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Le livre des masques: Portraits symbolistes

Chapter 26: ANDRÉ GIDE
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About This Book

A collection of concise critical portraits and essays examines contemporary and earlier writers linked to symbolist aesthetics, combining literary biography with theoretical reflection. It articulates symbolist tendencies as artistic individualism, freedom from received formulas, and an emphasis on the world as shaped by the mind, while contrasting these principles with naturalist doctrines and critics of nonconformity. Each sketch highlights distinguishing traits and obscure aspects rather than exhaustive chronologies, notes lines of influence from predecessors, and compares affinities and differences among authors. The work concludes with bibliographic notes and documents intended to guide further reading and study.

[1]

La Femme vertueuse, Paris, 1835.—Ce titre a disparu dans la Comédie Humaine. Balzac modifiait souvent ses titres à chaque nouvelle édition.


PAUL ADAM

L'auteur du Mystère des Foules fait invinciblement songer à Balzac; il en a la puissance et aussi la force dispersive. Comme Balzac, mais en bien moindre quantité, il écrivit, très jeune, d'exécrables tomes, où nul n'aurait pu prévoir le génie futur d'une intelligence vraiment cyclique; La Force du mal n'est pas plus en germe dans le Thé chez Miranda que le Père Goriot dans Jane la Pâle ou le Vicaire des Ardennes. M. Paul Adam est pourtant un précoce, mais il y a des limites à la précocité, surtout chez un écrivain destiné à raconter la vie telle qu'il la voit et telle qu'il la sent. Il faut que l'éducation des sens ait eu le temps de se parachever et que l'expérience ait fortifié l'esprit dans l'art des comparaisons et du choix, de l'association et de la dissociation des idées. Un romancier encore a besoin d'une large érudition et de toutes sortes de notions que l'on n'acquiert solides que lentement, par hasard, par le bon vouloir des choses et la complaisance des événements.

Aujourd'hui, M. Paul Adam est dans tout son rayonnement et à la veille même de la gloire. Chacun de ses gestes, chacun de ses pas le rapproche de la bombarde prête à éclater, et s'il résiste au tremblement du coup de tonnerre, il sera roi et maître. Par cette bombarde, j'entends non la grande foule, mais ce large public, déjà trié une fois, qui, insensible à l'art pur, exige néanmoins que ses émotions romanesques lui soient servies enrobées dans de la vraie littérature, originale, fortement parfumée, de pâte longue savamment pétrie, et de forme assez nouvelle pour surprendre et séduire. Ce fut le public de Balzac; c'est le public que M. Paul Adam semble en train de reconquérir.

Le roman de moeurs (je laisse en dehors trois ou quatre maîtres que je n'ai pas à juger ici) est tombé plus bas que jamais depuis un siècle et demi qu'il fut importé d'Angleterre. Négligeant l'observation et le style, dépourvus d'imagination, de fantaisie et surtout d'idées, tant générales que particulières, les façonniers qui assument le métier de narrer des histoires ont déconsidéré la fiction au point qu'un homme intelligent, soucieux de loisirs dignes de son intelligence, n'ose plus ouvrir un de ces tomes et que les quais eux-mêmes se révoltent et s'endiguent contre le flot jaune. M. Paul Adam a certainement souffert de cette crise de mépris: des lettrés mal informés ont cru longtemps que ses romans étaient pareils à tous les autres. Ils en sont très différents.

D'abord par le style: M. Paul Adam use d'une langue vigoureuse, serrée, pleine d'images, neuve jusqu'à inaugurer des formes syntaxiques. Par l'observation: son regard aigu pénètre comme un dard de guêpe dans les choses et dans les âmes; il lit, comme la photographie nouvelle, à travers les chairs et à travers les coffrets. Par l'imagination qui lui permet d'évoquer et de faire vivre les êtres les plus divers, les plus caractéristiques, les plus personnels, il a, comme Balzac, le génie de donner à ses personnages non seulement la vie, mais la personnalité, d'en faire de vrais individus, tous bien doués d'une âme particulière; dans la Force du Mal, une jeune fille est ainsi posée et si nettement sous nos yeux qu'elle en devient inoubliable; malheureusement son caractère fléchit à la fin du roman, trop brusquement résumé. Par la fécondité, enfin, fécondité non pas seulement linéaire et d'abattage de sillons, mais d'oeuvres dont les moindres sont encore des oeuvres.

Il a entrepris deux grandes épopées romanesques que son génie ardent et fier achèvera à l'état de monuments, l'Époque et les Volontés merveilleuses. A lui tout seul il travaille comme une ruche, et au moindre soleil les idées abeilles sortent tumultueuses et se dispersent vers les vastes campagnes de la vie.

Paul Adam est un spectacle magnifique.


LAUTRÉAMONT

C'était un jeune homme d'une originalité furieuse et inattendue, un génie malade et même franchement un génie fou. Les imbéciles deviennent fous et dans leur folie l'imbécillité demeure croupissante ou agitée; dans la folie d'un homme de génie il reste souvent du génie: la forme de l'intelligence a été atteinte et non sa qualité; le fruit s'est écrasé en tombant, mais il a gardé tout son parfum et toute la saveur de sa pulpe, à peine trop mûre.

Telle fut l'aventure du prodigieux inconnu Isidore Ducasse, orné par lui-même de ce romantique pseudonyme: Comte de Lautréamont. Il naquit à Montevideo, en avril 1846, et mourut âgé de vingt-huit ans, ayant publié les Chants, de Maldoror et des Poésies, recueil de pensées et de notes critiques d'une littérature moins exaspérée et même, çà et là, trop sage. On ne sait rien de sa vie brève; il ne semble avoir eu aucunes relations littéraires, les nombreux amis apostrophés en ses dédicaces portant des noms demeurés occultes.

Les Chants de Maldoror sont un long poème en prose dont les six premiers chants seuls furent écrits. Il est probable que Lautréamont, même vivant, ne l'eût pas continué. On sent, à mesure que s'achève la lecture du volume, que la conscience s'en va, s'en va,—et quand elle lui est revenue, quelques mois avant de mourir, il rédige les Poésies, où, parmi de très curieux passages, se révèle l'état d'esprit d'un moribond qui répète, en les défigurant dans la fièvre, ses plus lointains souvenirs, c'est-à-dire pour cet enfant les enseignements de ses professeurs!

Motif de plus que ces chants surprennent. Ce fut un magnifique coup de génie, presque inexplicable. Unique ce livre le demeurera, et dès maintenant il reste acquis à la liste des oeuvres qui, à l'exclusion de tout classicisme, forment la brève bibliothèque et la seule littérature admissibles pour ceux dont l'esprit, mal fait, se refuse aux joies, moins rares, du lieu commun et de la morale conventionnelle.

La valeur des Chants de Maldoror, ce n'est pas l'imagination pure qui la donne: féroce, démoniaque, désordonnée ou exaspérée d'orgueil en des visions démentes, elle effare plutôt qu'elle ne séduit; puis, même dans l'inconscience, il y a des influences possibles à déterminer: «O Nuits de Young, s'exclame l'auteur en ses Poésies, que de sommeil vous m'avez coûté!» Aussi le dominent çà et là les extravagances romantiques de tels romanciers anglais encore de son temps lus, Anne Radcliffe et Maturin (que Balzac estimait), Byron, puis les rapports médicaux sur des cas d'érotisme, puis la Bible. Il avait certainement de la lecture, et le seul auteur qu'il n'allègue jamais, Flaubert, ne devait jamais être loin de sa main.

Cette valeur que je voudrais qualifier, elle est, je crois, donnée par la nouveauté et l'originalité des images et des métaphores, par leur abondance, leur suite logiquement arrangée en poème, comme dans la magnifique description d'un naufrage: toutes les strophes (encore que nul artifice typographique ne les désigne) finissent ainsi: «Le navire en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais il sombre avec lenteur ... avec majesté.» Pareillement les litanies du Vieil Océan: «Vieil Océan, tes eaux sont amères ... je te salue, vieil Océan.—Vieil Océan, ô grand célibataire, quand tu parcours la solitude solennelle de tes royaumes flegmatiques... je te salue, Vieil Océan.» Voici d'autres images: «Comme un angle à perte de vue de grues frileuses méditant beaucoup, qui, pendant l'hiver, vole puissamment à travers le silence», et cette effarante invocation: «Poulpe au regard de soie!» Pour qualifier les hommes, ce sont des expressions d'une suggestivité homérique: «Les hommes aux épaules étroites.—Les hommes à la tète laide.—L'homme à la chevelure pouilleuse.—L'homme à la prunelle de jaspe.—Humains à la verge rouge.» D'autres d'une violence magnifiquement obscène: «Il se replace dans son attitude farouche et continue de regarder, avec un tremblement nerveux, la chasse à l'homme, et les grandes lèvres du vagin d'ombre, d'où découlent, sans cesse, comme un fleuve, d'immenses spermatozoïdes ténébreux qui prennent leur essor dans l'éther lugubre, en cachant, avec le vaste déploiement de leurs ailes de chauve-souris, la nature entière, et les légions solitaires de poulpes, devenues mornes à l'aspect de ces fulgurations sourdes et inexprimables.» (1868: qu'on ne croie donc pas à des phrases imaginées sur quelque estampe d'Odilon Redon.) Mais quelle légende, au contraire, quel thème pour le maître des formes rétrogrades, de la peur, des amorphes grouillements des êtres qui sont presque,—et quel livre, écrit, on l'affirmerait,pour le tenter!

Voici un passage bien caractéristique à la fois du talent de Lautréamont et de sa maladie mentale:

«Le frère de la sangsue (Maldoror) marchait à pas lents dans la forêt.... Enfin il s'écrie: «Homme, lorsque tu rencontres un chien mort retourné, appuyé contre une écluse qui l'empêche de partir, n'aille pas, comme les autres, prendre avec ta main les vers qui sortent de son ventre gonflé, les considérer avec étonnement, ouvrir un couteau, puis en dépecer un grand nombre, en te disant que toi aussi tu ne seras pas plus que ce chien. Quel mystère cherches-tu? Ni moi, ni les quatre pattes nageoires de l'ours marin de l'Océan Boréal, n'avons pu trouver le problème de la vie.... Quel est cet être, là-bas, à l'horizon, et qui ose approcher de moi, sans peur, à sauts obliques et tourmentés? et quelle majesté mêlée d'une douceur sereine! Son regard, quoique doux, est profond. Ses paupières énormes jouent avec la brise et paraissent vivre. Il m'est inconnu. En fixant ses yeux monstrueux, mon corps tremble.... Il y a comme une auréole de lumière éblouissante autour de lui.... Qu'il est beau.... Tu dois être puissant, car tu as une figure plus qu'humaine, triste comme l'univers, belle comme le suicide.... Comment!... c'est toi, crapaud!... gros crapaud!... infortuné crapaud!... Pardonne!... Que viens-tu faire sur cette terre où sont les maudits? Mais qu'as-tu donc fait de tes pustules visqueuses et fétides, pour avoir l'air si doux? Quand tu descendis d'en haut... je te vis! Pauvre crapaud! Comme alors je pensais à l'infini, en même temps qu'à ma faiblesse... Depuis que tu m'es apparu monarque des étangs et des marécages! couvert d'une gloire qui n'appartient qu'à Dieu, tu m'as en partie consolé, mais ma raison chancelante s'abîme devant tant de grandeur.... Replie tes blanches ailes et ne regarde pas en haut avec des paupières inquiètes....» Le crapaud s'assit sur les cuisses de derrière (qui ressemblent tant à celles de l'homme) et, pendant que les limaces, les cloportes et les limaçons s'enfuyaient à la vue de leur ennemi mortel, prit la parole en ces termes: «Maldoror, écoute-moi. Remarque ma figure, calme comme un miroir ... je ne suis qu'un simple habitant des roseaux, c'est vrai, mars grâce à ton propre contact, ne prenant que ce qu'il y a de beau en toi, ma raison s'est agrandie et je puis te parler.... Moi je préférerais avoir les paupières collées, mon corps manquant des jambes et des bras, avoir assassiné un homme, que ne pas être toi! Parce que je te hais!... Adieu donc, n'espère plus retrouver le crapaud sur ton passage. Tu as été la cause de ma mort. Moi, je pars pour l'éternité, afin d'implorer ton pardon.»

Les aliénistes, s'ils avaient étudié ce livre, auraient désigné l'auteur parmi les persécutés ambitieux: il ne voit dans le monde que lui et Dieu,—et Dieu le gêne. Mais on peut aussi se demander si Lautréamont, n'est pas un ironiste supérieur[2], un homme engagé par un mépris précoce pour les hommes à feindre une folie dont l'incohérence est plus sage et plus belle que la raison moyenne. Il y a la folie de l'orgueil; il y a le délire de la médiocrité. Que de pages pondérées, honnêtes, de bonne et claire littérature, je donnerais pour celle-ci, pour ces pelletées de mots et de phrases sous lesquelles il semble avoir voulu enterrer la raison elle-même! c'est tiré des singulières Poésies:

«Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les exceptions dans l'ordre physique ou moral, l'esprit de négation, les abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les romans, ce qui est inattendu, ce qu'il ne faut pas faire, les singularités chimiques du vautour mystérieux qui guette la charogne de quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées, les obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l'orgueil, l'inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funèbres, les envies, les trahisons, les tyrannies, les impiétés, les irritations, les acrimonies, les incartades agressives, la démence, le spleen, les épouvantements raisonnes, les inquiétudes étranges, que le lecteur préférerait ne pas éprouver, les grimaces, les névroses, les filières sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les exagérations, l'absence de sincérité, les scies, les platitudes, le sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les passions, le clan des romanciers de cour d'assises, les tragédies, les odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à perpétuité, la raison impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements, les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des déserts, ce qui est somnambule, louche, nocturne, somnifère, noctambule, visqueux, phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque, anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène d'aquarium et femme à barbe, les heures soûles du découragement taciturne, les fantaisies, les âcretés, les monstres, les syllogismes démoralisateurs, les ordures, ce qui ne réfléchit pas comme l'enfant, la désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfumés, les cuisses des camélias, la culpabilité d'un écrivain qui roule sur la pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords, les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs engrenages imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiomes sacrés, la vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées comme celles de Cromwell, de Mademoiselle de Maupin et de Dumas fils, les caducités, les impuissances, les blasphèmes, les asphyxies, les étouffements, les rages,—devant ces charniers immondes, que je rougis de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe souverainement.» Maldoror (ou Lautréamont) semble s'être jugé lui-même en se faisant apostropher ainsi par son énigmatique Crapaud: «Ton esprit est tellement malade qu'il ne s'en aperçoit pas, et que tu crois être dans ton naturel chaque fois qu'il sort de ta bouche des paroles insensées, quoique pleines d'une infernale grandeur.»

[2]

Voici un exemple évident d'ironie: «Toi, jeune homme, ne te désespère point, car tu as un ami dans le vampire, malgré ton opinion contraire. En comptant l'acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras deux amis.»


TRISTAN CORBIÈRE

Laforgue, au courant d'une lecture, crayonna sur Corbière des notes qui, non rédigées, sont tout de même définitives; parmi:

«Bohème de l'Océan—picaresque et falot—cassant, concis, cinglant le vers à la cravache—strident comme le cri des mouettes et comme elles jamais las—sans esthétisme—pas de la poésie et pas du vers, à peine de la littérature—sensuel, il ne montre jamais la chair—voyou et byronien—toujours le mot net—il n'est un autre artiste en vers plus dégagé que lui du langage poétique—il a un métier sans intérêt plastique—l'intérêt, l'effet est dans le cinglé, la pointe-sèche, le calembour, la fringance, le haché romantique—il veut être indéfinissable, incatalogable, pas être aimé, pas être haï; bref, déclassé de toutes les latitudes, de toutes les moeurs, en deçà et au delà des Pyrénées.»

Ceci est sans doute la vérité: Corbière fut toute sa vie dominé et mené par le démon de la contradiction. Il supposa qu'il faut se différencier des hommes par des pensées et par des actes exactement contraires aux pensées et actes du commun des hommes; il y a beaucoup de voulu dans son originalité; il la travaillait, comme les femmes travaillent leur teint, pendant les longues après-midi entre ciel et terre, et quand il débarquait, c'était pour tirer des bordées de stupéfaction: dandysme à la Baudelaire.

Mais on ne peut travailler heureusement une nature que dans le sens de ses instincts et de ses penchants; Corbière a dû être nativement un peu de ce qu'il est devenu, le don Juan de la singularité; c'est la seule femme qu'il aime; l'autre, il l'ironise de ce mot leste, «l'éternelle madame».

Corbière a beaucoup d'esprit, de l'esprit à la fois de cabaret de Montmartre et de gaillard d'avant; son talent est fait de cet esprit vantard, baroque et blagueur, d'un mauvais goût impudent, et d'à-coups de génie; il a l'air ivre, mais il n'est que laborieusement maladroit; il taille, pour en faire d'absurdes chapelets, de miraculeux cailloux roulés, oeuvres d'une patience séculaire, mais aux dizaines, il laisse la petite pierre de mer toute brute et toute nue, parce qu'il aime la mer, au fond, avec une grande naïveté et parce que sa folie du paradoxal le cède, de temps en temps, à une ivresse de poésie et de beauté.

Parmi les vers jamais ordinaires des Amours jaunes, il y en a beaucoup de très déplaisants et beaucoup d'admirables, mais admirables avec un air si équivoque, si spécieux, qu'on ne les goûte pas toujours à une première rencontre; ensuite on juge que Tristan Corbière est, comme Laforgue, un peu son disciple, l'un de ces talents inclassables et indéniables qui sont dans l'histoire des littératures, d'étranges et précieuses exceptions,—singulières même en une galerie de singularités.

Voici de Tristan Corbière deux petits poèmes oubliés même par le dernier éditeur des Amours jaunes:

PARIS NOCTURNE

C'est la mer;—calme plat.—Et la grande marée
Avec un grondement lointain s'est retirée....
Le flot va revenir se roulant dans son bruit.
Entendez-vous gratter les crabes de la nuit?

C'est le Styx asséché: le chiffonnier Diogène,
La lanterne à la main, s'en vient avec sans-gêne.
Le long du ruisseau noir, les poètes pervers
Pèchent: leur crâne creux leur sert de boîte à vers.

C'est le champ: pour glaner les impures charpies
S'abat le vol tournant des hideuses harpies;
Le lapin de gouttière, à l'affût des rongeurs,
Fuit les fils de Bondy, nocturnes vendangeurs.

C'est la mort: la police gît.—En haut l'amour
Fait sa sieste, en tétant la viande d'un bras lourd
Où le baiser éteint laisse sa plaque rouge.
L'heure est seule. Écoutez: pas un rêve ne bouge.

C'est la vie: écoutez, la source vive chante
L'éternelle chanson sur la tête gluante
D'un dieu marin tirant ses membres nus et verts
Sur le lit de la Morgue ... et les yeux grands ouverts.

PARIS DIURNE

Vois aux cieux le grand rond de cuivre rouge luire,
Immense casserole où le bon Dieu fait cuire
La manne, l'arlequin, l'éternel plat du jour;
C'est trempé de sueur et c'est trempé d'amour.

Les laridons en cercle attendent près du four,
On entend vaguement la chair rance bruire,
Et les soiffards aussi sont là, tendant leur buire,
Le marmiteux grelotte en attendant son tour.

Crois-tu que le soleil frit donc pour tout le monde
Ces gras graillons grouillants qu'un torrent d'or inonde?
Non, le bouillon de chien tombe sur nous du ciel.

Eux sont sous le rayon et nous sous la gouttière.
A nous le pot au noir qui froidit sans lumière.
Notre substance à nous, c'est notre poche à fiel.

Né à Morlaix, en 1845, Tristan y revint mourir d'une fluxion de poitrine en 1875. Il était le fils (d'autres disent le neveu) du romancier maritime Edouard Corbière, l'auteur du Négrier dont le violent amour pour les choses de mer influa sur le poète très fortement. Ce Négrier, par Edouard Corbière, capitaine au long-cours, 1832, 2 vol. in-8°, est un assez intéressant roman d'aventures maritimes. Le chapitre IV de la première partie, intitulé Prisons d"Angleterre (les Pontons), renferme les plus curieux détails sur les moeurs des prisonniers sur les amours des corvettes avec les forts-à-bras,—en un lieu, dit l'auteur, où, pourtant, «il n'y avait qu'un sexe». La préface de ce roman décèle un esprit très hautain et très dédaigneux du public: le même esprit avec du talent et une nervosité plus aiguë,—vous avez Tristan Corbière.


ARTHUR RIMBAUD

Jean-Nicolas-Arthur Rimbaud naquit à Charleville le 20 octobre 1854, et, dès l'âge le plus tendre, il se manifesta tel que le plus insupportable voyou. Son bref séjour à Paris fut en 1870-71. Il suivit Verlaine en Angleterre, puis, en Belgique. Après le petit malentendu qui les sépara, Rimbaud courut le monde, fît les métiers les plus divers, soldat dans l'armée hollandaise, contrôleur, à Stockholm, du cirque Loisset, entrepreneur dans l'île de Chypre, négociant au Harrar, puis au cap de Guardafui, en Afrique, où un ami de M. Vittorio Pica l'aurait vu, se livrant au commerce des peaux. Il est probable que, méprisant tout ce qui n'est pas la jouissance brutale, l'aventure sauvage, la vie violente, ce poète, singulier entre tous, renonça volontiers à la poésie. Aucune des pièces authentiques du Reliquaire ne semble plus récente que 1873, quoiqu'il ne soit définitivement mort que vers la fin de 1891. Les vers de son extrême jeunesse sont faibles, mais dès l'âge de dix-sept ans Rimbaud avait conquis l'originalité, et son oeuvre demeurera, tout au moins à titre de phénomène. Il est souvent obscur, bizarre et absurde. De sincérité nulle, caractère de femme, de fille, nativement méchant et même féroce, Rimbaud a cette sorte de talent qui intéresse sans plaire. Il y a dans son oeuvre plusieurs pages qui donnent un peu l'impression de beauté que l'on pourrait ressentir devant un crapaud congrûment pustuleux, une belle syphilis ou le Château Rouge à onze heures du soir. Les Pauvres à l'église, les Premières Communions sont d'une qualité peu commune d'infamie et de blasphème. Les Assis et le Bateau ivre, voilà l'excellent Rimbaud, et je ne déteste ni Oraison du soir ni les Chercheuses de Poux. C'était quelqu'un malgré tout, puisque le génie anoblit même la turpitude. Il était poète. Tel de ses vers est de-meuré vivant à l'état presque de locution usuelle:

Avec l'assentiment des grands héliotropes.

Des strophes du Bateau ivre sont de la vraie et de la grande poésie:

Et dès lors je me suis baigné dans le poème
De la mer, infusé d'astres et latescent,
Dévorant les azurs verts où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend,
Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l'amour.

Tout le poème a de l'allure; tous les poèmes de Rimbaud ont de l'allure et il y a dans les Illuminations de merveilleuses danses du ventre.

Il est fâcheux que sa vie, si mal connue, n'ait pas été toute la vraie vita abscondita; ce qu'on en sait dégoûte de ce qu'on pourrait en apprendre. Rimbaud était de ces femmes dont on n'est pas surpris d'entendre dire qu'elles sont entrées en religion dans une maison publique; mais ce qui révolte encore davantage c'est qu'il semble avoir été une maîtresse jalouse et passionnée: ici l'aberration devient crapuleuse, étant sentimentale. L'homme qui a parlé le plus librement de l'amour, Senancour, dit de ces liaisons inharmoniques, où la femelle tombe si bas qu'elle n'a de nom qu'en l'argot le plus boueux: «Que dans une situation très particulière le besoin occasionne une minute d'égarement, on le pardonnera peut-être à des hommes tout à fait vulgaires, ou du moins on en écartera le souvenir; mais comment comprendre que ce soit une habitude, un attachement? La faute aurait pu être accidentelle; mais ce qui se joint à cet acte de brutalité, ce qui n'est pas inopiné, devient ignoble. Si même un emportement capable de troubler la tête, et d'ôter presque la liberté, a laissé souvent une tache ineffaçable, quel dégoût n'inspirera pas un consentement donné de sang-froid? L'intimité en ce genre, voilà le comble de l'opprobre, l'irrémédiable infamie.»

Mais l'intelligence, consciente ou inconsciente, si elle n'a pas tous les droits, a droit à toutes les absolutions.

... Qui sait si le génie
N'est pas une de vos vertus,

monstres, que vous ayez nom Rimbaud,—ou Verlaine?


FRANCIS POICTEVIN

Comme tous les écrivains qui sont parvenus à comprendre la vie, c'est-à-dire son inutilité immédiate, M. Francis Poictevin, bien que né romancier, a promptement renoncé au roman. Il sait que tout arrive, qu'un fait n'est pas en soi plus intéressant qu'un autre fait et que seule importe «la manière de dire».

Je me souviens de quelque chose dans ce goùt rapporté par M. Sarcey, à propos du lamentable Murger: «A bout lui donna un sujet de roman; il n'en fit rien: c'était décidément un paresseux.» Il est très difficile de persuader à de certains vieillards—vieux ou jeunes—qu'il n'y a pas de sujets; il n'y a, en littérature, qu'un sujet, celui qui écrit, et toute la littérature, c'est-à-dire toute la philosophie, peut surgir aussi bien à l'appel d'un chien écrasé qu'aux exclamations de Faust interpellant la Nature: «Où te saisir, ô Nature infinie? Et vous, mamelles?»

L'auteur de Tout Bas et de Presque aurait pu, tout comme un autre, agencer ses méditations en dialogues, ordonner son sentiment selon des chapitres coupés au hasard du tranche—lignes, insinuer en de faux-vivants personnages un peu de vie gesticulée et leur faire exprimer, par d'appréciables agenouillements sur les dalles d'une église connue, la vertu d'une croyance méconnue: en somme rédiger «le Roman du Mysticisme» et vulgariser pour les «journaux littéraires» la pratique de l'oraison mentale. Ses livres par ce moyen lui auraient acquis une popularité, qui certes lui manque, car si peu d'écrivains sont aussi estimés, peu, parmi ceux dont le talent est évident, sont moins répandus et moins sur les tables. Mais pour nous intéresser, et presque toujours excessivement, M. Poictevin dédaigne tout artifice hors l'artifice du style, piège où il nous est agréable de tomber. Qu'il note les nuances d'une fleur, l'attitude d'une fillette, la grâce d'une madone ou la froide et presque dure pureté de Catherine de Gênes, il nous séduit à coup sûr par cette préciosité même que d'aucuns, gauchement, lui reprochent. Cette préciosité est rigoureusement personnelle; à l'écart des groupes, aussi loin de M. Huysmans que de M. Mallarmé, l'auteur de Tout Bas oeuvre, dirait on, dans une cellule, une cellule idéale qu'il emporte en voyage, et là, debout, souvent à genoux, il épanche ses poèmes, ses prières, selon des phrases d'une musicalité unique d'orgue byzantin. Phrases moins que vibrations, vibrations si spéciales que peu d'âmes s'y trouvent d'accord. Musique de plain-chant grégorien, tel qu'on l'écoute en une somptueuse église flamande, avec de soudaines fugues de prière exaltée qui planent sur les lignes hautes, se jettent vers les voûtes peintes, avivent les vieux vitraux, illuminent d'amour les chemins de la Croix assombris. Le moine mystique, le vrai moine, le Fra Angelico et un peu le Bonaventure, revit davantage le long des pages de Presque, de chatoyante spiritualité, qu'en toute la littérature pseudo-mystique de notre temps. Plairait-elle pas, mieux que de protectrices et fructifères déductions, à l'auteur du Recordare sancta crucis, cette oraison: «Le Christ apparaît ici-bas la plus aimante, la plus absorbée figure de l'éternelle substance, elle embaume de toutes les vertus; elle a les bleus dulcifiants, les jaunes brûlés et clairs de la topaze ou du chrysanthème, les ensanglantements des gloires futures. Et malgré et contre mes rechutes de chaque jour, je m'efforce, selon la parole de Jésus à la Samaritaine, à l'adoration en esprit et en vérité.» M. Poictevin est entré dans le «jardin de toutes les floraisons» que chanta saint Bonaventure,

(Crux deliciarum hortus
In quo florent omnia....)

et à genoux il a baisé le coeur des roses dont la roseur est faite de sang,—le sang du grand Supplice. Pendant que le Matin, jeune homme aux cheveux blonds, livre aux femmes folles sa moite adolescence, il va, vers une paix «ecclésiale», à des messes de solitude, et l'une des grâces recueillies c'est l'imprégnement de son âme par la «lumière intérieure, claritas caritas».

C'est un essentiel. Des phrases, oui; mais les phrases ne sont encore que la parure et la pudeur de son art; il a senti, songé ou pensé avant de dire; surtout il a aimé: et telle de ses métaphores jaillit comme une éjaculation, comme un des «cris» de sainte Thérèse.

Visiblement, il s'efforce d'aller au fond, de pénétrer jusqu'au centre vital même d'une ombelle d'hortensia. Il cherche partout l'âme,—et la trouve. Nul n'est moins rhétoricien que ce styliste, car le rhétoricien est celui qui habille de vêtements à la mode de solides lieux communs aptes à supporter tout le vulgaire des chamarrures, tandis que M. Poictevin diaphanéiserait encore un fantôme, un arc-en-ciel, une illusion, une fleur d'azalée; ceci: «Une main de phtisique en l'angustie de sa quasi-diaphanéité, posée, non paresseuse, mais qui n'appréhende plus, semblerait avertir, moins exaltée que déjà et indulgemment revenue?»

Oui, que c'est subtil!—et pourquoi ne pas écrire «comme tout le monde»?

Hélas! cela lui est défendu,—parce qu'il est un mystique, parce qu'il sent entre l'homme et les choses et Dieu des rapports nouveaux, et parce que, voilé de la douloureuse perfection d'une forme où la grâce se perle en minutie, M. Poictevin est un spontané. Que de choses, sans doute, il n'a pas transcrites, n'osant pas, doutant d'avoir trouvé l'expression vraie, la seule, la très rare, l'inédite!

Tout en effet, dans une oeuvre d'art devrait être inédit,—et même les mots, par la manière de les grouper, de les amener à des significations neuves,—et on regrette parfois d'avoir un alphabet connu de trop de demi-lettrés.

Disciple des Goncourt, dont il aiguisa encore la préciosité d'écriture, M. Francis Poictevin s'est peu à peu affiné jusqu'à l'immatérialisation. Et c'est là son génie, l'expression de l'immatériel et de l'inexprimable: il inventa le mysticisme du style.


ANDRÉ GIDE

J'écrivais en 1891, à propos des Cahiers d'André Walter, oeuvre anonyme, ces notes: «—Le journal est une forme de littérature bonne et la meilleure peut-être pour quelques esprits très subjectifs. M. de Maupassant n'en ferait rien: le monde est pour lui le tapis d'un billard, il note les rencontres des billes, quand les billes s'arrêtent, s'arrête aussi, car s'il n'a plus aucun mouvement matériel à percevoir, il n'a plus rien à dire. Le subjectif puise en lui-même dans la réserve de ses sensations emmagasinées; et, par une occulte chimie, par d'inconscientes combinaisons dont le nombre approche de l'infinité, ces sensations, souvent d'un très loin jadis, se métamorphosent, se multiplient en idées. Alors on raconte, non pas des anecdotes, mais sa propre anecdote à soi, la seule que l'on dise bien et que l'on puisse redire bien plusieurs fois, si l'on a du talent et le don de varier les apparences. Ainsi vient de faire et ainsi fera encore l'auteur de ces cahiers. C'est un esprit romanesque et philosophique, de la lignée de Goethe; une de ces années, lorsqu'il aura reconnu l'impuissance de la pensée sur la marche des choses, son inutilité sociale, le mépris qu'elle inspire à cet amas de corpuscules dénommé la Société, l'indignation lui viendra, et, comme l'action, même illusoire, lui est à tout jamais fermée, il se réveillera armé de l'ironie: cela complète singulièrement un écrivain: c'est le coefficient de sa valeur d'âme. La théorie du roman, exposée en une note de la page 120, n'est pas médiocrement intéressante: il faut espérer que l'auteur, à l'occasion, s'en souviendra. Quant au présent livre, il est ingénieux et original, érudit et délicat, révélateur d'une belle intelligence: cela semble la condensation de toute une jeunesse d'étude, de rêve et de sentiment, d'une jeunesse repliée et peureuse. Cette réflexion (p. 142) résume assez bien l'état d'esprit d'André Walter: «O l'émotion quand on est tout près du bonheur, qu'on n'a plus qu'à toucher—et qu'on passe.»

Il y a un certain plaisir à ne pas s'être trompé au premier jugement porté sur le premier livre d'un inconnu; maintenant que M. Gide est devenu, après maintes oeuvres spirituelles, l'un des plus lumineux lévites de l'église, avec autour du front et dans les yeux toutes visibles les flammes de l'intelligence et de la grâce, les temps sont proches où d'audacieux révélateurs inventeront son génie, sonner, pour qu'il sorte et s'avance, la trompette de la première colonne. Il mérite la gloire, si aucun la mérita (la gloire est toujours injuste), puisqu'à l'originalité du talent le maître des esprits a voulu qu'en cet être singulier se joignît l'originalité de l'âme. C'est un don assez rare pour qu'on en parle.

Le talent d'un écrivain n'est souvent que la faculté terrible de redire en phrases qui semblent belles les éternelles clameurs de la médiocre humanité; des génies même, et gigantesques, comme Victor Hugo ou Adam de Saint-Victor furent destinés à proférer d'admirables musiques dont la grandeur est de recéler l'immense vacuité des déserts; leur âme est pareille à l'âme informe et docile des sables et des foules; ils aiment, ils songent, ils veulent les amours, les songes, les désirs de tous les hommes et de toutes les bêtes; poètes, ils crient magnifiquement ce qui ne vaut pas la peine d'être pensé.

Le genre humain, sans doute, en son ensemble de ruche ou de colonie, n'est que parce que nous en sommes, prééminent au genre bison ou au genre martin-pêcheur; ici et là c'est le triste automate; mais la supériorité de l'homme est qu'il peut arriver à la conscience: un petit nombre y parvient. Acquérir la pleine conscience de soi, c'est se connaître tellement différent des autres qu'on ne sent plus avec les hommes que des contacts purement animaux: cependant entre âmes de ce degré, il y a une fraternité idéale basée sur les différences,—tandis que la fraternité sociale l'est sur les ressemblances.

Cette pleine conscience de soi-même peut s'appeler l'originalité de l'âme,—et tout cela n'est dit que pour signaler le groupe d'êtres rares auquel appartient M. André Gide.

Le malheur de ces êtres, quand ils se veulent réaliser, est qu'ils le font avec des gestes si singuliers que les hommes ont peur de les approcher; ils doivent souvent faire évoluer leur vie de relation dans le cercle bref des fraternités idéales;—ou, quand la foule veut bien admettre de telles âmes, c'est comme curiosités et pièces de musée. Leur gloire finalement est d'être aimés un peu de loin et compris presque, comme vus et lus des parchemins dans le coffre aux vitres scellées.

Mais tout cela est raconté dans Paludes, histoire, comme on sait, «des animaux vivant dans les cavernes ténébreuses et qui perdent la vue à force de ne pas s'en servir»; c'est aussi, avec un charme plus familier que dans le Voyage d'Urien, un peu de l'histoire ingénue d'une âme très compliquée, très intellectuelle et très originale.


PIERRE LOUYS

Il y a en ce moment un petit mouvement de néo-paganisme, de naturisme sensuel, d'érotisme à la fois mystique et matérialiste, un renouveau de ces religions purement charnelles où la femme est adorée jusque dans les laideurs de son sexe, car au moyen de métaphores on peut adoniser l'informe et diviniser l'illusoire. Un roman de M. Marcel Batilliat, jeune homme inconnu, est peut-être, malgré de graves défauts, le plus curieux spécimen de cette religiosité érotique que des coeurs zélés se donnent pour songe ou pour idéal; mais il y eut une manifestation fameuse, l'Aphrodite de M. Pierre Louys, dont le succès étouffera sans doute d'ici longtemps, comme sous des roses, toutes les autres revendications du romanesque sexuel.

Ce n'est pas, quoique l'apparence ait trompé les critiques, jeunes ou vieux, un roman historique, tel que Salammbô ou même Thaïs. La parfaite connaissance que M. Pierre Louys a des religions et des moeurs alexandrines lui a permis de vêtir ses personnages de noms et de costumes véridiquement anciens, mais il faut lire le livre dépouillé de ces précautions qui ne sont là, ainsi, qu'en plus d'un roman du xviiie siècle, que le paravent brodé d'hiératiques phallophores derrière lequel s'agitent des moeurs, des gestes et des désirs d'un incontestable aujourd'hui.

Par la vulgarisation de l'art l'amour nous est enfin revenu du nu. C'est à l'époque de la floraison du calvinisme que le nu commença d'être proscrit des moeurs et qu'il se réfugia dans l'art qui seul en garda la tradition. Jadis et encore au temps de Charles-Quint, il n'y avait pas de fêtes publiques sans théories de belles filles nues; on craignait si peu le nu que les femmes adultères étaient promenées nues par les villes; il est hors de doute que, dans les mystères, tels rôles, Adam et Ève, étaient tenus par des personnages abstraits du maillot, luxe hideux. Aimer le nu, et d'abord féminin avec ses grâces et ses insolences, c'est traditionnel en des races que la dure réforme n'a pas tout à fait terrorisées. Admise l'idée du nu, le costume peut se modifier, tendre vers la robe flottante et lâche, les moeurs s'adoucir et un peu de rayonnement charnel éclairer la tristesse de nos hypocrisies. Aphrodite a signalé par sa vogue le retour possible à des moeurs où il y aurait un peu de liberté: venu à sa date, ce livre a la valeur d'un contrepoison.

Mais aussi qu'une telle littérature est fallacieuse! Toutes ces femmes, toutes ces chairs, tous ces cris, toute cette luxure si animale et si vaine, et si cruelle! Les femelles mordillent les cervelets et mangent les cervelles; la pensée fuit éjaculée; l'âme des femmes coule comme par une plaie; et toutes ces copulations n'engendrent que le néant, le dégoût et la mort.

M. Pierre Louys a bien senti que ce livre de chair aboutissait logiquement à la mort: Aphrodite se clôt par une scène de mort, par des funérailles.

C'est la fin d'Atala (Châteaubriand plane invisible sur toute notre littérature), mais refaite et renouvelée avec grâce, avec art, avec tendresse,—si bien qu'à l'idée de la mort vient se joindre l'idée de la beauté; et les deux images, enlacées comme deux courtisanes, tombent lentement dans la nuit.


RACHILDE

La sincérité, exigence énorme s'il s'agit d'une femme! Les plus vantées pour leur candeur furent comédiennes encore, telle cette lacrymatoire Marceline, actrice d'ailleurs, et qui pleura sa vie ainsi qu'un rôle, avec la conscience que donnent les applaudissements du public. Depuis que les femmes écrivent nulle, n'a eu la bonne foi de se dire et de s'avouer en toute fière humilité, et les seules notions que la littérature recèle des psychologies féminines, il faut les demander à la littérature des hommes: il y a plus à apprendre sur les femmes dans la seule Lady Roxana que dans les oeuvres complètes de George Sand. Ce n'est peut-être pas mensonge; c'est plutôt incapacité de nature à se penser soi-même, à prendre conscience de soi en son propre cerveau et non dans les yeux et sur les lèvres d'autrui; même quand elles écrivent ingénuement pour elles-mêmes en de petits cahiers secrets, les femmes pensent au dieu inconnu qui lit—peut-être—par dessus leur épaule. Avec une semblable nature il faudrait à une femme, pour se mettre au premier rang des hommes, un génie plus haut que le génie même des hommes les plus surélevés: c'est pourquoi si les oeuvres marquantes des hommes sont assez souvent supérieures à l'homme, les oeuvres les plus belles des femmes sont toujours inférieures à la valeur de la femme qui les a produites.

L'incapacité n'est pas personnelle; elle est générique et absolue. Il faudrait donc comparer les femmes entre elles, exclusivement, les juger comme des femmes et ne pas les mépriser pour ce qui leur manque d'égoïsme ou de personnalité: ce défaut, hors de la littérature et de l'art, est généralement estimé à l'égal d'une vertu positive.

Qu'elles essaient leurs grâces dans la perversité ou dans la candeur, les femmes réussiront mieux à vivre qu'à jouer leur comédie; elles sont faites pour la vie, pour la chair, pour la matérialité,—et leurs rêves les plus romantiques, elles les réaliseraient avec joie si elles ne se trouvaient arrêtées par l'indifférence de l'homme dont les nerfs, plus sensibles, souffrent de vibrer dans le vide. Il y a une évidente contradiction entre l'art et la vie; on n'a guère vu jamais un homme vivre à la fois l'action et le songe, transposer en écritures des gestes d'abord réels; ou, si cela arrive, l'homme qui a d'abord vécu ne tire de ses aventures aucun profit: l'équivalence des sensations est certaine et les affres de la peur peuvent être dites par qui les imagina mieux que par celui qui les ressentit. Au contraire la prédominance des tendances à vivre, dans un tempérament, émousse l'acuité des facultés imaginatives: chez les femmes les plus intelligentes et les mieux douées pour les métiers cérébraux, les images motrices se traduisent plus facilement en actes qu'en art. Vérité de fait et physiologique, état de nature qu'il serait aussi absurde de reprocher aux femmes qu'aux hommes l'exiguité de leurs mamelles ou la brièveté de leurs cheveux. D'ailleurs s'il s'agit d'art, le débat, qui touche un si petit nombre de créatures, n'a pour l'humanité, comme toutes les questions purement intellectuelles, qu'un intérêt de clocher pu de coin de rue.

Tout cela donc étant admis et admis aussi que si l'Animale est le livre le plus singulier de Rachilde (quoique pas le plus équivoque), le Démon de l'Absurde est le meilleur, j'ajouterais volontiers, non pour le seul plaisir de me contredire et d'annihiler la vertu des précédentes pages, que ce recueil de contes et d'imaginations dialoguées m'affirme un effort réalisé de véritable sincérité artistique. Des pages comme la Panthère ou les Vendanges de Sodome montrent qu'une femme peut avoir des phases de virilité, écrire, à telle heure, sans le souci des coquetteries obligées ou des attitudes coutumières, faire de l'art avec rien qu'une idée et des mots, créer.