—A un de nos chanoines, mon fils, qui a fait partie des missions, et qui, après de longs et pénibles travaux apostoliques, est venu depuis six mois se reposer dans un canonicat de notre abbaye.
—Et quand pourrai-je voir ce vénérable chanoine, mon père?
—Ce matin même; demandez, en descendant dans la cour du cloître, qu’un frère lai vous conduise chez le père Griffon, et...
Croustillac donna un si furieux coup de bâton sur le plancher en poussant trois fois son exclamation moscovite:—Hourra... hourra... hourra!... que le père trésorier fut effrayé et sonna précipitamment, croyant avoir affaire à un fou.
Un père entra.
—Pardon, mon bon père, dit Croustillac, ces cris sauvages et ce coup de bâton non moins sauvage vous peignent l’état de mon âme!... mon étonnement!... ma joie!... C’est justement le père Griffon que je cherche.
—Conduisez donc monsieur chez le père Griffon, dit le trésorier.
Nous renonçons à peindre cette nouvelle reconnaissance si importante pour les résultats qu’en attendait le Gascon.
Nous dirons seulement que le bon religieux, chargé du fidéicommis de Croustillac, et craignant que le chevalier ne vînt un jour à regretter son désintéressement, mais voulant pourtant exécuter jusque-là ses intentions charitables et ne pas priver les malheureux de cette riche aumône, avait chaque année distribué aux pauvres les revenus du capital, qu’il se réservait d’employer à une fondation pieuse si le Gascon ne reparaissait pas.
La vente de la Licorne, faite prudemment, avait rapporté sept cent mille livres environ. Le père, trouvant par hasard une vente domaniale avantageuse aux environs d’Abbeville, non loin de l’abbaye de Saint-Quentin, en avait profité. Il s’était donc rendu acquéreur d’une fort belle terre appelée Châteauvieux. Au retour de ses longs voyages, six mois environ avant l’époque dont il s’agit, le père Griffon avait demandé de préférence un canonicat en Picardie, afin d’être plus à portée de surveiller les biens qu’il gérait, ignorant toujours si le Gascon était vivant ou mort, mais penchant plutôt pour cette dernière supposition, d’après un silence de dix-huit ans.
Le père Griffon, bien vieux, bien infirme, ne quittait l’abbaye que pour aller visiter le domaine de Châteauvieux. Depuis six mois qu’il logeait à Saint-Quentin, il n’était jamais allé du côté de la métairie dont Jacques de Monmouth était le fermier.
La reconnaissance du père Griffon, du duc et de sa femme fut aussi touchante que celle de l’aventurier.
Après mainte discussion, il fut résolu que la moitié du domaine appartiendrait à Jacques, l’autre moitié à Croustillac, sous le nom duquel il resterait.
Le Gascon testa immédiatement en faveur des deux enfants de Monmouth, à condition que le fils prendrait le nom de Jacques de Châteauvieux.
Pour expliquer ce brusque changement de fortune aux yeux des gens de l’abbaye et des environs, il fut convenu que Croustillac passerait pour un oncle d’Amérique, qui était venu incognito éprouver ses neveux, pauvres cultivateurs.
Jacques céda sa métairie au tenancier qu’on lui avait destiné pour remplaçant, et partit avec sa femme, ses enfants et son oncle Croustillac pour Châteauvieux.
Les trois amis vécurent longuement, heureusement dans le domaine, et leurs enfants et petits-enfants y vécurent après eux.
Le chevalier ne quitta jamais Monmouth et sa femme. Une fois l’an, le père Griffon venait passer quelques semaines à Châteauvieux.
Un seul jour chaque année assombrissait cette vie paisible et heureuse. C’était l’anniversaire du 15 juillet 1685, anniversaire du sacrifice du courageux SIDNEY.
Jamais le fils de Jacques de Monmouth ne sut que son père descendait de race royale. Le secret fut toujours gardé par Jacques, par sa femme, par Croustillac et par le père Griffon.
L’âge avait tellement changé le duc, tant d’années avaient d’ailleurs passé sur les événements de la Martinique, qu’il ne fut plus jamais inquiété.
Quelquefois seulement les enfants et les petits-enfants de Jacques de Monmouth ouvraient des yeux étonnés, lorsque leur bon et vieil ami, le chevalier de Croustillac, s’adressant à la duchesse de Monmouth d’un air d’intelligence, lui disait, en ne pouvant cacher une larme d’attendrissement, ces mots d’une apparence véritablement cabalistique:
Barbe-Bleue, l’Ouragan, Arrache-l’Ame, Youmaalë, le Morne-au-Diable.
| TABLE DES CHAPITRES. TOME SECOND | |||
|---|---|---|---|
| Pages | |||
| CHAPITRE | XIX. | La surprise | 1 |
| — | XX. | Le départ | 12 |
| — | XXI. | La trahison | 25 |
| TROISIÈME PARTIE. | |||
| CHAPITRE | XXII. | Le vice-roi d’Irlande et d’Écosse | 40 |
| — | XXIII. | La surprise | 54 |
| — | XXIV. | L’entretien | 65 |
| — | XXV. | Révélation | 78 |
| — | XXVI. | Le dévouement | 90 |
| — | XXVII. | Le martyr | 101 |
| — | XXVIII. | L’arrestation | 113 |
| — | XXIX. | Le départ | 127 |
| QUATRIÈME PARTIE. | |||
| Pages | |||
| CHAPITRE | XXX. | Regrets | 140 |
| — | XXXI. | Le départ | 152 |
| — | XXXII. | La frégate | 162 |
| — | XXXIII. | Le jugement | 177 |
| — | XXXIV. | La chasse | 190 |
| — | XXXV. | Le retour | 201 |
| ÉPILOGUE. | |||
| CHAPITRE | XXXVI. | L’abbaye | 213 |
| — | XXXVII. | Réunion | 226 |
| Notes | |||
| FIN DE LA TABLE. | |||
NOTES:
[1] Espèce de calebasse assez profonde.
[2] Apprenti boucanier.
[3] Le Prétendant, né en 1688.
[4] Voici comment finit le paragraphe de Hume déjà cité:
«Après son exécution, ses partisans conservèrent l’espérance de le revoir à leur tête; ils se flattèrent que le prisonnier qu’on avait exécuté n’était pas le duc de Monmouth, mais qu’un de ses amis qui lui RESSEMBLAIT BEAUCOUP AVAIT EU LE COURAGE DE MOURIR POUR LUI.
—Sainte-Foix, dans une lettre sur le Masque de fer (Amsterdam, 1768), ajoute:
«Il est certain que le bruit courut dans Londres qu’un officier de l’armée de Monmouth qui lui ressemblait beaucoup, fait prisonnier et sûr d’être condamné à mort, avait reçu la proposition de passer pour lui avec autant de joie qui si on lui eût accordé la vie, et que, sur ce bruit, une grande dame, ayant gagné ceux qui pouvaient ouvrir son cercueil, et lui ayant regardé le bras droit, s’écria: Ah! ce n’est pas le duc de Monmouth!»
Enfin, Sainte-Foix, qui cherche à prouver que le Masque de Fer n’était autre que le duc de Monmouth, cite un passage d’un autre ouvrage anglais, par Pyms, et dans lequel on lit:
«Le comte Danby envoya chercher le colonel Skelton, qui avait eu ci-devant la lieutenance de la Tour, et à qui le prince d’Orange l’avait ôtée pour la donner au lord Lucas.—Skelton, lui dit le comte Danby, hier au soir, en soupant avec Robert Johnston, vous lui dites que le duc de Monmouth était vivant et enfermé dans quelque château en Angleterre.—Je n’ai point affirmé cela, puisque je n’en sais rien, dit Skelton, mais j’ai dit que, la nuit d’après la prétendue exécution du duc de Monmouth, le roi, accompagné de trois hommes, vint lui-même le tirer de la Tour, et que le duc fut emmené par lui.»
Sainte-Foix cite encore une conversation du père Tournemine, et ajoute:
«La duchesse de Portsmouth dit au père Tournemine et au confesseur du roi Jacques qu’elle reprocherait toujours à la mémoire de ce prince l’exécution du duc de Monmouth, après que Charles II, à l’heure de la mort et prêt à communier, avait fait promettre devant l’hostie, que Huldeston, prêtre catholique, avait secrètement apportée, avait fait promettre au roi Jacques (alors duc d’York) que, quelque révolte que tentât le duc de Monmouth, il ne le ferait jamais punir de mort.—Aussi le roi Jacques ne l’a-t-il PAS FAIT MOURIR, répondit le père Sunders.»
Nous ne multiplierons pas les citations. Nous voulions seulement établir que la donnée de ce récit n’était pas absolument une fiction romanesque, et que si elle ne reposait pas sur une certitude historique absolue, elle était du moins basée sur une possibilité vraisemblable.
[5] Sorte de coffre destiné à l’amarrage des navires.
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