Bien qu’il se dirigeât vers lui, il jugea prudent de se porter à sa rencontre et il se mit à courir aussi rapidement que le lui permettait le sol sablonneux sillonné par les racines des plantes sauvages que le vent avait mises à nu et où ses pieds s’embarrassaient et butaient violemment.
En le voyant apparaître sur le bord du chemin, don Carlos fit cabrer son cheval tout en tirant son revolver de sa ceinture. Puis, reconnaissant Richard, il mit pied à terre.
Watson ne parvenait pas à comprendre l’arrivée de l’estanciero car il avait adressé sa lettre à ses amis de la Presa. De plus il arrivait seul.
—Où sont les autres? demanda-t-il. Avez-vous vu Robledo?
Don Carlos fit une réponse évasive.
L’ingénieur et le commissaire venaient peut-être derrière lui, mais peut-être aussi leur faudrait-il des heures pour arriver.
—Je n’ai pas voulu les attendre. Je les trouve un peu... flegmatiques; qui sait à quel moment ils seront ici. La patience m’a manqué, et me voici.
Il expliqua ensuite que, tandis qu’il courait dans le rancho de Manos Duras, sans passer par son estancia, il avait vu venir à sa rencontre un cavalier qui galopait à bride abattue. Il avait tiré son revolver pour l’arrêter, mais en remarquant son allure, il ne s’était pas servi de son arme.
—Il semblait un singe sur un cheval et j’ai reconnu que ce singe était Cachafaz. Il m’a raconté que vous étiez ici; il m’a montré votre papier et je lui ai dit de prévenir ceux qui viennent derrière moi de ne pas perdre leur temps à passer par l’estancia; il doit les conduire ici directement... Que se passe-t-il?
Tous deux marchèrent au milieu des buissons en suivant les traces laissées par Watson quand il était venu au-devant de Rojas. Don Carlos, qui menait son cheval par la bride, le laissa à l’endroit même où Richard avait laissé le sien un moment auparavant. Puis ils gravirent sur les genoux, en s’aidant de leurs mains, la colline sablonneuse du sommet de laquelle ils pouvaient voir le rancho de la India muerta.
Avançant la tête au milieu des feuilles, ils virent Piola assis par terre comme tout à l’heure; mais il était seul. Manos Duras avait disparu.
L’homme fumait et regardait autour de lui avec inquiétude comme si ses sens, aiguisés par la vie aventureuse du désert, l’eussent averti de l’approche d’un ennemi caché.
De temps en temps il tendait le cou et regardait au loin, comme attendant l’arrivée de quelqu’un.
—Attaquons-le, dit don Carlos à voix basse.
Il lui importait peu que l’homme de la Cordillère eût sa carabine toute prête en travers des genoux. Lui et Watson avaient leur revolver.
—N’oublions pas l’autre qui est caché, répondit l’ingénieur.
—Eh bien quoi? Ils seront deux, et nous sommes deux aussi... Je vais abattre ce bandit.
Il prit son revolver, décidé à tirer de l’endroit où il se trouvait sans tenir compte de la distance; mais Watson le retint de la main et lui murmura à l’oreille:
—Il y a deux autres hommes et je ne sais pas où ils sont. Attendons l’arrivée de nos compagnons.
Ils demeurèrent dans cet état de douloureuse incertitude, ballottés entre les voix de la prudence qui leur ordonnait d’attendre et le désir de tenter cette folie d’attaquer des ennemis dont ils ignoraient le nombre exact.
Watson ne tarda pas à savoir où s’étaient cachés les deux autres compagnons du gaucho. Au loin éclatèrent de furieux aboiements de chiens. Piola appela et Manos Duras, sortant du rancho, parut à l’angle du bâtiment de briques, visible un instant pour les deux hommes qui guettaient étendus au milieu des buissons.
C’étaient les gens de la Cordillère qui arrivaient; après le rapt ils avaient couru au rancho de Manos Duras afin de ramener le peloton de chevaux qui devait les suivre dans leur voyage vers les Andes pour porter les vivres et les autres objets indispensables à une aussi longue expédition. Les chiens avaient grossi le peloton.
Un moment après firent leur entrée sur l’esplanade de sable deux cavaliers armés de carabines et six chevaux en liberté qui formaient un groupe compact et portaient sur leur dos des sacs et des paquets assujettis avec des cordes. Les trois chiens de Manos Duras bondirent d’abord autour des ruines en saluant de leurs aboiements joyeux leur maître invisible, puis ils parurent inquiets et se mirent à flairer autour d’eux. Soudain, ils éclatèrent en hurlements féroces. Bavant de rage, les crocs menaçants, ils essayaient de gravir la pente sablonneuse, puis revenaient en arrière pour avertir les gauchos de la présence d’un ennemi caché.
Les deux cavaliers, qui n’avaient pas encore mis pied à terre, les sifflèrent d’abord inutilement, puis partagèrent leur inquiétude et regardèrent avec des yeux méfiants les buissons de la colline voisine.
—Ils nous ont découverts, murmura l’estanciero. Tant mieux! nous en finirons une fois pour toutes.
Watson se rendit compte qu’il était impossible d’attendre plus longtemps et le suivit vers la base du mamelon jusqu’à l’endroit où se trouvait le cheval. Don Carlos se mit en selle après s’être assuré que son revolver jouait facilement dans sa gaine. Richard marchait à pied, appuyé sur une des jambes de Rojas. Tous deux se dirigèrent franchement vers le rancho.
Quand ils y arrivèrent, précédés par les chiens qui reculaient sans cesser de montrer leurs crocs et d’aboyer avec fureur, ils aperçurent les deux hommes de la Cordillère, encore à cheval, et Piola avec sa carabine appuyée contre la poitrine, prêt à faire feu. Don Carlos s’adressa à lui comme s’il eût été le chef.
—Où est ma fille? demanda-t-il violemment.
Le gaucho andin l’écouta avec un visage impassible et feignit de ne pas comprendre.
—Pas de mots inutiles, continua l’estanciero. Si c’est de l’argent que vous voulez, causons; nous nous entendrons peut-être.
Piola garda le silence. Pendant ce temps, obéissant peut-être à un signe de lui, les deux cavaliers s’éloignèrent pour examiner l’horizon. L’un d’entre eux revint seul et, mettant pied à terre, prononça quelques mots à voix basse. On ne voyait personne aux environs. Les chiens aboyaient toujours et rôdaient inquiets, mais c’était le résultat de la première alerte. Ces deux hommes étaient certainement venus seuls.
Rojas fit de nouvelles offres et, donnant à sa voix un ton de douceur exagérée, il s’efforça de contenir son indignation.
—Je ne sais pas de quoi vous parlez, monsieur, répondit enfin Piola. Vous vous trompez, je n’ai jamais vu cette demoiselle.
—Oseriez-vous prétendre que vous n’êtes pas des amis de Manos Duras?
Tandis que les deux hommes parlaient, Richard, s’écartant un peu, essaya de faire le tour du rancho pour gagner la porte; mais l’autre gaucho, devinant son intention, lui barra la route et leva sa carabine, prêt à le viser. Finalement Piola tourna le dos à Rojas sans lui avoir fait aucune réponse précise et marcha vers l’angle du bâtiment détruit derrière lequel il disparut.
Don Carlos voulut le suivre, mais il se heurta au même homme qui avait arrêté Watson. Cette fois il dirigeait franchement son rifle vers eux pour les empêcher de passer et ils durent s’arrêter, partagés entre la crainte de cette menace et le désir qu’ils avaient de se jeter sur le bandit.
D’un coup de pied, Piola écarta les poutres disjointes qui fermaient l’entrée du rancho. La présence de l’homme de la Cordillère mit fin à la lutte entre Celinda et Manos Duras. La jeune fille, les mains attachées, se défendait des assauts lubriques de son ravisseur. Elle l’avait égratigné, elle l’avait mordu tout en le repoussant à coups de pieds. Le gaucho portait au visage et aux mains des écorchures d’où le sang coulait, mais son excitation était telle qu’il ne paraissait pas s’en rendre compte.
En voyant son camarade il fit un effort pour retrouver son calme et dit avec une gaieté féroce:
—Je te l’avais bien dit, frère. On commence par plaisanter puis on prend goût au jeu. On ne peut pas rester calme à côté d’une belle fille.
Mais il se tut en s’apercevant que Piola le regardait avec reproche.
—Tu t’amuses ici comme un gamin, tandis que dehors il se passe des choses.
Du geste il l’invita à sortir, puis quand il eut passé la porte il ajouta en baissant le ton:
—Le vieux de l’estancia est là avec un de ces gringos qui travaillent aux chantiers du fleuve. Que faisons-nous?
Manos Duras, malgré tout son cynisme, fut étonné d’apprendre que don Carlos était là, derrière le mur de briques. Comment avait-il pu arriver si tôt... Qui avait pu lui révéler que sa fille se trouvait dans ce rancho lointain?... Mais sa férocité naturelle et le souvenir de l’outrage que lui avait fait Rojas lui inspirèrent une solution.
—Le mieux, c’est de le tuer.
—Et le gringo aussi? demanda ironiquement Piola. Tu as vite fait de trouver un remède à tout.
L’homme de la Cordillère était inquiet; son instinct semblait lui révéler la proximité d’un danger. Il était maintenant persuadé que ces deux hommes n’étaient pas venus seuls. D’autres allaient sans doute arriver pour leur prêter main forte. Ce que Manos Duras avait de mieux à faire, si vraiment il tenait à pousser à fond cette mauvaise affaire que représentait le rapt de Celinda, c’était de monter à cheval sans perdre de temps et d’emporter la belle jusqu’à un certain endroit, au bord du Rio Limay, où ils avaient décidé de se retrouver le lendemain. Il ferait bien de renoncer à retourner au village ce soir-là. Il importait maintenant que l’ordre de marche fût changé. Pendant qu’il s’éloignerait en emportant la petite, ils resteraient là avec les chevaux. Piola se chargerait de convaincre le vieux de l’inanité de ses soupçons. Et si d’autres gens du village arrivaient, ils seraient obligés de convenir, puisqu’ils les trouveraient sans la moindre femme avec eux et sans Manos Duras, qu’ils étaient de pacifiques voyageurs arrêtés en cet endroit.
Le gaucho l’écouta avec impatience. Il avait pris goût à l’aventure et il n’admettait aucune modification. Il voulait garder Celinda, mais il ne voulait pas renoncer à rentrer au village à la nuit tombante pour aller se faire acquitter sa mystérieuse dette.
—Tu pourrais aussi faire autre chose, continua Piola. Le père offre de payer si nous lui rendons sa fille, et...
Mais il ne put continuer. Tout près d’eux, derrière l’angle du bâtiment de briques, retentit un coup de feu, suivi d’un cri. L’ami de Manos Duras lança un juron.
—Voilà le bal qui commence, dit-il en armant sa carabine et en courant vers l’endroit d’où venait la détonation.
Rojas venait de décharger son revolver sur l’homme qui lui barrait la route. Ce dernier avait surtout surveillé Watson qui était le plus jeune et lui inspirait plus de méfiance; il avait tourné son fusil vers lui et don Carlos avait profité de cette négligence pour tirer doucement son revolver, viser la poitrine du gaucho, et faire feu.
Dès que l’ennemi fut à terre, Watson se pencha sur lui pour s’emparer de son arme.
Quand Piola arriva au coin du rancho, Rojas avait déjà le pied à l’étrier; par un sentiment atavique de centaure champêtre, il se croyait plus fort et plus sûr à cheval qu’à pied. Watson, qui luttait avec le blessé, venait de lui arracher son rifle et se préparait à se redresser; mais il vit le bandit andin le viser, car il était le plus près de lui; instinctivement il se courba au moment même où le coup partait. Grâce à ce mouvement, le projectile, au lieu de lui traverser la poitrine, lui entama seulement l’épaule gauche, ne lui faisant qu’une blessure superficielle. La douleur l’obligea à lâcher la carabine et il demeura accroupi, tenant son épaule dans sa main.
Son agresseur fit quelques pas vers lui pour assurer son coup au moment même ou Manos Duras, attiré par le bruit de la lutte, avançait la tête à l’angle du bâtiment. Il vit don Carlos, déjà à cheval, braquer son revolver sur Piola. Il prit lui aussi le sien dans sa ceinture pour tirer sur l’estanciero, mais il n’en eut pas le temps. Entre eux deux s’interposait l’autre cavalier andin qui était jusque-là resté en observation.
—Voilà du monde!... beaucoup de monde!...
Les chiens arrivèrent derrière lui; ils bondissaient en avant puis reculaient en aboyant vers les ennemis invisibles.
A partir de ce moment, les événements semblèrent se précipiter et se superposer avec une incroyable rapidité.
Manos Duras fut le premier à agir, il courut à son cheval qui continuait à brouter l’herbe sans s’effrayer des coups de feu qu’il s’était dès longtemps accoutumé à entendre. Puis il disparut derrière le rancho.
Piola parut oublier Watson pour penser à sa propre sécurité. C’était aussi un homme de cheval qui se sentait plus sûr de lui et plus fort en selle qu’à pied. Il monta à cheval, tenant toujours sa carabine à la main droite, et rejoignit son camarade. Tous deux allèrent se placer à côté du peloton de chevaux et se disposèrent à défendre jusqu’à la mort le chargement de sacs et de ballots qui représentait la fortune de la communauté.
Rojas sembla oublier leur existence et s’approcha de Watson pour lui demander avec une ingénuité émue:
—Qu’avez-vous, gringuito?... Ils vous ont tué?
La blouse du jeune homme était marquée à l’épaule d’une tache noire qui allait s’élargissant; mais il se releva et répondit avec un pâle sourire:
—Ce n’est rien: une égratignure seulement.
Don Carlos ne put s’occuper de lui plus longtemps. Il voulait savoir ce qui se passait de l’autre côté du rancho et, poussant son cheval, il dépassa l’angle du bâtiment.
Il ne trouva personne; la porte rustique, complètement ouverte, laissait voir l’intérieur vide. Mais détournant son regard des ruines, il vit s’éloigner au galop un cavalier qui portait sur le devant de sa selle une espèce de long rouleau qu’il soutenait d’un bras et qui s’agitait violemment comme un être vivant.
Son instinct plutôt que ses sens avertit l’estanciero.
—Ah! voleur de gaucho!
Le paquet qu’il avait d’abord pris pour un rouleau de vêtements contenait une vie et refusait de se laisser emmener.
Ses oreilles perçurent une voix de femme; était-ce une erreur de ses sens troublés par l’émotion? Cependant, il eut au même instant la certitude que Celinda l’avait reconnu et l’appelait en une plainte désespérée.
XVII
Quand Hélène s’éveilla, tard dans la matinée, elle s’aperçut avec surprise que la métisse ne répondait pas à ses appels répétés.
Elle vit arriver enfin une de ces fillettes qu’on appelait chinitas[28] et qui travaillaient dans la maison sous les ordres de Sébastienne; la jeune fille lui déclara que la respectable métisse était sortie à la première heure et n’était pas rentrée.
—On dit qu’il y a eu du grabuge à l’estancia de don Carlos Rojas. Le commissaire est parti avec beaucoup d’hommes.
D’après la fillette on avait vu Sébastienne aux environs du village, à cheval, et accompagnée du domestique de M. Robledo.
—Elle a dû aller voir s’il n’est rien arrivé à sa petite patronne d’autrefois. Chacun raconte son histoire... Mais ce qui est sûr c’est qu’on a tué quelqu’un à l’estancia.
La servante cessa de parler en voyant que sa patronne ne paraissait pas curieuse d’en savoir davantage. Elle s’était contentée de pousser une exclamation de surprise aux premiers mots de ce rapport. Puis elle avait gardé le silence comme si le récit ne l’intéressait pas.
Après avoir déjeuné, elle demeura toute la matinée dans le salon de sa maison. Elle pensait aux longues heures qui allaient s’écouler avant que la nuit vînt et elle s’impatientait. Elle était décidée à faire appeler Robledo; mais, d’après la petite servante, Robledo était parti avec le commissaire pour l’estancia de Rojas et il ne devait revenir que le soir.
Elle ne vivrait pas plus longtemps dans ce village. Son mari pouvait bien rester et travailler à la construction des canaux. Pour elle, elle pensait demander à Robledo les moyens de regagner Paris, ou tout au moins l’argent nécessaire pour se rendre à Buenos-Ayres. Une fois dans la grande ville elle saurait bien se défendre. Au temps de sa jeunesse elle s’était trouvée dans des situations aussi graves sinon pires et elle savait par expérience qu’une femme énergique peut se tirer d’un mauvais pas plus facilement qu’un homme.
Songeant à ce qu’elle allait dire à l’Espagnol, elle appelait la nuit, mais en même temps elle s’effrayait de la fuite rapide des heures, car le moment approchait où un homme était en droit de se présenter à sa fenêtre pour exiger d’elle l’accomplissement d’une promesse faite la nuit précédente.
Elle avait besoin d’un effort de pensée pour se convaincre qu’elle n’avait pas rêvé cette entrevue avec Manos Duras.
«Quelle sottise! pensa-t-elle. Ai-je pu vraiment agir ainsi?»
Bien souvent dans sa vie elle s’était pareillement étonnée de ses propres actes; il semblait qu’il y eût en elle deux personnalités ennemies dont l’une avait horreur de l’autre.
«Et peut-être cet homme viendra-t-il dès ce soir!» pensait-elle.
Pour se tranquilliser elle se dit que le gaucho avait peut-être oublié ses promesses. Mais il lui revint immédiatement que sa petite servante lui avait vaguement parlé des événements terribles survenus à l’estancia de Rojas.
Cependant comme elle avait tendance à croire que les événements devaient toujours s’ajuster à sa convenance, elle retrouva sa confiance et son optimisme.
«Il ne viendra pas, se dit-elle. Quelle extravagance! Cet homme-là pouvait-il prendre au sérieux une promesse aussi absurde?...»
Après les bruits qui avaient circulé dans le village, il n’oserait pas revenir. D’ailleurs si ce sauvage était redoutable en rase campagne, elle saurait s’en défendre ici en tenant étroitement closes les fenêtres et les portes de la maison.
Elle cessa donc de penser au gaucho, mais le souvenir de la dernière nuit ne sortit pas de sa mémoire. Quelque chose s’était passé au lever du jour, au moment où la lumière avait commencé d’apparaître aux fentes de sa fenêtre; elle s’en était rendu compte confusément, comme on perçoit les événements extérieurs quand les yeux hésitent à s’ouvrir et quand la pensée oscille encore entre le sommeil et la veille.
Complètement éveillée maintenant elle médita sur ce qu’elle avait entr’aperçu plusieurs heures auparavant, et elle se convainquit qu’un homme s’était arrêté devant sa fenêtre au lever du jour. Elle se souvint qu’un bruit de pas étouffés avait couru sur la galerie extérieure, et que la cloison de bois avait légèrement craqué sous le poids du corps appuyé contre elle. Elle aurait même juré qu’elle avait entendu comme un soupir douloureux ou un râle de désespoir. Et son instinct lui disait que cet être mystérieux qui avait vécu quelques instants auprès d’elle, derrière la cloison de planches, n’était autre que son mari.
Par deux fois elle s’approcha de la fenêtre et l’ouvrit pour l’examiner à l’intérieur et à l’extérieur avec l’espoir de trouver une lettre ou un indice quelconque du passage de l’invisible visiteur que l’aube avait amené et que le soleil levant avait chassé.
«C’est Frédéric, répéta-t-elle: ce ne peut-être que lui... Robledo doit savoir où il se trouve. Comme je voudrais qu’il revînt au village pour lui parler.»
Un peu après midi, tandis qu’elle fumait sa vingtième cigarette, on frappa à la porte. Un moment de silence s’écoula, puis les coups se firent entendre à nouveau. Hélène comprit que, profitant de l’absence de Sébastienne, les deux chinitas avaient quitté la maison pour aller vagabonder dans le village, en quête de nouvelles.
Elle se décida à aller ouvrir elle-même, et fut toute surprise en reconnaissant le visiteur: c’était Moreno. La présence de l’employé n’avait en elle-même rien d’extraordinaire, et cependant Hélène ne put retenir un geste d’étonnement, car depuis bien longtemps elle ne pensait plus à lui. Pendant ces dernières heures, c’était l’image d’autres hommes qui avait accaparé sa pensée.
Rougissant de son oubli, elle l’invita avec une amabilité exagérée à pénétrer dans la maison. Un heureux hasard lui envoyait cet imbécile pour la distraire pendant cette interminable soirée qui sans cette visite eût coulé monotone et solitaire.
En entrant dans la grande salle, Moreno caressa les meubles d’un regard tendre et protecteur, comme des meubles à lui. Puis il prit place, avec une aisance dont il n’avait jamais fait preuve lors de ses précédentes visites, dans le fauteuil qu’elle lui offrit.
—Je pars pour Buenos-Ayres par le train de ce soir, madame la marquise, dit-il avec la vanité d’un homme conscient de ses propres mérites. Il faut que j’aille informer le Gouvernement de ce qui s’est passé ici et m’entretenir avec le ministre des Travaux Publics sur les mesures à prendre pour continuer les travaux.
Hélène approuva de la tête ces paroles tandis que ses yeux semblaient sourire avec malice. Ce brave père de famille s’exagérait un peu son importance.
—Mais, avant de partir, j’ai cru devoir venir vous trouver pour traiter d’une question qui a certains rapports avec mes entreprises futures.
Il continua de parler et bientôt l’étincelle de joyeuse ironie qui dansait dans les pupilles de la Torrebianca s’éteignit. Ses yeux n’exprimèrent plus qu’un intérêt passionné et sans cesse grandissant.
Moreno lui exposait comment Pirovani lui avait confié toute sa fortune et l’avait nommé tuteur de sa fille unique qui vivait en Italie.
—L’infortuné, continua-t-il, à ce que j’ai pu voir en examinant rapidement ses papiers, était plus riche que je ne pensais. Cette suprême mission que mon malheureux ami m’a confiée va me donner beaucoup d’ouvrage et m’obliger peut-être à quitter mon emploi; qui sait même si je pourrai revenir ici!... Je crains que nous ne nous revoyons pas avant bien longtemps.
Malgré l’air satisfait et assuré qu’il affectait depuis la veille l’employé s’attristait en pensant à l’éventualité de cette longue absence.
—Comme cette maison, reprit-il, appartenait au pauvre Pirovani qui m’a confié la gestion de ses biens, je viens vous dire madame la marquise, en vertu de mes pouvoirs, que vous pouvez y demeurer sans payer un centime, aussi longtemps que vous le jugerez utile. Considérez-la comme vôtre. Que ne ferais-je pas pour vous!
Elle fixait sur lui un regard curieux. Elle avait peine à cacher l’étonnement que cette révélation lui avait causée. Moreno, dépositaire de l’héritage de l’entrepreneur; Moreno, pliant sous le poids de l’énorme fortune qui tombait entre ses mains et retournant vers les villes populeuses pour y refaire sa vie!
Des pensées nouvelles se firent jour peu à peu à travers sa surprise, semblables à des îlots informes et bouillonnants encore, en plein travail de formation. Son être se dédoublait et, auprès de la femme frivole, éprise de luxe et de vanité, surgissait celle dont l’énergie redoutable dans les moments difficiles était capable de résolutions extrêmes, et qui ne craignait pas de faire souffrir. Et cette femme en s’éveillant donnait à sa compagne cet impérieux conseil: «Ne le laisse pas partir, c’est le destin qui te l’envoie.»
Moreno, qui contemplait «madame la marquise» avec des yeux plus hardis depuis qu’il se voyait riche et puissant, vit soudain comme l’ombre d’un nuage invisible sur ses traits; sa bouche se contracta douloureusement, et elle enfouit son visage dans ses mains pour cacher ses larmes.
L’employé se leva de son fauteuil pour la consoler. Il avait compris sa douleur; ne portait-elle pas le deuil de la mère de son mari? Et puis, la triste fin de Pirovani, la fuite de Canterac, tant d’événements accumulés en si peu de temps!
—Tout ce qui arrive est bien triste, madame la marquise, mais il ne faut pas que cela vous fasse pleurer.
Et il se hasarda à lui prendre les mains et à les serrer doucement avant de les écarter de ses yeux mouillés de larmes.
—Ce n’est pas ce que vous croyez qui me fait pleurer, soupira-t-elle; je pleure sur moi-même, sur mon malheur que rien ne peut réparer. Je suis seule au monde. Mon mari n’est pas rentré depuis deux jours... et ne rentrera plus peut-être. Quelles calomnies a-t-on pu lui rapporter! Il me restait mes amis, mes fidèles amis, l’un est mort, l’autre est en fuite. Je n’avais plus que vous... et vous partez pour toujours!
L’employé, tout ému, balbutia:
—Mon admiration vous restera toujours, madame la marquise... Je pars, mais en réalité, je ne pars pas... A Buenos-Ayres, je serai à votre disposition.
Il cessa de parler car l’émotion commençait à lui troubler les idées. Hélène avait séché ses larmes et le regardait avec intérêt.
—Personne n’a jamais pu me comprendre, dit-elle. Les hommes sont ainsi faits: ils se précipitent tous ensemble vers la femme qui leur plaît, l’assomment de leurs assiduités et se disputent la première place de telle façon que la malheureuse toute désorientée ne sait pas bien connaître celui qu’elle préfère. Maintenant que vous partez et que je vous perds pour toujours, je me rends compte que les deux amis qui nous ont quittés, se mettaient en avant avec tant d’autorité qu’ils avaient réussi à me cacher l’homme qui aurait dû m’intéresser le plus.
A ces mots, Moreno fut si bouleversé qu’il prit la main d’Hélène dans les siennes.
—Oh! marquise, que dites-vous!
Elle se laissa caresser la main et pressa même une des siennes entre ses doigts, puis elle ajouta avec l’accent de la vérité, comme pour lui confier ses pensées les plus intimes:
—Je vous ai toujours apprécié pour votre modestie, cette modestie qui cache de grandes qualités que vous ne soupçonnez pas vous-même. J’aime les hommes dont le cœur est plein de bonté et libre d’orgueil. Souvent, dans ma solitude, je pensais aux grandes choses qu’aurait pu réaliser en Europe un homme tel que vous, guidé dans son œuvre par une femme inspiratrice de nobles ambitions.
Moreno garda le silence. Il la regardait avec un certain étonnement et semblait l’admirer davantage après les mots qu’il venait d’entendre. Cette femme avait les mêmes pensées qu’il avait eues bien souvent lui-même sans oser y croire tout à fait.
Hélène ajouta, accablée:
—Mais il est trop tard; laissons cela! Vous avez une famille, je n’ai plus d’illusion ni d’espoir. Je suis seule et pauvre, et je ne sais comment s’achèvera ma vie.
L’employé demeurait pensif, les sourcils froncés, et semblait tourmenté d’une vision pénible. Il revoyait dans une petite maison près de Buenos-Ayres, aux pièces modestes et propres, une femme et des enfants. Mais cette image ne tarda pas à s’effacer et Moreno reprit l’air assuré et autoritaire qu’il avait montré dans les premiers moments de sa visite.
—Moi aussi, dit-il, je réfléchis plus souvent qu’autrefois. Cette nuit je n’ai pas pu dormir: je me suis levé trop tard pour aller voir ce qui s’est passé à l’estancia de Rojas... Et hier, justement, j’ai pensé qu’il vaudrait mieux peut-être que je parte pour l’Europe. Je veillerais sur la fille de Pirovani et je gérerais ses biens plus commodément qu’à Buenos-Ayres. Qui sait? peut-être augmenterais-je considérablement cette fortune en me lançant dans les affaires! Je ne suis pas sûr de posséder les qualités que vous m’attribuez, madame la marquise; mais j’ai l’habitude des chiffres, j’ai de l’ordre et je suis peut-être capable de réussir dans les affaires tout comme un autre. Pourquoi pas?
Il y eut un long silence et l’employé, troublé d’avance par ce qu’il allait dire, osa enfin balbutier timidement.
—Peut-être pourriez-vous venir avec moi en Europe... pour me donner des conseils. Vous me croyez très intelligent, mais là-bas je ne serai qu’un ignorant.
Hélène eut un mouvement de surprise et repoussa avec hauteur cette proposition.
—C’est impossible! Quelle folie!... De quel fardeau allez-vous vous charger, mon ami!... Vous oubliez d’ailleurs que je suis mariée, que je suis du monde et que les gens en nous voyant ensemble feraient les suppositions les plus outrageantes.
Mais tout en protestant, elle prit dans les siennes les mains de Moreno, approcha du sien son visage, l’enveloppa du parfum qui émanait de sa chair tentatrice, et dit enfin avec enthousiasme:
—Que votre cœur est grand!... Comment vous prouver ma reconnaissance pour votre intention généreuse?
Moreno se remit à parler d’un ton suppliant. Que leur importait les propos des gens?... En Europe, personne ne les connaissait. Ils vivraient à Paris, dans la cité merveilleuse qu’il avait si souvent admirée à travers les romans et qu’il n’aurait jamais pu voir si Pirovani n’était pas mort. C’est lui que devrait remercier la marquise, si elle daignait être sa compagne et son inspiratrice.
—Et votre famille? demanda la Torrebianca d’un ton grave que ses regards démentaient.
Il répondit avec l’optimisme cynique de l’homme qui sait le pouvoir de l’argent et qui compte, grâce à lui, résoudre toutes les difficultés.
—Ma famille restera à Buenos-Ayres où elle sera mieux installée que jamais. Avec beaucoup d’argent on arrange tout et chacun est heureux... J’aurai beaucoup d’argent, car il est bien juste que je me récompense moi-même des peines que m’imposera mon rôle de tuteur. Et j’en gagnerai aussi dans les affaires.
Elle résistait encore, mais toujours plus faiblement, et Moreno jugea bon de l’émouvoir en lui décrivant les délices de ce Paris qu’il n’avait jamais vu et dont l’autre était déjà lassée.
—C’est une folie, interrompit Hélène; je n’ai pas le courage d’aller au-devant d’un pareil scandale. Que dira-t-on si nous fuyons ensemble?
Puis elle ajouta avec une expression de pudeur craintive:
—Je ne suis pas telle que vous croyez. Les hommes acceptent avec une étonnante facilité tout ce qu’on leur raconte des femmes, et qui sait ce qu’on a pu vous dire de moi!... J’avoue que mon mariage n’a pas été heureux; mon mari est bon, mais il n’a jamais su me comprendre. Mais, de là à provoquer un scandale en fuyant avec un autre homme!
L’employé eut recours à toutes les phrases qu’il avait emmagasinées dans sa mémoire au cours de ses lectures. Qu’était-ce que le mariage et que l’opinion du monde! Elle avait le droit de connaître le véritable amour, si elle le trouvait sur sa route. Elle avait aussi le droit de «vivre sa vie» aux côtés d’un homme qui saurait l’embellir pour elle autant qu’elle le méritait.
Il continuait à réciter des fragments de ses lectures romanesques et la marquise, qui devait connaître aussi bien que lui la valeur de tels arguments, finit pourtant par se laisser attendrir et troubler par cette amoureuse éloquence.
La Torrebianca jugeait maintenant qu’elle avait suffisamment prolongé son simulacre de résistance et croyait le moment venu de céder pour permettre à Moreno de passer à des questions d’un intérêt immédiat.
Elle feignit de n’avoir plus entière conscience de ses actes; passant ses mains sur les épaules de Moreno elle parla tout près de son visage d’une voix faible comme un souffle, et les yeux au ciel, elle semblait se perdre dans ses souvenirs.
—Oh! Paris! Vous ne le connaissez que par les livres, mais vous ne savez pas vraiment ce qu’est cette vie. Une existence bien douce nous attend là-bas.
L’employé considéra ces mots comme une acceptation et se crut en droit de la prendre dans ses bras.
—Vous acceptez n’est-ce pas? Oh! merci... merci!
Mais Hélène le repoussa pour couper court à ces effusions et avec le sérieux de la femme qui sait mener une affaire, elle reprit la parole.
—Si je disais «J’accepte» ce serait à la condition que nous partirions aujourd’hui même. Sans cela je pourrais me repentir... D’ailleurs, pourquoi rester plus longtemps dans cet endroit odieux? Je n’y ai que des ennemis. Mon mari lui-même m’abandonne... Je ne sais ce qu’il est devenu.
Moreno approuva de la tête. Il fallait profiter du train de ce soir. S’ils attendaient le prochain, en deux jours, de nouveaux incidents se produiraient peut-être. Le malheureux employé croyait de bonne foi que la marquise était capable de regretter sa décision et jugeait nécessaire de profiter de ce moment favorable.
Hélène lui posa plusieurs questions pour fixer en quelque sorte, avant de le suivre, les articles du contrat verbal qui les lierait. Moreno lui exposa tout ce que Pirovani lui avait confié en remettant ses papiers entre ses mains et toutes les recommandations orales qu’il avait ajoutées. Sa fortune était solidement établie. Avant le duel il lui avait également remis tout l’argent qu’il avait chez lui. L’employé pouvait payer les frais du voyage et du long séjour qu’ils auraient à faire dans un luxueux hôtel de Buenos-Ayres.
—Une fois dans la capitale, continua-t-il, je réaliserai tous les fonds qui sont déposés au nom de Pirovani et je ferai le nécessaire pour que le gouvernement me verse également ce qu’il lui doit pour ses entreprises... Je connais beaucoup de personnes haut placées qui m’aideront... Vous verrez que si bien des gens me croient sot, je sais me retourner quand il s’agit de finances... Dès que les affaires seront en ordre nous nous embarquerons pour l’Europe.
Enhardi par ses propres paroles et certain maintenant qu’Hélène acceptait, il tenta de porter la main sur elle; mais elle l’écarta.
—Non, dit-elle avec sévérité, tout en fermant à demi ses yeux malicieux. Tant que nous ne serons pas arrivés à Paris je ne serai pour vous qu’une compagne de voyage. Les hommes sont ingrats quand leur désir est satisfait trop vite; ils abusent de la tendresse des femmes et oublient vite leurs serments.
Elle eut un sourire plein de promesses et dit à voix basse en fermant à demi ses paupières.
—Mais, dès que nous serons à Paris....
Moreno fut agréablement troublé de l’expression qui accompagna ces quelques mots.
«Paris!...» Cette exclamation mentale fit surgir dans l’imagination de l’employé la vision des mille épisodes de la vie joyeuse menée par les étrangers dans la grande ville, ainsi que la décrivaient les romans.
Il vit un élégant restaurant de Montmartre comme il les imaginait et comme il avait pu les admirer sur les toiles des cinématographes. Il crut entendre la musique sautillante et heurtée d’un jazz-band. Il suivit des yeux le tournoiement des couples qui dansaient dans un large espace rectangulaire, entouré de petites tables brillamment servies.
Puis la marquise faisait son entrée, vêtue avec un luxe éblouissant, appuyée sur son bras. Lui-même était en habit, et une perle énorme luisait sur son plastron. Le gérant de l’établissement le saluait avec le respect mêlé de familiarité qu’on doit aux clients bien connus; les femmes admiraient de loin les bijoux d’Hélène; un groom aussi petit qu’un gnôme emportait le somptueux manteau de fourrure de la dame, d’où émanait un parfum de jardin enchanté.
Il examinait la carte des vins, et commandait un champagne si cher que le sommelier exprimait par une révérence son admiration.
La vision s’évanouit et Moreno se trouva dans l’ancienne maison de Pirovani, en face de cette femme qu’il avait désirée avec la ferveur qu’inspire l’irréalisable, et qui, en ce moment, le dévorait des yeux.
—Oh! Paris, dit-il. Comme j’ai hâte de m’y trouver avec vous... Hélène!... Car vous me permettrez maintenant de vous appeler Hélène, n’est-ce pas?
XVIII
Pour Watson, les faits se succédèrent avec la rapidité vertigineuse et l’illogisme des tableaux d’un cauchemar qui se déroule par delà le temps et l’espace.
Il entendit des coups de feu; puis des cavaliers passèrent devant lui ventre à terre tandis que d’autres s’arrêtaient net et faisaient feu sur les deux andins. En vain Piola criait en levant les bras.
—Ne tirez pas, frères, nous sommes des gens pacifiques et nous nous rendons!
Les nouveaux venus ne voulaient rien entendre et continuaient à décharger leurs carabines sans obéir aux ordres de Robledo.
Le camarade de Piola, blessé, tomba et l’autre jugea bon de sauter à terre et de se mettre à l’abri derrière son cheval.
Bientôt le groupe entier des gens de la Presa se trouva réuni sur l’esplanade du rancho. Watson ne fit pas attention aux exclamations de Robledo qui s’étonnait de le trouver là, ni aux saluts du commissaire. Tous deux l’oublièrent à leur tour pour marcher vers Piola et le sommer, le revolver sur la poitrine, de leur dire où était Celinda. Quelques hommes de la troupe mirent pied à terre pour examiner l’individu qui venait d’être blessé et celui que don Carlos avait abattu.
L’attention du jeune homme fut attirée enfin par la vue de son propre cheval sur lequel le petit Cachafaz se dressait d’un air important, en montrant les trois vaincus d’un doigt accusateur.
—Voilà les brigands qui ont enlevé ma petite patronne. Je les ai vus, moi...
Mais il n’eut pas le loisir de continuer car il se sentit pris par la taille et, brusquement dépourvu de sa dignité de cavalier, il se retrouva à terre.
Richard domptant la douleur qu’un tel mouvement causait à son épaule blessée l’avait saisi de son bras valide. Son cheval sembla le reconnaître quand il se fut remis en selle et prit, au grand galop, dès qu’il eut senti les éperons, la direction qu’avait suivie Rojas.
L’estanciero poursuivait Manos Duras depuis plusieurs minutes et ne perdait pas l’espoir de l’atteindre. Il était difficile de galoper d’une façon continue sur ces pentes sablonneuses. De plus le cheval du gaucho portait le poids de deux personnes et son cavalier était forcé de maintenir Celinda tout en pressant la marche de sa monture. Rojas était moins gêné dans sa poursuite et surtout il avait les mains libres.
Tout en fuyant, le bandit tourna plusieurs fois la tête vers Rojas et tendit son bras droit armé d’un revolver. Deux balles sifflèrent tout près de don Carlos qui riposta mais cessa bientôt de tirer. Il n’avait plus que trois cartouches. Le matin, en quittant l’estancia il avait bouclé son ceinturon porte-revolver mais n’avait pas garni de munitions nouvelles les gaines de la cartouchière. Il ne pouvait plus compter que sur les trois coups qui lui restaient à tirer et sur le couteau qu’il portait à sa ceinture pour les besoins de sa vie aux champs. Il craignait aussi de blesser sa fille.
Le gaucho, mieux approvisionné, continua à prodiguer ses balles tout en fuyant.
L’estanciero comprit ce que voulait Manos Duras et son indignation s’accrut encore.
—Oh! le bandit! Il essaie maintenant de tuer mon cheval!
Et le centaure argentin ressentit à cette pensée la même rage qu’il avait éprouvée en voyant sa fille en danger.
Un instant après, Rojas, qui paraissait toujours soudé à sa monture et qui faisait corps avec elle, sentit sous ses jambes un tressaillement mortel. Il déchaussa vivement les étriers et sauta à terre au moment même où la pauvre bête roulait sur le sol; du poitrail sortait un jet de sang semblable au flot pourpré qui jaillit d’un tonneau qu’on défonce.
L’estanciero se trouvait à pied et l’autre s’enfuyait emportant sa fille sur l’arçon de sa selle. Il concentra toute sa volonté dans la main qui tenait le revolver et dirigea l’arme vers son ennemi en fuite. Il fallait tuer le cheval.
Rojas qui ne craignait pas de combattre les bêtes féroces ou les hommes, trembla d’émotion. Tuer un cheval! Il était excellent tireur et cependant il pressa la détente une fois, puis une autre sans que la monture du gaucho cessât de galoper. Il allait tirer la dernière cartouche quand le cheval de Manos Duras tituba, ralentit son élan, puis fit panache en soulevant de ses ruades d’agonie un nuage de sable.
Rojas reprit sa course, mais avant d’avoir atteint le lieu de la chute il vit le gaucho se relever et tirer un second revolver de sa ceinture, sans cesser de maintenir Celinda du bras gauche. L’air menaçant, il attendit dans cette posture que son ennemi approchât.
Don Carlos avança encore de quelques pas, mais Manos Duras fit feu sur lui et la balle passa si près de son visage qu’un instant il se crut atteint. Rojas se jeta alors à terre pour offrir une moindre cible aux balles et se mit à ramper le revolver à la main. Le gaucho ne pouvait deviner qu’il n’avait plus qu’une cartouche, et, croyant qu’il rampait vers lui pour le viser de plus près, il continua son feu.
De plus, il maintenait Celinda devant sa poitrine comme un bouclier. Mais la jeune fille se débattait pour échapper au bras robuste qui la retenait prisonnière et ses mouvements firent plusieurs fois dévier les balles.
—Si tu tires une fois de plus, vieux, je tue ta fille.
A cette menace, don Carlos, qui avait d’ailleurs conscience de son impuissance, n’osa pas tirer et se contenta de ramper lentement sur le sable.
Manos Duras parut soudain s’inquiéter d’un nouveau danger qu’il sentait tout proche et il commença de jeter de côté et d’autre des regards avides. Mais comme il avait d’abord à redouter son ennemi le plus rapproché, l’estanciero, il ne voulut pas égarer son attention et continua de tirer.
L’autre ennemi encore invisible était Watson, qui entendant les détonations avait mis pied à terre pour se rapprocher du lieu de combat et s’avançait le corps ployé au milieu des plantes rudes qui montaient du sol sablonneux.
Il eut un moment la pensée d’attaquer Manos Duras avec son revolver, mais il craignit de blesser Celinda qui se débattait toujours pour échapper à son ravisseur.
Il revint alors vers son cheval et détacha de la selle le lasso que lui avait offert la fille de Rojas. Il le prit dans sa main droite et par un détour au milieu des buissons il parvint à se placer derrière le gaucho.
Cette courte marche le fit beaucoup souffrir. Des branches épineuses s’accrochèrent plusieurs fois à son épaule blessée; de plus la crainte d’échouer lui donnait un tremblement intérieur. Saurait-il bien se servir de cette arme primitive?
Il se rappelait les rires dont la Fleur du Rio Negro soulignait sa maladresse; mais cette évocation des joyeuses promenades qu’il avait faites en compagnie de celle qui maintenant était aux prises avec un si terrible danger lui rendit son énergie et sa volonté. Les enseignements qu’il avait reçus dans sa jeunesse, l’esprit méthodique et pratique de sa race lui donnèrent du courage. «Ce qu’un homme fait, un autre peut bien le faire.» Il se recommanda aux puissances mystérieuses et impondérables qui mènent notre existence et nous protègent parfois d’un inexplicable amour et il lâcha le lasso presque sans regarder, se fiant au hasard et à son instinct. Puis bondissant en arrière au plus épais des buissons il tira sur la corde d’un effort joyeux et puissant, car la résistance lui indiquait que le lasso avait saisi sa proie. Sa joie fut si sauvage qu’il tira des deux mains bien que la déchirure de son épaule lui arrachât des rugissements de douleur.
Le lasso avait en effet emprisonné le groupe formé par Manos Duras et Celinda, s’enroulant autour de leurs corps. Sous la rude traction tous deux tombèrent à la renverse.
Le gaucho lâcha Celinda pour recouvrer l’usage de ses deux mains; encore allongé sur le sol il tira son couteau de sa ceinture et trancha la corde qui le liait. Watson qui avait deviné son intention s’approcha en courant et à plusieurs reprises le frappa sur la tête et au visage avec la crosse de son revolver. Mais Rojas en quelques bonds arrivait lui aussi auprès du groupe jeté à bas. Il avait lâché son revolver inutile et saisi son couteau.
—Laisse-le moi, gringo!... ordonna-t-il d’une voix haletante, c’est à moi seul de le tuer... Il est à moi!
Il repoussa Watson qui, s’occupant désormais de Celinda seule, l’enleva de terre et l’emporta derrière les buissons les plus proches. La jeune fille, encore étourdie par sa chute, se frotta les yeux sans reconnaître l’Américain. Elle avait au visage et au bras des écorchures d’où le sang coulait goutte à goutte. Cependant, don Carlos aidait presque Manos Duras à se relever.
—Debout, fils de chienne... tu ne pourras pas dire que je te tue en traître! Sors ton couteau et à nous deux!
Le gaucho avait déjà le couteau à la main; Rojas ne s’en était pas aperçu, tout à la joie féroce d’avoir enfin cet homme à portée de son poing.
A peine debout, le bandit lui lança traîtreusement sa pointe vers le ventre, mais il était encore étourdi par les coups que Watson lui avait assénés; son attaque fut molle et l’estanciero eut le temps de parer d’un revers de la main gauche.
A son tour, il le frappa en pleine poitrine, puis le cribla de coups si pressés que Manos Duras s’écroula en perdant son sang par vingt blessures.
—Le voilà mort, le puma!
Don Carlos poussa ce cri en brandissant son couteau rouge de sang au-dessus de sa tête tandis que le blessé se tordait à ses pieds en roulant d’un côté sur l’autre avec des râles d’agonie.
Watson avait emporté Celinda à l’écart pour l’empêcher de voir le combat, mais en prenant soin de ne pas perdre de vue l’estanciero qui pouvait avoir besoin de son aide.
Les deux hommes se retrouvèrent et portèrent la jeune fille jusqu’à l’endroit où l’ingénieur avait laissé son cheval. Ils voulaient cacher à Celinda la vue de l’agonisant. Brisée par tant d’émotions elle les regardait avec des yeux dilatés et vagues et semblait ne pas les reconnaître. Enfin elle se jeta au cou de son père et fondit en larmes. Puis, oubliant les préjugés ordinaires, elle se blottit dans les bras de Watson et le couvrit de baisers.
Le grand garçon que troublaient ces caresses et qu’effrayaient les blessures superficielles du visage de la jeune fille, demandait anxieusement:
—Vous ai-je fait mal, miss Rojas?... N’est-ce pas que j’ai lancé le lasso moins mal que d’autres fois?
Tous deux l’aidèrent à se mettre en selle et, marchant à côté de son cheval, reprirent la direction du rancho de la India muerta.
Robledo et le commissaire s’avancèrent à leur rencontre et manifestèrent leur joie de retrouver Celinda. Les autres hommes de l’expédition étaient arrêtés devant les ruines. Après avoir pansé à leur manière les deux blessés, ils les surveillaient ainsi que Piola, et parlaient de les conduire dès le lendemain à la prison de la capitale du territoire.
Celinda, en se retrouvant au milieu d’amis qui se félicitaient joyeusement de sa délivrance reprit vite sa gaieté et sa pétulance. Elle essayait de cacher à Watson les écorchures qui gâtaient son visage, mais quand ses yeux se fixaient sur lui, ils étaient pleins de tendresse.
—Vous ai-je fait mal, miss Rojas?... répéta le jeune homme, d’un ton suppliant, comme si son trouble ne lui eût pas permis de poser d’autres questions. N’est-ce pas que je n’ai pas trop mal lancé le lasso?
Elle regarda de côté et d’autre pour s’assurer que son père était loin et dit à voix basse en imitant l’accent de Richard:
—Gringo chapeton, fieffé maladroit!... Oui, tu m’as fait mal et tu lances le lasso terriblement mal... Mais enfin tu m’as attrapée et comme j’ai juré qu’à cette condition, je te reviendrais, eh bien me voici!
Elle avança les lèvres comme pour le caresser de leur petit cercle rose; c’était une avance sur ce qu’elle lui donnerait tout à l’heure, quand ils seraient seuls.
L’expédition rentra à la Presa à la tombée de la nuit après avoir pris quelque repos à l’estancia de Rojas, où Sébastienne guettait. La métisse poussa des clameurs de joie en voyant revenir sa petite patronne, mais les blessures que Celinda avait au visage lui arrachèrent aussitôt après des cris d’indignation. Au milieu d’un flot de paroles furieuses elle laissa échapper le nom de la marquise malgré les recommandations prudentes que Robledo lui faisait à voix basse. Elle finit par raconter à Rojas tout ce qu’elle savait de l’entretien de la «grande dame» et de Manos Duras, et lui fit part des soupçons que lui avait suggérés leur entente.
Sébastienne, sans consulter son ancien patron, décida de rester à l’estancia auprès de Celinda.
Don Carlos lui-même avait demandé à Watson de rester lui aussi jusqu’au lendemain, en attendant son retour.
—J’ai une petite course urgente à faire à la Presa; quelques mots à dire à certaine personne.
La voix mielleuse et l’accent doucereux de l’Argentin avaient quelque chose d’effrayant. Robledo essaya de le faire renoncer à ce voyage car il devinait son intention. Rojas fut plus explicite avec lui.
—Laissez, don Manuel, il faut que je voie cette garce qui a voulu faire du mal à ma fillette. Je me contenterai de lui trousser les jupes et de lui appliquer cinquante coups de ce rebenque, comme ceci...
Et il faisait siffler la terrible lanière de cuir de son fouet court.
L’Espagnol dut accepter sa compagnie jusqu’au village; il comprenait qu’il était inutile de tenter de s’opposer à ses desseins. Rojas était encore possédé de la rage homicide qu’avait suscitée en lui son combat avec Manos Duras, mais Robledo espérait le calmer au bout de quelques heures.
Quand ils arrivèrent dans la rue centrale les gens de l’expédition trouvèrent rassemblée presque toute la population de la Presa. Les premiers cavaliers donnaient en passant les nouvelles qui couraient promptement d’un groupe à l’autre. Tout le monde se félicitait de la mort de Manos Duras comme si le village eût été délivré d’un terrible fléau.
Les plus craintifs déploraient que le commissaire gardât les trois prisonniers dans un rancho voisin du village pour les envoyer le lendemain à la prison du territoire. La foule, avec cette férocité collective qui se fait jour dès que survient la délivrance longtemps attendue, aurait voulu les mettre en pièces pour se venger de la terreur que le gaucho, maintenant disparu, lui avait longtemps inspirée.
Mais la dernière nouvelle que lancèrent les cavaliers bavards de l’avant-garde allait permettre à tous de satisfaire leur rage. En un instant chacun eut connaissance des révélations de Sébastienne. La «grande dame» avait préparé, d’accord avec Manos Duras, une terrible vengeance comme en contaient les grands lecteurs de romans ou comme la plupart en avaient vu s’accomplir sous leurs yeux au cinématographe. L’étrangère blonde avait voulu tuer la pauvre fille de l’estancia, une enfant du pays, par envie ou pour toute autre raison.
Robledo qui passait à cheval au milieu des groupes comprit à quelques mots surpris au vol que la colère commençait à s’emparer des habitants. Les hommes de l’expédition défilaient justement devant l’ancienne maison de Pirovani. Les femmes, qui se montraient les plus enflammées, poussèrent les premières des cris hostiles en regardant les fenêtres de l’édifice.
—Mort à la gueule peinte, mort à la grande p....
Et elles lâchaient franchement la plus grande injure qui se peut adresser à une femme. Robledo pressentant ce qui allait arriver tourna bride et vint placer son cheval devant les premières marches du perron de bois.
Mais les fidèles mêmes qui l’avaient suivi dans son expédition refusaient de lui obéir.
Négligeant ses conseils et ses ordres, les femmes et les gamins commencèrent à passer sous le ventre de son cheval ou à se glisser le long de ses flancs... Et derrière ces premiers assaillants, les hommes envahirent l’entrée de la maison. Ils saluaient vaguement et s’excusaient du geste en passant devant l’ingénieur.
L’assaut fut foudroyant et les obstacles cédèrent avec cette facilité qui centuple bientôt l’ardeur des attaques populaires aux jours de révolution triomphante. La porte brisée s’abattit, la vague humaine eut un remous sur le seuil puis s’engouffra tumultueusement dans l’intérieur de la maison. Les vitres des fenêtres volèrent en éclats, puis les meubles, le linge, toute sorte d’objets jaillirent au dehors comme des projectiles. En vain quelques-uns, plus prudents et plus calmes, protestaient contre cet absurde pillage.
—Mais cela ne lui appartient pas... Tout appartenait à don Enrique l’Italien.
La multitude n’écoutait plus rien; pour elle tout était la propriété de la grande dame; elle pouvait ainsi sans scrupules satisfaire sa rage. Et elle ne cessait de pousser des clameurs où revenait souvant l’infamante épithète.
Enfin, Robledo, qui gesticulait sur son cheval et criait des ordres inutiles, réussit à se faire entendre. Les assaillants semblaient fatigués. D’ailleurs ils n’avaient pu découvrir la femme détestée et la déception avait calmé leur fureur destructrice. Mais la cause principale du silence relatif qui permit à Robledo de reprendre quelque influence fut l’arrivée d’un vieil ouvrier espagnol qui avait cessé de travailler aux canaux pour s’employer à porter l’eau du fleuve jusqu’aux maisons du village à l’aide d’une charrette attelée d’une rosse lamentable.
L’homme obtint l’attention de tous plus vite que l’ingénieur. Les assaillants descendirent peu à peu dans la rue pour écouter de plus près.
—Que faites-vous là, criait-il. Elle est partie... Je l’ai vue dans une voiture avec Monsieur Moreno, l’homme du Gouvernement. Ils s’en vont à la station prendre le train de Buenos-Ayres.
Immédiatement des cavaliers de bonne volonté s’offrirent à l’arrêter dans sa fuite. Elle avait pris une grande avance, mais peut-être en crevant leurs chevaux pourraient-ils la rattraper à Fort Sarmiento.
D’autres doutaient du succès de cette poursuite. Le train passerait dans une heure à peine. Il n’avait jamais de retard car il partait de la station précédente, celle du Neuquen.
Les femmes, qui étaient toujours les plus acharnées, conseillaient aux cavaliers de tenter de toute façon l’aventure; ils ramèneraient la «grande dame» en la traînant par les cheveux. Des hommes pleins de sens et d’imagination proposaient dans la même intention pieuse de se placer simplement le long de la voie et de faire au passage du train une décharge nourrie sur la voiture où avait pris place la grande p.... Et ils s’étonnaient quand Robledo essayait de leur faire comprendre qu’il pouvait se trouver d’autres voyageurs dans le même wagon et que d’ailleurs il était impossible, parmi toutes les voitures qui formaient le train, de reconnaître la sienne.
Quand tous furent enroués à force de crier et convaincus qu’ils n’arriveraient pas à rattraper la «grande dame», ils se turent et l’ingénieur put se faire entendre.
—Laissez-la partir. C’est Gualicho qui nous quitte après avoir jeté le désordre partout... Tout ce qu’il faut souhaiter c’est que ce démon ne revienne plus. Que n’est-il parti plus tôt!
Quand la nuit fut enfin venue la foule s’apaisa. C’était l’heure du dîner et les plus exaltés préférèrent poursuivre leur conversation à la table de famille et au magasin du Gallego.
Rojas demeurait sombre et semblait avoir oublié tous les événements de la journée pour ne plus penser qu’à la fuite d’Hélène.
—Croyez bien que je le regrette, don Manuel. J’aurais bien voulu lui retrousser les jupes, puis avec mon rebenque...
D’une main il faisait le geste de soulever les jupes d’Hélène et il expliquait la vengeance qu’il lui eût plu d’exercer.
A partir de ce jour le village où le seul personnage important était Robledo connut une existence monotone et bientôt angoissée. Les ouvriers, voyant les travaux suspendus, commencèrent à se débander. Les groupes d’oisifs passaient leur temps à prédire la reprise des travaux par ordre du gouvernement dans le courant de la semaine suivante; mais l’ordre n’arrivait pas. Là-bas, à Buenos-Ayres, on étudiait posément la question, et les ouvriers perdant patience jetaient sur leur dos leur sac plein de hardes et s’en allaient à pied ou en chemin de fer bien loin de ce lieu où l’argent n’arrivait plus et où la pauvreté grandissait chaque jour.
Le magasin, redevenu boutique, avait pris un aspect funèbre. Seuls quelques vieux clients, de solvabilité reconnue, venaient boire debout devant le comptoir. Don Antonio le Gallego avait rudement refusé tout crédit à la plus grande partie des consommateurs et, pour appuyer la décision qu’il avait prise, avait placé un revolver dans chacun des tiroirs de la banque, et le beau rifle américain sous son siège. Quand son public n’avait pas d’argent ces précautions n’étaient pas superflues.
—Il faut que vous alliez à Buenos-Ayres, don Manuel, disait-il à Robledo avec son solide optimisme. Vous êtes le seul qu’on écoutera là-bas.
Mais la tristesse et le découragement extérieurs avaient fini par gagner Robledo. Seule l’ardeur nouvelle de son associé Watson parvenait à lui arracher un sourire mélancolique. Richard paraissait heureux et nullement inquiet de ses canaux. Il ne s’intéressait plus qu’à l’élevage et passait des jours entiers à l’estancia de Rojas.
Que lui importait l’arrêt momentané des travaux!... Il était jeune et les années s’échelonnaient nombreuses devant lui. Il n’avait d’autre désir que de pénétrer la vie d’une estancia, mais sous la direction de Fleur du Rio Negro, qui du lever au coucher du soleil l’accompagnait à cheval dans la campagne.
Une lugubre découverte vint accroître la tristesse de l’Espagnol peu de temps après la fuite d’Hélène.
Gonzalez lui présenta un chapeau qu’un de ses clients avait trouvé au bord du fleuve, loin du campement. L’ingénieur le reconnut immédiatement. C’était celui que portait Torrebianca.
Il était depuis longtemps convaincu que son ami n’était plus au nombre des vivants. Souvent, pendant la nuit, quand la pénible situation financière de ses entreprises l’inquiétait au point de lui ôter le sommeil, il reconstituait de déduction en déduction les actes du mari d’Hélène après sa sortie de la maison au petit jour. Sans aucun doute, son corps était au fond du fleuve.
Le patron du bar vint un autre jour lui faire part de la découverte qu’avaient faite quelques Espagnols, qui, se trouvant sans travail, s’adonnaient à la pêche. Deux lieues en aval du village ils avaient pris pied dans une île fangeuse entourée de roseaux, avec l’espoir de capturer quelques truites venues du lac lointain de Nahuel Huapi. Au milieu des roseaux de la rive ils avaient aperçu deux objets allongés et noirs que le courant balançait; c’étaient les jambes de Torrebianca.
Robledo n’eut pas le courage d’aller voir le cadavre. Après avoir séjourné un mois dans l’eau il n’était plus qu’une masse gluante que paraissait animer le grouillement de toute une faune éclose dans ses chairs. Son compatriote Gonzalez, quittant pour une fois le comptoir de son magasin, se chargea de faire le nécessaire pour donner à ces restes une sépulture.
—Allez à Buenos-Ayres, il le faut, répétait le cabaretier. Don Ricardo et moi nous vous remplacerons ici. Là-bas dans la capitale vous travaillerez pour nous bien mieux que si vous restez à la Presa.
Robledo reconnut enfin la justesse de ces conseils et partit pour Buenos-Ayres. Pendant plusieurs mois il courut les ministères, demanda instamment la reprise des travaux, lutta contre la routine des techniciens et des bureaux.
Il dut faire aussi tous ses efforts pour sauver son crédit dans les banques. Ceux qui avaient soutenu autrefois son entreprise exprimaient ouvertement des doutes et refusaient d’avancer encore l’argent qui aurait permis de la poursuivre. Une atmosphère de scepticisme et de méfiance enveloppait peu à peu tout ce qui touchait à la Presa.
L’hiver arriva sans que Robledo eût pu quitter Buenos-Ayres. Parfois il était pris d’un brusque optimisme et il espérait obtenir le lendemain même ce qu’il désirait. Mais le jour suivant on lui répondait encore: «Revenez demain», et ce «demain» devenait un mot fatidique, symbole vague d’un avenir qui jamais ne serait réalisé.
Les journaux lui rapportèrent un soir l’inquiétude des populations riveraines du Rio Negro. Le débit des affluents augmentait avec une abondance inquiétante. C’était la crue que depuis plusieurs mois il n’avait cessé d’annoncer dans les ministères pour obtenir que l’on continuât à temps les travaux.
Il reçut ensuite un télégramme de ceux-là mêmes qui lui avaient conseillé d’aller à Buenos-Ayres. Ils lui demandaient maintenant de revenir, comme si sa présence eut été capable de dompter miraculeusement les forces de la nature.
Il revint à la Presa par un froid glacial. Il s’enfouit dans un manteau de chauffeur à longs poils qu’il avait toujours porté pendant les rudes journées d’hiver.
Le village était presque désert. Les maisons de bois les plus résistantes avaient barricadé portes et fenêtres. Les bâtiments d’argile montraient leurs toits écroulés; l’ouragan avait arraché les bâtis de bois de leurs orifices d’aération. Personne dans les rues. Il ne restait plus que les hommes qui habitaient le pays avant le commencement des travaux. Dix ans semblaient s’être écoulés pendant ces quatre mois d’absence.
Et ce fut alors la torture d’une attente longue et pleine d’angoisse.
Il restait des jours entiers au bord du fleuve et voyait avec une rage impuissante le danger devenir plus pressant. Les eaux étaient chaque jour plus hautes et plus impétueuses; le fleuve rapide entraînait des troncs d’arbres arrachés sans doute aux pentes des Andes, ou roulait au fond de son lit d’énormes blocs invisibles.
Il ne redoutait pas le danger d’une inondation; ce qui le maintenait continuellement dans une affreuse inquiétude, c’était le sort des travaux inachevés et non le péril couru par les hommes. Tous les matins il examinait avec l’attention du médecin qui ausculte les malades la digue qui devait barrer le fleuve d’une rive à l’autre et dont l’insouciance amoureuse puis la rivalité mortelle des constructeurs avaient empêché l’achèvement.
Quelques mètres séparaient toujours le tronçon le plus long de la digue de celui qui de la rive opposée venait à sa rencontre. Les eaux, plus hautes chaque jour, recouvraient ces deux murs dont la présence invisible était décelée par des remous et des tourbillons écumeux.
Comme tous ceux qui vivent dans un perpétuel danger Robledo se sentit devenir superstitieux; il se recommandait mentalement à de vagues et puissants génies capables de réaliser un miracle.
«Si l’hiver passe sans que tout s’écroule, pensait-il, quel bonheur est le nôtre!»
Mais, un matin, sous ses yeux, un des tronçons de la digue inachevée, comme une de ces constructions de sable que les enfants construisent ou détruisent au gré de leur caprice, fut arraché par les eaux: puis elles le ployèrent comme une masse molle et flexible, et enfin les deux murailles qu’avait dressées dans le fleuve l’effort de centaines d’hommes, où s’étaient accumulées des milliers de tonnes de matériaux solides et en apparence indissolubles, roulèrent dans le courant et leurs débris échoués jonchèrent les rives et le bord des îles. Alors Robledo pleura.
—Quatre années de travail! Et tout a fondu comme un peu de sucre dans l’eau!... Quatre années de labeur inutile!... Et tout à recommencer.