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Le Nègre du "Narcisse" cover

Le Nègre du "Narcisse"

Chapter 7: V
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About This Book

Le récit se déroule à bord d’un navire en mer et montre comment la maladie d’un membre de la compagnie transforme les rapports entre compagnons de voyage, révélant compassion, égoïsme, hypocrisie et sens du devoir. Par des descriptions marines évocatrices et des digressions réflexives, l’auteur scrute la solitude, la solidarité et l’ambiguïté morale qui surgissent dans un milieu clos. L’ensemble articule épisodes dramatiques et passages lyriques pour suggérer plutôt que proclamer des vérités sur la souffrance, la responsabilité collective et la force obscure qui relie les destins humains face à l’adversité.

 

Une lourde atmosphère d’oppressante quiétude envahit le navire. L’après-midi, les hommes erraient, lavant leurs treillis et les étalant pour sécher aux souffles peu prospères, avec une langueur méditative de philosophes désabusés. On parlait peu. Le problème de la vie semblait trop vaste pour les bornes étroites du langage humain, et de gré commun on s’en remettait, pour le résoudre, à la grande mer qui, dès le principe, l’avait enveloppé dans son immense étreinte ; à la mer qui savait tout et dévoilerait à son heure, infailliblement, à chacun, la sagesse cachée en toutes les erreurs, la certitude tapie en tous les doutes, le royaume de paix et de sécurité qui fleurit par-delà les frontières de la souffrance et de la peur. Et dans les courants confus de pensées impuissantes qui se créent et se meuvent parmi des hommes assemblés, Jimmy émergeait, en trouait la surface, forçant l’attention, comme une balise noire enchaînée au fond d’un estuaire vaseux. Le mensonge triomphait. Il triomphait par la force du doute, de la bêtise, de la pitié, du faux sentiment. Nous nous mîmes en devoir d’achever ce triomphe par compassion, insouciance, affaire de rire un brin. L’obstination de Jimmy en son attitude simulatrice devant l’inévitable vérité prenait les proportions d’une énigme colossale, d’une manifestation grandiose à force d’incompréhensibilité, forçant par moments un respect émerveillé ; et il y avait aussi pour plusieurs quelque chose d’exquisement drôle à le duper ainsi jusqu’au bout de sa propre imposture. Sa méconnaissance opiniâtre de l’unique certitude dont nous pouvions suivre l’approche de jour en jour était aussi troublante que la défaillance de quelque loi de nature. Il se trompait si totalement sur lui-même qu’on ne pouvait se défendre de lui suspecter l’accès de quelque savoir surhumain. Il était absurde au point de paraître inspiré. Il apparaissait unique et doué de cette fascination que seule peut exercer un être en dehors de l’humanité : ses dénégations, il semblait nous les jeter déjà de l’autre côté de la frontière fatale. Il devenait immatériel comme une apparition ; ses pommettes saillaient, le front fuyait davantage ; la face se creusait, tachée d’ombre ; et, décharnée, la tête ressemblait à un crâne noir exhumé dont les orbites eussent roulé deux boules d’argent mobile. Il démoralisait. A cause de lui nous nous humanisions jusqu’au raffinement, devenus sensibles, complexes, décadents à l’excès : nous comprenions la subtilité de sa crainte, partagions toutes ses répulsions, ses antipathies, ses roueries et ses feintes, comme si nous souffrions d’une civilisation trop avancée, déjà pourrie, sans données désormais sur le sens de la vie. Nous avions l’air d’initiés à des mystères infâmes ; avec des grimaces profondes de conspirateurs nous échangions des regards pleins de choses, des mots brefs et significatifs. Nous étions inexprimablement vils et très contents de nous. Nous lui mentions avec gravité, avec émotion, avec onction comme si nous exécutions quelque tour de passe-passe moral en vue d’une récompense éternelle. Nous répondions à ses assertions les plus extravagantes par un chorus affirmatif, comme si c’eût été un millionnaire, un politicien ou un réformateur, et nous une coterie de lourdauds ambitieux. Si nous nous risquions à mettre ses paroles en doute, c’était à la manière d’obséquieux sycophantes, afin que sa gloire fût rehaussée par la flatterie de notre dissentiment. Il influençait le ton moral de notre monde comme s’il eût détenu le pouvoir de distribuer des honneurs, des trésors ou de la souffrance ; lui qui ne pouvait rien nous donner que son mépris ! Celui-ci était immense ; il semblait grandir sans cesse, à mesure que le corps de l’homme s’émaciait sous nos yeux. C’était la seule chose à lui, de lui, pour mieux dire, qui donnât une impression de pérennité et de vigueur. Cela parlait par l’éternelle moue de ses lèvres noires, cela nous épiait à travers l’ineffable insolence de ses larges yeux exorbités comme des yeux de crustacés. Nous les surveillions, vigilants. Rien autre en lui ne remuait. Il semblait se refuser à bouger, comme s’il se méfiait de son propre aplomb. Le moindre geste devait lui révéler (il n’en pouvait être différemment) sa débilité physique et lui causer un choc d’angoisse mentale. Il économisait ses mouvements. Étendu tout du long, le menton sur sa couverture, en une sorte d’immobilité matoise et circonspecte, il gisait. Ses yeux seuls erraient sur les visages, ses yeux dédaigneux, aigus et tristes.

Ce fut à cette époque que le dévouement de Belfast, non moins que sa pugnacité, méritèrent tous les suffrages. Il passait chaque instant de loisir dans la cabine de Jimmy. Il le soignait, l’entretenait ; doux comme une femme, avec la gaieté tendre d’un vieux philanthrope et une sensiblerie attentive vis-à-vis de son nègre, à rendre jaloux un maquignon d’esclaves accompli. Mais, hors de là, il se montrait irritable, sujet à des explosions d’humeur, sombre, soupçonneux et plus brutal toujours en proportion de son chagrin. Avec lui larmes et coups de poing allaient de conserve : une larme pour Jimmy, un coup de poing pour quiconque semblait s’écarter d’une scrupuleuse orthodoxie dans sa manière d’envisager le cas de Jimmy. Nous ne parlions que de cela. Les deux Scandinaves, eux-mêmes, discutaient la situation, mais en quel esprit, nous l’ignorions, car ils se querellaient dans leur langue. Belfast en soupçonnait un d’irrévérence, et, dans cette incertitude, ne se croyait pas le droit d’hésiter à provoquer les deux. Ils prirent grand-peur de sa truculence et dorénavant vécurent parmi nous, hébétés comme un couple de muets. Wamibo ne parlait jamais intelligiblement, mais il ne souriait pas plus qu’une bête et semblait moins au courant de l’affaire que le chat du bord, en conséquence il était sauf. De plus, ayant fait partie de la phalange élue des sauveteurs de Jimmy, il défiait tout soupçon. Archie, silencieux en général, passait souvent une heure à causer avec Jimmy tranquillement, d’un air de propriétaire. A toute heure du jour, et souvent la nuit, on pouvait voir un homme assis sur le coffre de Jimmy. Le soir, entre six et huit, la cabine était comble, un groupe attentif stationnait à la porte. Tous regardaient le nègre.

Il se prélassait à la chaleur de notre sollicitude. Ses yeux luisaient ironiques et d’une voix faible il nous reprochait notre lâcheté. Il disait : « Si vous aviez tenu bon pour moi, vous autres, je serais sur pied à cette heure. » Nous baissions la tête. « Oui, mais si vous croyez que je vais me laisser mettre aux fers histoire de vous distraire… Dame, non… Ça me ruine la santé de rester couché comme ça. Vous vous en fichez ! » Nous étions aussi confondus que s’il avait dit vrai. Sa superbe impudence balayait tout devant elle. Nous n’aurions pas osé nous révolter. En vérité, nous ne le voulions pas. Ce que nous voulions, c’était le garder en vie jusqu’au port et la fin du voyage.

Singleton, comme de coutume, se tenait à l’écart, paraissant mépriser les insignifiants épisodes d’une existence révolue. Une fois seulement il vint et, à l’improviste, fit halte sur le seuil. Il examina Jimmy en un profond silence comme s’il désirait joindre cette noire image à la foule des ombres qui peuplaient son vieux souvenir. Nous nous tenions très tranquilles et pendant un long moment Singleton resta là comme s’il venait à la suite d’un rendez-vous faire une visite de cérémonie ou contempler quelque notable événement. James Wait demeurait parfaitement immobile, sans conscience apparente du regard qui le scrutait, rivé sur lui et plein d’attente. Une impression de joute engagée régna. Nous éprouvions la tension intérieure d’hommes qui assistent à une reprise de lutte. Jimmy enfin avec une appréhension visible tourna la tête sur l’oreiller.

— Bonsoir, dit-il d’un ton conciliant.

— H’m, répondit le vieux marin bourrument.

Il continua un moment d’examiner Jimmy avec une fixité sévère, puis soudain s’en fut. Pendant longtemps après sa sortie nul n’éleva la voix dans la petite cabine, quoique nous respirions tous plus librement, comme on fait quand on a réchappé d’une circonstance dangereuse. Nous connaissions tous les idées du vieux au sujet de Jimmy et nul n’osait les combattre. Elles nous bouleversaient, nous peinaient et le pis c’est que, en somme, elles pouvaient bien être justes. Une fois seulement il condescendit à les exposer sans réticence, mais nous en gardâmes durable le souvenir. Il dit que Jimmy était la cause des vents debout. Les moribonds, maintenait-il, traînent jusqu’à la première vue de terre, puis meurent ; Jimmy savait que la terre tirerait de sa poitrine son dernier soupir. N’en est-il pas ainsi sur tous les navires ? Ne le savions-nous pas ? Il ajouta d’un ton de dédain austère : Que savions-nous donc ? Qu’allions-nous mettre en doute encore ? Le désir de Jimmy encouragé par nous, aidé par les sorts de Wamibo (un Finnois pas vrai ? Très bien !) conspirait pour attarder le navire. Il fallait des lourdauds stupides pour ne pas s’en apercevoir. Qui avait jamais ouï parler d’une série pareille de calmes et de vents contraires ? Ça n’était pas naturel…

Nous en convenions, c’était étrange. Nous nous sentions mal à l’aise. Le dicton vulgaire : « Plus de jours, plus de dollars », ne nous réconfortait pas comme de coutume, car les vivres tiraient à leur fin. Beaucoup avaient été endommagés en doublant le Cap et nous étions à demi-ration de biscuit. On avait fini les fayots, le sucre, le thé depuis longtemps. La viande de conserve allait manquer. On avait beaucoup de café, mais très peu d’eau pour en faire. Nous serrâmes nos ceintures d’un cran et continuâmes à gratter, fourbir et polir le bateau du matin au soir. Il eut bientôt l’air de sortir d’un écrin, mais la faim l’habitait. Non pas absolument la famine, mais vivante, continue, la faim qui arpente les ponts, dort dans le poste, tourmenteuse de veilles, harassant les songes. Nous regardions du côté du vent en quête de changement. Toutes les quelques heures de nuit ou de jour on changeait d’amures avec l’espoir de voir le vent venir largue enfin sur ce bord-là ! Rien. Le navire semblait avoir oublié sa route natale, il courait des bordées, cap au noroît, cap à l’est ; de-ci, de-là, affolé, pareil à une créature timide au pied d’un mur. Parfois, comme las à mourir, il roulait languissant tout un jour dans la houle unie d’une mer sans écume. Le long des mâts balancés, les voiles fouettaient furieusement le silence étouffant du calme. Éreintés, ventre vide, gorge sèche, nous commencions à croire Singleton tout en restant fidèles, malgré tout, à notre comédie vis-à-vis de Jimmy. Nous lui parlions par allusions enjouées, gais complices d’un astucieux dessein, mais nos yeux vers l’ouest s’en allaient lamentables par-dessus la lisse, en quête d’un signe d’espoir, d’un signe de vent favorable, dût son premier souffle apporter la mort au récalcitrant Jimmy. Peine perdu ! L’univers conspirait avec James Wait. Des risées folles soufflant du nord se levèrent derechef ; le ciel resta sans tache ; et, cernant notre fatigue, la mer étincelante touchée par la brise s’offrait voluptueuse au grand soleil comme si elle avait oublié notre vie et notre souci.

Donkin veillait au bon vent comme les autres. Personne ne savait maintenant quel poison broyaient ses pensées. Il se taisait, amaigri d’aspect, comme dévoré de rage intérieure devant l’injustice des hommes et du sort. Ignoré de tous, il ne parlait à personne, mais sa haine pour chacun lui sortait par les yeux. Le cuisinier lui servait d’unique interlocuteur. Il avait persuadé ce juste que lui, Donkin, était un personnage grandement calomnié et persécuté. De concert ils déploraient l’immoralité de l’équipage. Il ne pouvait exister de pires criminels que nous dont les mensonges s’accordaient pour précipiter l’âme d’un pauvre noir ignorant à la perdition éternelle. Podmore accommodait ce qu’il y avait à cuire, plein de remords, assombri par la pensée qu’en préparant les aliments de tels pécheurs il mettait en péril son propre salut. Quant au capitaine, il y a sept ans qu’ils bourlinguaient de conserve, disait-il, et il n’aurait pas cru possible qu’un homme pareil… Ce que c’est que nous !… Voilà… Il n’y a pas à tortiller. Son bon sens chaviré dans l’espace d’une seconde… Frappé en plein orgueil… Il tombe comme ça du ciel tout à coup des épreuves… Donkin, morose, perché sur le coffre à charbon, balançait les jambes et renchérissait. Il payait, en monnaie de servile assentiment, le privilège de s’asseoir dans la cuisine ; ce scandale l’écœurait ; il partageait l’avis du coq, il manquait de mots assez sévères pour qualifier notre conduite ; et lorsque dans la chaleur de sa réprobation un juron lui échappait, Podmore, qui aurait aimé jurer lui-même, si ces principes ne le lui eussent interdit, faisait semblant de ne pas entendre. Aussi Donkin, sans crainte de reproches, sacrait pour deux, mendiait des allumettes, empruntait du tabac, fainéantait des heures et bien aise devant le fourneau. De là, il pouvait nous entendre de l’autre côté de la cloison, causant avec Jimmy. Le coq bousculait ses pots, tapait la porte du four, ronchonnait des prophéties de damnation pour tout l’équipage ; et Donkin, rebelle à toute notion religieuse, sauf à fins de blasphème, écoutait, concentré sur sa rancune, se conjouissant avec férocité des images d’infini tourment évoquées devant lui, comme les hommes se délectent aux visions maudites de la cruauté, de la vengeance, du lucre et du pouvoir…

Par les soirées claires, le navire taciturne, sous l’éclat sans chaleur de la lune sans vie, revêtait l’aspect menteur d’un repos que nulle passion n’aurait su troubler, pareil à celui dont l’hiver apaise la terre. Une longue bande d’or barrait le disque noir de la mer. Des échos de pas troublaient le silence des ponts. Le clair de lune drapait les agrès comme d’une buée de gel, et les voiles blanches figuraient des cônes éblouissants, on eût dit de neige sans tache. Dans la magnificence de ces rayons fantômes, le Narcisse apparaissait comme une vision d’idéale beauté, illusoire comme un tendre rêve de paix et de sérénité. Et rien de lui n’était réel, rien de distinct ni de solide que les ombres lourdes qui, par ses ponts, incessantes et muettes, bougeaient continuellement, plus noires que la nuit, plus inquiètes et mouvantes que les pensées des hommes.

Ulcéré, solitaire, Donkin errait comme une hyène parmi les ombres, trouvant que Jimmy mettait bien longtemps à mourir. Ce soir-là, juste avant la nuit la vigie avait signalé : Terre, et le patron, tout en ajustant les tubes de sa lunette marine, avait fait observer d’un ton de calme amertume à M. Baker, qu’après avoir lutté pouce par pouce contre les vents debout pour arriver jusqu’aux Açores, il n’y avait plus à compter maintenant que sur une période de calmes plats. Le ciel était clair, le baromètre haut. Avec le soleil la brise légère tomba, et un énorme silence, avant-courrier d’une nuit sans vent, descendit sur les eaux chaudes de l’Océan. Tant qu’il fit jour, l’équipage, rassemblé à l’avant, regarda sous le ciel oriental l’île de Flores qui haussait des contours irréguliers et brisés au-dessus de l’espace uni de la mer, comme une sombre ruine planant sur des solitudes désertiques.

C’était la première terre aperçue depuis près de quatre mois.

Charley ne tenait pas en place et, parmi l’indulgence générale, prenait des libertés avec ses supérieurs. Des matelots exaltés sans savoir pourquoi parlaient en groupes, allongeaient des bras nus. Pour la première fois de la traversée, l’existence factice de Jimmy sembla un moment oubliée en face de la réalité palpable. Nous en étions là malgré tout ! Belfast discourait, citant des cas imaginaires de courts passages de retour, sitôt les îles annoncées :

— Les petites goëlettes à oranges s’en tirent en cinq jours, affirmait-il. Quoi qu’il faut ? Un peu de bonne brise, voilà tout.

Archie maintint que sept jours était le moins qu’on pouvait mettre, et ils discutèrent amicalement avec des mots injurieux. Knowles déclara qu’il flairait déjà le port et, faisant une lourde embardée sur sa jambe trop courte, s’esclaffa à se rompre les côtes. Un groupe de loups de mer au poil gris regarda longtemps sans rien dire ni changer l’expression absorbée de leurs traits durs. L’un dit tout à coup :

— Londres n’est plus loin à présent.

— Mon premier soir à terre, tu paries que je m’envoie un bifteck aux oignons pour souper…

— Et une pinte de bière, dit un autre.

— Un tonneau, tu parles ! brailla quelqu’un.

— Œufs et jambon, trois fois le jour. V’là comment je comprends la vie, cria une voix allègre.

Il y eut un brouhaha, des murmures approbateurs ; des yeux s’allumèrent, des mâchoires claquèrent sur des petits rires nerveux. Archie souriait avec réserve à ses pensées. Singleton monta sur le pont, jeta un coup d’œil distrait, puis redescendit sans une parole, en homme qui a vu Flores un nombre incalculable de fois. La nuit qui arrivait de l’est effaça du ciel limpide la tache violette de l’îlot montueux :

— Calme plat, dit quelqu’un tranquillement.

Le murmure animé des colloques tomba soudain, puis s’éteignit ; les groupes se défirent ; les hommes un à un se séparèrent, chacun de son bord, descendant les échelles à pas lents, le visage sérieux, comme dégrisés par ce rappel soudain marquant leur dépendance de l’invisible. Et quand une grande lune jaune monta doucement au-dessus du fil net de l’horizon éclairci, elle trouva le navire enveloppé d’un silence aux souffles suspendus, et qui semblait dormir profondément, sans rêves, sans crainte, sur le sein d’une mer assoupie et terrible.

Donkin en voulait à la paix, au navire, à la mer qui, de toutes parts étendue, se perdait dans l’illimitable silence de toute la création. Il se sentait brusquement sommé par des griefs inapaisés. On avait pu le mater par la force brutale, mais sa dignité blessée demeurait indomptable et rien ne pouvait cicatriser les plaies de son amour-propre lacéré. Voici la terre déjà, le port tout à l’heure, un maigre compte à toucher, pas d’habits, il faudrait se remettre à turbiner dur. Perspectives fâcheuses ! La terre ! La terre qui prend et boit la vie des marins malades. Ce nègre-là pourvu d’argent, de hardes, de temps de reste… et qui ne voulait pas mourir. La terre buvait la vie… Était-ce vrai ? La tentation d’aller voir le mordit soudain. Peut-être que déjà… Quelle veine ce serait ! Il y avait de l’argent dans le coffre du bougre. Il saillit alerte des ombres dans le clair de lune et, au même instant, sa face affamée de jaune devint livide. Il ouvrit la porte de la cabine. Un choc l’arrêta net. Sûrement Jimmy était mort. Il ne remuait pas plus qu’une effigie couchée mains jointes sur le couvercle d’un cercueil de pierre. Donkin écarquilla des yeux avides qui brûlaient. Alors Jimmy, sans bouger, battit des paupières et Donkin reçut un autre choc. Ces yeux-là impressionnaient, quoi qu’on en eût. Il ferma la porte derrière lui, avec un soin minutieux, sans détacher de James Wait ses regards intensément fixés, comme s’il fût entré là à grand risque, pour livrer un secret de surprenante valeur. Jimmy ne fit pas un geste, mais coula du coin des paupières un regard languissant.

— Calme ? interrogea-t-il.

— Ouais, dit Donkin très déçu, et s’assit sur le coffre. Jimmy respirait d’un souffle égal. Il avait l’habitude de visites analogues à toute heure de nuit ou de jour. Les hommes se succédaient. Ils élevaient des voix claires, prononçaient des mots de contentement, répétaient de vieilles facéties, l’écoutaient parler ; et chacun, en sortant, semblait laisser derrière un peu de sa propre vitalité, abandonner un peu de sa propre force en gage de l’assurance renouvelée de vie qu’il apportait, de vie indestructible ! Notre patient n’aimait pas rester seul dans sa cabine, parce que, seul, il ne lui semblait point être là du tout. Il n’y avait rien. Pas de douleur. Plus maintenant. Il allait parfaitement bien. Mais il ne jouissait pas pleinement de ce bien-être apaisé sans quelqu’un là pour s’en rendre compte. Celui-ci ferait l’affaire aussi bien qu’un autre. Donkin l’observait sournoisement.

— Bientôt rendus à présent, remarqua Wait.

— Pourquoi que t’avales tes mots ? demanda Donkin avec intérêt. Tu peux parler fort.

Jimmy parut contrarié et ne dit rien pour quelque temps, puis d’une voix blanche, inanimée, sans timbre :

— Je n’ai pas besoin de crier. Tu n’es pas sourd, que je sache.

— Pour sûr, j’entends aussi bien qu’un autre, répondit Donkin à voix basse, l’œil attaché au sol.

Il méditait tristement de se retirer, quand Jimmy parla de nouveau :

— Il est temps d’arriver… histoire de manger à sa faim… J’ai toujours faim…

Donkin sentit monter tout à coup sa colère :

— Qu’est-ce que je dirai, moi, siffla-t-il. J’ai faim aussi et faut trimer. Faim, toi !

— Ton travail ne te tuera pas, commenta Wait faiblement ; il y a un couple de biscuits dans la couchette du bas. Là-dessous. Prends-en un. Je ne peux pas les manger.

Donkin plongea entre les deux couchettes, fouilla dans un coin et reparut bouche pleine. Ses mâchoires fonctionnaient avec ardeur. Jimmy semblait dormir les yeux ouverts. Donkin finit son biscuit et se leva.

— Tu ne t’en vas pas ? demanda Jimmy, fixant le plafond.

— Non, dit Donkin, sous le coup d’une impulsion soudaine, et au lieu de sortir, il cala du dos la porte close. Il regardait James Wait, long, maigre, desséché, la chair comme racornie sur les os dans une fournaise chauffée à blanc. Les doigts décharnés d’une de ses mains remuaient légèrement au bord de la couchette, exécutant un air qui ne finissait pas. Le regarder, cela irritait et lassait ; il pouvait durer ainsi des jours ; ce phénomène outrageux qui n’appartenait complètement ni à la mort, ni à la vie, demeurait parfaitement invulnérable dans sa spécieuse ignorance de l’une et de l’autre. Donkin se sentit tenté de l’éclairer.

— A quoi qu’tu penses ? demanda-t-il malgracieusement.

James Wait grimaça un sourire qui promena sur l’impassibilité cadavérique de sa face osseuse quelque chose d’invraisemblable et d’affreux, comme, aperçu en rêve, un sourire subit sur le masque d’un mort.

— Il y a une fille, murmura James Wait… une de Canton Street. Elle a plaqué, pour moi, le troisième mécanicien d’un des bateaux de Rennie. Elle sait frire les huîtres juste comme j’aime… Elle dit qu’elle lâcherait n’importe quel type pour un gentleman de couleur… Ça, c’est moi. Je suis gentil pour les dames, ajouta-t-il un peu plus haut.

Donkin scandalisé en croyait à peine ses oreilles.

— C’est vrai ? Pour ce que tu en ferais, dit-il sans cacher son dégoût.

Wait n’était plus là pour l’entendre. Il se pavanait le long de l’East India Dock Road, affable et fastueux : « C’est ma tournée », disait-il en poussant des portes vitrées à fermeture automatique, et en posant, avec une superbe assurance dans la lumière du gaz au-dessus d’un comptoir de palissandre.

— Penses-tu donc encore descendre à terre ? demanda Donkin, rageur.

Wait, réveillé, tressaillit.

— Dans dix jours, fit-il promptement.

Et de réintégrer ces régions de la mémoire qui ne savent rien du temps. Il se sentait sans fatigue, calme, comme retiré sain et sauf en soi-même, hors de l’atteinte de toute incertitude grave. En leur lenteur, les moments de son absolue quiétude empruntaient quelque chose de leur succession immuable aux minutes de l’éternité. Il se complaisait en toute sérénité parmi la vivacité de réminiscences gaiement travesties en mirages d’un indubitable avenir. Personne ne lui importait. Donkin sentait cela vaguement, comme un aveugle pourrait sentir dans sa nuit l’antagonisme fatal de toutes les existences ambiantes à jamais inimaginables, invisibles et enviées pour lui. Un désir le prit d’affirmer son importance, de briser, de broyer, de se ranger de pair avec tout le monde, en toutes choses ; déchirer les voiles, arracher les masques, mettre nu le mensonge, lui couper toute fuite… perfide attrait de la sincérité ! Il rit et moqueusement crachota :

— Dix jours. Oh ! là, là !… Tu seras claqué p’t-être à c’heure-ci demain. Dix jours !

Il attendit un peu.

— T’entends pas ? Qu’on me pende si t’as pas l’air déjà mort.

Jimmy devait rassembler ses forces, car il dit presque haut :

— Tu es un sale puant de mendiant, de menteur. Tout le monde te connaît.

Et il se dressa sur son séant, contre toute probabilité, au grand effroi de son visiteur.

Mais, très vite, Donkin se remit. Il éclata :

— Quoi ? Quoi ? Qui qu’est le menteur ? C’est toi, c’est l’équipage, le capitaine, tout le monde. Moi pas ! De quoi ! Des magnes ? Qu’est-ce que t’es donc ?

Il suffoquait d’indignation.

— Qui que t’es pour faire le malin ? reprit-il tremblant de colère. Prends-en un, prends-en un, qu’il dit, quand il ne peut pas les manger lui-même. Je vas m’appuyer les deux. Bon Dieu ! on va voir ! Tu m’empêcheras, p’t-être !

Il plongea dans la couchette inférieure, gratta un instant et ramena au jour un autre biscuit poussiéreux. Il l’éleva devant Jimmy, puis y mordit avec défi :

— Et pis quoi ? demanda-t-il d’un ton de fébrile impudence. Prends-en un, qu’il dit. Pourquoi pas deux ? Non. Je suis un chien galeux. Un suffit. Je prends les deux, moi. Tu vas me défendre ? Essaie voir. Viens donc. Qué-qu’ t’attends ?

Jimmy tenait ses jambes embrassées et cachait son visage contre ses genoux. Sa chemise lui collait au corps. Chaque côte saillait. Un halètement spasmodique ébranlait de secousses répétées son dos émacié.

— Tu veux pas ? Tu peux pas ! Quoi que j’disais ? poursuivit Donkin férocement.

Il avala une autre bouchée rêche d’un effort qui se hâtait. Le silence désarmé de l’autre, sa faiblesse, son attitude repliée l’exaspéraient.

— T’es foutu ! cria-t-il. Qui qu’t’es pour qu’on te mente, pour qu’on te serve à quatre pattes pire qu’un sacré empereur. T’es personne. T’es rien du tout !

Il déblatérait avec une telle force de conviction infaillible qu’elle le secouait de la tête aux pieds dans un feu d’artifice de salive et le laissa vibrant, comme une corde après qu’on l’a pincée.

Jimmy se ressaisit. Il leva la tête et se tourna bravement vers Donkin. Celui-ci aperçut un visage étrange, inconnu, un masque fantastique et tordu de furie et de désespoir. Les lèvres en remuaient vite ; et des sons à la fois creux, geignants et sibilants emplissaient la cabine d’un vague marmonnement plein de menace, de plainte et de désolation comme le murmure au loin d’un vent qui se lève. Wait branlait la tête, roulait les yeux, niait, maudissait, menaçait, sans qu’un mot eût la force de franchir la moue douloureuse de ses lèvres noires. Ce fut incompréhensible et troublant ; un radotage d’émotions, une frénétique pantomime de paroles plaidant pour obtenir d’impossibles choses, sommant des vengeances obscures. Donkin en fut soudain calmé, sa colère muée en vigilance aux aguets.

— Tu peux pas piper. Hein ? Qu’est-ce que je disais ? fit-il lentement après un instant d’examen attentif. L’autre continuait sans pouvoir s’arrêter ni se faire entendre, hochant la tête avec passion et des ricanements où luisaient, effarants et grotesques, des éclairs de larges dents blanches.

Donkin, on eût dit fasciné par l’éloquence et la fureur muettes de ce fantôme noir, se rapprocha, le cou tendu par une curiosité mêlée de méfiance ; et soudain il lui sembla n’apercevoir qu’une ombre humaine accroupie là, genoux aux dents, sur la couchette, au niveau de ses yeux scrutateurs.

— De quoi ? de quoi ? dit-il.

Il semblait saisir la forme de quelques mots au hasard dans le halètement de ce râle continu.

— Tu le diras à Belfast ? Ça se peut-il ! C’est que t’es un sacré gosse ?

Il tremblait d’alarme et de rage.

— Dis-le à ta mère-grand ! T’as peur ! Qui que t’es donc pour avoir plus peur qu’un autre ?

Le sentiment passionné de sa propre importance balaya un dernier reste de prudence.

— Dis ce que tu voudras et Dieu te damne ! Parle si tu peux ! Ils m’ont traité pire qu’un chien, tes sales lécheurs de bottes. C’est eux qui m’ont poussé pour se mettre contre moi ensuite. Y a que moi d’homme ici. Des coups de pied, des coups de poing, v’là ce que j’ai eu, et tu riais, toi, s’pèce d’embêteur de macchabée noir. Tu me le paieras. Ils te donnent leur viande, leur eau, tu me les paieras, à moi, bon Dieu ! Qui qui m’a offert un quart d’eau à moi ? Ils t’ont mis leurs sacrées nippes sur le dos cette nuit-là, et à moi qu’est-ce qu’ils m’ont donné — un pain sur la gueule — les salauds… Faudra voir ! Tu me le paieras, avec ton argent. J’te vas l’étouffer dans une minute ; aussitôt que tu seras mort, sale carcasse toquarde de prop’à rien. V’là le monsieur que je suis. Toi t’es… à la manque, t’es… une chose. T’es nib. Cadavre, va !

Il visa la tête de Jimmy du biscuit sur lequel tout le temps sa main s’était crispée, mais ne fit que l’effleurer. Le projectile frappa bruyamment la cloison, éclatant comme une grenade à main en fragments dispersés. James Wait comme blessé à mort retomba en arrière sur son oreiller. Ses lèvres cessèrent de bouger et ses prunelles chavirées s’immobilisèrent, rivées au plafond avec une intense fixité. Donkin en fut surpris ; il s’assit tout à coup sur le coffre et regarda le plancher, exténué, l’œil lugubre. Après un moment il se mit à marmotter entre ses dents :

— Meurs, salaud, mais meurs donc ! Quelqu’un va entrer… Je voudrais être saoul… Dans dix jours !… Des huîtres !…

Il leva la tête et parla plus haut.

— Non… Fini pour toi…, fini des sacrées gonzesses qui font frire les huîtres… Qui c’est-il que t’es ? A mon tour maintenant… Je voudrais être saoul ; ce que je te la ferais la courte échelle jusqu’à là-haut ! C’est là que t’iras. Les pieds devant, par un sabord… Plouf ! On te verra plus jamais. A la mer ! C’est tout ce que tu vaux !

La tête de Jimmy remua légèrement, il dirigea sur la figure de Donkin un regard incrédule, désolé, implorant, d’enfant qu’effraie la menace d’être enfermé seul dans l’obscurité. Donkin l’observait du coffre avec des yeux pleins d’espoir, puis, sans se lever, il essaya la serrure. Fermé.

« Je voudrais être saoul », murmura-t-il, et se levant, il tendit une oreille anxieuse à un bruit de pas lointains venu du pont. Ils approchèrent — firent halte. Quelqu’un bâilla interminablement juste derrière la porte et les pas s’éloignèrent traînants et paresseux. Le cœur battant de Donkin ralentit ses pulsations et lorsqu’il reporta de nouveau les yeux sur la couchette, Jimmy, de nouveau, fixait les poutrelles peintes en blanc.

— Comment te sens-tu à présent ? demanda-t-il.

— Mal, souffla Jimmy.

Donkin se rassit, patient et résolu. Chaque demi-heure, les cloches se répondaient sonores d’un bout à l’autre du navire. La respiration de Jimmy était si rapide qu’on ne pouvait la suivre, si faible qu’on ne pouvait l’entendre. Ses yeux terrifiés semblaient avoir contemplé des horreurs indicibles, et l’on voyait sur sa figure passer les ombres d’abominables pensées. Soudain, d’une voix incroyablement forte et déchirante, il sanglota :

— Par-dessus bord !… Moi !… Bon Dieu !

Une crispation plia Donkin sur le coffre. A contrecœur il regarda. Jimmy se taisait. Ses deux longues mains osseuses lissaient la couverture de bas en haut, comme s’il eût tâché de la ramener toute sous son menton. Une larme, une grosse larme solitaire s’échappa du coin de son œil et, sans toucher la joue cave, tomba sur l’oreiller. Il râlait doucement de la gorge.

Alors Donkin, épiant la fin de ce nègre haï, sentit l’étreinte angoissante d’un grand chagrin lui broyer le cœur à l’idée que lui-même, un jour, devrait passer par là, tout pareillement peut-être ! Ses yeux s’humectèrent. « Pauvre bougre », murmura-t-il. La nuit semblait passer comme un éclair ; il lui semblait entendre la course irrémédiable des précieuses minutes. Combien cette sacrée histoire se prolongerait-elle ? Trop longtemps sûrement. Guigne ! Il ne put pas se contraindre davantage. Il se leva, s’approcha de la couchette. Wait ne bougea pas. Ses yeux seuls paraissaient vivre, tandis que ses mains continuaient leur mouvement monotone, qu’activait une horrible et infatigable industrie. Donkin se pencha :

— Jimmy, fit-il tout bas.

Pas de réponse, mais le râle s’arrêta.

— Me vois-tu ? demanda-t-il en tremblant.

La poitrine de Jimmy se gonfla. Donkin, en détournant les yeux, mit l’oreille près des lèvres de Jimmy. Quelque chose s’entendit comme le frémissement d’une feuille morte emportée sur le sable uni d’une grève. Cela prit forme ainsi :

— Allume… lampe… et… va-t’en…

Donkin instinctivement jeta par-dessus l’épaule un coup d’œil à la flamme, qui brûlait haute ; puis, les yeux toujours détournés, fouilla sous l’oreiller en quête d’une clef. Il la trouva très vite et pendant les quelques minutes qui suivirent, s’affaira d’une main incertaine mais expéditive parmi le contenu du coffre. Quand il se releva, son visage, pour la première fois de sa vie, parut teinté d’une pâle rougeur — peut-être de triomphe.

Toujours évitant l’œil de Jimmy qui n’avait pas remué, il reglissa la clef sous l’oreiller. Tournant le dos complètement au lit, il se mit en marche vers la porte, comme s’il allait couvrir un mille de chemin. Son second pas l’amena le nez dessus. Il saisit le bouton avec précaution, mais, dans le même instant, reçut l’impression irrésistible de quelque chose survenant derrière son dos. Il pivota comme si on lui eût frappé sur l’épaule. Cela se fit juste à temps pour voir les yeux de Jimmy flamber soudain puis s’éteindre tout de suite, comme deux lampes raflées par un coup fauchant. Un filet écarlate pendit de la commissure des lèvres le long du menton. Il avait cessé de respirer.

Donkin ferma la porte derrière lui, sans bruit, mais avec fermeté. Des dormeurs en tas sous des cabans bossuaient le pont éclairé de tertres obscurs et difformes qui ressemblaient à des tombes mal tenues. On n’avait rien fait de la nuit, l’absence d’un matelot avait passé inaperçue. Il restait sans mouvement et confondu de trouver le monde extérieur tel qu’il l’avait quitté ; tout était là : mer, navire, dormeurs, et il en concevait un étonnement absurde comme s’il s’était attendu à retrouver les hommes morts, les choses familières évanouies à jamais — comme si, voyageur revenu après maintes années, des changements surprenants avaient dû le frapper.

Il frissonna légèrement dans la fraîcheur pénétrante de l’air, et se pressa dans ses bras d’un air abattu. La lune déclinante penchait tristement dans le ciel occidental, comme fanée par le baiser glacé d’une pâle aurore. Le navire dormait. Et la mer immortelle s’étendait au loin, immense, embrumée, image de la vie miroitante au-dessus d’abîmes sans clarté ; prometteuse, avide, inspiratrice — terrible. Donkin lui coula un regard de défi et s’esquiva sans bruit, comme jugé, maudit et banni par l’auguste silence de sa souveraineté.

La mort de Jimmy, après tout, tomba comme une surprise extraordinaire. Nous ignorions encore toute la foi que nous avions prêtée à ses illusions. Nous avions estimé ses chances de vie tellement à sa propre évaluation que sa mort, comme la mort d’une vieille croyance, ébranlait les fondements de notre société. Un lien commun disparaissait : le puissant, effectif et respectable lien d’un mensonge sentimental. Tout ce jour-là, l’esprit ailleurs, nous travaillâmes, l’œil soupçonneux, avec des airs désabusés. Au fond du cœur, nous jugions que dans l’occasion de son départ, Jimmy avait agi de manière perfide et mal amicale. Il ne nous avait pas soutenus comme doit faire un camarade. En s’en allant, il emportait l’ombre lugubre et solennelle où notre folie s’était posée avec une fatuité bien humaine, en arbitre attendri du sort. Nous voyions à présent qu’il n’y avait là rien de pareil. Cela se réduisait à de la bêtise vulgaire, à la plus sotte et la plus inefficace ingérence dans des problèmes de la plus majestueuse gravité — du moins si Podmore disait vrai. Podmore peut-être avait raison. Jimmy mort, le doute survivait ; et comme une bande de criminels désintégrée par un coup de grâce divine, nous restions profondément scandalisés l’un par l’autre. Certains parlaient durement à leurs meilleurs copains. D’autres refusaient de parler à personne. Seul, Singleton ne s’étonna point. « Mort, vraiment ? Parbleu ! » fit-il, en montrant du doigt l’île à tribord par le travers de nous : car le calme tenait toujours en vue de Flores le navire captif de ses sortilèges. Mort, parbleu ! Ce n’est pas Singleton qui en serait surpris. Voici la terre et là, sur le panneau d’avant, attendant le maître-voilier, voilà le corps. La cause, et l’effet. Et pour la première fois du voyage le vieux matelot devint tout guilleret et loquace, expliquant et illustrant, grâce aux réserves de son expérience, comme quoi, dans les cas de maladie, la vue d’une île (même d’une petite) est souvent plus funeste que celle d’un continent. Mais il ne pouvait pas dire la raison.

Les obsèques de Jimmy étaient pour cinq heures et la journée nous parut interminable tant par l’inquiétude mentale que par la gêne physique. Nous ne prenions pas intérêt à notre besogne et, comme il sied, nous faisions rabrouer de ce fait. Dans notre état chronique d’irritation et de disette, c’était exaspérant. Donkin travaillait le front bandé d’un linge sale, la mine si défaite que la compassion toucha M. Baker à la vue de cette endurance si vaillante à la douleur.

— Hou ! Hé là, Donkin ! Laisse là ton ouvrage et va te coucher pour ce quart-ci. Tu as l’air malade.

— C’est vrai, sir, dans la tête ça me tient, dit l’autre d’une voix atténuée, et fila lestement. Plusieurs, contrariés, taxèrent le second d’être « bien à la coule aujourd’hui ». On voyait sur la dunette le capitaine Allistoun regardant le ciel se couvrir au sud-ouest et bientôt courut par les ponts la nouvelle que le baromètre avait commencé de tomber dans la nuit et qu’il fallait s’attendre sous peu à de la brise. Ceci, par une subtile association d’idées, conduisit à une violente querelle sur le point de savoir le moment exact où Jimmy était mort. Était-ce avant ou après que ce baromètre s’est mis à descendre ? Impossible de le savoir, d’où maints grognements de mépris échangés. Tout à coup un grand tumulte éclata sur l’avant. Le pacifique Knowles et Davies le débonnaire en étaient venus aux coups. La bordée non de quart intervint avec fougue et pendant dix minutes une bruyante mêlée se pressa autour du panneau où, dans l’ombre balancée des voiles, le corps de Jimmy, enveloppé d’une couverture blanche, gisait sous la garde du lamentable Belfast dédaigneux de la rixe en l’excès de son chagrin. La rumeur apaisée, les passions revenues au calme d’un silence farouche et boudeur, il se dressa près de la tête du corps enlinceulé et les deux bras levés au ciel, cria d’un ton d’indignation peinée : « Vous devriez avoir honte !… » C’était vrai.

Belfast prit son deuil fort à cœur. Il donna preuves sur preuves d’inextinguible dévouement. Ce fut lui, non un autre, qui voulut aider le voilier à parer les restes de Jimmy pour leur remise solennelle à l’insatiable mer. Il disposa soigneusement les poids le long des chevilles : deux briques, un vieux maillon d’ancre, quelques chaînons brisés d’une chaîne d’engrenage usée. Il les arrangeait comme ceci, puis comme cela.

— Le bon Dieu te bénisse, t’as pas peur qu’il s’écorche le talon pourtant ? dit le maître-voilier que la besogne énervait. Il poussait l’aiguille en lançant des bouffées rageuses, la tête dans un nuage de fumée de tabac, rabattant des pans de toile, serrant les coutures, tendant l’étoffe.

— Soulève ses épaules… Tire à toi un peu… La… a… a. Halte.

Belfast obéissait, tirant, soulevant, accablé de chagrin, mouillant de larmes le fil goudronné.

— Serre pas la toile trop fort sur sa pauvre figure, voilier, implora-t-il douloureusement.

— Pourquoi vas-tu te faire encore de la bile ? Il sera bien à l’aise comme ça, assurait l’autre en coupant le fil après le dernier point qui venait juste à la hauteur du milieu du front. Il roula le reste de la toile, serra ses aiguilles.

— Qu’as-tu à prendre ça tant à cœur ? demanda-t-il. Belfast abaissa les yeux vers le long paquet de toile grise.

— C’est moi qui l’avais retiré l’autre fois, murmura-t-il, et il ne voulait pas s’en aller. Si je l’avais veillé la nuit dernière, il serait en vie pour me faire plaisir… mais j’étais fatigué.

Le maître-voilier tira vigoureusement sur sa pipe et marronna :

— Quand j’étais… aux Antilles… La frégate la Blanche… Fièvre jaune… on cousait comme ça ses vingt hommes par jour… des gars de Portsmouth, de Devonport — des pays — on connaissait leurs pères, leurs mères, leurs sœurs, tout leur fourbi. On faisait pas attention. Et ces nègres comme celui-là, on sait pas d’où ça vient. Ça n’a personne. Ça n’est bon à personne. A qui manquera-t-il ?

— A moi. Je l’avais retiré l’autre fois, gémit Belfast inconsolé.

Sur deux planches clouées ensemble, et d’apparence immobile et résigné sous les plis de l’Union Jack à bordure blanche, James Wait, porté à l’arrière par quatre hommes, fut déposé très doucement, les pieds dans la direction d’un sabord ouvert. Une houle d’ouest se levait et, suivant le roulis du navire, le pavillon rouge en berne dardait sur le ciel gris comme une langue de flamme ardente. Charley sonnait le glas sur la cloche et à chaque oscillation vers tribord tout le vaste demi-cercle des eaux d’acier visibles de ce côté semblaient se hausser, avides, jusqu’au sabord, comme impatientes de happer notre Jimmy. Tous étaient là, sauf Donkin trop malade pour paraître ; le capitaine et M. Creighton se trouvaient tête nue sur le fronteau de dunette ; M. Baker, sur l’ordre du patron qui lui avait dit gravement : « Vous avez plus l’habitude de ces choses-là que moi », sortit de la porte du carré. Il marchait vite, avec une nuance d’embarras, le livre d’offices à la main. Tous les bonnets disparurent. Il commença bas, de son ton habituel d’inoffensive menace, comme s’il réprimandait discrètement pour la dernière fois, ce matelot mort à ses pieds. Les hommes écoutaient, dispersés par groupes, appuyés sur la lisse de rabattue et regardant le pont, le menton dans les mains avec des physionomies pensives, ou les bras croisés, un genou légèrement plié, le front baissé, le corps droit, en l’attitude de la méditation. Wamibo rêvait. M. Baker continuait, grognant révérencieusement à chaque page tournée. Les paroles du texte saint par-delà les cœurs inconstants des hommes s’en allaient errantes, sans asile, sur le désert des flots sans pitié ; et James Wait, critique éloquent naguère et qui ne parlerait plus, gisait passif sous leur murmure enroué de terreur et d’espérances.

Deux hommes se tenaient prêts dans l’attente de ces mots-là qui envoient tant de nos frères à leur dernière embardée. M. Baker commença le passage. « Attention », fit le maître d’équipage entre ses dents. M. Baker lut : « Aux profondeurs », et fit une pause. Les hommes soulevèrent l’extrémité des planches voisine du pont, le maître d’équipage, d’un tour de main, retira l’Union Jack, mais James Wait ne bougea point. « Plus haut », gronda le maître d’équipage en colère. Toutes les têtes s’étaient relevées, un malaise général crispait tout le monde sur place, mais James Wait ne faisait pas mine de s’en aller. Mort et, sous le linceul qui l’enveloppait à jamais, il paraissait encore s’attacher au navire d’une étreinte d’effroi survivant à lui-même.

— Plus haut. Lève ! siffla la voix rageuse du maître d’équipage.

— Il ne veut pas, bégaya un des deux hommes qui tremblait, et tous deux parurent sur le point de tout lâcher. M. Baker attendait, le visage enseveli dans le livre et changeant ses pieds de place d’un traînement énervé. Tous les hommes avaient l’air profondément bouleversés ; du milieu d’eux une rumeur faible, une sorte de bourdonnement monta, gagnant en volume…

— Jimmy ! cria Belfast d’un ton plaintif.

Il y eut une seconde de frémissant désarroi.

— Jimmy, sois un homme ! adjura sa voix perçante et passionnée.

Chaque bouche béait, pas une paupière ne clignait. Les yeux de Craik lui sortaient de la tête, tout son corps se crispait ; il se pencha en avant comme un homme se courbe vers la fascination de l’horreur.

— Va ! cria-t-il, et bondit le bras tendu en avant. Va, Jimmy !… Jimmy, va !… Va !

Ses doigts touchèrent la tête du cadavre et le ballot gris s’ébranla à contrecœur, puis, tout à coup, fila le long des planches inclinées avec la soudaineté de l’éclair. L’équipage comme un seul homme se porta d’un pas en avant, un Ah… h… h ! profond vibra au sortir des larges poitrines. Le navire roula comme soulagé d’un faix illégitime ; la voilure claqua. Belfast, soutenu par Archie, pantelait hystériquement ; et Charley qui voulant voir Jimmy piquer sa dernière tête, s’était précipité vers la lisse, arriva trop tard pour rien discerner que, sur l’eau ridée à peine, un cercle qui s’effaçait.

M. Baker, tout en sueur, récita la dernière prière dans une rumeur profonde de voix surexcitées et de voiles claquantes. « Amen », conclut-il d’un grognement mal assuré et referma le livre.

— Brassez carré ! tonna une voix au-dessus de lui. Tout le monde sursauta, deux ou trois bérets tombèrent sur le pont ; M. Baker, surpris, leva la tête. Le patron, debout sur le fronteau de dunette, montrait l’ouest de son doigt tendu.

— Le vent se lève, dit-il, brassez carré vivement.

M. Baker fourra en toute hâte le livre dans sa poche.

— A l’avant, vous autres, largue l’amure de misaine ! héla-t-il allégrement, tête nue et gaillard. Les tribordais brasse carré derrière.

— Du bon vent ! Du bon vent ! murmuraient les hommes en courant à la manœuvre.

— Qu’est-ce que je disais, grommela le vieux Singleton en ajoutant, d’un geste énergique et vif, une spire de câble après l’autre au tas de filin à ses pieds ; je le savais bien — il est parti — et v’là la brise.

Elle vint avec le bruit d’un soupir puissant descendu des hauteurs. Les voiles s’emplirent, le navire prit de l’erre et la mer réveillée se mit à murmurer à voix assoupie les chansons du retour aux oreilles des matelots.

Cette nuit-là, tandis que le navire courait écumant vers le nord, devant la brise fraîchissante, le maître d’équipage épancha son cœur au carré des officiers mariniers :

— Ce gars-là ne nous a donné que du mal depuis le moment qu’il a mis le pied à bord. Vous souvenez-vous, cette nuit, à Bombay ?… Après avoir brimé de haut en bas cet équipage de poules mouillées, et affronté le vieux, il nous a fallu faire les imbéciles à tous les bouts d’un bateau à demi sombré, histoire de lui sauver la vie. Rapport à lui encore, on frise bel et bien une révolte et v’là le second qui m’enlève comme un voleur à cause que j’oublie censément de coller une motte de graisse sur ces faillies planches. Sans compter que je l’avais fait, mais tu aurais pu te dispenser d’y laisser une pointe de clou qui dépasse, hé, Copain-Copeaux ?

— Et toi de fiche tous mes outils à l’eau à cause de lui comme un blanc-bec qu’a le taf, rétorqua le charpentier d’un ton morose. Le v’là toujours parti après, à c’t heure, ajouta-t-il, rancunier jusqu’au bout.

— En escadre, en Chine, je me rappelle une fois l’amiral qui me dit comme ça, commença le voilier…


Une semaine plus tard, le Narcisse fendait les eaux de la Manche.

Sous ses ailes blanches, il rasait la mer bleue comme un grand oiseau las qui se hâte vers son nid. Les nuages faisaient la course avec les pommes de ses mâts ; on voyait leurs masses blanches se lever par l’arrière, gagner le zénith d’un essor, continuer leur fuite et filant le long de l’ample courbe du ciel, se ruer tête première dans les flots, nuages plus rapides que le navire, plus libres aussi mais que nul port n’attend. La côte, pour lui souhaiter la bienvenue, vint au-devant de lui dans le soleil. Les hautes falaises poussaient dans la mer leurs promontoires souverains ; les larges baies souriaient de lumière ; les ombres des nuages sans asile ni but couraient le long des plaines ensoleillées, sautant les vallées, grimpant agiles aux collines, dégringolant les versants, et le soleil les poursuivait de nappes de glissante lueur. Sur le front des rochers sombres des phares blancs étincelaient dans des colonnes de lumière. La Manche scintillait comme un manteau bleu tissé de fils d’or et qu’étoilait l’argent des lames moutonnantes. Le Narcisse vola, passés les caps et les baies. Des navires en partance croisaient sa route, donnant de la bande, les mâts dénudés pour la lutte harassante avec l’âpre suroît. Et près de terre un chapelet de petits vapeurs enfumés barbotaient, serrant la côte, comme une migration de monstres amphibies méfiants des vagues turbulentes.

Dans la nuit les hautes terres reculèrent, tandis que les baies s’avançant formaient un mur de ténèbres. Les lumières de terre se mêlèrent à celles du ciel ; et, dominant les lanternes ballottées d’une flottille de pêche, un grand phare levait son œil fixe pareil à l’énorme fanal de mouillage de quelque vaisseau fabuleux. Sous son égale clarté, la côte, dont la ligne droite s’enfonçait dans la nuit, semblait le haut-bord d’un navire colossal, immobile sur la mer immortelle et sans frein. La sombre terre berçait sa solitude au milieu des eaux comme un vaisseau redoutable constellé de feux vigilants, portant le faix de millions de vies, chargé de scories et de joyaux, d’or et d’acier. Sa masse planait, immense et forte comme une tour, gardienne de traditions sans prix et de souffrances sans histoire, asile de glorieux souvenirs et d’oublis dégradants, d’ignobles vertus et de révoltes sublimes. Vaisseau vénérable ! Pendant des siècles, l’Océan avait battu ses flancs solides ; il s’ancrait là dès les temps où le monde, plus vaste, avait plus de promesses, où la mer puissante et mystérieuse ne marchandait pas la gloire ou le butin à ses fils audacieux. Arche historique, mère des flottes et des nations — grand vaisseau-amiral de la race, plus fort que les tempêtes, à l’ancre au large en pleine mer.

Le Narcisse, couché par les rafales, doubla le South Foreland[5], traversa les dunes et, remorqué, entra dans le fleuve. Dépouillé de la gloire de ses ailes blanches, il suivait, docile, le remorqueur à travers les méandres des chenaux invisibles. Les bateaux-feux à son passage oscillaient à leurs amarres, semblaient un instant filer à grande allure avec le flux, puis, le moment d’après, restaient en arrière, distancés, perdus. Les grosses bouées, à la pointe des bancs de vase, glissaient à ras de flot contre ses flancs et, retombées dans son sillage, tourmentaient leurs chaînes comme des dogues furieux. L’estuaire se fit plus étroit de part et d’autre. La terre se rapprocha du navire. Il remonta le fleuve sans plus dévier de sa route. Sur les pentes riveraines, les maisons apparues par groupes dégringolaient à la course, eût-on dit, les déclivités de terrain pour le voir passer et, arrêtées par la grève de vase, s’attroupaient sur les berges. Plus loin, les hautes cheminées d’usines se montrèrent, bande insolente qui le regardait venir, comme une foule éparse de sveltes géants, avantageux et campés sous leurs noirs panaches de fumée cavalièrement inclinés. Il prit, docile et désinvolte, les tournants de l’estuaire ; une brise impure cria sa bienvenue parmi ses espars dénudés et la terre refermée se mit entre le navire et la mer.