—Quelquefois, monseigneur? mais madame y pense... y pensera toujours, répondit Mirette d’une voix émue, car elle comprenait le sens caché des paroles de Croustillac. Soyez tranquille, monseigneur... madame sait combien vous l’aimez... et elle n’oublie rien... mais vous serez ici demain avant son réveil, n’est-ce pas?
—Oui, dit Croustillac, certainement, demain matin... Allons, Mirette, dépêche-toi de prévenir les nègres pêcheurs et de faire ouvrir la porte de la voûte; il faut que nous partions sans délai.
—Oui, monseigneur; en même temps je vous apporterai votre épée et votre manteau dans le salon, car la nuit est froide dans la montagne... Ah! J’oubliais, voici votre bonbonnière que vous portez toujours avec vous et que vous aviez laissée chez madame.
En disant ces mots, Angèle donna au Gascon une petite boîte, lui serra vivement la main et disparut.
—Vive Dieu! milord-duc, les choses ont mieux tourné que je ne l’espérais, dit le colonel; la maison est-elle encore éloignée?
—Non, après avoir monté cette dernière rampe, nous y arrivons.
En effet, au bout de quelques minutes, Rutler et son captif entrèrent dans le salon; le chevalier y trouva Angèle coiffée d’un madras et vêtue d’une longue simarre qui cachait sa taille; la jeune femme montra au chevalier un manteau qu’elle avait déposé sur un fauteuil.
—Voici votre cape et votre épée, monseigneur, dit-elle à Croustillac en lui remettant une rapière magnifique. Maintenant, je vais voir si les esclaves sont prêts.
L’épée dont on vient de parler était aussi riche par sa matière que curieuse par sa forme; la garde était d’or massif; sur la coquille, on voyait émaillées les armes royales d’Angleterre; la poignée représentait un lion debout, et sa tête, surmontée d’une couronne royale, servait de pommeau; le baudrier d’une grande richesse, quoique terni par un fréquent usage, était de velours rouge brodé de perles fines, au milieu desquelles les lettres C. S. étaient plusieurs fois reproduites.
Avant que de passer le baudrier, Croustillac dit au colonel:
—Je suis votre prisonnier, monsieur, puis-je garder mon épée? Je vous réitère ma parole de n’en faire aucun usage contre vous.
Sans doute cette arme historique était connue du colonel, car il répondit:
—Je savais que cette royale épée était entre les mains de votre Grâce; j’avais ordre de la respecter dans le cas où vous me suivriez de bon gré, monseigneur.
—Je comprends, se dit Croustillac, la Barbe-Bleue continue à agir en fine mouche... Elle me décore ainsi d’une partie de la défroque du milord-duc mystérieux pour augmenter encore l’erreur de cet ours flamand; tout mon regret est de ne pas connaître mon nom. Je sais, il est vrai, que j’ai eu le cou coupé; c’est déjà quelque chose, mais ça ne suffit pas pour constater mon identité, comme disent les gens de loi... Enfin, ceci durera ce qu’il plaira à Dieu; une fois que j’aurai tourné les talons, la Barbe-Bleue mettra sans doute son mari en sûreté; c’est le principal. Maintenant, affublons-nous du manteau, et mon déguisement sera sans doute complet.
Ce vêtement d’une coupe particulière était bleu, avec une sorte de camail en drap rouge galonné d’or; on voyait qu’il avait dû longtemps servir.
Le colonel dit au chevalier:
—Vous êtes fidèle au souvenir de la journée de Bridge-Water, monseigneur!
—Hum... hum... fidèle... comme ci... comme ça... cela dépend de la disposition dans laquelle je me trouve...
—Pourtant, monseigneur, reprit le colonel, je reconnais là le manteau des cavaliers rouges qui combattirent si valeureusement sous vos ordres à cette fatale journée.
—C’est ce que je vous disais... selon que j’ai froid ou chaud, je porte ce manteau; mais c’est toujours pour moi une manière de commémoration... de cette bataille... où les cavaliers rouges ont, comme vous le dites, si vaillamment combattu sous mes ordres.
Le chevalier avait posé sur une table la bonbonnière que la Barbe-Bleue lui avait donnée. Il prit cette boîte et la regarda machinalement; sur la couverture, il reconnut une figure bien caractérisée qu’il avait plusieurs fois vue reproduite en gravure ou en portrait. Après avoir un peu cherché, il se ressouvint que ces traits étaient ceux de Charles II d’Angleterre.
Rutler lui dit:
—Monseigneur, que votre Grâce me pardonne de l’arracher à des pensées qu’il est facile de deviner en voyant le portrait qui est sur cette boîte; mais les moments sont précieux.
Angèle rentra au même moment et dit à Croustillac:
—Monseigneur, les nègres sont là avec un fanal pour vous éclairer.
—Partons, monsieur, dit le chevalier en prenant son chapeau des mains de la jeune femme, qui lui dit tout bas:
—Après mon mari, c’est vous que j’aime le plus au monde; car vous l’avez sauvé...
Bientôt les portes massives du Morne-au-Diable se refermèrent sur le chevalier et sur le colonel, qui se mirent en route, précédés de quatre noirs dont l’un portait un fanal pour éclairer la route.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pendant que l’aventurier, prisonnier du colonel Rutler, quitte le Morne-au-Diable, nous introduisons le lecteur dans l’appartement le plus secret de la maison de la Barbe-Bleue.
C’était une vaste pièce très simplement meublée; çà et là, pendues aux boiseries, on voyait des armes de prix. Au-dessus d’un lit de repos, était un très beau portrait du roi Charles II d’Angleterre; plus loin, une miniature représentant une femme d’une beauté ravissante.
Dans un cadre d’ébène, plusieurs esquisses au crayon, assez habilement dessinées, avaient reproduit toujours le même profil; il était facile de deviner qu’on avait ainsi tâché de faire un portrait de souvenir. Le cadre était supporté sur une sorte de cartouche d’argent ciselé représentant de funèbres allégories, au milieu desquelles on lisait cette date: 15 JUILLET 1685.
Cet appartement était occupé par un homme dans la force de l’âge, grand, svelte, robuste. Ses nobles proportions rappelaient singulièrement la stature et la taille du capitaine l’Ouragan, du boucanier Arrache-l’Ame ou du Caraïbe Youmaalë.
En colorant les beaux traits de l’homme dont nous parlons de la teinte cuivrée du mulâtre, du roucouage du Caraïbe, ou en les cachant à demi sous l’épaisse barbe noire du boucanier, on aurait cru revoir ces trois individus dans ce même personnage.
Nous dirons donc au lecteur, qui déjà, sans doute, a pénétré ce mystère, que les déguisements du boucanier, du flibustier et du Caraïbe avaient été successivement portés par le même homme, qui n’était autre que le fils naturel de Charles II, Jacques, duc de Monmouth, exécuté à Londres, le 15 juillet 1685, comme coupable de haute trahison.
Tous les historiens s’accordent à dire que ce prince était très brave, très affable, d’un caractère très généreux, et d’une figure noble et belle. «Telle fut la fin d’un seigneur (dit Hume en parlant de Monmouth) que ses grandes qualités auraient pu rendre l’ornement de la cour, et qui eût été capable de bien servir sa patrie.
«La tendresse que le roi son père avait eue pour lui, les caresses d’une nombreuse faction et les amorces de l’affection populaire l’avaient engagé dans une entreprise supérieure à ses forces. L’amour du peuple le suivit dans toutes les variétés de sa fortune; après son exécution même, ses partisans conservèrent l’espérance de le revoir un jour à leur tête.»
Nous expliquerons plus tard les causes de la singulière espérance des partisans de ce prince, et comment Monmouth avait en effet survécu à son exécution.
Ayant dépouillé son déguisement de Caraïbe et le roucouage qui cachait ses traits, Monmouth portait une ample simarre de tabis bleu à fleurs orange, et lisait attentivement plusieurs papiers étalés devant lui.
Pour expliquer le quiproquo dont le chevalier était la victime volontaire, nous dirons que Croustillac, sans ressembler beaucoup à Monmouth, était du même âge, de la même taille, brun comme lui, mince comme lui, et que le duc avait, comme le Gascon, le nez hardiment accusé et le menton saillant.
Tout autre que le colonel Rutler, officier hollandais arrivé des Provinces-Unies à la suite de Guillaume d’Orange, aurait donc pu tomber dans la même erreur, surtout en voyant entre les mains de Croustillac certains objets précieux connus que l’on savait avoir appartenu au fils de Charles II.
Quant au choix de Rutler, on conçoit que, pour remplir une pareille mission dans toutes ses conséquences, il fallait un homme sûr, intrépide, aveuglément dévoué, et capable de pousser le dévouement presque jusqu’à l’assassinat; le choix de Guillaume d’Orange se trouvant très circonscrit par de telles exigences, il lui avait été probablement impossible de trouver un homme qui connût personnellement Monmouth, et qui ne reculât devant aucune des terribles extrémités que pouvait amener cette périlleuse et cruelle entreprise.
Monmouth était profondément absorbé dans la lecture de quelques journaux anglais.
Tout à coup, la porte de sa chambre s’ouvrit, et Angèle se précipita à son cou en s’écriant:
—Sauvé! sauvé!
Puis, fondant en larmes, riant et sanglotant tour à tour, baisant les mains, le front, les yeux de son mari, elle répétait d’une voix entrecoupée:
—Sauvé... mon Jacques bien aimé... sauvé... Il n’y a plus de danger pour toi... mon amant, mon époux, mon frère. Dieu soit loué, le péril est passé... Mais quelle terreur a été la mienne! Hélas! j’en tremble encore...
Effrayé de l’exaltation d’Angèle, Monmouth lui dit avec une tendresse inquiète:
—Qu’as-tu, mon enfant... que veux-tu dire? Mais, sans lui répondre, Angèle s’écria:
—Maintenant, ce n’est pas tout, il faut fuir, entends-tu?... Le roi Guillaume d’Angleterre est sur tes traces... demain il nous faut quitter cette île. Tout sera préparé; je viens de donner l’ordre à un de nos nègres pêcheurs d’aller dire au capitaine Ralph de tenir le Caméléon tout prêt à mettre à la voile, il est mouillé à l’anse aux Caïmans... en deux heures nous pouvons avoir quitté la Martinique.
CHAPITRE XXI.
LA TRAHISON.
Le duc de Monmouth pouvait à peine croire ce qu’il entendait, il regardait sa femme avec angoisse.
—Que dis-tu? s’écria-t-il enfin, le roi Guillaume sait que j’habite cette île?
—Il le sait... Un de ses émissaires s’était introduit ici... cette nuit... Mais calme-toi... il est parti, il n’y a plus aucun danger, s’écria Angèle en voyant Monmouth courir à ses armes.
—Mais, cet homme? cet homme?...
—Il est parti, te dis-je... le péril est passé... Serais-je ici sans cela?... Non... tu n’as plus rien à redouter... quant à présent du moins. Mais sais-tu qui m’a aidé à conjurer ce menaçant orage?
—Non... de grâce explique-moi...
—C’est ce pauvre aventurier dont nous avions fait notre jouet.
—Croustillac?
—Oui, sa présence d’esprit nous a sauvés. Dieu soit loué... le péril est éloigné.
—En vérité, Angèle, je crois rêver.
—Écoute-moi donc: il y a une heure, lorsque tu m’as eu quittée pour lire ces papiers venus d’Europe, je suis descendue avec le chevalier dans le jardin... J’avais un pressentiment de notre danger, j’étais triste et rêveuse... je voulais me débarrasser de notre hôte le plus tôt possible... n’étant plus disposée à le railler; je lui dis que je ne pouvais lui expliquer le mystère de mes veuvages, que ma main n’appartiendrait à personne, et qu’il devait quitter cette maison demain au point du jour; notre but était ainsi rempli; le Gascon, par ses récits naturellement exagérés sur ce qu’il avait vu ici, donnerait plus de créance encore aux bruits qui circulent depuis trois ans dans l’île, bruits absurdes, mais précieux, qui, jusqu’à présent, hélas! nous avaient sauvegardés en jetant une telle confusion dans les événements qu’il avait été impossible de démêler le vrai du faux.
—Sans doute, mais par quelle fatalité ce mystère?... Achève... achève.
—Après avoir annoncé au chevalier qu’il ne pouvait plus rester ici, je lui dis que nous voulions néanmoins lui laisser un riche souvenir de son séjour au Morne-au-Diable. A mon grand étonnement, il refusa d’un air si péniblement humilié qu’il me fit pitié. Sachant combien il était pauvre, et voulant, par cela même qu’il témoignait quelque délicatesse, l’obliger à accepter un présent, j’étais revenue chercher ici un médaillon entouré de diamants où se trouve mon chiffre, espérant que le chevalier ne me refuserait pas. J’allais lui porter ce cadeau, lorsqu’en approchant de l’endroit où je l’avais laissé, au bout du parc, près du bassin... Ah! mon ami, j’en frémis encore.
Et la jeune femme jeta ses deux bras autour du cou de Jacques comme si elle eût voulu le protéger encore contre ce danger passé.
—Angèle, je t’en supplie, calme-toi, dit tendrement Monmouth, termine ce récit.
—Eh bien! reprit-elle, lorsque je m’approchai du bassin, j’entendis parler; effrayée, j’écoutai.
—C’était cet émissaire, sans doute?
—Oui, mon ami.
—Mais comment s’est-il introduit ici? Comment en est-il sorti? Comment a-t-il confié ses desseins au Gascon?
—Il a pris le chevalier pour toi.
—Il a pris le chevalier pour moi? s’écria Monmouth.
—Oui... Jacques, sans doute, il aura été trompé par la ressemblance de taille, et par cet habit que le Gascon avait endossé et que tu avait fait faire pour satisfaire un de mes caprices en t’habillant comme le portrait dont tu m’avais parlé.
—Oh! dit Monmouth en passant sa main sur son front avec accablement, oh! tu ne sais pas les souvenirs terribles que tout ceci éveille en moi.
Puis, après avoir jeté un long soupir et regardé tristement le cadre d’ébène incrusté d’argent qui renfermait l’esquisse d’un portrait, le duc reprit:
—Mais quelle a été l’issue de cette étrange rencontre? le chevalier qu’a-t-il dit? toi-même qu’as-tu fait? En vérité, sans ta présence, sans tes paroles qui me rassurent... j’irais moi-même...
Angèle interrompit le duc:
—Encore une fois, mon Jacques bien aimé, serais-je là si calme, s’il y avait quelque chose à craindre à cette heure?
—Eh bien! je t’écoute.... mais tu conçois mon impatience...
—Je ne la ferai pas durer longtemps... je continue... A quelques mots que je surpris, je devinai que le chevalier, en laissant notre ennemi dans l’erreur, ne savait comment le faire sortir de cette maison, craignant de ne pas être obéi par nos gens... Comptant avec raison sur l’intelligence du Gascon, je me suis présentée à lui au moment où il s’approchait de la maison, ayant soin de le prévenir indirectement qu’il devait me prendre pour Mirette. Ayant remarqué que l’émissaire de Guillaume, croyant s’adresser à toi, appelait le chevalier milord-duc ou monseigneur, je l’ai appelé ainsi; j’ai fait ouvrir les portes, et, pour compléter l’illusion, j’ai prêté au Gascon ton épée, ta boîte à portraits, et ce vieux manteau auquel tu tiens tant.
—Ah! qu’as-tu fait, Angèle! s’écria le duc, l’épée de mon père, une boîte qui m’a été donnée par ma mère... et le manteau qui a appartenu au plus saint, au plus admirable martyr qui se soit jamais sacrifié à l’amitié!
—Jacques, mon ami, pardon.... pardon... je croyais bien agir, s’écria Angèle, désolée de l’expression d’amertume et de chagrin qu’elle lisait sur les traits de Jacques.
—Pauvre ange bien-aimée, reprit Monmouth en lui serrant les mains avec tendresse, je ne t’accuse pas; mais j’ai un tel respect pour ces saintes reliques, qu’il m’est cruel de les voir profaner par un mensonge, même pendant quelques moments. Ah! je le répète, tu ne sais pas les souvenirs terribles qui se rattachent surtout à ce manteau... hélas! je ne t’ai pas tout dit.
—Tu ne m’as pas tout dit? s’écria Angèle surprise. Quand tu es venu me chercher en France au nom de mon second père, de mon bienfaiteur... mort sur un champ de bataille, et Angèle soupira tristement, ne m’as-tu pas offert de partager ta vie avec moi, pauvre orpheline... ne m’as-tu pas dit que tu m’aimais? que m’importe le reste. S’il ne s’était pas agi de ton salut, de ta vie, aurais-je jamais songé à te parler de ta condition, de ta naissance? Je t’ai épousé proscrit, fuyant la haine acharnée de tes ennemis... Nous avons échappé à bien des périls, dérouté les soupçons, grâce à mes prétendus mariages, à tes déguisements divers. Maintenant... que peux-tu m’avoir caché? Si c’est quelque nouveau danger! Jacques, mon ami... mon amant... je ne te le pardonnerais pas, car je dois tout partager avec toi... bonne et mauvaise fortune... Ta vie est ma vie; tes ennemis, mes ennemis. Quoique cette fatale tentative soit heureusement déjouée, maintenant ils connaissent ta retraite, ils vont recommencer à te poursuivre avec acharnement. Il faut fuir... Dans deux heures, le Caméléon sera prêt à mettre à la voile...
Profondément préoccupé, Monmouth n’entendait pas Angèle; il marchait à grands pas, se disant:
—Il n’y a pas à en douter... on sait que j’existe... Mais comment Guillaume d’Orange a-t-il pu pénétrer ce mystère, qui n’était plus connu que de moi... et du père Griffon... puisque le saint martyr avait emporté ce secret dans sa tombe, et que de Crussol, dernier gouverneur de cette île, est mort?... Quand je songe que pour plus de sûreté... j’ai même caché mon nom à cette femme adorablement dévouée... qui a donc pu me trahir? le père Griffon est incapable d’un tel sacrilége... car c’est sous le sceau de la confession que le gouverneur lui a fait cette révélation...
Après quelques moments de silence et de méditation, le duc reprit:—Et de quel moyen s’est servi le chevalier pour découvrir les desseins de l’émissaire de Guillaume d’Orange?
—Ses desseins? ô mon ami, cet homme ne s’en est pas caché; je l’ai entendu, il voulait t’enlever mort on vif et te conduire à la tour de Londres.
—Plus de doute... depuis la révolution de 1688, l’on craint que je ne me rapproche du roi détrôné, les papiers publics annoncent même que mes anciens partisans s’agitent... dit Monmouth en se parlant à lui-même.—Je reconnais là la politique de mon ancien ami Guillaume d’Orange... Mais de quel droit me soupçonne-t-il capable de visées ambitieuses?... Encore une fois, qui a pu éveiller dans l’esprit de Guillaume ces défiances si injustes... ces craintes si mal fondées?... Après un nouveau moment de silence, il dit à Angèle:—Dieu soit loué... mon enfant, l’orage est passé, grâce à toi, grâce à ce brave aventurier. Néanmoins... je ne sais si, malgré le dévouement qu’il vient de montrer dans cette occasion, je puis lui confier une partie de la vérité; peut-être serait-il plus prudent de la lui laisser toujours ignorer et de le persuader que l’émissaire lui-même avait été abusé par de faux renseignements. Qu’en penses-tu, Angèle? dois-je paraître aux yeux du chevalier sous d’autres traits que ceux d’Youmaalë, ou bien te chargeras-tu du soin de voir et de remercier encore ce brave homme? Quant à sa récompense, nous trouverons moyen d’y pourvoir sans blesser sa délicatesse.
Angèle regardait son mari avec un étonnement croissant.
Monmouth ne l’avait pas comprise, il croyait que le Gascon était parvenu à éloigner du Morne-au-Diable l’émissaire de Guillaume d’Orange, mais il ne savait pas qu’il l’eût accompagné comme prisonnier.
—Je ne sais pas quand reviendra le chevalier, mon ami. Il fera sans doute durer cette méprise le plus longtemps possible pour nous donner le temps de fuir...
—Le chevalier n’est donc plus ici? s’écria le duc.
—Mais, non, mon ami, il est parti prisonnier sous ton nom avec cet homme. Nos nègres pêcheurs les accompagnent jusqu’à l’anse aux Caïmans, où l’émissaire s’embarquera pour la Barbade... dans une de nos chaloupes avec le chevalier.
Le duc semblait ne pas croire à ce qu’il entendait.
—Parti prisonnier sous mon nom? s’écria-t-il. Mais cet émissaire, en reconnaissant son erreur, sera capable de sacrifier le chevalier... Par le ciel... je ne le souffrirai pas. Trop de sang, mon Dieu! a déjà coulé pour moi!...
—Du sang!... ah! ne crains pas cela... le chevalier ne peut courir aucun danger. Malgré mon désir d’éloigner de nous le péril dont nous étions menacés, jamais je n’aurais exposé cet homme généreux à une perte assurée...
—Mais, malheureuse femme! s’écria le duc, tu ne sais pas de quelle terrible importance est le secret d’état que possède maintenant le chevalier...
—Mon Dieu! que dis-tu?...
—Ils sont capables de le tuer...
—Ah! qu’ai-je fait, mon Dieu?... Mais où vas-tu? s’écria la jeune femme en voyant le duc s’apprêter à sortir.
—Je veux les rejoindre, délivrer ce malheureux aventurier. J’emmènerai quelques noirs avec moi. A peine le Gascon a-t-il une heure d’avance.
—Jacques... je t’en supplie... ne t’expose pas...
—Comment! j’abandonnerais lâchement cet homme qui s’est dévoué pour moi, je le livrerais aux ressentiments de l’envoyé de Guillaume!... Jamais... Ah! tu ne sais pas, malheureuse enfant, que certains sacrifices imposent une reconnaissance aussi douloureuse qu’un remords!... Va, je t’en prie, dire à Mirette d’ordonner à quelques esclaves de se tenir prêts à me suivre à l’instant... Grâce à la marée, le chevalier ne pourra pas mettre en mer avant le point du jour, je pourrai encore l’atteindre.
—Mais cet envoyé est capable de tout! s’il te voit venir délivrer le chevalier, il devinera peut-être... et alors...
—Ce n’est pas Jacques de Monmouth, mais le flibustier mulâtre qui va courir sur leurs traces... D’ailleurs, j’ai bravé, je crois, d’autres dangers que ceux-là.
Ce disant, le duc rentra dans un cabinet attenant à son appartement; là se trouvait tout ce qui lui était nécessaire pour son déguisement.
Restée seule, Angèle se livra aux regrets les plus cruels. Elle n’avait pas cru que les suites de l’erreur où le Gascon avait jeté Rutler pussent être si fatales. Elle craignait aussi que, malgré son déguisement, Monmouth ne fût reconnu. Au milieu de ses angoisses, elle entendit tout à coup frapper violemment à la porte extérieure de l’appartement où elle se trouvait, appartement rigoureusement fermé à tous les gens de la maison.
Angèle courut à cette porte, et y vit Mirette.
La mulâtresse, d’un air effrayé, dit à Angèle que le père Griffon demandait absolument à entrer, ayant les choses les plus importantes à lui apprendre.
L’ordre fut donné d’introduire à l’instant le religieux dans le salon du rez-de-chaussée.
Presque au même instant, Monmouth méconnaissable sortait de sa chambre sous les traits du flibustier mulâtre.
—Mon ami! s’écria Angèle dès que la jeune mulâtresse fut partie, le père Griffon arrive, il a les choses les plus importantes à nous révéler. Au nom du ciel! attendez-le, parlez-lui...
—Le père Griffon! s’écria le duc.
—Vous savez qu’il ne vient jamais ici que dans les circonstances les plus impérieuses; je vous en supplie... voyez-le.
—Il le faut bien... et pourtant chaque minute de retard peut compromettre la vie de ce malheureux chevalier! s’écria le duc.
Il descendit avec Angèle; le père Griffon, pâle, agité, épuisé de fatigue, était dans le salon.
—Dans un quart d’heure ils seront ici! s’écria le religieux.
—Qui cela, mon père? demanda Monmouth.
—Ce misérable Gascon! dit le père.
—Ah! Jacques, tout est découvert, tu es perdu! dit Angèle en poussant un cri déchirant; et elle se jeta dans les bras de Monmouth. Fuyons... il en est encore temps.
—Fuir! et par où? il n’y a qu’un chemin pour venir au Morne-au-Diable et pour en sortir. Je vous dis qu’ils me suivent, répondit le père, mais du calme, rien n’est encore désespéré.
—Expliquez-vous, mon père, qu’y a-t-il? de grâce, parlez, parlez! dit Angèle.
—Mon père, vous seul aviez mon secret, dit gravement le duc, j’aime mieux croire à l’impossible que de douter un moment de votre sainte probité.
—Et vous avez raison de ne pas en douter, mon fils... il y a là un mystère inexplicable... qui s’éclaircira un jour, croyez-moi; mais les moments sont trop précieux pour rechercher quelle est la cause du malheur qui vous menace. J’accours près de vous, donc je ne vous ai pas trahi! songeons au plus pressé. Sous ce déguisement, il est impossible que l’on vous reconnaisse, dit le curé. Mais ce n’est pas tout, votre position est devenue presque inextricable.
—Que dites-vous?
—Ce Gascon est un traître! un infâme... que Dieu me pardonne de m’être ainsi trompé sur lui, et de vous avoir fait partager mon erreur... Maudit soit ce misérable hypocrite...
—Mais, au contraire, s’écria Angèle, c’est le plus généreux des hommes... il s’est volontairement dévoué pour mon mari.
—Oui, il a pris votre nom, dit le père Griffon au prince; mais savez-vous dans quel but odieux?
—Oh! dites... dites, je meurs d’effroi, s’écria Angèle.
—Écoutez-moi donc, dit le religieux, car les minutes s’écoulent et le danger approche: ce matin, j’ai reçu au Macouba une lettre de maître Morin, du Fort-Royal, selon l’ordre qu’il a reçu de vous de me prévenir de tous les arrivages de navires et de ce qui pourrait lui sembler extraordinaire; il m’a dépêché un exprès pour m’apprendre qu’une frégate française était restée en panne et en vue de la rade, après avoir envoyé à terre un personnage inconnu. Ce personnage, ensuite d’une longue conférence avec le gouverneur, s’est mis en route, à la tête d’une escorte, dans la direction du Morne-au-Diable; en un mot, il vient ici.
—Un envoyé de France! s’écria Monmouth, qu’aurais-je à craindre maintenant, même si mon secret était connu à Versailles? La France n’est-elle pas en guerre avec l’Angleterre?
—Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de nous! s’écria Angèle.
—Écoutez... écoutez... Je me suis mis en route en toute hâte, reprit le père, pour vous avertir, espérant arriver avant cet homme et son escorte, dans le cas où il se serait réellement rendu ici. Malheureusement... ou heureusement peut-être, je le joignis au pied du morne. Me reconnaissant à ma robe, il me dit qu’il était envoyé du roi de France, qu’il venait remplir une mission d’état, et il me pria de vouloir bien lui servir de guide et d’introducteur, puisque je connaissais les habitants de cette maison. Je ne pouvais le refuser sans éveiller ses soupçons; je restai près de lui; il me dit alors qu’il se nommait M. de Chemeraut; il commençait à me faire quelques questions très embarrassantes sur vous et sur votre femme, monseigneur, lorsque tout à coup, à quelque distance de nous, nous entendîmes une voix forte crier:—Qui vive?—Envoyé du roi de France, répondit M. de Chemeraut.—Trahison!... reprit la voix, et un sourd gémissement vint jusqu’à nous avec ces mots:—Je suis mort...
—Aux armes! cria M. de Chemeraut en mettant l’épée à la main, et en courant sur les traces de deux de nos matelots qui nous servaient d’éclaireurs. Je le suivis... Nous trouvâmes le Gascon étendu sur un côté du chemin, quatre nègres agenouillés, éperdus d’épouvante, tandis que nos deux matelots d’avant-garde terrassaient et contenaient à peine un homme robuste vêtu en marin.
—Et le chevalier, s’écria Monmouth, était donc blessé?
—Non, monseigneur; et quoique ça soit un bien méchant homme, il faut rendre grâce au ciel du miraculeux hasard qui l’a sauvé. L’homme au costume de marin, en entendant le bruit de notre troupe et les paroles de M. de Chemeraut... qui lui avait répondu: Envoyé du roi de France... s’était cru trahi... et conduit dans une embuscade; il avait alors donné au Gascon un si furieux coup de poignard, que ce misérable aventurier eût été tué si la lame ne se fût brisée sur son baudrier. Néanmoins, renversé par la violence du choc, il tomba en s’écriant:—Je suis mort, et il resta sans mouvement. C’est à cet instant que nous arrivâmes près de ce groupe. En nous voyant, l’assassin du Gascon s’écria avec un rire féroce, en poussant du pied le corps de celui qu’il croyait sa victime:
—«Monsieur l’envoyé de France, vos desseins avaient été pénétrés, ils sont déjoués... vous veniez chercher Jacques, duc de Monmouth, pour en faire un drapeau de sédition; le drapeau est brisé... relevez ce cadavre, monsieur; c’est moi, Rutler, colonel au service du roi Guillaume, que Dieu garde, qui ai commis ce meurtre»—«Malheureux!» s’écria M. de Chemeraut. «Je m’en fais gloire de ce meurtre, reprit le colonel. Ainsi j’ai renversé les odieux projets des ennemis du roi mon maître! Grâce à moi, l’épée de Charles II, que Jacques de Monmouth portait à son côté, ne sera plus tirée contre l’Angleterre.»—«Colonel, vous serez fusillé dans vingt-quatre heures,» dit M. de Chemeraut...
—«Je connais mon sort, répondit le colonel, un traître est mort. Vive le roi Guillaume et la vieille Angleterre!»
—Mais le chevalier? s’écria le duc.
—Lorsqu’il entendit ces paroles du colonel Rutler, il fit un léger mouvement, poussa un soupir; et pendant qu’une partie de l’escorte garrottait le colonel, qui hurlait de rage en s’apercevant que sa victime n’était pas morte, M. de Chemeraut s’empressa de secourir le Gascon, et lui dit:—«Monseigneur, êtes-vous grièvement blessé?» Je compris à l’instant, sans deviner le but de ce déguisement, que le chevalier jouait votre rôle et avait pris votre nom; cette erreur pouvait vous servir, je me tus.—«Le coup a glissé sur le baudrier de l’épée de mon père,» dit le drôle d’une voix faible pendant qu’on le relevait.—«Milord-duc, appuyez-vous sur moi, répondit M. de Chemeraut; je viens vers vous au nom du roi de France, mon maître. Le mystère est maintenant inutile. En deux mots, je vous dirai, monseigneur, le sujet de ma mission, et vous jugerez ensuite que nous devons retourner le plus tôt possible au Fort-Royal pour nous y embarquer.»—«Je vous écoute, monsieur,» dit le chevalier en feignant un léger accent anglais, sans doute pour mieux jouer son personnage.—Puis, au bout de quelques moments d’entretien secret, le Gascon dit à voix haute:—«Puisqu’il en est ainsi, monsieur, je ne puis maintenant me séparer de madame ma femme, et je désire formellement aller la chercher au Morne-au-Diable. Elle m’accompagnera... puisque telle est la destination qui m’est réservée.»
—Le misérable! s’écria Angèle.
Puis il ajouta, reprit le père Griffon:—«Je me sens étourdi de ma chute, je me reposerai un moment chez moi.»—«Qu’il soit fait ainsi que vous le désirez, monseigneur,» a dit M. de Chemeraut. Puis, s’adressant à moi:—«Voulez-vous, mon père, être assez bon pour aller prévenir madame la duchesse de Monmouth que monseigneur va venir la chercher pour l’emmener; qu’elle veuille donc se préparer en hâte, car nous devons être au point du jour au Fort-Royal et mettre à la voile ce matin même...» Maintenant, dit le père à Monmouth, comprenez-vous le projet de ce traître? il veut abuser du nom qu’il a pris pour vous ravir votre femme. Et vous serez obligé ou de déclarer qui vous êtes... ou de consentir au départ de madame la duchesse.
—Plutôt mourir mille fois! s’écria Angèle.
—Maudit soit le Gascon! reprit le père Griffon, moi qui ne le croyais que sot et aventureux, et c’est un monstre d’hypocrisie.
—Ne nous désespérons pas, dit tout à coup Angèle. Mon père, veuillez retourner dans les bâtiments extérieurs, et ordonner à Mirette d’ouvrir au Gascon et à l’envoyé quand ils se présenteront. Je me charge du reste.
TROISIÈME PARTIE.
CHAPITRE XXII.
LE VICE-ROI D’IRLANDE ET D’ÉCOSSE.
Pendant que le duc de Monmouth et sa femme, instruits par le père Griffon de l’infâme trahison de Croustillac, cherchent à échapper à ce nouveau danger, nous rejoindrons l’aventurier qui, négligemment appuyé sur le bras de M. de Chemeraut, gravissait les pentes escarpées du Morne-au-Diable.
Le colonel Rutler, furieux d’avoir échoué dans son entreprise, était conduit et gardé par deux soldats de l’escorte.
M. de Chemeraut ne connaissait pas Croustillac; ne pouvant élever le moindre doute sur l’identité du Gascon avec le personnage de Monmouth, l’action, les paroles de Rutler, confirmaient son erreur. On trouva sur le colonel un ordre de la main de Guillaume d’Orange, au sujet de l’enlèvement de Jacques, duc de Monmouth. Quelle défiance M. de Chemeraut pouvait-il donc concevoir, dès qu’un envoyé du roi Guillaume reconnaissait si formellement Croustillac comme duc, qu’il allait payer de sa vie sa tentative d’assassinat contre ce prétendu prince?
En voyant la nouvelle face que prenait cette aventure, Croustillac sentit la nécessité de s’observer davantage, pour compléter l’illusion qu’il voulait produire et pour arriver à ses fins.
Il savait du moins le nom du personnage qu’il représentait, et à quelle nation il appartenait. Ces renseignements ne furent cependant pas d’une excessive utilité pour l’aventurier, car il ignorait absolument l’histoire contemporaine; mais du moins en apprenant que l’homme dont il jouait le rôle était Anglais, il tâcha de modifier sa prononciation gasconne et il lui donna une manière d’accent britannique qui rendait son parler si étrange, que M. de Chemeraut était à mille lieues de soupçonner qu’il causait avec un Français.
Croustillac, pour ne pas compromettre son rôle, jugea prudent de se renfermer dans un laconisme extrême. M. de Chemeraut n’en fut guère étonné, il connaissait le peu d’expansion du caractère anglais.
Quelques mots de l’entretien de ces deux personnages qui cheminaient en tête de l’escorte donneront une idée de la nouvelle et assez embarrassante situation du chevalier.
—Dès que nous serons arrivés chez vous, monseigneur, disait M. de Chemeraut, je mettrai les pleins pouvoirs dont Sa Majesté m’a chargé sous les yeux de Votre Altesse.
—Altesse? diable! pensa Croustillac, cet homme me plaît beaucoup plus que l’autre... outre l’inconvénient de son éternel poignard, il m’appelait seulement Monseigneur ou ma Grâce, tandis que celui-ci m’appelle Altesse... Il y a progrès... j’avance... je frise le trône...
M. de Chemeraut continua:
—J’aurai aussi l’honneur de vous communiquer, monseigneur, bon nombre de lettres d’Angleterre qui vous prouveront que jamais le moment n’a été plus favorable pour une insurrection.
—Je le savais, dit effrontément le Gascon en se souvenant de ce que lui avait dit Rutler, je le savais, monsieur... mes partisans s’agitent... s’agitent même énormément...
—Monseigneur est mieux informé que je ne le pensais des affaires d’Europe.
—Je ne les ai jamais perdues de vue... monsieur, jamais...
—Votre Altesse me remplit de joie en parlant ainsi... il dépend de vous, monseigneur, de vous assurer de l’éclatante position qui vous est due, et qui vous serait acquise si vous remportez un avantage décisif.
—Et comment cela, monsieur?
—En vous mettant à la tête des partisans de votre royal oncle, Jacques Stuart; en oubliant les dissentiments qui vous avaient jadis séparés, monseigneur, car le roi ne veut plus voir maintenant en vous que son digne neveu.
—Et entre nous il a raison, il faut toujours en revenir à sa famille. Mon Dieu, que chacun y mette un peu du sien... et tout finira par s’arranger...
—Aussi, monseigneur, le roi Jacques vous donne-t-il une haute marque de confiance en vous chargeant de la défense de ses droits et de ceux de son jeune fils[3].
—Mon oncle est détrôné, il est malheureux, cela fait oublier bien des choses! dit philosophiquement Croustillac, aussi... je ne trahirai pas ses espérances; je me dévouerai à la défense de ses droits et de ceux de son jeune fils... si toutefois les circonstances le permettent...
—Votre Altesse ne conservera pas le plus léger doute sur l’opportunité de cette tentative, lorsqu’elle aura entendu à cet égard bon nombre de ses anciens compagnons d’armes, de ses partisans les plus exaltés.
—Le fait est qu’ils seront à même mieux que personne de me donner... des renseignements certains... Mais, hélas!... avant que je puisse les revoir... ces braves, ces fidèles, ces loyaux serviteurs... il se passera malheureusement beaucoup de temps...
—Je vais causer à Votre Altesse une bien douce surprise...
—Une surprise?
—Oui, monseigneur... plusieurs de vos partisans ayant appris par quelle admirable occurrence les jours de Votre Altesse avaient été préservés, ont demandé au roi la faveur de m’accompagner.
—De vous accompagner? s’écria le chevalier.—Et où sont-ils donc, monsieur?
—Ils sont ici... à bord de ma frégate qui m’a amené, monseigneur.
—A bord de votre frégate! reprit Croustillac avec une expression de surprise que M. de Chemeraut interpréta dans un sens très favorable aux souvenirs affectueux du chevalier.
—Oui, monseigneur... je conçois votre étonnement, votre bonheur, votre joie, de retrouver bientôt vos anciens compagnons d’armes.
—En effet... vous n’avez pas idée de l’impatience avec laquelle j’attends le moment où je les reverrai, monsieur, dit Croustillac.
—Et leur conduite justifia bien votre empressement, monseigneur; ils vous apportent le vœu de tous vos amis d’Angleterre. Et ils vont vous mettre bien vite au courant des affaires de ce pays. Qui pourrait mieux vous renseigner à ce sujet que les Dudley... les Rothsay?...
—Ah!.... ah!... ce cher Rothsay... est aussi venu? dit le Gascon d’un air dégagé.
—Oui, monseigneur; et pourtant il est si souffrant de ses anciennes blessures, qu’il peut à peine marcher; mais il a dit: «Il n’importe que je meure... si je meurs aux pieds de notre duc...» car c’est ainsi qu’ils vous appellent dans la familiarité de leur dévouement, monseigneur.
—Ce pauvre Rothsay... toujours le même, dit Croustillac en passant la main sur ses yeux d’un air attendri. Ces chers amis...
—Et lord Mortimer donc, monseigneur! était comme un fou... Sans les ordres du roi, qui étaient de la dernière sévérité, il m’eût été impossible de l’empêcher de descendre à terre avec moi.
—Mortimer... aussi... ce brave Mortimer...
—Et lord Dudley, monseigneur.
—Lord Dudley est aussi enragé que les autres... je le parie...
—Il parlait de venir à la nage, monseigneur; le capitaine s’était vu obligé de lui refuser une embarcation...
—C’est un vrai caniche pour la fidélité et pour l’amour de l’eau qu’un ami pareil, pensa Croustillac très désappointé.
—Ah! monseigneur, et demain?...
—Eh bien! quoi... demain?
—Quel beau jour ce sera pour vous, monseigneur!
—Oui, superbe... superbe...
—Ah! monseigneur, quelle touchante entrevue... quel moment pour vous et pour ceux qui vous sont si dévoués! Heureux! heureux les princes qui retrouvent de pareils amis dans l’adversité!
—Oui, ce sera en effet une entrevue très touchante, dit tout haut Croustillac. Puis il ajouta tout bas:
—Au diable cet animal de Mortimer et ses compagnons! Mordioux, voilà des amis bien stupides! quelle mouche les a piqués? Ils vont me reconnaître, et je serai perdu... maintenant que je connais le secret d’état de M. de Chemeraut.
—La présence de ces vaillants seigneurs, reprit M. de Chemeraut, a encore un autre but... Votre Altesse ne doit pas l’ignorer.
—Parlez, monsieur, ils me paraissent en veine d’excellentes idées, ces chers amis...
—Connaissant votre courage, votre résolution, monseigneur, le roi mon maître et le roi votre oncle m’ont commandé de vous faire une ouverture que vous ne pouvez manquer d’accueillir.
—Faites, monsieur... faites... tout ceci s’annonce à ravir.
—Non seulement vos partisans les plus intrépides sont à bord de la frégate qui est en rade, monseigneur, mais ce bâtiment est rempli d’armes et de munitions de guerre; des intelligences sont ménagées sur les côtes de Cornouailles; tout ce comté n’attend qu’un signal pour s’insurger en votre faveur... Que Votre Altesse débarque à la tête de ses partisans et donne aux populations de quoi s’armer... Le mouvement se répand jusqu’à Londres, l’usurpateur est chassé du trône, et vous rendez la couronne au roi votre oncle.
—J’en suis, pardieu! bien capable... Certes, voilà un projet magnifique, mais... il peut y avoir des chances contraires, et avant tout je dois être avare... très avare de la vie de mes partisans et du salut des peuples de mon oncle...
—Je reconnais la générosité habituelle du caractère de Votre Altesse; mais il n’y a pour ainsi dire pas de chances contraires à redouter, tout est préparé... les esprits agités... vous serez accueilli avec enthousiasme. Votre souvenir est resté, dit-on, si présent au peuple de Londres, que jamais il n’a voulu croire à votre exécution, monseigneur, quoiqu’il y eût assisté. Vivez donc pour cette noble nation qui vous chérit, qui vous a si profondément regretté, et qui attend votre venue comme le jour de sa délivrance!
—Allons, lui aussi, pensa Croustillac, il veut que j’aie été exécuté; mais il est plus raisonnable que l’autre, qui voulait me tuer au nom des regrets que ma mort avait laissés; au moins celui-ci me demande de vivre au nom de ces mêmes regrets. J’aime mieux cela.
—En un mot, monseigneur, faisons voile de la Martinique pour la côte de Cornouailles; et si, comme tout le fait croire, la population anglaise se soulève à votre nom, le roi, mon maître, appuiera cette insurrection avec des forces imposantes, et rendra ce mouvement décisif.
—Ah! ah! je te vois venir, mon drôle, je te vois venir... Quoique je ne sois pas un fin politique, se dit le Gascon, dans mon petit jugement je devine que le roi, ton maître et le mien, veut me lancer en manière de brûlot, d’enfant perdu... Si je réussis, il m’appuiera; si je ne réussis pas, il me laissera parfaitement bien pendre... c’est égal, ça me tente; mon ambition s’éveille... Au diable les Mortimer, les Rothsay et autres amis forcenés... Sans ces bélîtres, j’aurais été curieux de voir Polyphème de Croustillac révolutionnant la Cornouailles, chassant Guillaume d’Orange du trône d’Angleterre... et rendant généreusement ce même trône au roi Jacques. Sans être tenté de m’y asseoir... hum... peut-être m’y serais-je assis... un peu... pour voir... Allons, allons, Polyphème... pas de ces idées-là, rendez son trône à ce vieillard... Polyphème, rendez-lui son trône... Soit, je le lui rendrai, mais décidément, depuis quelque temps, il m’arrive de singulières aventures, et la Licorne, qui m’a amené ici, pourrait bien être un bâtiment enchanté.
Le chevalier reprit tout haut d’un air méditatif:
—Ceci est une détermination très grave, au moins, monsieur; il y a certainement beaucoup à dire pour... il y a certainement aussi beaucoup à dire contre... Je suis loin de vouloir temporiser outre mesure; mais il serait, je crois, d’une bonne politique de réfléchir... plus mûrement, avant de donner le signal de cette insurrection.
—Monseigneur, permettez-moi de vous le dire, les circonstances sont pressantes, il faut se hâter d’agir; les vues secrètes du roi, mon maître, ont été trahies; Guillaume d’Orange avait donné au colonel Rutler la mission de vous enlever mort ou vif, tant il craignait de vous voir le chef d’une insurrection; monseigneur, il nous faut donc frapper un coup rapide, décisif, tel qu’un brusque débarquement sur les côtes de Cornouailles. Monseigneur, je vous le répète, cette tentative faite au nom du roi Jacques sera accueillie avec enthousiasme, et la toute puissante influence de Louis XIV consolidera la révolution que vous aurez si glorieusement commencée; et grâce à vous, le roi légitime de la Grande-Bretagne remonte sur son trône.
—Ceci me paraît immanquable... si mon parti a le dessus...
—Et il l’aura, monseigneur, il l’aura...
—Oui, à moins qu’il n’ait le dessous... et alors, si je suis tué cette fois, ce sera sans rémission... Ce n’est pas par un vil égoïsme que je fais cette réflexion, monsieur; vous comprenez que, d’après les antécédents qu’on me prête, je dois être furieusement habitué à la mort, mais... je ne voudrais pas laisser mon parti... orphelin... Et puis songez-y donc, monsieur, replonger encore ce malheureux pays dans les horreurs de la guerre civile! Ah! Croustillac poussa un soupir douloureux.
—Sans doute, monseigneur, cette pensée est triste; mais à ces troubles passagers succédera le calme le plus profond; sans doute la guerre a des chances fatales, mais elle en a d’heureuses... Et puis quel avenir vous attend, monseigneur! Les lettres que je dois vous remettre vous prouveront que la vice-royauté d’Irlande et d’Écosse vous est destinée, sans nombrer d’autres faveurs que vous réservent et mon maître et Jacques Stuart, votre oncle, lorsqu’il sera remonté sur le trône qu’il vous devra.
—Peste! vice-roi d’Écosse et d’Irlande, se dit Croustillac, avec cela mari de la Barbe-Bleue, et par-dessus le marché fils et neveu de roi... Ah! Croustillac, Croustillac, je te l’avais bien dit... ton étoile se lève... il est dommage que ce soit pour un autre. Allons toujours... tant que cela pourra durer.
M. de Chemeraut, voyant l’hésitation du chevalier, employa un moyen décisif pour le forcer d’agir conformément aux vues des deux rois, et lui dit:
—Il me reste, monseigneur, à vous faire une dernière communication... et, si pénible qu’elle soit... je dois obéir aux ordres du roi mon maître.
—Parlez, monsieur...
—Il vous est presque impossible de refuser de vous mettre à la tête de l’insurrection, monseigneur... on a brûlé vos vaisseaux!
—On a brûlé mes vaisseaux!
—Oui, monseigneur; c’est une métaphore...
—Très bien, monsieur, je comprends; le roi votre maître m’a mis dans la nécessité d’agir selon ses vues?
—Votre perspicacité habituelle ne pouvait pas vous tromper, monseigneur. Dans le cas où vous ne croiriez pas devoir suivre les conseils pressants du roi mon maître, dans le cas où vous prouveriez ainsi à S. M. le roi Jacques que vous ne voulez pas lui faire oublier de fâcheux et tristes souvenirs, en vous dévouant à sa cause comme il l’espérait..
—Eh bien! monsieur, dit l’aventurier, devenu très soucieux en pensant qu’il allait connaître, comme on dit, le revers de la médaille.
—Eh bien! monseigneur, le roi, mon maître, par d’imminentes raisons d’état, se verrait, quoique bien à regret, obligé de s’assurer de votre personne... Voilà pourquoi je m’étais fait suivre d’une escorte...
—Monsieur... de la violence!!!...
—Malheureusement, monseigneur, mes ordres sont précis... Mais je suis sûr d’avance que Votre Altesse ne me mettra pas dans la dure nécessité de les exécuter...
Cette menace fit réfléchir Croustillac. M. de Chemeraut continua:
—Je dois ajouter, monseigneur, que la prudence voulant (vu votre exécution à mort) que vos traits restassent désormais invisibles, on vous couvrirait le visage d’un masque que vous ne quitteriez jamais. Enfin, d’après l’ordre de Sa Majesté, j’aurais l’honneur de conduire directement monseigneur aux îles Sainte-Marguerite, où vous resteriez éternellement prisonnier... Je vous laisse à penser les regrets de vos partisans qui étaient venus ici dans l’espoir de vous revoir bientôt à leur tête.
Après être resté longtemps dans l’attitude d’un homme qui médite profondément et qui lutte intérieurement contre plusieurs pensées contraires, Croustillac releva fièrement la tête, et dit à M. de Chemeraut d’un air majestueux:
—Toute réflexion faite, monsieur, j’accepterai la vice-royauté d’Irlande et d’Écosse, vous avez ma parole. Ne croyez pas surtout que ce soit la crainte d’une prison perpétuelle qui me force d’agir ainsi. Non, monsieur, non. Mais après de mûres réflexions, je viens de ne convaincre que je serais coupable de ne pas me rendre aux vœux des peuples opprimés qui me tendent les bras... et de ne plus tirer l’épée pour leur défense, ajouta l’aventurier d’un ton héroïque.
—Puisqu’il en est ainsi, monseigneur, s’écria M. de Chemeraut, vive le roi Jacques et S.A.R. monseigneur le duc de Monmouth! vive le roi d’Écosse et d’Irlande!
—J’en accepte l’augure, répondit gravement le chevalier.
Et il ajouta tout bas:—Diable d’homme! avec son air doucereux! je ne sais si je n’aimais pas mieux l’autre, malgré son éternel poignard... Ça se gâte singulièrement... Aller avec le Flamand prisonnier à la tour de Londres, ça n’était pas difficile... tandis que mon rôle se complique et devient diabolique, grâce à mes enragés de partisans qui sont là comme des grues à m’attendre à bord de la frégate; demain peut-être tout sera découvert... Et la Barbe-Bleue? moi qui croyais avoir fait un coup de maître en venant la chercher au Morne-au-Diable!... Mordioux! que va-t-il arriver de tout ceci? Bah! après tout, que peut-il m’arriver? d’être prisonnier... ou pendu... Prisonnier, ça me fait un avenir... Pendu... c’est un zeste... un clin d’œil... un bâillement... Allons, allons... Croustillac, pas de lâcheté; dédommage-toi, mon garçon, en te moquant, à part toi, de ces gens-là, et en t’amusant des étranges aventures que le diable t’envoie... C’est égal... maudits soient mes partisans! Sans eux, cela allait tout seul... Voyons s’il n’y aurait pas moyen de les envoyer... m’aimer ailleurs.
—Dites-moi, monsieur, reprit-il tout haut, à bord, mes partisans sont-ils nombreux?
—Monseigneur, ils sont onze.
—Cela doit bien vous gêner; eux-mêmes doivent être très mal à leur aise...
—Ce sont des soldats, monseigneur, ils sont habitués à la rude vie des camps; d’ailleurs le but qu’ils se proposent est si important, si glorieux, qu’ils ne songent pas aux privations que la vue de Votre Altesse leur fera bientôt oublier...
—C’est égal, est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de les caser ailleurs... de leur destiner un autre navire où ils seraient infiniment mieux, tandis que moi et ma femme nous nous accommoderions de la frégate?... Et puis, pour des raisons à moi connues, je ne me révélerai à ces chers et bons amis qu’au moment de débarquer en Angleterre.
—C’est impossible, monseigneur! Pour être sur le bâtiment où vous serez, vos amis coucheraient sur le pont dans leurs manteaux.
—Il est désespérant d’inspirer de pareils dévouements, se dit Croustillac.—Alors, n’y pensons plus, dit-il tout haut, je serais désolé de contrarier de si fidèles partisans. Mais quel logement nous destinez-vous, à moi et à ma femme?
—Ce logement sera bien modeste, monseigneur, mais Votre Altesse daignera être indulgente en songeant à l’impérieuse nécessité des circonstances. D’ailleurs, l’attachement bien connu de Votre Altesse pour madame la duchesse de Monmouth, ajouta M. de Chemeraut en souriant, vous fera, j’en suis sûr, monseigneur, excuser l’exiguïté de l’appartement, qui ne se compose que de la chambre du capitaine.
L’aventurier ne put s’empêcher de sourire à son tour, et il reprit:
—Cette chambre, en effet, nous suffira, monsieur.
—Ainsi Votre Altesse est toujours décidée à emmener madame la duchesse?
—Plus que jamais, monsieur; quand j’étais prisonnier du colonel Rutler, quand j’étais destiné à périr peut-être, j’avais dû laisser ignorer mes périls à ma femme, et l’abandonner sans la prévenir du sort qui m’attendait.
—Ainsi madame la duchesse ignorait?...
—Tout, monsieur... la pauvre femme ignorait tout... Surpris par le colonel Rutler pendant qu’elle reposait, je lui avais fait dire en quittant le Morne-au-Diable que mon absence ne durerait qu’un jour ou deux... Mais les circonstances ont tout à coup changé. Ce ne sont plus des dangers stériles que je vais courir. Je connais ma femme, monsieur: gloire et périls, elle voudra tout partager; en venant la chercher pour l’emmener avec moi, je devance son plus cher désir.
CHAPITRE XXIII.
LA SURPRISE.
Pendant quelque temps, M. de Chemeraut et Croustillac marchèrent en silence en continuant leur route vers le Morne-au-Diable.
Bientôt l’escorte atteignit les derniers escarpements du rocher.
De cet endroit, on découvrait au loin la plate-forme et la muraille de clôture de l’habitation de la Barbe-Bleue.
En voyant cette espèce de fortification, M. de Chemeraut dit au chevalier:
—Cette retraite était habilement choisie, monseigneur, pour éloigner et dérouter les curieux; sans compter que les bruits que vous aviez fait répandre par trois drôles qui étaient à votre service ne devaient pas encourager beaucoup les visiteurs.
—Vous voulez sans doute parler, monsieur, d’un boucanier, d’un flibustier et d’un Caraïbe?...
—Oui, monseigneur, on dit qu’ils vous sont dévoués à la vie et à la mort.
—En effet, monsieur, ils me sont singulièrement attachés.
—Avec tout cela, pensa Croustillac, je ne sais pas encore à quel titre ces trois misérables sont dans l’intimité de la duchesse, ni surtout comment son mari, monseigneur le duc de Monmouth, pouvait souffrir que de pareils bandits fussent aussi indécemment familiers avec madame sa femme... la tutoyassent... l’embrassassent... Le Caraïbe surtout, avec son air sérieux comme un âne qu’on étrille, était celui qui avait particulièrement le don de m’agacer les nerfs... Encore une fois, comment le duc de Monmouth permet-il ces privautés?... Sans doute cela déroute... cela sauve les apparences... mais, mordioux! il me semble à moi que cela déroute un peu trop... Ah! Croustillac, Croustillac, vous êtes toujours et de plus en plus amoureux, mon ami... c’est surtout la jalousie qui vous monte contre ces bandits... Allons, il y a encore un mystère que je découvrirai peut-être tout à l’heure... En attendant, tâchons d’apprendre comment l’on a su que le prince était caché au Morne-au-Diable.
—Monsieur, dit Croustillac à M. de Chemeraut, j’ai une question très importante à vous faire.
—Monseigneur, je vous écoute...
—Dans le cas où vos ordres vous permettraient de me répondre, toutefois, apprenez-moi donc comment on a su à Versailles que j’étais caché à la Martinique.
Après un moment de silence, M. de Chemeraut répondit:
—En vous instruisant de ce que vous désirez connaître, monseigneur, je ne trahis en rien un secret d’état... ni le roi, ni ses ministres ne m’ont rien confié à ce sujet; non, monseigneur, c’est par une circonstance qu’il serait trop long de vous raconter ici que j’ai découvert ce qu’on avait cru devoir me laisser ignorer, je puis néanmoins compter que Votre Altesse gardera le silence à ce sujet.
—Vous pouvez en être sûr, monsieur.
—D’abord je crois savoir... monseigneur, que le dernier gouverneur de la Martinique, feu M. le chevalier de Crussol, vous avait connu en Hollande, où il vous avait dû la vie... lors de la bataille de Saint-Denis, où vous commandiez une brigade écossaise dans l’armée du stathouder, tandis que le chevalier de Crussol servait dans l’armée de M. le maréchal de Luxembourg.
—Cela est vrai de tout point, monsieur, dit imperturbablement Croustillac. Poursuivez.
—Je crois encore savoir, monseigneur, que feu M. le chevalier de Crussol ayant été, par suite des événements, nommé gouverneur de cette colonie, et ayant cru de son devoir de s’enquérir de l’existence mystérieuse d’une jeune veuve, surnommée la Barbe-Bleue, se rendit au Morne-au-Diable, ignorant complétement que vous y fussiez réfugié...
—C’est encore vrai, monsieur, vous voyez que je suis franc... dit Croustillac charmé de pénétrer peu à peu ce mystère.
—Il paraît enfin certain, monseigneur, que feu M. de Crussol, reconnaissant en vous le prince qui lui avait sauvé la vie, vous jura de vous garder le secret...
—Il le jura, monsieur... et si quelque chose m’étonne de la part d’un si galant homme... c’est qu’il ait manqué à sa parole, dit sévèrement le Gascon.
—Ne vous hâtez pas d’accuser M. de Crussol, monseigneur...
—Je suspendrai donc mon jugement, monsieur...
—Vous savez, monseigneur, qu’il y avait peu d’hommes plus sincèrement religieux que M. de Crussol?...
—Sa piété était proverbiale, monsieur... C’est ce qui fait que je m’étonne de son manque de parole...
—Au moment de mourir, monseigneur, M. de Crussol se fit un cas de conscience de n’avoir pas donné connaissance au roi son maître d’un secret d’état de cette importance... il confessa toute la vérité au révérend père Griffon.
—Je sais tout cela, monsieur... passons, dit Croustillac, qui ne voulait pas laisser paraître la dévorante curiosité avec laquelle il écoutait M. de Chemeraut.
—Aussi, monseigneur, je ne parle de ces précédents que pour mémoire. J’arrive à certaines particularités ignorées, je crois, de votre Altesse... Sur le point de mourir, M. le chevalier de Crussol, voulant, autant que possible, vous continuer la protection dont il vous avait entouré pendant sa vie, et craignant que son successeur ne commençât une nouvelle enquête contre les mystérieux habitants du Morne-au-Diable. M. de Crussol, dis-je, écrivit une lettre au gouverneur actuel, qu’on attendait d’un jour à l’autre. Dans cette lettre, il lui affirmait, sous sa garantie et sous celle du père Griffon, que la conduite de la Barbe-Bleue, ne devait être nullement suspectée... ni inquiétée... On a cru savoir enfin, monseigneur, que M. de Crussol vous avait prévenu que des scrupules de conscience l’ayant obligé de tout avouer au père Griffon, sous le sceau de la confession... il ne croyait pas avoir forfait à la parole qu’il vous avait donnée.
—S’il en est ainsi, monsieur... ce pauvre M. de Crussol... est resté jusqu’à la fin de sa vie, ce que je l’ai toujours connu... un religieux, un loyal gentilhomme, dit Croustillac d’un ton pénétré, mais faudrait-il donc maintenant accuser le père Griffon d’une indiscrétion sacrilége?... Cela serait cruel. Je m’y résoudrais avec peine, monsieur...
Après un moment de silence, M. de Chemeraut dit à l’aventurier:
—Connaissez-vous, monseigneur, le jeu de l’aiguillette empoisonnée?
Le Gascon regarda l’envoyé d’un air surpris:
—Est-ce une plaisanterie, monsieur?
—Je ne prendrais pas cette liberté, monseigneur, dit M. de Chemeraut en s’inclinant...
—Alors, monsieur... quel rapport?
—Permettez-moi, monseigneur, de vous apprendre quel est ce jeu, et à l’aide de cette figure je pourrai peut-être expliquer à Votre Altesse la fortune du secret d’état dont il s’agit.
—Voyons cette figure, monsieur...
—Eh bien, monseigneur, ce jeu de l’aiguillette empoisonnée consiste en ceci... Un cercle d’hommes et de femmes est rassemblé; un homme prend une des aiguillettes de son pourpoint, et il s’agit de la glisser dans la poche de son voisin le plus subtilement possible, car la personne qui se trouve en possession de l’aiguillette est condamnée à une pénitence.
—Très bien, monsieur, dit le Gascon, l’habileté du jeu se réduit à se débarrasser le plus lestement possible de l’aiguillette, en la passant adroitement à une autre.
—Vous y voilà, monseigneur...
—Mais je ne vois pas quel rapport il y a entre ce secret d’état qui me concerne... et... ce jeu-là.
—Pardonnez-moi, monseigneur... Pour quelques consciences scrupuleuses et timorées, certaines confidences... ou plutôt certaines confessions font le même effet que l’aiguillette dans le jeu de ce nom... lesdites consciences ne songeant qu’à se débarrasser du secret dans une conscience voisine... afin de se mettre à l’abri de toute responsabilité...
—Très bien, monsieur... je commence à saisir l’analogie... il se pourrait qu’on eût joué à l’aiguillette empoisonnée avec la confession de ce malheureux chevalier de Crussol...
—C’est justement ce qui est arrivé, monseigneur... Le père Griffon, se voyant dépositaire d’un secret d’état si important, s’est trouvé dans un mortel embarras; il craignait de commettre une action coupable envers son souverain en se taisant; il craignait, en parlant de violer le sceau de la confession et de vous perdre... Dans cette alternative, voulant mettre sa conscience en repos, il résolut d’aller en France, de tout confesser au général de son ordre, et de se décharger ainsi sur lui de toute responsabilité...
—Je comprends très bien maintenant votre comparaison, monsieur... Mais pour que ce secret se soit ébruité, il faut nécessairement, pour suivre toujours votre comparaison, que quelqu’un ait triché...
—Je puis affirmer à Votre Altesse qu’il y a quelques mois, le père Griffon, ainsi qu’il l’avait résolu, est arrivé en France et a tout confié... au général de son ordre; celui-ci, prenant alors sur lui toute la responsabilité, a déchargé complétement le père Griffon en lui recommandant le plus grand secret.
—Et à qui diable le général de l’ordre a-t-il passé l’aiguillette? dit le Gascon, que ce récit amusait beaucoup.
—Avant de répondre à Votre Altesse, je dois lui dire que don Sanche, le général de l’ordre, cache sous les dehors les plus austères une ambition effrénée; que peu d’hommes possèdent à un plus haut degré le génie de l’intrigue, se jouent plus audacieusement de ce que le monde révère... Une fois maître de l’importante confession que le père Griffon avait dû lui faire, comme à son supérieur spirituel, pour le repos de sa conscience... don Sanche voulut se servir de ce secret pour son élévation personnelle. Intimement lié avec le confesseur de S. M. le roi Jacques, le père Briars, jésuite madré, qui connaît parfaitement l’état des partis en Angleterre, il amena un jour la conversation sur la position de ce pays, et don Sanche demanda au père Briars si, dans le cas où vous eussiez encore vécu, monseigneur, vous n’auriez pas eu beaucoup de chances pour rallier autour de vous les partisans des Stuarts, et vous mettre ainsi à la tête d’un mouvement contre le prince d’Orange. Le père Briars répondit à don Sanche que si vous aviez vécu, votre influence eût été immense dans le cas où vous seriez sincèrement dévoué à la cause du roi Jacques; que ce prince déplorait souvent votre mort, en pensant aux services que vous auriez pu rendre à la cause des Stuarts... Vous concevez, monseigneur, quelle fut la joie de don Sanche... le secret de la confession fut trahi, et votre existence révélée, monseigneur...
—Mais c’est un abominable homme que ce don Sanche! s’écria Croustillac.
—Sans doute, monseigneur; mais il ambitionnait un chapeau de cardinal; et, comme premier moteur de l’entreprise, il sera prince de l’Église, si le roi Jacques, votre oncle, remonte sur le trône d’Angleterre. Il est inutile de vous dire, monseigneur, qu’une fois le père Briars maître du secret, il s’en prévalut auprès de son royal pénitent, et que le reste des dispositions fut concerté entre Louis XIV et Jacques Stuart.
—Tout s’éclaircit maintenant, se dit Croustillac. Je ne m’étonne plus de l’inquiétude du père Griffon lorsque je voulais absolument aller au Morne-au-Diable. Connaissant tout le mystère de cette habitation, il me prenait sans doute pour un espion; je m’explique aussi maintenant les questions dont il m’accablait pendant la traversée, et qui me semblaient si saugrenues.
M. de Chemeraut, attribuant le silence de Croustillac à l’étonnement où le plongeait cette révélation lui dit:
—Maintenant tout doit se dérouler clairement à vos yeux, monseigneur. Sans aucun doute, les préparatifs de l’entreprise n’auront pas été si secrets que Guillaume d’Orange n’en ait été instruit par ses espions, qui pénètrent dans le cabinet de Versailles, et jusqu’au sein de la petite cour de Saint-Germain. Pour déjouer des projets qui reposent entièrement sur Votre Altesse, l’usurpateur a donné au colonel Rutler la mission qui a failli vous être si fatale, monseigneur. Vous voyez qu’en tout ceci le père Griffon est complétement innocent; on a fait de sa confidence un abus sacrilége; mais après tout, monseigneur, il vous faut être indulgent, car c’est à cette révélation que vous devrez un jour la gloire d’avoir rétabli Jacques Stuart sur le trône d’Angleterre.
Quoique cette confidence eût satisfait la curiosité de l’aventurier, il regrettait alors de l’avoir provoquée; s’il était découvert, on lui ferait sans doute payer cher le secret d’état qu’il avait involontairement surpris; mais Croustillac ne pouvait revenir sur ses pas, il devait s’engager de plus en plus dans la voie dangereuse où il marchait.
L’escorte arriva sur la plate-forme, au pied de la muraille de l’habitation du Morne-au-Diable.
Il fut convenu que Rutler, toujours garrotté, resterait en dehors, et que six soldats et les deux marins accompagneraient M. de Chemeraut et Croustillac.
Arrivé au pied du mur, le Gascon appela résolument:
—Holà! les esclaves!
Après quelques moments d’attente, on descendit l’échelle. L’aventurier et M. de Chemeraut, suivis de leurs gens, entrèrent dans la maison; la porte voûtée, particulièrement habitée par la Barbe-Bleue, fut ouverte par Mirette. Le chevalier pria M. de Chemeraut d’ordonner aux six soldats de rester en dehors de la voûte.
Mirette, prévenue par sa maîtresse de ce qu’elle avait à faire, à dire, et à répondre, parut frappée de surprise en apercevant le Gascon, et s’écria: