INTRODUCTION.
Les guides, les ciceroni dans les grandes villes sont aussi anciens qu’elles. Nous n’en connaissons pas une, du moins, parmi les plus célèbres, qui n’ait eu les siens.
Athènes et Corinthe offroient aux étrangers qui les visitoient tout un collége d’exégètes (conducteurs), « dont la charge, lisons-nous dans les Mélanges publiés sous le nom de Vigneul Marville[1], étoit de leur faire voir ce qu’il y avoit de curieux, de leur expliquer les inscriptions anciennes et tout ce qui concernoit ce genre d’érudition. »
[1] T. II, p. 217.
Pausanias n’a eu garde de les oublier. Ils avoient dû, en effet, lui être fort utiles pour le renseigner sur les détails d’art et d’antiquité que recherchoit surtout sa curiosité de voyageur. L’Itinéraire, qu’il rédigea au retour, est rempli de ce qu’il recueillit à leur suite. On y trouve, à chaque page de ses dix livres, une trace de leurs renseignements. Aussi cette première relation d’un Voyage en Grèce n’est-elle, elle-même, comme on l’a justement remarqué[2], qu’une sorte de guide du touriste.
[2] Biog. génér., t. XXXIX, p. 415.
De Rome, où, comme à Pompeï, les affiches étoient d’ailleurs en usage[3], il nous est resté, pour la ville même, distribuée par régions, deux de ces « guides », l’un de Publius Victor, l’autre plus incomplet attribué à Sextus Rufus. Les indications n’y sont que sommaires, mais d’une multiplicité de détails surprenante. Il n’y est fait grâce ni du plus petit temple (ædicula), ni d’un bain, ni d’un arbre, si peu qu’il fût consacré, etc., etc.
[3] V. Le Vieux-neuf, 2e édit., t. II, p. 64, note ; et 94-95.
Pour compléter ces « guides » écrits et empêcher qu’on ne s’égarât dans le labyrinthe de curiosités qu’ils vous ouvroient, il y avoit ce qu’on appeloit des nomenclatores[4], sortes de guides parleurs et bavards, qui — leur nom le disoit — vous faisoient la liste, vous dressoient, de mémoire, « la nomenclature », nom par nom, de toutes les personnes de distinction qui passoient, et vous animoient ainsi la rue ou la place, dont ils vous montroient les monuments. De cette façon, ils n’expliquoient pas seulement le tableau, ils y mettoient les personnages.
[4] Cicero, ad Atticum, lib. IV.
Les riches patriciens avoient de ces « nomenclateurs » parmi leurs esclaves. Ils leur faisoient tenir pour eux une sorte d’almanach des adresses, où figuroient, avec les gens composant leur « clientèle », les nombreux amis que leur avoit tout naturellement attirés la richesse.
L’usage de ces esclaves dresseurs de listes existoit depuis longtemps chez les rois d’Asie, et c’est de là qu’il étoit venu à Rome. Sénèque ne le condamna que plus sévèrement dans un de ses traités, où cet étalage de clients et d’amis ne lui semble qu’une ostentation de cour :
« C’est, dit-il[5], une vieille coutume des rois ou de ceux qui imitent les rois, de faire enregistrer un peuple d’amis. »
[5] De Beneficiis, lib. VI, cap. 33.
A côté du renseignement curieux, l’étranger pouvoit, dans les villes grecques, trouver le renseignement utile. Étoit-ce un Corinthien de passage à Athènes, ou un Athénien à Corinthe ? Il trouvoit chez le chargé d’affaires de sa ville tout ce qui pouvoit l’empêcher de s’égarer ou d’être pris pour dupe. Le gîte même, s’il arrivoit avec une mission de ses concitoyens, lui étoit fourni par ce fonctionnaire — nous allions presque dire ce consul — complaisant et hospitalier[6].
[6] Boeckh, Economie politique des Athéniens, t. I, p. 388.
On l’appeloit Proxène, mot que reprirent les Romains pour en faire celui de Proxeneta, qui n’eut que plus tard le sens déshonnête qu’il devoit prendre et que nous avons laissé à son dérivé proxénète.
D’abord, le proxeneta n’étoit à Rome qu’une sorte de courtier en marchandises, un intermédiaire, intercessor, comme dit Apulée, entre l’acheteur et le vendeur. Il s’entremettoit pour les affaires de change, qui ont toujours tant importé aux étrangers. Il négocioit même pour eux ou pour les clients urbains, des emprunts à intérêts[7]. En ce cas, il prenoit le nom spécial de pararius[8]. De tout cela, il formoit un ensemble d’affaires, auxquelles on avoit donné le nom particulier de proxenetica, et que la loi reconnoissoit comme légales : Proxenetica, lit-on dans le Digeste[9], jure licito petuntur.
[7] Sénèque, Epître 119.
[8] Id. Des bienfaits, liv. III.
[9] Liv. 50, tit. 14, loi 1re.
Malheureusement d’autres trafics s’y mêlèrent peu à peu pour primer honteusement les premiers. Le proxénétisme devint ce que nous l’indiquions tout-à-l’heure. Les proxénètes finirent par n’être plus que des entremetteurs, des courtiers de débauches.
D’autres agents, les prosagogues qui s’étoient faits, comme les exégètes, mais avec moins de savoir, les interprètes et les conducteurs des étrangers, tombèrent aussi, par l’abus de leur métier, dans une infamie qui n’étoit pas moins dégradante. Ils se firent espions et délateurs. S’ils renseignoient d’un côté ceux qui en toute confiance les prenoient pour guides, de l’autre ils donnoient sur eux et contre eux des renseignements à la police. Plutarque s’en est plaint dans la Vie de Dion.
A l’époque même, où ils n’en étoient pas encore là, et s’en tenoient aux choses permises de leur profession d’interprètes et de « donneurs d’indications », ils n’avoient pas semblé au grand philosophe de la vie pratique, Aristote, d’une utilité suffisamment étendue et sérieuse.
Pour qu’il fût possible à chacun de s’éclairer sur ce qui importoit à son travail ou à ses affaires, il eût voulu plus et mieux que ces proxénètes et ces prosagogues : « Il est nécessaire, dit-il, dans sa Politique[10], qu’il existe quelque chose, où le peuple se puisse renseigner, et perde ainsi tout prétexte d’être oisif. »
[10] Liv. IV, ch. 15.
Un peu plus haut, dans le même traité[11], il avoit dit : « On convient que, dans une république bien constituée, ce qui est nécessaire à chacun doive être en évidence. Mais comment y parvenir ? Ce n’est pas facile. »
[11] Id. Liv. III, ch. 7.
Il fallut, en effet, bien des siècles encore, pour trouver la solution du problème.
Au moyen-âge, l’utilité s’éclairant par la charité qui fut sa vraie lumière, il y eut quelques bonnes tentatives et quelques progrès. Dès le XIe siècle, par exemple, les pauvres filles en quête de conditions surent où se renseigner pour en trouver une, et en même temps, qui mieux est, n’eurent plus à chercher le refuge où elles pourroient l’attendre : les bonnes sœurs de l’Ostellerie Sainte Opportune, ou Catherinettes, leur offroient à la fois les renseignements et le gîte[12].
[12] Piganiol de la Force, Descript. de Paris, t. II, p. 149 ; H. Bordier, les Églises et les Monastères de Paris, 1856, in-12, p. 23.
En 1330, autre fondation d’une charité tout aussi hospitalière et plus maternelle encore. Les nourrices de la campagne ne savoient pas, en venant à Paris, comment trouver des nourrissons, et les mères n’ignoroient pas moins de quelle façon se procurer des nourrices. L’établissement dont nous voulons parler y pourvut, en satisfaisant les unes et les autres.
La nourrice du fils du roi, alors régnant, Philippe VI, avoit quatre grandes filles. On leur créa quatre offices, qui constituoient à chacune le privilége de tenir un bureau, où mères et nourrices pussent se présenter pour s’entendre[13].
[13] Hurtaut et Magny, Dict. hist. de la ville de Paris, t. IV, p. 216-217.
On les appela Commanderesses, ou mieux Recommanderesses, mot qui étoit moins nouveau que leur office. Il servoit déjà depuis quelque temps à désigner certaines femmes qui faisoient une concurrence active, mais non gratuite, aux Catherinettes, pour le placement des servantes.
Nous en trouvons deux dans le registre de la Taille, de 1292, et, un peu plus tard, elles furent assez nombreuses pour donner leur nom à la partie de la rue de la Vannerie qu’elles occupoient du côté du carrefour Guillori[14].
[14] Voir ce qui en est dit plus loin.
Toute pauvre fille une fois placée par ces Recommanderesses, leur payoit un droit sur ses premiers gages, tandis qu’en sortant de l’Ostellerie Sainte Opportune, elle n’auroit eu qu’à dire merci à Dieu et aux bonnes sœurs.
Où celles-ci mettoient la charité, les recommanderesses mettoient le courtage.
Il commençoit, du reste, alors à fonctionner sous toutes les formes, dans presque tous les métiers, même ceux où il étoit inutile. Estienne Boileau eut donc soin d’exclure ceux qui en étoient les agents, c’est-à-dire « les couratiers », partout où il ne les trouva pas indispensables : « El mestier devant dit, écrit-il en pareil cas, ne puet ne ne doit avoir nul courratier[15]. »
[15] Est. Boileau, Livre des Mestiers, p. 149.
Ils n’en furent ni moins nombreux, ni surtout moins tenaces, pour tâcher de se faire une double proie, aux trousses du vendeur et de l’acheteur.
Il n’est pas de trafics où on ne les trouve.
Dans chaque négoce, se faufilent « proxenettes-couratiers, comme il est dit dans le Coustumier général, et autres commis à vendre marchandises à eux confiées[16]. » Veut-on, par exemple, pour entrer en campagne, ou seulement pour quelque passe d’armes, un bon cheval qui se puisse monter sans retard ? Désire-t-on une belle haquenée dont on puisse faire présent ? Le courtier est là qui vous les procure, et qui « moyenne », comme on disoit, le marché. « Alors, lisons-nous dans l’Hystoire du petit Jehan[17], à propos des palefreniers et maréchaux du roi auxquels, en arrivant, il s’étoit adressé, alors envoyèrent quérir les plus souffisants et féables couratiers de chevaux, et se informèrent des plus belles hacquenées qui fussent à Paris. »
[16] T. I, p. 899.
[17] Edit. Guichard, p. 69.
Les mariages mêmes déjà n’échappoient point à ces courtages, et les moines, disoient les mauvaises langues, s’en mêloient quelquefois. Ils se faisoient « moyenneurs de mariages », pour nous servir d’une expression de Philippe de Commines[18]. Une satire contre les Dominicains, que cite Du Cange[19], le leur reproche, ainsi que d’autres petits trafics de même sorte :
[18] Liv. III, ch. 8.
[19] Nouv. édition, au mot corraterius.
Dans tout cela, si ce n’est pour ce qui intéressoit les servantes, à l’isolement desquelles pourvoyoit si naturellement l’œuvre des Catherinettes, il n’y avoit pas eu d’avantages nouveaux et surtout désintéressés en faveur du public.
Il lui manquoit toujours, lorsqu’il cherchoit à se renseigner sur ce qui lui importait pour ses besoins ou ses affaires, ce qui lui avoit manqué du temps d’Aristote.
L’idée et les vœux de celui-ci restoient ainsi pleinement à satisfaire, lorsqu’au XVIe siècle, un homme du meilleur sens, le père de Montaigne, s’en occupa, croyant, d’ailleurs, qu’on ne l’y avoit pas devancé. Il ne les réalisa pas, même par un commencement de mise en pratique ; mais grâce à l’autorité de son fils qui eut l’excellent esprit d’en parler dans ses Essais, et d’insister sur ce qu’il y avoit là de nécessaire, la voie cette fois leur fut ouverte, et quelqu’un, comme nous le verrons, éclairé, guidé par ce qu’il en avoit dit, se trouva enfin pour les faire passer du projet à l’application.
C’est au chapitre 34 de son 1er livre publié en 1580, que sous ce titre : D’un défaut de notre police, Montaigne nous a entretenus des idées de son père sur ce point, sans savoir plus que lui du reste qu’il y avoit eu Aristote pour précurseur.
« Feu mon père, dit-il, homme pour n’estre aidé que de l’expérience et du naturel, d’un jugement bien net, m’a dit autrefois qu’il avoit désiré mettre en train, qu’il y eust es villes certain lieu désigné, auquel ceux qui auroient besoin de quelque chose se peussent rendre, et faire enregistrer leur affaire à un officier estably pour cet effect : comme je cherche à vendre des perles, je cherche des perles à vendre, tel demande un ouvrier, qui ceci, qui cela chacun selon son besoin, et semble que ce moyen de nous entr’advertir apporteroit non légère commodité au commerce public ; car à tous coups il y a des conditions qui s’entrecherchent, et, pour ne s’entendre, laissent les hommes en extrême nécessité. J’entends avec une grande honte de notre siècle. »
A ce propos, prenant alors l’idée par ce qu’elle a de plus élevé et de plus charitable, il laisse tout ce qui peut y intéresser le commerce, et ne voit que ce qui s’y trouveroit d’avantages pour ceux que, malgré leur mérite, la misère tue, les moyens leur manquant pour faire connaître que ce mérite est sans emploi.
Il cite, comme exemples, deux savants, l’un d’Allemagne, l’autre d’Italie, morts ainsi, dit-il, « en l’estat de n’avoir pas leur saoul à manger, et, ajoute-t-il, croy qu’il y a mil hommes qui les eussent appelez avec très-avantageuses conditions, ou secourus où ils estoient s’ils l’eussent sçu. »
Il ne croit pas, en parlant ainsi, trop présumer du monde, « qui n’est pas, dit-il, si généralement corrompu. » Il se porte d’ailleurs garant que son père n’eût pas autrement agi. Quant à lui-même, en toute franchise, il avoue qu’il n’y eût peut-être pas été si empressé : « En la police œconomique, dit-il, mon père avoit cet ordre, que je sçay louer, mais nullement ensuivre. »
Il n’y avoit guère en ce temps, sans journaux, que les livres pour répandre les idées, et comme beaucoup ne paroissoient que pour être oubliés, et déjà lettres mortes, ce qu’ils devoient faire connoître restoit comme eux inconnu. Les Essais, par bonheur, ne devoient pas être de ces mort-nés de la philosophie. Le succès fut très-vif, tant pour le livre et ses merveilleuses fantaisies de forme et d’allures, que pour ce qui s’y animoit de ces allures, et s’y revêtoit de cette forme.
Tout germa, tout fructifia de ce qu’il portoit comme semence. Deux ans après qu’il eut paru, nous voyons, par exemple, publier à Genève un petit livret de renseignements, qui pourroit bien déjà n’être qu’une variante de ce que Montaigne avoit demandé. Il vouloit, lui, qu’en arrivant dans une ville, chacun pût savoir où trouver ce qu’il lui faut. Le petit livret dont nous parlons, prenoit l’idée à revers. Il vous renseignoit sur tout ce dont il faudroit se garder en s’aventurant dans les boutiques. C’étoit arriver au même but, mais par le côté contraire, comme on arrive à l’orthographe par la cacographie.
Voici le titre, qui, tant il est net, nous dispensera de plus longues explications :
Le Livre des Marchands, fort utile à toutes gens pour cognoistre de quelles marchandises on se doit donner garde d’estre deceu. Genève, 1582, in-24.
Sous Henri IV, ce fut mieux. L’homme à projets du règne, Barthélemy de Laffémas, « tailleur varlet de chambre du roy », comme il aimoit à se qualifier[20], auquel l’industrie et le commerce de son temps durent tant de progrès[21], et en auroient dû bien davantage, si le roi n’eût pas été tué, s’inspira de l’idée même de Montaigne, et en fit le point de départ d’un établissement, qui auroit pu complètement et très-largement la réaliser.
[20] Variétés hist. et litt. de la Biblioth. Elzévirienne, t. VII, p. 303.
[21] Id. ibid.
Ce fut, malheureusement, parmi ses projets, un de ceux qui ne survécurent pas au roi qui protégeoit et qui encourageoit Laffémas. Cet appui manquant, il n’y donna pas suite. Comme la plupart des autres, il le laissa oublier, et l’on n’en sauroit même rien, si, après sa mort, son fils Isaac, le même qui fut le grand justicier de Richelieu[22], n’en avoit pas parlé dans le traité où, sous ce titre : Histoire du Commerce de France, il ne fait guère que l’apologie historiée des projets de son père[23].
[22] Id., t. X, p. 18.
[23] Cimber et Danjou, Archives curieuses, 1re série, t. XIV, p. 409-430.
Il ne dissimule pas pour celui-ci que l’inspiration lui en avoit pu venir de Montaigne « que l’on tient, dit-il[24], avoir eu d’aussi heureuses et fortes conceptions qu’homme du monde. » Laffémas n’avoit fait que développer et étendre ; mais, cela, suivant son fils, en de telles proportions, que le projet en étoit devenu ce qu’il pouvoit y avoir de plus profitable pour l’intérêt du commerce.
[24] Id., p. 424.
Plus de difficultés dès lors, plus d’entraves. Les affaires, que d’utiles renseignements éclairent de partout, se font d’elles-mêmes, aussi bien sur place que par correspondance, car Laffémas n’a pas limité à une seule ville, à Paris, les bienfaits de sa fondation. Il veut que l’Europe, que le monde entier, s’il se peut, en profite.
Son fils, qui reprend l’idée, ne la voit pas autrement. Il s’enthousiasme de cet accord universel entre tous les trafiquants de l’Univers ; il ne voit rien qui puisse y faire obstacle, si les Bureaux dont son père a conçu l’idée d’après celle du père de Montaigne, peuvent enfin s’établir :
« J’attends cela, dit-il[25], de l’invention des Bureaux publics, qui défaillent seuls à la facilité de nostre commerce pour le rendre à sa perfection, bureaux, autant nécessaires à l’utilité publique et commodité des particuliers, que tout ce qu’on a inventé pour cet effet.
[25] Id., p. 423-424.
« Je veux, ajoute-t-il, signaler cette proposition entre les plus belles que mon père ait jamais faites, pour la première, plus utile, et de plus grande importance ; aussi est-ce un remède tacite à une infinité d’abuz, et un préservatif contre la ruine de notre commerce, outre tant de diverses particularitez que cela demanderoit autant d’histoires, auxquelles toutesfois faudroient et le papier et le temps.
« Il me suffira de dire que seront certaines correspondances que les agents publics auront par toutes les villes, pour faire gérer et négocier toutes sortes d’affaires, qui leur seront volontairement et sans contrainte apportées en leurs bureaux. »
Cela étoit écrit en 1606. Trois ans après, l’idée reparoissoit, mais sous une autre forme, celle d’une feuille de publicité, comme nous dirions, qui devoit répandre dans le public, ce que d’après le système de Laffémas, on eût été obligé d’aller chercher dans ses Bureaux.
C’est sous le nom de Gazette, employé là pour la première fois, que cette feuille d’annonces devoit paroître. Viollet-le-Duc possédoit le seul livret qui en fut publié, et dont la rareté est telle, que jamais on n’en a vu que son exemplaire[26].
[26] Brunet, Manuel du Libraire, t. II, col. 1515.
Cette Gazette est en rimes, comme il y en eut tant d’autres plus tard, et comme il en couroit déjà de manuscrites. Où la prose n’eût pas été permise alors, on toléroit ainsi les vers, surtout lorsque, comme ici, ils ne prenoient pas l’allure trop sérieuse de l’alexandrin.
Dès son titre, la Gazette, dont nous allons faire rapidement l’analyse, d’après celle qu’en a donnée Viollet-le-Duc[27], se déclare on ne peut mieux renseignée de partout, sur les hommes et sur les choses :
[27] Bibliothèque poétique, 1843, in-8, p. 349-350.
On y semble savoir ce que désiroient le père de Montaigne et Barthélemy de Laffémas. Tout ce qu’ils n’ont vu qu’en utopie, on y satisfait, on le réalise :
Les modes auront leur chapitre, tant pour les hommes que pour les femmes.
Les uns apprendront de quels « points » ou dentelles il sied de se parer, et quel air il faut donner, en la portant, à « la roupille » ou cape à l’espagnole :
Les autres, pour lesquelles le détail est plus étendu et plus galant, trouveront où s’aller fournir de ce qui intéresse la coquetterie :
Tout cela — le ton le dit assez — n’étoit que pour rire. Cette Gazette semble n’avoir paru que pour se moquer de ce que pourroit être un journal de faits, d’avis et d’affaires, qui paroîtroit régulièrement. C’est ce qui, — de même que la mise à exécution si longtemps attendue de l’idée de Montaigne et de Laffémas, — ne tarda guère.
Dès 1612, Théophraste Renaudot, médecin du Roi, se disant grand ami des pauvres, étoit en instance près de la Reine-mère, tant pour obtenir le privilége d’une Gazette que pour avoir, par privilége aussi, permission d’ouvrir des Bureaux d’adresses ; il complétoit ainsi une fondation par l’autre.
Les Bureaux furent la première.
Elle devança l’autre d’une année. A peine Renaudot en avoit-il émis le projet, qu’il recevoit l’approbation royale. Ce n’étoit malheureusement qu’un premier pas. Cinq ans se passèrent avant qu’il pût en faire un second. L’approbation royale étoit du 14 octobre 1612, il n’eut que le 30 octobre 1617 l’approbation du Conseil. Il fallut ensuite aller devant le Parlement pour obtenir arrêt de jouissance. Les démarches traînèrent, avec une formalité par étape, du 30 octobre 1617 au 3 février 1618, et du 16 février 1618 aux 28 février et 22 mars 1624.
Ce n’est pas tout, quand le Parlement eut approuvé, une nouvelle halte fut nécessaire pour attendre la déclaration royale. Elle n’arriva que quatre ans après, le 31 mars 1628. Enfin, Renaudot touchoit à son privilége, mais il fallut, pour qu’il l’eût en main, plus de quatorze mois encore. Il n’est daté que du 8 juin 1629.
C’est à la fin de cette année qu’il ouvrit, je ne dirai pas son, mais ses Bureaux. Lui-même, en effet, nous donne à entendre qu’il en avoit plusieurs, par la façon dont il fait connoître son adresse, à la fin du titre de la brochure gr. in-4o de 34 pages, qu’il publia aussitôt pour mettre son idée au grand jour :
« Inventaire des addresses du Bureau de rencontre, où chacun peut donner et recevoir advis de toutes les nécessitez et commoditez de la vie et société humaine, par permission du Roy contenue en ses brevets, etc. Dédié à Mgr le Commandeur de la Porte, par T. Renaudot, médecin du Roy, à Paris, à l’enseigne du Coq, rue de la Calandre, sortant au Marché neuf où l’un desdits bureaux d’addresse est estably. »
Dans la longue préface, dont il fit précéder cet « inventaire », et que reproduisit le Mercure françois de l’imprimeur Richer[28], seul journal qu’il y eût alors, il avoue, tout en exposant son idée, à quelles sources il l’a prise. Il la déclare « fondée sur l’autorité d’Aristote » ; il invoque aussi celle du sieur de Montagne (sic) « pour servir de preuve, dit-il, au bien qui en reviendra. »
[28] T. XXII.
C’est en faveur des pauvres gens surtout qu’il veut que ce bien se produise. En cela, « Messieurs de la Ville » l’ont compris, puisqu’ils lui ont donné leur approbation, et Messieurs de l’Hôtel-Dieu de même, qui, le 28 janvier 1628, lui ont accordé leur patronage.
Renaudot est médecin, et ne l’oublie jamais. C’est ce qui lui a fait rechercher, et sans doute aussi obtenir cette protection de l’Hôtel-Dieu. L’indication des remèdes qu’il aura, d’ailleurs, soin de choisir parmi les plus efficaces, sera pour une bonne part dans les annonces qu’il fera, et dont il complétera le détail à ceux qui voudront bien venir se renseigner au « Bureau d’adresse. »
Par une singulière rencontre, Blegny, le faux Abraham du Pradel, dont nous publions le volume, s’occupoit aussi — nous ne le verrons que trop bientôt — de remèdes de toutes sortes.
S’il publia son Livre commode, ce fut avant tout pour les faire connoître, de même que Renaudot n’établit en grande partie ses bureaux, nous en jurerions, que pour donner de la publicité aux siens[29]. Ainsi les deux premières sources de renseignements qui se soient ouvertes pour le public, seront parties du même point vers un but identique.
[29] V. notamment à ce sujet dans le Sommaire du chapitre de l’Inventaire des addresses du Bureau ou table de Rencontre, les chap. XVI-XVIII.
Renaudot, le médecin, pour trouver l’emploi de sa science et de ce qu’elle possédoit, fonde le Bureau d’adresse ; Blegny, l’apothicaire, pour faire connoître et placer ses marchandises d’empirique, crée l’Almanach des adresses.
Renaudot n’avoua qu’à mots couverts, on le comprend, cette particularité tout égoïste de sa fondation. La charité en fut le but le plus en vue. Venir en aide aux pauvres sans ouvrage, voilà, nous l’avons dit, voilà surtout ce qu’il veut. Il reprend aussi, mais plus largement et à poste fixe, la mission des proxènes antiques et des couratiers du moyen-âge, mais cela sans vouloir faire concurrence à ceux qui, de son temps, pouvoient encore avoir des métiers pareils. Loin de chercher à les gêner, il les aidera : son bureau, dit-il, « sera commode même aux entremetteurs et proxenettes. »
Il va de soi que ces mots sont pris par lui dans le sens le plus honnête.
Ensemble, eux et lui serviront de guides aux nouveaux venus de l’étranger et de la campagne, dont Paris, s’ils ne savent comment s’y retrouver, épuise si vite les ressources.
Il se dévouera plus qu’aux autres encore à ces imprudents des villages et des champs qui s’y risquent à l’aventure, sans prévoir que les pires dangers les attendent à l’arrivée :
« Ils accourent à trouppes en cette ville, qui semble être le centre et le pays commun de tout le monde, sous l’espérance de quelque avancement, qui se trouve ordinairement vaine et trompeuse : car ayant despencé ce peu qu’ils avoient au payement des bienvenuës et autres frais inutiles ausquels les induisent ceux qui promettent de leur faire trouver employ, et aux desbauches qui s’y présentent d’elles-mêmes auxquelles leur oisyveté donne un facile accez, ils se trouvent accueillis de la nécessité avant qu’avoir trouvé maistre : d’où ils sont portés à la mendicité, aux vols, meurtres et autres crimes énormes… Au lieu qu’ils pourront désormais une heure après leur arrivée en cette ville, venir apprendre au Bureau s’il y a quelque employ ou conditions présentes, et y entrer beaucoup plus aisement qu’ils ne feroient après avoir vendu leurs hardes ; ou, n’y en ayant point, se pourvoir ailleurs. Ce qui fera discerner plus facilement les fainéants et gens sans adveu, pour en faire la punition qu’il appartiendra. »
Combien en coûtoit-il pour aller se renseigner chez Renaudot, et pour faire inscrire sur son registre l’emploi qu’on désiroit, la marchandise qu’on vouloit acheter ou vendre, la maison qu’on cherchoit à louer, et jusqu’à la femme ou au mari, dont il pouvoit vous pourvoir, car la variété de ses indications s’étendoit à toutes ces choses ? Il a oublié de nous l’apprendre, mais nous l’avons su autrement.
Pendant le second carnaval, c’est-à-dire celui de 1631, qui suivit l’installation du Bureau de rencontre, lequel, on le pense bien, avoit, comme invention nouvelle, fait événement, un faiseur de « ballets », sortes de pièces, moitié dansées, moitié chantées, où tous les à-propos étoient volontiers saisis, s’avisa de prendre pour types Renaudot et ses clients. Il le fit assez habilement pour que le Roi demanda que la représentation fût donnée devant lui ; et aussi, — ce qui étoit un succès peu commun, — pour que la pièce après avoir été chantée et dansée fût imprimée.
En voici le titre : Ballet du Bureau de rencontre dancé au Louvre devant Sa Majesté, Paris, Julian Jacquin, 1631, in-8o[30].
[30] Les vers furent publiés à part, la même année, sous ce titre : Vers du ballet du Bureau des addresses, 1631, in-4o ; ils ont été reproduits dans la publication de J. Gay, Ballets et mascarades de Cour, 1869, in-12, t. IV, p. 175.
Le Maistre du Bureau avoit, cela va de soi, l’un des principaux rôles. Il commençoit par un récit en trois couplets, dont nous vous devons au moins le premier, car c’est là que se trouve le détail sur le prix des consultations oublié dans la préface de Renaudot. Il étoit, comme on va le voir, des plus modiques :
Quelques couplets d’avant-propos adressés aux Curieux, avoient avec une assez gaillarde bonhomie expliqué le secret de l’affaire, où, en payant si peu, l’on pouvoit tout apprendre. C’est la préface même de Renaudot résumée en rimes :
[31] Il parut une nouvelle édition de ce livret l’année suivante, avec des preuves de la reconnoissance de Renaudot : Ballet du Bureau de rencontre, ensemble le remercîment du maître du Bureau d’Adresse, à ceux qui dansent son ballet, 1632, in-12.
Tout cela n’est que de la vérité en riant. Renaudot, en son bureau, vous pourvoyoit réellement, si pour trois sous on vouloit bien s’adresser à lui, de tout ce qui vient d’être ici annoncé aux curieux.
On a connu la diversité des renseignements dont il disposoit, et l’ordre avec lequel il en tenoit registre, par la découverte et la reproduction[32] que nous fîmes, il y a quelques années, de l’une des feuilles qui, ajoutant une publicité de plus à son établissement, en étoient, pour ainsi dire, les petites affiches.