[1] Femme.
Le Néobraska—la Plate—ainsi que le nomment les Indiens, est un de ces immenses cours d'eau comme l'Amérique a seule le privilège d'en posséder. Aussitôt descendu des Montagnes Rocheuses, il se partage en deux branches magnifiques qui, après des détours sans nombre, se réunissent enfin vers le 41° 9' N et le 101° 40' O et vont se perdre dans le Missouri.
C'est à l'endroit où le Néobraska forme en se divisant une large fourche, que nous prierons le lecteur de se transporter avec nous.
L'homme auquel les splendides paysages américains sont inconnus aura peine à se figurer l'imposante et sauvage majesté de ce lieu. La rivière, parsemée d'iles couvertes de cotonniers des bois, coule silencieuse et rapide entre des rives peu élevées et garnies d'herbes si hautes qu'elles suivent l'impulsion du vent; au loin dans la vaste plaine, sont disséminées d'innombrables collines, dont le sommet, coupé à peu près à la même hauteur, présente une surface plate; jusqu'à une grande distance vers le nord, le sol est semé de larges dalles de grès semblables à des pierres tumulaires.
A l'extrême pointe de la fourche s'élève un tertre conique supportant a son sommet un obélisque de granit de cent vingt pieds de haut, les Indiens, épris comme tous les peuples primitifs du fantastique et du bicarré, se réunissaient souvent en cet endroit: c'est là que se font les hécatombes à Kitchi-Manitou. Un grand nombre de crânes de bisons, amoncelés au pied de la colonne et disposés en cercles, en courbes et autres ligures géométriques, attestent leur piété pour ce dieu de la chasse, dont l'esprit protecteur plane, disent-ils, du haut du monolithe. Çà et là poussent et s'épanouissent par larges touffes, la pomme de terre indienne, l'oignon sauvage, la tomate des prairies et ces millions de fleurs et d'arbres étranges qui composent la flore américaine; le reste du paysage est couvert de hautes herbes qui ondulent continuellement sous le pied léger des gracieux ahsathas ou longues-cornes qui bondissent d'un roc à un autre. Et bien loin enfin, bien loin à l'horizon, se confondant avec l'azur du ciel, apparaissent les pics dénudés des Montagnes Rocheuses, dont les sommets, couverts de neiges éternelles, servent de cadre à ce tableau immense et imposant, empreint d'une sombre et mystérieuse grandeur.
Deux mois après les événements que nous avons rapportés, par une belle soirée du mois de mai, que dans leur langue imagée et sonore les Indiens nomment wabigon-quisi», le mois des fleurs, la tranquillité du désert que nous avons essayé de décrire fut troublée par le bruit de la course précipitée d'une nombreuse troupe de cavaliers qui apparut suivant les rives de la branche méridionale de la Plate, nommée Paduca, et se dirigeant vers la colonne de granit placée au centre de la fourche.
C'était l'heure où le maukawis[2] faisait entendre son dernier chant pour saluer le coucher du soleil, qui, à demi plongé dans la pourpre du soir, jaspait encore le ciel de longues bandes rouges.
Arrivés à une légère distance de la colonne, les cavaliers s'arrêtèrent subitement, et, mettant pied à terre, se préparèrent à camper pour la nuit. Cette troupe d'une trentaine d'hommes environ, présentait l'ensemble le plus pittoresque et le moins pacifique. Au premier coup d'œil, elle paraissait composée d'Indiens; mais, en l'examinant avec attention, l'on reconnaissait à certains signes une réunion de ces trappeurs blancs et de ces gambucinos mexicains dont l'audace est proverbiale dans le Nouveau-Monde.
Leur aspect et leur équipement offraient un singulier mélange de la vie sauvage et de la vie civilisée; ils étaient généralement d'une taille moyenne, mais vigoureuse et bien proportionnée. Tous se faisaient remarquer par la longueur de leurs cheveux, car dans ces contrées où l'on ne combat souvent un homme que pour la gloire de lui ravir sa chevelure, c'est une coquetterie de l'avoir longue et facile à saisir. Quelques-uns même la portaient élégamment tressée et entremêlée de peaux de loutre et de cordons aux vives couleurs.
Le reste de leur costume répondait à ce spécimen de leur goût: une blouse de chasse de calicot d'un rouge éclatant, ou de cuir grossièrement brodé, leur tombait jusqu'aux genoux; des guêtres garnies de rubans de laine et de grelots entouraient leurs jambes, et leur chaussure se composait de ces mocassins constellés de perles fausses que savent si bien confectionner les squaws[3]. Une couverture bariolée et serrée aux hanches par une ceinture de cuir, achevait de les envelopper, mais non pas assez cependant pour qu'à chacun de leurs mouvements on ne pût voir briller en dessous le fer des haches, la poignée des revolvers et des machettes mexicains dont tous étaient armés. Quant à leurs rifles, pour le moment inutiles et pendus aux arçons des selles auprès des lassos et des outres à l'eau, si on les avait dépouillés du fourreau de peau d'élan garni de plumes qui les recouvrait, on aurait pu voir avec quel soin leurs possesseurs les avaient ornés de clous de cuivre et peints de différentes couleurs, car tout chez ces hommes portait l'empreinte des coutumes indiennes; leurs montures mêmes, mustangs presque aussi indomptés que leurs maîtres, ressemblaient à s'y méprendre aux chevaux des Pawnies dont ils foulaient le territoire; ils étaient littéralement couverts de plumes d'aigle, de perles et de rubans, et de longues taches rouges et blanches, plaquées sur leur robe à la façon persane et chinoise, complétaient leur déguisement en achevant de les rendre méconnaissables.
Tandis que les uns déchargeaient les bêtes de somme et disposaient les ballots de façon à former un rempart sur toute la circonférence d'un vaste cercle, les autres plantèrent des pieux ferrés auxquels chacun attacha son cheval en lui liant les pieds à l'amble, afin qu'en cas d'alarme il ne pût s'échapper. Puis, après avoir dressé une tente pour leur chef au milieu de ce camp improvisé en quelques minutes à peine, ils allumèrent quatre feux que des sentinelles furent chargées d'entretenir, et chacun se fit un lit de la monture[4] de son cheval.
Bientôt le camp fut plongé dans le silence, tout dormait, à part trois ou quatre gambucinos qui, appuyés sur leur rifle, l'œil et l'oreille au guet, veillaient sur le repos de leurs compagnons, et deux personnages nonchalamment étendus devant la tente et qui causaient à voix basse: c'étaient don López Arriaga et Nauchenanga, le sagamore des Comanches.
Bien des événements s'étaient passés depuis le départ du presidio de Santa Fé; les choses avaient continuellement marché de mal en pis, et le soir de leur arrivée à la fourche du Neobraska, les gambucinos, fatigués d'un voyage qui leur paraissait interminable, et découragés de tant de combats dans lesquels les plus braves d'entre eux avaient succombé, étaient pour ainsi dire à bout de forces; ils commençaient à murmurer contre don López, dont ils ne voulaient plus écouter les avis et les exhortations.
L'Indien paraissait en proie à une vive inquiétude; le regard fixé dans l'espace, on eût dit qu'il voulait sonder les ténèbres et deviner les mystères de la nuit profonde qui l'entourait.
—Chef, dit l'Espagnol, croyez-vous que nous soyons parvenus à dissimuler nos traces aux Pawnies?
—Les Pawnies sont des chiens, répondit l'Indien d'une voix gutturale, les femmes comanches les chassent à coups de fouet. Nauchenanga connaît tous les détours de la Prairie; il a fait pour le mieux.
—Ainsi nous voilà enfin débarrassés de nos ennemis?
—Qui peut dire où sont ces voleurs en ce moment? Le Pawnie est comme le loup, il rôde continuellement autour des chasseurs pour enlever leur chevelure; souvent on le croit loin et il est près.
—J'espère, du moins, que nous avons échappé au Faucon-Noir et aux bandits qui l'accompagnent?
—Mon frère le grand chef pâle ne connaît pas le Faucon-Noir, répondit l'Indien; Nauchenanga l'a combattu plusieurs fois, il le connaît. Tromper le Faucon-Noir est impossible; il a l'œil de l'aigle et la prudence du serpent, et puis il est guidé par un charmant petit oiseau qui chante dans son cœur et qui lui dit: Viens! viens!
—Qu'entendez-vous par là? quel oiseau?
—Rant-chaï-waï-mè, murmura l'Indien avec émotion.
—L'amour est donc capable d'opérer de tels prodiges! ne put s'empêcher de dire don López.
—L'amour est le maître! répondit le chef avec un accent passionné qui échappa à l'Espagnol; mais que mon frère ouvre ses oreilles, un chef va parler.
—J'écoute.
—Si cette nuit est tranquille, nous lèverons le camp à l'endit-ha[5], et une heure plus tard, nous aurons rejoint deux cents guerriers de ma nation; avec leur escorte, il nous sera facile d'atteindre le placer que je vous ai donné.
—Guatéchù vous entende, chef, répondit l'Espagnol en poussant un soupir de soulagement. Voyez, ajouta-t-il en se levant et en se préparant à entrer dans la tente, voyez comme tout est calme autour de nous, il ne se fait pas le moindre bruit dans ce désert.
—Oui, répondit sentencieusement le chef, tout est calme, trop calme, j'entends le silence!
Don López allait demander à l'Indien l'explication de ses paroles, lorsque celui-ci le saisit brusquement par le bras et, le tirant à lui, le fit tomber sur les genoux.
Un coup de feu retentit, une balle passa en sifflant à un pouce à peine au-dessus de la tête de l'Espagnol, et s'aplatit contre un des pieux de la tente.
—Les Pawnies! les Pawnies! s'écria l'Indien en poussant son cri de guerre.
Et il s'élança dans la Prairie.
—Malédiction! murmura don López en se relevant, encore ces loups enragés! Aux armes! enfants! aux armes!
En quelques secondes, tous les gambucinos furent debout et embusqués derrière les ballots qui formaient l'enceinte du camp. Au même moment des cris effroyables, suivis d'une décharge terrible, éclatèrent dans la Prairie. Les gambucinos répondirent par une décharge à bout portant faite sur une nombreuse troupe de cavaliers qui arrivaient à toute bride sur leur camp. Un de ces épouvantables combats comme chaque jour il s'en livre dans la Prairie, était engagé entre les gambucinos et les Peaux-rouges, leurs ennemis mortels.
Nauchenanga, au lieu de se jeter dans la mêlée, fit un bond sur la droite et, se mettant à plat ventre, il commença à ramper sur les mains et les genoux, glissant comme un serpent au milieu des hautes herbes qui le cachaient, s'arrêtant par intervalles pour regarder autour de lui et prêter une oreille attentive aux bruits du combat, qui devenaient de moins en moins distincts.
Arrivé à la colonne, il s'abrita derrière le tertre qui lui sert de base, se releva sur les genoux, et, après s'être assuré qu'il était bien seul, il porta sa main à sa bouche, et, à trois reprises différentes, il imita avec une rare perfection le cri plaintif du cachorro de agua[6]. Au bout de quelques secondes à peine, le même cri poussé avec une semblable perfection lui répondit; ce cri paraissait sortir du tertre qui soutient le monolithe. Nous avons dit que ce tertre était entouré d'un amas considérable d'os d'animaux sauvages, rangés d'une façon bizarre; tout à coup ils s'agitèrent avec un cliquetis sinistre, une fissure se forma au milieu d'eux, et, dans l'espace laissé libre, une figure étrange apparut, surgissant des entrailles de la terre.
Lorsque Nauchenanga se trouva face à face avec l'être singulier qu'il venait d'évoquer, une sueur froide inonda son corps et il fit un pas en arrière; mais cette impression n'eut que la durée de l'éclair. Il reprit presque aussitôt son empire sur lui-même, et fixant son œil assuré sur le personnage qui se tenait muet et immobile devant lui:
—Curujira[7] a-t-il appris au sage piaïes[8] ce que le grand chef comanche désirait savoir? demanda-t-il d'une voix ferme.
—Suis-moi, répondit le devin en lui faisant un signe pour lui ordonner le silence.
L'Indien, sans hésiter, sans manifester la moindre émotion, s'engagea dans le chemin qui venait de s'ouvrir devant lui. Après avoir descendu une quinzaine de marches grossièrement taillées dans le roc, il arriva, à la suite de son guide, dans une espèce d'excavation naturelle de forme circulaire, éclairée par une lampe fumeuse, qui répandait une lueur incertaine. Il s'assit sur un siège en bois de nopal sculpté en forme d'animal avec un rare talent, et croisant ses bras sur sa poitrine, il attendit.
Le sayotkatta ou le piaïes, ainsi que le Comanche l'avait nommé, était un homme de quarante à quarante-cinq ans, d'une taille élevée et un peu épaisse; ses traits étaient empreints d'une certaine majesté naturelle qui inspirait le respect et la crainte; ses cheveux noirs et touffus, séparés sur le front par un cercle d'or constellé d'images symboliques et mystérieuses, tombaient en désordre sur sa poitrine; sa robe longue en peau de buffle était serrée à la taille par une ceinture faite de chevelures humaines tressées avec art.
Après un silence de quelques minutes, silence pendant lequel les deux hommes s'examinèrent avec soin, le devin prit la parole.
—Mon frère est le bienvenu dans la grotte du sayotkatta, dit-il.
L'Indien s'inclina.
—Iurupari[9] nous a-t-il été contraire? demanda-t-il, et mon projet doit-il échouer!
—Guatéchù sait tout! répondit sentencieusement le piaïes.
—Qu'il en soit ainsi! fit l'Indien en hochant la tête.
—Mon frère est impatient, observa le devin.
—J'attends que mon père s'explique.
—Est-ce donc moi seul que vous veniez chercher ici? dit le sorcier en jetant sur le chef un regard scrutateur.
—Ouah! fit le Comanche avec une surprise parfaitement jouée, quel autre que mon père oserait habiter ici?
—Personne; mais d'autres peuvent y venir.
—Et qui donc?
—Néculpangue[10], le guerrier terrible, le chef aux regards de feu, la terreur des Espagnols, n'y est-il donc jamais venu?
A peine le sorcier avait-il achevé sa phrase que le Comanche se leva d'un bond, et le saisissant à la gorge, s'écria avec fureur:
—Cudina[11]! tu vas mourir! de quel droit cherches-tu à pénétrer les secrets d'un chef?
Le sorcier se dégagea doucement de l'étreinte vigoureuse de l'Indien et lui répondit d'une voix affectueuse:
—Mon frère se trompe; me prend-il pour un Pawnie? C'est un ami qui lui parle.
Le chef était parvenu à se rendre maître de sa colère, ses traits avaient repris leur impassibilité; il répondit:
—Que mon père me pardonne. Outkum[12] avait troublé mes esprits, je n'avais pas ma raison lorsque je l'ai attaqué.
—Pourquoi mon frère se défie-t-il de moi? reprit le sorcier avec calme. Puis-je ignorer quelque chose? Je sais quelles raisons amènent ici mon frère; Guatéchù a parlé à son serviteur.
—Je n'ai pas de secrets, répondit l'Indien, mon père se trompe; tout à l'heure je ne savais ce que je disais.
—Mon frère vient à un rendez-vous donné par un ami, et il s'étonne qu'il le fasse attendre.
—Ooah! fit l'Indien, mon père sait tout.
—Cet ami est arrivé depuis longtemps déjà.
—Où est-il donc? s'écria le chef avec impatience et ne cherchant pas à dissimuler plus longtemps.
—Me voici! dit une voix mâle et sonore.
Et un homme sortant de l'ombre qui jusqu'alors l'avait dissimulé aux yeux de Nauchenanga, s'avança gravement vers lui.
—Néculpangue! dit le chef en se levant et s'inclinant avec respect devant le guerrier redouté dont la sagesse et la valeur étaient célèbres à juste titre dans les prairies de l'Ouest.
Ce personnage, dont le nom était devenu la terreur des Hispano-américains, était un homme de plus de soixante-dix ans, mais qui n'en paraissait pas encore cinquante; sa taille élevée, ses membres robustes, ses cheveux noirs comme l'aile du corbeau, dénonçaient une de ces natures d'élite sur lesquelles les atteintes du temps sont impuissantes et qui semblent créées tout exprès pour mener la rude vie des Pampas. Ses traits nobles et intelligents étaient remplis de finesse et de douceur; mais lorsqu'il fronçait ses épais sourcils noirs et qu'un sentiment de colère venait soudain l'animer, ses yeux lançaient de tels éclairs, que nul ne pouvait en supporter l'éclat.
Du reste, cet homme était un mystère que personne n'avait jamais pu approfondir; adoré des Indiens, qui l'aimaient et le craignaient comme un Dieu, aucune tribu ne pouvait se flatter de le compter au nombre de ses fils, car son teint et les lignes de sa figure, malgré le soin qu'il prenait de se peindre, portaient des signes infaillibles qui le faisaient reconnaître pour un descendant de la race blanche, et peut-être n'avait-il d'indien que le genre de vie qu'il menait. Il était apparu tout à coup au milieu des peaux-rouges, et s'était fait adopter par la grande nation des Comanches, sans que l'on sût ni qui il était ni d'où il venait. On ne lui connaissait pas de famille, et parfois il disparaissait des mois entiers sans qu'il fût possible de découvrir où il se retirait.
On racontait de lui des traits d'une audace inouïe et d'une témérité qui dépassait toute croyance.
D'une bonté inépuisable pour les Indiens, il était pour les blancs, et surtout pour les Mexicains, d'une férocité sans exemple, se plaisant à faire mourir ses prisonniers dans des supplices dont la barbarie raffinée inspirait la terreur même aux Indiens, bons maîtres pourtant en pareille matière.
Son costume avait un grand rapport avec celui des gambucinos, c'est-à-dire que c'était un bizarre assemblage des modes européennes et indiennes; il avait un fouet de commandement à la ceinture et tenait à la main un rifle précieusement damasquiné.
Après les accolades d'usage, Néculpangue prit la parole:
—Mon frère a fait un bon voyage, dit-il, Macachera[13] lui a été propice.
—Le grand tokki[14] des sachems de ma nation m'avait ordonné, j'ai obéi, répondit majestueusement le chef.
—Mon frère ne pouvait agir autrement, c'est un grand guerrier.
—Mon père est indulgent, il pardonnera les fautes que j'ai peut-être commises dans l'accomplissement de ma mission.
—Que mon frère parle, les oreilles d'un ami sont ouvertes.
—Mais... répondit Nauchenanga en désignant d'un geste le piaïes qui, immobile auprès des deux interlocuteurs, ne semblait pas disposé le moins du monde à leur laisser le terrain libre.
—Le chef Comanche peut parler, dit Néculpangue en saisissant la main du sorcier et la serrant amicalement, celui-ci est un grand médecin, et Guatéchù lui réserve la première place dans l'Eskennane[15].
—La volonté de mon père est un ordre, qu'il soit fait comme il le désire. Je suis allé trouver l'homme et, usant du prétexte que mon père m'avait suggéré, je suis parvenu à l'amener ici.
—Je le sais, et j'en suis reconnaissant à mon frère, car, pour accomplir sa promesse, il a dû lutter contre son cœur; celle qu'il aime est la prisonnière de notre ennemi, il aurait pu la délivrer et il ne l'a pas fait; c'est bien, Guatéchù le récompensera: la fidélité à sa parole est la plus belle vertu du guerrier indien.
—Qu'ordonne mon père?
—Rien quant à présent, laissons finir la nuit; demain, les guerriers de mon frère arriveront, et alors l'Espagnol tombera en notre pouvoir. Notre grand médecin, ajouta-t-il en se tournant vers le sorcier et lui souriant avec amertume, a besoin pour ses opérations magiques du cœur d'un visage pâle arraché palpitant de la poitrine; il en aura trente à choisir, les prisonniers seront amenés ici.
—Cela sera fait.
—Et le Faucon-Noir?
—Le Faucon-Noir s'est, je crois, ligué avec les Pawnies contre les chercheurs d'or et commande l'attaque contre leur camp.
—Le Faucon-Noir est brave, dit Néculpangue avec un sourire de satisfaction.
—C'est un chien des visages pâles recouvert d'une peau indienne.
—Mon frère le hait?
—Nous avons fumé ensemble le calumet de la paix, répondit Nauchenanga avec un sourire indéfinissable.
—Bon! mon frère tuera son rival, et Rant-chaï-waï-mè le suivra dans sa hutte pour faire cuire sa chasse et soigner les papous[16]; j'aiderai mon frère.
—Néculpangue est le père des guerriers de sa nation, répondit le chef avec un vif mouvement de joie.
—Maintenant, que mon frère retourne au camp des visages pâles; une plus longue absence inquiéterait l'Espagnol.
Nauchenanga s'inclina avec respect et se retira précédé du piaïes.
Lorsque le chef sortit de la caverne, un spectacle étrange s'offrit à ses yeux. Des Indiens à cheval couraient dans toutes les directions, poussant des cris féroces et brandissant des torches ardentes; le camp des Mexicains brûlait, et de larges nappes de flammes montaient vers le ciel qu'elles teignaient de lueurs rougeâtres et sanglantes; par intervalles on distinguait les gambucinos qui se défendaient comme des lions, au milieu des débris de leur camp incendié, contre une multitude de sauvages.
Tout à coup, les gambucinos firent une trouée dans la barrière vivante qui d'instant en instant se resserrait davantage autour d'eux, s'élancèrent dans la Prairie et passèrent comme un ouragan à quelques pas de la colonne, suivis de près par leurs implacables ennemis. Le cœur de Nauchenanga bondit dans sa poitrine, il poussa un cri rauque et inarticulé et il se mit, à demi fou de rage, à la poursuite des cavaliers. Il lui avait semblé, au moment où les gambucinos passaient devant lui, entendre la voix de Rant-chaï-waï-mè implorer du secours. En ce moment une main s'appesantit sur son épaule et une voix brève lui dit ce seul mot:
—Arrête!
Le chef se retourna avec colère et leva son tomahawk sur l'imprudent qui tentait de lui barrer le passage, mais son arme lui tomba des mains et il baissa la tête avec désespoir. Il avait, reconnu Néculpangue.
—Que mon frère me suive, dit le sachem, je lui rendrai celle qu'il aime.
—Les visages pâles fuient vaincus et poursuivis par le Faucon-Noir; le walkon m'appelle à son aide.
—Eh bien, que le Faucon s'en empare, et je la lui demanderai.
—Le Faucon n'est pas un Indien.
—Mon frère ne sait-il pas que je possède de merveilleux secrets pour obtenir tout ce que je veux des visages pâles? Allons demander aux Pawnies vainqueurs qu'ils nous vendent l'homme que ses compagnons appellent don López.
Nauchenanga n'osa résister à Néculpangue, et il se résolut à l'accompagner sans murmurer au camp des Mexicains, qui n'était plus qu'un monceau de cendres sur lesquelles les peaux-rouges se ruaient en désordre.
Les deux chefs indiens se mirent donc en marche; mais à peine avaient-ils fait quelques pas, qu'ils s'arrêtèrent avec épouvante et tombèrent sur le sol en poussant un long cri de terreur.
[1] Sorcier voyant.
[2] Espèce de caille.
[3] Femmes indiennes.
[4] Composée de peaux de mouton et de ponchos.
[5] Point du jour.
[6] Chien d'eau, petit animal amphibie qui fréquente les rivières de l'intérieur de l'Amérique du Sud; il peut être apprivoisé, mais il conserve toujours son cri plaintif.
[7] L'esprit des pensées.
[8] Sorcier.
[9] Esprit malin.
[10] Le lion du désert.
[11] Homme-femme! terme de souverain mépris.
[12] Le méchant esprit.
[13] Esprit des chemins.
[14] Souverain maître.
[15] Paradis indien.
[16] Enfants.
Pendant que Nauchenanga se trouvait dans la grotte du sayotkatta, un drame terrible s'était accompli dans le camp des Mexicains.
Ordinairement, les Indiens n'attaquent leurs ennemis que par surprise; comme ils n'ont d'autre but que le pillage et qu'ils désespèrent de l'atteindre avec des gens aguerris, dès qu'ils trouvent une vigoureuse défense, ils cessent un combat devenu pour eux sans motif. Cette fois les Pawnies semblaient avoir renoncé à leur tactique habituelle, tant ils mettaient d'acharnement à assaillir les retranchements espagnols; souvent repoussés, ils revenaient avec une nouvelle ardeur, combattant à découvert, et cherchant par leur nombre à écraser un ennemi dont ils désespéraient de triompher autrement.
Don López, effrayé de la prolongation de ce combat dans lequel avaient péri ses plus braves compagnons, résolut de tenter un dernier effort et d'imposer aux Indiens à force d'audace et de témérité. Réunissant une vingtaine d'hommes qui lui restaient et au nombre desquels se trouvaient Pépé Naïpès et don Juan Venado, il commença à leur donner quelques ordres afin de mettre à exécution le projet qu'il avait formé; mais en ce moment les Pawnies, qui pour quelques minutes avaient suspendu l'attaque, poussèrent leur cri de guerre et revinrent à l'assaut avec une furie nouvelle, armés cette fois de torches allumées qu'ils lancèrent dans toutes les directions.
Bientôt le camp ne fut plus qu'une vaste fournaise. Les Indiens, profitant du désordre causé parmi les Mexicains par l'incendie, escaladèrent les ballots, envahirent le camp, se précipitèrent sur les gambucinos, et un combat corps à corps s'engagea. Malgré leur courage et leur habileté dans le maniement des armes, les Mexicains étaient accablés par la masse considérable de leurs ennemis. Quelques minutes encore, et c'en était fait de la troupe des gambucinos.
Don López comprit qu'il devait tenter un effort suprême pour sauver les hommes qui lui restaient; alors prenant à part don Juan Venado qui depuis le commencement de la lutte avait constamment combattu à ses côtés, il lui expliqua ses intentions, et, lorsqu'il fut certain que celui-ci allait exécuter ses ordres, il se rejeta au plus fort de la mêlée, et, assommant ou poignardant tous les Peaux-rouges qui se trouvaient sur son passage, il parvint à pénétrer dans sa tente.
Rant-chaï-waï-mè, le corps penché en avant, le cou tendu et l'oreille au guet, semblait écouter avec anxiété les bruits du dehors; à la vue de don López elle croisa ses bras sur sa poitrine et attendit.
—Dieu soit loué! s'écria le Mexicain, elle est encore ici. Suivez-moi, waïnè; il faut partir.
—Non, répondit résolûment la jeune fille, je ne partirai pas!
—Voyons, enfant, obéissez, et ne m'obligez pas à employer la violence: le temps est précieux.
—Rant-chaï-waï-mè est une femme indienne, elle ne craint pas la mort, dit fièrement la jeune fille.
—Qui vous menace de mort? Folle que vous êtes, s'écria don López avec colère, voulez-vous me suivre, oui ou non?
Rant-chaï-waï-mè haussa les épaules.
Le Mexicain vit que toute discussion était inutile et qu'il fallait violemment trancher la question; alors s'approchant de l'Indienne, il chercha à la saisir. Mais celle-ci, qui du regard suivait tous les mouvements de son maître, bondit comme une biche effarouchée, ramassa un machette qui se trouvait à terre auprès d'elle, et, le sourcil froncé, l'attitude menaçante:
—Arrière! dit-elle d'une voix saccadée, je veux; rejoindre les fils de ma nation qui m'appellent.
Don López s'élança sur la jeune fille; mais il recula aussitôt en poussant un hurlement de douleur: l'Indienne d'un coup de machette, lui avait traversé le bras.
—Je ne suis pas une femme des visages pâles, moi! s'écria-t-elle avec un accent de triomphe; le sang ne me fait pas peur.
Et, l'œil étincelant, les narines gonflées, les lèvres frémissantes, elle se prépara à renouveler la lutte.
Il fallait en finir; don López, dégainant son sabre; en porta la pointe au visage de l'Indienne; celle-ci leva machinalement le bras pour parer le coup qui la menaçait; alors, avec la rapidité de l'éclair, il fit tournoyer son arme, et du plat il en cingla un coup si terrible sur le poignet délicat de la jeune fille, que celle-ci laissa échapper le machette en poussant un cri; mais la valeureuse enfant se baissa aussitôt pour ramasser le couteau de la main gauche; don López s'élança sur elle et tous deux roulèrent sur le sol.
La lutte ne pouvait être longue; aussi, malgré les efforts inouïs de sa victime, don López était-il parvenu, au bout de quelques secondes, à s'en rendre maître et à lui nouer les bras et les jambes avec son lasso. Alors la pauvre fille, qui jusque-là s'était défendue en silence, sentit faiblir son courage et se mit à appeler à l'aide avec toute l'énergie du désespoir. Don López, tout en tâchant d'étouffer ses cris, la prit dans ses bras et courut vers l'entrée de la tente. Mais il recula tout à coup en laissant échapper un blasphème. Un homme lui barrait le passage, et cet homme était le Faucon-Noir! son ennemi mortel, l'homme qui, à Santa Fé, lui avait fait un si sanglant affront.
—Oh! oh! dit le chasseur avec un sourire sardonique, c'est encore vous, don López? Vive Dieu, mon maître! vous n'y allez pas de main morte!
—Passage! hurla le Mexicain en armant un revolver qu'il détacha de sa ceinture.
—Passage? répondit le jeune homme, tout en surveillant avec soin les mouvements de son interlocuteur; vous êtes bien pressé de nous fausser compagnie? D'abord, croyez-moi, remettez votre pistolet au repos, car je vous jure sur mon âme qu'au moindre geste suspect que je vous vois faire, je vous tue comme une bête puante; ainsi, trêve de menaces inutiles et causons un peu.
—Va pérorer aux enfers, chien maudit! s'écria don López en pressant d'un mouvement convulsif la gâchette de son pistolet.
Le coup partit.
Quelque rapide que fût le mouvement du chercheur d'or, celui du chasseur ne fut pas moins prompt; il se baissa pour éviter la balle, qui passa au-dessus de sa tête, et il épaula vivement son fusil. Mais il n'osa en lâcher la détente. Don López s'était rejeté au fond de la tente, se servant du corps de la jeune fille comme d'un bouclier.
Au bruit du coup de feu, les compagnons du Faucon-Noir se précipitèrent dans la tente, qui fut en même temps envahie par les Pawnies.
Les quelques gambucinos qui survivaient à leurs camarades, une quinzaine d'hommes tout au plus, que don Juan avait réunis d'après les ordres de don López, devinant ce qui se passait et désirant venir en aide à leur chef, se rapprochèrent à pas de loups, et, saisissant les cordes qui maintenaient la tente, les tranchèrent toutes à la fois. Alors cette masse de toile, n'étant plus soutenue, s'affaissa sur elle-même, entraînant et enveloppant dans sa chute tous les individus qui se trouvaient sous elle. Il y eut parmi les Pawnies et les chasseurs un instant de tumulte et de désordre effroyable; don López, profitant habilement de cet événement si heureux pour lui, se laissa glisser silencieusement au dehors, sauta sur un cheval, attacha sa prisonnière en croupe derrière lui, et, se mettant à la tête de sa petite troupe, il chargea vigoureusement les Indiens et passa comme un ouragan au milieu de la masse compacte qu'ils lui opposaient.
Le Faucon-Noir parvint enfin à sortir de dessous la tente, et il poussa un cri de rage et de désappointement en apercevant son ennemi galopant au loin dans la plaine; ce cri fut répété par les chasseurs et les Indiens. Sans perdre un instant, ils montèrent à cheval, et, abandonnant à quelques pillards le camp incendié, le Faucon-Noir et ses alliés se ruèrent à la poursuite des gambucinos.
Alors commença une de ces courses fabuleuses et incroyables, comme les habitants seuls des llanos peuvent en voir, courses qui enivrent et donnent le vertige, que nul obstacle n'est assez fort pour arrêter ou ralentir, car le but est la victoire ou la mort.
Les chevaux à demi sauvages des Indiens, semblant s'identifier avec les passions des maîtres féroces qui les montaient, glissaient dans la nuit avec la rapidité du coursier-fantôme de la ballade allemande, franchissaient les ravins et les précipices et volaient dans la Prairie avec une vitesse qui tenait du prodige.
Parfois, un cavalier roulait avec son cheval du haut d'un rocher, et tombait dans un abîme en poussant un cri de détresse, et ses compagnons passaient sur son corps, emportés comme par un tourbillon, répondant par un hourra de haine et de vengeance à ce cri d'agonie, dernier et lugubre appel d'un frère.
Cette poursuite acharnée durait depuis deux heures déjà, sans que les Mexicains eussent perdu un pouce de terrain; plusieurs chevaux s'étaient abattus; les autres, couverts de sueur, poussaient de sourds râlements de fatigue et d'épuisement, en soufflant par leurs naseaux une fumée épaisse, lorsque tout à coup un bruit terrible, surhumain se fit entendre; les mustangs, lancés à toute bride, s'arrêtèrent subitement sur leurs jarrets tremblants, en hennissant avec terreur, et les gambucinos, les chasseurs et les Indiens, levant les yeux au ciel, ne purent retenir un cri d'épouvante.
Un changement inouï s'était brusquement opéré dans la nature; la voûte céleste avait l'apparence d'une immense lame de cuivre jaune; la lune, immobile et blafarde, était sans rayons; l'atmosphère avait pris une transparence telle que les objets les plus éloignés se faisaient visibles; une chaleur étouffante pesait sur la terre, dans l'air il n'y avait aucun souffle qui agitât les feuilles des arbres, le Néobraska avait subitement cessé de couler.
Le grondement sourd qui s'était déjà fait entendre se renouvela avec une force dix fois plus grande; la rivière, soulevée tout entière comme par une main puissante et invisible, monta à une hauteur énorme et s'abattit tout à coup sur la Prairie, qu'elle envahit avec une rapidité inouïe; les montagnes oscillèrent sur leurs bases, précipitant dans la plaine des blocs de rocher qui roulèrent avec un bruit sinistre, et la terre, s'entr'ouvrant de toutes parts, combla les vallées, abaissa les collines, fit jaillir de son sein des torrents d'eau sulfureuse qui lançaient vers le ciel des pierres et de la boue brûlante, et commença à s'agiter avec un mouvement lent et continu.
—Terremoto! terremoto!... s'écrièrent les Mexicains en se signant et en récitant toutes les prières qui leur revenaient à la mémoire.
En effet, c'était un tremblement de terre, le plus épouvantable fléau de ces régions. La terre semblait bouillir, si l'on peut se servir de cette expression, montant et descendant incessamment comme les flots de la mer pendant la tempête; le lit des ruisseaux et des rivières changeait à chaque instant, et des gouffres immenses s'ouvraient de toutes parts sous les pas des hommes atterrés.
Les bêtes fauves, chassées de leurs repaires, repoussées par la rivière dont le flot montait toujours, vinrent, folles de terreur, se mêler aux hommes; d'innombrables troupeaux de buffles et de bisons parcouraient la plaine au galop, poussant de sourds gémissements, tombant les uns sur les autres, rebroussant chemin tout à coup, pour éviter les précipices qui s'ouvraient sous leurs pieds, et menaçaient dans leur course insensée d'écraser tout ce qui leur ferait obstacle. Les jaguars, les onces, les panthères, les ours gris, les loups, pêle-mêle avec les daims, les vigognes et les ahsathas, poussaient des hurlements plaintifs et ne songeaient pas à les attaquer, tant la frayeur neutralisait leurs instincts sanguinaires. Les oiseaux tournoyaient, en poussant des cris sinistres, dans l'air imprégné d'une odeur de soufre et de bitume, et se laissaient tomber lourdement sur le sol, foudroyés par la peur, palpitants, les ailes étendues et les plumes hérissées.
Un second fléau vint se joindre au premier et ajouter, s'il est possible, à l'horreur de cette scène. Le feu mis par les Indiens au camp des gambucinos avait gagné de proche en proche les hautes herbes de la Prairie et tout à coup s'était révélé dans sa majestueuse et terrible grandeur, embrasant tout sur son passage et projetant au loin des millions d'étincelles avec des sifflements terribles. Il faut avoir assisté à un incendie dans les pampas de l'Amérique du Sud pour se faire une idée de la splendide horreur d'un tel spectacle. Des forêts vierges brûlent tout entières, et leurs arbres séculaires se tordent avec des râles d'agonie, des frémissements et des tressaillements de douleur, poussant comme des créatures humaines des plaintes et des cris; les montagnes incandescentes ressemblent à des phares lugubres et sinistres, dont les immenses nappes de flammes montent en tournoyant vers le ciel, qu'elles colorent au loin de reflets sanglants.
La terre continuait par intervalles à ressentir de violentes secousses; vers le nord, les flots du Néobraska s'avançaient rapidement; au sud, le feu se précipitait par bonds rapides et saccadés. Les malheureux Peaux-rouges et les gambucinos, leurs ennemis, voyaient avec une terreur indicible l'espace se resserrer d'instants en instants autour d'eux, et les chances de salut leur échapper toutes à la fois. Dans ce moment suprême où tout sentiment de haine aurait dû s'éteindre dans leurs cœurs, don López et le Faucon-Noir, ne songeant qu'à leur vengeance, continuaient leur course rapide, bondissant comme des démons à travers la Prairie, qui bientôt allait, sans doute, leur servir de sépulcre.
Les deux fléaux marchaient l'un vers l'autre, et déjà les Indiens et les gambucinos pouvaient calculer avec certitude combien de minutes il leur restait à vivre encore, avant que leur dernier refuge fût englouti sous les eaux ou dévoré par les flammes.
A cette heure suprême, les Pawnies se tournèrent tous vers le Faucon-Noir, comme vers le seul homme qui pût les sauver.
Le chasseur abandonna la poursuite de don López.—Que demandent mes frères? dit-il.
—Que le chasseur pâle les sauve, répondit un chef pawnie.
Le jeune homme sourit en jetant un regard d'orgueil sur tous ces hommes qui attendaient de lui leur salut.
—Que mes frères écoutent, reprit-il: leur délivrance est entre leurs mains. Ne perdez pas de temps, tuez le plus de bisons que vous pourrez, dépouillez-les de leurs peaux qui vous serviront de pirogues, et, alors, que Wacondah vous protège.
Les Indiens poussèrent un cri de joie et d'espoir, et, sans plus hésiter, ils coururent sus aux bisons, qui, demi-fous de terreur, se laissaient tuer sans opposer de résistance.
Lorsque le Faucon-Noir vit que ses alliés s'occupaient activement de confectionner leurs pirogues, il songea de nouveau aux gambucinos. Ceux-ci non plus n'étaient pas restés oisifs. Dirigés par don López, ils avaient rassemblé quelques arbres que la rivière charriait, ils les avaient attachés les uns aux autres avec leurs lassos, et, après avoir ainsi confectionné à la hâte un radeau capable de les porter tous, ils l'avaient lancé dans l'eau et s'étaient abandonnés au courant.
Le Faucon-Noir, voyant son ennemi sur le point de lui échapper une seconde fois, n'hésita pas et le mit en joue. Mais don Juan Venado avait une vengeance à tirer du chasseur, et, profitant de l'occasion qui s'offrait à lui, il épaula vivement son fusil et fit feu.
La balle, dérangée par le mouvement du radeau, n'arriva pas au but que le Mexicain s'était proposé, mais elle brisa le rifle du chasseur dans ses mains au moment où il allait appuyer le doigt sur la détente. Les gambucinos poussèrent un cri de triomphe qui se changea subitement en cri de colère: le señor don Juan venait de tomber entre leurs bras mortellement blessé par le Castor, qui lui avait envoyé une balle en pleine poitrine.
Sur ces entrefaites, le jour se leva, et le soleil apparut montant splendide à l'horizon, éclairant de ses rayons le sublime tableau de la nature en travail, et rendant un peu de courage aux hommes et aux animaux.
Les Indiens, après avoir confectionné avec cette vivacité et cette adresse qui les distinguent une vingtaine de pirogues, commençaient déjà à les lancer dans les flots.
Les chasseurs cherchaient à lasser le radeau et à le tirer à eux, tandis que les gambucinos faisaient au contraire des efforts inouïs pour le maintenir dans le courant. Fleur-de-Genêt avait réussi à jeter son lasso de façon à l'engager fortement dans les troncs d'arbres, et deux fois Pépé Naïpès l'avait tranché avec son couteau.
Le Pigeon-Volant, dont on ne songeait pas en ce moment à surveiller les mouvements, profita d'une seconde pendant laquelle elle n'était pas épiée par don López, et se jeta résolument à la nage; mais, au bruit de sa chute, le Mexicain tourna la tête, et plongea à sa poursuite. Les chasseurs recommencèrent alors à tirer sur le gambucino, qui secouait la tête avec un rire sardonique à chaque balle qui frappait l'eau à ses côtés avec un sifflement sinistre.
—A moi! criait la jeune fille d'une voix haletante, à moi, Kolixi! à mon secours!
—Me voilà! répondit le Faucon-Noir, courage, mon amour, courage!
Et, n'écoutant que sa passion et sa haine contre le Mexicain, le chasseur mit son couteau entre ses dents et s'élança dans la rivière pour venir en aide à celle qu'il aimait.
—Viens! répétait le Pigeon-Volant, où es-tu? où es-tu?
Le jeune homme fit un effort terrible pour se rapprocher de Rant-chaï-waï-mè, et les deux ennemis se trouvèrent en présence au milieu des flots agités de la rivière. Oubliant alors tout sentiment de conservation, ils se précipitèrent l'un vers l'autre le couteau à la main.
En ce moment un bruit formidable, semblable à la détonation d'un parc d'artillerie, sortit des entrailles de la terre; une secousse terrible agita le sol, et la rivière fut refoulée dans son lit avec une force irrésistible. Don López et le Faucon-Noir, saisis par le colossal remous causé par cette effroyable secousse, tournoyèrent quelques secondes, furent brusquement séparés l'un de l'autre, et un gouffre infranchissable s'ouvrit entre eux.
Lorsque le chasseur se releva, il aperçut de l'autre côté du gouffre don López tenant avec un rire de démon la jeune fille évanouie dans ses bras. Il se laissa tomber sur le sol avec désespoir.
Cette secousse fut le dernier effort du terremoto; il y eut encore quelques oscillations, mais à peine sensibles, comme si la terre cherchait à reprendre son équilibre un instant perdu.
Les Pawnies, emportés sur leurs pirogues, étaient hors de danger; l'incendie commençait à s'éteindre faute d'aliments dans ce terrain bouleversé et inondé par les flots de la rivière.
Le Faucon-Noir restait seul à pied avec ses six compagnons au milieu de ce chaos indescriptible; il ne se découragea pas, et, voulant à toute force rejoindre les gambucinos, qui déjà avaient disparu derrière les immenses plis de terrain créés par le tremblement de terre, il fit signe à ses compagnons de lasser quelques-uns des chevaux qui galopaient dans la plaine, et, sautant en selle, les sept aventuriers se remirent à la recherche de leurs ennemis.
Don López, dans un de ses nombreux voyages à travers les Prairies, avait remarqué une colline dont la position était si forte, qu'il était facile d'y tenir plusieurs jours contre des ennemis en nombre même considérable; il s'était promis d'utiliser ce lieu, si quelque jour les circonstances l'obligeaient à recourir à un abri formidable. Ce fut donc là qu'il conduisit sa petite troupe.
Elle y arriva un peu après le milieu du jour.
Cet endroit se nommait la colline de l'Oiseau-Noir. Voici pour quelle raison on lui avait donné ce nom qu'il porte encore.
Les Omahas eurent, il y a une cinquante d'années, un chef fameux qui fit de sa nation la tribu la plus guerrière et la plus redoutée de toutes les peuplades indiennes des Prairies de l'ouest. Ce chef, qui se nommait Waeh ing-guh sah-ba, ou l'Oiseau-Noir, était non-seulement un grand guerrier, mais encore un grand politique. A l'aide du secret de certains poisons, et surtout de l'arsenic qu'il avait acheté à des marchands blancs, il était parvenu, en tuant traîtreusement ceux qui lui étaient opposés, à inspirer une crainte superstitieuse sans bornes. Lorsqu'il sentit la mort venir, il désigna le lieu qu'il avait choisi pour sa sépulture.
C'était une colline pyramidale d'environ cent vingt mètres de hauteur. Elle domine au loin le cours de la rivière qui en lave le pied, et, après avoir fait mille et mille détours dans la plaine, revient passer tout auprès. L'Oiseau-Noir ordonna que sa tombe fût élevée sur le sommet de cette colline, où il avait coutume de venir s'asseoir.
On exécuta ses dernières volontés. Son cadavre fut placé au sommet de la colline, à cheval sur son plus beau coursier, et l'on éleva un monticule par-dessus tous les deux: un bâton enfoncé dans le tombeau supportait la bannière du chef et les scalps qu'il avait enlevés à ses ennemis. Aussi la montagne de l'Oiseau-Noir est-elle un objet de vénération pour les Indiens, et lorsqu'un peau-rouge va suivre pour la première fois le sentier de la guerre, il vient raffermir son courage en contemplant cette cime enchantée qui renferme le squelette du guerrier Indien et de son cheval[1].
Les gambucinos prirent avec joie possession de la colline, qu'ils commencèrent à fortifier autant que cela leur fut possible, en coupant les arbres les plus gros qu'ils trouvèrent et en élevant d'épaisses palissades garnies de pieux taillés en pointe et défendues d'un fossé circulaire large de dix pieds dans toute sa longueur.
Ce premier travail terminé, don López monta sur la cime du tombeau de l'Oiseau-Noir et regarda avec attention dans la plaine. A cette hauteur, il découvrait une immense étendue de terrain. La Prairie et la rivière étaient désertes, rien ne paraissait à l'horizon, si ce n'est, ça et là, quelques troupeaux de buffles et de bisons, les uns broutant l'herbe épaisse, les autres nonchalamment couchés. Le Mexicain éprouva un sentiment de satisfaction indicible en reconnaissant que sa piste n'était pas encore découverte et qu'il avait le temps nécessaire afin de tout préparer pour une vigoureuse défense.
Il s'occupa de garnir son camp de vivres, pour ne pas être pris par la famine, si, ce qui était probable, il était attaqué. Il ordonna donc une grande chasse aux bisons, et, à mesure qu'on les tuait, l'on coupait leur chair en lanières très-minces que l'on étendait sur des cordes pour sécher au soleil et faire ce que dans les Pampas on nomme du charqui. La cuisine fut établie dans une grotte naturelle qui se trouva dans l'intérieur des retranchements. Il fut ainsi facile de faire du feu sans crainte d'être découvert, car la fumée se perdait par un nombre infini de fissures qui la divisaient et la rendaient imperceptible.
Les gambucinos, plus heureux que les chasseurs, n'avaient pas perdu leurs chevaux dans la terrible catastrophe de la nuit, et, comme en quittant le camp, ils les avaient chargés à la hâte de tout ce qui leur était tombé sous la main, ils se trouvaient pourvus de munitions de guerre et des objets indispensables à leur campement.
Ils passèrent la nuit à faire des outres avec des peaux de bisons; ils enduisirent les coutures de graisse afin qu'elles ne laissassent pas filtrer de liquide, et ils se firent en peu de temps une quantité considérable d'eau.
Au lever du soleil, don López remonta sur son observatoire, et, après avoir jeté un long regard dans la plaine et s'être assuré que le désert conservait sa solitude, il appela Pépé Naïpès.
—Compère, lui dit-il, vous allez monter à cheval et vous vous rendrez aux loges[2] des Omahas dont vous apercevez d'ici la fumée.
—Hum! fit le ranchero, seul?
—Oui, il est important que tous nos hommes restent ici; d'ailleurs, dans la Prairie, un homme se cache plus facilement que plusieurs. Et puis, que craignez-vous?
—Eh! d'être scalpé, donc!
—Oh! mon Dieu, le danger n'est pas moins grand ici. Nous allons être attaqués d'un moment à l'autre, et nous ne pouvons manquer d'être tous tués.
—C'est donc dans mon intérêt que vous m'envoyez chez les Omahas?
—Oui, et dans le nôtre.
—Ah!
—Parfaitement; écoutez-moi bien. Arrivé au village, vous vous présenterez de ma part à l'Œil-Gris, c'est le chef de la tribu, une de mes vieilles connaissances; vous vous annoncerez comme venant de ma part, vous direz que je suis en danger et que je demande secours; vous aurez soin surtout de le faire boire, et pour cela, vous emporterez avec vous une outre d'aguardiente; l'Œil-Gris, auquel vous montrerez cette machette, qu'il connaît parfaitement, se laissera convaincre et vous suivra avec ses guerriers, cinq cents hommes à peu près; vous les conduirez ici. M'avez-vous compris?
—Parfaitement.
—Partez donc tout de suite, et bonne chance. Songez que vous avez dans vos mains le sort de tous vos compagnons.
Le señor Pépé Naïpès, moitié flatté, moitié vexé de la mission qui lui était confiée, mais n'osant pas désobéir à l'ordre que son chef lui donnait, se mit en selle, fit le signe de la croix et partit, accompagné jusqu'aux derniers retranchements par les gambucinos qui le suppliaient de se hâter.
Il marchait depuis plus de deux heures et n'était plus qu'à une courte distance du village des Omahas lorsque tout à coup un lasso siffla à ses oreilles, un nœud coulant s'abattit sur ses épaules, et il roula à demi étranglé sur le sol.
Deux peaux-rouges se levèrent subitement du milieu des herbes qui les cachaient et se précipitèrent sur lui.
—Miséricorde! s'écria-t-il en fermant les yeux avec terreur, je suis mort.