en rejoindre au loin un quatrième qui semblait les attendre et qui était sans aucun doute Manos Duras. Puis les quatre hommes avaient pris au galop la même direction; l’un d’eux portait la prisonnière devant lui sur sa selle.

Il avait vu aussi du haut de la montagne de luzerne Watson arriver, mais il était si méfiant qu’il n’avait pas voulu descendre avant de s’être assuré de son identité.

Ce récit troubla si profondément Richard qu’il resta quelque temps sans pouvoir coordonner ses idées. Il pensa avant tout qu’il était urgent de partir à la recherche de Celinda pour la délivrer et ne voulut pas considérer l’énorme disproportion de forces qui existait entre lui et les bandits. Il avait pour l’aider le petit Cachafaz qui connaissait l’endroit où il cachait la jeune fille. C’était là le point important. A lui maintenant de l’arracher à ses ravisseurs. Et, avec l’absurde témérité des amoureux qui refusent d’apprécier les obstacles à leur valeur, il monta à cheval et fit signe au petit de l’accompagner.

Cachafaz se jucha d’un bond sur la croupe et se cramponna aux vêtements de Watson qui piqua des deux et mit son cheval au galop. Richard croyait avoir deviné la pensée de l’enfant et dès qu’il eut dépassé la clôture de fils de fer barbelés de l’estancia il prit la direction du rancho de Manos Duras, que souvent il avait aperçu de loin.

—Vous vous trompez de chemin, patron, dit Cachafaz.

Et, montrant le point le plus élevé qui bordait le fleuve du côté de la pampa, il ajouta:

—Allons par là, au rancho de la India muerta.

Ce rancho en ruines, dit de la India muerta, était bien connu dans la région et cependant peu de gens s’y étaient rendus car il servait uniquement de refuge aux vagabonds soucieux de continuer leur voyage sans être vus des gens du pays.

—Nous les trouverons là-bas, répéta le petit métis, s’ils n’ont pas filé plus loin.

Quand Robledo rentra chez lui, fatigué d’avoir inutilement cherché son ami, il fut aussi désagréablement surpris que l’avait été Watson à peu près à la même heure en arrivant à l’estancia de Rojas.

Il trouva assise sur le seuil Sébastienne qui semblait l’attendre, à en juger du moins par l’air satisfait qu’elle prit pour le recevoir. De son côté, il fut tout heureux de la retrouver car il s’imagina que Frédéric la lui envoyait pour lui expliquer sa fuite. Peut-être cet homme faible était-il revenu aux côtés de sa femme convaincu une fois de plus par ses arguments mensongers.

—C’est votre patron qui vous envoie?... M’apportez-vous une lettre de lui?

Sébastienne écouta ses questions avec une surprise qui élargissait ses yeux bridés.

—Quel patron? Le marquis?... Je n’ai pas de nouvelles de lui. Je le croyais ici. Je viens pour autre chose.

Avec des soupirs de lassitude elle avait remis son corps massif dans la position verticale; baissant le ton elle dit:

—Je n’ai pu dormir de toute la nuit et je suis venue vous voir, don Manuel, pour vous demander de répondre à une petite question.

L’ingénieur se résigna à cette consultation avec une patience non exempte d’ironie; mais dès que la métisse eut commencé son visage se transforma et il écouta chacune de ses paroles avec une attention concentrée.

Quand elle eut fini de raconter ce qu’elle avait vu et entendu la nuit précédente, elle ajouta:

—Pourquoi la belle madame et Manos Duras ont-ils parlé de ma petite patronne d’autrefois? Qu’est-ce que ma colombe innocente peut avoir de commun avec eux?... Comme je ne suis qu’une bête et que je n’arrive pas à comprendre grand’chose, je me suis dit: «Je vais aller trouver don Robledo, l’ingénieur, lui qui sait tout. Il me dira bien...»

Mais Robledo ne l’écoutait plus. Il paraissait absorbé et brusquement il eut un geste de stupeur et d’inquiétude, comme s’il se fût subitement trouvé en face d’une redoutable réalité. Il tourna le dos à Sébastienne et courut rapidement vers l’endroit d’où il était venu.

La métisse fut étonnée de voir l’ingénieur partir si vite et précipiter sa course comme si ce qu’elle venait de lui dire lui eût fait craindre d’arriver trop tard. De loin, Robledo se mit à gesticuler et à pousser des cris pour attirer l’attention de don Carlos et du commissaire qui continuaient à causer à la même place. Tous les deux se regardèrent stupéfaits en l’entendant crier d’une voix haletante:

—A cheval! L’histoire du messager et de la vache n’est qu’une ruse de Manos Duras pour vous éloigner de l’estancia. J’ai peur qu’un malheur ne menace Celinda; il faut partir sans tarder. Pourvu que nous n’arrivions pas trop tard!

Quand le premier moment de stupeur fut passé, les paroles de l’ingénieur semèrent l’alarme.

Don Roque courut à sa maison pour prendre ses armes et monter à cheval. Ses quatre hommes, prévenus par lui, firent l’impossible pour le suivre; mais trois d’entre eux seulement purent trouver un cheval prêt et des armes à feu, prêtées par des voisins, pour remplacer les sabres inutiles qu’ils venaient d’abandonner.

Cependant, Robledo, rentré chez lui, pressait son domestique espagnol de seller un cheval tandis que lui-même bouclait le ceinturon garni de cartouches qui soutenait son revolver. Il fit avertir les contremaîtres de ses chantiers qui habitaient non loin de là et qui possédaient des armes et demanda en outre au patron du bar le magnifique rifle américain qu’il dissimulait sous son comptoir.

Robledo craignait aussi à ce moment qu’on laissât don Carlos Rojas s’échapper. Il l’avait obligé à venir jusque chez lui et lui avait recommandé d’être prudent.

—Ce n’est pas parce que vous arriverez là-bas une demi-heure plus tôt que vous empêcherez ce qui a pu arriver; par contre, si vous partez seul, vous risquez de vous trouver à la merci de ces bandits. Un peu de patience. Nous partirons tous ensemble.

L’estanciero écoutait ces conseils avec des grognements impatients; il tremblait tout à la fois de colère et d’anxiété. Robledo s’éloigna un instant de la porte de sa maison pour marcher à la rencontre de quelques hommes qu’il avait mandés et leur expliqua ce qu’il attendait d’eux. Le cabaretier parut à son tour portant le rifle américain qu’il remit à son compatriote aussi solennellement que s’il lui eut confié toute sa famille.

Don Carlos profita de l’éloignement momentané de Robledo pour sauter sur son cheval et partir au grand galop sans s’inquiéter des cris qui l’accompagnaient dans sa fuite.

Après cet acte de l’impatient Rojas, l’expédition s’organisa; l’ingénieur et le commissaire se trouvèrent à la tête d’une douzaine d’hommes, tous à cheval et armés de carabines.

La nouvelle s’était répandue dans le village et des groupes de femmes et d’enfants accouraient pour assister au départ de la troupe de cavaliers. Quand le peloton passa devant l’ancienne maison de Pirovani, Robledo en regarda les fenêtres avec quelque inquiétude.

«Qui sait, se dit-il, si nous ne contemplerons pas là-bas un nouveau malheur causé par cette femme!»

A la même heure, Watson abandonnait son cheval et, suivi de Cachafaz, commençait à ramper au milieu des âpres buissons. Le petit métis l’avait conduit jusqu’à une colline sablonneuse, sur le rebord du plateau, d’où l’on avait une vue presque verticale sur le rancho de la India muerta.

Il connaissait l’endroit de réputation. Vingt années auparavant la maison avait des habitants qui faisaient paître leurs moutons dans les champs voisins. Mais les ouragans capricieux avaient brusquement recouvert le sol d’une épaisse couche de sable. De plus, le puits du rancho, qui fournissait autrefois une eau relativement douce, ne contenait plus qu’un liquide salé. Les hommes avaient fui, les constructions de briques crues étaient rapidement tombées en ruines; seuls les vagabonds recherchaient l’abri de leurs toits crevés.

Watson s’étonna de pouvoir avancer en rampant au milieu des arbustes de la colline de sable sans que l’aboiement d’un chien vînt déceler sa présence. Cela lui fit craindre que Cachafaz ne se fût trompé dans ses déductions et que la masure ne fût vide. Mais le petit métis, qui ouvrait la marche, s’arrêta entre deux touffes de buissons et, tournant vers lui son visage, lui fit signe d’approcher.

Il passa lui-même la tête entre les tiges et il put voir, à vingt mètres au-dessous de lui, une esplanade de sable au centre de laquelle s’élevaient les ruines du rancho. Deux chevaux erraient à pas lents, en quête de l’herbe maigre qu’ils mâchonnaient, et un homme était assis par terre, un fusil en travers des genoux.

Cachafaz lui souffla à l’oreille:

—C’est un de ceux qui ont enlevé la petite patronne.

Watson eut beau tendre le cou pour regarder, il ne put voir aucune autre personne. Abandonnant son observatoire, il recula en rampant et, revenu au pied de la colline, il tira de sa poche un crayon et une lettre oubliée dont il déchira un feuillet. Cachafaz le regardait écrire de ses yeux de petit animal rusé, comme s’il devinait ce qu’on attendait de lui. Richard lui remit le papier puis lui montra l’endroit où il avait laissé son cheval.

—Cours au village et remets cette lettre à M. Robledo, l’ingénieur, ou au commissaire... au premier des deux que tu rencontreras.

Il voulut ajouter d’autres explications, mais le lutin à peau cuivrée n’était plus là pour les entendre. Il s’était lancé sur la pente et un instant après il sautait sur le cheval et disparaissait au galop. Richard recommença l’ascension du coteau sablonneux pour aller observer ce qui se passait dans le rancho. Il aperçut cette fois deux hommes: celui qu’il avait déjà vu et qui était toujours assis par terre, sa carabine en travers des genoux, et devant lui, debout, armé des seules armes qu’il portait à sa ceinture, un gaucho qu’il reconnut immédiatement: c’était Manos Duras. Tous deux causaient, mais il ne put entendre leurs paroles à cause de la grande distance qui le séparait d’eux. Son observation était donc inutile pour le moment. Il ne put songer non plus à les attaquer même en profitant de la surprise, car il ne voyait que deux de ses ennemis; les autres étaient certainement à l’intérieur des ruines, en train de dormir peut-être.

«Où peuvent-ils garder Celinda?» pensa le jeune homme.

Toujours se traînant au milieu des buissons il commença de suivre le contour de la colline sablonneuse pour tâcher d’examiner les ruines du côté opposé. Les deux bandits continuèrent à parler sans se douter qu’au haut de la pente voisine un homme rampait pour les espionner.

Le compagnon de Manos Duras, celui qu’on appelait Piola, se mit à lui parler sur un ton de reproche.

—Tu sais très bien que je n’aime pas les affaires où les filles sont mêlées. Il est rare qu’elles finissent bien, et, de plus, elles font un fracas de tous les diables. Il aurait mieux valu aller rafler du bétail au Limay pour le vendre ensuite dans la Cordillère. Il aurait mieux valu aussi emmener les vaches du vieux Rojas et en faire du bon argent que de nous amuser comme des gamins à lui enlever sa génisse.

Manos Duras fit le geste de l’homme supérieur qui ne juge pas à propos d’expliquer l’opportunité de ses actes; Piola continua:

—Tu as peut-être des raisons pour agir ainsi. Nous t’avons aidé comme des frères, mais si on t’a payé pour enlever la demoiselle, tu devrais partager avec nous.

Le gaucho prit un air hautain.

—Il ne s’agit pas d’argent. Je t’ai expliqué que c’était une vengeance; c’est la plus terrible que je puisse tirer de ce maudit vieux qui m’a insulté... Tu connais aussi nos conventions. Vous me la réservez, puis, quand nous aurons gagné la Cordillère, elle sera pour vous.

Piola sourit avec une joie répugnante en l’entendant rappeler leur pacte.

—C’est bon; nous te la réserverons, dit-il. Tu seras le premier... si tu viens nous rejoindre au plus tard demain. Si tu tardes, tu ne la retrouveras pas entière... Mais, pourquoi ne pars-tu pas tout de suite avec nous? Pourquoi nous quittes-tu? Qu’as-tu donc à faire à la Presa ce soir?

—Je vais me faire payer, répondit Manos Duras avec jovialité. Je veux laisser mes comptes en ordre avant de partir.

L’autre, qui ne pouvait comprendre l’optimisme de son compagnon, se mit à réfléchir. Peut-être en ce moment savait-on déjà au village ce qui était arrivé à l’estancia de Rojas. Et si on l’ignorait encore, on le saurait avant longtemps, c’est-à-dire dès que don Carlos serait rentré chez lui après son inutile voyage à la Presa. Manos Duras ne craignait-il pas que le commissaire et les autres habitants du village ne l’accusassent du rapt de la jeune fille?

—Cela pourrait arriver, répondit le gaucho, mais on m’a reproché tant de choses sans jamais trouver aucune preuve!... Si on me voit au village, on finira par croire que je n’ai pas été mêlé à l’affaire. Aucun des gens de l’estancia ne m’a vu. D’ailleurs, j’irai d’abord à mon rancho pour le cas où quelqu’un s’y rendrait et je n’entrerai au village que vers le soir, comme les autres fois... Je compte avoir réglé mes affaires à minuit et je pourrai partir vous rejoindre.

Piola cligna de l’œil tout en montrant du doigt le rancho voisin.

—Qu’est-ce qu’elle en dit?

—Elle croit que nous l’avons enlevée pour tirer de l’argent du vieux. Elle ne devine pas ce qui l’attend... C’est une fille qui a du nerf et elle ne semble pas avoir bien peur maintenant que la première émotion est passée. Pucha, elle m’a donné du fil à retordre quand je l’ai emportée sur mon cheval... Je lui ai laissé les mains attachées là-dedans car sans cela elle se défend et je suis obligé de la battre tout comme un homme.

Manos Duras demeura pensif, puis ajouta avec un sourire cynique:

—Je n’ai pas voulu rester là-dedans, frère, car tu comprends bien que c’est risqué de se trouver seul avec une belle fille... Je t’avouerai que j’en connais une qui me plaît davantage; j’espère la voir bientôt. Mais celle-là aussi est appréciable et si on restait seul avec elle, le diable s’en mêlerait; on commencerait à faire de petites choses, seulement pour s’amuser, puis on perdrait la tête et on ne sait trop ni quand ni comment ça finirait. Nous sommes maintenant en territoire ennemi, il ne faut pas l’oublier, et nous n’avons pas de temps à perdre... Je renvoie la fête à demain. Aujourd’hui, j’ai autre chose à faire pour que les réjouissances soient complètes... Quand les camarades reviendront nous nous dirons adieu. Continuez votre route avec la génisse, moi je retourne à mon rancho et à demain s’il plaît à Dieu.

Richard rampa inutilement entre les buissons; il ne vit que les deux hommes absorbés dans leur conversation et la masure dont l’unique entrée, située du côté opposé, était obstruée par des madriers disjoints. Il se demanda si les ravisseurs de Celinda l’avaient cachée là ou si la jeune fille se trouvait dans un refuge plus difficile à découvrir, sous la garde des deux autres hommes de la Cordillère.

Lassé enfin de faire le guet inutilement, il se laissa glisser sur la pente sablonneuse et vint s’asseoir à l’endroit où Cachafaz avait pris son cheval.

Il demeura ainsi longtemps; il eût voulu voir les heures passer avec une rapidité prodigieuse pour mettre fin à la torture de cette attente impuissante et laisser paraître dans le lointain ses amis qu’il avait appelés à son aide.

Ses yeux, qui fouillaient l’horizon sans rien remarquer de nouveau, s’éclairèrent soudain en apercevant un cavalier minuscule qui grandissait à mesure que le galop continu de sa monture le rapprochait de lui. Quelques minutes après, il put le reconnaître facilement car il l’avait vu le matin même. C’était don Carlos Rojas.