[1] «Fidi, comment es-tu grand?»


LVII

Richard Wagner, ce matin, reçoit une lettre de l'illustre Pasdeloup....

On se souvient, peut-être, que Pasdeloup était alors directeur du Théâtre-Lyrique depuis à peu près un an. Il avait, naturellement, fait représenter tout d'abord à son théâtre un des opéras de Wagner, et comme il avait l'intention de les jouer successivement tous, il avait commencé par le premier en date, Rienzi. Brillamment montée, l'œuvre avait été bien accueillie et le ténor Monjauze, très remarquable dans le rôle du tribun, avait eu un très vif succès....

Ce que Pasdeloup écrit aujourd'hui, c'est que Rienzi va être repris, à la rentrée, mais sans Monjauze, qui s'est cassé le bras.

On plaint Monjauze et on regrette beaucoup qu'il faille le remplacer, car lui seul, dans l'œuvre, était à la hauteur de sa tâche. Pasdeloup ne dit pas qui remplira le rôle.

C'est à l'occasion de cette représentation de Rienzi à Paris que, sollicitée par Pasdeloup, j'avais de nouveau écrit à Wagner, après l'envoi des fameux articles qui m'avaient valu la belle réponse du maître où il m'expliquait certaines scènes des Maîtres Chanteurs. J'écrivais cette fois, pour lui demander s'il voudrait venir à Paris, mettre en scène et diriger son œuvre. Il me répondit par une seconde lettre, également belle et très digne, destinée à être publiée et qui parut dans la Liberté.

—Maintenant que je connais votre écriture, dis-je à Cosima, je comprends que cette lettre était de votre main.

—En effet, Wagner l'a d'abord écrite en allemand, je l'ai traduite en français, nous l'avons relue et corrigée ensemble, et finalement je l'ai recopiée.

—Comme c'est mal à nous de vous avoir donné toute cette peine! Pasdeloup ne doute de rien. Si j'avais connu cette retraite de Tribschen comme l'idée m'eût paru encore plus sacrilège de demander au Maître de la quitter pour faire plaisir à un directeur de théâtre!

—Vous avez vu par l'affaire de l'Or du Rhin qu'il vaut mieux pour Wagner ne pas se mêler au monde du théâtre. Son premier devoir est de garder intacte sa faculté de créer, mais c'est un «combatif» et il est toujours tenté de se jeter dans la mêlée.

—Maintenant que j'ai la joie de le connaître, ce n'est plus moi qui l'appellerai au combat!

—Il n'y retournera que trop de lui-même: car le repos n'est pas fait pour lui ajoute Cosima en soupirant.

—Je serais curieuse de relire cette lettre que vous m'avez écrite, à vous deux, quand vous me croyiez une vieille dame très sérieuse.... Vous souvenez-vous de votre surprise, la première fois que vous m'avez vue, de me trouver si différente de ce que vous vous figuriez? Vous ne pourriez plus m'écrire sur le même ton, aujourd'hui.

—Certes, le style de vos articles ne vous ressemble pas du tout, et nous ne prévoyions guère la gamine que vous êtes ... parfois!

—Je ne savais pas non plus que Wagner grimpait aux arbres....

—Mais, en tout cas, la lettre n'avait rien d'intime, elle était faite pour être publiée.

Cosima a gardé un exemplaire du texte, qu'elle retrouve, et nous le relisons ensemble:

Madame,

Vous avez la bonté de me demander quelques détails sur l'époque de mon premier séjour en France, dans l'intention bienveillante de rédiger à leur aide un article dont la publication coïnciderait avec mon arrivée à Paris, que vous croyez prochaine. En vous remerciant de l'intérêt que vous voulez bien me porter, permettez-moi de vous dire, madame, que je n'ai pas l'intention de me rendre à Paris. Je sais que j'y ai d'excellents, voire même de nombreux amis, et j'espère n'avoir pas besoin de vous assurer que je suis capable d'apprécier la valeur et la portée des témoignages de sympathie dont je suis l'objet. Cependant ma présence et ma participation à la représentation qui se prépare devraient donner lieu à un malentendu. J'aurais l'air de me mettre à la tête d'une entreprise théâtrale dans le but de regagner par Rienzi ce que j'ai perdu par Tannhäuser. C'est du moins ainsi, sans nul doute, que la presse interpréterait ma venue. Or, la mise en scène de Rienzi au Théâtre-Lyrique n'a été qu'une question toute personnelle entre M. Pasdeloup et moi.

A la suite de la représentation des Maîtres Chanteurs à Munich et de l'attention dont elle a été l'objet, plusieurs propositions m'ont été faites. On a d'abord parlé d'une troupe allemande devant donner, l'un après l'autre, mes six opéras à Paris; puis on a voulu tenter Lohengrin en italien, puis encore Lohengrin en français, que sais-je? Bref il n'était pas question, cet été, de moins de cinq projets concernant la représentation de mes œuvres à Paris. Cependant je n'en ai point encouragé un seul. Quand M. Pasdeloup est venu me dire qu'il prenait la direction du Théâtre-Lyrique dans l'intention de donner plusieurs de mes ouvrages, je ne crus pas pouvoir refuser à cet ami zélé et capable l'autorisation de les représenter, et, comme il désirait débuter par Rienzi, je lui dis qu'en effet c'était celui de mes opéras qui m'avait toujours paru devoir s'adapter le plus aisément à une scène française. Ecrit, il y a de cela trente ans, en vue du Grand Opéra, Rienzi ne présente aux chanteurs aucune des difficultés et n'offre au public parisien aucune des étrangetés des œuvres qui l'ont suivi. Tant par son sujet que par sa forme musicale, il se rattache aux opéras depuis longtemps populaires à Paris, et je crois encore que, s'il est monté avec éclat et donné avec verve, il a chance de succès. Ce succès, je le lui souhaite, de tout mon cœur, et plus encore à mon ami M. Pasdeloup, qui, de son plein gré, a vaillamment arboré et énergiquement soutenu ma cause depuis une série d'années; mais je serais malavisé de vouloir y contribuer par ma personne: ma nature autant que ma destinée m'ont voué à la concentration et à la solitude du travail et je me sens absolument impropre à toute entreprise extérieure. Ou Rienzi fera son chemin sans moi, ou, s'il n'est pas capable de le faire ainsi, mon assistance ne saurait l'y aider et nous aurions à nous dire que les conditions lui sont défavorables.

Telle est en peu de mots ma façon de voir et la ligne de conduite que je suis décidé, ou, pour mieux dire, appelé à suivre en ce qui concerne la représentation de mes ouvrages à Paris, tous tant qu'ils sont. Et veuillez, madame, ne pas voir dans cette réserve le signe d'un dédain déraisonnable que l'on serait autorisé à prendre pour le masque d'une rancune mal étouffée. Je suis loin de faire fi d'un succès à Paris et je vous avoue même que j'ai toujours considéré comme une des nombreuses ironies de mon sort que Rienzi, fait en vue de Paris, n'y ait point été donné, alors que cette œuvre de jeunesse avait encore pour moi toute sa fraîcheur. Mais, puisque vous me parlez de la renommée que je me suis acquise en Allemagne, permettez-moi de vous dire, madame, que cette renommée s'est faite sans ma participation personnelle, par mes œuvres seules, à l'aide de quelques amis, au milieu des huées de la presse entière du Nord et du Midi et malgré les entraves que ma situation politique opposait à la propagation de mes opéras. C'est ainsi seulement que je désire réussir à Paris, où j'ai trouvé des amis très dévoués et trop intelligents pour ne pas m'en remettre entièrement à eux du sort de mes œuvres. Si vous me disiez, madame, qu'une représentation conforme à mes intentions, et par ainsi ma présence aux répétitions, serait avant tout nécessaire au succès de l'entreprise, je vous répondrais que Tannhäuser et Lohengrin ont été mutilés par la plupart des maîtres de chapelle allemands, comme ils ne sauraient l'être davantage sur la dernière scène française, et que ce n'est que depuis que le roi de Bavière m'a accordé sa protection qu'il m'a été possible de faire connaître mes intentions dramatiques et musicales sur un théâtre important.

Croyez-moi, madame, les choses en étant au point où elles en sont, je ne saurais faire autre besogne qu'écrire mes œuvres, et, pour ce qui est de leur sort, tant dans mon pays qu'à l'étranger, m'en remettre à leur étoile et à mes amis. Je ne suis pas l'homme des accommodements et cependant ces accommodements sont parfois indispensables.

Je me retire donc, afin de ne pas rendre plus âpre encore à mes amis de France la voie si âpre qu'ils ont choisie en essayant de naturaliser en France une individualité essentiellement germanique. Si cette naturalisation est possible, elle se fera par eux et sans moi; si elle n'est pas possible, je déplorerai leurs peines, en me consolant par la pensée qu'eux aussi bien que moi ont puisé leurs forces ailleurs que dans l'idée d'un succès et que leur conviction pareille à la mienne les rend indépendants de la bonne et de la mauvaise fortune.

Veuillez, madame, excuser la longueur de cette explication, et croire à ma reconnaissance et à mon respectueux dévouement.

RICHARD WAGNER.

—Le Maître a été cependant très satisfait du succès de la pièce, dit Cosima,—et surtout des manifestations sympathiques d'amis inconnus, qu'elle lui a values. Aussi, pour fêter le dernier anniversaire de sa naissance, le 22 mai, me suis-je inspirée d'une des scènes les mieux accueillies de l'œuvre: j'ai costumé les enfants en «messagers de la paix», et, tandis qu'un chœur invisible chantait pour elles, les fillettes s'avancèrent, toutes les quatre, dans le salon, d'un pas mesuré, le bâton de voyage à la main. Wagner a trouve l'invention jolie.

—Éva, en messager de la paix, devait être délicieuse....

—J'ai aussi gardé l'article de votre père sur Rienzi, qui était très bien, dit Cosima. Wagner a dû lui écrire pour le remercier[1].

—Si l'on reprend Rienzi dis-je, nous allons aussi reprendre fidèlement notre pèlerinage au théâtre. Pensez que, dix-huit soirs de suite, du fond de Neuilly, par tous les temps nous sommes allés au Théâtre-Lyrique et que jamais nous n'avons manqué d'entendre l'ouverture!...

[1] Voici cet article publié dans le Journal Officiel:

«Rarement la curiosité parisienne avait été plus vivement surexcitée que par ces simples mots inscrits sur l'affiche du Théâtre-Lyrique: «Mardi, première représentation de Rienzi, opéra en cinq actes, de Richard Wagner.» Dans un temps où certes la préoccupation n'est pas aux œuvres d'arts, Wagner a le don de passionner la foule, de provoquer des enthousiasmes frénétiques et des répulsions violentes. Son nom prononcé assemble les nuages dans le ciel le plus serein. L'orage se forme aussitôt; les éclairs se dégagent en lueurs palpitantes, le tonnerre gronde, la foudre éclate à travers la pluie, le vent et la grêle. A ce fracas, personne ne reste paisible, il semble que l'univers va crouler, et chacun court vers l'autel de son dieu menacé. Les chœurs rivaux des admirateurs et des détracteurs s'injurient comme dans la fiancée de Messine et sont prêts à en venir aux mains. C'est une agitation, un tumulte, une furie qui rappellent les grandes luttes romantiques de 1830, où les jeunes bandes d'Hernani se ruaient au théâtre avec leur mot de passe, scalpant les faux toupets classiques et proclamant la liberté et l'autonomie de l'art.

«Nous n'aurions jamais entendu une note de Richard Wagner que nous serions sûrs, à tout ce bruit, de sa supériorité. Il trouble trop profondément tout le monde musical pour n'être pas un génie, un héros, à la manière dont l'entendent Emerson et Carlyle. Sous quelque point de vue qu'on l'envisage, il est celui qui apporte la sensation nouvelle, peut-être un peu trop tôt, mais on voit dès à présent qu'il sera le maître souverain, et que rien ne peut empêcher son avènement. Bientôt sa bannière victorieuse flottera sur le plus haut donjon de la citadelle, dorée par le soleil et caressée par le vent qui jusqu'alors l'avait effrangée et tordue. C'est à Wagner que pensent, comme à un Dieu ou comme à un démon tentateur, les jeunes musiciens cherchant leur voie. C'est de Wagner que se préoccupent les vieux maîtres, sûrs pourtant de leur gloire, et dans chaque œuvre contemporaine, il n'est pas difficile de trouver le reflet ou tout au moins l'étude secrète de cette puissante originalité.

Un hasard de voyage nous fit assister, au théâtre de Wiesbaden, à une représentation du Tannhäuser, dans un temps, déjà lointain où le nom de Richard Wagner était à peine prononcé en France. Cette musique, d'une brusque nouveauté pour nous qui ne connaissions absolument rien de ce maître, nous produisit une impression étrange et délicieuse; nous venions d'entendre, pour la première fois, de la vraie musique romantique, telle que les poètes la conçoivent. Cette musique reproduisait avec la plus naïve fidélité la légende du bon chevalier Tannhäuser et de Mme Vénus vivant maritalement dans la montagne de Vénusberg jusqu'à ce que le soupçon de quelque diablerie vienne à ce brave Allemand, bon catholique au fond et qu'il dise à sa compagne mythologique:

Vénus, ma belle déesse,
Vous êtes une diablesse.>br />

Ce qui nous frappa surtout dans la partition du maître germanique, c'était l'extrême clarté de cette phase musicale traduisant la phrase parlée par une mélodie continue sans fioritures, sans ornements superflus, l'orchestre se chargeant du commentaire et soutenant de ses richesses la simplicité du dessin vocal. Nous envoyâmes de Wiesbaden au Moniteur ou à l'artiste, nous ne savons plus lequel, un article admiratif que nous terminions en nous étonnant qu'un pareil opéra si original et si neuf n'eût pas encore franchi le Rhin.

Aussi notre surprise fut grande lorsque l'Opéra ayant monté, quelques années plus tard, ce même Tannhäuser, exécuté si facilement au Théâtre de Wiesbaden, par des chanteurs et un orchestre qui n'étaient probablement pas les premiers de l'Allemagne, on déclara cette musique impossible, folle, absurde, en dehors de toutes les conditions du théâtre, et Tannhäuser s'abîma sous un ouragan de sifflets; on affubla, comme d'une pourpre dérisoire, la musique de Wagner de cette plaisanterie, «musique de l'avenir». Le loustic qui l'inventa ne croyait pas dire si juste. En effet son temps est arrivé, et la musique de l'avenir est bien près d'être la musique du présent.

La chute du Tannhäuser n'ébranla nullement notre conviction. Les critiques sont entêtés et quand ils sont en outre d'anciens poètes romantiques, ils savent fort bien que les sifflets ne tuent pas une œuvre de génie. On avait dit des vers dramatiques de Victor Hugo exactement ce qu'on disait des phrases musicales de Wagner. On leur reprochait tout simplement de n'être pas des vers et c'est aujourd'hui un lien commun d'avance que l'auteur de Ruy-Blas et de la Légende des Siècles est le plus grand métrique de notre temps.

Mais revenons à Rienzi, qui en venant se faire jouer sur le Théâtre-Lyrique, accomplit un ancien projet du maître. Une lettre de Wagner nous l'apprend; «écrit il y a de cela trente ans, en vue du grand opéra, Rienzi ne présente aux chanteurs aucune difficulté et n'offre au public parisien aucune des étrangetés des œuvres qui l'ont suivi: tant par son sujet que par sa forme musicale, il se rattache aux opéras depuis longtemps populaires à Paris et je crois encore que s'il est monté avec éclat et joué avec verve, il a chance de succès.» Les œuvres sérieuses mettent du temps à faire leur chemin, mais elles le font, et le jugement porté par le maître sur son œuvre, vient d'être confirmé l'autre soir de la façon la plus triomphante. Rienzi n'est pas arrivé précisément au Grand Opéra, mais il a trouvé, au Théâtre-Lyrique, un zèle, une chaleur, une conviction et un dévouement passionnés qui ne doivent lui laisser aucun regret. Pasdeloup a magnifiquement reçu l'hôte de génie qu'il s'efforce d'introduire et de naturaliser en France.

Quelques mots sur le livret traduit sur le poème de Wagner par MM. Nuitter et Guillaume. Il n'y faut pas chercher les complications savantes de nos drames lyriques. C'est tout simplement l'histoire de Rienzi telle qu'elle s'est passée dans la réalité. Cola Gabrino, dit Rienzi ou Rienzo, était le fils d'un cabaretier. Il fit d'excellentes études, se lia d'amitié avec Pétrarque et, en étudiant l'antiquité, il s'éprit des idées de liberté et de république. Le séjour des Papes à Avignon livrait Rome aux plus fâcheux désordres. Rienzi harangua le peuple, se fit nommer tribun, chassa les barons et rétablit l'ancien et bon état. Son gouvernement fut sage d'abord, mais l'enivrement du pouvoir le frappa de vertige, et il devint l'oppresseur de Rome après en avoir été le libérateur; chassé une fois, il revient et fut tué dans une émeute par un serviteur de la famille des Colonna; il commença comme Brutus et finit comme Masaniello ou Jean de Leyde.

Rienzi, premier drame lyrique écrit par Wagner, révèle déjà un immense talent. Ce n'est pas le Wagner qui montre toute son originalité dès le Vaisseau Fantôme, mais c'est déjà un homme tout nouveau. Excepté les cavatines cousues çà et là pour plaire au public qui sont dans le goût italien, l'opéra ne rappelle rien ni personne. L'impression est déjà une. C'est une émeute, un tumulte populaire; il n'y a en somme que deux personnages, Rienzi et la foule. C'est plutôt une magnifique symphonie avec chœurs qu'un opéra comme on l'entend ordinairement. L'orchestre est déjà d'une puissance rare. L'auteur possédait toute sa science.

Au premier acte, l'appel aux armes:

Quand la trompette aura sonné,
Trois fois,

est empreint d'un fier enthousiasme qui se communique au chœur, dont les voix reprennent le thème, le gonflent et l'augmentent dans un crescendo superbe. Le trio qui vient ensuite est souligné par un adorable accompagnement. Au second acte, l'on a longuement et bruyamment applaudi l'air que chante le coryphée des messagers de paix, félicitant Rienzi. Rien de plus suave, de plus tendre et de plus délicat que cette cantilène, admirablement dite par Mlle Priolat, à qui toute la salle l'a redemandée. Le chœur des patriciens qui conspirent est aussi fort beau. On sent à travers les sourds murmures les révoltes de l'orgueil froissé et les grondements de la haine encore impuissante. L'entrée et la douleur d'Adriano, s'expriment dans l'orchestre par deux notes de hautbois qui ressemblent au soupir d'un cœur blessé. Ce pur et charmant détail fait prévoir le Wagner futur dont l'orchestre sait tout dire et tout faire éprouver. Le septuor et le chœur final sont des morceaux d'une puissance et d'une grandeur étonnantes et qui vous soulèvent comme sur des ailes.

Nous avons remarqué au troisième acte la marche militaire d'un rythme si ferme et si guerrier; la prière des femmes pendant le combat, dont le tumulte intermittent augmente la ferveur et l'effroi; au quatrième acte, la marche de la paix et la magnifique situation dramatique de Rienzi, maudit, excommunié, restant seul sur les marches de l'église; au cinquième acte, la prière de Rienzi, admirable de ferveur et de tristesse.

Surgis Soleil, et sur le monde
Fais resplendir la liberté.

Dans ce morceau on entrevoit le puissant Wagner d'aujourd'hui, et l'entrée de la sœur du tribun, qui le console par son amour dévoué, est une éclaircie, par où apparaissent une seconde, les anges aux ailes frémissantes du prélude de Lohengrin.

On ne peut que féliciter M. Pasdeloup, le nouveau directeur du Théâtre-Lyrique, qui a déjà si bien mérité de l'art avec ses concerts populaires, d'avoir monté Rienzi. L'éclatant succès obtenu à la première représentation et qui se continuera, sans nul doute, permet d'espérer que nous verrons bientôt le Vaisseau-Fantôme, Tannhäuser, Lohengrin, Tristan et Yseult, les Maîtres Chanteurs et tout ce répertoire inconnu, riche écrin de beautés nouvelles.

Rienzi est monté avec beaucoup de richesse; les décors et les costumes ont du caractère; les masses chorales manœuvrent bien et le tout forme un spectacle superbe. Le tableau final où Rienzi est tué à son balcon, est mis en scène de la façon la plus dramatique.

Montjauze, dans le personnage de Rienzi, a dépassé tout ce qu'on pouvait attendre de son talent; il s'est transfiguré en chanteur et en acteur de premier ordre. Ce rôle a été pour lui ce que Guillaume Tell a été pour Duprez. Il tient tête avec une aisance admirable à ce perpétuel dialogue avec le chœur. Sa voix domine ces ensembles formidables et d'un geste il retient ce flot de peuple, qui monte toujours vers lui délirant de joie et de fureur; il porte avec une grâce majestueuse et un faste d'artiste les magnifiques draperies blanches, brodées d'or, que revêt le tribun, dans sa vanité de parvenu à qui la tête tourne au sommet de la grandeur. On ne saurait rêver une plus parfaite incarnation du type de Rienzi.

Mme Borghèse chante avec chaleur les airs un peu plaqués d'Adriano, l'amoureux de la sœur du tribun, représenté par Mlle Steinberg avec beaucoup de grâce. Mais ce pauvre petit amour épisodique est ballotté en tous sens comme une fleur noyée par le bouillonnement tumultueux et plein d'écume de ce grand drame sévère, qui commence par un combat et finit par une émeute.

Les chœurs ont été excellents, et l'orchestre a enlevé avec une verve superbe cette ouverture de Rienzi, déjà populaire avant que l'opéra lui-même fût connu.

Théophile GAUTIER.


LVIII

Tandis qu'assise sur un banc du jardin Cosima et moi nous causons tranquillement, Jacob s'approche, apportant une dépêche.

On tremble toujours avant d'avoir décacheté ces sortes de messages.

—Ce n'est rien!... qu'un petit ennui! dit Cosima, après avoir lu. Les vieux Schott, mari et femme, annoncent leur visite pour ce soir, après souper.... Ce sont de très dignes gens, mais lui, jadis, a eu des torts assez graves envers Wagner, qui, sans en garder précisément rancune n'a pas pu les oublier. De plus, ce brave couple est très compassé, peu bavard: nous ne saurons qu'en faire, il pèsera lourdement, et le courant sympathique si bien établi entre nous tous va être rompu.

—Il faudrait peut-être, dis-je, imaginer quelque chose de collectif qui dispenserait un peu de causer pendant cette soirée.

—Justement! Mais quoi?...

—On peut faire de la musique.

—Wagner ne voudra pas. Je le connais; dans des circonstances pareilles, il ne sait pas du tout se dominer; il va s'énerver et perdre sa bonne humeur.

—Non, non, pas cela! m'écriai-je, il faut absolument trouver quelque chose.

—Ah! oui! tirez-nous de peine, si c'est possible, mais ne comptez pas sur moi. Je me sens complètement incapable d'avoir la moindre idée divertissante.

J'apercevais au loin Servais avec Richter, tout près du lac, sous le petit auvent du débarcadère; ils jetaient des morceaux de bois dans l'eau, pour entraîner Russ et Cos à prendre leur bain.

—Je crois qu'une lueur point dans mon cerveau, dis-je à Cosima; attendez-moi là.

Et j'allai rejoindre, en courant, les deux jeunes hommes, au bord du lac.

—Mes amis, leur dis-je, dans une circonstance délicate, vous sentez-vous de force à être extraordinaires, grandioses, héroïques?...

—Pas du tout, pas du tout! répondit Servais,—je ne me sens apte à rien de pareil.

—Pour le service du Maître?

—On peut toujours essayer, dit Richter.

—A la bonne heure!... Voyons, Servais, pas moyen de nous dérober: il faut improviser, ce soir, une charade hors ligne....

—Une charade! devant Wagner!... à nous deux seuls?...

—Avec Richter au piano.

—Mais nous serons grotesques!... nous resterons cois, comme des idiots....

—La présence du Maître nous inspirera, au contraire. D'ailleurs nous avons fait nos preuves, chez vous, à Munich, et il faut bien reconnaître que nous deux seulement, vous surtout, avons montré quelque talent en ce genre.

—C'est fou, impossible, abominable! gémit Servais, au comble de l'épouvante. J'aime mieux me jeter dans le lac.

—Ce n'est pas un drame qu'on nous demande, mais une farce.... Voyons, on sera indulgent, et nous aurons peut-être la gloire d'amuser le Maître.

Brusquement il relève la tête, en rejetant ses mèches d'or pâle derrière ses oreilles.

—Eh bien soit! Jouons une charade!

—Ah! enfin!... Nous devons tout préparer et convenir de tout, avant le souper. Laissez-moi porter la bonne nouvelle à madame Cosima, et, ensuite, bien vite à l'œuvre!...

—Je vois que vous avez trouvé, dit Cosima, quand je reviens auprès d'elle.

—Oui: nous jouerons une charade.

—Une charade? parfaitement!... Je ne sais pas exactement ce que c'est, mais j'ai l'idée que c'est très bien.

—Par exemple, il faut risquer le pillage de votre garde-robe.

—Je le risque: on va vous ouvrir les armoires et les tiroirs. Ne ménagez rien, excepté pourtant mon châle indien, auquel je tiens beaucoup.... Seulement, il faudra m'expliquer exactement ce que vous allez faire, pour que je l'explique à Wagner: sans cela, il se torturerait l'esprit pour comprendre.... Je suis sûre qu'il n'a aucune notion de ce que peut être une charade.

Le salon est désert; il nous fut possible, à Richter, à Servais et à moi, de nous réunir, dans le plus grand mystère, autour du piano pour méditer, combiner et discuter notre folie.

La musique devait nous être d'un grand secours pour figurer des personnages, des foules, des brouhahas, des tumultes. Le rôle de Richter était donc important, et comme, une fois la charade commencée, il serait séparé de nous, il fut convenu de certains signaux pour nous entendre.

La galerie, avec sa large ouverture sur le salon, était tout indiquée pour nous servir de scène; ses lourdes portières, relevées ou retombées, formeraient le rideau. Tout fut disposé, les lampes installées en bonne place, les accessoires rassemblés. Le plus difficile fut d'obtenir, à la cuisine, qu'on nous laissât emporter un chaudron et un balai, objets indispensables à notre mise en scène: la cuisinière, les bras au plafond, criait qu'il n'était pas du tout convenable de porter ces choses au salon et il fallut les enlever de vive force.


LIX

Nous étions encore à table, le souper à peine terminé, lorsqu'on annonça monsieur et madame Schott.

Wagner fit une grimace drôle, se leva, m'offrir le bras pour passer au salon.

Mais, dès la porte, je m'esquivai, et, avec Servais, je grimpai au premier étage, où la femme de chambre de Cosima nous attendait, pour nous aider à improviser au mieux nos costumes.

Quand nous redescendons, Jacob allume les lumières sur la scène; écartant un peu les portières, nous jetons un coup d'œil dans le salon.

On est assis, en rangs, les deux nouveaux hôtes en première ligne. Ils nous apparaissent assez solennels et intimidants: deux portraits de Franz Hals,—d'un Franz Hals qui aurait vécu sous Louis-Philippe.—Grands, droits, tout vêtus de noir; lui, en redingote, haut cravaté de satin; elle, en robe plate et mate, avec à peine au col un liséré de linge; des ligures maigres, des teints bilieux; rien de folâtre.... Nous sommes un peu déconcertés.... Bah! la voix du Maître sonne, rieuse: il est de bonne humeur, tout ira bien. Courage!

Pan!... pan!... pan!

Richter attaque au piano une ouverture fantaisiste où des motifs de Tristan et Iseult se mêlent à des airs exotiques. On écarte les draperies.

Une jeune Chinoise brode sous la lampe; mais cette vertueuse occupation et cet aspect tranquille sont trompeurs: des passions véhémentes agitent son âme. Elle est mariée à un homme qu'elle déteste, d'abord parce qu'elle le déteste, et aussi parce qu'il appartient à la race conquérante: c'est un Tartare. Elle attend son amant, qu'elle adore, et qui est un vrai Chinois, celui-là.

L'époux est endormi, la nuit profonde; l'amant guette, dans l'ombre. C'est l'heure de donner le signal: elle ouvre la fenêtre et agite son écharpe. Au piano, le deuxième acte de Tristan.

L'amoureux entre impétueusement.

—Mon bien-aimé!

—Ma bien-aimée!... tu es donc à moi!

—Est-ce que tu m'appartiens encore?

—Est-ce là tes yeux?

—Est-ce là ta bouche?

—Là ton cœur?

—Cœur de chou!

—Tige de lotus!

—Canard mandarin!

La musique change: c'est la cinquième scène de la Walkyrie, entre Sieglinde et Siegmund.

—Il dort?

—D'un sommeil profond dort l'époux: je lui ai préparé une boisson enivrante.

—Pas assez profond encore, ce sommeil! Achevons ce que tu as commencé: qu'il ne se réveille jamais.

Ils se décident donc à assassiner le Tartare, et à faire disparaître son corps.

L'amant se glisse dans la pièce voisine, où l'on entend bientôt des cris, et le bruit d'une lutte, puis le meurtrier revient, traînant après lui un corps inanimé.

Il faut le faire disparaître, l'aller jeter dans le fleuve, et l'amant essaye de charger sur son dos le mari mort. Mais ce Tartare, qui était dans une belle situation, avec le grade de mandarin, jouissait déjà d'un très gros ventre, et il pèse horriblement, à tel point que le Chinois s'aplatit sous sa masse, et, il a beau s'efforcer, il ne peut emporter ce mort trop lourd.

—Eh bien, coupons-le en deux!

Alors, à l'aide d'un grand sabre, ils s'efforcent de faire deux tronçons du Tartare, ce qui n'est pas trop difficile, étant donnés les coussins dont il est formé; quand ils y sont parvenus, l'amant enveloppe une des moitiés dans un tapis et l'emporte; il viendra chercher le reste la nuit suivante....

Villiers, dans la salle, a déjà deviné que cette première syllabe, mise en action, doit être: «Tar»,—la moitié d'un Tartare!

Il s'agit maintenant de faire reconnaître l'illustre Pasdeloup dirigeant un «concert populaire», et c'est à moi qu'est échu cet avatar peu aisé. Je me suis fait une barbe avec des écheveaux de soie jaune et j'ai endossé un habit noir à Wagner. Servais doit se multiplier pour figurer le public, le municipal, etc.,—tandis qu'au loin Richter est l'orchestre.

On s'accorde en donnant le la avec une insistance toute particulière; puis on attaque le prélude de Lohengrin. Pasdeloup, selon sa coutume, fait le dos rond, plisse sa bonne figure, dans la rouille pâle de la barbe, étend les bras, dans un geste de supplication et d'apaisement, pour obtenir des pianissimi remplis de mystère, et l'orchestre obéit de son mieux. Mais l'accord ne règne pas dans la salle: des murmures, des chuts, et bientôt une altercation, des gifles, un tumulte,—comme il arrivait si souvent, en ces temps-là, au Cirque d'Hiver.—L'orchestre s'interrompt, le municipal traîne dehors le tapageur et Pasdeloup fait un discours au public.

Tant bien que mal, cela figurait la syllabe la.

Tout le personnel de Tribschen est massé aux portes et contemple, avec une stupéfaction béate, ce spectacle sans précédents. A ce troisième tableau, l'attention redouble, car le chaudron et le balai vont jouer leur rôle, au grand scandale de la cuisinière.

—Encore, si c'était un joli balai de crin!... mais le plus vilain, celui qui sert pour nettoyer la cour!

En réalité, le balai n'était pas de rigueur; mais, comme je suis seule pour représenter les trois sorcières de Macbeth, il me semble que cette monture classique aidera à l'illusion. La tête cachée sous un voile gris, je l'enfourche, la cavale diabolique, et elle piaffe.

—Tournons en rond autour du chaudron. Jetons-y un œil de salamandre, un orteil de grenouille, le fiel d'un bouc, le nez d'un Turc, les boyaux d'un tigre!... Brûle, feu, frissonne, chaudron, pour faire un charme puissant et trouble. Qu'il bouille et écume comme une soupe d'enfer....

Alors Macbeth s'avance; il est accueilli par les fatidiques paroles:

—Salut, Macbeth, salut à toi, thane de Glamis!

—Salut à toi thane de Cawdor!

—Salut, Macbeth, tu seras roi!

Cela donnait à entendre que la troisième syllabe était: tane.

Notre succès, jusqu'à présent, est considérable. Wagner, debout derrière un fauteuil capitonné, s'accoudant au dossier, regarde et écoute avec une attention extrême; il est vivement intéressé et rit de tout son cœur.

Reste à signifier le tout, le mot complet: Tarlatane. Mais nous sommes soutenus par l'approbation du public, nous ne craignons plus rien.

Richter joue une valse.

Une dame, rentre du bal, à minuit, en robe de tarlatane. Devant son miroir, elle commence à ôter ses bijoux, à enlever les fleurs de sa coiffure, en se remémorant les incidents de la soirée, les madrigaux, les médisances, les toilettes plus ou moins réussies, les petits ridicules de ses bonnes amies, dont elle rit encore.

Comme elle a beaucoup dansé, elle est très lasse et se réjouit à l'idée du repos.

Mais soudain un coup de sonnette retentit. La dame s'effraie:

Qui peut sonner chez moi à une pareille heure?

Les domestiques sont couchés. Elle n'ose pas ouvrir d'abord; cependant elle se décide: quelqu'un de ses proches, peut-être, est malade et la fait demander.

Paraît un étrange jeune homme, long, mince, les mèches en saule pleureur, l'air gauche et suffisant.

—Vous vous trompez, sans doute, d'étage, monsieur, car je n'ai pas l'honneur de vous connaître.

—Comment, madame, vous ne me remettez pas? Vous me connaissez pourtant très bien: nous nous sommes rencontrés dans le monde et je suis venu une fois chez vous à une soirée. D'ailleurs, voici ma carte.

—En effet ... oui, je crois me souvenir; vous ne m'êtes pas tout à fait inconnu.... Mais quel grave événement peut vous amener chez moi aussi tard?

—Oh! rassurez-vous il n'y a rien de grave, rien du tout. Je passais, par hasard, devant votre maison, j'ai levé le nez, j'ai vu de la lumière à votre fenêtre. Je me suis dit: «Tiens, je dois une visite à cette dame, une visite très en retard même, et qui ne peut plus être remise.... Comme ça se trouve! Justement, je n'ai pas sommeil, et, puisqu'elle veille, elle aussi, c'est qu'elle n'a pas sommeil non plus. Ça va lui faire plaisir de me voir et de passer quelques heures à bavarder spirituellement avec moi.

—Quelques heures!...

—Mais je vous en prie, ne vous gênez pas pour moi! Ne restez pas debout; asseyons-nous: on est mieux pour causer.

—Mais enfin, monsieur, il est fort tard!

—Oh ne vous inquiétez pas de cela, je ne suis pas pressé le moins du monde.

Et l'intrus entame un interminable et oiseux bavardage, malgré l'impatience de la dame, qui ne cache pas sa mauvaise humeur et ne répond qu'ironiquement, du bout des lèvres. Enfin elle déclare:

—Je crois vraiment, que vous n'êtes pas dans votre bon sens.

—Comment! vous vous imaginez que je suis gris? Ah bien! voilà une chose impossible. Figurez-vous que j'ai dîné en famille: un dîner frugal, sévère, dont je garde un très mauvais souvenir, je vous prierai même, à ce propos, d'être assez bonne pour me donner un cure-dent!

—Un cure-dent!

—Oui, parfaitement: cela me rendrait service, parce que, à ce dîner, j'ai mangé du veau et il m'en est resté dans les dents: c'est extrêmement désagréable, surtout quand on n'a pas de cure-dent.... Voyez-vous, c'était un veau de famille, filandreux, coriace et salé.... Ah! tellement salé que je meurs de soif, et vous seriez tout à fait aimable en me faisant servir quelques boissons.

Pendant le dernier entr'acte, on avait débouché du champagne;. Wagner, qui s'amusait comme un enfant, fit tout à coup irruption sur la scène en criant:

—Voilà! voilà!...

Et c'est lui-même qui nous versa le vin mousseux!

Alors Servais devint épique:

—C'est très curieux, madame: vous avez un maître d'hôtel qui ressemble, d'une façon singulière, à un compositeur dont on parle beaucoup depuis quelque temps un certain Richard Wagner. C'est un extravagant, un enragé, qui fait de la musique épouvantable, des charivaris dignes des cannibales, et qui appelle cela «la musique de l'avenir....»

Et il débitait, sans trembler, toutes les venimeuses âneries qui avaient cours alors. Et finalement:

—A ce qu'il paraît, c'est une musique où il n'y a pas d'airs. Cependant, à ce propos, quelque chose m'étonne; ce compositeur a fait représenter, à Paris, un prétendu opéra, qui, naturellement, a été sifflé de la belle manière et les plaisanteries les plus spirituelles ne tarissent pas sur ce sujet; une, entre autres, que vous pourrez peut-être m'expliquer. On dit: «Il m'ennuie aux récitatifs et il me tanne aux airs[1]....» Mais puisqu'il n'y a pas d'airs?... Et puis «tanne» qu'est-ce que cela peut bien signifier?...

Alors la dame exaspérée:

—Monsieur!... «tanner» est un mot d'argot, qui veut dire: «importuner», «impatienter», «ennuyer», pour parler poliment.... C'est, par exemple, ce que vous faites ici, en ce moment. J'ai donné la preuve, moi, d'une patience extraordinaire, parce que je suis très bien élevée; mais vous venez de mal parler d'un homme que je tiens pour le plus grand génie qui ait jamais existé: cela, je ne le supporterai pas. Vous avez blessé mes plus chères convictions. Vous êtes un idiot et un goujat, et j'ai enfin le plaisir de vous mettre à la porte, en vous enjoignant de ne jamais revenir chez moi.

Wagner riait aux larmes.

Il fallut expliquer, au milieu des bravos et des rappels, que le mot de la charade était tarlatane:—une dame en robe de tarlatane ... un monsieur qui «tard la tanne....»

Quand, après avoir repris une tenue correcte, nous redescendîmes l'escalier, pour rentrer au salon, le Maître vint à notre rencontre, et, feignant de ne pas nous avoir reconnus sous nos déguisements:

—Mon Dieu! s'écria-t-il, où donc étiez-vous? Pourquoi arrivez-vous si tard? Il est venu ici une troupe de comédiens prodigieux, qui nous ont joué une pièce incroyablement drôle.... Quel malheur que vous les ayez manques! Jamais on ne reverra une chose pareille!...

Quant aux dignes visiteurs, cause première de cette unique représentation, graves, impertubables, droits sur leur siège, dans leurs sévères costumes, ils n'avaient pas bronché, écoutant attentivement, regardant de tous leurs yeux, mais comprenant, sans doute, fort peu.

Ils sont, je crois, restés persuadés que c'était là une œuvre nouvelle du Maître, quelque fragment inédit, peut-être, de l'Anneau du Nibelung!

[1] Allusion, du temps, au Tannhäuser.


LX

Encore une fois, la soirée des adieux!

Pour en adoucir l'amertume, Wagner prend une partition et va vers le piano.

—Aujourd'hui, dit-il, nous allons absoudre les Maîtres Chanteurs!

Le Maître a l'idée, malgré mes efforts pour le convaincre du contraire, que je n'aime pas les Maîtres Chanteurs: la vérité est que je les connais fort mal, par quelques fragments exécutés aux Concerts populaires ou joués au piano. Ce que j'en connais m'enchante, mais Wagner ne le croit pas.

—Je ne veux pas que vous méconnaissiez cette œuvre, dit-il, en ouvrant le volume.

Et, pendant plusieurs heures, il parcourt la partition, jouant, expliquant, commentant avec une merveilleuse complaisance.

La musique des Maîtres Chanteurs est particulièrement difficile à jouer au piano et Wagner n'est pas très habile pianiste. Richter le sait: aussi est-il extrêmement agité et suit-il le jeu du Maître avec anxiété. Il connaît, lui, les passages les plus arides, il pressent l'accord que la main trop petite du Maître ne va pas pouvoir embrasser. De temps à autre, il ne peut s'en empêcher: il se précipite au clavier, sauve un effet qui allait manquer, complète une harmonie, frappe un accord, par-dessus les doigts qui hésitent.

Je ne suis pas sûre que cette intervention de terre-neuve n'agace pas un peu Wagner.... Elle est bien inutile, d'ailleurs, car aucun virtuose n'aurait pu rendre, comme le fait l'auteur, le sens profond et l'intime délicatesse de son œuvre. Oh! quelle joie! quelle reconnaissance! Les Maîtres Chanteurs sont absous, Wagner n'a plus de doutes.

Maintenant on ébauche des projets. Servais est en relations d'amitié avec le directeur du Théâtre de la Monnaie à Bruxelles, et aussi avec Brassin, directeur du Conservatoire, qui est un wagnérien fanatique: on pourrait, si le Maître le permet, essayer d'organiser des représentations de Lohengrin à Bruxelles, avec Richter comme chef d'orchestre.

—Si Richter peut gagner quelque argent en cette affaire, et se dédommager de ce qu'il a perdu à cause de moi, je veux bien, dit Wagner, mais seulement à cette condition.

On nous donne aussi quelques commissions pour Paris: Cosima voudrait des confitures, «comme on n'en trouve, dit-elle, que chez les épiciers de Paris»; elle désire encore que je prenne un abonnement au journal la Poupée Modèle, pour Senta.

Wagner cherche depuis longtemps un certain tabac à priser, particulièrement exquis, que l'on trouvera, sans doute, à «la Civette»?...

—Car, dit-il, il est vrai que je fume, mais je prise aussi, quelquefois, dans une belle tabatière d'or, comme les anciens marquis.... Vous le voyez, j'ai tous les vices, mais avec modération.

Nous ne voulons pas être tristes. Nous avons fait une trop belle moisson de souvenirs et le juste orgueil d'une amitié si haute nous console.

On nous promet, d'ailleurs, des nouvelles fréquentes: Cosima, qui écrit les lettres comme madame de Sévigné sera ponctuelle et fidèle, pourvu, toutefois, qu'on lui réponde aussi fidèlement.

Nous continuerons donc à tenir haut et ferme le drapeau de l'art, à combattre le bon combat jusqu'au triomphe final de notre cause....

Et, après le baiser d'adieu, nous nous en allons stoïques, emportant du bonheur....

Aux pèlerins d'amour
La vision du dieu parfume le retour!

FIN