«Adieu, ma femme chérie; adieu, mes enfants. J’écrirai au prochain courrier.
«ROGER CANTERAC.»
Avant de plier le papier il ajouta un post-scriptum: «Ci-joint le chèque du mois. Le prochain sera plus important que tous ceux que tu as reçus car je compte toucher en plus de mon traitement des honoraires en retard que me doivent des particuliers pour qui j’ai effectué divers travaux pendant ces dernières années.»
Pirovani lui aussi était dans son bureau, à la même heure, la plume à la main et ses yeux vagues semblaient contempler intérieurement une vision idéale.
Sa pensée le conduisait en Italie vers un petit collège où se trouvait sa fille unique. C’était un collège de religieuses, et la plupart des élèves portaient un nom aristocratique, ce qui satisfaisait grandement la vanité puérile de l’entrepreneur.
Le sourire qu’il adressait à cette vision semblait ennoblir son visage. Il avança les lèvres comme pour envoyer un baiser à sa fille par-dessus trois mille lieues de terres et de mers. Puis il continua d’écrire:
«Travaille bien, mon Ida; apprends tout ce que doit savoir une dame du grand monde puisque ton père, après tant de privations et tant de peines, a pu rassembler une fortune qui lui permet de te faire une bonne éducation. J’ai été moins heureux que toi car je suis né pauvre et j’ai dû m’ouvrir un chemin dans le monde, tout seul et traînant après moi le poids de mon ignorance. Pour ne pas te causer d’ennuis je n’ai pas voulu me remarier... Que ne ferai-je pas pour toi mon Ida! L’année prochaine je pense arrêter mes affaires et quitter l’Amérique pour regagner notre patrie; j’achèterai un château dont tu seras la reine et peut-être quelque officier de cavalerie au nom illustre tombera-t-il amoureux de toi... Alors ton pauvre vieux papa sera jaloux... bien jaloux.»
Un sourire plein de bonté élargissait le visage de Pirovani tandis qu’il écrivait ces derniers mots.
La pensée de Moreno l’Argentin ne s’élançait pas aussi loin.
Il écrivait à la lueur d’une lampe à pétrole dans la baraque de bois où son bureau était installé; mais son imagination suivait la voie ferrée et s’arrêtait à deux journées de marche, dans un village voisin de Buenos-Ayres.
Il contemplait lui aussi une vision familière quand il levait un moment la tête pour quitter ses lunettes et les essuyer. Sa femme jeune, au visage très doux, tenait sur ses genoux un bébé en maillot; autour d’elle, deux petits garçons et une fillette un peu plus âgée, aucun des enfants cependant n’avait plus de sept ans. Le modeste logement était d’un aspect aimable et frais. Cette mère de famille, tout en soignant ses rejetons, devait se soucier de tenir sa maison en ordre.
«A toute heure je pense à toi et aux enfants. Si j’écoutais mon cœur je vous ferais venir tous à Rio Negro; mais nos petits souffriraient trop peut-être dans ce désert. La vie que je mène ici n’est pas faite pour des enfants, ni pour toi, vaillante compagne de ma vie.»
Moreno contempla sur la table la photographie de sa femme et de ses quatre enfants puis il l’embrassa avec attendrissement et se remit à écrire:
«Heureusement, je suis assez bien noté pour mon application au ministère et j’espère être nommé à Buenos-Ayres avant un an. Le mois prochain je demanderai un congé pour venir vous voir. Le voyage est cher mais je ne puis supporter plus longtemps cette douloureuse absence.»
Richard Watson n’écrivait aucune lettre mais il rêvait tout éveillé comme les autres.
Assis devant une planche à dessin sur laquelle il avait fixé une grande feuille de papier, il ébauchait le tracé d’un canal. Mais peu à peu le dessin se troubla et céda la place à une image réelle et proche. Les lignes bleues et rouges devinrent un fleuve bordé de saules, des terres désertes, des routes poudreuses.
Ce paysage lilliputien reproduisait exactement le pays qui entourait la Presa, mais l’échelle était si réduite qu’il tenait tout entier dans la planche. A travers la plaine minuscule il vit soudain galoper un cavalier gros comme une mouche qui bondissait avec une agilité joyeuse: c’était la señorita Rojas, habillée en garçon, qui brandissait son lasso au-dessus de sa tête.
Watson porta une main à ses yeux et se les frotta pour mieux voir. Mirages de la nuit!
Il passa ses doigts sur le papier comme pour effacer le panorama trompeur et le tracé des canaux reparut en lignes rouges et bleues.
Le jeune homme se plongea de nouveau dans son monotone travail de dessin linéaire; mais un moment après il leva les yeux de son papier. Il croyait cette fois voir Celinda à cheval, au fond de la pièce; mais ce n’était plus l’amazone pygmée de tout à l’heure; elle avait repris sa taille naturelle.
La jeune fille lui lança de loin son lasso, et se mit à rire de ce rire qui découvrait ses dents; machinalement, l’Américain baissa la tête pour esquiver la corde prête à l’emprisonner.
«Je rêve, pensa-t-il. Ce soir il m’est impossible de travailler. Allons nous coucher.»
Mais avant de s’endormir il revit le village entier tel qu’il l’avait contemplé avec Celinda du haut d’une colline, au coucher du soleil.
La terre se noyait maintenant dans la nuit et sur le rideau bleu de l’horizon criblé de lumières, il crut voir surgir et s’agrandir une apparition immense, une femme grave et belle, couronnée d’étoiles et vêtue d’une tunique noire brodée d’astres, qui ouvrait ses bras de géante et coupait dans les jardins infinis les fleurs des rêves pour les verser en pluie de pétales phosphorescents sur le monde endormi.
C’était la nuit qui venait, miséricordieuse, évoquer pour chacun des hommes exilés en ce coin de terre tous les êtres chéris.
Comme Richard Watson était seul au monde, la nuit cueillait pour lui la fleur la plus printanière... et avant de fermer les yeux, le jeune homme connut la douce mélancolie qui toujours accompagne le premier amour.
VI
Dans la rue qu’on appelait rue principale, un groupe d’enfants s’arrêta de jouer et s’étonna bruyamment en apercevant l’aspect insolite de la voiture qui trois fois par semaine partait de la Presa pour aller attendre le train à «Fort-Sarmiento».
On retrouvait, dans ce petit groupe d’enfants, la diversité des races qui marquait toute la population du village. Les enfants des blancs se perdaient dans de vieux pantalons de leurs pères et leurs pieds dansaient dans des chaussures trop larges. Les petits indigènes ne portaient qu’une courte chemise ou s’en allaient, laissant à l’air leur panse rebondie où, sur la peau couleur chocolat, on voyait saillir le large bouton de leur ombilic.
Les voyageurs que tous ces enfants voyaient descendre à la Presa n’avaient ordinairement d’autre bagage que le sac de grosse toile où ils serraient leurs hardes; aussi restaient-ils stupéfaits devant la quantité de malles et de valises qui, ce jour-là, surchargeaient la voiture, vieille diligence tirée par quatre chevaux étiques souillés de boue.
Une grande partie des bagages s’entassait sur le toit du véhicule qui, dans sa course grinçante, parmi les profondes ornières creusées dans la poussière du chemin, s’inclinait avec un balancement comique et inquiétant, comme s’il eût toujours été sur le point de verser.
A la porte du cabaret les désœuvrés s’assemblèrent pour admirer. La voiture s’arrêta devant la maison de bois habitée par Watson et celui-ci sortit, entouré de ses domestiques.
Hommes et femmes accoururent et s’exclamèrent, en voyant descendre l’ingénieur Robledo. On s’avançait, on lui serrait la main avec cette camaraderie confiante que crée la vie au désert. Puis tous semblèrent oublier l’Espagnol pour contempler curieusement les inconnus qu’apportait la diligence.
Le marquis de Torrebianca, descendu le premier, offrit la main à sa femme. La marquise portait un riche manteau de voyage dont l’originalité n’était pas de mise en ce lieu; elle paraissait maussade avec le masque dur de ses mauvais jours. Elle regardait, de côté et d’autre, étonnée puis déçue; malgré l’ample voile qui protégeait son visage, la poussière rougeâtre du chemin avait couvert ses traits et sa chevelure; ses yeux exprimaient un désespoir immense et tout en elle semblait crier: «Où suis-je venue me perdre!»
—Nous arrivons, dit joyeusement Robledo. Deux jours et deux nuits de chemin de fer pour venir de Buenos-Ayres et quelques heures en voiture à travers les tourbillons de poussière, c’est peu de chose! Le bout du monde est encore loin!
Quelques-uns des hommes qui avaient serré la main à Robledo se mirent spontanément à décharger les valises amoncelées sur le toit et à l’intérieur de la diligence.
Une femme de chambre de la marquise avait envoyé de Paris à Barcelone ces colis, tout ce que les Torrebianca avaient pu sauver après leur grand naufrage.
Autour d’Hélène se formait un cercle d’enfants et de pauvres femmes, métisses pour la plupart; tous contemplaient avec admiration cet être tombé sans doute d’une autre planète sur la terre. Des fillettes touchaient furtivement ses habits pour juger la finesse de l’étoffe.
Les principaux personnages de l’agglomération arrivaient aussi; l’Espagnol présenta ses amis Canterac, Pirovani et Moreno. Watson, voyant que les hommes portaient les bagages dans sa baraque, s’approcha vivement de Robledo.
—Mais... cette dame si élégante va habiter avec nous?
—Cette dame, répondit l’Espagnol, est la femme d’un ami qui vient partager notre sort. Nous n’allons certes pas construire un palais pour elle.
La nouvelle venue ne put cacher son découragement quand elle eut traversé les différentes pièces de la maison des deux ingénieurs, sa maison désormais. Des cloisons en bois, quelques meubles grossiers encombrés de selles, d’appareils de topographie, de sacs à vivres. Tout était en désordre et sale dans cette demeure où vivaient deux hommes que leur travail appelait au dehors à toute heure.
Torrebianca souriait, humble et poli, en écoutant les explications de son ami: «Tout était très bien et il était très reconnaissant.»
—Voici les serviteurs, dit Robledo.
Il montra une vieille métisse fort grosse, la principale servante, puis deux jeunes métis aux pieds nus qui faisaient les courses et un Espagnol taciturne qui soignait les chevaux. Tous ces gens, ordinairement farouches, admiraient la belle dame avec d’interminables sourires; Hélène finit par rire aussi, nerveusement, en pensant aux domestiques qu’elle avait laissés à Paris.
Après le repas, Robledo, qui voulait être informé de la marche des travaux, emmena son associé et se fit montrer les plans et les papiers divers concernant l’entreprise.
—Avant six mois, dit Watson, nous pourrons irriguer nos terres, Canterac l’affirme, et cette plaine stérile disparaîtra.
Robledo laissa voir sa joie.
—Un véritable paradis surgira, grâce à notre travail, de ces terres où ne poussent maintenant que des broussailles. Des milliers d’êtres viendront chercher ici une existence plus heureuse que celle qu’ils mènent dans l’ancien monde. Quant à nous, mon cher Ricardo, nous serons immensément riches tout en faisant le bien. Oui, la vie est ainsi! Pour qu’un progrès se réalise, il faut d’abord qu’un homme, égoïstement, s’enrichisse par lui.
Tous deux se turent, le regard vague; leur imagination leur montrait l’aspect futur des terres stériles après quelques années d’irrigation. Ils virent des champs éternellement verts, des canaux pleins de murmures où l’eau semblait rire, des chemins bordés de grands arbres, de petites maisons blanches... Watson pensait aux vergers de Californie, et Robledo à la huerta[12] de Valence.
Le premier, l’Américain revint à la réalité; sans parler, il montra la pièce voisine où s’étaient installés les voyageurs.
Torrebianca sommeillait dans un fauteuil de toile. Sa femme, assise dans un autre fauteuil, le front dans les mains, gardait une attitude tragique. Toujours elle se posait désespérément la même question: «Où suis-je venue me perdre!».
A Buenos-Ayres, son exil lui avait semblé supportable. C’était une grande ville à l’européenne; il y fallait rechercher longuement les derniers vestiges de la vie coloniale, pour se convaincre qu’on était en Amérique. Elle s’étonnait seulement d’être descendue dans un hôtel modeste, de n’avoir pas d’automobile à sa porte; mais aucune secousse n’avait troublé son existence. Tandis que ce voyage par les plaines interminables où le train file des heures et des heures sans rencontrer ni un être vivant, ni une maison, où le vide semble régner en maître à la surface du monde; l’arrivée enfin dans ce pays perdu où les roues des voitures et les pieds des voyageurs soulèvent des nuages de poussière, où la terre qui flotte dans l’air obstrue les poumons, où tous les gens ont des airs d’abandonnés et vous traitent cependant en camarades, comme si à force de vivre loin des autres agglomérations humaines ils avaient fini par se croire vos égaux!
Hélas! «où était-elle venue se perdre»!
Robledo devinant la pensée de Watson répondit à son interrogation muette.
—Mon ami travaillera avec nous comme ingénieur; ne vous inquiétez pas de lui. Il aura une part dans nos affaires, mais je la prendrai sur ce qui me revient.
Le jeune homme écouta le prudent récit que Robledo lui fit des malheurs des Torrebianca, puis il se borna à dire:
—Puisque votre ami vient travailler avec nous, j’exige que sa part soit prise sur ce qui nous revient à nous deux. Il me paraît être un excellent homme et je suis prêt à l’aider. Sa femme aussi me fait pitié.
Robledo, reconnaissant, serra la main du généreux Watson, et il ne parlèrent plus de cette question.
Le lendemain matin, Hélène, qui savait assez bien s’adapter aux vicissitudes de l’existence, fit preuve d’activité et d’initiative.
Quelques semaines auparavant, elle cherchait à briller dans les salons; elle voulait maintenant faire admirer à ces hommes ses talents domestiques. Vêtue d’un costume tailleur, qu’elle avait cessé de porter à Paris et qui était ici un modèle d’élégance, elle entreprit, les mains gantées, d’introduire dans la maison l’ordre et la propreté; elle commandait la grosse métisse et ses deux acolytes; mais lorsqu’elle essayait de prêcher d’exemple, sa maladresse devenait évidente. Parfois elle hésitait, ne savait plus diriger l’exécution de ses ordres et la métisse devait intervenir pour la tirer d’affaire.
La grande lampe qui servait à cuire les aliments utilisait la même essence que les moteurs des perforatrices. Hélène, encouragée par la facilité d’emploi de ce fourneau, voulut s’essayer aux travaux culinaires; elle dut bientôt reconnaître la supériorité de la servante à la peau cuivrée et prit enfin le parti de rire la première de son inaptitude aux travaux domestiques.
Pour faire quelque chose, elle quitta ses gants et commença de laver la vaisselle; elle les remit aussitôt, de peur que la fraîcheur de l’eau n’abîmât ses doigts fins et ses ongles brillants; aussi bien, lorsque le dégoût de sa nouvelle existence la jetait dans le désespoir, sa seule consolation était de contempler mélancoliquement ses mains.
Torrebianca, vêtu d’un costume de travail, entreprit avec Watson et Robledo la visite des canaux, se mit au courant des travaux tout en causant familièrement avec les ouvriers et observa le fonctionnement des machines perforatrices.
En peu de temps, il fut souillé de poussière de la tête aux pieds; il ressentait une démangeaison douloureuse dans ses mains qui commençaient à s’endurcir, mais il connut aussi la joyeuse confiance de l’homme qui a trouvé enfin la certitude de gagner sa vie.
C’est à la nuit tombée que tous les jours les trois ingénieurs regagnaient leur demeure où la table était déjà mise. Dans les premiers temps, Hélène se plaignit de la grossièreté des assiettes et des couverts. La métisse acheta, sur son ordre, au magasin du Gallego, de menus objets bon marché, fabriqués à Buenos-Ayres.
Quelques plantes maigrement fleuries que les deux pages cuivrés cueillirent au bord du fleuve, donnèrent à la table un aspect plus riant. On commençait à sentir dans la maison la présence d’une femme élégante et belle.
Un soir, au moment où la cuisinière apportait le premier plat, Hélène laissa glisser de ses épaules une sortie de théâtre un peu usée qui lui servait de robe de chambre et apparut, décolletée, dans une toilette de cérémonie légèrement fanée, mais encore fort brillante, vestige de sa splendeur passée.
Watson la regarda avec stupéfaction; derrière elle, Robledo porta un doigt à son front, pour indiquer qu’il la croyait un peu folle.
Le marquis resta impassible, comme si aucun des actes de sa femme ne pouvait plus l’étonner.
—J’ai toujours dîné en décolleté, dit Hélène, et je ne vois pas pourquoi je changerais ici mes habitudes. Ce serait pour moi un vrai supplice.
Après le repas on causait longuement, on écoutait surtout Robledo; l’Espagnol parlait volontiers des hommes intéressants qu’il avait vu défiler dans cette «terre de tous». Beaucoup avaient parcouru le monde entier avant d’arriver en Patagonie; d’autres venaient à peine de quitter l’Europe pour tenter l’aventure et se bâtir une existence nouvelle.
En débarquant à Buenos-Ayres, ils trouvaient devant eux les mêmes obstacles qu’ils avaient voulu fuir en abandonnant leur pays; la grande cité était déjà trop vieille pour eux et les pauvres y grouillaient dans les taudis des conventillos[13]; on n’y gagnait pas mieux sa vie qu’en Europe et parfois même on trouvait plus difficilement du travail que dans l’ancien continent, car de toutes parts les gens de même profession affluaient à la fois...
Alors ils se dispersaient et gagnaient les régions les plus lointaines de la République, ils envahissaient les territoires encore déserts où de grands travaux préparait les immigrations futures.
—Quelles curieuses gens j’ai vu passer par ici en ces quelques années! disait Robledo. Je fus intéressé un jour par un travailleur qui avait le nez rouge des alcooliques, mais dont la personne avait conservé un je ne sais quoi qui laissait supposer un passé intéressant. C’était une ruine humaine; mais semblable aux palais détruits dont un fragment de statue, un chapiteau découvert dans les décombres permettent d’imaginer l’histoire, cet homme, qui volait ses camarades et roulait parfois ivre mort sur le sol, conservait toujours dans sa déchéance des gestes et des expressions qui laissaient deviner son origine. Un jour, je le vis s’amuser à peigner un de nos contremaîtres et à lui relever les moustaches en pointe à la manière du kaiser Guillaume. Je lui fis boire tout ce qu’il voulut; c’est le plus sûr moyen de faire parler ces gens-là; il parla en effet. Cet ivrogne prématurément vieilli était un baron de Berlin, ancien capitaine de la garde impériale, qui avait perdu au jeu d’importantes sommes à lui confiées par des supérieurs. Au lieu de se tuer comme l’exigeait sa famille, il partit pour l’Amérique et il tomba de plus en plus bas. Il devint général, mais il finit ouvrier ivrogne et paresseux.
Voyant que ce personnage intéressait Hélène, Robledo continua modestement:
—Il fut général pendant une des révolutions du Vénézuela. J’ai été moi aussi général dans une autre république; j’ai même été pendant vingt jours ministre de la guerre; mais on m’a mis à la porte. On me trouvait trop «scientifique» et je ne savais pas manier le machete[14] aussi bien que mes subalternes.
Ensuite, il parla d’un autre ivrogne silencieux et triste qui était venu mourir à la Presa et dont on voyait la tombe au bord du fleuve. Robledo avait trouvé des papiers intéressants au fond du sac de ce pouilleux vagabond.
Dans sa jeunesse il avait été un des grands architectes de Vienne. Il avait trouvé aussi une ancienne photographie représentant une dame à la coiffure romantique; elle était parée de longs pendants d’oreille et ressemblait à l’impératrice d’Autriche qui fut assassinée. C’était sa femme, morte à Khartoum, massacrée par les hordes fanatiques du Madhi, pendant que son mari marchait sous les ordres du général Gordon. Une autre photographie représentait un bel officier autrichien en redingote blanche très serrée à la taille; c’était le fils de ce mendiant.
—Il serait inutile—continua Robledo—de vouloir relever ces vagabonds. On les nettoie, on leur offre une vie meilleure, on les sermonne pour les empêcher de boire et leur permettre de recouvrer leurs facultés d’hommes intelligents. Les voilà dans le droit chemin; on les croit heureux; puis, un beau matin, on les voit arriver le sac au dos: «Je m’en vais, patron, réglez-moi». N’essayez pas de les questionner. Ils sont contents, ils ne se plaignent pas, mais ils s’en vont. A peine ont-ils retrouvé le calme, le démon qui les entraîne par le monde les ressaisit. Ils savent que là-bas, derrière l’horizon, se dressent les Andes, que derrière les Andes, s’étendent le Chili, le Pacifique immense semé d’îles et plus loin encore les pays enchanteurs du continent asiatique... leur manie de mouvement se réveille et les travaille:
«Allons voir par là-bas.» Ils jettent leur sac sur leur dos, et marchent vers la misère et la faim, pour s’en aller mourir dans un hôpital ou dans la solitude d’un désert... S’ils ne meurent pas, s’ils ont pu continuer à poursuivre l’illusion qui fuit en voltigeant devant eux, on les voit revenir par ici; mais c’est après avoir fait le tour de la terre.
Quelquefois les deux ingénieurs parlaient de leur propre existence. Watson avait peu de choses à dire. Elevé en Californie, il avait débuté comme ingénieur dans les mines d’argent du Mexique; il y avait appris l’espagnol, puis il était passé aux mines du Pérou. Enfin, il était venu à Buenos-Ayres, y avait connu Robledo et s’était associé avec lui pour entreprendre les travaux du Rio Negro.
L’Espagnol ne rappelait pas volontiers la période de sa vie qui avait précédé son arrivée en Argentine. Le besoin d’agir l’avait poussé à prendre part à des révolutions pour lesquelles il n’avait que mépris. Il avait entrepris des affaires prodigieuses; les gouvernements et ses compagnons l’avaient trompé et volé; de durs retours de fortune l’avaient précipité de l’opulence la plus folle dans la misère des vagabonds. Mais il évitait de raconter ses aventures dans d’autres pays; il ne parlait que de sa vie en Patagonie.
Il ne pouvait oublier les tortures que la soif lui avait fait endurer sur le plateau qui s’étend de la coupure du Rio Negro au détroit de Magellan. C’était au moment où, cessant de servir le gouvernement argentin, il était devenu ingénieur privé et s’était lancé dans ces déserts inexplorés, cherchant fortune.
Pour éviter des frais, il avait entrepris la traversée du désert avec un seul péon indigène et un peloton de six chevaux du pays qui tour à tour devaient porter les deux voyageurs. C’était des animaux résistants capables de se nourrir avec ce qu’ils trouvaient sur leur chemin.
Pour se guider, Robledo avait un plan, établi par d’autres explorateurs, où étaient portés les trous d’eau, seuls points où les voyageurs pouvaient faire halte.
Pendant les années précédentes, une grande sécheresse avait sévi. Ils arrivèrent à un puits et le trouvèrent plein d’eau salée. Il était habitué à l’eau saumâtre que, par un optimisme exagéré, les voyageurs du désert appellent eau potable; mais son estomac et celui du métis son compagnon, refusèrent d’admettre celle de ce puits-là. Ils continuèrent à marcher avec l’espoir d’être plus heureux au prochain trou d’eau. Cette fois, le puits ne contenait pas d’eau salée, il était complètement à sec... Ils avaient dû continuer leur marche en avant, à travers la plaine immense et monotone, en se guidant à la boussole; assoiffés comme des naufragés, ils marchaient haletants, et dans leurs yeux exorbités passaient des lueurs de folie.
Par respect pour Hélène, Robledo ne faisait qu’une allusion voilée aux moyens que le métis et lui avaient dû employer pour ne pas périr; ils avaient bu leur urine et celle de leurs chevaux.
—Une idée fixe me tourmentait. J’essayais de me rappeler toutes les fois où j’avais refusé une invitation à boire; je pensais à tous ces liquides: bière, eau gazeuse, boissons glacées, que j’avais méprisées. Je me rappelais aussi comment dans toutes les fêtes auxquelles j’avais assisté, j’étais passé indifférent devant les grandes tables chargées de carafons et de bouteilles... Et l’esprit troublé par la fièvre, je me disais tout en marchant: «Si tu avais accepté alors tous les bocks de bière, toutes les eaux gazeuses, toutes les boissons glacées qu’on t’a offerts et que tu as dédaignés, tu aurais maintenant dans le corps une importante réserve de liquide qui te permettrait de supporter plus facilement la soif». Cet absurde calcul me torturait comme un remords et j’avais envie de me souffleter pour me punir de ma sottise.
Robledo racontait enfin comment, alors que les chevaux ne pouvaient plus avancer, ils avaient trouvé un puits d’eau saumâtre qui leur parut le plus délicieux liquide qu’ils eussent jamais bu... Arrivé au terme du voyage, il ne trouva rien. Les renseignements qui lui avaient fait espérer une affaire avantageuse étaient faux. C’est ainsi qu’il fallait lutter pour la fortune en Amérique, à une époque où, arrivant avec un demi-siècle de retard, on trouvait déjà occupées toutes les terres riches et facilement exploitables; il ne restait plus que des terrains lointains et ingrats où souvent la ruine et la mort guettaient le colon.
—Et cependant—continuait-il—les hommes ne cesseront pas d’accourir vers ce coin du monde. C’est là que pour eux réside l’espérance sans quoi l’existence est un fardeau trop lourd... Tenez, passons en revue nos origines respectives: vous êtes Russe, Federico Italien, Watson Américain du Nord, moi Espagnol. D’où procèdent les gens qui nous arrivent tous les jours? Chacun d’une nation distincte. Je vous le dis, cette terre est la «terre de tous».
La maison des deux ingénieurs recevait chaque jour, après le dîner, la visite des plus importants personnages de l’agglomération. Canterac se présentait le premier, dans ses vêtements de coupe militaire: il apportait cependant plus de soins à sa mise depuis l’arrivée des Torrebianca. Moreno arrivait ensuite. Il se troublait toujours en saluant Hélène; sa langue s’embarrassait; il n’émettait, au lieu de paroles, que de vagues balbutiements. Pirovani venait enfin; il avait un costume neuf tous les deux jours et ne manquait pas d’apporter quelque présent pour la maîtresse de maison.
Canterac, riant sous cape, affirmait que l’Italien pour apparaître plus éblouissant, avait longuement poli ses bagues, sa chaîne de montre et même ses boutons de manchettes avant de sortir du bungalow.
Un soir, Pirovani se présenta vêtu d’un costume criard qu’il venait de recevoir de Bahia Blanca, et tenant à la main un bouquet d’énormes roses.
—Ces fleurs m’ont été apportées aujourd’hui de Buenos-Ayres, madame la marquise, et je m’empresse de vous les offrir.
Canterac lança à l’Italien un regard hostile et dit tout bas à Robledo:
—Il ment; Moreno, qui sait tout, m’a affirmé qu’il les avait commandées par télégramme. Il a fait galoper ce soir un homme jusqu’à la station pour les avoir à temps.
La métisse, aidée des jeunes garçons, levait la table et, par la seule présence d’Hélène, la salle aux cloisons de bois, prenait un air de fête. Les trois visiteurs, en s’adressant à elle, répétaient avec une sorte d’extase, le mot «marquise» comme s’ils tiraient vanité de fréquenter une dame de si haute lignée.
Hélène avouait une certaine préférence pour Canterac. Ils avaient tous deux vécu à Paris, dans des mondes distincts, mais assez rapprochés. Ils ne s’étaient jamais rencontrés, mais ils avaient fini par se trouver des amis communs.
Pendant leur conversation, Moreno fumait avec résignation en échangeant quelques mots avec Watson, et Pirovani causait avec Robledo et Torrebianca. L’Italien ne prêtait pas grande attention à ses propres paroles et ses yeux inquiets ne cessaient d’espionner «madame la marquise» et son interlocuteur.
Après l’arrivée de Pirovani et de ses roses, la réunion changea complètement de caractère.
Le lendemain soir, les quatres convives étaient assis à table, plus silencieux que de coutume. Hélène avait passé pour dîner une de ses robes les plus sensationnelles, une robe qui eût paru audacieuse, même à Paris. Les trois ingénieurs avaient encore leurs vêtements de travail et paraissaient très fatigués du labeur de la journée. Robledo bâilla à plusieurs reprises: il avait peine à se maintenir éveillé. Le marquis s’était endormi sur sa chaise, et sa tête dodelinait régulièrement. Hélène regardait fixement Ricardo, comme si, jusqu’à ce moment, elle ne l’eût jamais bien vu; lui, évitait son regard.
Pirovani entra, portant un gros paquet; il avait revêtu un nouveau costume dont l’étoffe à petits carreaux de couleurs diverses ressemblait à la peau d’un reptile.
—Madame la marquise, un de mes amis de Buenos-Ayres m’a fait parvenir ces caramels. Permettez-moi de vous les offrir. Vous trouverez aussi dans ce paquet des cigarettes égyptiennes...
Hélène eut un sourire en voyant le nouveau costume de l’entrepreneur et le remercia, en minaudant, de son présent.
Un moment après, Moreno se présenta chaussé de souliers vernis, habillé d’une jaquette aux pans très longs et coiffé d’un chapeau melon, comme s’il fût allé rendre visite au ministre à Buenos-Ayres.
Robledo, qui n’avait plus sommeil, exprima ironiquement son admiration.
—Quelle élégance!
—J’ai eu peur que les mites mangent ma jaquette dans ma malle, j’ai voulu lui faire prendre un peu l’air.
Puis il s’approcha timidement d’Hélène—«Bonsoir madame la marquise!» Et il lui baisa la main, en imitant le maintien des élégants personnages qu’il avait admirés au théâtre ou dans les livres.
Il ne quitta plus d’un pas la maîtresse de maison et engagea avec elle une conversation en a parté qui sembla provoquer l’indignation de Pirovani. Celui-ci finit par quitter sa chaise; il sentait le besoin de protester contre cet accaparement excessif.
—Avez-vous vu, dit-il à Robledo, comment est fagoté ce crève-la-faim!
Mais cette soirée réservait d’autres surprises. La plus extraordinaire manquait encore.
La porte s’ouvrit pour livrer passage à Canterac; pour que chacun pût l’admirer, le Français resta quelques instants immobile sur le seuil.
Il était en smoking, avec un plastron rigide et luisant et il avait donné à son pas un certain laisser-aller aristocratique, comme s’il fût entré dans un salon parisien. Il salua les hommes d’un signe de tête cérémonieux et protecteur, puis il baisa la main d’Hélène.
—Moi aussi, marquise, j’éprouve le besoin de m’habiller, le soir, comme autrefois.
La Torrebianca, heureuse, accepta l’hommage, tourna le dos à Moreno et fit asseoir près d’elle le nouveau venu. Pendant la soirée elle causa de préférence avec le Français, tandis que Pirovani, visiblement furieux, restait dans un coin, anéanti par l’élégance de Canterac.
Quatre jours passèrent sans que l’entrepreneur reparût. Moreno s’étonna de cette absence et dès le premier jour, il alla se renseigner au domicile de l’Italien. Le soir il dit à Robledo:
—Il a pris le train pour Bahia-Blanca, sans avertir personne. Il doit avoir en vue quelque grosse affaire.
Les réunions continuèrent sans incident nouveau. Le Français, toujours en smoking, était l’interlocuteur préféré d’Hélène. Moreno, chaque soir, mettait sa jaquette, mais n’arrivait qu’à causer avec Torrebianca. Un soir, enfin, le marquis lui même sortit de sa chambre en smoking et comme Robledo s’étonnait du geste, il montra sa femme pour s’excuser.
Le cinquième soir, Moreno, en entrant, annonça vite:
—Grande nouvelle! Pirovani est revenu à la nuit tombante. Il va certainement arriver d’un moment à l’autre.
Tous attendirent son apparition comme l’événement de cette veillée.
Il ouvrit la porte et resta quelques instants immobile sur le seuil,—comme avait fait l’autre—pour se rendre compte de l’effet produit par son entrée. Il était en habit; mais c’était un habit extraordinaire, éblouissant, où, sur la soie des revers zigzaguaient des moirures larges comme les veines du bois; son gilet blanc était richement brodé; à la boutonnière, il arborait un gardénia. Sur son plastron, où luisait une perle énorme, tranchait le large ruban noir d’un inutile monocle.
Il avait l’allure solennelle et magnifique d’un directeur de cirque ou d’un prestidigitateur célèbre et il affectait une impassible gravité, pour dissimuler son émotion. Il salua les hommes avec un air de fierté virile, et, s’inclinant devant «madame la marquise», lui baisa la main.
Un étonnement ironique brilla dans les yeux d’Hélène. Tout ce qui venait de Pirovani la faisait sourire. Cependant, flattée qu’il se fût ainsi transformé pour lui plaire, elle accueillit l’entrepreneur avec de grandes démonstrations d’amitié et le fit asseoir près d’elle.
Canterac se tint à l’écart, offensé de cette préférence inaccoutumée; Moreno paraissait scandalisé et disait à Robledo en montrant le frac de Pirovani:
—Voilà donc le grave objet de son mystérieux voyage!
L’Espagnol s’éloigna de lui et s’approcha de Watson qui, encore tout étourdi après l’entrée théâtrale de l’Italien, le considérait en se retenant de rire.
—Après le smoking, le frac, murmura Robledo. Le carnaval envahit notre désert et cette femme va tous nous rendre fous.
Il regarda le costume de l’Américain qui ressemblait au sien: un costume pratique, fait pour travailler à l’air libre, et sans mot dire, il considéra l’aspect que présentaient les autres.
Puis il pensa:
«Quelle perturbation, lorsqu’une femme comme celle-là tombe au milieu d’hommes qui vivent seuls et qui travaillent! Et nous verrons peut-être des choses plus graves! Qui sait si nous ne finirons pas par nous entre-tuer sous ses yeux... Qui sait si cette Hélène ne sera pas semblable à l’Hélène de Troie?»
VII
—Un peu plus de maté, commissaire?
Don Carlos Rojas était assis devant une table avec Don Roque, le commissaire de police de l’endroit, dans la grande salle de son estancia. Une petite métisse qui attendait des ordres, debout à côté d’eux, les regardait de ses yeux bridés.
Chacun tenait dans la main droite la petite calebasse où l’on sert le maté et ils aspiraient le liquide parfumé à l’aide du chalumeau d’argent, qu’on nomme, là-bas «bombilla». Dès que la métisse se rendait compte, au sifflement de l’air dans les chalumeaux, que les récipients allaient être vides, elle courait au fourneau très proche, apportait la pava, sorte de théière pleine d’eau bouillante, et remplissait à nouveau les calebasses où macérait l’herbe maté.
Ils parlaient lentement, s’arrêtant parfois pour aspirer l’infusion. Rojas s’efforçait de dompter sa colère. La veille, on lui avait volé un jeune taureau et il accusait de ce méfait Manos Duras, toujours à l’affût du bétail d’autrui qu’il écoulait à la Presa. Ce vol lui causait un double dommage, car s’il était éleveur il était aussi le fournisseur de viande du village et cette vente constituait un des revenus les plus sûrs de son estancia.
A l’arrivée du commissaire, venu sur sa demande pour constater le vol, il avait compté une fois de plus ses jeunes taureaux. Certainement il en manquait un. Et Rojas s’échauffait en parlant à don Roque; il pestait contre l’audace de Manos Duras et criait qu’il n’y avait pas de justice à Rio Negro.
—Trois fois je l’ai arrêté et fait envoyer à la capitale du territoire, dit le commissaire avec découragement. On le remet chaque fois en liberté, faute de preuves. Qu’y pouvons-nous? Personne ne veut témoigner contre lui.
Comme Rojas continuait à récriminer, don Roque ajouta, pour le calmer:
—Je vais essayer de trouver une preuve, cette fois. Je vous garantis, don Carlos, que je ferai l’impossible.
Il disposait de moyens bien faibles pour faire respecter la loi et il s’en plaignait. La troupe qu’il commandait se composait de quatre policiers indolents, vêtus d’uniformes délabrés et uniquement armés de longs sabres de cavalerie. Les habitants du pays, mieux partagés, leur prêtaient leurs carabines lorsqu’ils partaient à la poursuite de quelque bandit. Leurs chevaux, très mal nourris, étaient les plus maigres de la région.
—Nous vivons dans une nation fédérale, dit le commissaire, et seules les provinces autonomes ont une police bien organisée. Dans les territoires, nous dépendons, nous autres, les autorités, du gouvernement de Buenos-Ayres; mais nous sommes si loin qu’on nous oublie et nous ne pouvons compter que sur ce que nous improvisons nous-mêmes.
En critiquant ainsi l’abandon où se trouvaient les territoires, les deux Argentins en vinrent insensiblement à exalter, par comparaison, la grandeur du reste du pays.
—On nous oublie ici, nous sommes des sauvages, continua don Roque; mais nous sommes en Patagonie et la civilisation n’y a pénétré que depuis quelques années. Par contre, don Carlos, comme le reste de notre pays a progressé en moins d’un demi-siècle! N’est-ce pas formidable, pucha[15]! Et ils finirent par oublier leurs préoccupations immédiates, pour penser seulement à la partie de leur patrie qui avait fait de vertigineux progrès. Ils entreprirent l’éloge de la région où ils vivaient. Don Roque était un patriote optimiste, enthousiaste, mais soupçonneux; il flairait des ennemis partout.
—Notre Patagonie maintenant déserte, vous verrez comme elle se fera belle dans quelques années, quand l’eau fécondera sa terre. C’est un bonheur pour nous que les Européens l’aient trouvée affreuse, sans quoi, ils nous l’auraient déjà volée.
Il répétait à Rojas ce qu’il avait lu, çà et là, dans des journaux et des livres.
—Il y a de cela longtemps, un gringo notoire qu’on appelait Carlos Darwin, le même qui a découvert que nous descendons tous du singe, est venu faire un tour dans ces parages. Il était jeune alors et il avait débarqué à Bahia Blanca d’une frégate de guerre anglaise qui faisait le tour du monde. Il voulait étudier les plantes et les animaux du pays; il n’eut pas grand travail car il n’y avait abondance ni des uns ni des autres. Aussi, il paraît qu’il s’en retourna désespéré et donna à ce pays le nom de «Terre de la désolation». Il nous a rendu là un fameux service, le gringo! S’il avait pu se douter de ce que deviendrait notre terre avec l’irrigation, les Anglais nous l’auraient volée comme ils nous ont volé les îles Malvinas, celles qu’ils appellent îles Falkland.
Rojas aussi évoquait le passé et déplorait l’aveuglement de ses parents et de ses grands-parents. Ils avaient eu le tort d’être riches à une époque où les plus grandes fortunes de l’Argentine n’étaient pas encore édifiées.
C’était vers 1870, au moment où le gouvernement argentin, las de supporter les brigandages des indigènes sauvages et pillards qui venaient presque jusqu’aux portes de la capitale, avait achevé l’œuvre des vieux conquérants espagnols en lançant dans le désert une expédition militaire qui s’empara de vingt mille lieues de terres presque entièrement labourables.
—Le gouvernement vendait une lieue pour 500 pesos[16] et le peso d’alors ne valait que quelques centavos[17]. De plus, il accordait plusieurs années de crédit et même faisait paraître au Journal officiel le nom de l’acheteur, en proclamant qu’il avait bien mérité de la patrie. Les soldats qui prirent part à l’expédition reçurent aussi, comme récompense, des lieues de terrain; la plupart cédèrent leurs titres de propriété aux cabaretiers en échange de genièvre ou de vivres. Ce sont ces terres qui maintenant fournissent de blé et de viande la moitié du monde et qui ont vu surgir de leur sein tant de villes et de villages. La lieue de terrain, qui valait quelques centavos, vaut maintenant des millions.
—Beaucoup d’entre ceux qui possèdent ces terres n’ont pas eu d’autre mérite que de les garder sans les cultiver et de refuser de les vendre, en attendant que l’immigration européenne vînt augmenter leur valeur. Mes ancêtres étaient déjà de vieux riches à cette époque et ils possédaient une grande estancia; ils ne voulurent pas acheter de cette terre nouvelle. Quelle faute!
Rojas oubliait qu’il avait lui-même follement dilapidé la plus grosse partie de son patrimoine; il pensait seulement à l’énorme fortune que ses ancêtres auraient amassée si, comme tant d’autres, ils avaient su profiter de l’épanouissement rapide du pays.
Quelqu’un interrompit à ce moment la conversation des deux Argentins. Celinda entra dans la pièce en costume d’amazone, embrassa son père et salua don Roque. L’estanciero sortit un instant pour aller chercher une boîte de cigares et le commissaire dit en regardant avec malice la jupe de la jeune fille:
—Dites-moi, on vous rencontre avec un autre costume dans la plaine.
Celinda sourit et le menaça gentiment du doigt pour l’inviter à se taire.
—Silence, si papa vous entendait!
Tandis que les deux hommes allumaient leur cigare et recommençaient à parler de ce Manos Duras qu’il fallait à tout prix poursuivre, Celinda s’éloigna de l’estancia sur un cheval qui portait un harnachement de dame. Une demi-heure après, elle galopait au bord du fleuve; mais elle était en costume d’homme et montait un autre cheval. Elle aperçut un groupe de cavaliers qui venaient à sa rencontre et s’arrêta pour les reconnaître.
L’ingénieur Canterac, pour faire sa cour, avait proposé à la marquise de Torrebianca une promenade près du fleuve; il voulait lui faire visiter les travaux qu’il dirigeait. Hélène verrait pendant cette promenade des centaines d’hommes lui obéir et se rendrait compte qu’il était bien le personnage le plus important du camp.
Tous deux trottaient en tête du groupe. Derrière eux, Pirovani, médiocre cavalier, s’efforçait de pousser sa monture entre les deux interlocuteurs. Le marquis, Watson et Moreno fermaient la marche.
Au moment où Hélène et Canterac dépassèrent Celinda, les deux femmes se regardèrent. La marquise sourit, disposée à engager la conversation; mais la jeune fille demeura sombre, les yeux durs.
—C’est une fillette fort espiègle et joueuse, dit l’ingénieur, on dirait presque un garçon; mais je la crois capable de tourner la tête à plus d’un homme. On l’appelle souvent «la fleur du Rio Negro».
Hélène, qu’offensait l’attitude de la fille de Rojas, la regardait maintenant avec hauteur.
—C’est une fleur, peut-être, dit-elle; mais une fleur sauvage.
Puis elle passa, escortée de ses deux admirateurs.
Cette brève conversation avait eu lieu en français et Celinda ne put comprendre que quelques mots; elle devina cependant que l’autre avait mal parlé d’elle; elle fit une grimace méprisante et tira la langue.
Le second groupe de cavaliers passa. Le marquis fit à la jeune fille un salut cérémonieux; Moreno, occupé à surveiller le groupe où se trouvait la marquise, ne la remarqua même pas.
Richard Watson feignit de ne pas comprendre les signes que lui faisait Celinda et lui indiqua du geste qu’il était obligé de suivre les autres. La jeune fille, boudeuse, le laissa passer; puis, changeant d’avis, elle tira sur la bride, fit faire demi-tour à son cheval et suivit le groupe.
Tout en trottant, elle saisit de la main droite le lasso qui pendait au pommeau de sa selle et le lança sur son ami. Elle ramena la corde aussitôt et Watson dut, pour ne pas tomber, s’arrêter, puis reculer, tandis que ses deux compagnons continuaient à marcher sans remarquer l’incident. Richard arriva aux côtés de la jeune fille les épaules toujours enserrées par le lasso. Il aurait pu se détacher et poursuivre sa route; mais comme cette espièglerie l’irritait, il préféra parler sans délai à la turbulente Celinda.
—Approchez, dit-elle souriante, en ramenant doucement la corde; comment avez-vous l’audace de vous montrer avec cette femme, sans ma permission?
L’ingénieur répondit d’un ton sec:
—Vous n’avez aucun droit sur moi, Mademoiselle Rojas, et je peux me montrer avec qui il me plaît.
Celinda pâlit à cet accent inattendu; mais elle se reprit et recouvrant toute sa gaieté, elle dit, en imitant la voix irritée de son interlocuteur:
—Monsieur Watson, j’ai sur vous des droits indiscutables, car votre personne m’intéresse et je ne peux supporter de vous voir en mauvaise compagnie.
L’Américain, vaincu par la gravité comique de la jeune fille, se mit à rire. Celinda l’imita.
—Vous connaissez mon caractère, gringuito... Il ne me plaît pas qu’on vous voie avec cette femme. D’ailleurs elle est trop vieille pour vous. Jurez que vous m’obéirez; à cette condition je vous rends votre liberté.
Watson jura solennellement, la main levée, en s’efforçant de ne pas rire et Celinda le délivra du lasso.
Puis ils poussèrent leurs chevaux dans une direction opposée à celle qu’avaient prise Hélène et son cortège de cavaliers.
Depuis le jour où l’ingénieur français avait conduit Hélène aux chantiers du fleuve, en faisant étalage de son autorité sur les ouvriers, Pirovani humilié cherchait à prendre sa revanche. Un jour qu’il rêvait, accoudé à la balustrade extérieure de sa demeure, il crut avoir trouvé le moyen de vaincre son rival.
Une demi-heure après, un des contremaîtres que Pirovani chargeait toujours des missions les plus difficiles s’arrêta devant la maison.
C’était un Chilien intelligent et habile à se tirer des situations délicates. Ses compatriotes le surnommaient El Fraïle[18] parce qu’il avait été l’élève des dominicains de Valparaiso.
Le Fraïle avait des lettres et ne dédaignait pas d’employer des mots recherchés dont il modifiait la prononciation selon son caprice. Sa voix était mielleuse, ses gestes exagérément polis. Il aimait glisser dans la conversation des expressions poétiques; il avait quitté son pays natal après avoir donné à un de ses amis deux coups de couteau mortels.
Il se présenta, à cheval, devinant que le patron allait lui demander un long voyage. Il mit pied à terre et Pirovani s’approchant lui donna dans le dos quelques tapes amicales. Il l’appelait affectueusement tantôt chileno[19] tantôt roto[20], qualificatifs ironiques qu’au Chili les gens du peuple s’attribuent à eux-mêmes.
—Ecoute bien, roto, tu vas partir au grand galop pour la station. Le train pour Buenos-Ayres passe dans deux heures; il ne faut pas que tu le manques.
Le Fraïle, ordinairement impassible et souriant, ne put réprimer un mouvement de surprise, en apprenant qu’on l’envoyait à Buenos-Ayres.
—Une fois là-bas, continua l’entrepreneur, tu remettras cette liste à don Fernando, mon représentant, que tu connais. Tu lui diras de faire les achats immédiatement, de te remettre les paquets et tu prendras le train quelques heures après. Tu as cinq jours pour aller et revenir.
Le Chilien prit un air grave en entendant ces ordres. La mission était certainement d’importance et il se sentit fier qu’on eût pensé à lui pour l’exécuter.
Pirovani lui remit une poignée de billets de banque destinés à couvrir les frais du voyage, lui dit adieu et tourna les talons, heureux comme l’est un général après avoir lancé l’ordre qui doit décider de la victoire.
Le Fraïle descendit l’escalier, tout pensif, les sourcils froncés. «C’est sans doute une demande d’outils indispensables... Peut-être aussi m’envoie-t-il chercher de l’argent.»
Pirovani était rentré chez lui; le Chilien ne se fatigua pas plus longtemps l’esprit à chercher une explication; il ouvrit l’enveloppe qu’il venait de recevoir et se mit à lire au milieu de la rue.
Il lut d’abord quelques lignes sans comprendre: