[5] Pointe sud-orientale de l’Angleterre.
Un nuage bas se suspendait devant lui, un grand nuage opalin et frémissant qui semblait monter des fronts en sueur de millions d’humains. De longues bandes de vapeurs fumeuses le souillaient de traînées livides ; il palpitait au battement de millions de cœurs, il s’en exhalait un murmure immense et lamentable, le murmure de millions de lèvres priant, maudissant, soupirant, ricanant — l’éternel murmure de folie, de regret et d’espoir qui s’élève des foules de la terre anxieuse. Le Narcisse entra dans le nuage ; les ombres s’épaissirent ; de tous côtés montait un bruit de fer, de chocs puissants, des cris, des hurlements. Des chalands noirs dérivaient sournois sur le courant pollué. Un chaos fou de murs tachés de suie se dressa vague dans la fumée, déconcertant et funèbre, comme une vision de désastre. Les remorqueurs soufflant avec rage, culèrent et se drossèrent au courant pour présenter le navire aux portes du bassin. De l’avant, deux amarres dardées sifflèrent, frappant la terre avec colère comme un couple de serpents. Un pont devant nous s’ouvrit en deux comme par enchantement, de gros cabestans hydrauliques se mirent à tourner tout seuls, animés par une magie mystérieuse et suspecte. Le navire s’avança le long d’une étroite allée d’eau, entre deux murs bas de granit, et des hommes le retenaient avec des cordes, marchant à sa hauteur sur les larges dalles. Un groupe impatient attendait de part et d’autre du pont disparu ; débardeurs en casquettes, citadins à face jaune sous des hauts de forme ; deux femmes en cheveux ; enfants loqueteux, fascinés, aux yeux grands ouverts. Une carriole, arrivant au trot cahoté de son bidet, fit halte brusquement. Une des femmes cria au navire silencieux : « Hallo, Jack ! » sans regarder personne en particulier, et tous levèrent les yeux vers elle de la pointe du gaillard d’avant.
— Attention ! En arrière ! Gare au câble ! crièrent les radoubeurs pliés sur les bornes de pierre.
La foule murmura, piétina sur place.
— Largue les amarres de hanche ! Largue ! entonna un vieux aux joues rougeaudes, debout sur le quai. Les aussières tombèrent dans l’eau lourdement, éclaboussant la coque, et le Narcisse entra dans le bassin.
Les berges de pierre s’en allaient de droite et de gauche, en lignes droites, en fermant un miroir sombre et rectangulaire. Des murs de brique montaient haut, au-dessus de l’eau, murs sans âme, écarquillant des centaines de fenêtres aussi troubles et mornes que des yeux de brutes repues. A leur pied, de monstrueuses grues d’acier, dont les longs cous balançaient des chaînes, suspendaient des crocs à l’aspect féroce au-dessus de ponts de navires inanimés. Un bruit de roues sur le pavé, le heurt sourd de corps pesants qui tombent, le cliquetis de treuils enfiévrés, le grincement de chaînes forcées flottait dans l’air. Entre les bâtisses hautes, la poussière de tous les continents planait en brefs essors tournoyants ; et une odeur pénétrante de parfums et d’ordure, d’épices et de peaux, de choses coûteuses et de choses immondes envahissait tout cet espace, lui créait une atmosphère précieuse et répugnante.
Le Narcisse entra doucement dans le bassin de son repos ; l’ombre des murs sans âme tomba sur lui, la poussière de tous les continents arriva dansante à l’assaut de ses ponts et un essaim d’hommes étrangers escaladant ses flancs en prirent possession au nom de la terre sordide.
Il avait cessé de vivre.
Un faraud en paletot noir et chapeau de haute forme grimpa avec agilité, s’avança vers le lieutenant, lui donna la main et dit : « Hallo, Herbert. » C’était son frère. Une dame apparut soudain. Une vraie, en robe noire, avec une ombrelle. Elle sembla prodigieusement élégante au milieu de nous, et plus étrange que si elle était tombée du ciel. M. Baker toucha sa casquette en l’apercevant. C’était la femme du patron. Et bientôt le capitaine, fringué de neuf sur une chemise blanche, descendit à terre en sa compagnie. Nous ne le reconnûmes pas jusqu’à ce que, se retournant, il hélât du quai M. Baker.
— Rappelez-vous de remonter les chronomètres demain matin.
Une escouade sournoise de malingreux à l’œil mobile errait dans le gaillard d’avant en quête d’un coup de main à donner, disaient-ils.
— Plus probable qu’ils cherchent quelque chose à frire, commenta Knowles avec bonne humeur. Pauvres bougres. Qu’importait. N’était-on pas rendus !
Mais M. Baker empoigna l’un d’eux qui s’était comporté avec insolence et cela nous ravit. Tout nous ravissait.
— J’ai fini à l’arrière, sir, cria M. Creighton.
— Plus d’eau dans le puisard, annonça pour la dernière fois le charpentier, sonde en main.
M. Baker jeta un coup d’œil le long des ponts aux groupes des hommes impatients, un autre en haut à la mâture :
— Hou ! Ça fera le compte, les gars, grogna-t-il.
La traversée était finie.
Des rouleaux de literie s’en allèrent volant par-dessus la lisse, des coffres ficelés glissèrent le long du passavant — il n’y avait guère des uns ni des autres.
— Le reste se balade au large du Cap, expliqua Knowles énigmatiquement à un traîneur de quais, ami de fraîche date.
Les matelots couraient, s’appelant l’un l’autre, sommant des inconnus de leur prêter main-forte, puis, avec un décorum soudain, s’approchaient du second pour prendre congé avant de débarquer.
— Adieu, sir, répétaient-ils en intonations variées.
M. Baker étreignait les dures paumes, un grognement amical pour chacun, une étincelle joviale dans le regard.
— Prends garde à ton argent, Knowles. Hou ! Si tu fais attention, tu ne tarderas pas à te trouver une gentille petite femme.
Le boiteux rayonna.
— Adieu, sir, dit Belfast avec émotion en broyant la main du second et levant sur lui des yeux noyés. Je croyais bien l’emmener à terre avec moi, continua-t-il plaintivement.
M. Baker, sans comprendre, dit avec bonté :
— Bonne chance, Craik.
Et, désemparé, Belfast franchit la lisse, courbé sous la solitude et le deuil.
M. Baker, dans la paix soudaine qui enveloppait le navire, rôdait, seul et grognant, éprouvant des boutons de porte, plongeant dans des recoins obscurs, jamais content. — Officier modèle ! Personne ne l’attendait à terre. Mère morte ; le père et les deux frères, pêcheurs de Yarmouth, perdus ensemble sur le Dogger-Bank ; une sœur, mariée, pas bien pour lui. Une vraie dame. Mariée au tailleur principal et politicien influent d’une petite ville, lequel ne jugeait pas son beau-frère marin tout à fait assez « respectable ». Une vraie dame, là, une vraie, songeait-il en se reposant un moment sur un panneau. Il serait toujours temps de descendre à terre, de manger un morceau et de chercher un lit quelque part. Il n’aimait pas à se séparer d’un bateau. A quoi penser ensuite ? L’obscurité d’un soir de brume tombait humide et froide, sur le pont désert ; et M. Baker, toujours fumant, pensait à tous les navires successifs auxquels, pendant maintes longues années, il avait prodigué le meilleur de ses soins et de son expérience de marin. Et jamais un commandement en chef. Pas une fois ! « Paraît que je n’ai pas la coupe d’un capitaine », médita-t-il placidement, tandis que le gardien (qui avait pris possession de la cuisine), vieillard ratatiné, aux yeux larmoyants, le maudissait à voix basse de s’attarder si longtemps. Creighton, lui — il poursuivait sa pensée exempte d’envie — un vrai gentleman…, des protections…, arrivera. Un garçon très chic… avec un peu plus d’expérience.
Il se leva, secouant tout cela :
— Je serai de retour à la première heure, demain matin, pour les panneaux. Ne laissez personne toucher à rien avant que j’arrive, gardien, héla-t-il.
Puis, enfin, lui aussi descendit à terre, modèle des officiers en second.
Les hommes, séparés par l’action dissolvante de la terre, se retrouvèrent, une fois de plus, au bureau de la marine.
— Le Narcisse désarme, clama, devant une porte vitrée, un vieux drille boutonné de cuivre, avec une couronne et les initiales B. T. sur sa casquette. Un bon nombre entra de suite, mais beaucoup furent en retard. La pièce était grande, nue, blanchie à la chaux ; un comptoir, surmonté d’un grillage en fil de fer, limitait le tiers à peu près de son étendue poussiéreuse ; et, derrière le grillage, un scribe à figure molle, une raie au milieu des cheveux, avait les yeux mobiles et brillants, les mouvements saccadés et vifs d’un oiseau en cage. Le pauvre capitaine Allistoun, là-dedans, lui aussi, siégeant devant une petite table où s’empilaient des billets et de l’or, semblait impressionné par sa captivité. Un autre oiseau du Board of Trade[6] perchait sur un tabouret haut près de la porte, vieil oiseau rassis que mille facéties de matelots en goguette ne parvenaient pas à effaroucher. L’équipage du Narcisse, épars en petits groupes, se pressait dans les coins. Ils portaient des frusques de terre neuves, vestes élégantes qu’on eût dites taillées à coups de hache, pantalons brillants comme des tôles, chemises de flanelle sans cols, souliers neufs éblouissants. Ils se frappaient sur l’épaule, se prenaient l’un l’autre par un bouton de gilet, demandaient : « Où as-tu couché cette nuit ? », chuchotaient gaiement, tapaient des mains sur les cuisses, des pieds sur le sol, s’esclaffaient de rires contenus. La plupart montraient des visages frais rasés qui rayonnaient ; un ou deux seulement étaient mal peignés et tristes ; les deux Norvégiens, lavés et doux, promettaient d’avance des consolations aux bonnes dames qui patronnent le Foyer du marin Scandinave. Wamibo, encore en habits de travail, rêvait, debout et massif, au milieu de la pièce ; et, à l’entrée d’Archie, s’éveilla pour sourire. Mais le commis à l’œil éveillé appela un nom et la paye commença.
[6] Ministère du commerce et de la marine marchande.
Un à un ils avancèrent pour toucher le salaire de leur glorieux et obscur effort. Ils raflaient avec soin l’argent dans des paumes larges, le bourraient dans des poches de pantalons, ou, tournant le dos à la table, comptaient avec difficulté au creux de leurs mains gourdes.
— Le compte y est. Signez le reçu. Là… Là, répétait le scribe impatient. Ces marins sont stupides, pensait-il.
Singleton se présenta, vénérable, et incertain s’il faisait jour ou non ; des gouttes brunes de jus de tabac maculaient sa barbe blanche ; ses mains, qui n’hésitaient jamais dans la grande lumière du large, pouvaient à peine ramasser leur petit tas d’or dans la profonde obscurité terrestre.
— Peut pas écrire ? dit le commis choqué. Faites une croix alors.
Singleton, péniblement, ébaucha deux lourds jambages croisés, tachant la page.
— Quelle dégoûtante vieille brute, murmura le commis.
Quelqu’un ouvrit la porte au-devant du vieil homme et le patriarche des mers sortit en trébuchant sans même un regard pour personne.
Archie avait un portefeuille. On le blagua. Belfast, qui semblait allumé comme s’il avait déjà passé par un cabaret ou deux, donna des signes d’émotion et voulut parler au capitaine en particulier. Le patron surpris consentit. Ils parlèrent à travers le grillage et on entendit le capitaine dire :
— Je l’ai remis au Board of Trade.
— J’aurais voulu un souvenir de lui, marmottait Belfast.
— Mais il n’y a pas moyen, mon garçon. C’est remis, tout fermé, tout scellé au bureau de la marine, remontra le patron.
Et Belfast fit un pas en arrière, les coins de la bouche tombant et l’œil navré. Pendant une pause nous entendîmes le patron et le clerc causer. Nous discernâmes : « James Wait… décédé…, pas de papiers, rien trouvé…, pas trace de parents…, le bureau garde sa solde. »
Donkin entra. Il semblait essoufflé, sa mine était grave, affairée. Il alla droit au comptoir, parla d’un ton animé au scribe qui le trouva intelligent. Ils discutèrent le compte, laissant tomber leurs h[7] à l’envi, comme par gageure, très amis. Le capitaine Allistoun paya :
[7] Omettre l’aspiration de l’h en anglais marque le cockney, le faubourien et, en général, passe pour un signe de mauvaise éducation.
— Je mets une mauvaise note à votre livret, dit-il tranquillement.
Donkin éleva la voix :
— Gardez-le, mon sacré livret, je m’en f… de vos notes. J’ai une place à terre.
Il se tourna vers nous :
— La mer et moi, fini nous deux, dit-il tout haut.
Il portait beau, plus à l’aise dans ses habits neufs qu’aucun de nous ; il nous dévisageait avec assurance, jouissant de l’effet de sa déclaration.
— Ouais. On a des amis à hauteur. Vous voudriez ben aussi ? Mais j’suis un frère. On est copains, après tout. J’paye un verre. Qui qu’est d’attaque ?
Personne ne bougea. Un silence tomba, un silence de figures inertes et de regards figés. Il attendit un moment, sourit avec amertume et gagna la porte. Là, il fit demi-tour à nouveau.
— Vous ne voulez pas ? Sacré tas d’hypocrites. Non ? Qu’est-ce que je vous ai fait ? J’vous ai-t-y battus ? J’vous ai-t-y fait mal ? J’vous… Vous voulez pas boire ?… Non !… Eh bien, mourez donc de soif tous tant que vous êtes ! Y en a pas un de vous qu’ait le cœur d’une punaise. Y a pas plus bas que vous ! Travaillez et crevez donc !
Il sortit, tapant la porte avec tant de violence que le vieil oiseau du Board of Trade faillit tomber de son perchoir.
— Il est fou, dit Archie.
— Non, non, il est saoul ! insista Belfast qui titubait, pochard attendri.
Le capitaine Allistoun souriait paisiblement devant la table nette.
Dehors, sur Tower Hill[8], leurs paupières battirent, ils hésitèrent gauchement, comme aveuglés par la qualité nouvelle de cette lumière tamisée, comme intimidés par la vue de tant d’hommes ; et eux qui pouvaient s’entendre dans le hurlement des tempêtes, on les eût dit assourdis et troublés par le sourd grondement de la terre laborieuse.
[8] L’éminence de la cité de Londres où s’élève la Tour.
— Au Cheval-Noir ! Au Cheval-Noir ! crièrent des voix. Faut prendre un verre ensemble avant de se quitter.
Ils traversèrent la route, se tenant l’un à l’autre. Seuls, Belfast et Charley s’éloignèrent isolément. En passant, je vis une femme bouffie, rougeaude, en châle gris, sous des cheveux poudreux et floches se jeter au cou de Charley. C’était sa mère. Elle l’inondait de larmes :
— O mon gars ! Mon gars !
— Lâche-moi, dit Charley. Lâche, mère.
J’arrivais au même moment à sa hauteur et par-dessus la tignasse de la femme pleurnichante il me lança un sourire indulgent accompagné d’un regard ironique, courageux et profond, de quoi faire honte à toute mon expérience de la vie. Je fis un signe amical en continuant ma route, non sans l’entendre dire encore, bon prince :
— Si tu me lâches tout de suite, je t’allonge un bob[9] de ma paye pour boire à ma santé.
[9] un shilling.
Quelques pas de plus m’amenèrent sur Belfast. Il me prit le bras et chevrotant d’enthousiasme :
— J’ai pas pu aller avec eux, bégaya-t-il, en indiquant du menton la cohorte bruyante qui descendait lentement la rue le long de l’autre trottoir. Quand je pense à Jimmy… Pauvre Jim ! Quand je pense à lui, j’ai pas le cœur à boire. Tu étais son matelot, toi aussi… Mais moi, je l’avais tiré de sa turne…, pas vrai ? Les petits cheveux frisés tout de laine qu’il avait… Oui. Et c’est moi qui avais volé le sacré pâté !… Il voulait pas partir. Personne ne pouvait le faire partir.
Il fondit en larmes.
— J’l’ai pas touché, moi, pas d’ça, pas d’ça !… Pour moi, pour m’faire plaisir, il est parti, comme… qui dirait… un agneau.
Je me dégageai doucement. Les crises de larmes chez Belfast se terminaient généralement en coups de poings et je ne me souciais guère d’essuyer le poids de son inconsolable douleur. En outre, deux policemen, de prestance imposante, se tenaient près de là, nous fixant d’un œil incorruptible et désapprobateur.
— Au revoir, dis-je, et m’en allai.
Mais, au coin de la rue, je fis halte pour regarder une dernière fois l’équipage du Narcisse. Il oscillait irrésolu et bavard sur les larges dalles qui forment le parvis de la Monnaie. Ils avaient mis le cap sur le Cheval-Noir où des hommes en bras de chemise et en bonnets fourrés sur des faces brutales, dispensent, puisées aux flancs de barils bien vernis, les illusions de la force, de la joie, de la félicité ; l’illusion de la splendeur et de la poésie de vivre aux équipages congédiés des navires de haute mer. De loin, je les voyais discourir, regards joviaux, gestes balourds, tandis que le flot de la vie ambiante emplissait leurs oreilles d’un tonnerre incessant et qu’ils n’entendaient point. Et là, sur ces pierres blanches que foulaient leurs pieds indécis, parmi la hâte et la clameur des humains, ils paraissaient des êtres d’une autre espèce, perdue, solitaire, oublieuse et condamnée ; des naufragés, insouciants et joyeux, naufragés fous, festoyant dans l’orage sur la saillie d’une roche traîtresse. Le grondement de la ville ressemblait à celui des lames qui brisent, puissant et sans merci dans la majesté de sa voix et la cruauté de son dessein ; mais au ciel, les nuages s’ouvrirent, un flot de soleil inonda les murailles des maisons noires. Le groupe sombre de marins s’en alla, dérivant dans le soleil. A leur gauche frémissaient les arbres du jardin de la Tour, les pierres de la Tour luisaient, semblaient bouger dans les jeux de la lumière, comme au souvenir soudain des grandes joies et douleurs du passé, dévolues naguère aux prototypes guerriers de ceux-ci : recrutements forcés, cris de révolte, pleurs de femmes au bord du fleuve et clameurs d’hommes saluant des retours victorieux. Le rayonnement du ciel tombait, comme une grâce accordée, sur la fange du sol, sur les pierres pleines de souvenir et de silence, sur l’égoïsme, la convoitise ; sur les traits inquiets des hommes oublieux. A la droite du groupe sombre, la façade souillée de la Monnaie lavée par le flot de clarté, ressortit un instant éblouissante et blanche comme un palais de marbre en un conte de fées. L’équipage du Narcisse s’effaça de mes yeux.
Je ne les ai jamais revus. La mer en a pris quelques-uns, les steamers en ont pris d’autres, les cimetières de la terre savent le compte du reste.
Singleton a sans doute emporté avec lui son long record de labeur et de fidélité aux profondeurs pacifiques de la mer hospitalière. Et Donkin, qui ne s’acquitta jamais proprement d’un jour de besogne, gagne sans doute son pain à pérorer, fort d’ignoble éloquence sur les droits sacrés du travailleur. Ainsi soit ! A la terre et à la mer chacune les leurs.
Un camarade de bord qu’on quitte — comme tout autre homme d’ailleurs — on le perd pour toujours, et aucun de ceux-là, je ne les revis jamais. Mais il est des jours où le flux du souvenir refoule avec force le sombre fleuve aux neuf méandres. Alors, je vois, entre des berges désolées, glisser un navire — vaisseau fantôme manœuvré par des ombres. Ils passent et me font signe, hélant de leurs voix de spectres. N’avons-nous pas ensemble sur la mer immortelle conquis le pardon de nos vies pécheresses ? Adieu, frères ! Vous étiez de bons matelots. Jamais meilleurs ne gourmèrent avec des cris sauvages la toile battante d’une misaine alourdie, ni, balancés dans la mâture, perdus dans la nuit, ne renvoyèrent plus bellement abois pour abois à l’assaut d’un grain d’ouest.
Cet ouvrage, le quarante et unième réalisé par la Compagnie des Libraires et des Éditeurs Associés pour le Club des Jeunes Amis du Livre, a été achevé d’imprimer à Tours le 17 novembre 1960, sur les presses de l’Imprimerie Mame qui en a également assuré la reliure d’après la maquette de Pierre Robbes.
Il a été tiré à 2.500 exemplaires numérotés de 1 à 2.500. En outre, il a été tiré 150 exemplaires hors commerce.
Exemplaire H. C.