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Le lion du désert: Scènes de la vie indienne dans les prairies

Chapter 22: IX
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About This Book

A sequence of frontier scenes depicts life around a declining presidio and its neighboring ranchos, where mounted men arrive, bargains are struck, and plans form to recruit hardened companions for dangerous ventures. Episodes alternate domestic detail—housing, food, ritual—with sudden violence, raids, captures, and narrow escapes that expose the precariousness of prairie existence. The work is episodic and descriptive, emphasizing atmosphere, social decay, resourcefulness, and the tense encounters between settlers and Indigenous groups across expansive plains.

[1] Voir, pour plus amples détails, le bel ouvrage de Washington Irving, intitulé Astoria.

[2] Villages.


VII

NÉCULPANGUE.

Le señor Pépé Naïpès était perdu; déjà un des Indiens, saisissant son épaisse et rude chevelure, la tordait autour de son poignet, et son couteau à scalper décrivait autour du crâne de sa victime des cercles de plus en plus effrayants, lorsque le second Indien arrêta le bras de son compagnon en lui disant:

—Laisse ce chien, il est indigne de ta colère, sa vie nous sera plus utile que sa mort.

Le guerrier, sans répondre remit son couteau à sa ceinture en repoussant dédaigneusement le Mexicain du pied.

Celui-ci respira; il était sauvé, provisoirement du moins.

—Qui es-tu? reprit en espagnol l'homme qui s'était interposé si heureusement pour lui.

—Un pauvre diable de gambucino engagé par le chef d'une expédition qui cherche un placer.

—Tu mens, interrompit violemment le premier Indien; tu es l'associé et l'ami de don López Arriaga.

—Chef, je vous assure que vous vous trompez.

—Tais-toi, Nauchenanga sait ce qu'il dit; n'ai-je pas habité un mois parmi vous? Ne vous ai-je pas entendus souvent devant moi dévoiler vos projets?

Le Mexicain baissa la tète.

—Que voulez-vous de moi? demanda-t-il.

—La vérité! dit le vieil Indien d'une voix imposante.

Pépé Naïpès tressaillit à ces paroles; il considéra un instant Néculpangue d'un air effrayé, et il comprit aussitôt que la franchise seule pouvait le sauver; son parti fut bientôt pris.

—Parlez! murmura-t-il.

—Viens, lui répondit Nauchenanga, en lui faisant signe de se lever et de les suivre.

Pépé Naïpès obéit sans résistance.

Surpris par le tremblement de terre, Néculpangue et Nauchenanga avaient, comme les autres habitants de la Prairie, passé par tous les degrés de la terreur et risqué vingt fois de périr depuis le moment où ils étaient sortis de la grotte du sayotkatta pour se mettre à la poursuite de don López; aussitôt le danger passé, ils avaient exploré les alentours du camp et n'avaient pas tardé à retrouver les traces des gambucinos, mais ils les avaient perdues quelques lieues plus loin, et lorsque Pépé Naïpès était venu se jeter entre leurs mains, ils ne savaient plus de quel côté se diriger.

Escorté par les deux Indiens qui lui avaient fait quitter ses souliers et l'obligeaient à marcher à pied afin de le surveiller plus facilement, le Mexicain continua sa route en songeant avec tristesse au présidio de Santa Fé, et aux supplices que pourraient lui infliger les sauvages sur la mansuétude desquels il ne comptait guère. Après avoir marché assez longtemps au fond d'un ravin profondément encaissé entre deux collines, ils débouchèrent dans une large clairière située sur les bords du Néobraska, à peu de distance des loges des Omahas, vers lesquelles avait été envoyé Pépé Naïpès.

Ce lieu semblait complètement désert, mais les trois hommes n'eurent pas fait dix pas en avant qu'une centaine de Comanches peints et armés en guerre se levèrent tout à coup des hautes herbes au milieu desquelles ils étaient cachés. A cette apparition subite et imprévue, Pépé Naïpès ne put réprimer un geste d'effroi, mais ses compagnons se contentèrent de jeter un coup d'œil autour d'eux sans manifester la moindre surprise, et, après avoir échangé quelques paroles à voix basse avec les nouveaux venus, ils continuèrent leur route en silence; à part quelques Indiens qui les accompagnèrent, les autres disparurent aussi vite qu'ils s'étaient montrés.

Enfin, arrivés à un endroit où plusieurs pirogues se trouvaient échouées sur la plage, non loin des restes d'un brasier dans lequel les peaux-rouges se hâtèrent de jeter quelques brassées de bois sec pour le raviver, les deux chefs s'arrêtèrent en faisant signe au Mexicain de les imiter. Néculpangue, Nauchenanga et quelques autres s'assirent en cercle autour du feu et commencèrent gravement à fumer sans prononcer une parole.

Les naturels de l'Amérique ont la coutume de fumer ainsi quelque temps avant de prendre une résolution importante, d'entamer une discussion sérieuse ou de mettre à exécution un projet hardi.

Pépé Naïpès connaissait trop bien les mœurs indiennes pour s'étonner de la feinte indifférence des Comanches à son égard et de l'impassible lenteur avec laquelle ils humaient la fumée de leurs calumets: aussi l'idée de s'échapper de leurs mains ne lui vint pas un seul instant; il savait que tous ses mouvements étaient épiés et qu'au moindre geste suspect il serait en un clin-d'œil renversé et garrotté.

Le nombre des Indiens rassemblés dans la clairière croissait à chaque instant et ne tarda pas à devenir considérable; à leur costume et à la façon dont ils portaient la plume dans leur touffe de guerre, Pépé Naïpès reconnut que ces hommes n'appartenaient pas à la tribu qui avait attaqué le camp et s'en était emparée.

C'étaient en effet les deux cents guerriers comanches dont Nauchenanga avait annoncé l'arrivée à don López.

Néculpangue se leva, et, promenant un regard assuré sur les Indiens qui l'entouraient, il se recueillit une minute et prit la parole.

—Chefs des Comanches, dit-il de sa voix sonore et sympathique, nos frères les Pawnies des Prairies nous ont donné un bel exemple en détruisant le camp des visages pâles; mais le hardi coup de main tenté par nos frères n'a réussi qu'à moitié puisque le chef de l'expédition a su leur échapper, enlevant avec lui celle que nous avons juré de reconquérir, Rant-chaï-waï-mè, le Pigeon-Volant, la joie de nos cœurs et les délices de nos yeux; la laisserons-nous plus longtemps au pouvoir de ses ravisseurs?

A ces dernières paroles, un frisson de colère passa dans l'assemblée, et toutes les mains se crispèrent avec menace sur le manche des tomahawks et les canons des rifles.

—Voici mon avis, chefs des Comanches, continua impassiblement Néculpangue, sans paraître s'apercevoir de l'émotion profonde qu'il avait causée; interrogeons le visage pâle qui est entre nos mains: il doit savoir où est caché son chef que nous cherchons vainement; s'il ne veut pas parler de bonne volonté, nous saurons l'y contraindre, et nous nous mettrons à la poursuite des fugitifs, afin de prendre leurs chevelures et de les attacher au poteau des tortures à notre retour dans nos villages. Ai-je bien parlé, hommes puissants?

—Notre père a bien parlé, répondirent en chœur les chefs en s'inclinant avec déférence devant le vieillard; la sagesse réside en lui, et c'est Guatéchù qui l'inspire.

—Bon! reprit Néculpangue, mes fils ont de l'indulgence pour ma tête grise, je les en remercie; que l'on fasse approcher le prisonnier.

Pépé Naïpès, saisi à l'improviste par deux guerriers, fut poussé jusque auprès du feu du conseil et placé en face du Lion-du-Désert. Assez peu rassuré par la manière brusque qu'on employait pour le mettre en scène, il recommença à trembler de tous ses membres et à recommander mentalement son âme à Dieu et à tous les saints du paradis.

Néculpangue le considéra un instant de cet œil profond auquel rien n'échappait, et un sourire de dédain plissa ses lèvres pâles; il avait reconnu du premier coup à quelle pauvre nature il avait affaire et combien il lui serait facile d'en obtenir tout ce qu'il voudrait; alors, changeant l'expression sévère de son visage pour prendre un air riant et affable, il s'inclina gracieusement devant le Mexicain, et ce fut d'une voix douce et insinuante qu'il entama l'entretien.

—Je suis heureux, dit-il, que Guatéchù m'ait permis de rendre service à mon frère.

—Service! s'écria avec chaleur Pépé Naïpès tout ragaillardi par les façons aimables de l'Indien... Caray!... chef, vous m'avez bel et bien sauvé la vie, sans vous j'étais un homme mort.

—Ai-je réellement sauvé la vie à mon frère?

—Hum! je le crois bien, et si Nauchenanga veut en convenir, je suis certain qu'il sera de mon avis.

—Mon frère me pardonnera, dit Nauchenanga d'une voix mielleuse en venant serrer la main du Mexicain avec effusion, la colère m'aveuglait, et je ne savais ce que je faisais.

—Oui, oui, répondit le ranchero, qui se rassurait de plus en plus et qui, par conséquent, en digne Mexicain qu'il était, devenait insolent, bavard et fanfaron; mais, c'est égal, chef, je vous engage une autre fois à faire plus attention; un malentendu est mortel dans certaines circonstances.

—Eh bien, voilà qui est certain, puisque mon frère l'assure, je lui ai sauvé la vie, reprit Néculpangue toujours impassible.

—Oui, chef, je le proclamerai à la face de tous.

—Très-bon! mon frère est reconnaissant. Refusera-t-il à son tour de faire quelque chose pour un homme qui a tant fait pour lui?

—Parlez, chef, je suis à vos ordres.

—Mon frère sait-il ce qu'est devenu le grand chef pâle?

—Caramba! si je le sais! il s'est sauvé, pardieu!

—Et mon frère sait-il dans quelle direction? Où il est?

—Pour cela, chef, j'ignore complètement comment se nomme l'endroit où il s'est retranché, mais je puis vous le décrire.

—Bon! mon frère n'a pas la langue fourchue, tout ce qu'il dit est vrai. Qu'il me décrive donc cet endroit.

—Avec plaisir, chef, répondit Pépé en faisant l'agréable; c'est une haute colline à quatre lieues d'ici, à peu près sur le bord de la rivière; sur le haut de cette colline est enterré un célèbre chef indien.

—La colline de l'Oiseau-Noir? demanda Néculpangue.

—En effet, chef, je crois que c'est le nom que j'ai entendu.

—Et Rant-chaï-waï-mè? Mon frère peut-il me dire ce qu'elle est devenue? dit Nauchenanga.

—Pardieu! chef, parfaitement, elle est au camp avec nous.

En ce moment un Indien vint dire quelques mots à l'oreille de Néculpangue.

—Très-bon! dit le vieux chef au Mexicain, je remercie mon frère; il peut se retirer.

—Un instant, dit une voix sévère; mon père Néculpangue ne se souvient-il plus de sa promesse? Cet homme m'appartient.

Et le sorcier, s'avançant au milieu de l'assemblée, posa sa main longue et osseuse sur l'épaule de Pépé Naïpès.

—Que veut faire de cet homme notre grand médecin?

—Je veux offrir demain, au lever du soleil, son cœur palpitant à Jurùpari, afin de détourner sa maligne influence.

—Que mon père laisse aller ce misérable, dit Néculpangue d'une voix douce; je lui réserve d'autres victimes plus dignes du dieu qu'il veut honorer.

—Impossible, reprit le devin d'une voix ferme, Jurùpari veut du sang.

Néculpangue baissa la tête. Quelque puissant que soit un chef indien, quel que soit son ascendant sur les membres de sa tribu, rien n'est plus incertain que ce pouvoir qu'un souffle et qu'un caprice peuvent briser dans une seconde, et la faveur éphémère dont il jouit peut s'évanouir à tout jamais, s'il ne sait, à force de politique et de concessions, mettre toujours la majorité dans ses intérêts, et surtout respecter les croyances superstitieuses de ses subordonnés.

Néculpangue connaissait trop à fond le caractère indien pour lutter plus longtemps et chercher davantage à soustraire à ses guerriers la victime qu'ils convoitaient.

—Que mon père, le grand médecin, soit satisfait, dit-il; cet homme lui appartient: Jurùpari sera content.

—Néculpange est un grand chef; que pendant mille lunes encore il puisse présider au feu du conseil et guider nos guerriers au combat, répondit le devin avec un sourire de satisfaction.

Les Indiens poussèrent un frénétique hourra de joie en félicitant Néculpange qui venait de reconquérir toute son influence un instant ébranlée par son hésitation.

Pépé Naïpès, en apprenant le sort qui l'attendait, poussa des cris pitoyables et se jeta aux pieds de ses bourreaux, qu'il chercha en vain à attendrir par ses larmes, résistant de toutes ses forces à ceux qui s'étaient emparés de lui et cherchaient à l'entraîner. Enfin il perdit tout espoir et n'opposa plus qu'une résistance machinale. On le jeta, solidement garrotté, au pied d'un arbre, en attendant l'heure du supplice.


VIII

LA CHASSE AUX ÉLANS.

Bien des heures s'étaient écoulées depuis que Pépé Naïpès était parti pour aller demander du secours aux Omahas, et rien ne faisait pressentir qu'il eût réussi dans sa mission et qu'il fût en marche pour revenir. L'inquiétude était grande au camp des gambucinos. Don López, debout sur le sommet du tombeau de l'Oiseau-Noir, regardait en vain dans toutes les directions; la solitude et le silence régnaient aussi loin que la vue pouvait s'étendre, nulle créature ne se montrait, le paysage était seulement animé d'intervalle en intervalle par des bisons qui passaient au galop, des asshatas qui bondissaient de rocher en rocher sur le bord de la rivière, des vigognes et des daims à queue noire qui couraient effarés çà et là.

Le soleil baissait à l'horizon, et l'ombre tombant du ciel commençait à envelopper la nature comme d'un épais linceul.

Les Mexicains durent renoncer à l'espoir de voir revenir leur compagnon avant le jour suivant, à cause du mauvais état des chemins, et surtout vu la prudence, pour ne pas dire la poltronnerie de leur ambassadeur. Découragés par cette vaine attente, et surtout démoralisés par la mauvaise fortune qui les avait poursuivis depuis leur départ de Santa Fé, les gambucinos s'assirent en soupirant autour d'un feu qu'ils avaient allumé, malgré le danger d'être découverts, afin d'éloigner les bêtes fauves, et prirent leur maigre repas en échangeant de mornes regards, en hommes qui ont le pressentiment d'un malheur prochain, et dont l'énergie est tellement usée, qu'ils ne veulent même plus se donner la peine de réfléchir aux moyens de l'éviter. Don López n'était pas moins abattu que les gens qu'il commandait. Il se promenait de long en large, repassant dans son esprit tout ce qui lui était arrivé depuis un mois, voyant avec désespoir les rêves dorés dont il s'était si longtemps bercé avec bonheur évanouis à jamais, maintenant que sa troupe était réduite à une poignée d'hommes rendus craintifs et timides par le malheur.

Nauchenanga, le chef comanche, qui seul connaissait le gisement du placer, avait disparu; il était mort peut-être, et, sans lui, comment découvrir la mine d'or dans ces plaines immenses, labyrinthe dont le fil s'était cassé dans ses mains. Qu'il y avait loin du triste état dans lequel se trouvait réduit don López, au jour où, à la tête d'une cinquantaine d'hommes résolus et pleins d'espoir, il avait quitté le presidio avec la certitude de s'enrichir en peu de temps!

Ces navrantes réflexions l'avaient plongé dans une sombre mélancolie, et cet homme de fer, qui toujours avait brisé les obstacles surgissant sur son passage, qui, dans toutes les circonstances, s'était montré plus fort que la fortune adverse, commençait à douter de lui-même et presque à trembler lorsqu'il jetait un regard en arrière sur sa vie passée et qu'il songeait aux crimes dont elle était souillée.

A deux pas de lui, à moitié cachée dans l'ombre, se tenait accroupie la pauvre Rant-chaï-waï-mè.

Les bras croisés, la tête inclinée sur la poitrine, elle pleurait silencieuse et désolée. Elle aussi, la pauvre enfant, était bien changée depuis le jour ou nous l'avons rencontrée pour la première fois dans le rancho de Pépé Naïpès; ses joues avaient pâli, ses yeux s'étaient cernés: elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, car la captivité était dure pour cette fille des forêts habituée à la liberté du désert.

Don López l'avait toujours, il est vrai, traitée avec bonté; mais elle avait lu au fond du cœur de cet homme le féroce amour qu'il ressentait pour elle. Cette passion, qu'il n'osait lui déclarer, le rendait d'une jalousie telle, qu'il ne la quittait pas une seconde, passant des heures entières à la contempler sans dire une parole, obsession qui, pour la jeune fille, était devenue un supplice affreux.

La nuit était complètement tombée, le ciel d'un bleu sombre était plaqué d'une multitude d'étoiles qui scintillaient comme des diamants, la lune se levait à l'horizon, déversant sur la terre ses rayons argentés qui éclairaient les objets de lueurs fantastiques. Il faisait une de ces belles nuits du désert américain, pleines de senteurs étranges, et d'âcres parfums. L'air était pur, l'atmosphère transparente, la nature entière semblait se reposer de ses fatigues et reprendre des forces après ses convulsions de la nuit précédente; un silence majestueux planait sur la Prairie, silence troublé seulement par ces bruits sans causes connues que l'on entend dans les pampas et qui semblent être la respiration du monde endormi. Tout à coup, dans le calme, la hulotte bleue chanta à deux reprises différentes; son chant plaintif et doux résonna mélodieusement dans l'espace.

Rant-chaï-waï-mè tressaillit en jetant un regard en dessous à don López, qui n'avait fait aucune attention à ce cri.

—Eh! compère! dit un des gambucinos en s'adressant à son voisin, voilà un oiseau qui chante bien tard.

—Mauvais augure! répondit celui auquel on s'adressait.

—Caray! de quel augure parlez-vous?

—J'ai toujours entendu dire, reprit le second interlocuteur, que, lorsqu'on entend un oiseau chanter auprès d'un tombeau, cela présage un malheur.

—Que le diable vous confonde, vous et vos pronostics! avec cela que les malheurs nous ont manqué jusqu'à présent, et que nous avons eu besoin de présages pour cela!

En ce moment le chant de la hulotte bleue, qui la première fois s'était fait entendre à une distance assez éloignée, retentit avec une nouvelle force; il semblait s'être sensiblement rapproché et partir des arbres situés sur la lisière du camp.

Don López s'arrêta en levant la tète, comme s'il eût, quoique son esprit fut ailleurs, cherché machinalement à se rendre compte du bruit qui frappait son oreille; mais tout rentra dans le silence. Don López secoua la tête et reprit sa promenade.

La jeune fille, après avoir suivi ses mouvements avec une anxiété qu'elle n'avait pas eu la force de dissimuler et qui l'aurait trahie si quelqu'un avait songé à la regarder, respira avec force et reprit sa première position, feignant la plus grande indifférence; mais, pour un observateur attentif, il eût été facile de deviner que quelque chose d'extraordinaire se passait en elle, sa poitrine haletait, son regard brillait dans l'ombre, ses narines se gonflaient, enfin elle semblait en proie à une grande émotion intérieure.

Dès que les gambucinos eurent terminé leur souper, ils s'enveloppèrent dans leurs couvertures, s'étendirent devant le feu, et, fatigués de la marche du jour et des événements de la nuit précédente, ils ne tardèrent pas à être plongés dans un profond sommeil. Don López seul veillait, ainsi que la jeune fille, et encore son immobilité était telle, qu'il était impossible d'assurer qu'elle ne dormait pas.

La nuit fut tranquille et sans incident digne d'être rapporté, si ce n'est que le chant de la hulotte se fit encore entendre à trois reprises différentes, et qu'à chaque fois la jeune Indienne parut se réveiller.

Au point du jour, don López monta sur le tombeau de l'Oiseau-Noir. La solitude continuait à régner dans la plaine; seulement à une portée de fusil du camp, sur le versant de la colline, quatre ou cinq superbes élans rôdaient parmi les arbres.

A la vue de ces animaux, les gambucinos sentirent se réveiller en eux leurs instincts de chasseurs, et quelques-uns demandèrent à don López la permission d'aller les tirer; celui-ci n'osa leur refuser cette demande; mais il leur ordonna de ne se servir que du lasso, de crainte que les coups de fusil répétés par les échos ne vinssent frapper les oreilles des Indiens, qui se trouvaient peut-être embusqués dans les environs. Pour secouer la sombre tristesse qui l'accablait et pour rétablir la circulation dans ses membres engourdis par une longue veille, il partit avec les chasseurs.

A l'instant où ils quittaient le camp, le chant de la hulotte bleue se fit encore entendre, vif, pressant et saccadé comme un appel.

—C'est étonnant, murmura don López en s'arrêtant, je n'ai jamais entendu chanter cet oiseau pendant le jour.

—Oh! capitaine, déjà cette nuit il nous a fatigués de son ramage, répondit un gambucino, et, quoi qu'on en dise, un oiseau qui chante auprès d'un tombeau ça porte malheur.

Don López haussa les épaules avec dédain.

Dès que le chant de la hulotte eut fini de vibrer dans l'air, Rant-chaï-waï-mè leva la tête et regarda autour d'elle pour voir où étaient les gambucinos. Nul ne faisait attention à elle, les huit ou dix Mexicains qui restaient étaient groupés aux retranchements et suivaient avec intérêt les péripéties de la chasse.

La jeune fille profita de ce moment favorable, et, peu à peu, en rampant sur les genoux, s'arrêtant à chaque minute pour surveiller ses gardiens, le cœur palpitant et retenant sa respiration, elle arriva jusqu'à l'extrémité opposée du camp; une fois là, elle demeura immobile quelques secondes pour reprendre haleine et calmer les battements de son cœur; puis ayant jeté un dernier regard autour d'elle, la pauvre fille réunit toutes ses forces, elle s'élança, et, d'un bond prodigieux que le désir seul d'être libre pouvait lui faire tenter, elle franchit le retranchement, se releva, et se mettant à courir avec une agilité surprenante, elle gagna les premiers arbres de la forêt et ne tarda pas à disparaître au milieu d'un épais fourré de lianes, de ronces et de cactus dans lequel elle se faufila comme un serpent.

Personne ne s'aperçut de cette fuite; la chasse était à son plus haut point d'intérêt pour les gambucinos.

Don López et ses compagnons, munis de leurs lassos s'avançaient en silence du côté des élans, en ayant soin de prendre le dessus du vent afin de ne pas être dépistés par l'odorat subtil des intelligents animaux qu'ils voulaient atteindre; ceux-ci continuaient à brouter insoucieusement, marchant de côté et d'autre, sans paraître se douter qu'ils avaient des ennemis près d'eux.

Arrivés à une courte distance des élans, les Mexicains s'éloignèrent les uns des autres afin de pouvoir facilement faire tournoyer leurs lassos avant de les lancer, et marchant avec précaution pour ne pas produire le moindre bruit, se courbant et se faisant un rempart du tronc de chaque arbre, de crainte d'être aperçus, ils parvinrent ainsi à vingt ou vingt-cinq pas des animaux qui broutaient toujours; ils s'arrêtèrent là, échangèrent un regard entre eux, et calculant avec soin la portée de leur coup, ils jetèrent leurs lassos.

Alors il se passa une chose étrange.

Les peaux d'élans tombèrent toutes à la fois sur le sol pour faire place au Faucon-Noir et à ses compagnons, qui profitant de la stupeur des gambucicinos à cette métamorphose extraordinaire, chassèrent leurs chasseurs en leur jetant à leur tour sans perdre de temps chacun un lasso sur les épaules et les renversant à terre.

Don López et ses hommes étaient prisonniers.

—Eh eh! compagnons, dit Fleur-de-Genêt en ricanant, comment trouvez-vous celui-là!

Les gambucinos atterrés ne répondirent rien et se laissèrent garrotter en silence. Un seul murmura entre ses dents:

—J'étais bien sûr que cette scélérate de hulotte nous porterait malheur!

A cette boutade, le Faucon-Noir sourit avec finesse, et, mettant deux doigts de sa main gauche dans sa bouche, il imita le chant de la hulotte avec une telle perfection, que le gambucino qui avait parlé leva machinalement les yeux vers le sommet des arbres.

A peine le chant avait-il cessé, qu'un bruit et un froissement de feuilles se fit entendre, et Rant-chaï-waï-mè, écartant les buissons, vint toute palpitante se jeter dans les bras du Faucon-Noir qui la pressa sur son cœur.

—Enfin tu m'es rendue! s'écria-t-il avec un accent impossible à rendre.

—Pour toujours! répondit-elle en cachant sa tête charmante dans son sein.

Don López ne put retenir un cri de rage, et il fit un effort terrible pour se débarrasser des liens qui le retenaient et s'élancer sur le chasseur; mais les gens qui l'avaient attaché savaient trop bien faire les nœuds et la corde était trop solide pour se rompre; au contraire le lasso lui entra si cruellement dans les chairs, qu'il retomba vaincu et désespéré sur le sol.

Le Faucon-Noir s'avança alors vers les retranchements.

Les gambucinos restés à la garde du camp avaient assisté avec une colère impuissante à ce qui s'était passé.

Le Faucon-Noir prit immédiatement possession du camp, plaça des sentinelles et laissa reposer sa troupe, car il comptait partir le lendemain pour se rendre au village des Iowaïs, dont le père de Rant-chaï-waï-mè était le principal chef.

Le soir, trois cents guerriers pawnies alliés du Faucon-Noir arrivèrent au camp, ce qui le mit à la tête d'une troupe d'élite, avec laquelle il pouvait hardiment traverser la Prairie sans craindre d'être insulté. Au coucher du soleil, une des sentinelles signala un nuage de poussière qui arrivait comme un tourbillon.

Bientôt on distingua, reluisant aux derniers rayons du soleil, les armes d'une troupe nombreuse d'Indiens qui accouraient au galop.

Le Faucon-Noir plaça ses hommes aux retranchements pour être prêt à repousser l'attaque qui sans doute le menaçait, et il attendit.


IX

LA LOI DES PRAIRIES.

Après l'interrogatoire de Pépé Naïpès, le conseil avait décidé qu'on enverrait demander secours aux Indiens Pieds-Noirs, aux Corbeaux, aux Omahas, aux Ottoës, enfin aux tribus alliées des Comanches, dont les loges se trouvaient aux environs, afin de pouvoir cerner toutes les routes et barrer tous les passages, et qu'aussitôt ces secours arrivés, Néculpangue et Nauchenanga se mettraient à la tête d'une expédition et partiraient immédiatement pour attaquer le camp des gambucinos.

Quelques heures plus tard les députés revinrent suivis chacun des guerriers d'élite des nations auprès desquelles ils avaient été envoyés, et, le jour suivant, au lever du soleil, les deux chefs comanches, à la tête de cinq cents hommes bien montés, se mirent en marche dans la direction de la colline de l'Oiseau-Noir. Le soir, au coucher du soleil, ils arrivèrent en vue du camp. C'étaient eux que la sentinelle des chasseurs avait aperçus.

Aussitôt ses préparatifs de défense terminés, le Faucon-Noir prit une escorte de deux cents Pawnies à cheval, laissa la garde du camp au Castor et descendit dans la plaine.

Les deux troupes indiennes rivales poussèrent de grands cris en se voyant, et, lâchant la bride à leurs chevaux, elles s'élancèrent avec furie l'une contre l'autre.

Certes, pour qui n'eût pas été au fait des mœurs singulières de la Prairie, cette façon de s'aborder eût paru une hostilité déclarée; il n'en était rien pourtant, car, arrivées à la portée l'une de l'autre, les deux troupes commencèrent à faire danser et caracoler leurs chevaux avec cette grâce et cette habileté qui caractérisent les Indiens, et, se déployant à droite et à gauche, elles formèrent deux vastes demi-cercles au centre desquels se trouvèrent les chefs.

Nauchenanga, sur un geste de Néculpangue, détacha sa robe de buffle qu'il agita en signe de paix; le Faucon-Noir répondit immédiatement en s'avançant seul le bras tendu et la main ouverte.

Les deux chefs se joignirent au milieu de l'espace laissé libre pour eux et leurs guerriers.

—Mon frère est le bienvenu, dit le Faucon-Noir qui, en qualité de premier occupant, se crut autorisé à faire les honneurs de cette partie de la Prairie.

—Merci, répondit Nauchenanga; mon frère est-il donc à présent un chef des Pawnies?

—Non; mais les Pawnies sont les amis de mon âme, et mon cœur se réjouit lorsque je suis près d'eux, reprit le chasseur.

—Les Pawnies doivent être fiers de l'amitié d'un grand guerrier comme mon frère.

Le chasseur s'inclina avec courtoisie.

—Mon frère chasse-t-il le bison en ce moment? Les troupeaux sont nombreux dans la pampa.

—Non, répondit le jeune homme, ma chasse est faite; j'ai pris le gibier que je voulais atteindre.

—Mon frère est heureux.

—Mon frère, le grand chef comanche, est-il donc sur le sentier de la guerre, qu'il mène une si grande troupe de guerriers à sa suite?

—Oui, dit Nauchenanga, je vais prendre les chevelures de mes ennemis.

—Wacondah lui donnera la victoire, mon frère est un chef habile.

L'Indien s'inclina à son tour.

Les deux interlocuteurs s'examinèrent un instant.

—Si mon frère veut, avant de continuer son voyage, prendre sa part d'une bosse de bison, je serai heureux de la lui offrir, insinua le chasseur.

—Je remercie mon frère, mon voyage est terminé, c'est ici que je m'arrête.

—Ici! que veut dire mon frère? et quel est donc l'ennemi dont il cherche à ravir la chevelure?

—Mon frère a-t-il perdu la mémoire? répondit vivement le Comanche, et mon ennemi n'est-il pas le sien?

—Si mon frère veut parler de l'homme que les visages pâles nomment don López, cet homme est en mon pouvoir.

—Oah! mon frère s'est-il réellement emparé du chef des visages pâles? fit Nauchenanga d'une voix saccadée et en modérant avec peine la passion qui grondait au fond de son cœur.

—Il est là prisonnier dans son camp, ainsi que tous les hommes qu'il commandait, dit le jeune homme en indiquant le sommet de la colline.

—Et, reprit Nauchenanga avec un tremblement dans la voix et une certaine agitation, le walkon des Prairies bienheureuses...

—Le walkon est près de moi; est-ce qu'une squaw ne doit pas suivre son mari en tous lieux? répondit le Faucon-Noir avec un sourire tranchant comme une lame d'acier.

—Tu mens, chien! s'écria Nauchenanga avec fureur en levant son tomahawk sur la tête du chasseur: le Pigeon-Volant ne veut pas être la squaw d'un lièvre des visages pâles.

A cette insulte, le Faucon-Noir fit faire une volte à son cheval, et, saisissant son rifle, il coucha en joue le Comanche.

Une mêlée terrible et sans pitié allait s'engager entre les deux troupes, lorsque Néculpangue, qui jusqu'à ce moment avait assisté à l'entretien sans y prendre part, se jeta entre les deux rivaux, et, s'interposant dans la discussion avec cette autorité que lui donnaient son âge et sa réputation:

—Que mon frère comanche remette son tomahawk à sa ceinture, dit-il, des hommes ne se battent pas pour l'amour d'une femme lorsque de graves intérêts les réclament! Gardons notre courage pour lutter contre les visages pâles qui nous volent nos territoires de chasse, la hache doit être enterrée entre les enfants des prairies; mon frère le chasseur est jeune, mais c'est un grand chef au feu du conseil; qu'il retourne vers les siens, ma tribu campera ici, les tentes vont être dressées par mes fils, demain les chefs se rassembleront pour discuter au sujet des voleurs visages pâles dont mon frère s'est emparé, il assistera au conseil, Wacondah nous prêtera ses lumières pour que justice soit faite à tous et que les intérêts de mon frère le chasseur et ceux de mon fils soient sauvegardés.

—Bon! fit Nauchenanga, mon père a bien parlé.

—J'assisterai au conseil, répondit le chasseur avec fierté, non pas que j'admette que nul ait le droit de disposer de mes prisonniers, mais parce que je suis ami de la justice, et que jamais on ne me verra enfreindre les lois de la Prairie.

Après avoir prononcé ces paroles, le jeune homme se remit à la tête de sa troupe et regagna son camp.

Néculpangue le suivit longtemps des yeux avec une émotion dont il ne pouvait se rendre compte; la voix du chasseur vibrait doucement au fond de son cœur et lui causait un charme indicible; enfin, lorsque les Pawnies eurent disparu au milieu des arbres de la colline, le vieux chef secoua la tête à plusieurs reprises comme pour chasser une pensée importune, et, reprenant l'impassibilité indienne, il s'occupa activement des préparatifs de la cérémonie du lendemain.

Au lever du soleil, un Indien comanche vint de la part des chefs de sa nation prévenir le Faucon-Noir que l'on attendait sa présence pour ouvrir la discussion.

Le chasseur fit immédiatement monter à cheval ses compagnons blancs, et, suivi d'une centaine de Pawnies qui lui servaient d'escorte et conduisaient au milieu d'eux don López désarmé, il se rendit dans la plaine. Rant-chaï-waï-mè, parée de ses plus beaux habits et rayonnante de bonheur, caracolait auprès de lui.

Les Comanches avaient, en quelques heures, improvisé un véritable village avec ses tentes en peaux de bisons alignées et formant des rues et des places.

A l'entrée du village se tenaient Néculpangue et tous les chefs alliés, accompagnés du devin, attendant l'arrivée du Faucon-Noir.

Aussitôt que celui-ci parut, le devin fait quelques pas à sa rencontre, précédé de deux enfants dont l'un frappait de toutes ses forces sur un chichikoué, et le second soufflait dans une conque, tandis que, derrière lui, quatre hommes portaient une longue perche dépouillée de son écorce, au sommet de laquelle se balançaient des chevelures humaines. Deux enfants d'une dizaine d'années conduisaient un asshata, et un troisième portait une bêche; derrière eux venait, gardé par quatre guerriers comanches, le pauvre Pépé Naïpès, qui lançait des regards effarés et qui était plus mort que vif.

Lorsque le sayotkatta fut arrivé à une dizaine de pas du chasseur, il s'arrêta, fit un signe, et la musique se tut.

Néculpangue et le Faucon-Noir firent quelques pas au devant l'un de l'autre, tenant une robe de bison déployée en signe de paix.

—Que Guatéchù, qui voit tout et sonde les cœurs, dirent-ils ensemble, écoute nos paroles; ce sont des sentiments de paix et d'amitié qui nous réunissent.

Alors le devin saisit la bêche, et creusa, entre les deux chefs, un trou de quatre pieds de profondeur; et lorsque ce travail fut terminé:

—Wacondah vous entend, dit-il: malheur à celui qui trompera son frère! vos paroles seront enterrées là.

Néculpangue, Nauchenanga et le Faucon-Noir se placèrent à trois angles du trou, et, se penchant en avant, ils se donnèrent la main au-dessus et commencèrent les discours d'usage en pareille circonstance, chacun protestant des bonnes intentions qui le guidaient, et de la franchise et de la cordialité qu'il apporterait dans la discussion.

Les discours terminés, le sayotkatta fit trois fois le tour du trou en prononçant des mots magiques d'une voix basse et monotone; puis il égorgea l'asshata dont il recueillit le sang dans un panier en jonc tressé si serré qu'il ne s'en perdit pas une goutte, et l'asshata, coupé en quartiers, fut placé dans le trou. Le devin planta au-dessus la perche, après l'avoir bariolée avec le sang de la victime d'un nombre infini de signes hiéroglyphiques destinés à éloigner les mauvaises influences et à empêcher que les paroles enterrées ne sortissent du trou et ne fussent saisies par Jurùpari, le génie malfaisant.

—Frères et hommes puissants, dit le devin d'une voix imposante, tous les rites sont accomplis, Guatéchù les a vus d'un regard complaisant. Vous pouvez sans crainte vous réunir autour du feu du conseil, pendant que ce visage pâle, ajouta-t-il en désignant Pépé Naïpès qui tremblait de tous ses membres, sera attaché au poteau, pour que son âme de lièvre aille après sa mort rapporter à Wacondah de quelle façon nous savons l'honorer.

—Un moment! dit le Faucon-Noir. Je n'assisterai pas au conseil des chefs si ma présence doit être le prétexte d'un meurtre. Nous venons de prononcer des paroles de paix qui doivent avoir leur effet: j'exige que cet homme soit libre à l'instant, ou je me retire.

A ces paroles hardies, prononcées d'un accent clair et assuré, les Indiens restèrent un moment interdits.

—Cet homme est voué à Jurùpari, dit le sayotkatta avec hésitation, car il sentait qu'il n'était pas soutenu par les chefs.

—Ce misérable n'est pas digne de votre colère; voyez, il pleure comme une femme, reprit le Faucon-Noir. Chassez-le avec le mépris qu'il mérite: les guerriers combattent les hommes et ne torturent pas les enfants.

Un murmure d'assentiment accueillit cette proposition, et le sayotkatta, prenant l'initiative avant que les Indiens ne le forçassent à renoncer au supplice du ranchero, le détacha lui-même en disant:

—Que votre volonté soit faite; cet homme est libre.

Le pauvre diable, qui depuis la veille ne vivait pour ainsi dire que par artifice, chancela un instant comme un homme ivre, et alla tomber évanoui au milieu des chasseurs.

—Maintenant, dit le Faucon-Noir, chefs, je vous remercie; je vois que ce sont réellement des sentiments de paix qui vous animent, je suis prêt à vous suivre.

Les chefs s'inclinèrent avec courtoisie, tandis que le devin, dont le rôle était terminé, se retirait et se perdait dans la foule des guerriers.

Néculpangue prit le Faucon-Noir par-dessous les bras, et le guida vers le feu du conseil, où des tabourets de nopal sculptés étaient rangés en cercle pour les chefs. Chacun prit place, et le calumet de paix fut apporté avec le cérémonial usité en pareille circonstance.

Le fourneau du calumet était fait d'une espèce de pierre ressemblant à du porphyre, son tuyau avait sept pieds de long et était orné de touffes de crins teints en rouge.

Le porte-pipe entra dans le cercle, alluma la pipe, la tourna vers le soleil, puis vers les différents points du compas; après quoi il la tendit à Néculpangue. Celui-ci fuma quelques bouffées, ensuite gardant le fourneau de la pipe dans sa main, il tendit l'autre bout au Faucon-Noir et à chacun dans le cercle. Lorsque tous eurent fumé, Néculpangue rendit le calumet au porte-pipe, et, se tournant vers le chasseur:

—Que mon frère parle, dit-il, nos oreilles sont ouvertes.

—Ce n'est pas à moi de parler, répondit le Faucon-Noir, c'est à mon frère le grand tokki des Comanches. J'attends la demande qu'il a à m'adresser à propos de mes prisonniers.

—Bon! reprit Néculpangue, je vais donc m'expliquer. Peu m'importe le sort des autres prisonniers blancs; mais, contre leur chef, je réclame la loi des Prairies, œil pour œil, dent pour dent.

—Je ne puis consentir à ce que demande mon frère, répondit simplement le chasseur; j'ai promis la vie sauve à mes prisonniers. D'ailleurs, que mon frère y réfléchisse, pour être passible de la loi des Prairies, il faut l'avoir enfreinte en commettant un meurtre sur un parent ou un ami de celui qui réclame l'application de la loi; et je ne sache pas que le chef blanc, qui ne connaît pas le tokki des Comanches, se soit souillé d'un meurtre sur quelqu'un des siens.

—Qu'en sais-tu, jeune homme? s'écria Néculpangue en se levant de son siège. Écoutez tous, ulmens et sachems de ma nation, il faut enfin que vous me connaissiez. Ce n'est pas un sang indien qui coule dans mes veines, le désespoir seul m'a obligé de me réfugier parmi vous et de réclamer l'adoption que vous m'avez si noblement accordée et dont je crois m'être rendu digne. Avant ce temps j'étais riche, heureux; j'avais un frère que j'aimais, une femme et un enfant que je chérissais; le misérable qui est devant vous a causé ma ruine et m'a pour toujours ravi le bonheur. Je demande, encore une fois, l'application de la loi des Prairies.

Tous les membres du conseil étaient atterrés. Don López, agité de mouvements convulsifs, le visage livide et défiguré par les remords, lançait autour de lui des regards empreints d'une terreur folle.

Néculpangue continua d'une voix vibrante, en le désignant d'un geste terrible:

—Chefs et guerriers indiens, mes frères, cet homme n'était guidé ni par la haine ni par la cupidité en commettant ces crimes; son but était d'épouser ma veuve. Que cet homme me démente, s'il l'ose. Je l'accuse devant vous du meurtre de don Estevan de la Fuente, mon frère; de l'incendie de ma maison, et, par suite, de la mort de mon fils et de ma femme bien-aimée; car je suis don Gutierrez de la Fuente. Me reconnais-tu, don López?

—Oui! oui! c'est lui! s'écria le Mexicain avec égarement.

—Pas de grâce, continua Néculpangue, œil pour œil, dent pour dent.

Un morne silence régnait dans l'assemblée; le Faucon-Noir baissait la tête avec découragement, renonçant malgré lui à défendre plus longtemps son prisonnier.

Tout à coup Rant-chaï-waï-mè, qui avait assisté, aux côtés du chasseur, à cette scène étrange, vint se placer devant don López, et lui présenta un poignard, en lui disant d'une voix émue:

—Je te pardonne ce que tu as fait contre moi, homme blanc; meurs comme un homme de cœur, tes victimes crient après toi. Wacondah te pardonnera peut-être, si ton repentir est sincère.

Don López regarda un instant la jeune fille avec une expression impossible à rendre, deux larmes jaillirent de ses yeux brûlés de fièvre, et il lui répondit en prenant le poignard:

—Merci, Rant-chaï-waï-mè, tu es une noble femme; sois bénie pour les bonnes paroles que tu viens de dire. Toi seule as eu pitié de moi, je saurai mourir. Et toi, don Gutierrez, ajouta-t-il en se tournant vers Néculpangue, sois heureux, tu es vengé!

Et d'un geste aussi prompt que la pensée, il se plongea le poignard dans le cœur.

—Heureux! murmura Néculpangue d'une voix brisée par la douleur: il n'est plus de bonheur pour moi.

A ce moment, le Castor écarta la chemise du Faucon-Noir, et, montrant le reliquaire que celui-ci portait au cou:

—Vous blasphémez, don Gutierrez, dit-il; il vous reste un fils.

A cette vue, le chef, malgré ses efforts pour se contenir, trembla de tous ses membres, ses traits se contractèrent, et deux larmes, les premières qu'il eût versées depuis la mort de sa femme, jaillirent de ses yeux et coulèrent lentement sur ses joues hâlées; il chancela, et serait tombé si le chasseur ne l'eût reçu dans ses bras.

—Mon fils! mon fils! s'écria-t-il en éclatant en sanglots.

Le jeune homme le retint longtemps serré sur son cœur, dans une étreinte passionnée.

Les Comanches, heureux du bonheur de leur chef vénéré, oublièrent l'impassibilité indienne, et laissèrent éclater leur joie.

Nauchenanga prit alors Rant-chaï-waï-mè par la main, et, s'inclinant devant le chasseur:

—Mon frère, dit-il au Faucon-Noir, tu deviendras un des grands chefs de notre nation; voilà ta femme, elle est désormais ma sœur.

Les deux hommes se serrèrent la main, franchement et loyalement.

—C'est égal, dit Pépé Naïpès qui avait repris son outrecuidante gaieté et qui se pavanait au milieu des Peaux-rouges, il faut avouer que si ce pauvre don López a mené une vilaine vie, il a fait une bien belle mort!

Et il poussa du pied le corps de son ancien chef.


UNE NUIT DE MEXICO

SOUVENIR DE LA DERNIÈRE RÉVOLUTION

Peu de villes offrent un aspect plus enchanteur que Mexico. L'ancienne capitale des Aztèques s'étend molle et paresseuse comme une nonchalante créole, à demi-voilée par les épais rideaux de saules élancés qui bordent au loin les canaux et les routes. Bâtie juste à égale distance des deux Océans, à environ 2,280 mètres au dessus de leur niveau, c'est-à-dire à la hauteur à peu près de l'hospice du Mont Saint-Bernard, cette ville jouit cependant d'un ciel délicieusement tempéré, entre deux magnifiques montagnes, le Popocatepelt, montagne fumante, et l'Izlaczchualt ou la Femme blanche, dont les cimes chenues, couvertes de glaces éternelles, se perdent dans les nues.

L'étranger qui arrive à Mexico au coucher du soleil, par la chaussée de l'Est, une des quatre grandes voies qui conduisent à la cité des Aztèques, et qui, seule aujourd'hui, reste encore isolée au milieu des eaux du lac de Tezcuco, sur lequel elle est construite, éprouve à la vue de cette ville une émotion étrange dont il ne peut se rendre compte. L'architecture mauresque des édifices, les maisons peintes de couleurs claires, les coupoles sans nombre des églises et des couvents qui dépassent les azotéas et couvrent pour ainsi dire la capitale tout entière de leurs vastes parasols jaunes, bleus ou rouges, dorés par les derniers rayons du soleil couchant; la brise tiède et parfumée du soir qui arrive comme en se jouant à travers les branches touffues des arbres, tout concourt à donner à Mexico une apparence complètement orientale qui étonne et séduit à la fois.

Mexico, brûlé entièrement par Fernand Cortez, fut rebâti par ce conquérant sur le plan primitif. Toutes les rues se coupent à angle droit et vont aboutir à la plaza Mayor par cinq artères principales, qui sont les calles ou rues de la Tacuba, de la Monterilla, de Santo Domingo, de la Moneda et de San Francisco.

Toutes les villes espagnoles du Nouveau-Monde, bâties sur un plan unique, ont cela de commun entre elles que la plaza Mayor est, dans toutes, construite de la même façon. Ainsi, à Mexico, elle a sur une des faces la cathédrale et le Sagrario; sur la seconde, le palais du président, renfermant les ministères au nombre de quatre, des casernes, une prison, etc.; sur la troisième face est l'ayuntamiento, et sur la quatrième se trouvaient deux bazars, le Parian, maintenant démoli, et le portal de las Flores.

Le 24 décembre 1861, vers neuf heures du soir, après une chaleur torride qui, pendant tout le jour, avait contraint les habitants à se renfermer dans leurs maisons, la brise s'était levée, avait rafraîchi l'air, et chacun, montant sur les azotéas couvertes de fleurs qui les font ressembler à des jardins suspendus, s'était hâté de jouir de cette sereine placicidité des nuits américaines qui semble à travers le ciel bleu pleuvoir des étoiles. Les rues et les places étaient envahies par les promeneurs; partout c'était un tohu-bohu, un pêle-mêle inextricable de piétons, de cavaliers, d'hommes, de femmes, d'Indiens et d'Indiennes, où les haillons, la soie et l'or se mêlaient de la façon la plus bizarre au milieu des cris, des quolibets et des éclats de rire; enfin, comme la ville enchantée des Mille et une nuits, au coup de cloche de la oración, Mexico semblait s'être tout à coup réveillé d'un sommeil séculaire, tant les visages respiraient la joie et tant la foule paraissait heureuse d'aspirer enfin l'air à pleins poumons.

Et cependant, cette nuit-là, un événement de la plus haute gravité allait s'accomplir à Mexico même, le général Miramón, président intérimaire de la République, abandonné par la plupart de ses troupes dans la dernière bataille qu'il avait livrée aux partisants de Juárez, devait remettre le commandement de la capitale au général Berriozábal, fait prisonnier par lui quelques jours auparavant, et avec les quelques soldats fidèles qui lui restaient, profiter des ténèbres pour quitter la ville, que l'armée du général Ortega, commandant en chef des troupes de Juárez, occuperait au point du jour, au nom du nouveau président.

Depuis quarante ans qu'ils ont proclamé leur indépendance, les Mexicains ont si souvent joué à ce jeu terrible des révolutions, ils ont assisté à la chute de tant de pouvoirs, ils ont vu se succéder tant de gouvernements, que leur curiosité a fini par s'éteindre, leur goût se blaser et qu'ils assistent aujourd'hui calmes et indifférents à ces grands cataclysmes sociaux; car, malheureusement pour eux, ils savent trop bien d'avance que, quel que soit le pouvoir qui surgisse, rien ne sera changé pour eux, et que la seule modification qu'ils aient à espérer est un redoublement d'exactions de toutes sortes et une augmentation des impôts.

Aussi, pendant que tout se préparait pour l'accomplissement du grand drame dont nous avons parlé, la foule continuait-elle à rire, à chanter et à se promener dans les rues et sur les places, sans aucun souci des événements politiques.

Seulement, par intervalles, des bruits sinistres, des froissements d'armes se faisaient entendre, des cavaliers traversaient la ville au galop, des hommes aux sourcils froncés se frayaient passage à travers les groupes, et, de meilleure heure que de coutume, les magasins se fermaient, tandis que les petits marchands se hâtaient de regagner leurs masures dans les bas quartiers de la cité.

A la première nouvelle de la résolution prise par le président intérimaire, d'abandonner la ville, le corps diplomatique s'était réuni et avait offert son concours au général Berriozábal, nommé gouverneur provisoire, pour l'aider à veiller à la sûreté de Mexico et empêcher les bandits et les gens sans aveu de piller la ville et d'y mettre le feu, comme le bruit courait qu'ils le voulaient faire.

Le général Berriozábal avait accueilli avec empressement l'offre du corps diplomatique; alors, dans chaque légation, française, espagnole, etc., les étrangers s'étaient armés, et, sous les ordres de membres de ces légations, ils avaient commencé leur service de police en parcourant la ville, engageant les citoyens à rentrer chez eux et en établissant des postes de sûreté sur les places et aux angles des rues.

La plaza Mayor avait en un instant été évacuée, et là où, un moment auparavant, retentissait le bruit d'une foule compacte rieuse et désœuvrée, régnaient maintenant une solitude complète et un silence funèbre.

La demie après neuf heures sonna au Sagrario; à peine la vibration du timbre s'était-elle éteinte qu'un homme, enveloppé avec soin dans les plis d'un épais manteau et la tête couverte d'un chapeau en poil de vigogne, dont les larges ailes retombaient sur ses yeux et cachaient complètement son visage, quitta l'ombre d'un portal, où jusque-là il était demeuré invisible, et après avoir jeté un regard circulaire sur la place, il s'avança avec précaution, bien que d'un pas assez décidé, vers une échoppe d'évangelista (écrivain public), située vers le milieu à peu près de la galerie des Portales.

Arrivé devant l'échoppe, l'inconnu s'arrêta, regarda de nouveau d'un air soupçonneux autour de lui, et après un instant d'hésitation, il frappa deux coups légers contre la porte. Sans doute il était attendu, car, sans que le moindre bruit troublât le silence, cette porte s'entr'ouvrit assez pour livrer passage à l'inconnu et se referma aussitôt derrière lui.

La plus complète obscurité régnait dans l'échoppe; cependant l'inconnu y pénétra sans hésiter, la traversa dans toute sa longueur, et, arrivé au mur opposé, il le tâta un instant et fit jouer un ressort perdu dans la boiserie.

Une partie de cette boiserie se détacha, tourna lentement sur des gonds invisibles, et à la lueur tremblottante d'une lampe mourante suspendue dans l'intérieur de l'excavation, apparurent les premières marches d'un escalier en colimaçon qui semblait s'enfoncer brusquement dans le sol.

Avant de s'engager dans l'excavation, l'inconnu se retourna.

—Viens-tu? demanda-t-il à un homme, probablement celui qui lui avait précédemment ouvert la porte de l'échoppe, et qui se tenait à demi perdu dans l'ombre, à quelques pas de lui.

—Vous me retrouverez ici, répondit-il; vous n'avez nul besoin de moi.

—C'est juste, reprit l'inconnu, reste donc, et fais bonne garde.

Son interlocuteur ne répondit que par un grognement significatif, en remettant en place le panneau qui masquait l'escalier, et l'inconnu demeura seul. Nous l'avons dit plus haut, Mexico, cette Venise américaine, est bâtie au milieu d'un lac; ses quartiers s'élèvent sur des iles peu distantes les unes des autres et reliées entre elles par des pilotis; peu à peu, le niveau du lac s'est abaissé, les canaux se sont séchés pour la plupart, et, excepté les bas quartiers, où se rencontrent encore des mares fangeuses et fétides, l'eau a complètement disparu du sol, et les rues maintenant pavées laissent librement circuler les équipages, les cavaliers et les piétons.

Cependant, il ne faudrait pas creuser trop profondément la terre pour retrouver l'eau, si bien cachée qu'elle soit, et l'humidité est telle encore aujourd'hui dans la ville, que les rez-de-chaussée ne sont pas habités; ils servent seulement d'entrepôts et remplacent nos caves, excepté toutefois dans le centre de la ville, où les constructions ont été faites sur des iles d'une étendue relativement considérable.

La plaza Mayor, sur un des côtés de laquelle s'élevait anciennement le palais de Motecuzoma et le grand Teocali, forme le centre de l'île la plus vaste du groupe.

Certains souterrains, contemporains des Incas, et que ceux-ci avaient creusés bien avant la conquête, pour établir de mystérieuses communications d'un point à un autre, existent encore dans cette partie de la ville; la plupart ont été comblés par les Espagnols, mais quelques-uns ont échappé à leurs recherches, et celui auquel aboutissait l'escalier sur la première marche duquel nous avons laissé l'inconnu était de ce nombre.

Après que le panneau se fut refermé derrière lui, l'inconnu décrocha la lampe suspendue à la voûte, en raviva la mèche et commença à descendre avec précaution les marches verdâtres et rendues glissantes par l'humidité de l'espèce de vis de pierre au sommet de laquelle il se trouvait.

Du reste, la descente ne fut pas longue, l'escalier ne se composait que de quinze marches; il aboutissait à un souterrain étroit, mais assez élevé pour qu'un homme pût y marcher debout sans crainte de se frapper la tète contre la paroi supérieure.

Il était impossible de juger de l'étendue de ce souterrain, qui, à quelque distance, faisait un coude brusque; l'inconnu l'avait sans doute plusieurs fois parcouru déjà, car aussitôt sa descente achevée sans encombre, il marcha résolument en avant, ayant toutefois la précaution de tenir sa lampe un peu élevée afin de se guider plus facilement; précaution fort nécessaire, car, de distance en distance, s'ouvraient à droite et à gauche des galeries qui semblaient s'enfoncer dans des directions diamétralement opposées, et qui, à moins d'une parfaite connaissance des lieux, empêchaient de se diriger avec certitude dans cette espèce de labyrinthe.

L'inconnu marcha pendant environ vingt minutes dans ce souterrain. Comme son pas n'avait point cessé d'être rapide et sûr, il devait avoir franchi une distance assez considérable malgré les détours nombreux qu'il lui avait fallu faire, lorsqu'enfin il s'arrêta devant les premières marches d'un escalier qui, cette fois, au lieu de descendre, s'élevait vers la voûte dans laquelle il s'enfonçait.

—Enfin! murmura l'inconnu avec un soupir de satisfaction.

Après avoir de nouveau ravivé la mèche de sa lampe, il la posa sur le sol dans l'angle de la première marche de l'escalier, s'arrêta un instant comme pour reprendre haleine, puis il monta. Comme le premier, cet escalier avait quinze marches; au sommet se trouvait une porte fermée par un ressort dissimulé adroitement, mais sur lequel l'inconnu posa la main sans hésiter, et qu'il fit jouer; aussitôt la porte s'ouvrit.

Un flot de lumière inonda le palier sur lequel l'inconnu se tenait toujours enveloppé dans son manteau; il entra et referma le panneau derrière lui; l'endroit où il se trouva était un salon ou plutôt un boudoir richement meublé, il était désert; mais à travers la porte, fermée seulement par une portière de cachemire blanc, on distinguait le bruit d'une conversation animée entre plusieurs personnes.

Après un instant de sombres réflexions, l'inconnu étouffa un soupir, appuya la main droite sur son cœur comme pour en comprimer les battements, et, faisant avec la plus grande précaution quelques pas en avant, il s'approcha de la porte, écarta légèrement la portière et regarda.

Dans une vaste salle, magnifiquement éclairée comme pour une fête, trente ou quarante personnes des deux sexes étaient assemblées, les unes assises, les autres debout, quelques-unes groupées çà et là, mais toutes parlant avec animation et quelques-unes même avec une colère contenue.

Au luxe princier de l'ameublement de cette salle et à l'élégance de la mise des personnes réunies, il était facile de reconnaître un des plus riches hôtels de la ville ét l'élite de la société mexicaine.

Au moment où l'inconnu appuyait son œil contre la portière, un homme d'une cinquantaine d'années, aux traits durs et hautains, se détacha de l'un des groupes, et après avoir réclamé le silence d'un geste:

—Caballeros, mes amis et mes parents, dit-il d'une voix haute, prenez, je vous prie, une détermination, songez qu'il est déjà dix heures passées, que, dans trois heures au plus tard, les troupes d'Ortega entreront dans la ville; décidez-vous donc, il ne nous reste que trois heures à peine, finissons-en.

Les assistants répondirent à cette interpellation, la plupart par des marques d'assentiment; cependant, il n'y eut pas unanimité; quelques-uns protestèrent faiblement.

Le vieillard reprit avec une certaine animation dans la voix, comme s'il essayait de contenir une violente colère prête à déborder.

—Je vous le répète, señores, la situation est des plus graves, tout retard est maintenant impossible; en un mot, il faut en finir séance tenante; c'est à cette intention que je vous ai réunis, voulant vous rendre témoins de l'acte qui, dans un instant, va s'accomplir.

—Ne serait-il pas nécessaire avant tout, hasarda une dame d'un certain âge, de consulter doña Carmen, notre parente; cette affaire la regarde surtout, il me semble, et, lorsqu'il s'agit de donner son consentement à un mariage avec un homme qu'on ne connaît pas, le cas est assez grave pour qu'on y réfléchisse.

—A quoi bon? répondit le vieillard en haussant dédaigneusement les épaules; doña Carmen est une enfant de seize ans à peine, élevée loin du monde; elle ignore les obligations qu'il nous impose; son consentement n'a donc aucune valeur pour nous.

—Cependant, appuya un des invités.

—Allons donc! reprit le vieillard en lui coupant la parole. A la mort de mon frère et de ma belle-sœur, j'ai été régulièrement nommé tuteur de ma nièce, alors âgée de treize ou quatorze ans, je crois; j'ai rempli en homme d'honneur les devoirs que m'imposait le titre que j'avais accepté.

—Nous le reconnaissons, s'écrièrent les invités.

—Je sais fort bien que vous m'objecterez, señores, continua le vieillard, que don Eusebio de Carvajal, mon frère regretté, avait formé des projets d'union entre sa fille et un Français, parent éloigné de sa femme, et que ce Français prétend aujourd'hui faire valoir le droit fort peu certain que, suivant lui, cette promesse verbale lui a concédé; mais, je vous prie, raisonnons un peu. Doña Carmen de Carvajal, ma nièce, est une des plus riches héritières de la République, ses biens sont immenses; laisserons-nous de gaieté de cœur passer cette fortune princière aux mains d'un misérable aventurier français sans feu ni lieu?

—Eh! seigneur don Torribio de Carvajal, interrompit un des assistants avec un sourire sardonique, vous n'avez pas toujours eu cette opinion du colonel don Octavio de Belval, lorsqu'à la tête de sa redoutable cuadrilla, il vous délivra des guérilleros du général Ortega, qui ne parlaient de rien moins que de vous couper par morceaux; vous portiez aux nues le courage et les hautes qualités du colonel. N'est-il pas un des amis les plus dévoués du général Miramón, qui en fait le plus grand cas, et tout dernièrement encore, n'est-ce pas lui qui a fait prisonnier le général Berriozábal, aujourd'hui gouverneur de la ville? Que trouvez-vous donc de si aventurier dans tout cela; est-ce parce qu'il est né en France? Mais votre sœur, la mère de notre parente Carmen, était française aussi; sa vertu et les éminentes qualités de son cœur n'ont jamais été niées par personne, je suppose?

A cette verte réplique, don Torribio demeura un instant confondu, serrant les poings et se mordant les lèvres, pour ne pas éclater, d'autant plus que les observations de l'interrupteur avaient été écoutées avec les marques évidentes d'une sympathique approbation.

—Soit, reprit au bout d'un instant le vieillard, j'admets tout cela, je conviendrai même que le colonel don Octavio est un héros si cela peut vous être agréable; eh bien, c'est justement pour tous les motifs que vous venez de m'exposer que je ne veux pas lui donner ma nièce, et que, ainsi que moi, j'en suis convaincu, vous vous refuserez, chers parents, à cette union. —Voyons, expliquez-vous, de grâce, et finissons-en, s'écrièrent les assistants en se pressant autour de don Torribio.

—Je ne demande pas mieux, reprit-il. Nous sommes au moment d'une catastrophe horrible; Miramón est perdu sans ressources; demain, dans quelques heures peut-être, auront lieu des représailles atroces de la part des partisans de Juárez. Nous serons, nous tous, pillés, emprisonnés et peut-être assassinés par les vainqueurs qui ont de vieilles et nombreuses injures à venger. Nous nous trouvons donc à la merci d'ennemis implacables; il y va pour nous non-seulement de la fortune, mais encore de la vie; par les meurtres et les incendies passés, vous devez vous attendre que des qu'ils seront dans la ville, les federalistas n'hésiteront pas à nous rançonner et à nous traquer comme des bêtes fauves.

Ces craintes, si énergiquement exprimées et qui ne manquaient pas de fondement, firent une forte impression sur les assistants; l'égoïsme et l'intérêt personnel imposèrent silence à tout autre sentiment.

Intérieurement flatté de l'approbation tacite de ses auditeurs, don Torribio continua:

—Qui donc nous défendra dans cette circonstance critique, dit-il; est-ce le colonel Octavio? Vous ne le croyez pas; notre liaison passée avec lui sera, au contraire, un prétexte de plus aux persécutions que nous aurons à souffrir; d'ailleurs, le colonel, comme ami de l'ex-président Miramón, sera mis hors la loi, et se verra contraint de se cacher et de fuir au plus vite, s'il ne l'a fait déjà, pour sauver sa vie.

—C'est vrai, murmurèrent plusieurs personnes.

—Maintenant, une voie de salut nous est ouverte; cette voie la voici: le général Saldana, un des plus chauds partisans du général Juárez, demande la main de ma nièce, s'engageant, si sa proposition était acceptée, à nous prendre sous sa protection et a nous sauvegarder de tout dommage; l'aide de camp du général est là dans un salon à côté qui attend notre réponse; puis il rejoindra immédiatement le général dont la division doit, la première, entrer dans la ville. Que résolvez-vous, señores? D'un côté la ruine et peut-être la mort, de l'autre une protection efficace et un immense crédit auprès du pouvoir nouveau. Y a-t-il à hésiter?

—Non! s'écrièrent en chœur les assistants; doña Carmen doit épouser le général, elle est trop bonne parente d'ailleurs pour refuser de nous sauver à ce prix.

—Ainsi, reprit don Torribio avec insistance, tout est bien convenu, n'est-ce pas, messieurs mes parents. Je puis faire venir ma nièce?

—Faites, faites, don Torribio; ainsi que vous-même nous l'avez fait observer, le temps presse, ne le perdez donc pas.

Le vieillard s'inclina, sortit un instant de la salle et bientôt y rentra conduisant par la main une charmante jeune fille, mignonne et gracieuse enfant de seize ans au plus, vêtue d'une robe de mousseline blanche. Elle s'avança pâle et tremblante au milieu des respectueuses salutations des assistants.

Cette jeune fille, c'était doña Carmen.

En l'apercevant, l'inconnu, caché dans le salon, s'était senti pâlir; un tremblement convulsif avait agité ses membres, et il lui avait fallu faire sur lui-même un effort surhumain pour retenir le cri de rage qui de son cœur était subitement monté à ses lèvres.

Derrière don Torribio et doña Carmen marchait un homme de haute taille, âgé de quarante ans environ et revêtu de l'uniforme de capitaine; cet officier était l'aide de camp du général Saldana, chargé par lui de demander la main de la jeune fille et de lui transmettre son acceptation ou son refus.

Un profond silence s'était fait dans la salle; toutes les personnes présentes s'étaient assises. Seuls, don Torribio, le capitaine et doña Carmen demeuraient debout.

Le vieillard prit sur une table une feuille de papier couverte d'une écriture fine et serrée, et se tournant vers doña Carmen:

—Ma nièce, lui dit-il sans préambule comme sans ménagements, écoutez, je vous prie, et cela avec la plus sérieuse attention, la lecture de l'acte que, d'accord avec nos honorables parents ici présents, j'ai rédigé et au bas duquel vous aurez ensuite à apposer votre signature.

La jeune fille se redressa; elle releva son front pâle, et, rejetant d'un mouvement gracieux de tête les boucles soyeuses de cheveux noirs qui couvraient son visage et qui inondèrent ses épaules, elle fixa sur don Torribio un regard tellement chargé de méprisante pitié, que celui-ci détourna la tête.

—Mon oncle, répondit-elle d'une voix faible mais parfaitement distincte, je suis une pauvre enfant abandonnée; vous êtes le maître de m'infliger telle torture qui vous conviendra, je la subirai sans essayer une résistance folle et inutile; mais jamais vous ne me contraindrez à manquer à mes serments et à trahir celui que j'aime!

—Ma nièce! s'écria don Torribio avec une rage contenue.

—Mon oncle, dussiez-vous me tuer sur place, je ne signerai pas ce papier, reprit-elle avec une énergie fébrile.

—Prenez garde, enfant, prenez garde! reprit don Torribio en faisant un pas vers elle.

—Oui! s'écria-t-elle avec un rire strident, menacez-moi, mon oncle, je ne suis qu'une enfant, moi, mais lui est un homme, et s'il était là, vous n'oseriez....

—Je n'oserais! interrompit le vieillard perdant toute mesure et aveuglé par la fureur; oh! que n'est-il là, cet homme!

—Me voici! s'écria tout à coup une voix forte avec un accent terrible.

Et l'inconnu, s'élançant d'un bond de tigre dans la salle, se trouva subitement en face de don Torribio, épouvanté de cette subite apparition.

Les assistants, frappés de stupeur, ne comprenant pas comment cet homme s'était tout à coup introduit au milieu d'eux, demeuraient immobiles, muets, atterrés.

Doña Carmen avait, à la vue de l'étranger, poussé un cri de joie ineffable et s'était jetée dans ses bras en murmurant à travers ses sanglots:

—Octavio, enfin!... C'est lui! je suis sauvée!

—Oui, tu es sauvée, ma bien-aimée, répondit le jeune homme, car je saurai te protéger; viens, suis-moi, Carmen.

—Oh! oui, partons! partons! répondit la jeune fille à demi folle de joie et de terreur.

Mais au moment où le Français essayait de se frayer passage pour regagner, accompagné de la jeune fille, le salon dont il était sorti, don Torribio et ses parents, remis de la surprise et de l'épouvante qu'ils venaient d'éprouver, se jetèrent au-devant de lui pour lui barrer le passage.

—Oh! fit l'oncle avec un ricanement sinistre, vous ne vous échapperez pas ainsi, mon maître! Je ne sais quel moyen vous avez employé pour tromper mes gens et vous introduire dans ma demeure, mais, vive Dieu! vous n'en sortirez pas aisément, je vous le jure!

—Vous croyez, fit le jeune homme avec un sourire railleur tout en continuant à faire retraite du côté du salon; prétendriez-vous m'assassiner, par hasard?

—Et quand cela serait, reprit don Torribio, ne serions-nous pas dans notre droit?

Dès qu'elles avaient reconnu qu'une rixe devenait imminente, les dames avaient disparu en poussant des cris de frayeur.