WeRead Powered by ReaderPub
Le gorille: roman parisien cover

Le gorille: roman parisien

Chapter 13: XIII
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

Three childhood friends reunite when one returns from African expeditions and recounts a brutal episode: a gorilla abducted and severely injured a young woman named Esther, prompting a small party to track the animal and kill it in a bloody confrontation. The narrative then moves to Paris, following the anxious, convalescent Paul de Breuilly as his memories and obsessions surface during urban promenades. By alternating colonial adventure with metropolitan scenes, the story probes masculine friendship, drives of vengeance, and the uneasy boundary drawn between perceived civilization and violence.

XI

Dès que Laure eut pu se recueillir, elle s'inquiéta sérieusement de revoir M. de Breuilly, et, dans ce but, elle fut assidue à croiser en voiture devant la place du bois de Boulogne où il lui était arrivé de le rencontrer. Tout fut inutile. Elle ne pouvait pas aller rue de Verneuil. Elle se décida à écrire, bien que, par expérience, le sort des lettres lui semblât fort problématique; mais la délicatesse la plus élémentaire ne lui permettait pas de rester muette en face d'un pareil bienfait.

A vrai dire, la fille de Charlotte ne s'était jamais préoccupée de savoir si Paul était plus ou moins riche.

Elle l'avait cru dans une aisance conforme à sa naissance et aux habitudes qu'elle lui voyait; puis, le service immense et inespéré qu'elle avait reçu de lui trahissait des ressources financières considérables. Ce qu'elle ne pouvait imaginer (car le gentilhomme s'était abstenu de toute réflexion à cet égard), c'est qu'il eût éventré, pour sauver la jeune femme, le seul baril d'or dont se composait sa fortune personnelle.

En aucun cas, Mme Berwick ne pouvait demeurer inactive, ni ignorante de ce que le comte était devenu. Son coeur aimant et reconnaissant lui avait fait d'ailleurs une telle nécessité de voir celui qu'elle appelait son père, que peut-être elle eût choisi sans hésiter la misère si on lui eût donné le choix d'être pauvre et de garder son ami, ou de lui dire un éternel adieu pour conserver l'opulence.

Si la société de M. de Breuilly eût été celle des Berwick, peu de jours auraient suffi pour permettre à Laure de se renseigner; mais les couches sociales sont si distinctes à Paris, qu'une étrangère surtout comme Mme Berwick, ne savait comment s'y prendre.

D'ailleurs les questions irréfléchies sont toujours dangereuses dans un monde nouveau que l'on connaît mal, et le premier mot qu'elle aurait prononcé devant un tiers indifférent aurait pu provoquer, notamment au moins, cette réflexion:

«En quoi M. de Breuilly peut-il intéresser madame Berwick?»

Ce qui l'affligeait le plus, c'était la crainte que Paul ne fût malade, ou qu'il eût clos ses relations avec elle par un bienfait, avec l'arrière-pensée de ne pas les prolonger.

Elle lui écrivit donc:

«L'enfant que vous avez sauvée d'un si grand péril ne peut s'habituer à ne plus vous voir. J'ai le besoin absolu de vous dire que votre bienfait n'a pas été stérile, et que vos instructions ont été suivies de point en point. Je ne voudrais pas que la situation compromise, puis par vous rétablie, fût la seule preuve que vous eussiez de ma reconnaissance.

«D'ailleurs, en recevant, vous savez que j'ai résolu de rendre!
Ne me laissez pas languir sans nouvelles de vous».

Cette lettre demeura sans réponse. Les jours, les semaines se passèrent ainsi.

Mme Berwick avait beau se dire: «S'il s'abstient, c'est par nécessité.» Cette nécessité l'épouvantait. L'infernal banquier y était-il pour quelque chose? Il se doutait que M. de Breuilly avait joué un rôle dans cette aventure; mais son intérêt même lui commandait de ménager un ennemi en qui il avait trouvé un pareil allié. Dans quel but alors se serait-il arrêté à un autre parti?

Après tant de petites infamies, le Juif s'avisait-il d'un tardif scrupule d'honneur? Voulait-il ignorer officiellement qu'il avait été sauvé par l'amant de sa femme?

Laure creusa la question et ne trouva rien.

En attendant, Berwick vivait en côtoyant sa femme, sans la froisser. Il ne lui marquait qu'une courtoise indifférence. S'il continuait à l'espionner et à la faire espionner, comme cela était plus que probable, qu'aurait-il découvert, puisqu'il n'y avait rien?

Le gros de l'hiver se passa. Le banquier paraissait content de ses affaires. Il menait sa femme au spectacle, et Paul était aussi invisible dans les théâtres que dans la rue.

L'hôtel de la rue de Verneuil avait été vendu à huis clos; sans quoi, la publicité de cette vente serait apparue à la quatrième page de quelque journal, et Laure en aurait été avertie.

La seule explication plausible pour elle était la maladie ou l'absence; mais elle ne se serait jamais avisée de la ruine.

Cependant il est bien rare que la volonté d'une femme qui aime n'arrive pas à ses fins. Quand les jours plus longs et meilleurs permirent à Mme Berwick de sortir à pied, elle commença par habituer ses argus, maître et valets, à des sorties très apparentes, avec un but très avéré pour objet. Tantôt elle se faisait conduire en voiture à quelque point des promenades les plus rapprochées, les Champs-Elysées, le parc Monceau, et, descendue-là, elle renvoyait ses chevaux, pour rentrer à pied. Tantôt elle portait ostensiblement des secours à quelque famille pauvre, dont elle donnait l'adresse. Ceci expliquait ses sorties matinales. Elle ne s'en fit pas faute, et, pour le bel air comme pour son propre crédit, Berwick fut flatté, en apparence, d'avoir pour femme une dame de charité.

Mais la charité sert trop souvent de prétexte à des fugues féminines qui n'ont rien de trop catholique; Berwick le savait, et il est probable que Laure était fréquemment suivie.

Toutefois, elle ne se démentit point; elle cherchait M. de Breuilly sans le dire, et ce fut d'une fruitière de la rue de Verneuil qu'elle apprit enfin que le comte avait déménagé. Toutefois, il fut impossible à cette femme de dire où il était allé. Il restait à savoir quel chemin son mobilier avait pu prendre, et il fallait, pour cela, s'adresser aux entreprises de déménagements; mais cette recherche, faite un peu au hasard, n'aboutit point, et elle pouvait d'autant moins aboutir, que les meubles avaient été, non déménagés, mais vendus.

Quelque soin que Paul eût pris de laisser ignorer sa retraite, Mme
Berwick, rencontrant un jour le double poney noir sur lequel elle
Avait vu jadis le comte au Bois, eut la hardiesse de faire signe au
Palefrenier qui le montait et de lui dire, avec un sans-gêne dont elle
ne se serait pas crue capable:

—Cette jolie bête appartient à l'écurie du comte de Breuilly, n'est-ce pas?

—Pardon, madame, elle est à présent à M. de Charaintru.

—Ah! depuis quand le comte l'a-t-il vendue?

—Oh! dit le palefrenier, cela remonte à plusieurs mois.

—Et sait-on où le comte demeure à présent?

—Monsieur le comte, répondit le domestique, demeure rue de la Condamine, aux Batignolles.

Mme Berwick était enfin en possession du renseignement qui lui avait coûté tant de soins, de recherches et de peines. Elle pouvait sauter dans une voiture de place et courir sur-le-champ à l'adresse indiquée, savoir enfin, par suite de quelles étranges circonstances un habitant du faubourg Saint-Germain avait émigré au fond d'un quartier où les hommes portent des abat-jour verts.

Mais un scrupule l'arrêtait. Elle qui avait toujours respecté, et pour cause, les pénates de la comtesse Blanche, ne pouvait encourir l'étonnement douloureux qu'elle lui causerait rue de la Condamine comme ailleurs. Malgré son impatience, elle voulut prendre le temps de la réflexion jusqu'au lendemain, et dès le matin, elle partait décidément pour les Batignolles.

On sait ce qui s'y passa. On sait qu'alors Paul de Breuilly, malade, confinait dans une obscurité calculée ses malaises et sa tristesse et que Blanche en était parfois réduite à ouvrir elle-même sa porte.

La fatalité, qui avait déjà livré une lettre de Paul à Berwick, fit tomber entre les mains du banquier la réponse écrite de Paul à la démarche de Laure, Cette réponse adressée à Mme Laure Widmer intrigua plus Berwick que si elle eût été adressée à Mme Berwick; donc il l'ouvrit, et, comme le comte y parlait de présenter Mme de Breuilly à Mme Berwick, il jugea qu'il était habile de donner cette lettre à sa femme et d'attribuer la rupture du cachet à une inadvertance.

Du tout il résulta pour Laure que Paul était malade et ruiné; que sa ruine avait été la cause de son silence et qu'il avait poussé la générosité jusqu'à dérober à sa fille la cause réelle de son malheur.

La nécessité d'une restitution se dressa devant elle. Si le banquier prospérait, il fallait que le remboursement commençât; mais, si M. et Mme de Breuilly se présentaient chez elle, Laure pourrait-elle, sans indiscrétion, faire une allusion quelconque aux faits accomplis? Pourrait-elle dire à Paul, devant Blanche, qu'elle était débitrice et qu'elle songeait à s'acquitter? Et, avant tout, Paul avait-il eu seulement connaissance de la dernière lettre adressée par elle rue de Verneuil? La réponse du comte faisait allusion à la visite, mais point à la lettre.

Elle se fia au hasard du soin de faciliter une tâche aussi difficile. Seulement la visite annoncée se fit inutilement attendre. La convalescence de Paul n'était donc pas encore déclarée?

Laure se dit bien qu'elle devait questionner son mari sur l'état actuel de ses finances et insinuer de quelque manière qu'elle avait besoin d'argent; mais, dès que cette allusion à l'existence du reçu en eut ravivé le souvenir dans l'esprit du banquier, celui-ci recommença à demander ce que cette pièce compromettante était devenue. Il en parla un peu tous les jours, puis il manifesta de l'impatience de ce que Laure ne lui répondait point; puis il menaça Laure d'indiscrétions qui, pourtant, ne pouvaient émaner que de lui et dont il aurait été la première victime.

Il voulait que Laure lui montrât au moins le reçu, pour l'aider à s'en rappeler les termes et pour voir de quelle manière il était forcé de tenir son engagement. Laure continua à dire qu'il n'était plus en sa possession. Le banquier eut beau prétendre que sa caisse devait être le dépôt des affaires et des secrets de famille, et que rien n'était en sûreté que là, Mme Berwick fut inexorable. Elle allégua que, pour payer ses dettes personnelles, elle se contenterait de cinquante mille francs par an, mais qu'elle tenait à honneur de les solder.

—Eh bien! dit Berwick, je ne veux rien rendre, jusqu'à ce qu'il m'ait été prouvé que ces malheureux trois cent mille francs ne sont pas le prix de notre déshonneur. Vous voyez le comte presque tous les jours, et ce n'est apparemment point pour parler politique ensemble. L'existence de ce reçu dans des mains tierces me tient sous le couteau. Le reçu doit être modifié, en tout cas. Si vous étiez bien inspirée, vous feriez ce que je vous demande, ne fût-ce que pour prévenir le scandale d'un procès entre nous.

Laure, alarmée, vit bien que son mari allait en revenir aux emportements et aux violences, tandis qu'à elle-même sa conscience lui faisait un devoir de secourir son père, comme lui-même l'avait secourue.

On était alors à la fin de mars.

Un beau jour, Berwick, se disant épuisé par le travail et dominé par un ardent besoin de respirer un meilleur air que l'air de Paris, annonça qu'il avait loué une propriété d'agrément et qu'il allait s'y rendre. Sans autre forme de procès, il pria sa femme de se préparer à le suivre, et comme elle lui demandait en quel pays se trouvait cette propriété, il lui répondit qu'il tenait à lui ménager une surprise.

—Mais, du moins, lui dit-elle, emporterai-je ce qu'il faut pour une absence de huit jours ou de trois mois, et pour habiter les Ardennes ou la Provence.

—Peu importe, lui dit-il, emportez ce qu'il faut pour demeurer n'importe où et partout. Quant à la durée, elle dépendra du bien que cette absence pourra me faire. Il est temps que je songe à sauver la barque en sauvant le pilote. Vous êtes la dernière à vous apercevoir que ma santé s'altère profondément et de plus en plus.

Puis, dès le lendemain de ce jour-là, il annonça son départ pour le soir même.

Mme Berwick, prêtant à son mari quelque dessein sinistre, n'avait plus ni le temps, ni aucun moyen de communiquer avec M. de Breuilly.

Les malles furent improvisées; l'appartement de la rue d'Anjou fut fermé et, à la nuit close, après un dîner silencieux auquel Laure ne toucha point, un omnibus de famille conduisit les deux époux à la gare Montparnasse.

Laure espéra du moins connaître la destination lorsque Berwick prendrait les billets; mais il la fit entrer dans la salle d'attente des premières, pendant qu'un domestique allait au guichet et faisait enregistrer les bagages. Elle monta donc en voiture, littéralement sans savoir où elle allait.

Pour comble, elle se trouva seule dans le compartiment avec Berwick.

XII

A la stupéfaction du concierge de la rue d'Anjou, n° 19, M. Berwick était, dès le surlendemain, de retour dans son appartement, après avoir annoncé une absence lointaine et prolongée. Le trousseau de ses clefs à la main, il s'enferma chez lui tout seul, car il avait congédié les domestiques qu'il n'avait pas emmenés. Il pratiqua une minutieuse perquisition; tous les meubles à l'usage personnel de Laure y passèrent. Ce fut en vain; le reçu n'était réellement pas rue d'Anjou.

Il était impossible, d'après les relations au moins amicales entre M. de Breuilly et Laure, que celle-ci n'eût pas donné au comte, en garantie d'un versement qui ne pouvait être venu que de lui, le papier qui représentait les 300,000 francs. Ainsi, le créancier réel n'était plus Mme Berwick: c'était l'ami imprudent et généreux qui avait fourni cette somme, et c'était lui qu'il importait de sonder, de provoquer à un aveu, de désarmer, s'il rêvait une campagne contre le débiteur. Berwick prit donc une résolution hardie. Peu soucieux du mépris non dissimulé du gentilhomme pour un Gobseck de son caractère, il affronta une entrevue nouvelle avec lui. Paul l'avait, par écrit, traité de drôle, mais le banquier se souciait peu des injures qui rentraient, selon lui, dans la catégorie des frottements inutiles, nuisibles au bon fonctionnement des affaires.

Le banquier apprit aisément, par Charaintru, l'adresse actuelle de Paul et, comprenant qu'il ne pouvait faire venir à son cabinet de la rue Le Peletier un personnage qui ne lui devait rien, il résolut d'aller aux Batignolles. Il avait une entrée toute naturelle; s'il rencontrait la comtesse chez elle, il pouvait se plaindre aimablement d'avoir été frustré d'une visite annoncée par M. le comte lui-même.

Quel que fût l'empire de Paul sur lui-même, son visage marqua un vif Dégoût quand Annette annonça à son maître le nom du visiteur qui le demandait. Mais la défense des portes est plus difficile dans les petites maisons que dans les grandes. Il n'y avait pas là de portières épaisses et de pièces en enfilades pour amortir les voix.

A quelques mètres, Berwick entendit Annette prononcer son nom; il avait
Même entrevu déjà la figure austère du comte par une porte entrebâillée.

—Faites entrer! fut la seule réplique de Paul à l'annonce de cette visite inattendue; et quand le banquier parut devant le gentilhomme, celui-ci était debout derrière sa table à écrire, s'inclinait sans ouvrir la bouche et de la main lui désignait un fauteuil.

À voir entrer Berwick souriant, pétillant, mis à la dernière mode, ganté de frais et exhalant un vétiver intense, on aurait dit que ces messieurs n'avaient pas cessé de se voir et que le banquier continuait simplement avec M. de Breuilly d'anciennes relations de haute courtoisie.

—Monsieur le comte, dit le Juif, après les compliments d'usage, je veux vous prendre pour confident. A une époque encore peu éloignée, j'ai passé par de mauvais jours. Une confiance excessive peut-être dans des opérations qui ne la méritaient pas me firent craindre un moment de succomber dans la lutte. Ah! le terrain de la banque est bien glissant, même pour un vieux patineur comme moi! Un banquier est difficile à tromper; mais il se trompe quelquefois!… Il est homme!

À l'ouïe de cette tirade, le visage de Paul s'allongeait, de plus en plus ennuyé; Berwick s'en aperçut.

—Toujours est-il, poursuivit-il, qu'un secours providentiel, offert par une main inconnue, me tira d'embarras d'une façon singulière, au moment où je m'y attendais le moins. Quelqu'un, qui poussa la délicatesse jusqu'à garder l'anonyme, me procura sans garantie aucune, le moyen de faire face à mes échéances. Cet inconnu pensa-t-il que le masque épais dont il avait si généreusement couvert son visage ne serait jamais percé par mes regards? Ou bien fit-il à ma loyauté l'honneur de croire qu'elle serait d'autant plus scrupuleuse, qu'il m'était plus facile, si je n'étais pas ce que je suis, d'oublier le bienfait? A la seconde question, ma présence chez vous répond suffisamment. Elle est en même temps une dénégation opposée à la première.

—Pardon, monsieur, répondit le comte, toujours glacé, je ne vois décidément pas où vous voulez en venir. Il est invraisemblable de m'attribuer un service aussi extraordinaire, rendu à quelqu'un qui n'est ni mon parent, ni mon ami.

—Je regrette amèrement, monsieur le comte, que vous ne soyez plus le mien, mais je suis demeuré le vôtre, et, quand même je ne le serais plus, ma venue ici est l'accomplissement d'un devoir. Si vous n'êtes pas l'auteur de cette belle action, le connaissez-vous? Je pense qu'alors vous m'aideriez à le découvrir. Quant à moi, les relations anciennes que vous avez soutenues avec ma famille vous désignaient comme seul capable d'une pareille abnégation, dictée sans doute par des souvenirs qui vous sont toujours chers; et dans cette hypothèse, ce que vous m'avez prêté, je me suis mis en mesure de vous le rendre,

—Ainsi, dit Paul, je ne vous ai pas réclamé d'argent, et vous m'en apportez? Mais pour l'accepter il faudrait que j'eusse reconnu la dette.

—Et c'est ce que vous allez faire, mon cher comte; car il m'est impossible de rester dans la situation où je suis. Vous n'êtes plus mon ami, dites-vous? A plus forte raison n'avez-vous pas de cadeaux à me faire, et il ne me convient pas, à moi, d'en recevoir.

Paul était excessivement combattu; car, ou Berwick, ayant appris la vérité, venait réellement pour s'acquitter, et la position du comte Etait trop amoindrie pour qu'il pût mépriser une pareille aubaine; ou bien le rusé banquier voulait seulement obtenir la preuve que Paul avait réellement fourni à Laure les 300,000 francs.

Paul savait parfaitement que, à vues humaines, il faut être l'amant d'une femme, quand on n'est ouvertement ni son frère, ni son père, ni son mari, pour accomplir des actions d'un pareil dévouement; et si Berwick voulait avoir une preuve matérielle de l'infidélité de sa femme, il n'en avait pas de plus belle à recueillir que l'aveu du service rendu par Paul.

Et le comte ne voulait ni perdre décidément sa fortune, ni compromettre
Laure en s'avouant l'auteur du bienfait.

Il regardait fixement Berwick, qui ne baissait pas les yeux, et qui cherchait en vain, dans la physionomie de son interlocuteur, une trace des sentiments qui l'agitaient.

—Monsieur, dit-il enfin au banquier, vous n'êtes point mon obligé, et pour ce motif je ne puis que vous remercier de la sollicitude exquise qui vous conduit chez moi. Il est en effet possible que, par mes relations personnelles et sous le sceau de la confidence, j'aie connu l'auteur de cette libéralité dont vous parlez. Si elle a raffermi votre crédit, j'en suis aise. Si vous avez à coeur une restitution, cette restitution sera certainement bienvenue, mais pour que je puisse en toucher un mot à la personne que cela intéresse, au moins faudrait-il que je pusse lui dire sous quelle forme cette restitution aurait lieu. De quelle somme s'agit-il et qu'offrez-vous?

—Mon Dieu! repartit Berwick avec une sorte de bonhomie, j'ai lancé depuis peu l'affaire des «Fumiers de la ville de Paris». Or, il a été créé des parts de propriété de cette mine inépuisable, pour récompenser certains concours. Je m'en suis réservé une quantité considérable et je puis en disposer en faveur de quelques privilégiés, sans leur faire bourse délier. Ces titres, qui ne coûteraient rien à mon créancier, le nantiraient d'un revenu tel, à moins qu'il ne préférât les vendre en hausse, qu'il serait remboursé, capital et intérêts, en peu d'années.

Quoique Paul ne fût pas un homme de Bourse, il se rappela tout soudainement les parts de propriété de certaines entreprises et il eut sur les lèvres un mot qu'il n'articula pas: monnaie de singe!

Accepter ce mode de remboursement, c'était désarmer sa fille, à qui il était bien réellement dû 300,000 francs, et liquider, en ce qui le concernait lui-même, une créance de cette somme par un tant pour cent dérisoire.

Il n'avait pas fait un sacrifice pour en bénéficier; en sauvant Laure du déshonneur et de la persécution, il n'avait compté sur aucun avantage.

Il aurait accepté s'il avait été seul, aimant mieux, que sais-je? Trente mille francs, sur trois cent mille que rien, mais il fut intraitable.

Seulement, comme il voulait réfléchir, il ajourna.

—J'ignore absolument, monsieur, quel accueil pourra être fait à cette ouverture officieuse; mais il est une question à laquelle vous n'avez pas répondu Quel est le quantum de la créance?

—Puisque ce n'est pas affaire à vous, monsieur le comte, en quoi ce chiffre peut-il vous intéresser?

—Vous avez raison, répliqua M. de Breuilly avec brusquerie. Eh bien! je dirai un mot dans l'occasion de vos «Fumiers de la ville de Paris». C'est tout ce que je puis faire.

—Si vous jetiez un coup d'oeil sur la cote, ajouta le Juif d'un air insinuant, vous verriez que, ces jours-ci, ces titres-là sont cotés très haut. Or, tout a des fluctuations, et….

—Oui, interrompit Paul, ces fluctuations peuvent être défavorables si l'on ne se hâte?

—Je ne dis pas cela, objecta Berwick; mais l'occasion n'a qu'un cheveu.

—J'ai dit, riposta le comte en se levant.

C'était mettre Berwick en demeure de l'imiter. Il le fit.

—Ah! il fait fi de mes parts de propriété qui ne lui coûteraient rien, ni à moi non plus, et dont je lui avais apporté un ballot dans ma voiture. Décidément, c'est un homme indécrottable, pensa le banquier.

Puis haut:

—Aurai-je l'honneur de vous revoir, monsieur le comte?

—C'est douteux, monsieur Berwick. Je suis avec Mme de Breuilly sur le point de m'absenter.

Puis, dès que Berwick eut franchi la grille:

—Annette, dit Paul à la vieille femme de chambre, vous avez bien vu cet homme? Je n'y suis jamais pour lui.

Comme il revenait sur ses pas en traversant la cour, le facteur sonna et
Remit une lettre qui portait le timbre de Tarbes.

La suscription était de Gustave Mayran. Paul sourit avant de l'avoir ouverte, à la pensée d'y trouver la reconnaissance et le contentement d'un ami.

Elle était courte, comme toutes les missives du général:

«Merci, mon vieux Paul! Tes démarches ont été couronnées de succès, et, grâce à toi, je vais commander à Lunéville, ce qui, par la canicule prochaine, sera plus rafraîchissant que Tarbes; et puis, étant de Verdun, j'aime la Lorraine, je suis là chez moi. Les journaux annoncent qu'Adrien de Vermont est arrivé de l'Afrique Centrale. Je pars pour Paris. Le quartier général sera chez moi, rue de Bellechasse. J'aurai un mois à vous consacrer.

«Mes plus empressés hommages à madame la comtesse.

«GUSTAVE MAYRAN».

XIII

Le village de Clamart, dont les omnibus ont fait un faubourg de Paris, rive gauche, a pour attrait principal le voisinage de ses bois. Il forme plus ou moins, du côté sud-ouest de Paris, un pendant à ce que fut jadis Romainville, au nord-est. C'est ainsi qu'aller à Clamart, pour toute une Colonie de négociants parisiens retirés des affaires, c'est encore aller à la campagne. Si l'on traverse le bois dans sa partie la plus étroite, au sud, on aperçoit, à peu de distance, au bout d'une plaine, un vrai village de cultivateurs, sans enseignes peintes sur ses pignons, sans orgue de Barbarie, enfin tout un étonnement pour le citadin, qui respire là, à pleine poitrine, un air vif et vierge, et qui entend chanter les coqs et bêler les moutons; cette, bourgade en dehors des voies ferrées est le Plessis-Piquet.

S'il n'y a guère, à Clamart, que de fort petites propriétés bourgeoises, il n'y en avait pas du tout au Plessis-Piquet, hormis une, plus grande qu'aucune de celles de Clamart, et qui tranchait avec les corps de ferme d'alentour. Les hôtes de cette habitation, appelée dans le pays le Château, étaient là depuis peu et fort peu connus. Le maître de la maison venait chaque matin, en cabriolet, prendre le train de Paris à la gare de Clamart. Il revenait le soir, à des heures indéterminées. Il y avait une dame que l'on apercevait à peine dans les jardins et qui n'en franchissait jamais les clôtures. Le seul personnage bien apparent de la maison était un maître-valet, altier, monosyllabique et plus ordinairement silencieux, qui faisait les emplettes et payait les fournitures. Quand on sonnait, il se montrait à la grille. Le château ne recevait pas de visites, et cette absence de relations avait fait surnommer ses habitants: les ours.

Quant à Clamart, sa colonie parisienne, qui ne se renouvelle guère, s'était enrichie, vers le même temps, d'un nouveau membre.

C'était un homme de haute taille et de tournure distinguée. Il pouvait avoir cinquante ans et ne connaissait non plus personne.

Ordinairement en costume de chasse, complet de velours marron, feutre mou De couleur grise, avec un crêpe fané et un ruban noir, il ne portait point de fusil, mais une gibecière, qui lui servait pour la récolte des herbes sauvages et des fleurs.

Il se promenait beaucoup et de tous côtés. Un voile vert, à la façon Des Anglais, lui couvrait le visage. Ses allures étaient celles d'un convalescent qui va sans but déterminé. Les lézards, les papillons, les oiseaux, les phénomènes de la nature semblaient seuls captiver son attention. Dès qu'il est avéré qu'un flâneur herborise, dessine ou fait collection de coléoptères, les gens affairés, les gens sérieux ne prennent plus garde à lui. C'est ce qui lui arriva. Du reste, il avait l'air trop respectable pour éveiller la défiance; il était trop uni pour faire événement. Comme on ignorait son nom, on disait simplement de lui: C'est le monsieur qui bâille aux mouches. Entre autres excursions habituelles, il s'attardait souvent au pourtour du parc dépendant du château du Plessis. Là, dans les sentiers tracés par le hasard, il trouvait plus de fleurs et d'insectes à son gré. Quelquefois il s'asseyait sur une souche, pour examiner à la loupe les coléoptères récoltés par lui dans son petit flacon d'entomologiste, ou bien il tirait de sa gibecière un livre qu'il lisait jusqu'au coucher du soleil.

L'habitation de ce personnage était la plus petite case de Clamart, à côté du presbytère. Il l'avait louée, meublée et y avait installé sa femme. Une dame très comme il faut, et leur femme de chambre, personne en cheveux gris, discrète dans ses allures, muette comme ses maîtres et pour eux d'un respect attentif qui ne se démentait jamais.

Tout ce que l'on savait de ces gens était, pour avoir entendu la maîtresse appeler sa servante, que celle-ci s'appelait Annette. De la maison dépendait un tout petit jardin, qui pouvait avoir six arbres fruitiers et trois plates-bandes de fleurs. La dame y brodait sur un pliant, une partie du jour.

A l'un des angles du parc, dans la région la plus éloignée du château, il y avait un kiosque, séparé des champs par un saut-de-loup et d'où l'on découvrait Châtenay et la déclivité de son côteau. La châtelaine inconnue, que l'on ne voyait jamais en toilette, y venait quelquefois en déshabillé champêtre, mais toujours seule. Elle demeurait là, sous son baldaquin de chaume et ses courtines de lierre, assise à une table rustique, où elle se tenait accoudée, la tête dans les deux mains. Il était inévitable que ces stations douloureuses en apparence, et assez prolongées, éveilleraient bientôt l'attention du promeneur à la gibecière, qui venait fureter fort souvent par là. Les deux étrangers se connaissaient sans doute, car dès la première fois qu'ils s'aperçurent, la dame envoya un baiser au monsieur, qui répondit par un affectueux salut de la main.

Mais aussitôt la dame porta le doigt à ses lèvres en désignant, de l'autre main, les alentours du kiosque. Alors le promeneur s'assit en face de la dame, sous des buissons qui bordaient le sentier, et il attendit. La dame tira de la poche de sa robe un carnet et un crayon, traça quelques mots, et choisissant une petite pierre, y assujettit le billet et lança le projectile de l'autre côté du saut-de-loup. Le promeneur ramassa cette dépêche, la déplia, et parut atterré de ce qu'il lisait. Répondre par le même moyen était chose facile; mais, pour un homme prudent, il y avait cette différence que le billet, une fois tombé entre ses mains, était en sûreté, tandis que les appréhensions exprimées par la dame sur la surveillance dont elle était l'objet, rendaient dangereuse la réciproque. La dame exprima cette appréhension par signes; mais comme la réponse était urgente, il fut sans doute convenu, aussi par signes entre eux, que la damne rejetterait la réponse après l'avoir lue. C'est ce qui eut lieu.

Dès le lendemain, mais par un chemin tout différent et à une autre heure, le promeneur revint au pied du kiosque. La dame n'y étant point, il se mit à aller et venir avec une agitation inquiète. Enfin, elle parut, et le télégraphiste sembla un peu calmé. Ces rendez-vous mystérieux présentèrent pendant quelque temps peu de variété, mais apparemment ils prirent tout à coup un caractère tragique, puisque, oubliant les précautions antérieures, le promeneur alla jusqu'à dire à la dame:

—Voulez-vous fuir?

—Et le saut-de-loup? Et ce costume? répliqua-t-elle, en montrant qu'elle était en robe de chambre et en pantoufles, sans même un chapeau de jardin.

Le promeneur insista, promit d'amoindrir la difficulté en se portant lui-même au fond du saut-de-loup, au risque de se déchirer les mains aux acacias qui le garnissaient, dans le but de soutenir les pieds de la dame pour lui faciliter la descente.

Mais la dame ajourna cette proposition, qui lui semblait désespérée. Il y eut cependant, par un échange de missives nouvelles, quelque chose de convenu pour un jour suivant.

Ce jour-là, la dame se présenta au kiosque, vers le déclin du soleil. Elle était en habit de ville, mais fort simplement vêtue. Elle commença par jeter au promeneur, qui était naturellement à son poste, un fort léger sac de nuit; puis, ayant regardé une dernière fois autour d'elle et n'ayant vu personne, elle vint à pas lents et d'un air distrait jusqu'au bord du saut-de-loup.

Tout à coup elle s'y assit, les pieds pendants au dehors. De son côté, le promeneur s'était laissé couler sous les acacias du fossé, et il se tenait plaqué à la muraille et les bras étendus au-dessus de sa tête pour soutenir la fugitive, lorsqu'en se retournant, pour se retenir aux branches d'un arbre du parc, la dame s'arrêta soudain en poussant un léger cri.

Aussitôt son mystérieux ami disparut derrière le buisson le plus rapproché du fossé.

Au moment de remonter dans le champ, et comme il s'assurait que la dame Etait tranquillement rétablie dans le kiosque, le galop d'un chien fit bruire les broussailles du fond du saut-de-loup.

L'étranger se mit en défense contre une attaque possible de l'animal, mais en levant les yeux à cinquante mètres du kiosque, et droit en face de lui, il vit, se tenant debout d'un air narquois, le maître-valet, qui formait la garde du château et qui semblait attendre, sans ouvrir la bouche, à quel parti allait s'arrêter le délinquant.

Le chien, n'osant attaquer sans doute, se contenta d'aboiements furieux, et le promeneur, assis paisiblement en apparence sur le bord opposé et un long couteau ouvert dans la main, se borna à dire, avec une nuance de hauteur, au domestique:

—Voulez-vous rappeler ce chien?

—Il fait son devoir, objecta le valet sur le même ton.
Que cherchiez-vous dans ce fossé? C'est ici une propriété close.

—Il m'en souviendra, riposta l'autre, qui, s'installant commodément sur le revers du saut-de-loup, au lieu de continuer sa retraite, affecta de tirer un livre de sa poche et de continuer une lecture, tandis que le chien aboyait toujours.

En présence de cette attitude, le domestique dut se taire et il rappela le chien, dont l'intervention n'avait plus d'objet.

Quand le chien et l'homme se furent éloignés, l'ami de la châtelaine s'assura que la paix de cette dernière, toujours assise dans le kiosque, n'avait pas été matériellement troublée, et il reprit à pas lents sa promenade, en jetant à la dame un adieu mimique qui signifiait: Au revoir! à bientôt!

La journée ne devait pas finir sur cet incident.

La nuit était tout à fait venue.

L'entomologiste rentra chez lui sans hâter le pas et il trouva sa femme un peu inquiète de sa longue absence; mais son visage était si calme et le bocal aux insectes si bien rempli, que toute explication devenait inutile. Cependant il ne vida point sa gibecière devant sa compagne. Elle renfermait un paquet qui ne lui appartenait point et qu'il eut hâte de dérober à la curiosité comme aux questions que cet objet pourrait faire naître.

Soit qu'il eût omis de le rendre, soit qu'il n'eût pas jugé à propos de le faire, de peur d'attirer de nouveau sur lui l'attention, il le cacha dans sa propre chambre et il passa dans la salle à manger pour le repas du soir.

En même temps revenait de Paris le châtelain du Plessis-Piquet, ce jaloux qui faisait exercer sur sa femme une si étroite surveillance. Après quelques mots échangés avec le maître-valet, cet Othello ne se coucha point sans avoir parcouru la lisière de son parc avec une lanterne sourde. Si quelque rôdeur avait été levé à une heure où tous les habitants du Plessis ronflaient déjà à poings fermés, ce rôdeur aurait pu voir marcher lentement, le long du saut-de-loup, l'habitant du château avec sa lanterne. Il aurait pu le voir inspecter le point faible du rempart extérieur et y reconnaître la trace des pas du promeneur indiscret. Cependant ce dernier, enfoncé, à Clamart, dans une vieille bergère, parcourait ses journaux et prenait connaissance d'un billet arrivé en son absence.

L'entomologiste n'était autre que le vieil ami et le compagnon d'armes de
Gustave Mayran. Le billet était du général, conviant Paul de Breuilly à
venir dîner rue Bellechasse et y passer la soirée en tiers avec M. de
Vermont.

On se souvient de l'entrevue des trois amis, du récit que le voyageur fit d'une chasse au gorille, et de l'insistance que Paul mettait à savoir comment on peut se défaire d'un gorille du boulevard, lorsqu'un journal tombant chez Mayran, à l'adresse du comte, rompit soudainement l'entretien et contraignit Paul à reprendre, sans plus tarder, le chemin de Clamart.

Sans doute ce brusque départ fut provoqué par des incidents nouveaux et graves; car, peu de jours après, Paul revenait chez le général, après avoir prié par un mot Adrien de Vermont de s'y rencontrer également.

Fort intrigués de cette convocation, les deux amis du comte se trouvaient réunis lorsque, ce dernier arriva rue Bellechasse.

—Messieurs, leur dit-il après leur avoir serré la main, nous nous sommes quittés l'autre jour sur la mort d'un gorille, et c'était mon tour de vous raconter une histoire. Je reprends donc la parole que vous m'aviez accordée. S'il s'agit d'une histoire toute personnelle et intime, vous n'en serez pas surpris; n'y a-t-il pas trente ans que je vis coeur à coeur avec vous?

—Il faut dire, objecta de Vermont, qu'il y a pourtant quelques lacunes involontaires dans nos biographies; car, enfin, nous sommes restés longtemps sans nous voir.

—Désormais, répondit Paul, il n'y en aura plus dans la mienne.

Et alors il leur raconta son histoire jusqu'à la visite de Berwick aux
Batignolles.

Après un moment de repos, il reprit la parole pour dire à ses deux auditeurs avec plus de solennité que dans son récit précédent:

—Maintenant, mes amis, quand je vous aurai fait l'exposé de quelques faits accomplis depuis la visite du banquier, je ferai appel à vos lumières, à votre honneur, car j'ai un conseil de vie ou de mort à vous demander!

Vermont et Mayran redoublèrent d'attention, et ce fut avec une profonde Tristesse et une indignation à peine dissimulée que le comte acheva ce qui lui restait à dire.

XIV

Paul poursuivit:

—Vous avez vu que Berwick enlevait sa femme de la rue d'Anjou et la faisait disparaître, au moment où il se préparait à m'offrir un remboursement dérisoire. Le but évident qu'il s'était proposé était de la mettre dans l'impossibilité de communiquer et de s'entendre avec moi. Mais, quelle que fût la sévérité de la surveillance dont Laure était l'objet, et la défense de la laisser sortir du château, lui absent, Mme Berwick me fit passer un billet par un moyen que ses argus n'avaient pas prévu Ce fut la proximité de la route et du parc qui le lui fournit. Un facteur rural suivait le bord du saut-de-loup, et quelques mots tracés au crayon et enfermés dans une enveloppe affranchie à mon adresse furent jetés à cet homme de la même façon que ceux par lesquels elle devait plus tard correspondre avec moi. Par là, j'appris le lieu de la séquestration et son objet. Cette séquestration avait quelque chose de sinistre. Elle ne pouvait durer que si Berwick nourrissait quelque sombre dessein. Je pris immédiatement la résolution de me rapprocher de Laure. J'avais été malade. J'étais à peine remis; la comtesse trouva très naturel que Billardel, prévenu par moi, me recommandât un séjour à la campagne, et cela le plus tôt possible; aussi vis-je Blanche très empressée à favoriser ce changement d'air. Je me chargeai de découvrir, à proximité de Paris, une habitation proportionnée à nos moyens actuels, et je partis pour Clamart. J'y arrêtai, dans la journée même, le petit nid que Blanche et moi y habitons, et j'étudiai sans bruit les abords de la prison où Laure languissait avec ses propres domestiques pour geôliers. Ne pouvant me présenter chez elle, ni avoir l'air de la connaître, je dus faire un siège en règle avant de parvenir à l'apercevoir. La seule promenade qui lui fût permise, celle de son propre jardin, me la montra dolente, accablée, et ne prenant plus la peine de s'habiller pour errer dans les allées de son parc. Je ne pouvais naturellement lui écrire, et elle était bien éloignée de me croire là. Enfin, un jour, nos regards se rencontrèrent d'un côté à l'autre du large fossé qui la séparait du monde, et nous pûmes reprendre la conversation. Je lui fis connaître la démarche de son mari pour me rendre une somme considérable dont il feignait de croire qu'il n'avait été délivré aucun reçu… Laure comprit tout de suite que c'était un moyen employé par Berwick de me faire avouer ma complicité dans cette affaire; mais je la rassurai en lui disant dans quels termes j'avais répondu. J'ajoutai que, peu de jours après, j'avais fait savoir à Berwick le refus d'une tierce personne, auteur du versement des trois cent mille francs, d'entrer en arrangement avec lui.

—Vous avez bien fait, me dit Laure, car si vous aviez accepté ce que M. Berwick vous proposait, nous nous serions trouvés désarmés. Il n'aurait plus gardé aucun ménagement vis-à-vis de moi.

—Ces ménagements, poursuivit Paul, ne devaient pas durer longtemps. Je ne vous raconterai pas par le menu, mes amis, mes rendez-vous avec Mme Berwick. Par eux, je fus tenu au courant de ce qui se passait dans la place. Le banquier n'avait pas obtenu de moi l'aveu de la créance, quoique bien persuadé d'ailleurs que j'étais le créancier, mais il avait appris à compter sur moi pour secourir sa femme dans les cas extrêmes. Avait-il de nouveau besoin d'argent? Cela est probable, d'après l'insistance nouvelle qu'il mît à connaître le nom du bailleur de fonds. Il eut la constance d'exposer à Laure les avantages attachés aux fameuses «parts de propriété» qu'il m'avait offertes. Il persuada même à sa femme qu'il y aurait profit pour elle à accepter de ces parts de propriété, en échange du reçu des 300,000 francs. Je ne fus pas peu surpris d'entendre Mme Berwick me demander si je n'avais pas eu tort de refuser. Tout compte fait, suivant elle, ce mode de remboursement pouvait mieux valoir que le néant. Je la détrompai. Quoi qu'il en soit, Berwick, furieux de trouver sa femme aussi opposée que moi à une liquidation de la dette qui lui permettrait d'en contracter de nouvelles, eut recours au moyen des lâches: il lui donna huit jours pour déclarer le nom du prêteur, puisqu'il tenait à effectuer le remboursement; à défaut de quoi, dans un transport de colère, il lui signifia carrément qu'il la tuerait. Elle prit peur; elle le savait homme à accomplir sa menace, non avec le bruyant éclat d'un assassin vulgaire, mais avec ces précautions abominables qui, sans égarer la justice, donnent au criminel l'espoir de l'impunité. Représentez-vous cette infortunée enfermée vis-à-vis de son bourreau, dans une habitation vaste, mais presque déserte, l'indifférence et l'éloignement de la domesticité, un vide d'un demi-kilomètre entre le château et les maisons du village, et vous comprendrez ce que j'ai éprouvé jours et nuits depuis lors.

Or, j'étais avec vous, j'étais ici le surlendemain du jour où j'avais été sur le point de faire réussir l'évasion de Laure, entravée dans son accomplissement par l'apparition soudaine du valet qui garde à vue Mme Berwick. J'étais, dis-je, avec vous, quand un journal, tombant ici, le soir, au milieu de notre causerie, me révéla le subterfuge infâme auquel Berwick avait recours pour forcer mon incognito. Il me prenait à partie, dans un de ces échos à initiales transparentes dont j'étais obligé de reconnaître l'inspirateur, quoiqu'il puisse paraître invraisemblable qu'un mari mette en jeu l'honneur de sa propre femme.

Voici, au surplus, l'article en question:

«Il n'est bruit, en ce moment, dans les salons de la haute société parisienne, que d'une aventure dont Mme B…, la femme d'un banquier bien connu, aurait été l'héroïne.

«M. de B…, dont la récente et subite retraite dans un quartier excentrique a donné lieu, depuis quelque temps, à des suppositions plus ou moins fondées, poursuivait, paraît-il, Mme B… de ses assiduités. De son côté, Mme B… n'était pas insensible, malgré la différence d'âge.

«M. de B…, du reste, ancien militaire a encore fort belle prestance, malgré ses cinquante ans.

«Toujours est-il que M. B… ayant emmené sa femme dans sa propriété de C…, M. de B… les suivit et, avant hier soir, à la nuit tombante, il tentait d'opérer, de concert avec elle, l'enlèvement de la jeune femme.

«Ici commence le côté comique de l'histoire. Un chien dénonça par ses aboiements la présence d'un inconnu à un valet qui se promenait au fond du parc, et celui-ci arriva au saut-de-loup qu'il s'agissait de franchir, juste au moment où la dame allait se laisser choir aux bras de son ravisseur!

«Aussitôt alerte, tumulte, scandale, fuite de l'amant et arrivée du mari, qui trouve sa femme en toilette de voyage et prête à lever le pied. On rapporte que M. de B…., qui est marié, avait déjà opéré le sauvetage d'un sac de nuit qui contenait des objets indispensables. Nous tiendrons nos lecteurs au courant de l'aventure, et leur dirons si M. de B… est venu réclamer une récompense en rapportant au château le sac de nuit en question.»

—Que dis-tu de cela, Adrien? fit Mayran en passant à M. de Vermont le journal qu'il venait de lire.

—J'ai vu ailleurs de semblables ordures, repartit le sceptique; dans certains pays d'Amérique, cela se fait couramment et avec non moins d'effronterie.

—Cela ne se pratique pas encore avec impunité en France, repartit Paul avec emportement, et malheur à l'auteur, quel qu'il soit, de cette infamie! L'ayant lue, vous vous en souvenez, je levai brusquement la séance et je repartis pour la campagne.

Mayran, en sa qualité de général, se montrait d'autant plus froid que les situations étaient plus graves.

—Il y a ici quelqu'un en mauvaise passe, dit-il, mais qui? La réputation de Mme Berwick, dont on mettra le nom sur l'initiale incriminée. Berwick, qui évidemment ne se bat pas! Le journaliste? Il se retranchera derrière Berwick. Il excipera, comme on dit, de sa bonne foi, et si Paul pourfend le journaliste, le banquier reste debout.

—Une provocation, dit Adrien, n'atteint donc pas le coupable. Elle met
Mme Berwick en cause, et elle n'expose que Paul.

—Il doit être pourtant possible de forcer Berwick à se battre, et je l'y forcerai, dussé-je le souffleter publiquement et périodiquement.

—Tu iras en correctionnelle pour voies de fait, lui dit Vermont; et devant les tribunaux le nom de ta pauvre Dulcinée sera livré en pâture aux quolibets. Est-ce là ton but? Non, évidemment.

Le général était pensif.

—Il y a, dit-il, une chose que je n'aperçois pas. Quel intérêt Berwick a-t-il à diffamer sa femme, dans une feuille publique et à provoquer, de la part de l'homme qui s'intéresse à elle, des représailles inévitables?

—Affaire de chantage, riposta M. de Vermont. Avec le tendre intérêt que notre ami porte à sa fille, il payera, pour faire taire, comme il a payé déjà pour sauver Mme Berwick d'un ignoble guet-apens!

—On n'a pas tous les jours 300,000 fr. sous la main, ajouta M. de Breuilly avec une ironique tristesse. En attendant, messieurs, continua-t-il avec emportement, les faits se réduisent à ceci: Laure est aux mains d'un assassin, d'un empoisonneur, et Laure est ma fille! Elle n'a de protecteur que moi. Je tuerai le gorille, je tuerai Berwick. Parlons seulement des voies, moyens et armes. Vous serez naturellement mes témoins, et je suis l'offensé.

—Dieu sait, dit le général, si je respecte tes sentiments, ton anxiété, ta colère. Mais voilà de ces extrémités auquel l'amour nous porte, et que, pour ma part, j'avoue n'avoir jamais connues! Et encore, s'il s'agissait de Charlotte elle-même, qui n'est plus, mais c'est de sa fille qu'il s'agit, et sa fille ne porte pas ton nom!

—C'est pourtant le seul enfant qui me reste, repartit le comte avec un sanglot dans la gorge; tu n'as pas comme moi, Gustave, perdu les deux autres!

—J'aimerais mieux pour toi, répliqua Mayran, que tu n'eusses jamais rencontré ni adopté cette enfant-là! Mais revenons à notre sujet: il y a devant nous, comme tu le dis, un gorille qui torture une femme. Une femme qui est ta fille! Il faut tuer le gorille pour la sauver. Eh bien! Nous allons au journal; nous demandons à parler à l'auteur de l'écho. On nous le nomme ou, par un scrupule que je conçois, le directeur du journal accepte la responsabilité de l'article. Nous l'examinons avec lui; il appert de là que le racontar est venu du dehors, et nous sommons le directeur d'en dénoncer l'auteur ou de se placer en face de toi. A compter de ce moment, nous avons livré deux noms que nous aurions tenu à taire; mais de quel droit irions-nous demander raison à Berwick, qui n'est pas moins outragé que vous deux? Il dira ne rien savoir.

—Berwick sait tout, allez! dit M. de Breuilly. Lui seul a pu trahir ce que lui seul sait. Le soufflet que je lui réserve n'aura pas besoin de commentaires.

—Mais alors, dit Adrien, de par ce soufflet il devient l'offensé.

—Eh que m'importe! pourvu qu'il meure de ma main! Épée, sabre de cavalerie, pistolet, carabine, tout ce qu'il voudra, tout m'est égal! Et si l'on veut, successivement avec toutes ces armes, car c'est d'un duel à mort qu'il s'agit!

—Les Américains, dit Adrien, ont une manière de trancher la difficulté: ils partent chacun avec une carabine chargée, de deux points opposés d'une forêt, et ils vont devant eux jusqu'à ce qu'ils se rencontrent. Le premier, qui aperçoit l'autre lui envoie une balle dans la tête et tout est dit.

—Cela, objecta le général, dans nos idées françaises, ressemblerait fort à un assassinat, vu l'absence de témoins. Un braconnier à l'affût tirant sur un garde ne procède pas autrement.

—Soyons sérieux, reprit Paul; le duel sera tout ce que vous voudrez, français, américain ou allemand, pourvu qu'il ait lieu. Dictez-en les conditions, je m'y range par avance.

Mayran, voyant à quel paroxysme de fureur Paul était graduellement arrivé, lui dit alors avec la douceur et la fermeté d'un homme à qui son grade assure partout la préséance:

—Veux-tu t'écarter un moment pour laisser à Adrien et à moi la possibilité d'échanger quelques mots à ce sujet?

—De grand coeur, répondit M. de Breuilly; je vais passer un moment dans la salle de billard et attendre vos conclusions.

A ces mots il sortit et l'on entendit rouler furieusement les billes sur le tapis vert.

—Paul, dit Adrien au général, se croit déjà en face de l'ennemi.

Mayran secoua la tête, et les deux hommes se parlèrent quelque temps à
Voix basse.

Tout à coup, le général ouvrit la porte de la salle de billard et, suivi de M. de Vermont, il dit à M. de Breuilly:

—Paul, tu nous as pris pour arbitres; tu as accepté notre décision par avance; eh bien! ce duel est tout bonnement impossible, il n'aura pas lieu.

Le comte parut d'abord atterré, puis il dit:

—Impossible n'est pas français, il s'agit d'un père qui veut venger et sauver sa fille.

—Eh bien! répliqua le général, c'est sur elle et sur toi que tu déchargerais ton arme, tu n'atteindrais pas Berwick.

—Si tu frappes Berwick au visage, ajouta M. de Vermont, tu produis inévitablement un scandale, car, bâti comme il est, au lieu de riposter, il ira se plaindre, et alors, c'est Mme Berwick qui aura reçu le soufflet.

Par respect pour l'amitié, Paul baissa la tête; mais il ne sortit plus de sa bouche un mot qui pût faire penser à ses deux amis qu'il avait ratifié leur sentence.

A la suite de cette conversation, le comte retourna à Clamart; mais, dès que Mme de Breuilly se fut endormie et qu'Annette se fût retirée dans sa chambre, il sortit, armé, pour aller rôder, le reste de la nuit, autour du château.

—A tout événement, pensa-t-il, je serai là.

XV

Il était entre onze heures et minuit lorsque Berwick, à l'insu de sa femme et de ses gens, sortit du château par une porte-fenêtre du salon, en portant une lanterne sourde et son fusil de chasse passé par la bretelle sur son épaule droite.

Il appela le chien de garde et tous deux, furetant, commencèrent en silence le tour complet de la propriété. Ces rondes de Berwick étaient assez habituelles. C'était le seul moment où il pût vérifier sans témoins l'état des clôtures, la trace des pas dans le sable, et les trouées dans le taillis.

La plus grande partie du parc était bordée par le saut-de-loup. Ce saut-de-loup n'était visible qu'au bord, rempli qu'il était jusqu'à fleur du sol par des arbustes épineux rasés à la faux et qui lui donnaient l'air d'une bande de pelouse. Le temps y avait, çà et là, pratiqué des trouées, et par endroits la végétation avait même disparu; mais, vu du parc, le site se trouvait dégagé partout, et le propriétaire, en se promenant n'apercevait pas ses propres limites.

Berwick s'avançait, à pas lents, tantôt à ciel ouvert, tantôt sous les groupes d'arbres de haute futaie où serpentait l'allée, mais sans s'éloigner jamais beaucoup du fossé, au bord duquel il s'arrêtait par moments, regardant le sol et les herbes avec sa lanterne.

La nuit était assez claire pour que le banquier distinguât les traces récentes du pas de sa femme et celle de son maître-valet.

Quand il fut près du kiosque, il se dirigea de ce côté, y entra, regarda si quelque papier avait été oublié là; mais il n'y trouva qu'une chaise de jardin, déplacée par la dernière personne qui s'était assise devant la table, Laure certainement.

Il ressortit du kiosque, qui était le point le plus éloigné du château, et, se souvenant que ce point avait été choisi par l'assaillant pour tenter l'assaut, il examina longuement les buissons et jusqu'aux pierres du mur.

De ce point du parc, le château était naturellement invisible; autrement, M. de Breuilly et Laure ne l'auraient pas choisi pour une évasion. Un petit bois interceptait l'horizon, et ce n'est qu'au détour de ce bois que Berwick s'arrêta de nouveau et regarda la façade de son habitation. Toutes les fenêtres étaient obscures, excepté deux, l'une, celle de la chambre de Mme Berwick; l'autre, celle de sa propre chambre, où il avait, à dessin, laissé en sortant une lampe allumée.

Du côté de la route un coin de haie, flanqué d'un saule et de quelques noisetiers, qui formaient une tache obscure. Le chien aspira l'air dans cette direction et il commença à gronder, mais les yeux de Berwick ne parvenaient pas à sonder ce fourré. Le chien persévérant dans son inquiétude, le banquier, par un mouvement instinctif, posa sa lanterne à terre et arma son fusil.

Alors une silhouette foncée, que Berwick avait prise pour celle d'un tronc de saule, parut mouvoir deux de ses branches. Le craquement léger d'une batterie que l'on arme répondit à la démonstration belliqueuse de Berwick, et le chien, une patte levée, tomba définitivement en arrêt.

Il éventait fortement dans la direction de la haie, et grondait toujours, mais très bas, quoique plus rageusement.

Rien ne ressemble au craquement d'une batterie comme un craquement de branches dans un vieux arbre, à la moindre brise; cependant, vu l'attitude du chien, le doute n'était guère permis, il y avait là quelqu'un.

—Qui va là? cria Berwick d'une voix faible, mais distincte.

Pas de réponse.

Alors, de peur de s'aventurer inconsidérément, le banquier ramassa une Petite pierre et la lança par-dessus le saut-de-loup, dans la direction du fourré.

La silhouette fit un mouvement, le chien aboya, et son maître répéta la question: «Qui va là?» mais, cette fois, d'un ton plus impérieux.

—L'ennemi! répondit cette fois le fantôme, dont le visage s'accentua au clair de lune; car il avait fait un pas en avant, sur la provocation de Berwick, et la forme de son corps se dessinait maintenant sur la pâleur de l'horizon nocturne.

Sans donner au banquier stupéfait le temps de faire un seul mouvement,
M. de Breuilly avait épaulé son fusil et mis en joue son adversaire.

—Ne bougez pas, monsieur Berwick! lui cria-t-il, et alors je ne tirerai pas. Seulement, déposez votre fusil!

Le banquier obéit machinalement à cette injonction terrible en couchant à terre son fusil armé.

Paul abaissa son arme, mais en la conservant à la main.

—Je suis heureux, reprit le comte, d'un hasard qui me procure un entretien décisif avec vous. Vous reconnaissez-vous l'auteur d'un écho publié dans un journal d'avant-hier et qui met en scène madame Berwick, vous et moi?

—Non! répondit le banquier, et j'ignore ce dont vous me parlez, monsieur le comte!

—Vous mentez! dit Paul, et vous m'en rendrez raison!

—Me battre avec vous? Ce serait une singulière façon de reconnaître un signalé service que vous m'avez rendu! Mais ne vous ai-je pas moi-même offert la restitution d'une somme que vous ne me réclamiez pas, et de laquelle il n'existe aucune reconnaissance écrite, ni aucune trace?

—Vous mentez! répéta de Breuilly; cette preuve existe, et si elle n'existait pas, vous ne m'auriez rien offert du tout! Vous ne l'avez fait qu'après avoir épuisé tous les moyens, l'obsession, la menace, la violence même, et la violence envers une femme!

—Mais, monsieur, cette femme est ma femme!

—Cette femme est ma fille! riposta le Comte. J'ai considéré comme un devoir de la sauver du déshonneur au prix de ma fortune. Aujourd'hui je considère encore comme un devoir de la délivrer de son bourreau, même au prix de ma vie. L'un de nous est de trop ici-bas; nous allons régler cette affaire à l'instant même!

—Mais c'est un duel sans témoins, un assassinat!

—Pardon, monsieur Berwick, dans un assassinat les deux adversaires ne sont pas pareillement armés et prévenus. Lavons donc notre linge sale en famille! Nous avons pour cela tout ce qu'il faut! Il est minuit quarante-cinq, ajouta-t-il en consultant rapidement sa montre. Sur le coup d'une heure, aux cloches du Plessis-Piquet, nous épaulerons et le premier prêt tirera! Reprenez votre fusil et tenez-vous en garde! Si vous essayez de fuir, vous êtes un homme mort!

Dompté par la volonté de M. de Breuilly, Berwick, déjà plus mort que vif,
Ramassa son fusil.

Juste à ce moment, l'horloge de l'église sonna au loin les trois quarts….

A minuit, Mme de Breuilly se réveilla; elle regarda la pendule, après s'être assurée que son mari était absent; il était donc ressorti? Pourquoi? Elle fut atterrée, car jamais il n'était arrivé pareille chose. Rien n'annonçait, dans l'état de la chambre de Paul, qu'il fût sorti précipitamment. Tous les objets étaient à leur place accoutumée. Non, cependant! Le fusil de chasse, le beau Devismes de M. de Breuilly n'était point suspendu à des cornes de chamois, entre les deux fenêtres! Paul était parti en costume de chasseur, après être revenu de Paris en costume de ville. Cette transformation et ce départ s'étaient opérés entre dix heures et demie, heure de l'arrivée du train, et le moment où Blanche avait rouvert les yeux.

Dans son trouble, elle appela Annette. Annette ne savait rien, n'ayant rien entendu. Elle se releva aussi. Les deux femmes cherchèrent ensemble. Paul avait fermé la porte de la maisonnette et emporté la clef. Mme de Breuilly pouvait sortir, en cas ne nécessité, par une des fenêtres du rez-de-chaussée; mais son mari avait prémédité une absence de quelque durée, sans quoi, dans ce village profondément endormi, il aurait, pour une absence de quelques instants seulement, laissé la clef dans la serrure, et la porte fermée au pêne.

Enfin, Paul n'était pas dans le jardin.

Ces constatations rapides furent opérées en silence.

A une heure du matin, M. de Breuilly n'étant, pas de retour Mme de
Breuilly, qui s'était habillée, partait.

Pour aller où?

Pour suivre le premier des chemins que prenait habituellement son mari dans ses promenades. Mais l'un l'aurait conduite à Fleury, l'autre dans la plaine haute du Plessis-Piquet, deux directions opposées.

Annette accompagnait sa maîtresse. Elles se consultèrent. La situation était inquiétante. La lune était levée. Sans savoir pourquoi, Blanche et Annette marchèrent dans la lumière, plutôt que de s'enfouir dans l'ombre.

Elles arrivèrent ainsi, en peu de temps, mais en un siècle selon la mesure de leur impatience, sur la lisière du bois, du côté du Plessis.

Là, elles parcoururent la plaine d'un regard attentif. Il n'y avait personne. Cependant un chien hurlait dans l'éloignement, sur la gauche. Elles marchèrent de ce côté.

À quelque distance du château, elles remarquèrent une certaine agitation: des lumières couraient dans les fenêtres et dans le parc, chose inexplicable à pareille heure.

L'une de ces lumières longeait rapidement le saut-de-loup; elle était portée par une jeune femme qui précédait plusieurs personnes. A peine vêtue, les cheveux en désordre et flottants sur ses épaules, elle avançait, l'oeil en terre, fouillant du regard les herbes et les buissons à droite et à gauche.

Blanche, qui n'apercevait que par le dos cette femme éperdue, suivit, avec Annette, le sentier extérieur au saut-de-loup, comme si le même danger, le même malheur enchaînait ses pas à ceux de ces chercheurs enfiévrés. Par moments, ils disparaissaient derrière les arbres, mais pour reparaître bientôt, marchant toujours le long de la clôture et guidés par un chien, qui semblait, lui, savoir mieux que personne où il allait.

Tout à coup le chien s'arrêta. Les personnes attachées à ses pas firent halte et formèrent une sorte de cercle. Il y avait à terre un homme tombé sur la face. Un fusil était encore entre ses mains et couché sous lui en travers. Des domestiques le placèrent sur le dos, tandis que la jeune femme avançait la lumière vers le visage de la victime.

—Mort! murmurèrent les assistants d'une seule voix.

—Mort! en êtes-vous sûrs? demanda la jeune femme, qui s'était retournée pour interroger les personnes qui l'accompagnaient.

En ce moment, le visage de l'inconnue fit face à Blanche, glacée de terreur, qui se tenait immobile avec Annette, sur le chemin bordant le saut-de-loup.

Ce visage pâle fit frissonner Mme de Breuilly. C'était le même qu'au
Bois, du temps d'une jalousie naissante, son mari avait salué, dans le
moment où la flèche du landau bleu menaçait de renverser le coupé de
Blanche.

C'était le même visage qui s'était offert à elle rue de la Condamine. C'était la main de cette femme qui lui avait tendu une carte sur laquelle on lisait: Laure Widmer.

Un pressentiment sinistre concentra sur le champ l'attention de Blanche sur les traits du mort. Cet homme replet et presque chauve n'était pas M. de Breuilly, mais il avait un trou noir entre les yeux.

La façon dont était tombé son fusil marquait assez qu'il ne s'était pas tué lui-même.

Le maître-valet dit:

—On a tiré sur monsieur de l'autre côté du chemin. Les chiens sont abattus, le fusil est déchargé, donc monsieur s'est défendu.

—Il s'est défendu? répéta la jeune femme, qui était tombée à genoux à côté du cadavre. Il a tiré sur… Ah! mon Dieu! Et rejetant ses cheveux en arrière, elle se redressa comme par une détente:

—Il faut que je sorte d'ici! que je voie!…

Mais, comme il n'y avait nulle porte à proximité, elle s'élança vers le saut-de-loup, sans s'inquiéter de l'existence du fossé et, alerte comme un chevreuil, elle se laissa glisser le long du mur, courut à travers les broussailles jusqu'à l'éboulis par où elle avait déjà dû s'enfuir, sans s'inquiéter des lambeaux de robe qu'elle laissait aux épines du chemin, et elle reparut sur la crête opposée; puis, elle revint, en courant, en face de l'endroit où les domestiques étaient occupés à relever, pour l'emporter, le corps de leur maître.

—Qui cherchez-vous? s'écria Blanche en se jetant au devant de Mme
Berwick.

—Venez, cherchons ensemble! fut l'unique réponse de la jeune femme.

Tout à coup Blanche, Annette et Laure poussèrent un cri d'horreur:

—Mon mari! Mon maître! Mon père!

C'était Paul de Breuilly qu'elles venaient de reconnaître, respirant encore, malgré une blessure à la poitrine d'où le sang coulait à flots. Ses courtes moustaches encore blondes, sa barbiche pointue, ses cheveux coupés courts, enfin sa fière attitude jusque dans les défaillances suprêmes, lui donnaient une vague ressemblance avec le duc de Guise, dans le tableau de Paul Delaroche.

Annette souleva le buste de son maître, qui ouvrit les yeux et sembla reprendre une sorte de vie en voyant réunis les deux êtres qu'il chérissait.

L'oeil égaré, la main fiévreuse, Mme de Breuilly cherchait, avec son mouchoir à arrêter le sang de la blessure.

Laure s'arrachait les cheveux et, se jetant sur Paul à corps perdu, elle l'appelait des noms les plus tendres….

—Mais qui êtes-vous donc enfin, madame? s'écria Blanche, pour qui ce partage de sa douleur était trop cruel, en repoussant brusquement la femme de Berwick.

—Votre fille! articula le blessé; quoi qu'il advienne, aimez-la bien!…

Les deux femmes se regardèrent; la mère comprit tout, pardonna tout! Elle sentit s'enfuir ses défiances et ses soupçons et, dans un élan sublime, elle ouvrit ses bras à la fille de Charlotte, qui y tomba en gémissant!

Paris, 1883.

LE GORILLE FIN

* * * * *