—Hélas! oui, j’acceptai, car tout ce que me disait Sidney ne me paraissait que trop vraisemblable; sa présence à cette heure dans la Tour, malgré la sévère surveillance dont j’étais environné, devait me faire croire qu’une volonté toute-puissante concourait mystérieusement à mon évasion.
—N’en était-il donc pas ainsi? s’écria Angèle.
—Rien ne semble pourtant plus naturellement arrangé, dit Croustillac.
—En effet, dit Monmouth en souriant avec amertume, rien n’était plus naturellement arrangé; il ne fut que trop facile à Sidney de me persuader... de détruire mes objections.
—Et quelles objections pouvais-tu faire? dit Angèle, qu’y avait-il donc d’étonnant à ce que le roi Jacques ne voulût pu faire couler ton sang sur l’échafaud, en facilitant secrètement ta fuite?
—Et puis, Sidney aurait-il pu s’introduire si facilement auprès de vous, monseigneur, sans le secours d’une suprême influence? ajouta l’aventurier.
—Oh! n’est-ce pas, s’écria le duc avec une triste satisfaction, n’est-ce pas que tout ce que disait Sidney devait me sembler... probable, possible? n’est-ce pas que je pouvais le croire?
—Mais sans doute! dit Angèle.
—N’est-ce pas, continua le prince, n’est-ce pas qu’on pouvait ajouter foi à ses paroles sans être égaré par la peur de la mort, sans être entraîné par un lâche, par un horrible égoïsme? Et encore, je vous le jure, oh! je vous le jure, je ne me rendis pas tout d’abord à ce que me disait Sidney! avant d’accepter la vie et la liberté qu’il venait m’offrir au nom du roi mon oncle, je me demandai quel serait le sort de mon ami si Jacques ne tenait pas sa promesse; je me dis que la plus grande punition que pût mériter un homme capable d’en avoir fait évader un autre était la prison... alors... en admettant cette hypothèse, une fois libre, quoique réduit à me cacher, je disposais d’assez de ressources pour ne pas quitter l’Angleterre avant d’avoir à mon tour délivré Sidney... Que vous dire de plus?... L’instinct de la vie... la peur de la mort sans doute, obscurcirent non jugement... troublèrent ma raison... j’acceptai, car je crus à tout ce que me disait Sidney. Hélas!... combien j’étais insensé!
—Insensé, mordioux! c’est en n’acceptant pas que vous auriez été un insensé, s’écria Croustillac.
—Qui donc, mon Dieu, aurait hésité à ta place? dit Angèle.
—Non, non, je vous dis que je ne devais pas accepter; mon cœur, sinon ma raison, devait se révolter à cette proposition trompeuse. Mais que sais-je... une sanglante fatalité... peut-être un affreux égoïsme me poussaient... j’acceptai... je serrai Sidney dans mes bras, je pris ses vêtements et je lui dis... à demain... avec la conviction que le lendemain je le verrais. Je sortis de ma chambre, le geôlier m’attendait à la porte; grâce à ma ressemblance avec Sidney... il ne s’aperçut de rien et me conduisit à la hâte par un chemin secret jusqu’à une sortie de la Tour; j’étais libre... J’oubliais de vous dire que Sidney m’avait indiqué une maison de la Cité où je pourrais en toute sûreté l’attendre... car il devait, disait-il, revenir le lendemain me rejoindre pour concerter notre départ; enfin, dans cette maison de la Cité je retrouverais mes pierreries que j’avais confiées à Sidney à mon départ de Hollande, et dont la valeur était énorme... Enveloppé de son manteau, manteau que vous portiez tout à l’heure, et qui est resté sacré pour moi, je me dirigeai vers la maison de la Cité. Je frappai; une vieille femme vint m’ouvrir me conduisit dans une chambre écartée, et me remit un coffret de fer dont Sidney m’avait donné la clef, j’y trouvai mes pierreries. Brisé de fatigue, car les insomnies qui précèdent le jour du supplice sont bien affreuses, je m’endormis... Pour la première fois depuis ma condamnation à mort, je cherchai le sommeil sans me dire que l’échafaud m’attendait au réveil... Lorsque je me levai le lendemain, il était grand jour, un brillant soleil pénétrait à travers mes rideaux; je les ouvris, le ciel était pur, il faisait une radieuse journée d’été... Oh! j’eus alors des élans de bonheur et de joie impossibles à rendre... J’avais vu ma tombe ouverte et j’existais! j’aspirais la vie par tous les pores. Éperdu de reconnaissance, je me jetai à genoux, et j’enveloppai dans la même bénédiction Dieu, le roi, Sidney! je m’attendais à voir cet ami si cher... d’un moment à l’autre; je ne doutais pas, oh! non, je ne pouvais pas douter de la clémence du roi... Tout à coup j’entendis au loin la voix de ces crieurs qui annoncent les événements importants; il me sembla qu’ils prononçaient mon nom... je crus que c’était une illusion... C’était bien mon nom. Oh! alors un effroyable pressentiment me traversa l’esprit, mes cheveux se dressèrent sur ma tête... j’étais resté à genoux, j’écoutais avec d’horribles battements de cœur; les voix approchèrent... j’entendis encore mon nom mêlé à d’autres paroles; un éclair de joie aussi folle que mon pressentiment avait été horrible changea ma terreur en espoir... Insensé... je crus que l’on criait les détails de l’évasion du duc de Monmouth. Dans mon impatience, je descends dans la rue, j’achète cette relation; je remonte le cœur palpitant, serrant ce papier entre mes mains.
En disant ces mots, Monmouth devint d’une pâleur effrayante; il se soutint à peine; une sueur froide inonda son front.
—Eh bien! s’écrièrent Angèle et Croustillac qui ressentaient une angoisse poignante.
—Ah! s’écria le duc avec une explosion déchirante, c’étaient les détails de L’EXÉCUTION du duc de Monmouth.
—Et Sidney! s’écria Angèle.
—Sidney était mort... pour moi... mort martyr de l’amitié... Son sang, son noble sang avait coulé sur l’échafaud au lieu du mien... Maintenant, Angèle, malheureuse enfant! comprends-tu pourquoi je t’ai toujours caché ce funeste secret [4]?
En disant cet mots, le prince tomba assis dans un fauteuil en cachant sa figure dans ses mains. Angèle se jeta à ses pieds en étouffant ses sanglots.
CHAPITRE XXVIII.
L’ARRESTATION.
Le chevalier, profondément attendri par le récit de Monmouth, essuya furtivement ses larmes, et se dit:
—Je comprends maintenant ce que voulait me dire cet animal de Rutler, avec son éternel poignard, lorsqu’il me parlait de mon exécution...
—Angèle, Angèle, mon enfant, dit le duc en relevant son noble visage baigné de larmes et en serrant la jeune femme entre ses bras, pourras-tu jamais me pardonner le meurtre de Sidney, mon ami, mon frère, ton seul parent, ton seul protecteur?
—Hélas! ne l’avez-vous pas remplacé auprès de moi... Jacques... J’avais pleuré sa mort, croyant qu’il avait été tué sur un champ de bataille. Croyez-vous que mes regrets seront plus cruels maintenant que je sais qu’il a sacrifié sa vie pour vous, qu’il a fait ce que je ferais pour toi avec tant de bonheur... Jacques, mon amant, mon époux!
—Ange bien-aimée de toute ma vie, s’écria le duc, tes paroles n’apaisent pas la violence de mes remords, mais au moins tu sauras quelle reconnaissance religieuse j’ai toujours eue pour Sidney, pour ce saint martyr de l’amitié. Que te dirai-je de plus? Je passai deux jours dans un état voisin de la folie; lorsque je revins à moi, je trouvai une lettre de Sidney. Il avait fait en sorte qu’elle ne me fût remise que le soir du jour où il périssait pour moi; il m’expliquait son pieux mensonge, il n’avait pas vu le roi Jacques.
—Il ne l’avait pas vu! s’écria Angèle.
—Non; tout ce qu’il m’avait dit était faux... Aussi tu comprends si j’ai raison de maudire toujours la coupable facilité avec laquelle je me suis laissé persuader. Maintenant qu’il est mort pour moi... la fable à laquelle j’ai cru me semble folle, monstrueuse... Non, il n’avait pas vu le roi. Dépositaire de mes pierreries, il en avait distrait de quoi se procurer une somme considérable, grâce à laquelle il avait gagné un des officiers de la Tour, lui demandant pour toute grâce de me voir une dernière fois... Cet officier était-il d’accord avec Sidney pour la substitution de personne qui devait me sauver? fut-il aussi dupe de notre ressemblance, et ne s’aperçut-il de rien? je ne le sais... Le lendemain on vint chercher Sidney, il suivit ses bourreaux, mais il refusa de parler de peur qu’on ne le reconnût à sa voix... Le sacrifice fut accompli, ajouta Monmouth en essuyant ses larmes qui avaient encore coulé à ce récit. Je quittai Londres secrètement et je me rendis en France sous un faux nom pour t’y chercher, Angèle... Sidney m’avait donné tout pouvoir pour la retirer des mains des personnes auxquelles il l’avait confiée, dit le prince en s’adressant à Croustillac. Frappé de sa beauté, de sa candeur, de ses adorables qualités, me sentant digne et capable de remplir les derniers vœux de Sidney en faisant le bonheur de son enfant d’adoption... j’épousai cet ange, nous partîmes pour les colonies espagnoles, je croyais y être en sûreté. Tout en prenant les plus grandes précautions pour n’être pas reconnu... le hasard me fit rencontrer à Cuba un capitaine anglais que j’avais vu à Amsterdam. Je me crus découvert... Nous partîmes. Après quelques mois de voyage, nous vînmes nous établir ici. Afin de dérouter les soupçons, de pouvoir veiller sur ma femme et de n’être pas soumis à une réclusion qui m’eût été mortelle, je pris tour à tour les déguisements que vous savez, et je pus impunément parcourir l’île... Grâce à mes pierreries, nous achetâmes plusieurs petits navires, par l’intermédiaire de maître Morris, homme sûr et probe, qui savait, sans être dans le secret, à quoi s’en tenir sur les prétendus veuvages de ma femme. Non seulement nos armements de commerce augmentèrent peu à peu notre fortune... que nous pouvions avoir un jour à transmettre à des enfants... mais ils nous permirent d’avoir toujours à notre disposition un moyen d’évasion... Le Caméléon n’a pas été construit dans un autre but... et je l’ai même, au grand effroi d’Angèle, commandé comme flibustier, dans une rencontre avec un pirate espagnol... Nous vivions donc ici très heureux, presque tranquilles, lorsque j’appris que le chevalier de Crussol, à qui j’avais autrefois sauvé la vie, arrivait comme gouverneur... Quoiqu’il fût homme d’honneur, je craignis de me découvrir à lui... Mon premier mouvement fut de quitter la Martinique avec ma femme... mais j’appris alors la déclaration de guerre de la France contre l’Angleterre, l’Espagne et la Hollande, et... que certains bruits commençaient à circuler en Angleterre sur la manière miraculeuse dont j’avais été sauvé... Mes partisans s’agitaient, dit-on; je n’avais aucune justice à attendre de Guillaume d’Orange; je devais donc me croire plus en sûreté dans cette colonie que partout ailleurs... j’y demeurai, malgré la présence de M. de Crussol; mais en redoublant de précautions. Les prétendus veuvages de ma femme, les fréquentes visites du flibustier, du Caraïbe et du boucanier formèrent bientôt un ensemble de faits si incompréhensibles, qu’il fut impossible de deviner la vérité; ce qui nous servait d’un côté... nous fut cependant presque fâcheux. M. de Crussol, curieux de connaître la femme étrange dont on parlait de tant de façons différentes, vint au Morne-au-Diable; la fatalité voulut que j’y fusse alors, sous les traits du boucanier; je ne pus éviter la rencontre du gouverneur, que nous étions loin d’attendre.
Malgré la barbe épaisse qui déguisait mes traits, M. de Crussol avait conservé de moi un trop vif souvenir pour me méconnaître complétement; aussi, pour s’assurer de la vérité, il me dit brusquement: «Vous n’êtes pas ce que vous paraissez être.» Craignant que tout ne fût révélé à Angèle, qui me savait proscrit, mais qui ignorait les dangers auxquels j’étais alors exposé si mon existence était connue, je dis à M. de Crussol:—Au nom d’un service passé, je vous demande le silence... Mais je vous dirai tout... En effet, je ne lui cachai rien. Il me jura sur l’honneur de me garder le secret et de faire son possible pour que nous ne fussions pas inquiétés... il a tenu sa promesse... mais en mourant..
—Il a tout avoué au père Griffon par scrupule de conscience, dit le chevalier.
—Comment savez-vous cela? dit le duc.
Croustillac raconta alors à Monmouth comment le mystère de son existence avait été révélé au confesseur du roi Jacques, et comment le père Griffon avait involontairement causé cette trahison.
—Maintenant, chevalier, dit Monmouth, vous savez au prix de quel admirable sacrifice je dois cette vie que j’ai juré de consacrer à Angèle... je vous ai dit les affreux remords que me causent le dévouement de Sidney; vous comprendrez, je l’espère, chevalier, que je ne veuille pas m’exposer à de nouveaux et cruels regrets en causant votre perte.
—Ah! vous croyez, monseigneur, que ce que vous venez de nous raconter là est fait pour m’ôter l’envie de me dévouer pour vous? Mordioux! vous vous trompez furieusement!
—Comment, s’écria le duc, vous persistez?
—Si je persiste! je persiste doublement, s’il vous plaît, et par une raison toute simple... Tenez, monseigneur... pourquoi vous cacherais-je cela?... Tout à l’heure... c’était bien plus pour l’amour de madame la duchesse que je voulais vous servir que par dévouement raisonné pour vous; ça ne doit pas vous offenser, monseigneur, je ne vous connaissais pas... Mais maintenant que je vois ce que vous êtes, mais maintenant que je vois comment vous regrettez vos amis, et comment vous reconnaissez ce qu’ils font pour vous... madame votre femme serait une véritable Barbe-Bleue, elle serait le diable en personne, elle serait amoureuse de tous les boucaniers, de tous les anthropophages des Antilles, que je ferais pour vous tout ce que je faisais pour madame la duchesse, monseigneur!
—Mais, chevalier...
—Mais, monseigneur... tout ce que je puis vous dire, c’est que vous me donnez envie d’être pour vous un second Sidney... voilà tout... Eh! mordioux, c’est tout simple, on n’inspire jamais ces dévouements-là sans les mériter.
—Je veux vous croire, chevalier; mais on est indigne de ces dévouements-là... quand on les accepte volontairement.
—Ah! mordioux! monseigneur, sans reproche... vous êtes aussi têtu avec votre générosité que cet ours de Flamand était insupportable avec son poignard.... Voyons.... raisonnons un peu... Ce que vous voulez avant tout, n’est-ce pas? c’est me sauver de la prison.
—Sans doute...
—Car je ne crois pas que vous soyez très pressé d’abandonner madame la duchesse. Eh bien! en disant qui vous êtes au bonhomme Chemeraut, me sauverez-vous? Je ne suis pas un grand clerc, mais il me semble que toute la question est là, n’est-ce pas, madame la duchesse?
—Il a raison, mon ami, dit Angèle en regardant son mari d’un air suppliant.
—Je poursuis, reprit fièrement Croustillac. Or, vous dites donc au bonhomme Chemeraut: «Monsieur, je suis le duc de Monmouth, et le chevalier que voici n’était qu’un mauvais plaisant...» Soit... jusque-là ça va bien. A cette ouverture, le Chemeraut vous répond: «Monseigneur, consentez-vous, oui ou non, à être le chef de l’insurrection en Angleterre?»
—Jamais... jamais! s’écria le duc.
—Très bien, monseigneur. Maintenant je sais ce que vous a coûté l’insurrection... maintenant j’ai le bonheur de connaître madame la duchesse; comme vous, je dirais... «Jamais...» Seulement, que répond le bonhomme Chemeraut à ce jamais? le bonhomme Chemeraut vous répond:—«Vous êtes mon prisonnier...» Est-ce vrai?
—Malheureusement, cela est possible, dit Monmouth.
—Hélas! cela n’est que trop réel! dit Angèle.
—«Quant à ce drôle, quant à cet intrigant, continuera le bonhomme Chemeraut en s’adressant à moi, dit Croustillac, quant à cet imposteur, à ce chevalier d’industrie, comme il s’est impudemment joué de moi, comme je lui ai confié une demi-douzaine de secrets d’État plus importants les uns que les autres, et particulièrement comme quoi les confesseurs de deux grands rois ont joué à l’aiguillette empoisonnée avec la confession de leurs pénitents... il va être traité selon ses mérites...» Or, ledit bonhomme Chemeraut, d’autant plus furieux que je lui aurai fait avaler une plus énorme quantité de couleuvres, ne me ménagera pas, et je m’estimerai très heureux s’il me fait pourrir dans un cul de basse fosse au lieu de me faire pendre haut et court, vu ses pleins pouvoirs, ce qui serait une autre manière de me réduire au silence.
—Ah! ne parlez pas ainsi... cette idée est affreuse... s’écria Angèle.
—Vous le voyez bien, généreux insensé, dit à son tour le duc avec attendrissement, vous reconnaissez vous-même l’imminence du danger auquel vous vous êtes exposé pour moi.
—D’abord, monseigneur, reprit le Gascon avec un flegme imperturbable, ainsi que je le disais tout à l’heure à madame la duchesse lorsque je la croyais affolée d’un certain drôle à figure cuivrée, d’abord, il est clair que l’on ne se dévoue pas pour les gens dans le seul but d’être couronné de roses et caressé par des nymphes sylvestres. C’est le péril qui fait le sacrifice... Mais la question n’est pas là. En vous livrant prisonnier au bonhomme Chemeraut, encore une fois, m’épargnez-vous la prison ou la potence, monseigneur?
—Mais, chevalier...
—Mais, monseigneur, je vous poursuivrai incessamment de cet argument ad hominem (c’est tout mon latin), comme le Flamand me poursuivait de son éternel poignard.
—Vous vous trompez, mon digne et brave chevalier, en croyant votre position aussi désespérée lorsque je me serai livré à M. de Chemeraut.
—Prouvez-moi cela, monseigneur...
—Sans insister trop sur mon rang et sur ma position, ils sont tels qu’on sera toujours obligé de compter avec moi. Aussi, lorsque je dirai à M. de Chemeraut que je désire... que je veux que vous ne soyez pas inquiété pour un trait qui vous honore, je ne doute pas que M. de Chemeraut ne s’empresse de m’agréer en cela, et de vous mettre en liberté.
—Monseigneur... permettez-moi de vous dire que vous vous abusez complétement.
—Mais que pourrait-il vouloir de plus? Ne serais-je pas en son pouvoir? Que lui importera votre capture?
—Monseigneur, vous avez été homme d’État, vous avez été conspirateur, vous êtes très grand seigneur, par conséquent vous devez connaître les hommes, et vous raisonnez, pardonnez ma hardiesse, comme si vous ne les connaissiez pas du tout... ou plutôt, votre généreux vouloir à mon endroit vous aveugle...
—Non, certes... chevalier.
—Écoutez, monseigneur, vous m’accorderez, n’est-ce pas, que les intelligences qu’on s’est ménagées en Angleterre, que la part que prend Louis XIV à toute cette intrigue prouvent l’importance de la mission du Chemeraut?
—Sans doute...
—Vous m’accorderez encore, monseigneur, que le Chemeraut doit compter le bon succès de cette mission pour beaucoup dans sa fortune.
—Cela est vrai...
—Eh bien, monseigneur, en refusant de prendre part à l’insurrection, vous ne laissez à Chemeraut qu’un rôle de geôlier; votre capture ne fait pas réussir la vaste entreprise à laquelle les deux rois portent un si vif intérêt. Aussi, croyez-moi, vous seriez mal venu à demander une grâce au Chemeraut, surtout dans le premier moment où il sera furieux de voir ses espérances détruites, surtout lorsqu’il saura que l’homme en faveur de qui vous intercédez lui a fait voir d’innombrables étoiles en plein midi... Croyez-moi donc, monseigneur, en acceptant toutes les propositions du Chemeraut, en secondant les projets de deux rois, vous pourriez à peine espérer d’obtenir ma grâce...
—Jacques... ce qu’il dit est plein de sens, reprit Angèle. Je ne voudrais pas te donner un conseil égoïste et lâche; mais encore une fois, il a raison, tu ne peux le nier.
Le duc baissa la tête sans répondre.
—Je le crois bien, madame, que j’ai raison, dit Croustillac. Je déraisonne assez souvent pour qu’une fois par hasard j’aie le sens commun.
—Mais, pour l’amour du ciel, envisagez donc au moins à votre tour ce qui arrive si j’accepte, s’écria le duc en prenant les deux mains du Gascon dans les siennes; vous me conduisez, moi et ma femme, à bord du Caméléon, nous mettons à la voile, nous sommes sauvés...
—A la bonne heure, mordioux! à la bonne heure; voilà comme j’aime à vous entendre parler, monseigneur.
—Oui, nous sommes sauvés, mais vous, malheureux, vous revenez avec M. de Chemeraut à bord de la frégate, on vous présente à mes partisans, votre ruse est découverte et vous êtes perdu.
—Peste, monseigneur, comme vous y allez. Sans reproche, vous me regardez donc comme un piètre sire? vous me destituez donc de toute imagination, de toute adresse? Si je ne me trompe, il y a très loin de l’anse aux Caïmans au Fort-Royal.
—Trois lieues environ, dit le duc.
—Eh bien! monseigneur, dans ce pays, trois lieues, c’est trois heures... et en trois heures, un homme comme moi a au moins six chances de s’échapper; j’ai les jambes longues et nerveuses comme un cerf. Le camarade Arrache-l’Ame m’a appris à marcher dans les halliers, ajouta le Gascon en souriant d’un air malicieux. Or, je vous jure qu’il faudra que l’escorte du bonhomme Chemeraut fasse de fières enjambées pour m’atteindre.
—Et vous voulez que je vous laisse jouer votre vie sur une chance aussi douteuse que celle d’une évasion, lorsque trente soldats habitués à ce pays seront à l’instant sur vos traces? dit le duc. Jamais!
—Et vous voulez, monseigneur, que je mette mon salut sur une chance aussi incertaine que la clémence du bonhomme Chemeraut?
—Ainsi, du moins, je ne vous sacrifie pas à coup sûr, et les chances sont égales, dit le duc.
—Égales! s’écria l’aventurier avec indignation, égales, monseigneur? Osez-vous bien vous comparer à moi? Qui suis-je? A quoi est-ce que je sers ici-bas, si ce n’est à traîner sur mes talons une vieille rapière... et à vivre çà et là aux crochets du genre humain?... Je ne suis rien, je ne fais rien, je ne tiens à rien. A qui ma vie est-elle utile? qui s’intéresse à moi? qui saura seulement si Polyphème Croustillac existe ou n’existe pas?
—Chevalier! vous n’êtes pas juste... et...
—Eh, mordioux! monseigneur, vous vous devez à madame la duchesse, à la fille adoptive de Sidney! S’il est mort pour vous, c’est bien le moins que vous viviez pour celle qu’il aimait comme son enfant! Si vous la réduisez au désespoir, elle est capable de périr de chagrin, et vous aurez à pleurer deux victimes au lieu d’une...
—Mais, encore une fois... chevalier.
—Mais, s’écria Croustillac en faisant un signe d’intelligence à Angèle, et en se mettant tour à tour à crier à tue-tête et à parler avec une volubilité extrême pour couvrir la voix du duc, mais tu es un misérable, un insolent! de me parler ainsi... A moi!... à moi!... à l’aide!... au secours!...
Puis Croustillac dit tout bas et rapidement au duc:
—Vous m’y forcez, pardon, monseigneur, mais je n’ai pas d’autre moyen.
Et l’aventurier se remit à crier de toutes ses forces.
Le prince, abasourdi, restait immobile et le regardait avec stupeur.
Aux cris du Gascon, six hommes de l’escorte, que M. de Chemeraut avait mis en sentinelle dans la galerie, sur la demande de Croustillac, six hommes, disons-nous, se précipitèrent dans la chambre.
—Bâillonnez ce scélérat! bâillonnez-le à l’instant, s’écria Croustillac, qui tremblait que M. de Chemeraut n’entrât pendant cette opération.
Les soldats avaient l’ordre d’obéir au chevalier; ils se précipitèrent sur le duc, qui s’écria en se débattant avec une force herculéenne:
—C’est moi qui suis le prince... c’est moi qui suis Monmouth.
Heureusement ces dangereuses paroles furent étouffées par les cris assourdissants du chevalier, qui, depuis le commencement de cette scène, feignait d’être en proie à une profonde colère, et frappait des pieds avec fureur.
Un des soldats, au moyen de son écharpe, réussit facilement à bâillonner le duc; il fut ainsi mis dans l’impossibilité de remuer et de parler.
M. de Chemeraut, attiré par ce tumulte, entra bientôt; il trouva Angèle pâle, horriblement agitée. Quoiqu’elle prévît l’issue de cette scène, de cette lutte, elle ne pouvait s’empêcher d’en être cruellement émue.
—Qu’y a-t-il donc, monseigneur? s’écria Chemeraut...
—Il y a, monsieur, dit le Gascon, que ce misérable a osé me tenir des propos d’une si abominable insolence que, malgré le mépris qu’il m’inspire, j’ai été obligé de le faire bâillonner!
—Monseigneur, vous avez eu raison... mais j’avais prévu que ce misérable sortirait de son farouche silence.
—Cette scène, d’ailleurs, s’écria Croustillac, n’aura pas été inutile, monsieur. J’hésitais encore. Oui, je l’avoue, j’avais cette faiblesse... Maintenant, le sort en est jeté, les coupables subiront la peine de leur crime. Partons, monsieur, partons pour l’anse aux Caïmans; j’ai envoyé mes ordres au capitaine Ralph; je ne serai content que lorsque j’aurai vu embarquer sous mes yeux ces deux criminels; alors nous retournerons au Fort-Royal.
—Décidément, monseigneur, vous voulez assister à ce triste embarquement?
—Si je veux y assister, monsieur! mais je ne donnerais pas pour le trône d’Angleterre le moment précieux, inestimable, où là, devant moi, je verrai le bâtiment qui porte ces deux coupables mettre à la voile pour la destination où le souffle de ma vengeance les conduit!
—Décidément, monseigneur, vous l’exigez? dit M. de Chemeraut en hésitant encore.
—Décidément, monsieur de Chemeraut, s’écria Croustillac d’un ton véritablement imposant et menaçant, tout-à-fait dans l’esprit de son rôle, j’aime à être obéi quand je ne demande rien que de juste. Faites tout préparer pour le départ, je vous en prie; si ce misérable ne veut pas marcher, on le portera à bras; mais, surtout, bâillonnez bien serré, car il profère de si horribles paroles que je ne voudrais les entendre à aucun prix.
Un des soldats s’assura que le bâillon était solidement attaché; on lia les mains du duc derrière son dos, il fut emmené par les gardes.
—Êtes-vous prêt, monsieur de Chemeraut? dit Croustillac.
—Oui, monseigneur; il faut seulement que je distribue les postes de la marche de l’escorte.
—Allez donc, monsieur, je vous attends; j’ai d’ailleurs quelques ordres à donner ici.
Le gouverneur salua et sortit.
CHAPITRE XXIX.
LE DÉPART.
Angèle et le chevalier restèrent seuls.
—Sauvé... sauvé par vous! s’écria Angèle.
—J’aurais voulu employer d’autres moyens, madame la duchesse; mais, sans reproche, le duc est aussi opiniâtre que moi... Il était impossible d’en finir autrement... Il ne nous reste que quelques moments, Chemeraut va revenir, songeons au plus pressé... Vos diamants... où sont-ils?... Allez vite les chercher, madame... emportez-les. Une fois tout ceci découvert, gare la confiscation!
—Ces pierreries sont là... dans un meuble secret de l’appartement du duc.
—Courez donc les y prendre: je vais sonner Mirette pour qu’elle vous prépare quelques habillements.
—O généreux... généreux ami... Et vous, mon Dieu... et vous...
—Soyez tranquille, une fois que je n’aurai plus à veiller sur vous, je veillerai sur moi. Mais vite, vite, vos diamants; Chemeraut peut revenir; je vais sonner Mirette.
Le chevalier frappa sur un gong.
Angèle entra chez Monmouth.
Mirette parut.
—Mon enfant, lui dit Croustillac, apporte tout de suite ici un grand panier caraïbe renfermant tous les objets nécessaires à ta maîtresse pour une petite absence, et n’oublie pas surtout de m’appeler toujours monseigneur.
Mirette fit un signe de tête affirmatif.
—Ah! dit Croustillac en ôtant l’épée et le baudrier du roi Charles, qui appartenaient à Monmouth et auxquels le duc tenait beaucoup, tâche que le panier soit assez grand pour contenir cette épée.
—Oui, monseigneur.
—Et puis demande aussi à la mulâtresse qui m’a reçu hier ici ma vieille épée de fer, mon justaucorps vert, ma paire de bas roses et mon feutre gris... j’ai laissé cette défroque dans l’appartement où je me suis habillé en arrivant... Sauf l’épée, que tu m’apporteras, tu feras mettre le tout dans un autre panier, dont un des soldats se chargera.
Mirette sortit.
Le chevalier se dit:—C’est un enfantillage, mais je tiens énormément à ce pauvre vieil habit; je l’endosserai avec d’autant plus de plaisir qu’il me rappellera les aventures du Morne-au-Diable... et que ce sera mon unique vêtement; car une fois tout ceci éclairci, je me débarrasse de ce velours noir à manches rouges, qui est un peu trop voyant. Après un moment de silence et un profond soupir, le chevalier reprit:—Allons, Croustillac... c’est bien... du courage, mordioux! du courage... Elle est bien jolie cette petite duchesse... bien jolie... oui. Oh! cette fois... ça me tient là, au cœur... Je le sens bien, jamais je ne l’oublierai... c’est de l’amour... oui, c’est vraiment de l’amour. Heureusement que ce danger, ces émotions, tout cela m’étourdit... Ah! la voici.
Angèle rentrait en effet portant un coffret.
—Nous avions toujours tenu ces pierreries en réserve dans le cas où nous serions obligés de fuir précipitamment, dit-elle au chevalier. Notre fortune est mille fois assurée. Hélas! pourquoi faut-il que... vous...
La jeune femme s’arrêta, craignant d’offenser le Gascon; puis elle ajouta tristement, les larmes aux yeux:
—Vous devez me trouver bien lâche, n’est-ce pas, d’avoir accepté sans hésiter votre admirable sacrifice?... mais vous serez bon et indulgent. Il s’agit de sauver ce que j’ai de plus cher au monde. Il s’agit de l’homme pour qui je donnerais mille fois ma vie...; mais tenez, ce que je vous dis là est d’un affreux égoïsme. Vous parler ainsi, à vous... à qui je dois tout... et qui allez peut-être vous perdre pour nous... je suis folle... pardonnez-moi...
—Plus un mot de cela, madame... je vous en supplie... Voici l’épée du duc, c’est celle de son père; voilà aussi cette petite boîte à portrait qui lui vient de sa mère... ce sont de précieuses reliques. Mettez tout cela dans le grand panier.
—Homme excellent et généreux, s’écria Angèle attendrie, vous songez à tout...
Croustillac ne répondit rien; il détourna les yeux pour que la duchesse ne vît pas les grosses larmes qui coulaient sur ses joues hâlées. Il tendit ses grandes mains osseuses à la jeune femme, en lui disant d’une voix étouffée:
—Adieu... et pour toujours adieu... Vous oublierez, n’est-ce pas, que je suis un pauvre diable de bouffon, et vous vous souviendrez quelquefois de moi comme...
—Comme de notre meilleur ami... comme de notre frère, dit Angèle en fondant en larmes.
Puis elle tira de sa poche un petit médaillon où était son chiffre et dit à Croustillac:
—Voici ce que j’étais revenue chercher ce soir; je voulais vous offrir ce gage de notre amitié; c’est en vous l’apportant que j’ai entendu votre conversation avec le colonel Rutler... acceptez-le, ce sera un double souvenir de notre amitié, et de votre générosité...
—Donnez... oh! donnez, s’écria le Gascon en pressant le médaillon sur ses lèvres, je suis trop payé de ce que j’ai fait pour vous... et pour le prince...
—Ne nous croyez pas ingrats... une fois le duc en sûreté... nous ne vous laisserons pas au pouvoir de M. de Chemeraut, et...
—Voici Mirette... à notre rôle, s’écria Croustillac en interrompant la duchesse.
Mirette entra suivie de la mulâtresse portant à la main la vieille épée de Croustillac; un soldat était chargé du panier renfermant les habits du chevalier.
Angèle mit le coffre de diamants et l’épée de Monmouth dans la vanne caraïbe.
M. de Chemeraut entra en disant:
—Monseigneur, tout est prêt.
—Monsieur, offrez votre bras a madame, je vous prie, dit le chevalier à M. de Chemeraut d’un air sombre.
Angèle parut frappée d’une idée subite, et dit au chevalier:
—Monseigneur, je voudrais dire quelques mots en secret au père Griffon... me refuserez-vous cette dernière grâce?
—Justement, monseigneur, dit M. de Chemeraut, le révérend éveillé par le bruit venait de faire demander à parler à madame la duchesse.
—Il est là! s’écria Angèle, Dieu soit loué!
—Qu’il entre, dit le Gascon d’un air sombre.
M. de Chemeraut fit un geste, un garde sortit. Le père Griffon entra; il était grave et triste.
—Mon père, lui dit Angèle, veuillez me donner quelques moments d’entretien.
Ce disant, elle passa avec le religieux dans une pièce voisine.
—Monseigneur, dit M. de Chemeraut en montrant un papier au Gascon, voici une lettre saisie sur le colonel Rutler: elle ne laisse aucun doute au sujet des projets de Guillaume d’Orange contre Votre Altesse... Rutler sera fusillé à notre arrivée au Fort-Royal.
—Nous reparlerons de cela, monsieur, mais je pencherais pour la clémence à l’égard du colonel... non par faiblesse, mais par politique. Je vous expliquerai d’ailleurs mes idées à cet égard.
—J’attendrai les ordres de Votre Altesse à ce sujet, dit M. de Chemeraut. Puis il ajouta:
—N’emportez-vous rien, monseigneur?
—Un soldat de l’escorte est chargé de ce que j’ai de plus précieux, dit le chevalier, mes papiers... mes diamants... Quant à cette maison et à ce qu’elle renferme, je donnerai par écrit mes instructions au père Griffon; pour rien au monde, je ne voudrais revoir jamais quoi que ce soit qui pût me rappeler les horribles lieux où j’ai été si affreusement trahi.
—Madame la duchesse ayant une chaise pour être transportée, monseigneur, j’ai fait renfermer le mulâtre dans la litière où il est gardé à vue. Vous et moi, monseigneur, nous escorterons à cheval.
—Très bien, monsieur.... voici ma criminelle épouse.
En effet Angèle sortait avec le père Griffon, elle avait les yeux pleins de larmes...
Au grand étonnement de M. de Chemeraut, ce religieux sortit gravement sans adresser une parole à Croustillac, qui dit tout bas à l’envoyé français:—Le révérend blâme ma conduite, son silence est très significatif... mais il n’ose prendre le parti de ma femme contre moi; voulez-vous offrir votre bras à madame, ajouta le Gascon.
Angèle, M. de Chemeraut et le Gascon sortirent ainsi du Morne-au-Diable.
Les différents personnages dont nous nous occupons gardèrent un profond silence pendant le temps qu’ils mirent à se rendre à l’anse aux Caïmans.
Tous, à l’exception de M. de Chemeraut, étaient gravement préoccupés de l’issue de cette aventure.
La petite baie où était mouillé le Caméléon n’était pas très éloignée de l’habitation de la Barbe-Bleue.
Lorsque l’escorte y arriva, l’horizon se rougissait des premières lueurs du soleil levant.
Le Caméléon, brigantin léger et rapide comme un alcyon, se balançait gracieusement sur les vagues, amarré à un coffre de sauvetage, ce mode de mouillage pouvant rendre son appareillage beaucoup plus prompt.
Non loin du Caméléon, on voyait un des gardes-côtes de l’île qui croisait toujours dans ces parages, seul point de la Cabesterre qui fût abordable.
La chaloupe du Caméléon, commandée par le second du capitaine Ralph, attendait au débarcadère; quatre marins la montaient, tenant leurs avirons levés, prêts à nager au premier signal.
—Le cœur du Gascon battait à se rompre...
Au moment de recueillir le prix de son sacrifice, il tremblait qu’un accident imprévu ne renversât le fragile échafaudage de tant de stratagèmes.
Enfin, la litière où était renfermé Monmouth arriva sur le rivage, et fut bientôt suivie de la chaise d’Angèle.
Les soldats de l’escorte se rangèrent le long de l’embarcadère; le Gascon dit à Angèle d’une voix émue;
—Embarquez-vous, madame, avec votre complice. Ce paquet (il le remit au patron du canot) instruira le capitaine Ralph de mes derniers ordres... Pourtant, dit le chevalier tout à coup, attendez... une idée me vient...
M. de Chemeraut et Angèle regardaient Croustillac d’un air surpris.
L’aventurier croyait avoir trouvé le moyen de sauver le duc et d’échapper lui-même à M. de Chemeraut; il ne doutait pas de la résolution et du dévoûment des cinq marins de la chaloupe, il pensait à s’y précipiter avec Angèle et Monmouth, et à ordonner aux matelots de faire force de rames pour rejoindre le Caméléon, afin d’appareiller en toute hâte... Les soldats de l’escorte, quoique au nombre de trente, devaient être tellement surpris de cette brusque évasion, que le succès en était possible.
Un nouvel incident vint renverser ce nouveau projet du chevalier.
Une voix, d’abord assez lointaine, mais très retentissante, s’écria:
—Au nom du roi, arrêtez; que personne ne s’embarque!
Croustillac se retourna brusquement du côté d’où venait la voix, et, à la faveur de l’aube naissante, il vit accourir un officier de marine qui sortait d’une redoute placée près de l’anse aux Caïmans.
—Au nom du roi, que personne ne s’embarque! s’écria-t-il de nouveau.
—Soyez tranquille, lieutenant, répondit un factionnaire, que l’on n’avait pas aperçu jusqu’alors, car il était caché par l’avancée des pilotis de l’embarcadère, je n’aurais pas laissé la chaloupe pousser au large sans votre ordre, lieutenant; elle attend les avirons bordés.
—C’est bien, Thomas; et d’ailleurs, ajouta l’officier en tirant un coup de fusil en manière de signal, le garde-côte n’eût pas laissé mettre le brigantin à la voile.
Il est inutile de peindre l’affreuse angoisse des acteurs de cette scène.
Croustillac reconnut que son projet d’évasion était impraticable, puisqu’au moindre signal le garde-côte se fût opposé au départ du Caméléon.
L’officier dont nous avons parlé arriva auprès de Croustillac et de M. de Chemeraut et leur dit:
—Au nom du roi, je vous somme de me dire qui vous êtes, et où vous allez, messieurs; d’après l’ordre de M. le gouverneur, personne ne peut s’embarquer ici sans un permis de lui.
—Monsieur, lui dit M. de Chemeraut, l’escorte dont je suis accompagné se compose des gardes du gouverneur; vous le voyez, je n’agis pas sans son agrément.
—Une escorte, monsieur, dit l’officier d’un air étonné, vous avez une escorte?
—Là... près du môle, monsieur, dit Croustillac.
—Oh! c’est différent... monsieur, le jour était tout à l’heure si faible, que je n’avais pas remarqué ces soldats. Veuilles m’excuser, monsieur, veuillez m’excuser.
Cet homme, qui semblait extrêmement bavard, s’approcha des gardes du gouverneur, les examina un instant, et continua avec une excessive volubilité:
—Mon planton m’avait seulement averti que plusieurs personnes se dirigeaient vers l’embarcadère; et comme justement le Caméléon, brave navire, du reste, qui appartient à la Barbe-Bleue, et qui a bravement coulé un pirate espagnol; et comme le Caméléon, dis-je, était venu cette nuit s’amarrer sur un corps mort[5]...
—Monsieur, je vous en supplie, faites taire ce bavard insupportable, dit le chevalier à M. de Chemeraut, vous devez comprendre combien cette scène m’est pénible.
—Vous le voyez, monsieur, dit M. de Chemeraut au lieutenant, les personnes qui vont s’embarquer s’embarquent sous ma responsabilité personnelle. Je suis M. de Chemeraut, commissaire extraordinaire du roi, et chargé de ses pleins-pouvoirs.
—Monsieur, dit le lieutenant, il est inutile de justifier de vos titres... Cette escorte est une garantie suffisante, et...
—Alors, monsieur, levez donc la consigne.
—Rien de plus juste, monsieur; la consigne étant maintenant sans aucun but, il est inutile de la maintenir. Thomas, s’écria le parleur éternel à son factionnaire, tu sais bien la consigne que je t’ai donnée?
—Laquelle, lieutenant?...
—Comment, tête sans cervelle?
—Mais, monsieur, mes moments sont comptés, il faut que je retourne à l’instant au Fort-Royal, dit M. de Chemeraut.
Le lieutenant continua intrépidement:
—Comment, tu as oublié la dernière consigne que je t’ai donnée?
—La dernière... non, lieutenant.
—Non, lieutenant... eh bien! répète-la donc, voyons, cette consigne? Puis s’adressant à M. de Chemeraut, il lui dit en montrant son soldat:—Il n’a pas plus de mémoire qu’un oison, je ne suis pas fâché de lui donner cette petite leçon devant vous, elle lui profitera.
—Morbleu! monsieur, je ne suis pas venu ici pour faire l’éducation de vos factionnaires, dit M. de Chemeraut.
—Eh bien! Thomas, cette consigne?
—Lieutenant, c’est de ne laisser embarquer personne.
—Allons donc, c’est bien heureux... Eh bien! je la lève, cette consigne.
—Embarquez-vous, madame, à l’instant, s’écria Croustillac, ne pouvant modérer son impatience.
Angèle jeta un dernier regard sur lui.
Le duc fit un mouvement désespéré pour rompre ses liens, mais il fut vivement entraîné dans la chaloupe par les marins de l’escorte.
A un signe de la Barbe-Bleue, les marins firent force de rames et se dirigèrent vers le Caméléon.
—Monseigneur, vous êtes satisfait, maintenant? dit M. de Chemeraut.
—Non, non... pas encore, monsieur; je ne serai complétement satisfait que lorsque j’aurai vu le bâtiment mettre à la voile, répondit le Gascon d’une voix altérée.
—Le prince est implacable dans sa haine, pensa M. de Chemeraut, il tremble encore de colère, quoique sa vengeance soit assurée.
Tout à coup le ciel s’enflamma des reflets d’une lumière ardente, qui rendit plus sombre encore la ligne d’azur que formait la mer à l’horizon... le soleil commença de s’élever majestueusement en inondant de torrents de clarté vermeille les eaux, les rochers, la baie...
En ce moment le Caméléon, qui avait été rejoint par la chaloupe, déployait à la brise ses légères voiles blanches, filant par le bout le câble qui l’amarrait à la bouée...
Le brigantin, dans sa gracieuse évolution, vira lentement de bord... pendant quelques secondes il masqua complétement le disque du soleil et parut enveloppé d’une éblouissante auréole... Puis le léger navire, tournant sa poupe vers l’anse aux Caïmans, commença de s’avancer vers la haute mer.
Croustillac restait immobile dans une contemplation douloureuse, les yeux attachés sur le bâtiment qui emportait cette femme qu’il avait si brusquement, si follement aimée.
L’aventurier, grâce à sa vue perçante, put apercevoir un mouchoir blanc qu’on agitait vivement à l’arrière du brigantin.
C’était un dernier adieu de la Barbe-Bleue.
Bientôt la brise devint plus fraîche... Le petit navire, d’une marche supérieure, s’inclina sous ses voiles et commença de s’éloigner si rapidement qu’il s’effaça peu à peu au milieu de la vapeur chaude et brumeuse du matin...
Puis il entra dans une zone de lumière torride que le soleil jetait sur les flots.
Pendant quelque temps Croustillac ne put suivre des yeux le Caméléon... lorsqu’il le revit, le brigantin s’enfonçait de plus en plus à l’horizon et ne paraissait plus qu’un point dans l’espace.
Enfin, doublant la dernière pointe de l’île, il disparut tout à fait.
Lorsque le pauvre Croustillac n’aperçut plus rien, il ressentit une émotion profondément douloureuse son cœur lui sembla vide et désert comme l’Océan.
—Maintenant, monseigneur, lui dit M. de Chemeraut, allons retrouver vos partisans qui vous attendent si impatiemment... Dans une heure nous serons à bord de la frégate.
QUATRIÈME PARTIE.
CHAPITRE XXX.
REGRETS.
Tant que Croustillac s’était trouvé en face de son sacrifice, tant qu’il avait été exalté par les périls et soutenu par la présence d’Angèle et de Monmouth, il n’avait pas envisagé les suites cruelles de son dévouement; mais lorsqu’il fut seul, ses réflexions devinrent pénibles; non qu’il redoutât les dangers dont il était menacé, mais il regrettait amèrement la présence de la femme pour laquelle il allait tout braver... Sous le regard d’Angèle il eût gaiement affronté les plus grands périls, mais il ne devait plus jamais la revoir...
Telle était la seule cause de son morne abattement.
Les bras croisés sur sa poitrine, la tête baissée, le regard fixe, l’air sombre, l’aventurier restait muet et immobile... Par deux fois. M. de Chemeraut lui dit:
—Monseigneur, il serait temps de partir.
Croustillac ne l’entendit pas...
M. de Chemeraut, voyant l’inutilité de ses paroles, lui toucha légèrement le bras, en répétant plus haut:
—Monseigneur, il nous reste plus de quatre lieues à faire avant d’arriver au Fort-Royal.
—Mordioux, monsieur, que voulez-vous? s’écria le Gascon en se retournant avec impatience vers M. de Chemeraut.
La figure de ce dernier exprima tant d’étonnement en entendant l’homme qu’il prenait pour le duc de Monmouth prononcer cette bizarre exclamation, que le Gascon comprit l’imprudence qu’il avait commise, il retrouva bientôt son sang-froid, regarda M. de Chemeraut d’un air impassible; puis, comme s’il fût sorti d’une distraction profonde, il lui dit d’un ton bref:
—Maintenant, monsieur, partons.
Et remontant à cheval, le Gascon prit la route du Fort-Royal, toujours suivi de l’escorte et accompagné de M. de Chemeraut.
Croustillac n’était pas homme, malgré son chagrin, à désespérer complétement du présent.
M. de Chemeraut, revenu de sa surprise, attribuait la sombre taciturnité du Gascon aux pénibles pensées que devait lui causer la criminelle conduite de la duchesse de Monmouth, tandis que l’aventurier, envisageant les chances de salut qui lui restaient, analysait l’état de son cœur et faisait le raisonnement suivant:
—La Barbe-Bleue (je l’appellerai toujours ainsi; c’est ainsi que je l’ai entendu nommer pour la première fois, lorsque j’ai pensé à elle sans la connaître), la Barbe-Bleue est partie... bien partie, je ne la reverrai jamais, au grand jamais. C’est évident... Il me sera impossible d’échapper à son souvenir. Je sens que je suis pincé au cœur. C’est absurde, c’est stupide, c’est inimaginable, mais cela est... la preuve de cela... c’est que cette petite femme m’a bouleversé complétement. Avant de la connaître, j’étais insoucieux, babillard et gai comme l’oiseau sur la branche... très peu scrupuleux à l’endroit de la délicatesse; et maintenant me voilà triste, morose, taciturne... et d’une délicatesse si outrée que j’avais une peur horrible que la Barbe-Bleue m’offrît en partant quelque rénumération autre que le médaillon dont elle a eu la générosité d’ôter les pierreries. Hélas! désormais ce souvenir fera toute ma joie... triste joie... Quel changement!!! moi qui, autrefois, tenais d’autant plus à la braverie des ajustements que j’étais mal troussé; moi qui aurais fait mes beaux jours de cet habit de velours noir garni de riches boutonnières d’or, j’aspire au moment où je pourrai revêtir mon vieux justaucorps vert et mes bas roses; fier de me dire:—Je suis sorti de ce Potose... du Morne-au-Diable, de cette mine de diamants, tout aussi gueux que lorsque j’y suis entré. N’est-il donc pas, mordioux, bien clair qu’avant de connaître la Barbe-Bleue je n’aurais jamais eu de ma vie ces pensées-là?... Maintenant que me reste-t-il à espérer? se dit Croustillac en adoptant, selon son usage, la forme interrogative pour faire ce qu’il appelait son examen de conscience.
—Voyons: sois franc, Polyphème! tiens-tu beaucoup à la vie?
—Eh!... eh!...
—Que t’en dirait d’être pendu?
—Hem! hem!
—Voyons, franchement!
—Franchement? Eh bien! la potence pourrait, à la rigueur, m’agréer, si la Barbe-Bleue était à même de me voir pendre. Et encore, non... c’est une mort ignoble, une mort ridicule: on tire la langue! on gigote!
—Polyphème, vous avez peur... d’être pendu?
—Non, mordioux, mais pendu tout seul, pendu à l’écart... pendu comme un chien enragé, pendu sans que deux beaux yeux vous regardent, sans qu’une jolie bouche vous sourie...
—Polyphème, vous êtes un fat et un stupide; croyez-vous pas que sa Grâce madame la duchesse de Monmouth serait venue applaudir à votre dernière danse? Encore une fois, Polyphème, vous rusez, vous cherchez toutes sortes d’échappatoires... Vous avez peur d’être pendu, vous dis-je.
—Soit, allons... oui, j’ai bien peur de la potence, j’en conviens, n’en parlons plus... écartons ces probabilités-là... n’admettons pas dans notre avenir cette crainte exagérée, mordioux! on ne vous pend pas pour si peu... tandis que la prison est possible, pour ne pas dire probable... Parlons donc de la prison.
—Eh bien! que vous semble de la prison, Polyphème?
—Eh!... eh!... la prison est monotone en diable; je sais bien que j’aurai la ressource de penser à la Barbe-Bleue, mais j’y penserais autant, j’y penserais même mieux dans la paisible solitude des bois, dans le calme de la vallée paternelle... La vallée paternelle! oui, décidément, c’est là que je veux finir mes jours, rêvant à la Barbe-Bleue. Seulement la retrouverais-je cette vallée paternelle? hélas! les brouillards de notre Garonne sont si épais, que j’errerai longtemps, sans doute, sans retrouver cette chère vallée.
—Polyphème, vous divaguez à dessein, vous voulez échapper à la prison aussi bien qu’à la corde, malgré votre phébus philosophique.
—Eh bien! oui, mordioux! j’y veux échapper; à qui avouerai-je cela, si ce n’est à moi-même? qui me comprendra, si ce n’est moi-même?
—Ceci admis, Polyphème, comment éviterez-vous le sort qui vous menace?
—Jusqu’à présent cette route n’est guère propre à une évasion, je le sais... à droite des rochers, à gauche la mer; devant moi, derrière moi l’escorte... mon cheval n’est pas mauvais; s’il était meilleur que celui du bonhomme Chemeraut, je pourrais essayer de lutter de vitesse avec lui.
—Et puis, Polyphème?
—Et puis je laisserais en route le bonhomme Chemeraut.
—Et puis?
—Et puis, abandonnant ma monture, je me cacherais dans quelque caverne, je gravirais les rochers; j’ai de longues jambes et des jarrets d’acier...
—Mais, Polyphème, on retrouve bien les nègres marrons; vous qui n’avez pas leur habitude de cette vie nomade, on vous retrouvera facilement, à moins que vous ne soyez dévoré par les chats-tigres ou tué par les serpents. Telles sont vos deux seules chances d’échapper à la battue qu’on fera pour vous rattraper.
—Oui... mais au moins j’ai quelque chance d’échapper, tandis que suivant le bonhomme Chemeraut, comme le mouton suit le boucher qui le mène à la tuerie, je tombe en plein au milieu de mes partisans; le Mortimer me saute au cou, non pour m’embrasser, mais pour m’étrangler en voyant qui je suis, ou plutôt qui je ne suis pas... tandis que, en tentant de m’échapper, je puis réussir... et, qui sait? aller rejoindre peut-être la Barbe-Bleue? Le père Griffon lui est dévoué, par lui je saurai toujours où elle est, s’il le sait...
—Mais, Polyphème, vous êtes fou, vous aimez cette femme sans aucun espoir; elle est passionnément amoureuse de son mari, et quoiqu’on vous ait pris complaisamment pour lui, il est aussi beau, aussi grand seigneur, aussi intéressant, que vous êtes laid; ridicule et homme de peu, quoique de race antique... Polyphème.
—Eh! mordioux! que m’importe... En revoyant la Barbe-Bleue, je ne serai pas heureux, c’est vrai... mais je serai content... Est-ce qu’on ne jouit pas d’un beau site, d’un admirable tableau, d’un magnifique poëme, d’une musique enchanteresse, quoique ce site, ce tableau, ce poëme, cette musique ne soient pas vôtres? Eh bien... telle sera l’espèce de mon contentement auprès de la divine Barbe-Bleue.
—Une dernière observation, Polyphème? Votre fugue, heureuse ou non, n’éveillera-t-elle pas les soupçons de M. de Chemeraut? Ne compromettrez-vous pas ainsi ceux que vous avez, je l’avoue, assez habilement sauvés?
—Il n’y a rien à craindre de ce côté: le Caméléon marche comme un albatros; il est déjà le diable sait où; l’on mettrait à ses trousses tous les gardes-côtes de l’île qu’on ne saurait où le chercher. Ainsi donc, je ne vois aucun inconvénient à essayer si mon cheval va plus vite que celui du bonhomme Chemeraut... le bonhomme me semble justement très cogitatif à cette heure, la grève est belle et droite. Si je partais.
—Voyons... essayez... Partez, Polyphème!
A peine l’aventurier se fut-il donné mentalement cette permission, qu’appuyant plusieurs coups de talon à son cheval, il partit brusquement avec une grande rapidité.
M. de Chemeraut, un moment surpris, regarda fuir le chevalier; puis, ne comprenant rien à cette bizarrerie du prince, il se mit à sa poursuite.
M. de Chemeraut avait longtemps fait la guerre et était excellent écuyer... Son cheval, sans être supérieur à celui de Croustillac, étant beaucoup mieux conduit et mené, regagna bientôt l’avance que le chevalier avait déjà prise.
M. de Chemeraut courut sur les traces de l’aventurier en criant:
—Monseigneur... monseigneur... où allez-vous donc?
Le chevalier, se voyant serré de près, hâtait de toutes ses forces la course de sa monture.
Bientôt l’aventurier fut obligé de s’arrêter court, la grève formait un coude en cet endroit et le Gascon se trouva en face d’énormes blocs de rochers qui ne laissaient qu’un passage étroit et dangereux.
M. de Chemeraut rejoignit son compagnon.
—Morbleu! monseigneur, s’écria-t-il, quelle mouche a piqué Votre Altesse? pourquoi ce courre si furieux et si subit?
Le Gascon répondit froidement et hardiment:
—J’ai grande hâte, monsieur, de rejoindre mes partisans... Ce pauvre Mortimer surtout, qui m’attend avec une si vive impatience... Et puis... malgré moi... je suis assiégé de certaines idées fâcheuses à l’endroit de ma femme, et je voulais les fuir, ces idées.... les fuir! à toute force... dit le Gascon avec un douloureux soupir.
—Il me paraît, monseigneur, que moralement et physiquement vous les fuyez à toutes jambes; malheureusement le chemin s’oppose à ce que vous leur échappiez davantage.
M. de Chemeraut appela le guide.
—A combien de distance sommes-nous du Fort-Royal? lui demanda-t-il.
—Tout au plus à une lieue, monsieur.
M. de Chemeraut tira sa montre et dit à Croustillac:
—Si le vent est bon, à onze heures nous pourrons être sous voile, et en route pour la côte de Cornouailles, où la gloire vous attend, monseigneur.
—Je l’espère, monsieur, sans cela, il serait absurde à moi d’y aller. Mais à propos de notre entreprise, il me semble que ce serait mal commencer que de l’inaugurer par un meurtre.
—Que voulez-vous dire, monseigneur?
—Je verrais avec peine fusiller le colonel Rutler. Je suis superstitieux, monsieur; cette mort me semblerait d’un fâcheux présage... Son attentat m’a été tout personnel. Je vous demande donc formellement sa grâce.
—Monseigneur, son crime a été flagrant, et...
—Mais, monsieur, ce crime n’a pas été commis; j’insiste pour que le colonel ne soit pas fusillé.
—Il expiera, du moins, monseigneur, par une détention perpétuelle son audacieuse tentative.
—En prison... soit... on en peut sortir, Dieu merci... ou on l’espère du moins, ce qui abrège infiniment le temps. D’ailleurs le colonel pourrait ébruiter ma prochaine descente en Cornouailles, ce qui serait vraiment dommage.
—Il sera fait, à ce sujet, ainsi que vous le désirez, monseigneur.
—Autre chose, monsieur... Je suis superstitieux, je vous l’ai dit... J’ai remarqué dans ma vie certains jours fastes et néfastes; le jour d’aujourd’hui, comme disent les bonnes gens, est néfaste... Or, pour rien au monde je ne voudrais commencer une entreprise aussi importante que la nôtre sous l’influence d’une heure que je me crois fatale... D’ailleurs, je me sens fatigué, vous devez le concevoir, en songeant aux émotions de toutes sortes qui m’assiégent depuis hier.
—Quels sont donc vos desseins, monseigneur?
—Ils contrarieront peut-être les vôtres, mais je vous saurai gré de faire ce que je désire... c’est-à-dire de ne mettre à la voile que demain matin au soleil levant.
—Monseigneur...
—Je sais, monsieur, ce que vous allez me dire... mais vingt-quatre heures de plus ou de moins ne sont pas d’un grand intérêt... et puis enfin je suis décidé à ne pas mettre aujourd’hui le pied en mer... je vous apporterais le sort le plus funeste, j’attirerais sur votre frégate tous les ouragans des tropiques... Je passerai donc la journée chez le gouverneur, dans une retraite absolue... j’ai besoin d’être seul, ajouta le chevalier d’un ton mélancolique, seul, oui, toujours seul. Et je dois commencer mon apprentissage de la solitude.
—La solitude? mais, monseigneur, vous ne la trouverez pas dans les agitations qui vous attendent.
—Hé, monsieur, répondit philosophiquement Croustillac, le malheureux trouve la solitude même au milieu de la foule... lorsqu’il s’isole dans ses regrets... Une femme que j’aimais tant, ajouta-t-il avec un profond soupir.
—Ah! monseigneur, dit M. de Chemeraut en soupirant aussi pour se mettre à l’unisson de Croustillac, c’est terrible... mais le temps cicatrise de pires blessures!
—Vous avez raison, monsieur, le temps cicatrise de pires blessures: j’aurai du courage. Bien reposé, bien remis de mes fatigues et de mes cruelles agitations, demain je me consolerai, j’oublierai tout... en embrassant mes partisans.
—Ah! monseigneur, demain sera un beau jour pour tous!
La position du chevalier commandait trop d’égards à M. de Chemeraut pour qu’il ne se rendît pas aux observations de son compagnon; il acquiesça donc, quoique à regret, aux volontés de Croustillac.
Le Gascon, en reculant l’heure où sa fourberie serait découverte, espérait trouver l’occasion de fuir; il se souvenait que la Barbe-Bleue lui avait dit:
«Nous ne serons pas ingrats: une fois le prince en sûreté, nous ne vous laisserons pas au pouvoir de M. de Chemeraut. Seulement, tâchez de gagner du temps.»
Quoique le chevalier ne comptât pas beaucoup sur la promesse de ses amis, sachant toutes les difficultés qu’ils auraient à vaincre et à braver pour le secourir, il voulait, en tout cas, ne pas sacrifier cette chance de salut, si incertaine qu’elle fût.
Ainsi que l’avait annoncé le guide, on arriva au Fort-Royal au bout d’une heure de marche.
Le palais du gouverneur était situé à l’extrémité de la ville, du côté des savanes; il fut facile d’y parvenir, sans rencontrer personne.
M. de Chemeraut envoya un des gardes prévenir en toute hâte le gouverneur de l’arrivée de ses deux hôtes.
Le baron avait encore mis sa longue perruque et revêtu son lourd justaucorps pour recevoir M. de Chemeraut et le chevalier. Il regardait ce dernier avec une curiosité féroce et était surtout extrêmement intrigué de ce justaucorps de velours noir à manches rouges. Mais songeant que M. de Chemeraut lui avait parlé d’un secret d’État où se trouvaient mêlés les habitants du Morne-au-Diable, il n’osait envisager Croustillac qu’avec une profonde déférence.
Le baron, profitant d’un moment où le chevalier jetait sur la fenêtre un regard mélancolique... tout en tâchant de voir si elle pourrait servir à son évasion, le baron dit à demi-voix à M. de Chemeraut:
—Je comptais sur une dame, monsieur. Cette litière que vous aviez emmenée?...
—Eh bien! monsieur le baron, vous comptiez malheureusement... sans votre hôtesse...
—Vous avez dû avoir bien chaud par ce coup de soleil matinal? ajouta le baron d’un air dégagé, quoiqu’il fût piqué de la réponse de M. de Chemeraut.
—Très chaud, monsieur... et votre hôte aussi... vous devriez lui offrir quelques rafraîchissements...
—J’y avais songé, monsieur, dit le baron; j’ai fait mettre trois couverts.
—Je ne sais, monsieur le baron, si monsieur, et il montra le chevalier, daignera nous admettre à sa table.
Le gouverneur stupéfait regarda Croustillac avec une nouvelle et ardente curiosité.
—Mais, monsieur, il s’agit donc d’un grand personnage?
—Monsieur le baron, je me vois malheureusement dans la nécessité de vous rappeler encore que j’ai mission de vous faire des questions et non de...
—Il suffit, il suffit, monsieur; voulez-vous demander à l’hôte que j’ai l’honneur de recevoir s’il veut me faire la grâce d’accepter ce déjeûner?
M. de Chemeraut transmit la demande du baron à Croustillac; celui-ci, prétextant sa fatigue, demanda de déjeuner seul dans son appartement.
M. de Chemeraut dit quelques mots à l’oreille du baron, qui aussitôt offrit son plus bel appartement à l’aventurier.
Croustillac pria le baron de lui faire apporter le panier caraïbe dont un de ses gardes avait été chargé, et qui, on le sait, ne renfermait que les vieux habits du Gascon.
M. de Chemeraut se trouvait dans l’appartement du Gascon, lorsqu’on lui remit ce panier.
—Qui dirait, à voir ce modeste panier, qu’il renferme pour plus de trois millions de pierreries!... dit négligemment Croustillac.
—Quelle imprudence, monseigneur!... s’écria M. de Chemeraut. Ces gardes sont sûrs... mais...
—Ils ignoraient le trésor qu’ils portaient... il n’y avait donc rien à craindre...
—Monseigneur, je dois vous annoncer que l’intention du roi n’est pas que vous usiez de vos ressources personnelles pour mettre à fin cette entreprise. Le trésorier de la frégate a une somme considérable destinée au payement des recrues qui y sont embarquées, et aux dépenses nécessaires, une fois le débarquement opéré.
—Il n’importe, dit Croustillac. L’argent est le nerf de la guerre. Je n’avais pas prévu cette disposition du grand roi, et je voulais mettre au service de mon royal oncle ce qui me restait de sang, de fortune et d’influence!
Après cette ronflante péroraison, M. de Chemeraut sortit.