V
Des travailleurs aragonais, émigrés en Argentine en emportant précieusement dans leurs bagages une guitare pour accompagner leurs couplets improvisés, la virent passer et consacrèrent une chanson à la «Fleur du Rio Negro».
Ce surnom printanier eut un sort dans le pays, et tout le monde appela ainsi la fille du propriétaire de l’estancia[4] de Rojas; son véritable nom était Celinda.
Elle avait dix-sept ans; d’une taille au-dessous de son âge, elle étonnait cependant par l’agilité de ses membres et l’énergie de ses gestes.
Dans le pays, beaucoup d’hommes qui admiraient comme les Orientaux les femmes grasses et considéraient que sans des chairs opulentes il n’est point de beauté, avaient une moue d’indifférence lorsqu’on chantait en leur présence les louanges de la fille de Rojas. Certes elle avait un visage aimable et fripon, un nez retroussé, une bouche d’un rouge sanglant, des dents aiguës et très blanches, des yeux énormes, à peine un peu trop arrondis. Mais, sa mignonne figure mise à part... rien d’une femme!
—Elle est aussi plate par devant que par derrière, disaient-ils, on dirait un garçon.
Effectivement, de loin on la prenait pour un petit homme car elle portait toujours un costume masculin et montait à califourchon des chevaux fougueux. Parfois, elle faisait tournoyer un lasso au-dessus de sa tête, comme faisaient les péons[5], et elle poursuivait quelque cavale ou quelque jeune taureau de l’estancia de don Carlos Rojas, son père.
Ce dernier, disait-on dans le pays, appartenait à une vieille famille de Buenos-Ayres. Il avait mené dans sa jeunesse une vie fort joyeuse dans les principales villes d’Europe. Il s’était ensuite marié; mais la vie de son ménage dans la capitale de l’Argentine avait été aussi coûteuse que ses voyages de célibataire dans l’ancien continent; peu à peu il gaspillait en dépenses somptuaires et en mauvaises affaires la fortune qu’il tenait de ses parents.
Sa femme était morte au moment où il venait de se rendre compte qu’il était ruiné.
C’était une dame maladive et mélancolique qui publiait des vers sentimentaux, sous un pseudonyme, dans les journaux de modes et qui légua à sa fille le nom de Celinda, poétique souvenir.
Le señor Rojas dut abandonner l’estancia de ses parents située près de Buenos-Ayres et qui valait plusieurs millions. Trois hypothèques pesaient sur elle, et quand les créanciers eurent partagé le produit de sa vente il ne resta à don Carlos d’autre ressource que de quitter la partie la plus civilisée de l’Argentine pour s’installer à Rio Negro; il y possédait quatre lieues de terres qu’il avait acquises au temps de sa richesse, par caprice, et sans savoir au juste ce qu’il achetait.
Beaucoup de gens ruinés croient trouver dans l’agriculture un moyen de refaire leur fortune, alors même qu’ils ignorent les principes élémentaires du travail de la terre. Ce criollo[6], habitué à mener à Paris et à Buenos-Ayres une existence dissipée, crut pouvoir lui aussi réaliser un tel miracle. Il n’avait jamais voulu s’occuper de l’administration d’une estancia toute proche de la capitale où d’inépuisables prairies naturelles nourrissaient des milliers de jeunes taureaux, et il dut se résoudre à la vie dure et sobre du fruste cavalier qui paît son troupeau sur des terres incultes.
La tâche que ses prédécesseurs avaient entreprise dans la campagne riche voisine de Buenos-Ayres, Rojas dut la reprendre sous le ciel de bronze de la Patagonie qui laisse à peine tomber chaque année quelques gouttes d’eau sur le sol poussiéreux.
L’ancien millionnaire portait son malheur avec dignité. C’était un homme de cinquante ans, plutôt petit que grand, au nez aquilin, à la barbe blanchissante. Malgré la vie sauvage qu’il menait il avait conservé sa politesse primitive. Ses manières décelaient l’homme sorti d’un milieu social plus élevé que celui où il devait vivre maintenant. Comme on disait à la Presa, le village le plus proche, cet homme-là, bien ou mal vêtu, avait l’air d’un monsieur. Il portait presque toujours des bottes entières, un large feutre et un poncho. A sa main droite se balançait le court fouet de cuir appelé là-bas rebenque.
Les bâtiments de son estancia avaient peu d’apparence. Il les avait construits hâtivement avec l’espoir de les améliorer quand sa fortune aurait augmenté. Mais, comme il arrive toujours quand on construit à la campagne, cette installation provisoire allait durer plus longtemps peut-être que les bâtiments considérés ailleurs comme définitifs.
Sur les murs de briques cuites, sans revêtement extérieur, ou de simple argile séchée, s’élevait une toiture faite de plaques de zinc ondulé. A l’intérieur de la maison de maître les cloisons s’arrêtaient à une certaine hauteur et laissaient l’air circuler librement dans la partie supérieure du bâtiment. Les meubles étaient rares dans les pièces. La salle où don Carlos recevait ses visites servait de salon, de bureau et de salle à manger; elle était ornée de quelques fusils et de peaux de pumas abattus dans les environs. L’estanciero[7] passait hors de la maison une grande partie du jour à inspecter les parcs à bestiaux les plus voisins.
Il mettait brusquement au galop sa monture, un cheval de piètre mine mais infatigable pour surprendre les péons qui travaillaient à l’autre extrémité de sa propriété.
Un matin, il s’impatientait de voir l’heure du repas se passer sans que Celinda regagnât l’estancia. Il n’était pas inquiet. Depuis qu’âgée de huit ans, elle était arrivée à Rio Negro, elle avait vécu à cheval et considéré la plaine déserte comme sa demeure.
—Et il ne ferait pas bon la fâcher, disait le père avec orgueil. Elle manie le revolver mieux que moi, et lorsqu’elle a un lasso entre les mains il n’y a pas d’homme ou d’animal capable de lui échapper. Ma fille, c’est un homme à poigne.
Soudain il la vit galoper sur la ligne où la plaine rejoignait le ciel. Elle semblait un petit cavalier de plomb échappé d’une boîte de jouets. En avant de son petit cheval courait un taureau en miniature. Le groupe lancé au galop grossit avec une étonnante rapidité. Dans cette immense étendue les objets mouvants changeaient de dimensions sans suivre une progression régulière, et les yeux mal habitués aux caprices optiques du désert étaient sans cesse surpris et désorientés.
La jeune fille s’approchait en criant et en agitant son lasso pour presser la marche de la bête qu’elle poursuivait et la forcer à se réfugier dans un enclos de madriers.
Puis elle mit pied à terre et vint au-devant de son père; don Carlos, après avoir reçu son baiser, la repoussa à bout de bras et regarda sévèrement le costume d’homme qu’elle portait.
—Je t’ai dit bien souvent que je ne voulais pas te voir ainsi. Les pantalons sont faits pour les hommes, je crois, et les jupons pour les femmes. Je ne supporterai pas que ma fille s’en aille attifée comme ces actrices qu’on voit sur la toile du cinématographe.
Celinda reçut la réprimande les yeux baissés hypocritement. Elle promit gentiment d’obéir à son père, mais en même temps elle se retenait de rire. Justement elle rêvait toujours de ces amazones en culottes qui passent dans les films nord-américains et souvent elle avait fait de longues galopades pour arriver jusqu’à Fort Sarmiento, l’endroit le plus voisin où des opérateurs errants projetaient sur un drap, dans le café de l’unique hôtel, des histoires intéressantes qui lui permettaient d’étudier les modes nouvelles.
Pendant le repas don Carlos lui demanda si elle avait été dans le voisinage de la Presa et si les travaux du fleuve étaient en bonne voie.
L’espoir, chaque jour plus justifié, de devenir riche à nouveau rendait depuis quelques mois son sourire à Rojas, autrefois si mélancolique et si découragé. Si les ingénieurs de l’Etat parvenaient à lancer une digue en travers du Rio Negro, les canaux qu’un Espagnol nommé Robledo et son associé étaient en train d’ouvrir féconderaient les terres qu’ils avaient achetées tout près de son estancia, et lui-même profiterait de cette irrigation qui allait augmenter dans des proportions inouïes la valeur de ses champs.
Celinda l’écouta avec l’indifférence que la jeunesse manifeste à l’égard des questions d’argent. Don Carlos dut d’ailleurs se priver du plaisir de contempler en espérance sa richesse future, à l’entrée d’une métisse joufflue aux formes débordantes, aux yeux bridés, et dont les cheveux noirs et rigides descendaient en une tresse épaisse le long de son dos énorme et proéminent.
En entrant dans la salle à manger elle abandonna près de la porte un sac plein de hardes. Puis elle se précipita sur Celinda, l’embrassa et lui inonda le visage d’un flot de larmes.
—Ma jolie petite patronne! Ma petite, que j’ai toujours aimée comme ma fille!
Elle connaissait Celinda depuis le jour où elle était arrivée dans le pays et où elle-même était entrée comme domestique à l’estancia. Il lui était pénible de quitter mademoiselle mais elle ne pouvait plus supporter le caractère de son père.
Don Carlos commandait un peu brutalement et il n’admettait aucune objection de la part des femmes, surtout lorsque celles-ci n’étaient plus très jeunes.
—Le patron est vert encore, disait Sébastienne à ses amies, et dès qu’on se fait vieille les sourires et les jolies paroles vont aux plus fraîches; pour moi on me houspille et on me menace du rebenque.
Après avoir embrassé la jeune fille, Sébastienne regarda don Carlos avec une indignation un peu comique et ajouta:
—Puisque nous ne pouvons plus nous entendre, le patron et moi, je m’en vais à la Presa servir chez l’entrepreneur italien.
Rojas haussa les épaules pour indiquer qu’elle pouvait très bien s’en aller où bon lui semblait, et Celinda accompagna sa vieille servante jusqu’à la porte du bâtiment.
Au milieu de l’après-midi, ayant fait la sieste dans un hamac de toile et lu quelques journaux de Buenos-Ayres que le chemin de fer apportait trois fois par semaine dans ce désert, don Carlos sortit de la maison.
Un cheval sellé était attaché à un des poteaux qui supportaient l’auvent de la porte. L’estanciero eut un sourire satisfait en voyant que la selle était d’amazone. Celinda parut à ce moment en jupe à l’écuyère. Du bout de son rebenque elle envoya un baiser à son père et sans prendre appui sur l’étrier ni demander l’aide de personne elle se mit en selle d’un bond et lança son cheval au galop dans la direction du fleuve.
Elle n’alla pas bien loin. Derrière un bouquet de saules elle trouva, à l’attache, un autre cheval portant une selle d’homme; celui qu’elle avait monté le matin. Celinda mit pied à terre, se dépouilla de son costume féminin et apparut en culotte et en bottes avec une chemise et une cravate d’homme. Elle souriait de désobéir au «vieux», car suivant l’usage du pays, c’était ainsi qu’elle appelait son père.
Elle tenait à ne pas surprendre malencontreusement celui qui l’avait toujours connue vêtue comme un garçon et qui la traitait de ce fait avec une confiante camaraderie. Qui sait si, en la voyant en jupes, comme une demoiselle, il ne se sentirait pas intimidé, s’il ne deviendrait pas plus cérémonieux et n’éviterait pas désormais de la rencontrer?
Elle abandonna sa robe sur le dos du cheval qui l’avait amenée et monta joyeusement sur l’autre. Elle lui serra les flancs dans ses jambes nerveuses et, lançant en l’air le lasso qu’elle portait attaché à sa selle, elle fit monter la corde en spirale au-dessus de sa tête.
Elle galopa le long de la berge, au ras des vieux saules qui penchaient leur chevelure sur la course rapide du fleuve. Ce chemin liquide, toujours désert, qui descendait des glaciers des Andes, tout proches du Pacifique, pour aller se jeter dans l’Atlantique, devait son nom, affirmaient certains, aux plantes sombres qui tapissent son lit et donnent aux eaux, filles des neiges, une teinte vert foncé.
L’effort de son cours millénaire avait peu à peu taillé dans le plateau une profonde vallée, large d’une lieue ou deux. Le fleuve courait dans cette gorge entre deux talus constitués par des alluvions qu’il avait déposées pendant les grandes inondations. Ces deux rives inégales étaient formées de terre fertile et molle, cultivable aussi loin que les pénétrait l’humidité des eaux voisines.
Plus loin, le sol s’élevait et, face à face, deux murailles escarpées, sinueuses et jaunâtres, se regardaient. Celle de gauche limitait la Pampa. Sur la rive opposée commençait le plateau patagon, région de froids glacials, de chaleurs suffocantes, d’ouragans terribles; la flore pauvre ne permettait aux troupeaux d’y trouver leur pâture que s’ils avaient devant eux d’énormes étendues.
Toute la vie du pays se trouvait concentrée dans la large coupure que les eaux avaient ouverte et qui formait frontière entre la Pampa et la Patagonie. Les deux bandes de terre qui longeaient les rives offraient plusieurs milliers de kilomètres de sol fertile, apport du fleuve au cours de son voyage des Andes à la mer.
C’était dans une section de ce ravin immense que des hommes travaillaient à élever de quelques mètres le niveau des eaux pour fertiliser les champs d’alentour. Celinda excitait à grands cris son cheval comme pour lui communiquer sa joie. Elle courait à ce qui l’intéressait le plus dans le pays. Elle suivit un des méandres du fleuve et soudain les eaux s’étalèrent devant elle comme un lac tranquille et désert. Plus loin, à l’endroit où les rives se resserraient et emprisonnaient un courant tumultueux, elle aperçut les silhouettes de fer de plusieurs machines élévatrices et les toits de zinc ou de chaume d’un village. C’était l’ancien campement de la Presa qui devenait rapidement une agglomération.
Tous les bâtiments semblaient écrasés contre le sol; aucune tourelle, aucun étage élevé n’en rompait la plate monotonie.
Comme la jeune fille n’avait pas besoin d’aller jusqu’au village pour trouver ce qu’elle cherchait, elle modéra l’allure de son cheval et se dirigea au pas vers des groupes d’hommes qui travaillaient en un point assez éloigné du fleuve, presque à l’endroit où la plaine commençait à se relever pour former la pente du plateau où s’étendait la Pampa.
Ces ouvriers, européens ou métis, retournaient et amoncelaient la terre pour ouvrir de petits canaux destinés à l’irrigation. Deux machines, dont les moteurs mugissants accompagnaient le travail, creusaient aussi le sol pour alléger le labeur de l’homme.
Celinda regarda autour d’elle avec des yeux scrutateurs et tournant le dos au groupe d’ouvriers elle se dirigea vers un homme qui se tenait seul sur une hauteur. Cet homme était assis sur un siège de toile devant une table pliante. Il portait un costume de travail et des bottes. Un grand chapeau reposait sur le sol à ses pieds, et, le front dans ses mains, il étudiait les papiers étalés sur la table.
C’était un jeune homme, blond, aux yeux clairs. Sa tête faisait penser à celle des athlètes que la sculpture grecque a éternisée; type que l’on retrouve fréquemment, sans qu’on sache pourquoi, chez les races de l’Europe du Nord: un nez droit, des cheveux courts et bouclés qui envahissaient le front bas et large, un cou vigoureux. Il était à ce point absorbé par l’étude de ses papiers qu’il ne vit pas arriver la «fleur du Rio Negro».
Elle avait mis pied à terre sans abandonner son lasso. Avec la souplesse et la ruse d’un Indien, elle avança à quatre pattes sur la pente douce sans que le moindre bruit dénonçât son approche. A quelques mètres de l’homme, elle se redressa, et riant à part soi de son espièglerie, elle imprima à son lasso une rotation énergique, puis le lâcha dans l’espace. La boucle s’abattit sur le jeune homme, se resserra, lui immobilisa les bras par le milieu, et une légère traction le fit chanceler sur son siège. Furieux, il regarda autour de lui et fit mine de se mettre en défense; mais sa colère fit place à un joyeux étonnement. Un éclat de rire insolent et frais parvint à ses oreilles, et il aperçut Celinda qui, heureuse du succès de sa ruse, tira plus fort sur le lasso. Pour ne pas être renversé il dut marcher dans la direction de l’amazone. Quand il fut près d’elle, elle dit comme pour s’excuser:
—Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus! Je suis venue vous capturer; ainsi vous ne m’échapperez plus.
Le jeune homme prit un air surpris et répondit d’une voix lente et maladroite, en écorchant les mots avec sa prononciation étrangère:
—Si longtemps? Ne nous sommes-nous pas vus ce matin?
Elle imita son accent pour répéter:
—Si longtemps?... Et quand cela serait, «gringo[8]» plein d’ingratitude. C’est donc peu de chose que de ne s’être pas vus depuis ce matin!
Tous deux se mirent à rire avec une gaieté d’enfants. Ils étaient revenus à l’endroit où le cheval attendait, et Celinda se hâta de se mettre en selle comme si elle eût craint en restant à pied de se trouver humiliée et désarmée.
Maintenant le «gringo», malgré sa haute taille, atteignait à peine de la tête sa ceinture et la «fleur du Rio Negro» acquérait en le regardant de haut en bas une hautaine supériorité. Comme l’étranger avait encore autour du buste la boucle de la corde, Celinda voulut l’en débarrasser.
—Dites donc, don Ricardo, j’en ai assez d’avoir un esclave. Je vais vous rendre la liberté et vous laisser travailler un peu.
Elle fit glisser le lasso par-dessus les épaules du jeune homme; mais voyant qu’il restait immobile comme si sa présence lui eût enlevé toute initiative, elle lui présenta sa main droite avec une majesté comique.
—Baisez ma main, mister Watson; soyez poli. Vous êtes en train de perdre dans ce désert les belles manières que vous avez apprises à l’Université de Californie.
Le ton solennel de la jeune fille fit rire l’ingénieur qui se décida à lui baiser la main. Mais il la regardait avec l’indulgence protectrice des grandes personnes qui s’amusent des espiègleries d’une enfant malicieuse, et la fille de Rojas en parut contrariée.
—Nous finirons par nous fâcher. Vous vous obstinez à me traiter comme une gamine alors que je suis la plus grande dame du pays, la princesse «doña Flor du Rio Negro».
Watson continuait à rire et Celinda renonça à sa gravité affectée. Elle joignit ses éclats de rire à ceux de Watson; mais aussitôt mademoiselle Rojas, avec un intérêt maternel, s’informa minutieusement de la vie que menait son ami.
—Vous travaillez trop; je ne veux plus que vous vous fatiguiez, vous savez, gringuito[9]?... C’est bien du souci pour un homme seul. Quand revient votre ami Robledo? Il est certainement en train de s’amuser à Paris.
Watson redevint sérieux en entendant prononcer le nom de son associé. Il était déjà de retour et arriverait d’un moment à l’autre. Mais son travail n’était pas bien épuisant en somme. Il avait fait des choses plus difficiles et plus dures dans d’autres pays. Les ingénieurs du gouvernement n’avaient pas encore achevé la digue et ils n’étaient à l’œuvre, Robledo et lui, que pour gagner du temps.
Sans l’eau du fleuve les canaux seraient inutiles. Ils s’étaient mis en marche et insensiblement ils prirent le chemin du campement. Richard allait à pied, une main appuyée sur le cou du cheval, les yeux levés sur Celinda qui lui parlait. Les ouvriers, leur travail terminé, rassemblaient leurs outils. Tous deux voulaient éviter de rencontrer les groupes qui revenaient au village; ils avancèrent donc, en s’écartant du fleuve, vers la région où le terrain commençait à s’élever pour former le penchant du plateau des pampas.
Ils gravirent un des contreforts de cette muraille qui s’étendait à perte de vue et contemplèrent à leurs pieds l’ensemble de l’ancien campement devenu village et le vaste lac que formait le fleuve devant l’étranglement où la digue allait être lancée.
Le campement était une agglomération d’habitations construites sans ordre aucun: cabanes d’argile recouvertes de chaume, maisons de briques aux toits faits de branchages et de zinc, tentes de toile. Les constructions les plus confortables étaient des baraques démontables en bois où logeaient les ingénieurs, les contremaîtres, les employés.
Au-dessus de tous les bâtiments s’élevait une maison de bois montée sur pilotis et entourée sur ses quatre côtés d’une galerie extérieure: c’était le bungalow que l’Italien Pirovani, entrepreneur des travaux de la digue, avait commandé et s’était fait livrer au port de Bahia-Blanca quelques semaines auparavant.
Dès que tombait la nuit, les rues de ce village improvisé, désertes pendant la journée, s’emplissaient instantanément de la foule disparate des ouvriers. Les groupes qui revenaient de leurs divers chantiers se rencontraient, se confondaient et prenaient tous la même direction.
Une maison de bois, la seule qui par ses dimensions pouvait soutenir la comparaison avec la villa de l’entrepreneur, attirait tous les oisifs. Sur la porte, une pancarte portait ces mots en lettres calligraphiées: «Magasin du Gallego». Ce Gallego (Galicien) était en réalité un Andalou, mais tous les Espagnols qui viennent en Argentine deviennent obligatoirement des Galiciens[10].
C’était un débit de boissons en même temps qu’une boutique où l’on trouvait les comestibles et les articles de luxe les plus divers. Le propriétaire se fâchait quand on appelait boutique ce qu’il appelait fièrement magasin, mais tout le monde au village continuait à désigner l’établissement par le nom modeste qu’on lui avait décerné le jour de sa fondation.
Un groupe de clients fidèles occupait de droit les abords du comptoir. Les uns étaient des émigrants européens qui avaient roulé par les trois Amériques, du Canada à la Terre de Feu. Les autres étaient des blancs ou des métis retournés à l’état primitif après de longues années de vie au désert: hommes au profil aquilin, à la grande barbe, aux cheveux longs, coiffés de larges feutres; ils portaient des ceinturons de cuir ornés de pièces d’argent où ils ne cachaient qu’à demi leur revolver et leur couteau.
Dehors, devant le cabaret baptisé «magasin», on pouvait voir les beautés les plus remarquables de la Presa, des métisses à la peau couleur de cannelle, aux yeux de braise, aux cheveux raides, noirs comme l’encre, aux dents d’une blancheur éclatante.
Certaines étaient énormes; les autres, extraordinairement maigres, semblaient sortir d’une ville assiégée, ou dévorées intérieurement par une flamme.
Elles attendaient leurs maris pour les empêcher de boire trop abondamment ou guettaient un compagnon pour la nuit.
Des lumières qui commençaient à briller dans les maisons piquaient de leurs points rouges la gaze violette du crépuscule.
Celinda et son compagnon contemplaient le village et le fleuve en silence comme dans la crainte que leur voix ne troublât le calme mélancolique du couchant.
—Partez, mademoiselle Rojas, dit brusquement Richard, pour rompre le charme de l’heure, la nuit s’avance et votre estancia est loin.
Celinda ne croyait pas au danger. Ni les hommes ni la nuit ne lui faisaient peur; cependant, elle prit congé de Watson et mit son cheval au galop. Richard suivit, pour entrer dans la Presa, un espace découvert que les habitants considéraient comme la rue principale; dans cette agglomération récente, du reste, toutes les rues étaient principales par leurs vastes dimensions.
Avec prévoyance, le gouvernement de Buenos-Ayres avait décrété que dans les villages nouveaux surgis au désert les rues seraient larges d’au moins vingt mètres.
Qui pouvait savoir s’ils ne deviendraient pas un jour de grandes villes!... En attendant, les demeures basses, à un seul étage, restaient séparées de celles qui leur faisaient face par une étendue énorme que les ouragans glacials balayaient sans rencontrer d’obstacles ou que les colonnes de poussière recouvraient d’un épais nuage. Parfois le soleil brûlait la terre et faisait lever sous les pieds du passant des nuées bourdonnantes de mouches; d’autres fois les flaques laissées par les rares pluies obligeaient les habitants à marcher dans l’eau jusqu’au genou pour aller voir le voisin d’en face.
En avançant entre les deux rangées de maisons, Watson rencontra les principaux personnages de l’endroit. Il aperçut d’abord M. de Canterac, un Français, ancien capitaine d’artillerie, qui, à en croire certaines gens qui se disaient ses amis, avait dû abandonner sa patrie à la suite d’affaires d’ordre privé. Il était ingénieur au service du gouvernement argentin qui le chargeait de travaux lointains et pénibles que ses collègues du pays répugnaient à entreprendre. C’était un homme de quarante ans, maigre, les cheveux et la moustache grisonnants, l’aspect assez jeune cependant.
Il marchait d’un air martial, comme s’il portait encore l’uniforme, et ne négligeait pas, en plein désert, l’élégance de sa mise.
Canterac était entré à cheval dans la rue dite principale, vêtu d’un élégant costume d’écuyer, la tête couverte d’un casque blanc. Il aperçut Watson, et mit pied à terre pour marcher à côté de lui en tenant son cheval par la bride; il examina les plans que rapportait l’Américain.
—Et Robledo, quand revient-il? demanda-t-il.
—Je pense qu’il va arriver d’un moment à l’autre. Peut-être même a-t-il débarqué aujourd’hui à Buenos-Ayres. Il amène avec lui des amis.
Le Français, tout en marchant, continua à examiner les dessins du jeune homme, jusqu’au niveau de sa propre demeure, une petite maison de bois. Il jeta les rênes à son domestique métis avec une brusquerie toute militaire et dit à Ricardo, avant d’entrer chez lui:
—Je crois que six mois suffiront pour terminer le premier barrage du fleuve, et vous pourrez, Robledo et vous, irriguer immédiatement une partie de vos terres.
Watson se dirigea vers sa baraque; mais à peine eut-il marché quelques pas qu’il dut faire halte pour répondre au salut d’un homme jeune encore, vêtu d’un costume de ville, et qui avait l’aspect particulier des employés de bureau. Il portait des lunettes rondes d’écaille et serrait sous son bras un grand nombre de cahiers et de feuilles volantes. Il semblait un de ces fonctionnaires laborieux mais routiniers et incapables d’initiative ou d’ambition, qui vivent satisfaits, définitivement accrochés à leur médiocre emploi.
Il s’appelait Timothée Moreno et était né en Argentine de parents espagnols. Le ministre des Travaux publics l’avait envoyé représenter l’administration à la Presa et c’était lui qui était chargé de payer à l’entrepreneur Pirovani les sommes que l’Etat lui devait.
Après avoir salué Watson, il se frappa le front et fit mine de revenir sur ses pas tout en regardant ses papiers.
—J’ai oublié de laisser chez le capitaine Canterac le chèque sur Paris que je lui remets tous les mois.
Puis il haussa les épaules et continua de marcher près de l’Américain.
—Je le lui donnerai en rentrant chez moi. De toutes façons il n’y a pas de courrier avant après-demain.
Ils passèrent devant le bungalow habité par l’homme le plus riche du campement au moment où celui-ci sortait pour s’accouder sur la balustrade d’une des galeries. Il les reconnut et se hâta de descendre l’escalier de bois.
L’Italien Enrico Pirovani était arrivé comme simple ouvrier en Argentine dix ans auparavant et il passait déjà pour un des hommes les plus riches du territoire patagon, qui s’étend de Bahia-Blanca jusqu’à la frontière des Andes chiliennes.
Toutes les banques respectaient sa signature. Il n’avait pas plus de quarante ans. Son visage était rasé; il était grand et musculeux mais avec cette mollesse commençante des corps que la graisse menace d’envahir. Il avait l’aspect extérieur du travailleur manuel qui a fait fortune et ne peut empêcher une certaine rusticité de déceler son origine. Il portait de nombreuses bagues et une grosse chaîne de montre; ses costumes étaient toujours resplendissants.
Il serra la main des deux hommes et jeta un regard intéressé sur les papiers que portait Moreno. L’entrepreneur et l’employé de bureau se réunissaient chaque semaine pour parler des travaux.
L’Italien voulut absolument inviter Richard à entrer chez lui pour boire un peu.
—Je suis veuf et je vis seul, mais j’essaie de donner à ma maison du «confort» comme à Buenos-Ayres. Entrez, vous la verrez. J’ai fait de nouvelles acquisitions. La dernière fois vous ne l’avez pas visitée entièrement.
Watson dut le suivre car il savait qu’il fâcherait l’entrepreneur s’il ne consentait pas à admirer une fois de plus sa maison. Ils gravirent les degrés de bois et pénétrèrent dans la salle à manger, aux meubles d’un style à la mode mais trop lourds et trop chargés.
Pirovani les leur montra avec fierté en frappant de petits coups sur le bois de chêne pour en faire ressortir les qualités, et, les yeux au plafond, il rappelait le prix qu’ils lui avaient coûté. Il leur fit voir encore un salon encombré de son mobilier au point qu’on était contraint à mille détours parmi tant de fauteuils et de petits guéridons. La chambre à coucher enfin était si décorée qu’on eût dit celle d’une femme galante.
Dans toutes les pièces, la somptuosité écrasante des meubles contrastait avec la pauvreté des cloisons tapissées de papier ordinaire.
—Ah! cela m’a coûté quelque chose! dit l’entrepreneur avec un orgueil enfantin. Mais voyons, don Ricardo, vous qui êtes un jeune homme de bonne famille et qui avez vu bien des choses, dites-moi si vous ne trouvez pas cela très chic?
Ils revinrent dans la salle à manger, et une petite servante métisse, sa longue tresse dans le dos, mit sur la table des bouteilles et des verres.
—J’ai décidé, continua l’Italien, de prendre une «gouvernante»; ce sera Sébastienne, celle qui servait à l’estancia de Rojas. Il faut pour diriger cette maison une femme de tête.
Watson ne voulut pas accepter un second verre. Il devait partir pour permettre aux deux hommes de parler des travaux entrepris au compte de l’Etat.
Quand il quitta la maison, il faisait nuit noire, et toute la vie de l’ancien campement semblait s’être concentrée dans le cabaret dont l’éclairage, le plus brillant du village, projetait sur le sol, par la double porte, deux rectangles de lumière rouge.
Les clients les plus respectables buvaient debout, devant le comptoir. Un Espagnol jouait de l’accordéon; d’autres ouvriers européens dansaient avec les métisses des valses et des polkas. Beaucoup de Chiliens, qui avaient dû passer la Cordillère et s’en iraient plus loin encore après quelques jours de travail, poussés par leur éternelle manie de mouvement. Ces gens-là tiraient leur couteau avec une facilité inquiétante, sans pour cela cesser de sourire et de parler d’un ton mielleux. Un autre groupe, celui des hommes du pays; nul ne savait de quoi ils vivaient ni où ils étaient nés, ces cavaliers nomades, barbus, couverts du poncho et de grands éperons à leurs bottes.
A l’instar des anciens gauchos ils portaient un large ceinturon de cuir, orné de pièces d’argent en arabesques, où ils passaient leurs armes.
Tous ces Américains toléraient avec un silence méprisant que l’accordéon jouât ses danses de «gallegos» ou de «gringos»; mais enfin l’un d’eux réclamait à grands cris les danses du pays. Comme cette demande était faite d’un ton de menace les couples enlacés à la mode européenne s’empressaient de se retirer. Alors les fils de la terre mimaient parfois les vieilles danses argentines, le pericon ou le gato; mais plus souvent c’était la cueca chilienne avec son accompagnement de cris et d’applaudissements rythmés qui enflammait d’enthousiasme les clients du cabaret.
Le patron de l’établissement prêtait deux guitares qu’il gardait jalousement sous le comptoir. Les guitaristes faisaient mine de s’asseoir par terre, mais aussitôt une métisse courait leur offrir deux sièges d’honneur qui étaient deux crânes de chevaux.
C’étaient les meilleurs sièges de la maison. Il y avait en outre une ou deux chaises, mais disjointes et peu sûres; on les utilisait les jours de visite du commissaire de police ou de quelque autre représentant de l’autorité. Les squelettes abandonnés dans la campagne fournissaient des sièges plus solides et plus durables.
Au son des guitares les couples se formaient pour la danse chilienne. Les danseuses, tenant dans une main un mouchoir et de l’autre soulevant légèrement leurs jupes, tournaient avec lenteur tandis que les hommes, brandissant de la main droite des mouchoirs de couleur comme des frondes, dansaient à leur entour. C’était la danse des époques primitives qui reproduisait l’éternelle histoire du mâle poursuivant la femelle. Les femmes décrivaient de petits cercles pour esquiver l’homme, et celui-ci les pressait et les enveloppait dans des orbes plus larges.
Les métisses qui ne figuraient pas dans le bal frappaient dans leurs mains inlassablement pour accompagner le bourdonnement des guitares. Parfois l’une d’elles lançait un couplet de la cueca; alors les hommes poussaient des clameurs de joie et lançaient en l’air leurs chapeaux.
Un cavalier mit pied à terre devant le cabaret et attacha son cheval à un des poteaux de l’auvent. Il entra, et quand la lumière rouge des quinquets suspendus au plafond vint frapper son visage, presque tous le saluèrent avec respect.
Il portait le poncho et les grands éperons des cavaliers du pays. Son profil aquilin et son teint foncé le rapprochaient du pur type arabe. Sa barbe et ses cheveux étaient longs et bouclés. Cet homme, qui ne semblait pas avoir plus de trente ans, pouvait passer pour beau; mais on surprenait parfois sur son visage une contraction déplaisante et ses grands yeux sombres brillaient, impérieux et cruels. Son surnom, «Manos Duras[11]», était célèbre dans le pays. C’était un voisin inquiétant car il vivait de la vente des bestiaux sans que personne eût jamais pu savoir où il effectuait ses achats.
Quelques anciens n’ignoraient pas son origine et déclaraient qu’il était né dans la Pampa centrale. Ses parents, ses grands-parents et toute sa famille étaient d’excellentes gens, des pâtres légitimes qui vivaient de l’élevage de leurs propres animaux. Mais Manos Duras était né pour être un pâtre marron, voleur de bétail et matamore.
Son honnête homme de père lui avait prodigué les bons conseils et les nobles exemples.
Un vieux client du cabaret constatait avec une gravité philosophique l’inutilité de ses efforts en citant un proverbe du pays:
«Al que nace barrigon, es en balde que lo fajen.» (Celui qui est né ventru, c’est en vain qu’on lui ceint la panse.) Le patron, en le voyant entrer, courut lui offrir un verre de gin tandis que les gauchos à la mine la plus sinistre portaient une main à leur chapeau pour saluer celui qui semblait être leur chef. Les ouvriers européens le regardaient avec curiosité en demandant son nom et les métisses vinrent au-devant de lui avec des sourires d’esclaves.
Manos Duras reçut avec une certaine hauteur cet accueil flatteur. Une des femmes se hâta d’aller chercher pour lui un autre siège d’honneur, un autre crâne de cheval. Le terrible gaucho s’y installa tandis qu’autour de lui le reste des clients demeuraient assis sur le sol; la cueca, un instant interrompue par son entrée, reprit et ne s’arrêta pas à l’arrivée d’un autre personnage que le Gallego reçut derrière son comptoir avec de profondes révérences.
C’était don Roque, le commissaire de police de la Presa, seul représentant de l’autorité gouvernementale dans le village et ses environs. Le gouverneur du territoire de Rio Negro habitait au bord de l’Atlantique une agglomération où l’on ne parvenait qu’après un voyage à cheval de douze jours, c’est-à-dire six fois plus de temps qu’il n’en fallait pour aller à Buenos-Ayres en chemin de fer.
Aussi le commissaire jouissait-il de l’indépendance la plus complète, celle que confère l’oubli. Le gouverneur était bien trop loin pour lui donner des ordres. Son chef le plus immédiat était le ministre de l’Intérieur résidant à Buenos-Ayres, mais il était trop haut placé pour se soucier de son existence. En réalité, don Roque n’abusait pas de son pouvoir, et d’ailleurs il n’eût pas disposé de moyens suffisants pour le faire sentir bien lourdement. C’était un gros homme indulgent et d’un abord aisé; un bourgeois de Buenos-Ayres qui, ayant éprouvé des revers, avait demandé un emploi pour vivre et s’était résigné à l’exil de Patagonie.
Il portait avec son costume de ville des bottes et un grand chapeau et croyait ainsi se donner l’apparence qu’exigeait son emploi. Un revolver qu’il plaçait bien en vue par-dessus son gilet était le seul insigne de son autorité.
L’Espagnol se dessaisit de la meilleure chaise de l’établissement, qu’il gardait derrière son comptoir pour les visites extraordinaires, et le commissaire alla se placer à côté de Manos Duras. Celui-ci ôta son chapeau pour le saluer, mais n’abandonna pas le crâne qui lui servait de siège.
Les deux hommes causèrent; le bal continuait. Don Roque se mit à fumer un cigare que le gaucho lui avait offert avec un geste de grand seigneur.
—On affirme, dit-il à voix basse, que c’est toi qui a volé la semaine dernière trois jeunes taureaux à l’estancia du Pozo Verde. L’endroit n’est pas de mon ressort, c’est dans le Rio Colorado; mais mon collègue, le commissaire de là-bas, te soupçonne d’être le voleur.
Manos Duras continua de fumer en silence, cracha, et dit enfin:
—Ce sont des calomnies de ceux qui voudraient m’ôter la fourniture de la viande du campement de la Presa.
—On a dit aussi au gouverneur du territoire que tu étais l’assassin des deux marchands turcs tués il y a quelques mois.
Le gaucho haussa les épaules et répondit froidement comme pour clore la conversation:
—On m’a accusé de tant de crimes, sans jamais apporter aucune preuve!
Le bal continua jusqu’à dix heures du soir au «magasin du Gallego». Dans les grandes cités ce sont les premières lueurs du jour qui mettent fin aux fêtes, mais dans ce pays où tout le monde se levait à l’aube, cette heure-là était jugée fort tardive.
A cette heure, les plus importants personnages du campement ne dormaient pas non plus. Ils tenaient une plume à la main et leur pensée était loin.
L’ingénieur Canterac, le coude sur la table, les yeux mi-clos, croyait voir le lointain Paris et dans Paris une maison proche du Champ-de-Mars où habitait au cinquième étage sa femme avec ses enfants; une dame à la physionomie triste, aux cheveux blanchis, au visage encore frais. A ses côtés, deux fillettes. Devant elle un jeune garçon de quatorze ans, son fils aîné, qui l’écoutait parler... Et la mère leur montrait sur le canapé du modeste salon un portrait de Canterac jeune, en uniforme militaire.
Les meubles de l’appartement, leurs vêtements à eux tous portaient la marque d’une existence modeste, mais ordonnée, digne et non exempte de distinction.
L’ingénieur, troublé par ces visions qu’il avait appelées, fit un effort pour s’arracher à leur emprise et continua la lettre commencée.
«Oui, bientôt je vous reverrai. Les dettes d’honneur qui m’ont forcé à quitter Paris seront bientôt payées, grâce à toi ma courageuse compagne de toute la vie, à toi qui as su si bien employer les économies que je t’ai envoyées. Comme je voudrais te serrer dans mes bras et te dire encore une fois tout mon amour et toute ma reconnaissance! Et comme il me tarde de revoir nos enfants après une si longue séparation!»
L’ingénieur s’arrêta et demeura la main immobile, la plume levée. Il n’avait plus sa raideur impassible d’homme autoritaire. L’émotion faisait monter les larmes à ses yeux qu’il essuyait de la main. Il fit encore un effort pour concentrer sa volonté et termina sa lettre: