[32] Variétés histor. et litt., t, IX, p. 51 et suiv.

Il en sera parlé un peu plus loin dans une note[33].

[33] P. 9-10.

Ces feuilles, qui paroissoient tous les trois mois — celle que nous avons publiée est la quinzième — complétoient pour Renaudot non-seulement son Bureau d’adresse ou de publicité, comme nous dirions, mais aussi son autre fondation, la Gazette, qui, à partir de 1631, c’est-à-dire un an après que ce Bureau eut été fondé, marcha de pair avec lui.

Lorsqu’un événement n’avoit pas assez d’importance pour figurer dans la Gazette, ou exigeoit un récit trop développé pour qu’il y pût trouver place, Renaudot l’ajournoit jusqu’à sa prochaine feuille d’annonces. Il l’y publioit en tête, et les petites affiches venoient à la suite avec tout leur détail.

Pour cette Quinziesme feuille du Bureau d’addresse, datée du 1er septembre 1633, c’est le récit du Duel signalé d’un Espagnol et d’un Portugais qui marche en avant. Puis viennent les annonces les plus diverses : Terres seigneuriales à vendre ; Maisons et héritages aux champs en roture à vendre ; Maisons à Paris à vendre ; Maisons à Paris à donner à loyer ; Maisons à Paris qu’on demande à prendre à loyer ; Rentes à vendre, Bénéfices à permuter, Offices à vendre ; Meubles à vendre, et enfin Affaires meslées, où se trouve en effet le pêle-mêle de demandes ou de propositions le plus singulier et le moins attendu.

On demande par exemple : « un homme qui sçache mettre du corail en œuvre. » Plus loin, c’est quelqu’un qui « voudroit compagnie pour aller en Italie dans quinze jours. » Mais l’article le plus curieux est le dernier : « On vendra un jeune dromadaire à prix raisonnable. »

Nous ignorons quel fut au juste le sort du Bureau d’adresse, et surtout celui de ses feuilles d’annonces. Renaudot, qui ne mourut qu’au mois d’octobre 1653, laissa-t-il cet établissement dans un état aussi prospère que La Gazette, qui, elle, ne périclita jamais, l’appui du Roi, dont le gazetier n’étoit guère que le mandataire, étant toujours là pour la garer de tout péril ? Nous ne le pensons pas.

Un livret antérieur de six ans à la mort du gazetier, et que nous ne connaissons malheureusement que par son titre : Renouvellement des bureaux d’adresse, prouveroit que l’affaire n’avoit pas marché sans encombre[34]. Si on la renouveloit, c’est qu’elle avoit été interrompue, et la ténacité de Renaudot étant connue, la malechance pouvoit seule avoir été cause de cette interruption.

[34] Il existoit sans doute encore toutefois en 1640, car à cette époque un nouveau Ballet du Bureau des Addresses fut dansé à Dijon devant Mgr le Prince. V. le recueil cité plus haut, t. VI, p. 17-31.

La brochure, qui semble annoncer la reprise, est de 1647, mauvaise date, car elle touche de bien près celle des premiers troubles de la Fronde, où — ce qui arriva du reste — le journalisme des libelles pouvoit bien naître, mais où, par contre, celui des annonces n’étoit pas de nature à revivre. Nous sommes donc autorisés à penser que la Feuille du bureau d’adresse, malgré ce que Renaudot avoit fait pour la ressusciter, étoit bel et bien morte, lorsqu’il mourut lui-même en 1653.

Il n’en resta que le privilége, qui fut plusieurs fois cédé plus tard, comme nous verrons.

La Gazette, qui avoit aussi le sien, survécut à Renaudot. Transmise à son fils Eusèbe, comme un héritage, elle fit survivre le Bureau d’adresse, d’où elle étoit sortie avec l’autre feuille.

Le logis de Renaudot, où Eusèbe resta jusqu’à ce que le roi lui eut donné un logement au Louvre, n’eut plus que ce nom : le Bureau.

Il n’y falloit plus aller, comme auparavant, chercher « les adresses » et les renseignements, qu’il sembloit toujours annoncer, mais à la place on y trouvoit des nouvelles. Loret, lorsqu’il en manque pour avoir de quoi mettre en rimes dans sa Muse historique, ne va pas autre part, et il recommande de faire comme lui, pour peu qu’on veuille, sur un fait quelconque, en savoir plus qu’il n’en a pu dire.

« Mais », dit-il, par exemple[35], à propos des merveilles d’une fête donnée à Naples,

Mais si quelques gens curieux
Désirent de s’instruire mieux…
Il faut aller chez Renaudot,
C’est-à-dire au Bureau d’adresse.

[35] La Muse historique. Édit. Elzévir., t. III, p. 268 (16 octobre 1660).

Cette source, la seule où voulut puiser son journalisme naïf, étoit pour lui celle de toutes vérités.

« Messieurs du Bureau d’adresse », comme il appelle Eusèbe Renaudot et ses aides[36], se tenoient-ils muets sur une affaire, elle étoit pour lui non avenue. Si le bruit, par exemple, s’est répandu que le maréchal Fabert est mort à Sedan, le 17 mai 1662, il n’y veut pas croire, la Gazette n’en ayant pas parlé. Le fait, vrai pour tout le monde, ne le sera pour lui que lorsqu’elle l’aura certifié :

[36] Ibid., p. 578 (2 décembre 1662).

Mais je doute un peu sur ce point
Car le Bureau n’en parle point,
C’est-à-dire la gazette en prose,
Qui doit parler de toute chose[37].

[37] Ibid., 540 (19 août 1662).

La Gazette, qui ne paroissoit alors que tous les samedis[38], est « son oracle hebdomadaire ». Ses « ordinaires », c’est-à-dire ses numéros de chaque semaine suffisent plus ou moins à Loret, mais lorsqu’elle se donne le luxe assez fréquent d’un « extraordinaire » — nous dirions d’un supplément — il est ravi.

[38] Id., t. II, p. 278 (21 juillet 1657).

Les événements d’importance, dont le récit demande à être développé, fournissoient la matière de ces extraordinaires, qui étoient, à la suite de la Gazette, ce qu’avoient été, comme nous l’avons vu plus haut, les récits ou descriptions à développements de même sorte, mis en tête des feuilles du Bureau d’adresse, dont, par là, survivoit ainsi quelque chose.

La Gazette n’en avoit rien gardé de plus. Jamais, dans aucune partie de ses numéros, ne figurèrent ce qu’alors on appeloit « adresses », et ce que nous appelons « annonces et réclames ».

En cela, Loret la suppléa. Sa Muse historique ne s’en fit pas faute. Chaque fois qu’il y peut recommander quelqu’un, faire valoir quelque chose, indiquer où se peut voir tel spectacle ou telle curiosité et à quel prix, il y est exact et empressé.

Les feuilles du Bureau se retrouvent ainsi en détail dans les siennes avec la rime de plus.

Il nous fait par exemple connoître le premier les expériences de la machine à calculer du jeune Pascal[39], sans trop se douter qu’il donne l’éveil sur le génie d’un grand homme. A quelques rimes plus loin, en effet, il est bien autrement enthousiaste pour l’empirique de philosophie Lesclache.

[39] Id., t. I, p. 232 (14 avril 1652).

Richesource, autre charlatan, mais de beau langage, obtient de même la faveur d’une chaude recommandation de sa part, avec regret de ne pouvoir dire encore où se donneront ses conférences. Il y aura heureusement un moyen de la savoir, et il l’indique :

Les affiches qu’en grosse lettre
Aux lieux publics il fera mettre
Pourront apprendre où ce sera
Au curieux qui les lira[40].

[40] Id., t. II, p. 553 (16 nov. 1658).

Quand il peut lui-même dire l’adresse, il n’y manque pas. Ainsi, à propos de la Philosophie de René Bary, après avoir écrit :

Ce livre de rare mérite
Chez son propre auteur se débite,

il met en marge : « Rue des Petits-Champs, chez madame Bataille[41]. » C’est, comme on voit, l’annonce complète.

[41] Id., t. III, p. 186 (3 avril 1660).

Ailleurs, s’il parle d’un concert, tel que ceux qu’on faisoit entendre en 1656, dans la salle du Palais-Royal, construite par Richelieu pour sa Mirame, et qui devoit quelques années après devenir le théâtre de Molière, il nous en dit le prix :

… obligeamment on les donne
Pour trente sols chaque personne[42].

[42] Id., t. II, p. 263 (11 nov. 1656).

Il annonce aussi, avec le même détail, chaque livret des Ballets du Roi, que publie Balard, « et », dit-il,

Et qui doit être lu de tous
Car on ne le vend que dix sous[43].

[43] Ibid., p. 292 (20 juillet 1657).

Pour les théâtres en général, il ne ménage pas les recommandations, ou, suivant le mot d’aujourd’hui, « les réclames ». Celui du Marais est en cela toutefois son préféré. C’est là que Corneille donne le plus volontiers ses pièces, et en qualité de Normand, Loret croit se devoir tout entier à cette gloire de la Normandie. La tragédie à machines, la Toison d’or, que Corneille appela d’abord Jason, est-elle à l’étude dans cet ancien Jeu de paume de la rue Vieille-du-Temple, vite, il en avertit le public. Dès que les premières affiches sont placées, sans perdre de temps il lui dit : lisez-les :

Les affiches marquent l’endroit,
L’heure, le prix et la journée
Et c’est toujours l’après-dînée[44].

[44] Ibid., p. 437 (3 déc. 1661).

Voilà, certes, un beau zèle de littérature. Il ne faut pas lui en savoir trop de gré. Pour des spectacles bien inférieurs : pour un jeune géant qui se fit voir au bout du Pont-Neuf, une première fois[45], et qui, deux ans plus tard, y revint, après avoir encore grandi[46] ; pour une baleine bien conservée, que l’on pouvoit aller admirer à Chaillot[47], il n’a pas des réclames moins empressées.

[45] Ibid., p. 543 (15 oct. 1659), et p. 552 (16 nov.).

[46] Id., t. III, p. 288 (4 déc. 1660), et p. 306 (8 janv. 1661).

[47] Id., t. II, p. 543 (19 oct. 1659), et p. 549 (2 novembre).

Que gagnoit-il à tout cela ? Rien, ou fort peu de chose : son entrée gratuite, par exemple, de même qu’il avoit, sans doute à meilleur compte, après les avoir maintes fois annoncées, quelques billets des loteries, dont il couroit avidement les hasards[48].

[48] Ibid., 433 (19 janv. 1658) et p. 439 (2 fév.).

Il trouvoit aussi en voisin quelques profits à grappiller lorsqu’il avoit agréablement parlé des fournisseurs renommés qui se groupoient, non loin du Louvre, aux environs de l’hôtel Schomberg, son premier logis, ou tout près de la rue de l’Arbre-Sec, qu’il habita ensuite.

Il est certain que lorsqu’il s’étend complaisamment sur les merveilles de l’industrie de sa voisine Madame Touzé, qui fait les perruques du bel air[49] ; sur les friandises de la célèbre boutique de Francœur, l’épicier-confiturier[50], et sur l’excellence de l’hypocras de Maillard, « apothicaire près Saint-Honoré[51] », c’est-à-dire à deux pas de Francœur, ses rimes ne doivent pas être désintéressées. Il y aura gagné, nous n’en doutons pas : ici, une perruque de la bonne façon ; là, quelques sucreries, et, chez Maillard, quelques-unes de ces bonnes rasades, qui ne lui déplaisoient point.

[49] Ibid., p. 186 (29 avril 1656).

[50] Id., t. III, p. 293 (18 déc. 1660).

[51] Ibid., p. 307 (8 janv. 1661).

Du Laurens, qui lui succéda, sous le pseudonyme de Robinet, fit de même et eut sans nul doute les mêmes profits. Il étendit, qui plus est, la réclame et la détailla mieux. Comme en ce temps-là tout étoit curiosité : soit une belle maison, telle que l’hôtel d’O, dans le quartier du Temple, qu’on alloit voir pour un sou[52], soit simplement quelques beaux meubles, dont la mise en montre se payoit aussi, mais souvent plus cher, il ne perdit pas l’occasion de faire quelques bénéfices par l’annonce de ces choses à recommander. Il nous semble notamment plus que probable que ce ne fut pas pour rien qu’il se complut à décrire trois meubles, dont au mois d’avril 1669 on faisoit l’exposition rue de Richelieu. Il eut certainement sa part plus ou moins forte dans les quinze sous par personne qu’on payoit pour les aller voir. Ce sont, dit-il,

[52] Sauval, t. II, p. 241.

Ce sont trois rares cabinets
Dont plus de mille Robinets,
Comme moi, seroient fort à l’aise,
Et même, ne vous en déplaise,
Des comtes, barons et marquis[53].

[53] Gazette de Robinet (13 avril 1669).

En marge, il ajoute pour bien fixer l’annonce par l’adresse exacte : « Rue de Richelieu, vis-à-vis le bain royal ; la porte est marquée par des affiches. »

Il y avoit dans tout cela un vieux reste de la Feuille d’adresse, mais cette feuille même ne reparaissoit pas.

Personne ne s’en faisoit céder le privilége resté aux Renaudot. Au commencement de 1670, il y eut un essai, sans doute par suite d’une cession. Il semble n’avoir pas abouti. Nous n’avons vu qu’un numéro, le premier, de la feuille nouvelle qui portoit ce titre : Liste des avis du Bureau d’adresse.

Six ans se passèrent sans qu’il y eût d’autre tentative pour reprendre et exploiter le privilége.

François Colletet, le poète crotté de Boileau, s’en avisa enfin avec l’audace des gens qui n’ont rien à perdre.

En 1676, à la fin de juin, on vit tout à coup paraître une feuille, s’annonçant comme hebdomadaire et portant ce titre : Journal de la ville de Paris contenant ce qui se passe de plus mémorable pour la curiosité et avantage du public.

C’étoit la Gazette d’affaires et d’adresses de François Colletet. Il y procédoit un peu comme Renaudot, avec cette différence qu’au lieu d’y mettre en tête, avant les annonces et avis, quelque long récit, tenant toute la place, il y débitoit les nouvelles intéressantes de la semaine, jour par jour.

C’est ce qui le perdit. Sur une plainte qui vint, soit de la Gazette, qui ne vouloit pas qu’on touchât à ces nouvelles mondaines auxquelles elle-même pourtant dédaignoit de toucher ; soit du Mercure, encore nouveau et d’autant plus ardent à repousser tout ce qui pouvoit lui faire concurrence, Colletet reçut ordre de ne pas continuer, du moins sous cette forme. Son journal n’eut qu’un seul numéro.

Ce n’étoit pas une fin, toutefois, ce n’étoit qu’une évolution. Se conformant à l’ordre reçu, sans abandonner l’idée qu’il reprenoit, Colletet ne perdit pas un jour, pas une heure, pour publier une feuille nouvelle, où il se tiendroit, en un cahier de quelques pages, aux seules choses, dont on lui laissoit la disposition : les annonces.

Le contenu de la feuille changeant ainsi, son titre devoit changer de même. Il prit celui-ci : Journal des avis et affaires de Paris.

La première fondation de Renaudot renaissoit. Colletet donna même à entendre que son entreprise n’en étoit que la suite. Dans le préambule d’un de ses numéros, il parle du privilége obtenu sous Louis XIII pour une feuille de même sorte que la sienne, et qui seroit devenu le sien[54]. Ce ne peut être certainement que celui de Renaudot le père, dont il seroit ainsi, nous ne savons comment et avec quel argent, parvenu à se faire accorder la cession.

[54] V. un excellent article de M. Hatin, Bulletin du Biblioph., 1861, p. 620.

A son Journal d’affaires, il joignit, lui aussi, comme c’étoit naturel, un Bureau d’adresse. Il y recevoit trois fois par semaine : les lundi, mercredi et vendredi, de une heure à six heures dans les grands jours, et jusqu’à quatre et demie seulement en hiver. C’est là qu’il complétoit, pour quiconque venoit le consulter, les avis donnés par sa feuille, et que prudemment il n’avoit fait qu’y ébaucher.

Ce bureau, d’abord, fut bien loin du centre des affaires pour lesquelles il étoit fondé. Colletet n’avoit pas voulu quitter la maison du quartier Saint-Victor, où avoit vécu son père, et dont comme lui il étoit fier, car c’étoit celle que Ronsard avoit habitée. C’est donc rue du Mûrier, derrière le séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonet, qu’étoit installé son bureau. Personne ne vint, et force lui fut, la clientèle n’arrivant point, de faire quelques pas pour aller à elle. Nous voyons que lorsque parut son onzième numéro — c’étoit peut-être un peu tard — il s’y étoit enfin décidé.

Son nouveau logis fut du reste d’un bon choix, il se trouvoit sur le quai de l’Horloge, entre le Palais et le Pont-Neuf, les deux centres du mouvement et de la vie de Paris en ce temps-là. Dans cette même onzième feuille, il donne cette nouvelle adresse de son bureau, aussi bien qu’on pouvoit la donner alors, le numérotage des maisons n’existant pas : « Les affiches, ajoute-t-il, marqueront la porte. » Trois semaines après, le public ne l’avoit pas trouvée. Colletet nous l’apprend avec une certaine mélancolie dans son numéro quatorze, celui du 27 octobre. Il y avoue qu’on ne le connoît encore que bien peu, mais il ne perd pas courage. Il espère que les affaires viendront, « Dieu aidant, écrit-il, quand les affiches auront fait connoître plus amplement notre demeure, et que nos cahiers auront appris à tout le monde ce qui résulte de notre innocent commerce. »

Le mot « innocent » n’est pas mis là pour rien par Colletet. Sa feuille étoit menacée, comme l’avoit été la première, on intriguoit contre elle auprès de La Reynie, qui, par un mémoire, en référoit à Colbert, dont le fils, Seignelay, se chargeoit d’en résumer la teneur au roi. Le pauvre Colletet avoit plus ou moins vent de tout cela, et il croyoit aller au-devant du coup et le parer, en faisant valoir, comme on l’a vu, ce que son humble feuille avoit d’inoffensif. Il en fut pour sa peine.

Le 27 novembre, c’est-à-dire jour pour jour un mois après sa timide protestation d’innocence, M. de La Reynie reçut ordre de supprimer ses cahiers. Voici la lettre qu’à ce propos lui écrivit Seignelay :

« J’ai rendu compte au Roy du mémoire que vous avez donné à mon père au sujet du Journal des affaires de Paris, que le nommé Colletet s’est ingéré de faire imprimer. Sa Majesté m’a ordonné de vous dire qu’elle veut que vous en défendiez le débit et l’impression[55]. »

[55] Correspondance administrative de Louis XIV, t. II, p. 369.

C’étoit formel. Colletet, à qui La Reynie ne fit pas attendre la décision royale, dut se soumettre. Par suite, nouvelle interruption de la publicité des adresses et des avis. Deux ans après, l’instant paraissant favorable, car on parloit de la paix, qui en effet ne tarda pas, elle reprend son cours. Il paroît en 1678 un petit livret in-12 sous ce titre : Le Bureau d’adresse établi pour les maîtres qui cherchent des serviteurs et pour les serviteurs qui cherchent des maîtres. On ne pouvoit être plus modeste. L’échec de Colletet, puni d’avoir voulu trop faire, servoit de leçon. L’idée revenoit timidement à son berceau. Quand on lisoit le livret on ne la trouvoit plus, il est vrai, aussi élémentaire ; elle reprenoit toutes les proportions que lui avoient rêvées Montaigne et Laffémas et qu’elle avoit prises avec Renaudot et Colletet.

Au lieu d’être seulement, comme l’indiquoit le titre, une sorte d’extrait des registres d’une recommanderesse, la feuille du Bureau redevenoit un véritable Journal d’avis. Eusèbe Renaudot, à qui Colletet dépossédé n’a voit pu que rendre son privilége, y étoit-il pour quelque chose ? Rien de plus probable. La feuille, en effet, est privilégiée du roi, et s’en fait gloire sur son enseigne, comme on le verra par cette mention, qui se trouve à la fin : « Le bureau est establi au Marché neuf, vers le milieu du costé de la rivière, vis à vis un tabletier : on verra le tableau sur la porte avec les armes du roy. »

Ce ne lui fut pas une recommandation de succès. Nous ne connoissons qu’un numéro de cette feuille.

Une autre ne tarda pas. Le courant étoit pris : coûte que coûte, malgré obstacles et insuccès, il falloit que, jusqu’à ce qu’enfin elle se fût fait complètement jour, cette idée de publicité ne cessât pas de renaître, sous l’impulsion des exigences nécessaires, qui, de tous côtés, la poussoient en avant.

Ce nouveau Journal du bureau de rencontre — c’est ainsi qu’il s’appeloit — parut en 1681. Les Renaudot n’y furent pour rien que par la cession du privilége, comme avec Colletet. Eusèbe étoit mort en 1679, et son fils, l’abbé, s’occupoit beaucoup moins de ces sortes d’affaires que de philologie orientale.

C’est à Devizé, qui depuis neuf ans faisoit vivre tant bien que mal le Mercure galant, dont il étoit le fondateur, que le privilége avoit, cette fois, été cédé ou plutôt, comme on disoit, « loué ». Devizé voulut en étendre plus que de raison les dispositions, et l’affaire périclita encore. Une de ses prétentions étoit de ne pas faire seulement du Bureau d’adresse ou de rencontre un bureau d’avis et de petites affiches, mais une boutique, un « magazin ». Après avoir annoncé des marchandises, il vouloit les vendre.

Les six corps marchands s’en émurent.

Il y eut plainte de leur part au lieutenant de police La Reynie, qui leur donna raison par une lettre du 25 novembre 1681 au commissaire Delamarre, où se trouvoit, entre autres choses, une désapprobation formelle de ces sortes d’entreprises, qu’il s’étonnoit de voir toujours reparoître : « Tant de personnes de première qualité, disoit-il dans sa lettre, ont fait effort pour parvenir à cet établissement sans y pouvoir réussir, qu’il seroit inutile de le tenter de nouveau. »

De simples avis donnés au Bureau d’adresses ou publiés par lui dans une feuille sans conséquence, voilà tout ce qu’il permet[56].

[56] Collection Delamarre, aux mss. de la Biblioth. nat., 21, 741, p. 165.

Devizé, à qui son Mercure donnoit une sorte d’autorité et de franc parler, ne persista pas moins dans son idée de Bureau-Magasin, et, à cet effet, coup sur coup, il écrivit deux lettres au lieutenant de police, dont la réponse, de plus en plus catégorique et nette, ne se fit pas attendre. Elle est du 29 novembre et est adressée, comme l’autre, à Delamarre : Jamais il ne permettra l’établissement d’un pareil bureau, « capable, dit-il, de renverser tout le commerce de Paris… Il y a là, continue-t-il, un nombre infini d’inconvénients très-dangereux. »

Pour finir, il donne à entendre que si Devizé ne se soumettoit pas, il lui interdiroit même la feuille d’avis[57].

[57] Id., p. 166.

Devizé ne répliqua plus et abandonna l’affaire, y compris cette feuille d’avis, qui ne lui sembloit rien sans l’autre combinaison. Jusqu’en 1688, nous ne la voyons pas reparoître.

Alors seulement, au mois d’août, un numéro se risque, daté du Bureau d’adresse, d’où la Gazette de France datoit toujours les siens, et qui avoit encore pour principal intéressé l’abbé Renaudot, à cause du privilége que le désistement de Devizé lui avoit remis en main. Vouloit-il, par cette réapparition de sa feuille, qui avoit pris pour nouveau titre : Liste générale du Bureau d’adresse et d’avis par privilége du Roi, rappeler l’attention sur ce privilége et tâcher de trouver ainsi quelqu’un à qui le céder encore ? Je le crois, et ce qui me donne raison c’est que, vers la fin de la même année 1688, ce quelqu’un s’étant trouvé, l’abbé lui loua le privilége.

Il s’appeloit Chomat. Marché fut conclu au mois de décembre, sous la réserve que le lieutenant de police approuveroit. Il n’approuva pas. Le commissaire Delamarre, à qui s’étoient adressés l’abbé Renaudot et Chomat, soumit par lettre leur demande à La Reynie, qui la repoussa par une simple note très-nette, mise en marge[58].

[58] Id., p. 169.

La feuille d’avis dut ainsi, malgré le vif désir de l’abbé, revenir au Bureau d’adresse, où là, du moins à cause de lui, La Reynie, qui n’étoit hostile qu’aux nouveaux venus, vouloit bien la tolérer. Au mois de février 1689 elle y reparut, et, pendant quatre mois consécutifs, dont nous avons vu les numéros, elle ne cessa plus. En 1693, nous la trouvons encore, mais avec un changement dans le mode de publicité et une modification dans le titre.

L’unique numéro de cette année-là, que nous ayons vu, porte celui-ci : Liste des avis du Journal général de France, ou Bureau de rencontre, pour servir au public, depuis le mercredy 18 novembre jusqu’au mercredy 2 décembre 1693. La feuille, au lieu de ne paroître que tous les mois, paroissoit donc alors tous les quinze jours, ce qui étoit un progrès et sembloit une preuve de prospérité. Comme elle n’a cependant laissé qu’une trace — celle dont nous parlons — nous sommes tenté de croire qu’elle n’a pas duré longtemps avec son nouveau titre.

L’année d’auparavant, une autre du même genre avoit eu des velléités de paroître, mais ne semble pas y être parvenue. Sous la forme « d’un cahier volant », et avec le titre assez singulier, Les Adresses casuelles de la ville de Paris, elle auroit, chaque mois, indiqué les ventes publiques, l’adjudication des héritages licités et décrétés, etc., etc. ; puis, comme un véritable journal de courtage, « l’état des marchandises, dont les courtiers commissaires se trouvoient chargez[59] », etc.

[59] V. plus loin, p. 9-10.

D’où seroit partie cette nouvelle feuille d’affiches ? De chez un homme qui n’en étoit pas à sa première entreprise, mais auquel on ne doit pas de publication plus intéressante que celle-là même, commencée un an plus tôt, en 1691, dont nous reproduisons ici la seconde et dernière année : Le livre commode, contenant les adresses de la ville de Paris.

Pour ce petit volume, si réellement nouveau alors, et que son journal, Les Adresses casuelles, n’auroit fait que compléter, un livre anglois du même genre, dont les éditions se succédoient à Londres depuis 1677, lui avoit certainement servi de guide[60] ; mais il s’étoit bien gardé d’en parler. Le silence en pareil cas faisoit partie de ses procédés d’accapareur, comme nous le verrons, et disons le mot, — qui, d’ailleurs, est du temps[61] — de ses habitudes de « faiseur ».

[60] Le Bibliophile français, août 1872, p. 255.

[61] Le Livre à la mode, par l’abbé Bordelon, p. 28.

La première édition ou première année de son livre d’indications avoit pour titre : « Les Adresses de la ville de Paris, avec le trésor des almanachs, livre commode, en tous lieux, en tous temps et en toutes conditions, par Abraham du Pradel, astrologue lionnois. » Ce nom étoit, on le devine, aussi imaginaire que le titre, dont il le faisoit suivre, et qu’il modifia l’année suivante. Au lieu d’Abraham du Pradel, « astrologue lionnois », il se contenta de mettre « philosophe mathématicien », ce qu’au reste il n’étoit pas plus qu’astrologue.

Il étoit de son métier chirurgien apothicaire, et de son vrai nom, Nicolas Blegny ou de Blegny, ainsi qu’il s’appeloit lui-même plus volontiers, se donnant la particule avec une complaisance qui nous paroît suspecte.

Il n’étoit pas de Paris et nous ignorons le lieu aussi bien que la date de sa naissance. Peut-être venoit-il de Lyon, ce qui expliqueroit pourquoi, en prenant le pseudonyme de du Pradel, astrologue, il se donna pour « Lionnois. »

Le rédacteur de la Biographie universelle, qui s’est occupé de lui, mais seulement comme empirique et sans connoître le curieux petit livre qu’on lui doit, a dit qu’il mourut en 1722, ayant soixante-dix ans. Il seroit né ainsi, par conséquent, en 1652. C’est, croyons-nous, une erreur. D’après un document émané de Blegny lui-même et que nous aurons à citer longuement tout-à-l’heure, nous savons, en effet, qu’en 1683 il avoit déjà « dix-sept ans d’établissement », ce qui feroit remonter sa naissance non à 1652, mais au moins dix ans plus tôt, et lui donneroit à sa mort quatre-vingts ans au lieu de soixante-dix. Pour tout ce qu’il entreprit, écrivit, projeta, car il fut surtout, comme dit Moreri, « fertile en projets » ; pour tout ce qu’il s’attira d’ennuis, de persécutions et même d’emprisonnements, il ne falloit pas moins.

Quand — vers 1666 probablement — il vint à Paris, son apprentissage étoit fait, et, tout aussitôt, il se mit à pratiquer, comme s’il étoit maître. Il ne tarda pas non plus à se faire auteur. Par le titre de ses ouvrages, on jugera du peu de sérieux de sa science et du charlatanisme de ses pratiques.

C’est aux maladies, malheureusement les plus répandues alors et qui étoient d’un produit excellent pour les empiriques, tant à cause des remèdes à vendre que du scandale à exploiter contre tout malade qui ne payoit pas leur silence, que Blegny s’attaqua d’abord.

Un des premiers livres que nous connoissions de lui et qu’il publia en 1673, est : L’art de guérir les maladies vénériennes, expliqué par les principes de la nature et de la mécanique, in-12. Pareil traité ne pouvoit être que d’un charlatan. Le succès n’en fut que plus vif, et cela partout : à Paris, où il eut deux éditions ; à Lyon, où on le réimprima ; à La Haye, à Amsterdam, et aussi à Londres, où il fut traduit en anglais.

Son ouvrage, L’art de guérir les hernies de toute espèce dans les deux sexes, avec le remède du Roi, qui parut en 1676, sembla plus sérieux ; mais Blegny revint au charlatanisme des attrape-niais, lorsque, trois ans après, il publia un petit in-12 avec ce titre : Histoire anatomique d’un enfant qui a demeuré vingt-six ans dans le ventre de sa mère.

Vers le même temps, ne trouvant pas qu’être apothicaire, faire de la chirurgie, tenir une Académie de découvertes — nous en parlerons bientôt — écrire des livres, où il inventoit des remèdes ou des monstres, etc., suffisoit à son activité d’empirique à projets, il se fit journaliste médical. Sous le titre de Nouvelles découvertes dans toutes les parties de la médecine, il se mit à publier, en 1679, une sorte de gazette mensuelle, qui ne mentit pas à ce qu’elle promettoit. Toutes les découvertes y furent réellement passées en revue, mais par la façon dont elle en parla, chaque fois que les remèdes nouveaux n’étoient pas de Blegny lui-même, on la considéra bientôt moins comme un journal utile que comme un pamphlet intéressé.

Le docteur Théophraste Bonnet aggravoit ces médisances par le contre-coup qu’il en donnoit à Genève, dans sa gazette latine, Zodiacus medico Gallicus, qui n’étoit guère que la traduction de celle de Blegny.

Il y eut de très-vives plaintes, et, en 1682, ordre lui vint, de par arrêt du Conseil, de mettre fin à son Journal. Il fit la sourde oreille. Soutenu par le frère du Roi, dont quelques petits services secrets lui avoient sans doute gagné les bonnes grâces, qu’il avoit suivi en Flandre pendant la campagne de 1676, et qui lui avoit permis de mettre sur l’enseigne de sa boutique, voisine alors du Palais-Royal, devant l’Opéra : « Chirurgien ordinaire du corps de Monsieur » ; assez avant aussi dans les faveurs du lieutenant de police La Reynie ; enfin, ce qui est plus singulier, hautement protégé par Daquin, premier médecin du Roi, il continua, malgré l’arrêt, de publier ses Nouvelles découvertes, et Bonnet continua aussi à les traduire en latin. Blegny se contenta de n’y plus mettre son nom.

Il en fut ainsi pendant toute l’année 1683. L’ordre alors étant sans doute devenu plus formel, il cessa, mais pour reprendre ailleurs ce qu’on l’obligeoit d’interrompre à Paris. Le Journal des Nouvelles découvertes étoit à peine mort en France, qu’il ressuscitoit en Hollande, sous le titre : le Mercure savant.

Un médecin de Niort, nommé Gautier, établi alors à Amsterdam, y aida Blegny. Celui-ci envoyoit de Paris la matière du Journal et Gautier veilloit à l’impression. On y trouvoit mille choses : des pièces de vers, mêlées à de petits traités de médecine, des chansons avec leur musique, des nouvelles relatives aux affaires d’État, et, sur le tout, beaucoup de méchancetés. Elles n’en firent pas le succès.

Le Mercure savant ne dura que deux mois ; il s’arrêta après son second volume, celui de février 1684.

Il n’eut qu’un seul bon résultat, mais très-indirect, et sans que Blegny son rédacteur s’y trouvât pour rien. Il fut cause que quelqu’un donna à Bayle l’idée de la célèbre publication périodique, où, comme on l’a dit, il fonda la critique littéraire. Lui-même avoua ce qu’en cela il devoit au Journal de Blegny, que, d’ailleurs, il trouvoit détestable :

« Je vous dirai, écrit-il le 8 août 1684 à M. Lenfant, à Rotterdam, que le dessein du Journal que l’on m’inspira et que je goûtai quand j’eus vu les deux tomes du Mercure savant, qui avoient paru en janvier et en février, et qui avoient fort déplu, quant à l’exécution, quoique le projet en eût été agréable, s’exécute depuis le mois de mars. Il s’intitule, non pas Journal, mais Nouvelles de la République des lettres. »

D’autres affaires que celles de sa Gazette avoient vivement occupé, et même, à un certain moment, gravement inquiété Blegny, pendant le temps qu’il la faisoit paroître.

Il tenoit chez lui, on l’a vu plus haut, une Académie de nouvelles découvertes, dont cette Gazette n’étoit pour ainsi dire que le compte-rendu mensuel ; de plus, il avoit ouvert un cours de Chirurgie, où il donnoit des leçons particulières aux garçons chirurgiens, et un cours de Pharmacie, qui étoit une école du même genre pour les garçons apothicaires. Son ardeur de professer et de doctoriser étoit telle que, suivant Moréri, « il s’avisa même de faire un cours de perruques pour les garçons perruquiers. »

On s’en amusoit dans le public, mais on n’en rioit pas dans le monde des médecins et des chirurgiens, dont cette rage d’accaparements narguoit et froissoit les priviléges. Pouvoit-on souffrir qu’un intrus, sorti l’on ne sait d’où, qui n’étoit ni de l’Académie de médecine, ni de celle de chirurgie, autrement dite Académie de Saint-Côme, se permît de pratiquer, comme s’il appartenoit à l’une et à l’autre, de professer sur toutes les matières de leur compétence, et, qui plus est, d’en écrire ?

Chacun de ses ouvrages y avoit soulevé de véritables tempêtes, ceux notamment où, avec aussi peu de mesure que de modestie, il s’adjugeoit une sorte de science universelle, et se posoit presque en dieu de la médecine. N’avoit-il pas osé publier, dès 1673, trois volumes sous ce titre : Nouvelles découvertes sur toutes les parties de la médecine, et, en 1679, deux volumes encore, qu’il avoit intitulés le Temple d’Esculape, comme si lui seul en avoit la clé ?

Toutefois, le sachant très-puissamment soutenu, on le laissoit faire. C’est à peine s’il y eut contre ses livres quelque protestation écrite, telle que la brochure du chirurgien Devaux, Découverte sans découverte, faite à propos de l’impudente publication de Blegny, Découverte du véritable remède anglois contre les fièvres[62].