A compter de ce moment, la pensée de Paul sembla se rasséréner; sa santé en éprouva le contre-coup favorable, et peu de temps après il était en pleine convalescence.
VI
Un matin de printemps de l'année 1873, Paul de Breuilly, habitant alors la rue de Verneuil, arpentait, à dix heures du matin, la contre-allée de l'avenue Gabrielle aux Champs-Elysées. Le temps était gris et douteux, contrastant avec les primeurs de la végétation parisienne, souvent surprise en pleine éclosion par des avalanches de neige. Les piétons et les cavaliers étaient si rares que le comte, par moments, aurait pu se croire dans une ville morte. Il marchait pour marcher. Les grandes douleurs ont souvent de ces besoins et de ces fantaisies gymnastiques. Comme il allait, sans but déterminé, devant lui, se tenant droit et cambrant son parapluie sous son bras d'un air qu'il voulait rendre dispos, il se trouva face à face avec une jeune femme, mince et blonde et, malgré la discrétion d'un voile brun, assez visiblement jolie pour rendre Paul attentif à ses traits.
Mais elle ne se bornait point à être jolie. M. de Breuilly, en l'examinant, lui trouva une ressemblance qui l'intrigua, l'émut; et s'il n'avait pas été un homme déjà mûr, à qui ces caprices ne sont plus permis, il se serait attaché aux pas de l'inconnue.
A part l'instant si court où les yeux de l'un et de l'autre se rencontrèrent et se confondirent, la jeune personne marchait l'oeil en terre, et l'élégante simplicité de sa mise et de sa tournure faisait écarter de prime abord toute idée d'intrigue vulgaire.
Elle tenait dans sa petite main gantée de suède un mouchoir brodé; sous le regard du passant, elle raffermit sa marche, cacha son mouchoir et accéléra le pas, en baissant les yeux, qu'elle avait fort grands.
Paul fut frappé de cette rencontre, sans s'expliquer pourquoi.
Il passa, s'efforçant de n'y plus penser.
Il ne put y parvenir. L'image s'était comme fixée dans sa mémoire; elle Eclipsait le reste, comme ce disque fauve qui persiste dans notre œil fermé, après que nous avons considéré le soleil.
Paul avança jusqu'à l'embouchure de la rue de Ponthieu, puis il revint sur ses pas. A la hauteur de la grille de l'ambassade anglaise, il se trouva vis-à-vis de la jeune dame, revenant, elle aussi, en sens opposé.
Les deux promeneurs, surpris de leur double rencontre, allaient se perdre de vue, quand Paul remarqua, à vingt pas derrière la dame, le mouchoir brodé qu'il avait vu à la main de la dame une première fois. Il alla le ramasser, sans rien dire, puis, hâtant le pas, il rejoignit la promeneuse et le lui offrit en se découvrant.
—Ce mouchoir marqué L. B. est-il à vous, madame? demanda-t-il d'un ton respectueux.
La jeune femme reconnut le mouchoir, le prit vivement et balbutia un
Remerciement plein de confusion.
—Vous vous appelez Léontine, Louise ou Laure? ajouta galamment M. de
Breuilly désireux de prolonger la conversation.
—Je m'appelle Laure en effet … mais peu importe!
Elle salua de la tête et allait fuir.
—Non! reprit le comte, vous êtes moins pressée de partir qu'il ne vous convient de le paraître! Un sentiment que nous ne nous expliquons pas nous a fait l'un et l'autre revenir sur nos pas… Il y a entre nous un air de famille extraordinaire, convenez-en! Il est impossible que vous n'en ayez pas été frappée comme moi. A votre âge, vous pourriez être ma fille, et vous ne me prenez pas, je l'espère, pour un de ces malotrus qui abordent sans cause une dame dans la rue!
—J'avoue, monsieur, avoir été frappée comme vous de cet air de famille dont vous parlez; mais comment rendrais-je excusable pour l'oeil du monde la folie que j'aurais de causer plus longtemps avec vous? Vous-même, vous vous méprendriez sur ce que je suis…
Elle hésita un instant, puis, cédant à une curiosité dont elle ne fut pas maîtresse:
—Mais à qui ai-je honneur de parler? demanda la jeune femme.
Paul se nomma sur-le-champ. Son interlocutrice changea de couleur.
—Consentiriez-vous à être présenté à mon mari? demanda-t-elle à brûle-pour-point.
—Sans doute, madame, répondit le gentilhomme, qui ne désirait rien de plus que de rendre nette cette situation étrange.
—Vous avez sans doute rencontré autrefois une famille de Lussan?
Ce fut au tour de Paul de se troubler.
—Vous auriez connu … Charlotte? fit-il en pâlissant?
—J'ai été élevée, répondit-elle, en face de votre portrait.
—Comment donc, de prime abord, ne m'avez-vous pas reconnu?
—Qui vous dit, au contraire, que telle n'ait pas été ma première pensée?
—Mais, qui êtes-vous, madame, par rapport à Mme de Lussan?
—Sa petite-fille!
—Et votre mère?
—Écoutez, monsieur de Breuilly; vous savez comment les de Lussan se trouvaient en Saxe depuis 1832? A la suite des événements de la duchesse de Berry, étant du nombre des familles françaises compromises dans cette insurrection, la famille de Lussan émigra et s'établit à Dresde. M. et Mme de Lussan, mes grands parents, y devinrent le centre d'une autre et Plus ancienne émigration datant de la révocation de l'édit de Nantes. Leur fille, Charlotte, était âgée de huit ans. Elle avait dix-huit ans en 1842, quand elle se maria…
—Passons! interrompit le comte de Breuilly en faisant le geste d'écarter un nuage appesanti sur son front.
—De cette union naquit en 1843 une petite fille Laure, que vous avez devant vous…
—Vous vous appelez Laure … Widmer! demanda le comte très bas et comme si ce nom de Widmer lui serrait la gorge.
—C'est ce nom que j'ai porté jusqu'au jour de mon propre mariage avec
M. Berwick, à qui j'aurai le plaisir de vous présenter.
—Mais votre mère, Charlotte de Lussan?
—A rendu son âme à Dieu, en 1846, trois ans après m'avoir mis au monde.
Vous l'ignoriez?
—Hélas! murmura Paul en creusant le sable de l'allée du bout de son parapluie, elle est morte sans que je l'aie revue!
—Elle est morte veuve….
—Elle a été libre? s'écria Paul dont les yeux s'humectèrent.
II y avait un banc à quelques pas de l'endroit où Laure et le comte causaient debout. Il s'approcha du banc et y tomba plutôt qu'il ne s'y assit.
—Votre place est là! dit-il à la jeune femme après cinq minutes d'accablement, ici, à ma gauche, Laure, près de ce coeur dont vous venez de rouvrir les blessures!
—Monsieur, repartit Laure, interdite, nous sommes ici en public. Nous ne sommes pas censés nous connaître, et….
—Ne pas nous connaître! La fille de Charlotte et moi! Mais vous me rappelez, mon enfant, aux réalités présentes. Je ne vous avais jamais vue, puisque vous n'étiez pas encore de ce monde, quand j'étais à Dresde et qu'un drame ignoré de vous, j'espère…. Enfin, Charlotte a pu me croire mort! Elle vous a pourtant légué quelque sympathie pour mon souvenir, puisque mon portrait, conservé par elle, a été longtemps conservé par vous?
—Un jour d'égarement n'est pas un crime?
—Ah! vous saviez?… J'aurais dû mourir alors!
Sans prolonger l'entretien, Paul se leva en s'excusant d'être demeuré assis un instant devant Mme Berwick. Puis, se découvrant, il fit à la jeune femme un salut profond.
—J'espère, madame, vous revoir avant longtemps.
—Rue d'Anjou-Saint-Honoré. n° 19, répondit Laure en rendant son salut à Paul.
Paul se rassit dès que Laure se fut éloignée, et, les yeux fixés sur l'empreinte des petites bottines de la fille de Charlotte dans la terre humide, il revécut en une demi-heure toutes les émotions de sa vie passée.
Enfin, il se leva avec effort pour retourner chez lui.
—Morte veuve, un an après mon mariage!… répétait-il par instants. Elle m'attendit peut-être! Elle ne serait pas morte si elle avait appris que je vivais encore!… Oui, décidément, le suicide est un crime. Si je n'avais subi le coupable entraînement de Werther, épris d'une autre Charlotte, si je n'avais pas voulu venger sur moi-même l'union conclue entre ma Charlotte et ce Widmer, mon rival n'en serait pas moins mort quelques années après, et au lieu d'un souvenir de sang, j'aurais laissé à ma bien-aimée un souvenir aimable; elle aurait gardé cette foi qui fait vivre. Nous nous serions cherchés et retrouvés aisément sans doute, et notre bonheur à deux, couronnant ma patience, aurait prolongé ses jours! Et aujourd'hui je retrouve cette enfant qui me semble tout moi, ou plutôt un mélange de mes traits et des traits de sa pauvre mère! Elle a mon profil et ses yeux?… J'ai perdu les autres! celui-là seul me reste. Ah! comme je vais l'aimer, cette Laure, cette épave de ma jeunesse! L'aimer, et la pauvre Blanche que dira-t-elle?… Mon devoir impérieux est de me taire, car Blanche ne pourra aimer Laure!
M. de Breuilly était visiblement agité en rentrant rue de Verneuil, et bien qu'il se contînt en face de Blanche, à l'animation de ses yeux, sa femme imagina aisément qu'il avait fait une rencontre extraordinaire. Mais il ne répondit point aux questions que Blanche lui adressait au sujet de sa promenade, et Paul rentra peu à peu dans l'apparente monotonie de ses pensées et de ses occupations.
Dans les jours qui suivirent, il reçut une lettre de Gustave Mayran, datée de Tarbes. M. Mayran, général de brigade, entretenait son ancien compagnon d'armes du désir qu'il éprouvait de se rapprocher de Paris et des difficultés de ce changement. Il priait Paul, qui avait conservé dans l'armée de vieilles amitiés, de s'occuper de lui.
Paul et Gustave avaient servi ensemble en Algérie, sous le maréchal Bugeaud, et Blanche salua avec joie le changement que ces réminiscences apporteraient au cours des idées de son mari.
Elle-même se souvenait avec plaisir que, n'étant pas encore mariée, elle avait suivi, de loin, avec un anxieux intérêt, le jeune militaire dans ses campagnes.
Paul de Breuilly était sous les ordres du colonel de Montagnac, qui périt en héros à Sidi-Ibrahim, avec la plupart de ses compagnons. Il fut de ces quatre-vingt-trois hommes qui, bloqués par les Arabes dans un marabout, y épuisèrent leurs vivres et leurs munitions, et, après trois jours de lutte désespérée, tentèrent une trouée à la baïonnette.
Paul fut un des treize qui parvinrent seuls à se sauver. Après un pareil
Fait d'armes, il fut décoré.
Il continua à se distinguer dans les rangs des colonnes conduites par les
Généraux Bedeau, de Mac-Mahon et Lamoricière.
Après la défaite d'Abd-el-Kader, Paul, devenu lieutenant, fut désigné pour faire partie de l'escorte de l'émir prisonnier, envoyé à Djemma-Gazahouat.
La conquête de l'Algérie une fois terminée, Paul de Breuilly demanda son changement, et il débarquait à Toulon, le 29 décembre 1847, en même temps que l'émir prisonnier.
Ce fut une grande joie pour Blanche que de revoir en congé ce jeune
Lieutenant échappé à tant de périls.
Paul de Breuilly servit jusqu'à la fin de la guerre de Crimée et se retira avec le grade de capitaine.
Il s'était marié dans l'intervalle, en 1850, et il était père de
François, né en 1851.
Ces souvenirs animèrent pendant quelques jours la solitude de la rue de
Verneuil sans faire oublier sa rencontre avec Laure Widmer.
VII
Ainsi s'ouvrit, du printemps 1873 jusque vers le milieu de l'année 1874, cette ère singulière pour un homme de l'humeur de Paul, d'une vie morale en partie double.
Chez lui, il était le mari qui console sa femme et qui pleure avec elle ses enfants. Hors de chez lui, il était l'amant, vivant du souvenir de sa maîtresse et la retrouvant dans une fille, dont les beaux yeux le rattachaient à l'existence.
Il se fit présenter, en effet, peu de jours après la rencontre aux Champs-Elysées, à ce Berwick, le petit noir, comme Charaintru l'appela plus tard, et qui n'était autre qu'un juif allemand de la plus belle eau.
Paul tomba des nues en l'apercevant, tant le financier cynique était caractérisé par la physionomie, le geste, l'accent grasseyant de ce Gobseck bavarois. Trop âgé pour sa femme, Berwick appartenait à la secte Des ramoneurs. D'une mèche de cheveux abondante, ingénieusement détournée de sa destination primitive, qui était de garnir l'occiput, il se faisait, à l'aide de son coiffeur et de beaucoup de pommade, un toupet tout entier. Cette mèche providentielle revenait par devant couper, d'un bandeau noir de jais, un front déjà trop bas et qui faisait songer aux batraciens. L'oeil bouffi et protubérant appartenait bien à cette dernière espèce. Comme les Tartares, Berwick devait voir derrière lui, sans tourner la tête. Son menton exprimait la brutalité, comme son nez pointu marquait une finesse de renard. Il avait les doigts carrés, les mains courtes et velues.
Paul regarda tour à tour Laure et Berwick, et il comprit que l'orpheline était tombée dans un piège et avait été sacrifiée à quelque spéculation; mais il ne pouvait s'en expliquer avec elle.
Quant à Berwick, il ne vit dans la connaissance inattendue que Laure lui Faisait faire, que la pêche miraculeuse d'un client. Le jour où Paul franchit le seuil de cette demeure, la maison Berwick savait que M. de Breuilly était riche, et que le moyen probable de le faire financer était de jouer de la flûte des souvenirs. Berwick ne savait pas et ne pouvait savoir qu'une vingtaine d'années auparavant un monsieur français avait tenté de se suicider par amour pour sa belle-mère, Charlotte Widmer, que lui, Berwick, n'avait jamais connue.
Mais de prime abord la cicatrice formidable que Paul avait au menton, puisque la balle d'un pistolet lui avait brisé la mâchoire, intrigua vivement le banquier. Il questionna sa femme. Celle-ci ne savait rien, sinon que peut-être un duel de jeunesse avait provoqué l'accident; elle ne pouvait en assigner la date.
Le portrait de M. de Breuilly, que Laure conservait toujours, ne mentionnait pas cette cicatrice; mais enfin ce Paul, qui était riche, qui avait été militaire, devait avoir la tête chaude, un caractère violent, sous les dehors d'un homme très bien élevé, II fallait le ménager, ne l'irriter en rien. Telle fut l'opinion de Berwick.
De son côté, Paul se fit de bois vis-à-vis d'un homme qui lui était antipathique; car il était résolu à se lier intimement avec Laure à tout prix. Il parvint même, en quelques semaines, à faire croire à Berwick que ses discours sur les opérations de Bourse l’intéressaient infiniment.
Mais Berwick n'était pas toujours là: il n'y était même presque jamais, car il ne trônait au salon que les soirs. Et quand Paul pouvait se rendre rue d'Anjou Saint-Honoré, n° 19, c'était justement à l'heure où, dans un entresol de la rue Le Peletier, Berwick dépouillait ses carnets et faisait son courrier. Laure était grande musicienne, et Paul bon violoniste. Tous deux passaient chaque jour quelques instants délicieux.
Lorsque Paul prenait congé de Laure pour retourner rue de Verneuil, l'image de la jeune femme l'y suivait, tout comme celle de Charlotte l'avait suivi autrefois de Dresde à Freyberg, quand il retournait dans cette dernière ville pour y continuer ses études scientifiques.
La musique qu'il venait de faire avec Laure et qui remplissait encore ses Oreilles tout le long du chemin, était justement celle que Charlotte et lui retrouvaient jadis sous leurs doigts, dans les soirées fréquentes qu'ils passaient ensemble.
Cette musique fût longtemps le seul langage qu'en présence de Widmer se Permit leur amour, car Paul respectait le toit conjugal autant que Charlotte le respectait elle-même. Mais un jour vint où, dans un moment d'égarement et de passion, Charlotte oublia qu elle était épouse. Elle devint enceinte. Épouvantée, comprenant enfin l'étendue de sa faute, elle conjura son amant de partir et de l'oublier.
Voyant toutes ses supplications se briser devant l'inflexible résolution de Charlotte, fou de désespoir, Paul crut alors se rendre à lui-même une cruelle justice en tentant de se supprimer.
Ainsi ramené, à tant d'années de distance, aux émotions d'alors, M. de Breuilly retrouvait, toutes les émotions qu'il avait traversées à vingt ans, et condamnait tous les raisonnements qu'il s'était faits pour en arriver à se brûler la cervelle. Le nouveau Werther, plus ou moins fasciné par l'exemple de l'ancien, était tombé dans son sang, mais il n'était pas parvenu à se tuer. Après une longue maladie, pendant laquelle son état de faiblesse avait fait désespérer de sa raison, emmené dans les Alpes, au canton de Schwitz, il y demeura au village d'Einsiedeln, en face du couvent célèbre de ce nom. C'est là que la solitude et l'amitié des Bénédictins rendirent un peu de calme à son âme en révolte, et il reprit, un beau jour, le chemin de la France, de Paris, du foyer paternel.
Il crut expier la lâcheté de son suicide en se faisant soldat. La campagne d'Algérie offrit à son impatience l'occasion de se distinguer et des actions d'éclat, pour lesquelles il fut mis à l'ordre du jour de son régiment, l'une lui valut la croix de la Légion d'honneur, et l'autre sa première épaulette.
Le mariage de Paul et de Blanche éprouva d'abord quelques difficultés.
Dès longtemps rapprochées par l'amitié, les deux familles avaient de tout temps rêvé cette union. De tout temps aussi Blanche en avait caressé le projet. Petite fille, elle avait appelé Paul son mari, mais au retour d'Allemagne, elle vit bien que l'âme de Paul était ailleurs.
L'attention distraite qu'il accordait à la jeune fille irrita l'inclination de cette dernière au lieu de l'amortir. Le culte de Blanche redoubla de ferveur quand elle vit Paul en uniforme.
Sous différents prétextes, Paul ajourna longtemps cette union; mais il n'avouait point la cause réelle et même il ne l'articula jamais devant personne. Enfin, il céda, lorsqu'il se crut assuré de pouvoir faire honneur à un engagement, qui était celui de rendre Blanche heureuse.
En 1873, tout avait bien changé. Ce n'était pas de la science qu'elle était jalouse, et ce n'était plus des hasards de la guerre qu'elle était inquiète.
Elle était inquiète et jalouse d'une rivale dont elle supposait l'existence, mais qu'à vrai dire elle ne connaissait pas.
De son côté, Paul évita d'abord de porter devant Laure Berwick aucun Jugement sur son mari; mais ce fut elle qui se plaignit d'avoir été sacrifiée par son tuteur à des convenances purement matérielles.
Bien loin d'exciter ses plaintes, Paul cherchait à les apaiser.
—Toutes les jeunes filles, disait-il, se forgent un idéal de félicité, comme si la vie réelle tenait en réserve pour tous les oiseaux un nid environné de fleurs et doublé de soie et de mousse. Il faut en rabattre et consentir à ce que les hommes ne soient pas des anges.
—Sans être des anges, répliquait Laure, ils pourraient ne pas être des démons.
—L'incompatibilité d'humeur exagère des griefs insignifiants. Mais, quand les années ont passé sur certains froissements, l'habitude les émousse. On découvre le pouvoir de la patience, et la forme cesse de l'emporter sur le fond.
—Excepté, ripostait Laure, quand la forme est brutale et que le fonds est mauvais. D'ailleurs, je ne saurais supporter certains outrages! Le luxe apparent dans lequel M. Berwick me fait vivre ne peut me cacher les moyens qu'il emploie pour le faire durer. Sachez, mon ami, qu'il a été souvent à deux doigts de sa perte. Mieux vaut mille fois un bon juif qu'un juif prétendu converti. J'ai remarqué que ces modernisés n'ont ni les vertus de notre monde, quoiqu'ils s'y rattachent, ni les talents spéciaux de la race qu'ils ont reniée. Un franc israélite thésaurise et fait fortune; un faux israélite spécule et se ruine. Considérez bien les choses et vous verrez cela partout.
Paul ne se paya pas de ces raison. Il voulut mettre sur le compte des vapeurs les mélancolies d'une épouse qui n'était pas mère, et plus il haïssait Berwick, plus il s'attacha à le bien pénétrer.
Il feignit même, devant Berwick, de trouver Mme Berwick fantasque, et
Comme rien ne facilite les affaires comme une intimité apparente,
Berwick, pour transformer Paul en bailleur de fonds, s'appliqua d'abord
à le transformer en intime ami.
Tandis que le gentilhomme et le banquier se livraient à ces travaux d'approche, mais sans qu'ils fussent encore couronnés de succès, il vint un jour où Laure éplorée s'écria, sans préambule, en voyant entrer chez elle M. de Breuilly:
—Mon ami, venez à mon aide! Sauvez-moi de lui!…
—Qu'y a-t-il donc de nouveau? Demanda Paul.
—Je ne puis vous le dire!
Et la jeune femme se jeta, sans rien ajouter, dans les bras de son père.
Quand elle eut pleuré longtemps:
—J'avais cru, reprit-elle assise à ses côtés, j'avais cru, en vous retrouvant, retrouver le bonheur: je m'arrangeais déjà pour en jouir, pour le rendre éternel! J'étais, en espérance, délivrée de mes heures mortelles, les heures de quatre à six où M. Berwick est partout, excepté chez lui, mais sur le point de rentrer. Je me disais: Dans les courts jours d'hiver, je sortirai avec mon père, en voiture, et nous irons à travers le bois désert ou à travers les rues remplies de boutiques et de monde, regardant, causant, voyant sans être vus…
—Oui, c'est charmant, tout cela, répliqua Paul amèrement, mais ma femme, mais votre mari seront-ils obligés de comprendre que M. de Breuilly est le père d'une femme de trente ans, dont la mère chérie par lui n'a jamais été pourtant sa femme?
—Que vole-t-on aux autres quand on ne leur prend rien?
—Mais votre mari aura le droit de penser que notre intimité va plus loin.
—Il pensera ce qu'il voudra. Je connais ses relations avec des drôlesses, et si je suivais son exemple et même ses inspirations, il y a longtemps que … mais il sera déçu aussi en cela, car je ne verrai et ne chercherai en vous que l'ami, que le père!
—Mais enfin, reprit M. de Breuilly, vous m'avez abordé en me disant:
Sauvez-moi! De quoi parliez-vous?
—D'une chose tellement horrible que je ne trouve pas d'expression pour vous la dire? Dussiez-vous feindre et mentir, faites-le parler lui-même!
Après avoir songé profondément à ce que Laure lui demandait, Paul lui dit:
—Je crois savoir ce qu'il faut faire. De quelque temps, je vais feindre de ne plus m'occuper de vous. Par contre, je verrai de plus en plus votre mari, et, me croyant pris dans le filet des spéculations qu'il me propose, dussé-je m'associer en apparence jusqu'à ses plaisirs, je surprendrai sans doute le secret de ses desseins. Alors, je vous verrai, ou je vous écrirai, selon les cas, assuré que je suis d'avance que le secret sera gardé, où ma lettre lue et détruite entre le moment où vous sortirez de chez vous pour la lire et le moment où vous y rentrerez. Adieu donc, ou plutôt au revoir!
Mme Berwick lui répondit:
—Tout ce qu'il vous plaira. Je me fie à vous. Je n'espère qu'en vous!
Cette scène avait lieu dans l'été de 1874.
Laure fut plusieurs jours sans voir M. de Breuilly.
Après quatre heures, ne l'attendant plus, elle sortait en voiture.
Enfin, un jour, au moment précis où son landau émergeait de la porte cochère et où Laure était seule comme toujours, un pli cacheté vola de la main d'un passant inconnu sur les genoux de la jeune femme, et bien que l'écriture de la suscription lui fût inconnue, elle ne douta pas un instant de l'origine de cette lettre. Elle la cacha dans son sein et attendit d'être au Bois pour l'ouvrir.
VIII
Berwick revenait de la Bourse; il allait atteindre la maison de la rue Le Peletier, n° 5, dont l'entresol était occupé par ses bureaux, lorsqu'il rencontra M. de Breuilly.
Paul s'était présenté chez le banquier, il ne l'avait pas trouvé, mais comme il s'était mis en tête de le voir, il était sorti, préférant attendre son homme en se promenant dans la rue.
—Mon très cher comte, lui dit Berwick, en passant familièrement son bras sous le bras de Paul, vous exaucez le plus cher de mes voeux en venant me trouver. Avez-vous réfléchi à mes propositions? Vous réconciliez-vous un peu avec ces coquines d'affaires? Vous savez si j'ai de la prédilection pour vous; mais, à propos, passons donc la soirée ensemble! J'ai quelques signatures à donner, vous me ferez la faveur de m'attendre un instant. Vous dînez aujourd'hui au café Anglais avec moi. On ne vous voit plus à la maison. Je suis fin, moi, et j'ai très bien remarqué que vous êtes un peu en froid avec Mme Berwick. Mon Dieu, je ne vous en fais pas un reproche, je sais qu'elle est un peu fantasque. Je le regrette pour elle, car vous êtes un ami d'excellent conseil.
Tout en parlant, le banquier était entré dans son cabinet personnel par une porte particulière. Il avait offert un siège à son hôte, et il s'était enfoncé jusque sous les coudes dans un vaste fauteuil de cuir, il fit retentir un timbre. Des employés entrèrent portant des lettres et des effets à signer. Berwick lut avec méthode des paperasses couvertes de chiffres, et il se mit à abattre des signatures.
Tout à coup il se leva et dit à M. de Breuilly:
—Maintenant, je suis à vous.
Paul, résigné et résolu, envoya rue de Verneuil un exprès avertir Blanche qu'il ne rentrerait pas pour dîner, et les deux hommes traversèrent le boulevard des Italiens.
Berwick fit bien les choses. Il ne manqua rien à ce dîner pour porter Insensiblement les deux convives à ce degré où l'expansion est plus facile.
—Mais enfin vous êtes marié, monsieur le comte, demanda tout à coup le banquier, est-ce que nous n'aurons pas une belle fois l'honneur de connaître madame la comtesse.
Depuis notre deuil, monsieur Berwick, nous n'allons pas dans le monde; Ma femme vit dans la retraite, je ne saurais lui faire violence à cet égard.
—Il y a pourtant dans la vie conjugale, reprit Berwick, des situations de force majeure. Quand on occupe un certain rang dans le monde, on a des relations à soutenir. Qui quitte sa place la perd. Les hommes savent, mieux que les femmes, se conformer aux situations. Nos dames ont la prétention de nous gouverner un peu. C'est à se demander, quand on les voit si peu à la question, si elles sont positivement nos égales.
—Cela dépend de ce que vous entendez par là, monsieur Berwick; j'ai peut-être des idées un peu différentes, mais je vous ferai grâce de ma philosophie.
—Je ne suis pas philosophe, moi, monsieur le comte; je suis plutôt mécanicien. Tenez, le monde moral obéit, comme le monde matériel, aux lois de la statique et de la dynamique. Or, comme il est avéré que le vice inhérent à toutes les machines est la déperdition des forces par le frottement, il m'est avis que, dans la vie de famille, il convient de le supprimer quand on peut; alors ça marche tout seul.
—Ah! vous avez supprimé, les frottements dans la vie de famille?
—Permettez, répondit Berwick, je vais vous exposer cela très simplement. Moi, par exemple, j'ai épousé Laure Widmer, qui est une femme pétrie d'esprit, d'intelligence, etc., mais je ne vivrais pas avec elle dans une paix constante si je n'avais pris en tout la haute main.
—Et en quoi consiste cette haute main? demanda Paul d'un air intrigué.
—Mon Dieu! je répugnerais à parler de cela aussi crûment si j'étais un jeune marié… Pour éviter, toute discussion, je ne consulte jamais ma femme… Comme je tenais à ce qu'on ne me fît jamais aucune condition, j'ai commencé par ériger en principe que les délibérations seraient superflues.
—En tout?
—En tout.
—C'est là ce qu'on appelle subir l'amour sans le partager. Ce genre de passivité vous suffit?
—Le partager? Est-ce que nos femmes nous aiment? Et qu'est-ce, à proprement parler, qu'aimer?
—Cette question nous mènerait loin, monsieur Berwick, si j'essayais d'y répondre; mais là où l'amour n'existe point, je ne vois pas trop quel plaisir…
—Ah! un plaisir très borné, quand la fantaisie des personnes n'y mêle pas un peu d'imprévu! C'est comme le vin d'ordinaire qui, fût-il du bordeaux à huit francs, finit par faire regretter la piquette. J'avoue, du reste, que j'ai surtout eu besoin de toute mon autorité pour faire bonne figure vis-à-vis de la famille de ma femme, composée en grande partie de gens qui, à tort ou à raison, se croyaient le droit de me regarder de haut, parce que je suis un parvenu.
—Et alors, monsieur Berwick, vous avez un peu mis l'orgueil des Lussan à la raison?
—Oui et non! Je trouvais assez piquant de m'être adjoint une personne m'ayant sacrifié son origine nobiliaire. Elle subit d'ailleurs cette nécessité d'assez bonne grâce, mais ce n'est pas tout.
—Et que peut-il y avoir de plus?
—Eh bien! il y a eu pour moi des jours d'anxiété; car tout ne réussit pas quand on commence avec rien. Je pars d'un principe: dans mon opinion, les grâces de la femme doivent concourir à la fortune du mari. Ne vous cabrez pas! Deux époux sont deux associés; ne faut-il pas que chacun, dans la mesure de ses moyens, aide l'autre à arriver au but unique, la fortune? Pourquoi la femme profiterait-elle d'un bien-être acquis au prix des sueurs du mari exclusivement? Connaissez-vous une société dans laquelle les associés ne participent qu'aux profits sans avoir à supporter l'aléa des pertes? Dès l'instant que l'intérêt est commun, il ne convient pas que l'on puisse reprocher à l'autre de consommer sans produire. Quand on joue à deux la comédie sociale, il est bon de savoir monter tour à tour sur les planches et de remplir le rôle.
—Et, comme cela, vous aimeriez que Mme Berwick battît aussi la caisse pour la remplir?
—Oh! il y a tambour et tambour, comme il y a planches et planches!
Mais c'est sur ce point qu'elle a été d'un rétif…
—Je croyais qu'en toutes choses vous aviez la haute main?
—Toujours est-il que, vivant dans l'opulence, elle ne m'a apporté jusqu'ici dans mes affaires nul concours. Elle reçoit mal les gens que j'ai le plus grand intérêt à ménager. Vous seul aviez fait exception jusqu'ici, et, comme un fait exprès, c'est presque de vous seul que je n'attendais aucun service, puisque, par sympathie, je ne me suis, au contraire, attaché qu'à vous en rendre.
—Ainsi, Mme Berwick fait grise mine à des gens à qui vous passez la main sur le dos?
—Eh bien, oui! s'écria le banquier avec une sorte d'emportement; j'ai à Paris, de passage, un correspondant étranger avec lequel je traite une affaire de la plus haute importance. Ce capitaliste éprouve, à n'en pas douter, un goût très vif pour Mme Berwick. Sans l'enhardir à l'excès, elle pourrait répondre en quelque façon à la faveur que cet étranger lui témoigne. Entre forfaire à ses devoirs et blesser des sentiments délicats et tendres, il y a de la marge, et elle ne donne que des camouflets à un homme de qui j'attends l'avenir, peut-être le salut de ma maison! Je prétends que, si une femme a de la coquetterie (et toutes en ont!), il vaut mieux que cela profite à son mari qu'à elle seule. Et enfin, si une femme a un amant, elle doit au moins atténuer sa faute envers son mari par des avantages qu'il en recueille, sans savoir d'où ils viennent, et qui l'indemnisent.
L'excellent Berwick s'animait et ricanait si agréablement, en tenant ces propos, que Paul, de plus en plus stupéfait, n'eut pas le courage de lui déclarer qu'il le tenait tout simplement pour un drôle. Mais d'un entretien aussi scandaleux il recueillit cette leçon que la beauté de Laure était mise à prix et qu'au profit de la caisse conjugale, on l'engageait à fouler aux pieds le contrat.
L'indignation de M. de Breuilly était peut-être moins forte que son dégoût. Toutefois, il se demanda s'il était bien sûr que Berwick ne le tînt pas pour un amant de Laure, duquel, à défaut du soupirant étranger en vedette, le banquier pensait à tirer parti.
Berwick savait bien que Paul s'était présenté chez lui sous les auspices d'anciens souvenirs de famille; mais le comte, de son côté, était sûr qu'à un homme de cette trempe la fille de Charlotte, n'avait jamais parlé du lien mystérieux qui l'unissait à Paul, ni surtout de la tragédie sanglante qui avait rompu ce lien.
M. de Breuilly se sentait rougir en pensant être considéré par le banquier comme un amant en titre, à qui Berwick tendait la main en lui donnant à dîner.
Peu s'en fallut qu'il n'éclatât; mais le salut de Laure, qu'elle-même avait remis entre ses mains, lui sembla plus précieux que l'éclat d'une rupture, et, après avoir pris congé du banquier sur le seuil du Café anglais, dans les termes d'une amitié et d'une gratitude ironiques pour son amphitryon, il sauta en voiture pour aller écrire à Laure la lettre suivante:
«Ma chère Laure,
«Vous m'avez prié de découvrir les secrets desseins de votre mari: vous n'avez pas eu le courage de me faire part des insinuations infâmes auxquelles vous étiez en butte et dont vous ne deviniez que trop le sens et la portée. Je comprends votre réserve.
«Je sors d'une entrevue avec M. Berwick. Vos craintes n'étaient malheureusement que trop fondées. J'éprouve trop de dégoût pour vouloir entrer dans le détail de notre conversation; je résumerai en deux mots l'impression qui m'en est restée:
«Votre mari, je l'ai deviné, est sur le chemin de la ruine. C'est en vous que gît sa dernière espérance. Il veut vous vendre! Il veut escompter son déshonneur, et c'est sur le vôtre qu'il tentera de reconstruire l'édifice de sa nouvelle fortune. Le nom de l'amant importe peu, vous serez au plus offrant et dernier enchérisseur!
«Vous avez à choisir entre deux partis: résister ou fuir! Résister! Est-ce possible? J'en doute. Vos deux volontés seront opiniâtres. Vous ne céderez jamais, lui non plus.
«Fuir! Peut-être serait-ce plus sage, mais où'? Comment? Laure, vous avez un ami, mieux que cela, un père, disposé à tous les sacrifices pour sauver son enfant. A quelque parti que vous vous arrêtiez, comptez sur moi. Dans les deux cas, je suis à vous. Décidez!
«PAUL.»
Cette lettre, que Mme Berwick avait reçue en partant pour le Bois, elle la lut, tandis que ses chevaux l'entraînaient trop rapidement pour que nul ne pût voir ce qu'elle tenait; elle réfléchit que, pour répondre à M. de Breuilly avec plus de sûreté, il valait mieux ne pas attendre d'être rentrée. Elle déchira une page de son carnet et, au détour d'une allée qui semblait presque déserte, ayant fait arrêter sa voiture, elle traça au crayon ces seuls mots:
«Je ne sais quel parti prendre. Pensez et agissez pour moi.»
La lettre de Paul, déjà froissée, gisait aux pieds de Laure, dans le fond de la voiture.
En ce moment, quelqu'un arrivant par derrière avec une autre personne que, dans sa préoccupation douloureuse, Laure n'avait pas remarquée non plus, tourna le bouton de la portière et invita son acolyte à monter.
Mme Berwick reconnut son mari et, dans son compagnon, un «vieux beau», Dalmate à breloques et à bagues, auquel elle avait, depuis quelque temps, fait défendre sa porte. Ce dernier se présenta tête nue et d'un air aussi avenant que le comportaient sa moustache en crocs et son œil fourbe. Elle salua du geste en cachant lestement son carnet, tandis qu'instinctivement, du pied, elle cherchait par terre la lettre de Paul pour la soustraire à toute curiosité; mais son pied ne trouva rien, et elle comprit qu'en ouvrant la portière, Berwick avait déjà ramassé ce papier révélateur.
IX
De Laure à M. de Breuilly
Mon bon père,
J'écris ceci à l'heure de la Bourse, le seul moment du jour où je sois maîtresse de ma liberté. J'écris devant le feu, quoique les cheminées, dans cette saison, ne soient pas généralement rallumées encore. C'est afin de pouvoir y jeter ce papier à la moindre alerte. N'est-ce pas une vie de prisonnière?
Je n'ai pas à vous dire comment votre lettre m'est parvenue un jour que j'allais au Bois: je crayonnais la réponse.
Par préméditation ou par hasard, mon mari, qui ne va guère au Bois, se trouva là pour monter dans ma voiture, où il ne monte jamais; il y servait d'introducteur à un convive que j'avais supprimé, il y a quinze jours. Je vous reparlerai forcément de ce convive, mais je vais, par un aveu terrible, au devant d'un trop juste reproche: ne voulant ni jeter votre lettre en menus morceaux, ni la conserver, je l'avais froissée et jetée sous mes pieds; pour attendre le moment où je pourrais la livrer aux flammes. A compter de l'instant où M. Berwick est monté dans la voiture, la lettre a disparu, je ne sais comment il l'a ramassée.
Introduit de haute lutte dans ma voiture à la faveur d'une surprise, l'ami de mon mari, M. Sebenico, fut exactement pour moi comme si je ne l'avais pas éconduit.
Devant moi, M. Berwick voulut le retenir à dîner pour le jour même.
—Je n'accepterai, dit Sebenico en s'inclinant vers moi, qu'autant que madame…
—Le désir de M. Berwick est un ordre, répondis-je en regardant l'étranger avec une profonde indifférence.
Sebenico accepta, sans insister, comme s'il n'avait pas compris.
Au retour, à la façon dont mon mari sortit du salon, en m'y laissant seule avec Sebenico, je jugeai qu'il était impatient de lire la lettre volée. Je prétextai le besoin de changer de toilette, et je passai dans ma chambre à mon tour. J'y séjournai peu d'instants, car je tremblais que Berwick n'y vint, votre lettre d'une main et un pistolet de l'autre.
C'était un enfantillage, et, du reste, la présence même chez nous de l'odieux Dalmate me rassura. Quand je me retrouvai avec ce dernier, il me demanda si j'étais toujours aussi froide. La pensée de ce qui se passait dans le cerveau de M. Berwick jetait un trouble profond dans le mien. Sebenico me vit émue, sa vanité en trouva l'explication dans le souvenir de libertés qu'il s'était permises avant son bannissement de chez moi. Il pensa sans doute que cette émotion était un encouragement, et qu'une femme interdite était repentante et à moitié vaincue. Il recommença à m'obséder de protestations et de coups d'oeil que son accent et son âge rendaient ridicules. Je n'y répondais en aucune sorte; mais je demeurais immobile, tranquillement assise, et je me contentais d'éloigner mes mains qu'il s'efforçait de saisir.
Enfin M. Berwick rentra. J'étais pâle, doublement anxieuse. Je compris que mon mari avait lu la lettre, d'après le regard qu'il me lança. Mais aussitôt, reprenant son sourire et son ton mielleux, il dit à son hôte:
—J'espère que vous n'aurez pas abusé de ce petit tête-à-tête?
—Eh! répliqua Sebenico d'un ton gaillard, ce n'est pas l'envie qui m'en a manqué; madame a le don de me faire oublier tout et toutes, quand je la considère. II est même heureux, pour le salut de ma cervelle, que vous soyez si vite arrivé.
—Vous oubliez, répondis-je au Dalmate en le persiflant, qu'il faut être deux pour perdre la tête.
Permettez-moi, mon ami, de ne vous raconter au long ni la conversation, ni le dîner, ni l'offre que fit Sebenico de sa loge à l'Opéra, ni la façon dont Berwick accepta, pour m'obliger à l'y suivre. A mon grand déplaisir, je me retrouvai seule avec l'étranger pendant un entr'acte, M. Berwick étant sorti de la loge, sous un prétexte futile et sans m'offrir son bras pour aller au foyer.
Ainsi, je restai le point de mire de la curiosité, et je pus juger que la façon dont cet homme me parlait de trop près éveillait des sourires dans la salle; en faisant braquer sur nous des lorgnettes.
Mais tout cela n'était rien encore. Sebenico, à la sortie du spectacle, prit congé de nous, en m'annonçant qu'il viendrait bientôt me remercier de mes bontés.
Je remontai dans mon coupé avec mon mari. Le tour de Berwick était venu. Ici encore, je ne me sens la force ni de revivre ces vingt minutes-là, ni de les écrire.
Me montrant la lettre à la lueur des réverbères sans la lâcher un seul instant, il commença par me demander si je connaissais cette écriture, et sur ma réponse que je ne savais pas lire à minuit sans lumière, il me dit qu'il n'avait pas besoin de lumière pour me faire expier ma trahison.
Vous dirai-je qu'il me frappa? Vous dirai-je que, de son aveu, peu lui Importait d'où venait son déshonneur, pourvu que l'amant de mon choix le sauvât d'une ruine imminente, que j'avais préparée en fermant ma maison à tout venant, suivant mon caprice.
Laissons ces horreurs! J'avais du laudanum dans ma chambre, et si, dès cette nuit-là, je n'en fis pas usage, c'est au souvenir de ma pauvre mère que je le dois.
Brisée, anéantie, vous espérant, redoutant votre présence, en un mot plus morte que vive, je reçus, à deux jours de là, du Dalmate la visite de digestion.
Quelque honte que pour moi vous en puissiez ressentir, je vous confesse que, pour gagner du temps, le temps de vous attendre, je laissai à cet impudent des espérances.
Tout Dalmate qu'il est, il faut que cet individu soit bien peu physionomiste, car, de la main que j'abandonnai à ces repoussantes lèvres, j'eusse versé du poison si j'en avais eu à ma portée.
Berwick sut sans doute par les domestiques la visite que je venais De recevoir. A la façon cynique dont il inspecta les meubles et ma toilette, je compris ce que j'aurais voulu ignorer toujours. Je parvins à lui parler d'un ton si souriant et si tranquille (celui des femmes qui ont quelque chose à se reprocher), qu'il crut sans doute à son malheur et à ma défaite.
L'idée même de ce malheur le rendit si heureux qu'il eut une lueur d'amabilité pour moi. Il lui échappa de me dire qu'il attendait la visite de Sebenico le surlendemain, pour la conclusion de leur grande affaire.
Adieu, mon ami, mon père, les minutes sont maintenant des siècles. Je me suis procurée la double clef de l'escalier de service pour m'enfuir d'ici, à l'insu de mes domestiques, si vous me commandez de m'enfuir. Où irai-je? Le temps et Sebenico marchent. Berwick me surveille, les valets m'espionnent. Je perds la tête! Pensez pour moi!
Votre fille,
L….
P.-S.—Je sortirai à quatre heures en voiture. J'aurai sur moi cette lettre. Je la jetterai moi-même à la poste, si je ne vous rencontre pas.
A la lecture d'une semblable lettre, la première pensée de Paul de Breuilly fut de recommander sa fille à la protection des lois, il ne s'y arrêta pas. La protection des lois ne s'achète qu'au prix du scandale. La justice informe, mais elle informe à la façon de l'ours de la fable, qui écrase la tête de son maître pour le délivrer d'un moucheron. A quel homme, jeune ou vieux, portant la robe, une femme qui se respecte ira-t-elle dénoncer son mari, qui veut la vendre? Quelle femme affrontera, même à huis clos, les questions qu'un pareil fait dictera à ses juges?
Il ne reste, se dit-il, que les expédients de la défense individuelle. Mettre le mari dans l'impuissance de nuire en le fuyant, ou en le tuant; ou bien le réduire, lui qui veut vendre les autres, en l'achetant lui-même! Mais la fuite passera toujours pour un enlèvement; une femme n'est jamais réputée partir seule.
Tuer Berwick? Celui qui le provoquerait sera obligatoirement réputé l'amant de sa femme.
Acheter Berwick? Oui, il n'y aurait que cela de vraiment pratique. Mais alors, ce serait subir les conditions d'un adversaire victorieux. Payer pour empêcher la persécution, la violence! Payer pour avoir le droit de vivre et pour désarmer celui qui prétend empêcher les autres de vivre! C'est monstrueux! Si Laure ne cède pas (et elle ne cédera pas), quel sort, quelles brutalités l'attendent! Et moi qui, les mains liées par le respect que je dois à Blanche, ne puis ni me mouvoir en liberté, ni montrer même la moindre préoccupation de cet intérêt qui m'enfièvre! Ne pouvoir dire, dans le moment de la lutte: Cette femme que je dois protéger et que je veux sauver, c'est ma fille! Car enfin, je ne puis ni inventer une fable, ni confesser la vérité! Assurément, je puis disposer de ma fortune personnelle, comme bon me semble, puisque j'ai perdu mes enfants; mais comment avouer que j'en aurai disposé? J'alléguerai vainement que je l'ai perdue; je ne suis ni joueur de baccarat ni joueur à la Bourse. J'aurai eu beau respecter l'héritage personnel de ma femme, je n'en serai pas moins ruiné et, par contrecoup, je l'aurai appauvrie! Je vivrai donc désormais de ses deniers, n'étant plus en âge de réparer mes brèches. De bonne grâce, elle subira mes revers; mais je devrai lui en cacher la cause, comme une honte. Je veux admettre que je fasse à Blanche l'aveu devant lequel j'ai toujours reculé, afin d'avoir un prétexte de m'occuper de Laure ouvertement, et de lui chercher un asile. Si cet asile est ma maison, la présence de Laure y sera le reproche vivant d'un premier amour. Si je crée à la fille de Charlotte un autre asile, une autre retraite, jamais Blanche n'admettra que cette retraite ne soit point un second ménage. D'ailleurs, dans l'une comme dans l'autre hypothèse, Berwick est un fin limier qui aura bientôt déjoué les précautions les plus ingénieuses, et c'est alors que ses exigences pécuniaires croîtront, comme prix de sa complaisance pour un marché honteux. Et cependant, elle m'a dit: «Pensez pour moi! Disposez de moi!» Un égoïste de bon sens me dirait: «Laure n'est pas ta fille! Elle s'appelle Laure Widmer! Tu n'es pas responsable d'elle; abandonne-la!» Mon coeur se révolte contre cette lâcheté!… Abandonner la fille aujourd'hui, ce serait le digne pendant d'avoir voulu déserter la vie, pour n'avoir pu posséder la mère! Eh bien, quelle partie de moi-même dois-je immoler pour la sauver? Le bonheur de Blanche, l'honneur de Laure ou ma fortune?
Telle était la torture morale de cet homme sensible, délicat entre tous, Compliquée par l'obligation de ne rien laisser paraître de cette torture; et c'est alors que Charaintru vînt, avec son étourderie habituelle, arracher Paul à sa solitude et retourner le fer dans la blessure, en rejetant une fois encore la question Berwick sur le tapis.
Le petit vicomte somma avec insistance son ami de répondre au sujet de la solvabilité du banquier, et à cette sommation Paul répondit par l'assurance que Charaintru serait payé. À compter de ce moment, M. de Breuilly devenait le débiteur anonyme et indirect d'Hercule. A compter De ce moment, il devait réaliser, et (par un moyen qu'il n'avait pas trouvé encore) faire passer dans les mains d'Hercule, sans que Berwick fût tenté de les arrêter au passage, ces malheureux cent cinquante mille francs. C'est ainsi que, dès le soir même, au grand étonnement de Charaintru, qui ne se doutait pas d'avoir déterminé ce sacrifice, Paul annonçait sa résolution de vendre sa voiture et ses chevaux; aveu bientôt suivi d'exécution, comme de la vente de son hôtel et de son mobilier.
Les jours qui suivirent furent bien remplis.
M. de Breuilly s'adressa à Falconet, l'homme d'affaires attitré de Tout le faubourg Saint-Germain, pour connaître la situation exacte du banquier Berwick et, de l'autre, pour le charger des réalisations qu'il avait arrêtées.
Le crédit du comte était d'autant mieux établi qu'il n'y avait jamais fait appel. D'ailleurs, Falconet était de ces confidents vis-à-vis desquels les réticences sont superflues.
M. de Breuilly avait besoin d'argent. Mieux que lui peut-être, Falconet sut chiffrer la position de fortune des deux époux, et il n'attendit pas la consommation des ventes pour mettre à la disposition de Paul les capitaux qu'il disait lui être nécessaires.
Ces préliminaires accomplis, la faillite imminente de Berwick roulait sur un déficit de trois cent mille francs, chiffre qui dépassait de près d'un tiers les prévisions du comte; mais il ne sourcilla point.
Il lui restait à délivrer Laure de ses angoisses.
Ce fut encore la promenade quotidienne de Mme Berwick au Bois qui Lui offrit le moyen de communiquer avec elle sans retourner rue d'Anjou-Saint-Honoré. Chaque jour, elle scrutait, en les traversant, les plis de la foule des promeneurs, sans que son ami y apparût. Enfin, une fois qu'à demi mourante de peur à la pensée de rentrer dans un moment à l'hôtel somptueux qui était son lieu de torture, elle passait sa revue accoutumée, elle vit Paul droit en face de l'avenue, assis sur une des premières chaises qui borde le grand lac. L'échange des regards fut rapide. Le comte se leva et, porta en silence la main à son chapeau, puis il fit un pas, en avant de l'arbre au pied duquel il se trouvait.
Mme Berwick fit arrêter, et, ostensiblement pour les oreilles de son cocher, qui devait être, lui aussi, un espion, elle dit à M. de Breuilly:
—Vous voici donc revenu de votre excursion en Languedoc?
—Oui, madame, et je songeais au plaisir de me présenter chez vous; mais vous paraissez souffrante?
—Au contraire, je ne me suis jamais mieux portée; mais ne voulez-vous pas me faire ici la visite que vous venez de m'annoncer à l'heure même?
—Pourquoi pas? répliqua le comte en s'asseyant respectueusement sur le siège du devant du landau.
La portière était refermée.
—Allez maintenant! dit Mme Berwick à son cocher. Ah!… Il était temps, ajouta la jeune femme, qui sembla à Paul bien pâlie. Parlez-vous toujours allemand?
—Moins bien que vous, madame, mais très passablement encore.
Alors, dans la langue de Goethe, la fille de Charlotte dit à son ami:
—A quel parti vous êtes-vous arrêté pour moi?
—Voici! répondit-il, en lui tendant un portefeuille.
X
M. de Breuilly n'avait peut-être point passé, en tout, un quart d'heure dans le landau de Mme Berwick; et néanmoins dans ce court espace de temps, la physionomie de la jeune femme avait complètement changé.
Elle était redevenue radieuse, et c'est à peine si un pli fugitif du front marqua le moment où elle aperçut ses fenêtres de la rue d'Anjou.
C'était merveille que Berwick n'eût jamais entravé les promenades de sa femme au Bois; mais c'était moins par intérêt pour sa distraction et pour sa santé que pour avoir, au vu de tous, une réclame vivante de sa maison. Son équipage, ses chevaux, sa femme allaient jouer là le rôle du chariot rouge d'Old England ou du char-à-bancs de l'Insecticide Vicat. Pour un rien, à défaut d'armoiries, Berwick aurait fait graver sur les lanternes et peindre sur les portières: Berwick et Cie, banquiers. Entrez sans frapper.
L'accueil de Mme Berwick à son mari, qui rentrait plus tôt que de coutume, le remplit de stupéfaction.
—Vous voilà délivré des affaires, lui dit-elle du ton amical dont une femme heureuse parle à son mari. Voici un siège qui vous attend.
Il était si peu fait à ces allures, qu'il regarda sous le fauteuil s'il n'y avait pas quelque surprise à la dynamite.
—Votre situation s'est-elle un peu améliorée? Vos inquiétudes se calment-elles? continua Laure d'une voix presque caressante.
—Le salut commun est toujours en question, répliqua le banquier d'une voix dolente, et la question est toujours posée de la même manière. Sebenico, offensé de vos rigueurs, est disposé à les oublier après vous avoir donné des preuves de son peu de ressentiment; et, à votre accueil plus gracieux de la dernière fois, il a répondu aussitôt par la reprise des négociations pendantes avec moi. Que voulez-vous, ma chère? Il est tout naturel que l'on soit susceptible. Vous l'êtes bien, vous. Et pourquoi ferait-on des affaires? Pourquoi confierait-on des capitaux à une maison où l'on est reçu comme un chien dans un jeu de quilles? Sebenico a le choix.
—Il est bien exigeant, ce Sebenico! Il y a maison et maison. La rue d'Anjou, n° 19, n'est pas la rue Le Peletier, n° 5. C'est rue Le Peletier qu'il a affaire, plutôt qu'ici.
—Quant à moi, les deux adresses me semblent difficilement séparables, et elles le sont si peu, dans la pensée de mon client, qu'il m'a promis de venir tout à l'heure et de rester à dîner avec nous. Je l'ai même devancé pour donner les ordres indispensables.
—Les ordres! Ne vous en mettez pas en peine, mon ami; je vais les donner moi-même, pour que la réception à faire à M. Sebenico soit à la hauteur de son mérite.
Et, sans attendre la réponse de son mari, elle sonna.
Un domestique parut.
—Monsieur Sebenico, vous savez qui est monsieur Sebenico?
—Oui, Madame.
—Il viendra tout à l'heure, et vous lui direz que nous sommes sortis.
Berwick bondit sur sa chaise:
—Mais, s'écria-t-il, vous rêvez, madame!
—Vous allez voir dans un moment que je ne rêve, point; d'ailleurs, ajouta-t-elle d'un ton de dignité offensée, si je rêve quelque part, ce n'est jamais devant mes gens!
Puis, s'adressant au domestique,
—Allez! fit-elle.
La porte se referma.
—M'expliquerez-vous enfin?… tonna Berwick en courant vers sa femme, les poings crispés.
—Oui, mon ami, je vous expliquerai, quand vous vous serez rassis. Vous me parlez de trop près. Vous avez fumé et l'odeur du tabac m'incommode. Voyons, dites-moi franchement à quel chiffre se monte ce fameux déficit qui devait, à la fin du mois, vous faire suspendre vos paiements?
—Faute de 275,000 francs, mon bilan sera déposé, et adieu les loges et les voitures! fit Berwick, qui avait reculé docilement de quelques pas.
—Je croyais, dit Laure, que c'était 300,000 fr.?
—A présent, vous connaissez mieux que moi mes affaires.
—Si je ne les connais pas mieux, je les connais tout aussi bien, et je les traite peut-être avec plus de bonheur que vous! Eh bien! faites-moi un reçu de 300,000 francs!
—Vous avez 300,000 francs à me donner? dit Berwick, ahuri, en se renversant sur sa chaise en face de sa femme.
—Peut-être, riposta Laure d'un ton absolument sérieux.
—Vous les avez? Où sont-ils?
—Oh! répondit Mme Berwick, rien ne presse; le reçu d'abord, s'il vous plaît.
—Un reçu? Ne sommes-nous pas communs en biens?
—Pas tout à fait, si vous vous rappelez notre contrat. Si je vous prête, il est entendu que vous me rendrez.
—Vous n'avez rien en propre que cette méchante bicoque de Dresde, louée cent florins par an.
—Enfin, mon ami, au lieu de nous égarer en vains propos, faites-moi, sur papier timbré, un reçu de 300,000 francs en bonne et due forme, et, si la forme vous embarrasse, en voici le modèle que vous n'aurez qu'à transcrire, mot pour mot.
Le modèle du reçu dépista la curiosité de Berwick; car il était de l'écriture de Laure, bien qu'il eût été dicté par Falconet à Paul, avec les noms en blanc.
—Vous êtes bien forte pour une femme seule, dit le banquier; je ne sais si je dois en passer par là.
—C'est comme il vous plaira, répliqua Mme Berwick, qui semblait impassible. Vous êtes libre!
En ce moment, le timbre de la porte retentit, et l'on entendit Sebenico qui entrait sans même demander si M. et Mme Berwick étaient visibles.
Ce fut une seconde d'agonie pour le banquier; car le domestique avait ordre de congédier trois cent mille francs, sous les traits du Dalmate, qui allait franchir le seuil; mais, pour prix de ce congé, trois cent mille francs étaient offerts à Berwick par Laure, qui ne lui avait jamais menti.
Le Juif fit le geste de se précipiter pour prévenir l'irrémédiable avanie qui allait être faite à l'étranger; mais, pour l'arrêter, Mme Berwick n'eut besoin que de dire à son mari, en levant l'index de sa jolie main jusqu'à ses lèvres:
—Prenez garde! Trop parler nuit!
—Mais enfin!… tonna une voix dans l'anti-chambre, je vous dis que monsieur Berwick m'a invité à dîner.
Le Dalmate se fâchait.
—Vous voyez, dit le Juif à sa femme d'un ton très bas, car il n'avait nulle envie, en trahissant sa présence à la maison, de se compromettre à tout jamais. Il écouta l'altercation en retenant son haleine.
Laure, beaucoup moins effrayée, eut de la peine à s'empêcher de rire.
Enfin, le bruit de la porte d'entrée, que l'on refermait à tour de bras, lui fit dire avec ironie:
—Il paraît qu'en Dalmatie, c'est comme cela qu'on ferme les portes dans les bonnes maisons.
—Cet homme est furieux! s'écria Berwick. Il est capable de me provoquer à présent.
—Il est provocant, en effet, mais peut-être pas comme vous l'entendez.
Finalement, j'ai été insultée ici, chez moi, par ce galantin de
l'Adriatique, et vous n'étiez pas là pour défendre ou venger mon honneur.
J'en ai assez.
—Pas de mélodrame, et finissons-en avec les rébus! N'avez-vous pas 300,000 fr?
—Voici, dit Laure, de l'encre, une plume, du papier, voire du papier timbré, enfin tout ce qu'il faut pour écrire un reçu. Ecrivez-le. Quand je l'aurai, donnant, donnant!
Berwick se résigna et il transcrivit le reçu. Laure regardait s'il le
Transcrivait exactement, en se tenant penchée par-dessus son épaule.
—Vous oubliez quelque chose, lui dit-elle, en lui désignant de l'ongle un membre de phrase omis.
—Pure inadvertance, riposta le banquier en rougissant.
—Tout y est bien, maintenant, lui dit-elle, quand il eut apposé sa signature. Donnez-moi cela.
Elle prit le reçu, le plia, puis:
—Tenez, fit-elle, voici une clef, celle du chiffonnier de ma chambre. Le dernier tiroir en bas. Vous y trouverez trois liasses de cent mille francs en billets de banque.
A ces mots, Berwick sauta sur la clef, courut à la chambre de sa femme, Força presque le tiroir en l'ouvrant, saisit, compta les trois cent mille francs, les enfouit dans les poches de son veston et, rentrant dans le salon, il dit, comme étonné:
—Il y a le compte!… Mais, ajouta-t-il aussitôt d'un ton railleur, j'ai donné le reçu pour avoir les 300,000 francs; maintenant que je les ai, je veux le reçu.
—Votre probité naturelle, mon ami, a de ces retours!…
—Il me faut le reçu! dit-il d'une voix sèche.
—Ce serait un vol, objecta Laure, d'un ton très doux.
—Vous dites?
—Je dis que vous ne l'aurez pas.
—J'aurai bientôt fait de le reprendre.
Et il se jeta sur sa femme, lui tordant les bras et fouillant avec frénésie dans la poche de sa robe.
—Misérable! Vous pouvez me tuer, mais vous ne pouvez le reprendre; il n'est plus là!
—S'il n'est pas sur vous, il est quelque part dans un meuble.
—Cherchez, dit-elle, vous ne trouverez pas.
—Je suis refait, fit Berwick, l'oreille basse.
—Est-ce là votre façon de remercier! Je vous sauve l'honneur, la vie, et vous n'avez pas un mot aimable à me dire?
—Je voudrais remercier le véritable auteur de cette munificence, mais il faudrait pour cela le connaître, savoir son nom.
—Cherchez, répéta Laure, vous ne trouverez pas.
—Vous avez donc un amant, madame, avec tous vos airs de vertu? Il vous a enseigné la défiance!
—Tout est possible, dit-elle; n'est-ce pas vous qui m'avez montré le chemin?
—Trêve de plaisanteries! C'est votre fameux comte de Breuilly, sans doute?
—Demandez-le-lui!
—Mettons d'abord cela en lieu sûr, fit Berwick en se rendant à son cabinet avec les billets de banque.
Dès qu'il fut sorti de la chambre, Laure prit, dans la corbeille de bois à brûler, près de la cheminée, une bûche légèrement fendue qu'elle transporta dans l'âtre de sa chambre, après en avoir retiré, et caché dans le tiroir où avaient été les 300,000 fr., le reçu de son mari. Puis elle mit la clef de ce tiroir dans un autre meuble dont elle retira la clef à son tour.
Ces précautions prises, elle se rendit à la salle à manger, où, d'un air distrait, le banquier parcourait les journaux du soir.
Le dîner eut lieu sans encombre, et les époux semblèrent en si bonne Harmonie que les domestiques se demandaient si leurs maîtres étaient bien les mêmes que les jours précédents.
Non que Mme Berwick donnât jamais volontairement le spectacle sans dignité des dissidences conjugales; mais il était rare que le fond de grossièreté de Berwick ne se traduisît point par quelque boutade de mauvais ton.
Ce soir-là, il fut doux, doux comme s'il y avait eu là quelque convive. En réalité, il songeait que cette haute main, dont il était si fier, il venait de la perdre tout à fait, et que des égards au moins temporaires étaient dus à une femme qui avait su faire tomber dans sa caisse une aubaine de 300,000 francs.
Laure n'eut toutefois de véritable repos qu'après avoir utilisé sa première sortie pour mettre le reçu en sûreté chez une personne de confiance; car elle, redoutait, pour ce papier, nonobstant les précautions prises, le sort de la lettre de M. de Breuilly.
De son côté, Berwick se demandait s'il devait attribuer à M. de Breuilly le secours inespéré qui venait de rétablir son crédit, et si Laure n'avait pas donné volontairement au comte les marques de tendresse refusées au Dalmate.
La lettre volée lui prouvait que l'intimité, morale au moins, du comte et de Laure avait été poussée très loin. La façon dont Berwick y était traité ne laissait, pour ce dernier, nulle place au doute. Il pensait qu'une femme est nécessairement infidèle dès qu'elle prête l'oreille au mal qu'un tiers lui dit de son mari.
Il aurait frappé juste s'il eût eu devant lui des caractères ordinaires.
Il ne pouvait se douter du lien qui unissait sa femme à M. de Breuilly.