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Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Chapter 56: LIII
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About This Book

La narration suit un groupe de Français en voyage vers Lucerne, excités à l'idée de rencontrer Richard Wagner, mêlant curiosité personnelle et ferveur musicale. L'auteure raconte son audace d'avoir publié des articles appréciant Wagner, la lettre de réponse du compositeur qui commente en détail une introduction instrumentale des Maîtres Chanteurs et justifie l'instinct du public, puis la décision de se rendre à Tribschen malgré rumeurs et appréhensions. Le récit alterne analyse musicale, souvenirs d'attente, descriptions des impressions personnelles et scènes de la vie domestique autour du séjour de Wagner.

—Ça va bien, Villiers, mais ne m'en lisez pas davantage, dis-je en l'interrompant. Courons plutôt à la poste: il est encore temps pour le courrier du soir. Expédions l'article: plus vous laisserez passer de temps, moins vous aurez de chances qu'il soit publié, car, malgré vos phrases conciliantes, l'actualité n'attend pas.


XLII

Depuis l'incident fâcheux de l'Hôtel des Quatre Saisons, où Villiers avait ôté ses bottines devant une noble assistance, nous boudions le monde, refusions les invitations, et c'est chez Frantz Servais que nous aimions à nous réunir, le soir, quand il n'y avait rien d'intéressant pour nous au théâtre.

Servais, qui faisait d'assez fréquents séjours à Munich, y avait un appartement assez spacieux, au rez-de-chaussée, dans un quartier un peu éloigné du centre. Il possédait un piano, autour duquel nous passions des heures charmantes, grâce à l'inlassable complaisance de Hans Richter qui nous jouait des fragments de l'Or du Rhin, pour nous initier un peu à l'œuvre que nous aurions bientôt le bonheur de voir représenter.

Servais n'a pas gardé rancune à Villiers: il reconnaît maintenant qu'il a très bien fait de ne pas mourir. Ils sont devenus d'excellents camarades et s'entendent on ne peut mieux....

Quelquefois nous nous amusions, entre nous, à jouer des charades. Sans doute c'était moi qui avais proposé ce genre de divertissement que j'aimais beaucoup. Ce jeu plaisait à mon père, il égayait souvent, à Neuilly, les jeudis intimes de la rue de Longchamps.

Tout de suite Servais montra de remarquables dispositions. Il avait de l'à-propos, de l'imprévu, et ne craignait pas les effets comiques. Villiers si grand acteur cependant! se déclarait incapable d'improviser deux phrases et il se réservait l'honneur de deviner le mot des charades. Schuré demandait à tenir l'emploi de public,—public un peu distrait.—tandis que Scheffer et son chien, qui ne le quittait pas, étaient tous deux très attentifs. Quant à Richter, il consentait à paraître dans les rôles de personnage muet, tellement muet même, qu'une fois, figurant un malade, il se laissa verser de la brillantine dans la bouche sans protester, pour ne pas faire manquer l'effet!

Comment la renommée, qui devait avoir autre chose à faire, s'avisa-t-elle d'annoncer par sa trompette, à travers la ville, de quelle façon nous passions nos soirées? Toujours est-il qu'on le sut: un soir que nous avions soupe au Café Maximilien, au moment où nous allions en sortir, nous vîmes arriver plusieurs équipages qui se suivaient, et s'arrêtèrent l'un après l'autre devant le café. Avant que nous eussions le temps de rien comprendre, la comtesse Muchanoff descendit de la première voiture et entra rapidement.

—Enfin on vous trouve! s'écria-t-elle. Vous êtes devenus insaisissables: à votre logis, vous n'y êtes jamais; vous ne venez pas quand on vous invite. Alors nous nous sommes décidés à vous chercher partout. Voilà une heure que nous courons toutes les brasseries, tous les restaurants de Munich; il ne nous restait plus que celui-ci!

Nous étions un peu interloqués. Villiers avait fait mine de s'enfuir; mais la retraite était coupée, les portières des autres voitures s'ouvraient: dames et messieurs, ayant fait partie de l'élégante société qui assistait à la désastreuse fête, s'éparpillaient sur le trottoir très éclairé.

—C'est mal de faire bande à part, reprend madame Muchanoff, d'organiser de charmantes soirées, sans prévenir! Maintenant que nous vous avons découverts, nous vous emmenons tous. Venez, venez, vous ferez des charades: nous sommes si curieux de voir cela!

—Des charades!

Comment savent-ils? et croient-ils vraiment que nous irons jouer des charades, en ville?...

—Mais, chère madame, lui dis-je, c'est tout à fait entre nous, et comme on jouerait aux jeux innocents, que nous nous récréons ainsi: nous perdrions tout notre entrain si cela devenait sérieux.

On insiste, on supplie, mais nous restons fermes et inébranlables. Nous déclarons considérer tous ceux qui sont venus à nous comme nos hôtes: c'est nous qui devons les recevoir, et qu'ils nous excusent de ne pouvoir le faire que dans un café.

Voici que l'on nous ouvre une salle déserte, qui s'illumine, et tout ce beau monde, très amusé, y entre sous les regards surpris et admiratifs des consommateurs. Les dames laissent glisser leur sortie de bal et montrent des épaules nues dans des toilettes claires. Les messieurs sont en frac.

Nous connaissons à peine la plupart des personnes présentes et il y a un peu de gêne tout d'abord; mais on demande du thé, du champagne, les dames allument des cigarettes russes, minces comme des cure-dents et le malaise se dissipe. Le comte de Berghem, un très séduisant seigneur, dont je ne sais rien de plus que le nom, entame une dissertation avec Schuré et Servais sur les analogies qui existent entre les Dieux de l'Edda, parmi lesquels Wagner a pris ses héros, et les dieux d'Olympe, entre Wotan et Jupiter.

La comtesse Muchanoff est décidée à reconquérir Villiers, qui se dérobe autant qu'il le peut: mais elle lui fait de si gracieuses avances, témoigne d'une si vive admiration pour son esprit, qu'il reprend toute son assurance.

En somme, cette démarche peut-être singulière, cette invasion imprévue, est plutôt charmante et cordiale.

C'est la conclusion que proclame Villiers. Il n'a plus du tout honte de s'être assis sur le piano en laissant pendre ses pieds; il regrette seulement de ne pas avoir eu, ce soir, sa croix de Malte dans sa poche, pour l'épingler sur son veston.


XLIII

On a bien voulu nous montrer la maquette du théâtre Semper que Wagner nous avait «enjoint» d'aller voir et que, d'ordinaire, on préfère tenir caché.

Une sorte de sous-sol, dans la Résidence royale, sert d'oubliette à cette très jolie réduction d'un théâtre, une réduction en plâtre, posée sur une grande table en bois blanc. Très intéressés, nous tournons autour du petit édifice, dont le plan est si rationnel et si bien adapté à son objet, et cela nous attriste de penser combien Wagner a été amèrement déçu d'être contraint de renoncer à son cher dessein, de ne pouvoir faire construire le théâtre modèle....

Qui nous eût dit que, sept ans plus tard, grâce à «la foi sans défaillance» du royal ami, nous le verrions se dresser, triomphal, sur la colline de Bayreuth?...


XLIV

Richard Wagner avait été longtemps, à Munich, le voisin du comte Friedrich de Schack et s'était lié d'amitié avec lui: j'étais chargée de recommander à Richter de ne pas oublier d'inviter le comte à la répétition générale de l'Or du Rhin, et j'avais promis, aussi, d'aller visiter sa fameuse collection de peinture.

Ce comte de Schack était un écrivain très fécond, Wagner estimait beaucoup son Histoire de la Littérature et de l'Art dramatiques en Espagne; il savait l'arabe, le persan, le sanscrit, et avait traduit, entre autres, le Livre des Rois de Ferdousi. Le Maître projeta autrefois de tirer un drame musical d'un des épisodes de cet ouvrage; il fut tenté aussi par une légende contenue dans les Voix du Gange, recueil traduit également par Schack.

Quant à son musée, on en disait plus de mal que de bien: on allait jusqu'à l'appeler: le Crousteum, tant il est vrai que la philanthropie enfante l'ingratitude, car voilà ce que récoltait ce millionnaire, qui croyait bien agir en commandant des tableaux à de pauvres artistes, auxquels on n'avait jamais rien commandé!

En somme, la collection comptait pas mal d'horreurs et quelques très belles œuvres.

Les copies de maîtres, dues au pinceau de Lembach, par exemple, me parurent extrêmement remarquables. Elles me firent me souvenir d'une commission dont Cosima m'avait chargée pour cet artiste et je me décidai à me rendre aussitôt à son atelier, qui était proche de la galerie Schack.

Lembach avait une figure fine, un peu narquoise, le regard aigu du chercheur, la barbe courte, d'un brun roux, et il ne souriait que d'un seul coin de la bouche.

Il me montra de délicieux portraits d'enfants, qu'il venait de terminer; il me fit admirer quelques toiles de maîtres, qu'il possédait, authentiques et de la plus grande beauté, entre autres, une esquisse de Rubens et un magnifique portrait de François Ier, par le Titien.

Ce que j'avais à lui dire était ceci:

—Il faut absolument que vous fassiez le portrait de Richard Wagner, car il est vraiment honteux pour l'Allemagne qu'aucun artiste de valeur ne l'ait encore essayé. C'est madame Cosima qui vous en fait la commande et vous laisse la liberté d'en fixer le prix.

—Avec le plus grand plaisir, je ferai cette œuvre, dit Lembach, et je n'en veux d'autre prix que l'honneur, si je le réussis.

—Voilà qui est digne de vous, dis-je en lui tendant la main, mais Cosima ne l'entendra, sans doute, pas ainsi: vous discuterez cela avec elle.

—Il y a un portrait que j'aimerais aussi beaucoup à faire, c'est le vôtre.

—Mon portrait!... vous trouveriez le temps?

—Le plus tôt possible, je vous en prie.

O insouciante jeunesse! plusieurs fois Lembach me reparla de ce portrait, mais cela m'ennuyait de poser et j'éludais les rendez-vous.

J'en suis assez punie aujourd'hui par de cuisants regrets.


XLV

Les répétitions, à l'orchestre, de l'Or du Rhin, vont commencer! Wagner a exigé qu'on laissât ses amis assister à la dernière, avant la générale. Cette perspective nous comble d'aise.

Richter, cependant, paraît soucieux. Tout ne marche donc pas à son idée?... Les chanteurs sont de premier ordre et pleins de zèle; les musiciens de l'orchestre, les meilleurs du monde, c'est certain.... mais il y a l'intendance du théâtre, qui travaille, en secret, à la mise en scène de l'œuvre. Et que va-t-elle être, cette mise en scène, sans les conseils du Maître, exécutée par une direction livrée à elle-même et hostile? Oui, si incroyable que cela puisse paraître, les hommes qui dirigent et administrent ce théâtre, auquel Wagner procure triomphes et profits, sont hostiles à Wagner.

Et cependant l'intendant Perfall a été nommé grâce, uniquement, à la recommandation du Maître, qu'il avait sollicité, avec une insistance servile, en lui jurant qu'il n'aurait d'autre but que de se dévouer à lui et à ses intérêts, de tout son cœur et de tout son pouvoir. Aussitôt nommé, avec une impudence sans pareille, il a renié celui à qui il devait sa position et entravé de mille façons la représentation des Maîtres Chanteurs.

On ne pouvait guère compter non plus sur le conseiller à la cour: Lorenz von Düfflipp, intermédiaire entre le palais et le théâtre, qui, malgré son obséquiosité flatteuse envers le Maître, était secrètement du parti adverse et l'allié de l'intendant.

Stériles représailles, nous l'appelions: «Tartufflip», et son titre de Hofrath se changeait pour nous en «Chausse-trappe».

Ce conseiller, secrétaire du roi, remplaçait Pfistermeister, le messager qui avait apporté la bonne nouvelle à Wagner, de la part de Louis II, et qui pourtant fut, lui aussi, un de ses adversaires les plus acharnés.

«Tartufflipp», avec une figure avenante, était mal bâti, carré, bossu même, et le bruit courait que sa bosse s'était augmentée du projet de théâtre wagnérien, qu'il y avait caché, après l'avoir escamoté.

Que va-t-il résulter maintenant de ces menées sournoises? Déjà l'on m'a écrit de Tribschen que les costumes, d'après les maquettes envoyées au Maître, étaient affreux et qu'il faut les refaire. On avait imaginé de dresser des échafaudages d'or sur la tête des Dieux, sans prendre garde que dans cette œuvre, où l'or est pour ainsi dire révélé, il doit apparaître seulement après qu'Albernich l'a dérobé et forgé. Tiendra-t-on compte des observations de l'auteur?... En ce qui concerne la mise en scène, tout n'est-il pas à redouter, ceux-là seuls dont elle dépend étant malveillants et incapables?

Décidément, le souci de Richter s'explique, et il nous gagne.


XLVI

Le temps est venu: l'avant-derrière répétition de l'Or du Rhin va commencer.

Comme le théâtre vide et presque obscur est mystérieux et imposant! Il paraît immense, avec des aspects de cathédrale; la scène baigne tout entière dans une brume bleue, formée, sans doute, de quelque reflet du jour extérieur, car il est trois heures de l'après-midi.

A quelques-uns seulement on a accordé la faveur d'assister à cette répétition, sans décor et sans costumes.

Liszt est là. Sa haute silhouette noire vient de surgir aux fauteuils d'orchestre: je cours saluer le maître, l'ami, maintenant, et je lui demande s'il me permet de rester auprès de lui, pendant l'audition, pour être un peu guidée à travers le chef-d'œuvre dont je connais trop peu la partition. La permission m'est très galamment accordée.

Déjà les musiciens arrivent et gagnent leurs places: quelle solennelle attente! quelle émotion quasi-religieuse!

—Depuis combien d'années j'attendais cette minute! dit Liszt, et je craignais bien de ne l'atteindre jamais.... Si vous saviez à travers quelles misères, quels écroulements, cette œuvre a germé et fleuri! Je l'ai vu et j'en ai souffert. Comment Wagner a-t-il pu garder intacte la divine inspiration? Il m'apparaît comme un passager qui, dans une tempête, porterait une coupe pleine d'eau, sans devoir en verser une goutte. Et voyez, même au port, il ne trouve pas d'abri.... Au temps de l'exil il fut, pendant des années, le seul Allemand qui n'eût pas entendu Lohengrin; aujourd'hui, la sonorité de son immense orchestre, révélant sa nouvelle œuvre, va vibrer pour la première fois, et il ne l'entendra pas.... Ah! de quelle rançon, doit être payé le génie!...

Voici Richter, grave et pâle, qui monte au pupitre.

Nous sommes à peine une dizaine d'auditeurs dans la salle obscure. J'entrevois les mèches blondes, presque blanches, de Servais et je devine Édouard Schuré à côté de lui. J'aperçois aussi une ombre qui escalade les fauteuils d'orchestre: c'est Villiers, qui court s'asseoir plus loin, pour être bien seul, bien recueilli.

On ferme le rideau devant la scène: Richter frappe des coups pressés sur le pupitre, puis d'un geste fier et pieux, lève haut le bâton de commandement.

Et voici qu'une note grave et sourde monte de l'orchestre; elle frémit presque insensiblement, dans les profondeurs les plus basses de la gamme, imprécise, sans contour, elle vibre dans une fluidité trouble; puis elle semble se dilater, s'étendre, un glissement lent et doux se déroule et se perd, suivi aussitôt d'un autre glissement, tout semblable, qui prend le même chemin et s'enfuit: telle la vague après la vague.

Bientôt ces ondes musicales s'enflent et se succèdent: des gouttes de lumière diffuse tombent et s'étalent, croirait-on comme des gouttes de lait dans l'eau. Le rideau s'écarte pour laisser voir les abîmes mystérieux du Rhin, à travers des transparences bleuâtres.

Sur le théâtre, il n'y a rien, qu'une pénombre confuse; mais comme l'imagination, suggestionnée par la musique, évoque le tableau! Mieux, peut-être que ne le fera le décor....

Une ondulation paisible balance la lourdeur de l'eau et, tout à coup, dans le cristal fluide, une voix de cristal résonne, en même temps que la naïade coule des hauteurs et nage sous l'eau remuante. Les paroles qu'elle chante forment des allitérations glissantes;

Weïa! Waga! Vogue, vague, va vers ton berceau...

Et elle ondoie autour du récif, au sommet duquel brille, d'un éclat douteux, un filon d'or; puis une autre fille du Rhin plonge des hauteurs et poursuit joyeusement sa sœur qui fuit. Mais la voix d'une troisième ondine les gronde, toutes deux, en riant:

Weïa! Waga! sauvages sœurs!
Vous veillez mal sur le sommeil de l'or.
Gardez mieux le lit du dormeur!

A son tour, elle s'élance, et les gracieuses habitantes du Rhin nagent et folâtrent, portées par les ondulations harmonieuses de l'orchestre, autour du rocher fatidique où est enfermé l'or, inconnu et vierge encore.

Les filles du Rhin, ici, sont debout sur le plancher, en toilette de ville et coiffées de chapeaux de paille, mais on les distingue peu; sans troubler notre vision, elles prêtent leurs voix limpides et fraîches aux figures que le poète a créées.

Maintenant, des profondeurs obscures du fleuve, dans un rythme lourd et heurté, se hausse un étrange nain, aux cheveux blancs, à la longue barbe pâle réunie en une tresse; il grimpe le long des écueils visqueux. La musique s'efforce avec lui et il se plaint de l'assaut pénible, en allitérant ses mots:

Roche lisse, gluante, glissante, je glisse!...

Son regard avide suit les ondines dans leur jeu charmant, et, incapable de les atteindre, il leur crie:

Hé! hé! nixes gracieuses, race enviable!
De la nuit du Nibelheim, je monterais volontiers vers vous,
Si vous vous penchiez vers moi...

Les filles du Rhin, effrayées, se réunissent autour du rocher:

—Gardons l'or!

Le père nous a mises en méfiance de cet ennemi.

—Que veux-tu, toi qui viens d'en bas?...>

—Comme vous êtes claires et belles dans la lueur
Volontiers mon bras enlacerait l'une de vous,

—Nixes élancées.
Si doucement elle se coulait vers le fond...

—Maintenant rions de notre peur:
L'ennemi est amoureux ...

Et les ondines espiègles se précipitent du haut des écueils, poursuivent, agacent, tentent le nain ardent, qui, avec une fureur passionnée, bondit de roche en roche, cherchant à atteindre l'une ou l'autre. Mais les glissantes filles toujours se dérobent, lui échappent, et, tandis qu'il retombe, haletant et rageur, elles égrènent leur rire moqueur en notes cristallines....

Mais je ne vais pas me laisser aller, aujourd'hui, au plaisir de revivre mes souvenirs, en racontant l'Or du Rhin. Alors que je l'entendais, à Munich, dans le solennel silence du théâtre obscur, aussi bien que le métal vierge encore, qu'un rayon de soleil faisait luire sous l'eau, au sommet du roc, l'œuvre était pour la première fois révélée au monde, tandis qu'à présent, autant que l'or monnayé lui-même, elle est connue de tous.

Cette première partie de la Tétralogie, qui est un prologue, n'est pas divisée en actes, ses quatre tableaux furent exécutés sans interruption. Des changements à vue, commentés par l'orchestre, conduisaient d'un décor à l'autre.

L'exécution durait plus de deux heures, et cependant, même à cette première audition où toutes les facultés d'attention étaient tendues au possible, on n'éprouvait pas de fatigue, tant l'architecture du drame était simple de lignes, clairement exposée, tant la musique évoquait avec certitude les diverses phases, pour ainsi dire élémentaires, de l'œuvre et les personnifiaient en des thèmes et des rythmes d'une extraordinaire beauté.

Un seul passage me parut difficile à comprendre, celui, où, devant le trésor forgé par le Nibelung et qu'il vient de ravir, Wotan est, dit le texte, «frappé par une haute pensée». A ce moment, se fait entendre, pour la première et unique fois, le Leit-motif du glaive,—ce glaive nommé Nothung, qui jouera un rôle si important dans les œuvres suivantes, mais qu'aucun geste ni aucune phrase ne désigne, quand paraît le thème qui le symbolise.—Liszt, interrogé par moi, convint qu'il y avait là une obscurité, et que Wagner s'en serait aperçu, s'il avait assisté aux répétitions. Plus tard, je questionnai le Maître lui-même à ce propos, et il me répondit que l'observation était très juste et qu'il en tiendrait compte. Depuis, un glaive est ajouté au trésor du Nibelung: Wotan le découvre et le brandit au moment où le thème paraît....

Nous étions tous ivres d'enthousiasme, quand les Dieux, marchant sur l'arc-en-ciel, par-dessus les vallées, furent entrés au Walhalla et que le rideau se referma. Richter, enfiévré d'émotion, fut entouré, acclamé. Liszt l'embrassa et le complimenta chaudement. On félicita les chanteurs, les musiciens de l'orchestre, qui avaient si admirablement rempli leur glorieuse tâche.

Après avoir fait cortège à Liszt jusqu'à sa voiture, nous allâmes tous, dans une exaltation qui ne se calmait pas, envahir le café Maximilien. Au lieu de commander le souper, nous demandâmes papier et plumes, et chacun de nous écrivit à Richard Wagner, pour lui exprimer toute l'admiration dont nous enivrait son nouveau chef-d'œuvre, et le remercier de nous avoir accordé l'insigne faveur de l'entendre, avant tout autre public, et même, hélas! avant Lui....


XLVII

C'est aujourd'hui le 25 août, jour anniversaire de la naissance du roi Louis II: Munich est pavoisée et quelques régiments, à l'uniforme bleu de ciel, défilent en grande tenue. Nous avons entendu une de leurs musiques jouer devant la Résidence, Huldigung-Marsch, la «Marche de l'Hommage». celle-là même que j'avais si laborieusement déchiffrée, à quatre mains, avec Wagner. Mais le roi n'est pas à Munich: il viendra seulement pour assister à la répétition générale de l'Or du Rhin, qui est fixée au vendredi 27 août: dans deux jours.

Louis II, qui est adoré de son peuple, ne recherche pas les ovations; il s'y dérobe au contraire, autant qu'il le peut, et c'est là un chagrin pour la population bavaroise, qui voudrait le voir toujours et l'aperçoit si rarement! Il semble bien que toutes les jeunes filles du royaume, et même peut-être toutes les femmes, sont amoureuses de leur jeune et charmant souverain: mais il est d'une sauvagerie hautaine et, dans les sites merveilleux qu'il a choisis pour ses châteaux, il vit presque solitaire, entre les splendeurs de l'art et les beautés de la nature. Cela ne l'empêche pas de remplir ses devoirs de roi: il a très correctement inauguré l'Exposition internationale de peinture, puis est reparti, le même jour. Bien peu auront la chance de le voir, quand il va revenir, pour entendre l'œuvre de son grand ami.

Moi aussi, je suis née un 25 août, le jour de saint Louis roi, et c'est ma fête aujourd'hui. Je l'ai dit à Cosima, par gloriole d'avoir quelque chose de commun avec l'archange royal: voici qu'elle s'en souvient et m'envoie une charmante ombrelle, d'un modèle tout nouveau; on l'appelle «ombrelle bain de mer». La nouveauté, c'est qu'on peut s'en servir comme d'une canne. Aussi, en me promenant dans la Maximiliansstrasse, j'aime mieux m'appuyer sur mon ombrelle que de l'ouvrir pour m'abriter du soleil.

Beaucoup de pèlerins sont signalés à Munich, venus, de divers côtés, pour entendre l'Or du Rhin: parmi eux, on nous cite madame Pauline Viardot, Saint-Saëns, Tourguenef, le baron Von Lœn, intendant du théâtre de Weimar, et plusieurs autres, que j'oublie....

Nous sommes tous très nerveux, très agités. Plus que deux jours: sera-t-on prêt? Hans Richter ne cache pas son inquiétude, tout lui semble louche dans la conduite de l'intendant.

—Perfall ne veut rien laisser voir de sa mise en scène, dit-il, mais il a la figure d'un traître.

—Perfall!... Perfide!...

On dirait pourtant qu'il s'accomplit un travail de cyclope, derrière les murs du théâtre, fermé depuis longtemps. On parle de machines à vapeur, hissées sur la scène à grand renfort de crics et de poulies!... Pourquoi faire? c'est très effrayant.... Qu'est-ce qui va sortir de ce mystère?

Enfin, Richter est sûr de son orchestre; c'est lui qui, comme saint Christophe l'enfant Jésus, portera tout le poids de l'œuvre sur ses robustes épaules.


XLVIII

Il fait encore jour quand, le vendredi 27 août, nous entrons au théâtre.

Une foule de curieux est massée devant le péristyle et sur la place de la Résidence. On sait, pourtant, que les appartements du palais communiquent directement avec la loge royale et que l'on ne verra pas Louis II passer, quand il entrera au théâtre. C'est donc l'irrésistible attrait du mur, derrière lequel il se passe quelque chose, qui retient là ces badauds.

La salle est brillamment éclairée, vide cependant; les quelques centaines de personnes que le roi a bien voulu inviter s'y éparpillent et sont presque invisibles. Les baignoires et plusieurs rangs de fauteuils d'orchestre sont seuls occupés: la «galerie noble» et les loges, au milieu desquelles la loge royale, en face de la scène prend une si grande place, sont interdites.

Je regarde la décoration somptueuse de cette loge, de ce cadre auquel le tableau manque encore et qui va entourer, tout à l'heure, l'apparition, si désirée, du jeune souverain. C'est la première fois que nous le verrons, celui qui nous inspire une si profonde sympathie, celui que nimbe cette gloire d'avoir pu corriger une erreur du destin et atténuer la honte que gardera l'humanité pour avoir méconnu le Génie.

Les draperies de velours bleu, aux plis abondants relevés par des câbles d'or, la couronne fermée et le blason «lozangé d'azur et d'argent» et soutenu par des «lions rampants»,—ce qui signifie: debout, en style héraldique,—accrochent seuls la lumière, et toute la loge royale forme comme une grotte d'ombre.

Tout à coup le roi est là, jaillissant de l'obscurité comme un astre sort du brouillard. Son juvénile visage cause une surprise délicieuse: nous ne le prévoyions pas ainsi. Féminin et volontaire, candide et dominateur; sous les cheveux, très noirs, qui gardent, dressés sur le front, comme une ondulation de flamme, le teint est d'une pâleur chaude, presque bistrée, et un singulier accent d'énergie contraste avec la douceur des traits si délicatement modelés. Mais on est tout de suite fasciné par le resplendissement extraordinaire de ces yeux, glauques comme la mer, rayonnant de longs cils noirs, de ces yeux profonds, extasiés.... «Rien ne peut donner l'idée de la magie de ce regard!» disait le Maître.

Le roi s'avance jusqu'au bord de la loge. Sa haute stature domine un instant la salle; puis il s'asseoit. Aussitôt on fait l'obscurité, la vision s'évanouit.

Mais Hans Richter ne donne aucun signal à l'orchestre. La rampe s'allume et, sans que le rideau s'écarte, un homme se glisse devant, par un angle de la scène.

L'intendant Perfall!... qu'est-ce qu'il veut?...

La main sur le cœur, après maintes courbettes, il parle: il «réclame l'indulgence auprès, du public d'élite, devant lequel il a l'honneur.... Malgré toute la bonne volonté, de longs efforts consciencieux ... d'insurmontables difficultés de mise en scène ... des effets irréalisables.... Il a fallu se résigner à ne pas atteindre la perfection, à se contenter d'à peu près.... Regrets, chagrin ... mais à l'impossible nul n'est tenu....»

La présence du roi refoule toute manifestation; pourtant on ne peut étouffer un murmure indigné, qui poursuit Perfall, quand, après de nouvelles courbettes, il replonge derrière la toile.

Richter frappe rageusement sur son pupitre, comme s'il tapait sur le dos du traître.

La notre grave se met à vibrer sourdement, le prélude commence; mais nous ne l'écoutons plus dans le religieux recueillement de l'autre jour, nous avons l'anxiété de voir le rideau s'ouvrir ... et il s'ouvre.

On est déçu, au premier coup d'œil. Rien de la pénombre glauque, des profondeurs humides et troubles que l'on s'attendait à voir: des rochers très secs, en carton découpé, posant, sans mystère, sur le plancher de la scène. Un affreux quinquet, accroché au plus haut découpage, veut figurer «l'or du Rhin»: il ne rappelle que la lanterne que l'on pose, la nuit, au sommet des démolitions.... La voix cristalline déroule sa claire mélodie, et voici que, les bras ballants, les cheveux pendant devant le visage, un mannequin, qui veut être une ondine, est précipité d'en haut, la tête en bas, et, à mi-chemin, reste suspendu, balancé au bout d'une ficelle. Au moment où résonnent les autres voix, de nouvelles personnes, de même tournure, tombent des hauteurs et oscillent dans des attitudes lamentables de noyées. Bientôt les mannequins sont tirés en arrière, et les vraies chanteuses, debout sur des portants, à demi cachées par des découpures de rochers, paraissent et agitent leurs bras, pour simuler la nage; puis elles s'en vont, les filles du Rhin artificiel, reviennent et gigotent désespérément autour du quinquet fumeux.

Quelle dérision!... On n'oserait pas montrer cela au guignol des Champs-Elysées.

Après le changement à vue, d'une maladresse invraisemblable, un tout petit Walhalla, pareil à un château de cartes, apparaît sur une montagne, Wotan a l'air d'un chemineau qui dort à la belle étoile. Dès qu'il chante, pourtant, la magnifique voix de Betz fait tout endurer; on ne regarde plus le ridicule paysage, et comme, dans ce tableau, il n'y a pas de trucs difficiles, on peut écouter la suite des scènes, jusqu'à la descente au Nibelheim.

Là, par exemple, l'intendance prend sa revanche.

Un pschuit formidable et continu couvre, tout à coup, les voix et l'orchestre. Qu'est-ce que c'est?... on s'effraie d'abord. Mais d'épais nuages de vapeurs blanches envahissent la scène; tout s'explique: les fameuses machines!... Un feu de Bengale rouge, allumé trop tard, colore ces buées, qui sont censées s'échapper du royaume souterrain des Nibelungen forgerons.

Quand, plus tard, Alberich doit se coiffer du casque magique pour prendre la forme d'un dragon, il s'en va tout simplement dans la coulisse et le dragon entre par le même chemin, puis le dragon s'en retourne et le personnage revient.

La machine à vapeur n'est plus employée au dernier tableau: au moment où Donner assemble les nuages et déchaîne l'orage, le pschuit aurait pu aider cependant aux sifflements de la bourrasque. Cette fois, ce sont des blocs de granit qui descendent des frises et vont à droite et à gauche, sans savoir où s'arrêter; on les remonte péniblement aux frises après l'orage et ils laissent voir, ajouté au décor de tout à l'heure, un large pont, en toile blanche, qui traverse la vallée et s'en va de l'autre côté, écraser le tout petit Walhalla.

Les Dieux se dirigent vers cette blancheur. C'est donc l'arc-en-ciel sur lequel ils doivent passer?... Mais oui!... Une lumière prismatique, projetée par une lanterne, court éperdument sur la toile de fond, sur le nez de Wotan, partout où elle ne doit pas être, et n'atteint jamais le pont, massif et blanc, auquel elle est destinée.

Enfin le rideau se referme, l'orchestre se tait. Richter, rouge de colère, jette son bâton sur le pupitre; lui, si doux d'ordinaire, a une expression farouche sur le visage.

—Je ne dirigerai pas ce Rheingold-là! s'écrie-t-il; à nous deux, monsieur l'intendant!

Et il nous dit:

—Attendez-moi au café Maximilien; nous nous concerterons pour prévenir le Maître.


XLIX

La première représentation de l'Or du Rhin était affichée pour le surlendemain, dimanche 29 août. Dans de pareilles conditions, il fallait empêcher qu'elle eût lieu. Si la mise en scène avait été seulement médiocre, on aurait pu, à la rigueur, se résigner et compter sur la splendeur de l'œuvre pour faire oublier les insuffisances de sa réalisation plastique; mais ici il y avait trop de choses grotesques, qui faisaient rire, la malveillance et la mauvaise foi étaient trop évidentes: il fallait protester violemment et empêcher le sacrilège de s'accomplir.

Quand nous sommes tous réunis dans notre quartier général, au café Maximilien, le conciliabule n'est pas long. Richter a eu avec Perfall une entrevue orageuse.

—Remettez la représentation, disait Richter.

—La représentation aura lieu dimanche, répondait Perfall:

—Nous verrons!

—Nous verrons!...

—En effet, il verra, nous dit Richter; ma résolution est prise, mais je n'ai pas voulu la signifier avant d'avoir l'avis de Wagner. Vite, à l'œuvre!

Il écrit une dépêche en allemand, nous rédigeons la suivante en français:

Maître, l'orchestre, sous la direction de Hans Richter, a été admirable. Les chanteurs méritent les plus grands éloges. Les décorations et les machines sont absurdes, ridicules, impossibles.

Et, pendant que l'on court au bureau du télégraphe, j'écris une longue lettre à Wagner pour lui faire un récit détaillé du spectacle auquel nous venons d'assister et dont nous sommes encore tout frémissants d'indignation.

Betz, lui aussi, écrit au Maître, qui aura les dépêches ce soir et les lettres demain matin.

Nous attendons les réponses, avec quelle impatience!

La première dépêche qui arrive le lendemain est pour Richter:

Est-ce qu'on me fera vraiment l'affront de donner mon œuvre demain?

Au théâtre, l'Or du Rhin est toujours affiché. Richter montre la dépêche de Wagner à Perfall, qui, sans en tenir compte, persiste à jouer l'œuvre à la date fixée.

Je reçois une lettre de Tribschen, dans laquelle Wagner me fait dire «qu'il me remercie du tableau si vivant que je lui ai donné de cette débâcle; qu'il a télégraphié au roi pour lui demander de suspendre les représentations; qu'il a télégraphié à Betz pour le prier de refuser de chanter dans ces conditions.»

Le dimanche matin, Richter va, une dernière fois, voir l'intendant et lui dit:

—La représentation de l'Or du Rhin n'aura pas lieu ce soir, car je ne dirigerai pas l'œuvre contre la volonté de son auteur.

—Vous ne la dirigerez ni ce soir, ni jamais, s'écrie Perfall, car vous n'êtes plus maître de chapelle au Théâtre Royal.

Et blême de rage, il signe la destitution de Hans Richter.

Mais on ne jouera pas l'Or du Rhin ce soir. Mieux vaut un homme à la mer que le navire perdu.

Une bande est collée sur l'affiche, remettant la représentation au jeudi suivant. L'intendance cherche un chef d'orchestre; c'est une course folle à travers Munich, où beaucoup de Capellmeister sont venus pour entendre l'Or du Rhin. Toux ceux qu'on sollicite se dérobent, quittent la ville précipitamment: aucun d'eux ne se soucie d'encourir le désaveu du compositeur, en conduisant son œuvre malgré lui.

Le lundi, une nouvelle lettre me fait savoir que Wagner a écrit longuement au roi pour lui expliquer dans tous ses détails l'affaire de l'Or du Rhin et le prier de remettre la représentation annoncée pour jeudi à dimanche prochain: si le roi le veut, Wagner viendra lui-même à Munich réinstaller Richter au pupitre et réorganiser, autant que possible, la mise en scène.

—Le Maître avait posé les mêmes conditions hier à l'intendance du théâtre, et il a reçu un télégramme, sorti de la bosse du conseiller, lui disant que les conditions étaient accordées et qu'on le priait seulement de permettre que la représentation eût lieu jeudi. Wagner a télégraphié:

J'attends une réponse du roi, à une lettre partie aujourd'hui.

Mais, le soir même de ce lundi 30 août, Richter reçoit une dépêche de Wagner, qui lui annonce son arrivée pour le lendemain. Il n'a pas eu la patience d'attendre la réponse du roi. Il vient dans le plus strict incognito, on ne saura pas où il habitera, et, si nous voulons seulement l'apercevoir, il faut garder le plus profond secret.


L

Alte Pferdestrasse, c'est là que Wagner, qui vient d'arriver à Munich, est descendu. Venez le voir, quand il fera nuit.

C'est chez Franz Servais, où nous sommes tous réunis pour attendre les nouvelles, que l'on me remet «en mains propres», avec mystère, ce billet. Il n'est pas signé, c'est Richter qui l'a écrit.

Richard Wagner est ici!... Nous l'attendions, et pourtant nous sommes surpris et troublés qu'il soit venu, appelé par nous, en somme. Pourvu que cet incident n'ait rien de fâcheux!... Sans doute, au contraire, tout va céder devant le Maître, sa présence va faire des miracles.

Alte Pferdestrasse, «rue Vieille-des-Chevaux», dit Servais; c'est chez Scheffer que Wagner est descendu: quel honneur!

—Qu'est-ce enfin, demande Villiers, ce Scheffer, toujours enfoui dans sa barbe et silencieux? On ne peut rien deviner de lui!

—Il est correspondant de petits journaux allemands, à ce qu'il dit, mais, je crois, aussi fonctionnaire; certainement il est bon wagnérien, et cela doit nous suffire.

—Son chien l'est aussi, répondit Villiers, car il ne vient que si on lui siffle la sérénade de Beckmesser.

—Où est-ce, cette rue Vieille-des-Chevaux? demandai-je.

—Dans un quartier très tranquille. Mais elle n'est pas facile à trouver, dit Servais; nous vous y conduirons et nous vous attendrons, puisque vous seule êtes invitée à voir le Maître....

Il fait encore un peu jour, quand nous nous en allons de chez Servais, en flânant, d'un pas de promenade, pour ne pas avoir l'air de conspirateurs. Nous nous demandons si vraiment Wagner court quelque danger, en venant à Munich. Il n'en est exilé, en réalité, que moralement, par sa seule résolution de ne pas y venir: qu'a-t-il à craindre? Le public acclame ses œuvres; le prix des places est doublé au théâtre quand on les joue, et la salle est toujours pleine. Ses ennemis sont-ils encore si acharnés contre lui? Et que feraient-ils?...

Nous nous arrêtons devant le théâtre pour lire les affiches et voir un peu ce que Perfall complote. La première de l'Or du Rhin est annoncée pour après-demain jeudi. L'intendance s'entête. Il faudra bien qu'elle cède sur un point pourtant: qui conduira l'orchestre, si ce n'est Richter?

Nous nous engageons dans un dédale de petites rues désertes: des maisons basses, de l'herbe entre les pavés, quelques jardinets.

Alte Pferdestrasse: nous y sommes! Mes compagnons s'arrêtent à l'angle de la rue et Franz Servais me désigne la maison du très envié Scheffer. La porte est fermée et je sais qu'il n'y a pas de concierge, en général, dans les maisons de Munich. Je vois luire le cuivre de trois sonnettes, mais il fait tout à fait nuit et je n'arrive pas à lire le nom du locataire et le numéro de l'étage, inscrits sous chacune des sonnettes. Au hasard, je tire celle du milieu: c'est Scheffer qui vient m'ouvrir, le hasard m'a servie. Nous montons un petit escalier, peu éclairé; c'est au premier.

Dès le seuil j'aperçois Wagner, au fond de la seconde pièce, assis sur un vieux canapé.

Alors je revois brusquement Tribschen, le cadre superbe qui convenait si bien au Maître. Je pense qu'à cette heure, entre les hautes montagnes, l'ombre enveloppe la chère maison, qui n'a plus son âme, et que celle qui, par l'esprit, suit l'absent a le cœur serré d'inquiétude.

Comme c'est singulier de retrouver Wagner dans cet intérieur étroit et mesquin!... Pourtant, dès qu'il est là, on ne voit plus que lui: il rayonne sur tout ce qui l'entoure.

—Eh bien, chère amie me dit-il nous voilà en pleines «misérabilités»! Je ne regrette pas que vous soyez témoin de cet événement qui m'amène ici, car il y a des choses qui demeurent incroyables, si on ne les a pas vues.

—Mais le roi, que dit le roi?...

—Ah! j'ai idée qu'il feint d'ignorer la débâcle et ne veut pas prendre parti. On lui a certainement persuadé que la mise en scène est en effet irréalisable et qu'il est impossible de faire mieux; le plaisir que lui a causé l'audition de la musique, il veut le renouveler et dit à ses subordonnés: «Arrangez-vous, mais donnez-moi la première représentation de l'Or du Rhin le plus tôt possible.» Comment pourrait-il croire, lui qui a commandé de ne pas ménager le temps, lui qui a mis à la disposition de l'intendant la somme énorme de soixante mille florins, pour obtenir un résultat parfait, comment pourrait-il croire à la mauvaise volonté et à la malveillance de ceux qu'il emploie?

—Mais maintenant que vous êtes là, Maître, tout va changer.

—Non, hélas! La première représentation est toujours fixée à jeudi; le roi la désire et je ne veux pas le contrecarrer. Vous savez que toutes mes œuvres nouvelles lui appartiennent, en échange de l'indemnité annuelle qu'il m'accorde. Aussitôt une partition terminée, je la lui remets et il a le droit d'en disposer à sa guise. Cette fois je suis en protestation intime, mais muette, contre les représentations fragmentaires de la Tétralogie. Mais comment pourrais-je en vouloir au roi de sa juvénile impatience?... à lui qui a tout tenté pour réaliser le projet de théâtre qui aurait permis l'exécution de mon œuvre dans son ensemble?... Il ne se résigne pas à attendre, comme je l'aurais souhaité, des temps meilleurs, et il veut voir, au moins, représenter des parties de mon œuvre. Je ne peux que me soumettre. Et cela crée une situation singulièrement délicate: il est chagrin que je ne cède pas, comme il le fait, à la destinée et que je refuse de diriger les études de l'Or du Rhin, et je suis peiné de ce qu'il use de son droit en le faisant représenter; mais autant ma protestation est muette, autant son blâme est silencieux. Rien de plus ne peut troubler une amitié telle que la nôtre: c'est seulement une rafale, qui ternit un instant la surface d'un beau lac.

—Alors, Maître, que pourrez-vous faire d'ici à après-demain jeudi?

—Je veux d'abord, et surtout, réinstaller Richter au pupitre et j'ai demandé qu'il y ait une répétition demain, pour moi seul, où je tâcherai d'améliorer le plus possible, de corriger les plus grosses fautes, si faire se peut.... Je devais cet effort à mon honneur d'artiste, au dévouement de notre incomparable Richter et de mes interprètes; je le devais à mes amis: c'est cela qui a pu me faire manquer à la parole que je m'étais donnée à moi-même de ne pas venir et de ne me mêler aucunement de cette affaire.

Richter, en présence de Wagner, gardait l'expression extatique d'un prêtre devant une sainte apparition: debout à quelques pas, il écoutait le Maître avec recueillement; ses yeux fixes luisaient derrière le miroitement de ses lunettes, au milieu de l'éparpillement d'or de sa barbe et de ses cheveux; il semblait avoir perdu la faculté de parler. Quant à Scheffer, assis dans un coin, il tiraillait doucement les oreilles de son chien blotti entre ses jambes et contemplait d'un air béat l'hôte glorieux....

Wagner supporte, à ce qu'il semble, ces nouvelles épreuves avec une admirable sérénité: il a comme une cuirasse de bonheur que les coups du sort heurtent désormais sans la traverser, et ce groupe de disciples à la foi ardente paraît former un rempart autour de son cœur.

Très gaiement, il me donne des nouvelles de Tribschen et du trouble que les aventures de Munich y ont apporté. Le lendemain de la répétition générale, il leur était venu, par hasard, beaucoup de visiteurs: une de ses sœurs avec son mari et sa fille, un éminent sanscritiste, professeur à l'Université de Leipzig, un philologue de Bâle.—c'était Nietzsche:—on était donc nombreux au dîner de deux heures. Ce dîner fut interrompu dix fois par l'arrivée des dépêches: le maître se levait pour aller écrire la réponse; à peine était-il revenu et réinstallé devant son assiette, qu'une autre missive lui était remise et le forçait à s'absenter de nouveau. Tous ces braves gens demeuraient ébahis et ne purent croire que, d'ordinaire, dans cette chère retraite de Tribschen, on ne voyait personne et l'on n'entendait rien du monde extérieur.

Aux questions que Wagner pose à Richter, sur certains passages de la partition de l'Or du Rhin, sur l'effet qu'ils rendent et la sonorité de combinaisons nouvelles, je comprends que l'effort qui a dû coûter le plus à l'auteur, dans le renoncement qu'il s'est imposé, c'est de se priver d'entendre son orchestre: sans se l'avouer peut-être, il pense trouver un apaisement à son désir cuisant, dans cette répétition qu'il demande pour le lendemain. De vrai, il n'y aura guère moyen dans un temps aussi court, d'améliorer sérieusement la déplorable mise en scène. Il est évident que le Maître a deux choses à cœur entre toutes: entendre son œuvre, une fois, comme à la dérobée, et empêcher Richter, qui est sans fortune, de perdre sa haute situation de maître de chapelle au Théâtre Royal.

Voyons ce que demain amènera!... Wagner doit essayer, sinon de dormir, du moins de se reposer: Richter et moi, nous prenons congé de lui et le laissons sous la garde du glorieux Reinhard Scheffer.


LI

Un coupé attelé de deux chevaux est arrêté devant le logis de l'Alte Pferdestrasse, quand je viens aux nouvelles, le lendemain.

C'est quelqu'un de la cour, sans doute, qui est en conférence avec le Maître: je me garde bien d'entrer et je fais les cent pas, à quelque distance en attendant la fin de l'entretien.

Il dure longtemps. Je vois enfin sortir le conseiller aulique, Düfflipp, suivi de l'intendant Perfall. La face bistrée et doucereuse du secrétaire du roi est toute luisante de sueur. Il est vêtu d'un «complet», en drap marron. Sa carrure large et engoncée s'engouffre dans la voiture, dont Perfall, très rouge, se ployant en d'obséquieux saluts, referme la portière.

Les chevaux se cabrent, piétinent sur les pavés sonores, puis filent à grande allure, tandis que l'intendant s'éloigne, en faisant sonner ses talons.

Ils me semblent avoir tous les deux des mines de bandits: je grimpe l'escalier de Scheffer, poussée par le désir et l'angoisse de savoir.

Je trouve Wagner dans une disposition d'esprit singulière: ironiquement joyeux, amer, gouailleur, mais calme, sans aucune trace de colère.

—Vous rappelez-vous cette phrase du Roi Lear, me demande-t-il: «Ce n'est pas encore le pire, quand on se dit: C'est le pire...?» Aujourd'hui surpasse hier. Tartufflipp sort d'ici et la mesure est comblée. Non seulement on me refuse l'unique répétition que je sollicitais et l'on repousse à jamais, Richter, qui a manqué à l'obéissance et au respect qu'il doit à un intendant tel que Perfall, mais on me chasse, encore une fois, de Munich. Je suis, paraît-il, un danger public et ma vie est en danger. C'est terrible!... Le pauvre conseiller en était tout éperdu, sa bosse frémissait d'inquiétude.... Vraiment, s'il tremble ainsi pour moi, sa santé s'altérera et, afin d'éviter un tel malheur, je vais partir au plus vite.

—Comment! sans avoir même vu une répétition de votre œuvre?

—Mais le théâtre serait capable de s'écrouler sur moi, si j'en passais le seuil! Vous ne comprenez donc pas! Tartufflipp, lui, comprenait bien: avec quelle sollicitude, avec quelle tendresse, il m'incitait à une prompte fuite!... A tout ce que je pouvais lui dire, il n'avait qu'une réponse: «Ce n'est pas cela qui importe; ne restez pas.... Quel chagrin s'il vous arrivait quelque chose!...»

—Est-ce qu'il parlait au nom de son maître?

—Pas du tout! Le roi ignore, sans doute, ma présence. J'ai essayé de le voir, ce matin, à son château de Berg: on m'a dit qu'il était en excursion. Pour m'empêcher de l'approcher, il y a autour de lui toute une garde. Mais j'entrevois dans cette affaire une cause de récriminations qui peuvent faire tort à la personne royale, et c'est pour tâcher de lui épargner tout ennui que je m'en vais, sans protester. Vous pensez bien que cette somme énorme, que le roi a mise à la disposition du théâtre, a suscité des colères parmi les ministres. Que cette somme ait été gâchée, gaspillée sans profit, par l'incapacité et la fourberie de ceux à qui elle était confiée, cela ne va pas diminuer les griefs contre le roi: donc taisons-nous. N'empêchons pas les gens d'imaginer que la mise en scène de l'Or du Rhin est superbe; qu'on mette mon œuvre en chair à pâté, j'y consens, pourvu qu'on n'incrimine pas le roi et qu'on me laisse tranquille.

Richter vient d'arriver:

—Maître, dit-il, j'ai fait mes adieux aux musiciens de l'orchestre, qui m'ont répondu par une ovation très touchante. Ils me prient de mettre à vos pieds leurs hommages enthousiastes.

—Mon pauvre ami, dit Wagner, c'est vous la vraie victime de cette déplorable aventure.

Mais Richter réplique, les yeux rayonnants de joie:

—Je suis heureux!

Wagner lui tend les bras et l'embrasse avec effusion.

—Ah! voici Wotan! dis-je, en voyant entrer le chanteur Betz.

—On vient de coller de nouvelles affiches! s'écrie-t-il. «L'orchestre sera dirigé par M. Wülner, le rôle de Wotan sera chanté par M. Betz!» Ha! ha! ils croient cela!... Eh bien, l'Or du Rhin ne sera représenté ni demain jeudi, ni même dimanche, car je viens vous faire mes adieux, Maître: au lieu de signer mon nouvel engagement avec le Théâtre Royal de Bavière, sans même prévenir ce misérable Perfall, je pars ce soir pour Berlin.


LII

La voiture qui conduira Wagner à la gare, ce jeudi 2 septembre, doit venir me prendre, avant d'aller rue Vieille-des-Chevaux, et cela dès l'aube, car le train part à 5 heures 15 du matin.

Cette fois, tous les disciples sont admis à voir le Maître,—s'ils s'éveillent avant que le coq chante:—il est convenu qu'on le saluera à la gare, où, pour ne pas marcher en cortège, chacun se rendra de son côté.

Le soleil se lève à peine, et il fait déjà frais, malgré la saison, sur ce haut plateau où Munich est située, quand l'antique calèche de place, conduite par un jeune cocher vêtu de bleu et en chapeau tyrolien, m'emmène à travers la ville déserte.

En entendant sonner les grelots et les ferrailles de l'équipage, Richter descend, avec la valise; puis Wagner paraît, suivi de Scheffer.

Le Maître a une mine parfaite et la sérénité de son humeur semble s'être encore accrue depuis hier.

En route, je le complimente sur la force d'âme qui le soutient en cette épreuve, sur cette magnanime résignation ou, peut-être, ce mépris olympien.

—Ni l'un ni l'autre! dit-il. J'ai trouvé ma force dans le sentiment que rien d'essentiel, en ce qui me touche le plus, n'était offensé par ce conflit. Mon œuvre, d'après l'impression qu'elle a produite sur vous tous qui me comprenez si intimement, est bien telle que je la voulais, et elle s'envole, intacte, hors des oripeaux mal taillés dont on l'affuble. Il y a encore autre chose: c'est que la malignité humaine ne peut plus m'atteindre profondément à travers les grands dévouements et les chaudes affections qui m'entourent. Cette certitude m'a réconforté. Vous voyez ce qu'ici, au départ, je laisse d'amis. Vous savez aussi avec quelle tendresse anxieuse on m'attend à l'arrivée!... Vraiment, quand je pense au désespoir dans lequel j'étais plongé, en des circonstances pareilles, alors que j'étais seul à porter ma peine, je me sens même dans des dispositions joyeuses. Tenez, regardez l'excellent Richter, ajouta-t-il en riant, il pense comme moi: à vingt-huit ans il perd une situation que l'on a bien du mal à obtenir dans l'âge mûr, et, au lieu de la mine contrite qu'il devrait avoir, il nous montre l'expression sincère de la plus complète jubilation.

En effet, assis en face du Maître, Richter, tout d'or, le contemple avec un air de béatitude parfaite.

—C'est que Richter, lui aussi, dis-je, s'envole au-dessus des «misérabilités»; il emporte même une palme glorieuse et, comme les martyrs dans le cirque, il chante des actions de grâces, tandis que les lions le mangent!

—Parbleu, s'écrie Richter, je vais, comme eux, droit au ciel!...

C'est vrai, car Wagner a «enjoint» à Richter de venir s'installer à Tribschen et d'y attendre les événements.

En passant sur la place Maximilien, le Maître remarque une statue qu'il ne connaissait pas.

—Qui est-ce? demande-t-il.

—C'est Gœthe, par Widnmann, répond Scheffer.

Alors Wagner soulève son feutre en disant:

—Il est très ressemblant!...

Puis il ajoute:

—Au fait! je dis cela pour plaisanter, mais j'aurais très bien pu connaître Gœthe: je devais avoir dans les quinze ans quand il est mort. Je voulais vous faire croire que je suis plus jeune que Richter!...

—Vous l'êtes, Maître: les Immortels n'ont pas d'âge.

Devant la gare, tous nos amis sont réunis. Il y a là Villiers, Schuré, Servais, quelques autres. Wagner serre les mains cordialement et Richter lui présente Franz Servais, qu'il ne connaît pas encore, mais dont Liszt lui a souvent parlé.

Le train est formé, le compartiment choisi, on y arrange les bagages.

Le Maître, d'humeur gamine, s'assied par terre sur le tapis du wagon, dans l'ouverture de la portière, le marche-pied lui servant de tabouret. Nous nous rangeons en un cercle, qui forme un rempart devant lui.

Je le reverrai toujours, sous son grand feutre gris, les yeux d'un bleu lumineux, la bouche rieuse, si finement dessinée au-dessus de l'avancée du menton volontaire, avec ce cache-nez de satin jaune qu'il a croisé sur sa gorge à cause de la fraîcheur matinale.

Il nous rappelle notre promesse de venir encore le saluer à Tribschen, en retournant à Paris; il invite aussi Servais, qui viendra avec nous.

—Puisque l'on me chasse de Munich, dit Wagner, ceux qui m'aiment n'ont plus rien à y faire.

—Nous resterons seulement quelques jours, dis-je, pour surveiller l'ennemi et voir si, furieux de sa défaite, il ne prépare pas quelque vengeance.

—Bah! le vainqueur se sauve et sera à l'abri de ses coups. Mais qu'on sache bien que je triomphe malgré moi, grâce à la généreuse défection de Betz, que je ne voulais en aucun cas m'opposer à la volonté du roi, ni empêcher la représentation. Quant à vous, Richter, n'oubliez pas que je ne vous donne que le temps d'aller embrasser votre mère et de boucler vos malles ... et accourez à Tribschen, où votre chambre est prête.

Sans répondre, Richter saisit la main du Maître et la baise.

Le sifflet brutal du train nous interrompt: il faut se séparer. Wagner se lève et saute dans le wagon; on ferme la portière. Penché encore à la fenêtre, il agite son feutre gris; le vent éparpille les mèches de ses cheveux autour de son front superbe et, tandis que le train s'éloigne, nous faisons durer longtemps: «l'adieu suprême des mouchoirs».


LIII

La mère de Richter habitait, dans les environs de Munich, je ne sais plus quelle bourgade. Il nous proposa de l'accompagner quand, avant son départ pour Lucerne, il alla passer deux jours auprès d'elle: il nous ferait voir du pays et nous pourrions être rentrés à Munich le même jour, avant le souper.

Villiers et Servais furent de la partie. Nous vîmes d'agréables coteaux, des villages pittoresques, des villégiatures bourgeoises.

Madame Richter était professeur de chant, et c'était l'heure du cours quand nous entrâmes dans la petite maison qu'elle habitait. Des gammes et des roulades, d'une strideur très spéciale, frappèrent nos oreilles, tandis que nous attendions, au rez-de-chaussée, que la leçon fût finie.

Les élèves passent devant nous, pour s'en aller, et Richter nous fait alors monter au premier où se trouve le salon, d'une élégance bourgeoise et bien allemande.

Madame Richter est une femme encore jeune, avenante et gracieuse. Elle nous parle avec tristesse des événements qui ont amené la destitution de son fils et elle semble croire qu'il ne retrouvera jamais ce qu'il a perdu.

On apporte de la bière et des bretzels. La causerie se prolonge, un peu languissante d'abord, mais elle prend tout à coup de l'intérêt quand Richter nous a révélé que sa mère a inventé une façon de chanter qui quintuple la puissance de la voix.

En effet, les élèves que nous entendions tout à l'heure nous ont paru avoir un volume de voix peu ordinaire.

Le système de madame Richter consiste à lancer le son, en chantant, contre la voûte du palais, qui forme alors comme une caisse de résonance et augmente la force d'émission, en des proportions étonnantes.

Richter se met au piano et chante selon cette formule. Sa voix a des éclats formidables, dont toute l'étroite maison tremble.

—On dirait qu'il a un palais en fer-blanc! s'écrie Villiers.

Notre aimable hôtesse nous donne des explications détaillées, sur son invention avec des exemples à l'appui, d'une voix qui sonne comme une cloche.

C'est Servais qui comprend le premier et s'assimile le procédé: il l'essaye et obtient des beuglements très remarquables.

—Le plus curieux, dit Richter, c'est que ce système, que ma chère mère a trouvé, supprime toute fatigue: on peut ainsi user de sa voix indéfiniment.

Et Richter nous chante, pour preuve de ce qu'il affirme, tout le troisième tableau de l'Or du Rhin.

Quand nous avons pris congé de nos hôtes, nous nous efforçons à qui mieux mieux, sur le chemin de la gare, en wagon, à chanter du palais, et cela, en une cacophonie scandaleuse!...


LIV

Les intrigues continuent, dans les sphères gouvernementales, autour des incidents occasionnés par l'Or du Rhin, et les journalistes qui prennent là le mot d'ordre ne cessent pas de répandre leur encre servile en des articles calomnieux. C'est au point que Wagner a été contraint de rompre le silence qu'il voulait garder, en publiant un court article dans l'Allgemeine Zeitung d'Augsbourg. Il déclare encore une fois, dans cet article, ne s'être jamais opposé à l'exécution de son œuvre. «Je serais certainement très heureux, dit-il, si l'on renonçait à la jouer dans d'aussi déplorables conditions; mais, si l'on est décidé à le faire, je suis complètement résigné et n'ai nullement l'intention d'entraver les représentations.»

Les nouvelles de Tribschen m'apprennent que le Maître est en bonne santé, mais la persistance de cet acharnement contre lui a fait fléchir, un instant, sa force d'âme: Cosima la surpris, une fois, seul, dans sa chambre, assis dans un fauteuil et sanglotant. Mais le calme et la gaieté reviennent. Wagner se remet régulièrement au travail, qu'il avait abandonné en ces jours de trouble, et alors tout refleurit.

Au théâtre, Kindermann, «le chanteur-canon», comme l'appelle Villiers, à cause de sa voix tonnante, qui interprétait le rôle d'un des géants, étudie celui de Wotan, abandonné par Betz.

On a fait venir, en toute hâte, de Darmstadt, le très habile décorateur Brandt, pour lui demander s'il ne pourrait pas rafistoler un peu la mise en scène; mais il s'est enfui plus vite qu'il n'était venu, en déclarant qu'il ne pouvait rien tirer de ces horreurs, que tout était à refaire.

L'intendance ne renonce pas encore, cependant, car l'Or du Rhin est annoncé pour le 22 septembre.

Tous les visiteurs qui étaient venus, de différents pays, à Munich s'en vont, l'un après l'autre. Liszt est parti le premier. Sans doute, il a été voir secrètement sa fille. Madame Muchanoff nous a fait ses adieux; elle passe elle-même par Lucerne et fera une visite à Wagner. Richter est déjà à Tribschen et Schuré y va aussi.

Nous restons les derniers à Munich, malgré les lettres anonymes que nous recevons journellement, et qui nous menacent, si nous ne nous en allons pas, de toutes sortes de représailles: «C'est vous qui avez empêché le théâtre d'exécuter les ordres du roi; vous êtes les valets d'un traître, traîtres vous-mêmes.... On ne peut endurer plus longtemps, etc...» Nous n'avons pas la moindre peur.

Cosima m'a raconté qu'il fut un temps où elle recevait, à Munich, quatre ou cinq lettres anonymes par jour, dans lesquelles on jurait sa mort en la traitant, d'«espionne prussienne».

Nous restons, surtout, pour laisser passer ce flot de visiteurs, là-bas, et ne pas encombrer la délicieuse retraite. Cependant on nous appelle avec une insistance si charmante et si affectueuse, en nous annonçant qu'il n'y a plus personne, que nous nous décidons soudain.

Et, face à l'ennemi, nous quittons Munich, sans rancune contre cette jolie ville, où nous avons reçu, de tous ceux qui n'étaient pas affiliés à la cabale des courtisans, le plus sympathique et le plus cordial accueil.


LV

Cette fois, nous arrivons à Tribschen sans avoir prévenu.

Quelle joie de connaître et de retrouver!... de sauter du bateau, sous l'auvent familier du débarcadère!... de reprendre dans ses yeux l'aspect du jardin, de la maison, des verdures, de l'air bleu!...

Servais, qui vient pour la première fois, est très ému. Villiers exulte....

Je cours à travers la pelouse, pour arriver plus vite, Russ nous a signalés; il s'élance en bondissant, me reconnaît et me fête à grands coups de langue.

Voici les enfants qui accourent et poussent des cris d'allégresse. Au salon, le son du piano, que j'entendais, s'arrête brusquement. Wagner paraît sur le perron et Cosima le suit.—Ah! vous voilà enfin! s'écrie-t-il en descendant en hâte les marches. Sans rien savoir, je vous attendais aujourd'hui!

Et on s'embrasse, non pas ainsi, que le proclame Cosima, comme des gens du monde, mais comme des pauvres.

Que de choses à nous raconter, à nous redire, plutôt, sur ce cauchemar de l'Or du Rhin, qui recommence quand on le croit fini et n'est pas encore au bout!

—Vous devinez me dit Cosima le mélange de terreur et de joie qui me bouleversa, quand, deux jours après le départ du maître, je reçus la dépêche qui m'annonçait son retour subit. Je l'attendais à la gare, avec les quatre enfants et les deux chiens. En voyant son air radieux, je fus tout de suite rassurée, et, à l'idée que je suis pour quelque chose dans la sérénité qu'il peut garder à travers toutes les peines, je me sens heureuse autant que fière. Les quelques moments de défaillance et d'énervement, qu'il a subis ne reviendront plus et Tribschen restera le paradis que vous savez.

On a eu tout de même une satisfaction, en ces jours troublés: la réconciliation avec Liszt, ou plutôt la fin d'un malentendu.... Cosima m'avoue, tout bas, que son père est venu secrètement, un soir, qu'il a passé une nuit à Tribschen et que cela a été une bien douce consolation. Maintenant on rompt de nouveau toute relation avec le monde extérieur et l'on vit pour le noble labeur et les joies intimes.

—Savez-vous comment nous nous occupions quand vous êtes arrivée? me demande le Maître.

—Vous faisiez de la musique, mais il me semble que ce n'était pas du Wagner.

—Nous jouions à quatre mains, Cosima et moi, des symphonies de Haydn, et cela avec infiniment de plaisir. Nous avons choisi les douze symphonies anglaises, qu'Haydn écrivit après la mort de Mozart. Leur trame musicale est merveilleuse de soin et de finesse. On retrouve plus, dans ces œuvres, le précurseur de Beethoven, en tant que symphoniste, que dans Mozart. Voici quelque temps que nous poursuivons cette étude et cela nous a valu des heures charmantes.

Richter, qui est à Tribschen depuis quelques jours, nous a entendus sans doute; il se glisse dans le salon, comme furtivement, et nous salue, avec une effusion contenue. Devant Wagner, il semble toujours extatique et annihilé. Cosima me confirme qu'il en est ainsi depuis son arrivée. On ne peut pas le décider à parler. Il se fait invisible, par peur de gêner, rend toutes sortes de services, va baigner les chiens et, quand il est là, se tient debout dans un coin, écoute et admire. Parfois il s'en va, tout à coup, et l'on entend qu'il descend à la cuisine. Curieux de savoir ce qu'il allait y faire, un soir, on l'a suivi, sans qu'il s'en doutât, et on l'a entendu redire aux gens, qui l'écoutaient bouche bée, comme au sermon, tout ce que Wagner avait dit de beau!...


LVI

Aujourd'hui on me présente Siegfried,—«Fidi», dans l'intimité.—C'est un magnifique bébé, qui pèse lourd au bras de sa nourrice. Il ne parle pas encore, mais il comprend ce qu'on lui dit. On lui demande:

Fidi, wie gross bist du[1]?

Il étend les bras et montre, avec un rire plein de fosettes, qu'il est aussi haut que le plafond.

—Voici, dis-je, un petit être qui a une origine peu banale: descendant de Wagner et de Liszt!... Quels projets d'avenir et de gloire a-t-on déjà formés pour lui?

—C'est encore assez vague, dit le Maître en riant; j'ai pourtant l'ambition de lui assurer un très modeste revenu, pour qu'il soit toujours à l'abri de ces terribles tracas matériels, de ces honteuses misérabilités, dont j'ai si cruellement souffert. Puis je veux qu'il sache un peu de chirurgie, assez pour pouvoir porter secours à un blessé, faire un premier pansement. J'ai été si souvent désolé de mon impuissance, quand un accident se produisait devant moi, que je veux au moins lui épargner cette peine-là. Autrement, je le laisserai tout à fait libre. Je serais heureux, pourtant, s'il avait du goût pour l'architecture.

—En attendant, me dit Cosima, que la vocation du futur architecte se soit déclarée, vous sentez-vous digne, chère amie, de remplir auprès de lui une mission de confiance? La nourrice va aller prendre son repas, qu'on lui sert avant le nôtre; moi j'ai un bain qui tiédit au soleil; l'eau ainsi chauffée est très hygiénique: je veux m'y plonger tout de suite pour ne pas retarder le dîner. Or, c'est l'heure où Fidi a l'habitude de sucer un biscuit trempé dans du madère: il ne reste donc que vous pour le lui faire manger.

Du madère, à cet âge?... Je suis très surprise, mais je n'objecte rien, ayant le sentiment de mon incompétence.

Me voici donc installée au jardin, près d'une petite table en fer, derrière le rideau de buissons qui cache le bain de Cosima, Fidi est sur mes genoux. Pénétrée de l'importance de ma tâche, je trempe le biscuit dans le madère, ni trop, ni trop peu, et je m'efforce de ne pas salir les jolies broderies de la robe. Avec gourmandise le bébé suce le vin doré et avale le biscuit, sans tousser, sans s'étrangler. Je n'en reviens pas.... Derrière les feuilles, j'entends le clapotis de l'eau, et la voix de Cosima qui m'encourage. Tout va bien, tant que durent le madère et le biscuit. Mais, quand il n'y a plus rien, Fidi donne des signes manifestes d'impatience: il se tortille, pour m'échapper et glisser par terre. Cela, jamais! Je ne suis pas autorisée; je ne sais pas si l'enfant marche tout seul. Il est bien décidé à descendre, envoie des coups de pieds et pourtant, me regarde, les sourcils froncés, avec comme un étonnement que je ne le comprenne pas.

—Dépêchez-vous, Cosima: Fidi me déteste et veut s'en aller.

—Mais non! il vous aime beaucoup, crie la baigneuse; tenez-le ferme.

Je le tiens ferme ... mais il a une force incroyable et une volonté persévérante: la lutte est pénible et longue... Enfin, lorsqu'on vient à mon aide, on peut constater, trop tard, que le bébé avait de sérieuses raisons pour s'obstiner à descendre!