Dangier.
Bien puis, fet-il, vis forcener, 3872
Quant vous me tenés por vaincu.
Certes or ai-ge trop vescu,
Se cest porpris ne puis garder:
Tout vif me puisse-l'en arder,
Se jamès homs vivans i entre.
Moult ai iré le cuer où ventre,
Quant nus i mist onques les piés;
Miex amasse de deux espiés
Estre ferus parmi le cors.
Ge fis que fox, bien men recors,
Or l'amenderai par vous deus,
Jamès ne serai pareceus
De ceste porprise deffendre;
Se g'i puis nului entreprendre,
Miex li vausist estre à Pavie.
Jamès à nul jor de ma vie
Ne me tendrés por recréant,
Ge le vous jur et acréant.
L'Amant.
Voir image
Lors s'est Dangier en piés dreciés,
Semblant fet d'estre correciés;
En sa main a ung baston pris,
Et va cerchant par le porpris
S'il trovera partuis, ne trace,
Ne sentier qu'à estouper face.
Dès or est moult changié li vers:
Car Dangiers devient moult divers,
Et plus fel qu'il ne soloit estre.
Mort m'a qui si l'a fait irestre,
Danger.
Je puis bien être fou sans peine, 3880
Dit-il, quand on me dit vaincu,
Et j'ai trop jusqu'ici vécu
Si ne puis garder une haie.
Qu'à présent un seul homme essaie
D'entrer; dussé-je vif rôtir,
Il n'en pourra vivant sortir.
J'ai trop de coeur et d'ire au ventre;
Que de deux glaives on m'éventre
Si quelqu'un les pieds y remet.
Oui, bien fol j'étais en effet.
Grâce à vous, je puis ma paresse
Réparer; dès lors sans faiblesse
Je veux surveiller ce pourpris,
Et le premier qui sera pris
Mieux lui vaudrait être à Pavie.
Jamais à nul jour de ma vie
Ne me tiendrez pour fainéant,
Je vous le jure par serment.
L'Amant.
Lors Danger sur ses pieds se dresse,
Feignant grand' fureur et rudesse.
Un bâton dans sa main a pris
Et va cherchant par le pourpris,
Afin, s'il trouve d'aventure
Pertuis ou trace en la clôture
Ou sentier, d'y mettre renfort.
J'ai vu soudain changer mon sort;
Pour moi Danger si bon naguère
Est plus félon qu'à l'ordinaire.
Car ge n'aurai jamès lesir 3901
De véoir ce que je desir.
Moult ai le cuer du ventre irié
Dont j'ai Bel-Acueil adirié;
Et bien sachiés que tuit li membre
Me fremissent, quant il me membre
De la Rose que ge soloie
De près véoir quant ge voloie;
Et quant du baisier me recors,
Qui me mist une odor où cors
Assés plus douce que n'est basme,
Par ung poi que ge ne me pasme:
Car encor ai où cuer enclose
La douce savor de la Rose.
Et sachiés quant il me sovient
Que à consirrer m'en convient,
Miex vodroie estre mors que vis.
Mar toucha la Rose à mon vis
Et à mes yex et à ma bouche,
S'Amors ne sueffre que g'i touche
Tout de rechief autre fiée,
Se j'ai la douçor essaiée,
Tant est graindre la covoitise
Qui esprent mon cuer et atise.
Or revendront plor et sopir,
Longues pensées sans dormir,
Friçons, espointes et complaintes,
De tex dolors aurai-ge maintes,
Car ge sui en enfer chéois.
Maie-Bouche soit maléois!
Sa langue desloiaus et fauce
M'a porchaciée ceste sauce.
Qui le mit en telle fureur 3909
De mon trépas sera l'auteur.
J'ai perdu Bel-Accueil! Du ventre
Le coeur en grand' colère m'entre,
Car je n'aurai jamais loisir
De voir la Rose à mon désir.
Mes membres frémissent de rage
En mes pensers quand j'envisage
Cette Rose que je soulais
De près voir tant que je voulais,
Quand du baiser j'ai souvenance
Qui me mit au corps jouissance
Si douce et si suave odeur.
Pour un peu me pâmer j'ai peur;
Car en mon coeur toujours est close
La douce saveur de la Rose,
Et sachez que s'il me souvient
Que m'en séparer il convient,
Mieux voudrais être mort qu'en vie.
Mal me prit la Rose chérie
De mon front, ma bouche et mes yeux
Toucher, Amour, si tu ne veux
Qu'une autre fois j'y touche encore,
(Fatal bonheur que je déplore!)
Tant est grande la folle ardeur
Qui brûle et consume mon coeur.
Or reviendront les avanies,
Pleurs, soupirs, longues insomnies,
Plaintes, frissons, élancements,
Maintes douleurs et maints tourments,
Car l'enfer de nouveau je touche.
Sois maudit, cruel Malebouche,
Être déloyal et menteur,
Tu as détruit tout mon bonheur!
XXXII
Comment, par envieux atour, 3933
Jalousie fist une tour
Faire au milieu du pourpris[72],
Pour enfermer et tenir pris
Bel-Acueil, le très-doulx enfant,
Pource qu'avoit baisé l'Amant.
Dès or est drois que ge vous die
La contenance Jalousie,
Qui est en maie souspeçon:
Où païs ne reraest maçon
Ne pionnier qu'ele ne mant.
Si fait faire au commancement
Entor les Rosiers uns fossés
Qui cousteront deniers assés,
Si sunt moult lez et moult parfont.
Li maçons sus les fossés font
Ung mur de quarriaus tailléis,
Qui ne siet pas sus croléis,
Ains est fondé sus roche dure:
Li fondement tout à mesure
Jusqu'au pié du fossé descent,
Et vait amont en estrecent;
S'en est l'uevre plus fors assés.
Li murs si est si compassés,
Qu'il est de droite quarréure;
Chascuns des pans cent toises dure,
Si est autant lons comme lés.
Les tornelles sunt lés à lés,
Qui richement sunt bataillies,
Et sunt de pierres bien faillies.
XXXII
Comment par male frénésie 3943
A fait une tour Jalousie
Bâtir au milieu du pourpris,
Pour enfermer et tenir pris
Bel-Accueil, pour la seule cause
Que l'Amant a baisé la Rose.
Sous le coup de son vil soupçon,
Je vais vous dire la façon
Dont se comporte Jalousie.
Par le pays elle convie
Tous les maçons et pionniers,
Et tout à l'entour des Rosiers
Fait d'abord un grand fossé faire
Qui, vrai, ne coûtera pas guère,
Car il est large et moult profond.
Les maçons sur le fossé font
Un grand mur de pierres de taille.
Point n'est assise la muraille
Sur fondrières, mais sur roc,
Et des fondements chaque bloc
Jusqu'au pied du fossé s'aligne
Et s'élève en oblique ligne
Pour toute l'oeuvre mieux asseoir.
Le mur autour de ce manoir
Est carré d'exacte mesure,
Chacun des pans cent toises dure,
Même longueur, même largeur.
Quatre tourelles à hauteur
Lèvent leurs têles crénelées
De belles pierres bien taillées;
As quatre coingnés en ot quatre 3963
Qui seroient fors à abatre;
Et si i a quatre portaus
Dont li mur sunt espès et haus.
Ung en i a où front devant
Bien déffensable par convant,
Et deux de coste, et ung derriere,
Qui ne doutent cop de perriere.
Si a bonnes portes coulans[73]
Por faire ceus defors doulans,
Et por eus prendre et retenir,
S'il osoient avant venir.
Ens où milieu de la porprise
Font une tor par grant mestrise
Cil qui du fere furent mestre;
Nule plus bele ne pot estre,
Qu'ele est et grant, et lée, et haute.
Li murs ne doit pas faire faute
Por engin qu'on saiche getier;
Car l'en destrempa le mortier
De fort vin-aigre et de chaus vive.
La pierre est de roche naïve
De quoi l'en fist le fondement,
Si iert dure cum aïment.
La tor si fu toute réonde,
Il n'ot si riche en tout le monde,
Ne par dedens miex ordenée.
Ele iert dehors avironée
D'un baille qui vet tout entor,
Si qu'entre le baille et la tor
Sunt li Rosiers espès planté,
Où il ot Roses à planté.
Dedens le chastel ot perrieres
Et engins de maintes manieres.
A chaque coin ces quatre forts 3973
Peuvent braver tous les efforts.
Également sont quatre faces
Dressant les immenses surfaces
D'épais et formidables murs
Pour la défense forts et sûrs,
Qui ne craignent coup de pierrière;
Devant, sur le front, la première,
Deux autres de chaque côté,
Puis une autre à l'extrémité.
On voit glisser herses massives[73b]
Pour irruptions offensives,
Et pour surprendre et retenir
Ceux qui près oseraient venir.
Enfin ceux qui l'oeuvre dirigent
Au milieu du pourpris érigent
Une autre tour avec grand art;
Il n'est si belle nulle part.
Elle est moult grande et large et haute,
Et le mur ne doit faire faute
Pour engin qu'on puisse envoyer,
Car fut détrempé le mortier
De fort vinaigre et de chaux vive.
La pierre est de roche native
De même que le fondement
Et dure comme diamant.
Cette tour est tretoute ronde
Et n'est si riche en tout le monde
Ni mieux ordonnée au dedans.
Puis tout autour, en tous les sens,
Une barrière l'environne.
Entre elle et la tour s'échelonne
Un pourpris de rosiers planté
Portant roses en quantité.
Vous poïssiés les mongonniaus 3997
Véoir par dessus les creniaus;
Et as archieres tout entour
Sunt les arbalestes à tour[74],
Qu'arméure n'i puet tenir.
Qui près du mur vodroit venir,
Il porroit bien faire que nices.
Fors des fossés a unes lices
De bons murs fors à creniaus bas,
Si que cheval ne puent pas
Jusqu'as fossés venir d'alée,
Qu'il n'i éust avant mellée.
Jalousie a garnison mise
Où chastel que ge vous devise.
Si m'est avis que Dangier porte
La clef de la premiere porte
Qui ovre devers orient;
Avec li, au mien escient,
A trente sergens tout à conte.
Et l'autre porte garde Honte,
Qui ovre par devers midi.
El fut moult sage, et si vous di
Qu'el ot sergens à grant planté
Près de faire sa volenté.
Paor ot grant connestablie,
Et fu à garder establie
L'autre porte, qui est assise
A main senestre devers bise.
Paor n'i sera jà séure,
S'el n'est fermée à serréure,
Et si ne l'ovre pas sovent;
Car, quant el oit bruire le vent,
Dans le château mainte pierrière 4007
Et mainte machine de guerre
On eût pu voir, et mangonneaux
Se dresser dessus les créneaux,
Et tout autour aux meurtrières
Maintes arbalètes tourières[74b]
Contre qui nul ne peut tenir.
Qui près du mur voudrait venir
Ferait sottise, je vous jure.
Hors les fossés une clôture
S'étend de murs à créneaux bas,
Pour que chevaux ne puissent pas
Jusqu'aux fossés venir d'emblée,
A moins qu'il y eût grand' mêlée.
Garnison Jalousie a mis
Au castel que je vous décris.
D'abord je sais que Danger porte
La clef de la première porte,
Celle qui s'ouvre à l'orient;
Avec lui, à mon escient,
Sont trente sergents, c'est le compte.
Puis l'autre porte garde Honte,
Celle qui fait face au midi;
Sage elle n'a l'oeil engourdi,
Mais de sergents troupe nombreuse
Et de ses ordres soucieuse.
Puis à l'autre porte du fort
Qui regarde à gauche le nord
Peur commande; elle l'a garnie
D'une puissante compagnie.
Elle ne l'ouvre pas souvent,
Car elle tremble au moindre vent
Et jamais ne s'y croira sûre
Qu'elle ne ferme la serrure.
Ou el ot saillir deus langotes, 4029
Si l'en prennent fièvres et gotes.
Male-Bouche, que Diex maudie!
Qui ne pense fors à boidie[75],
Si garde la porte destrois;
Et si sachiés qu'as autres trois
Va souvent et vient. Quant il scet
Qu'il doit par nuit faire le guet,
Il monte le soir as creniaus,
Et atrempe ses chalemiaus,
Et ses buisines, et ses cors.
Une hore dit lés et descors,
Et sonnez dous de controvaille
As estives de Cornoaille;
Autrefois dit à la fléuste
C'onques fame ne trova juste[76].
Il n'est nule qui ne se rie,
S'ele oit parler de lecherie;
Ceste est pute, ceste se farde,
Et ceste folement se garde,
Ceste est vilaine, ceste est fole,
Et ceste nicement parole.
Male-Bouche qui riens n'esperne,
Trueve à chascune quelque herne.
Jalousie, que Diex confonde!
A garnie la tor réonde;
Et si sachiés qu'ele i a mis
Des plus privés de ses amis,
Tant qu'il ot grant garnison:
Et Bel-Acueil est en prison
Amont en la tor enserré,
Dont li huis est moult bien barré,
Deux sauterelles bondissant 4041
Lui donnent fièvre et tremblement.
Malebouche, que Dieu maudisse!
Qui n'ourdit que vil artifice[75b],
A la dernière s'est placé,
Et vers les autres empressé
Va souvent et vient. S'il doit faire
Le guet la nuit, ne tarde guère
A monter le soir aux créneaux
Et prépare ses chalumeaux,
Ses cors, ses muses, ses trompettes.
Lors il entonne chansonnettes
Une heure durant, lais nouveaux
Et gais refrains de fabliaux,
Que souvent des sons il émaille
D'une trompe de Cornouaille.
D'autres fois sur la flûte il dit
Qu'oncques femme chaste il ne vit[76b];
Que c'est grand' joie et grand' pâture
Quand on leur parle de luxure.
L'une est pute, l'autre se teint,
L'autre jamais ne se contraint,
L'une est vilaine, une autre folle
Et celle-là sotte en parole.
Malebouche à qui rien ne vaut
Trouve à chacune son défaut.
Jalousie a, que Dieu confonde!
Garnison mise en la tour ronde,
Et sachez bien qu'elle y a mis
Les plus privés de ses amis;
Il y avait garnison grande.
Bel-Accueil en prison s'amende,
Là haut dans la tour enserré
Dont l'huis est moult fort et barré;
Qu'il n'a pooir que il en isse. 4061
Une vielle, que Diex honnisse!
Avoit o li por li guetier,
Qui ne fesoit autre mestier,
Fors espier tant solement
Qu'il ne se maine folement.
Nus ne la péust engignier
Ne de signier, ne de guignier,
Qu'il n'est barat qu'el ne congnoisse,
Qu'ele ot des biens et de l'angoisse
Qu'Amors à ses sergens départ,
En jonece moult bien sa part.
Bel-Acueil se taist et escoute
Por la vielle que il redoute,
Et n'est si hardis qu'il se moeve,
Que la vielle en li n'aperçoeve
Aucune foie contenance,
Qu'el scet toute la vielle dance.
Tout maintenant que Jalousie
Se fu de Bel-Acueil saisie,
Et ele l'ot fait emmurer,
El se prist à asséurer:
Son chastel qu'ele vit si fort,
Li a donné grant réconfort.
El n'a mès garde que gloutons
Li emblent Roses ne boutons;
Trop sunt li Rosiers clos forment,
Et en veillant et en dormant
Puet-ele estre bien asséur.
L'Amant.
Mès ge qui fui defors le mur,
Suis livrés à duel et à poine:
Qui saurait quel vie ge moine,
Crainte n'est que sortir il puisse. 4075
Une vieille, que Dieu maudisse!
Est avec lui pour le guetter,
Et n'est là que pour rapporter
S'il veut follement se conduire.
Elle ne se laisse séduire
Par signe ni mot doucereux,
Ni regard tendre et langoureux.
Ruse n'est qu'elle ne connaisse;
Car elle eut certe en sa jeunesse,
Des biens et maux qu'Amour départ
A ses serviteurs, large part.
Bel-Accueil en silence écoute,
Tellement la vieille il redoute,
Et n'ose même se mouvoir,
Car la vieille pourrait y voir
Aucune folle contenance,
Toute elle sait la vieille danse.
Jalousie, à présent qu'elle est
De Bel-Accueil sûre, et l'a fait
Bien enfermer dedans sa cage,
Commence à reprendre courage
(Ce château qu'elle voit si fort
Lui a donné grand reconfort),
Et ne craint plus que glouton ose
Lui ravir ni bouton, ni Rose.
Trop bien sont clos près de la tour
Les Rosiers; la nuit et le jour
Elle peut reposer tranquille.
L'Amant.
Mais moi, hors du mur qu'on exile,
Je suis de peine et deuil rongé.
Qui sut quelle existence j'ai
Il en devroit grant pitié prendre. 4093
Amors me sot ores bien vendre
Les biens que il m'avoit prestés;
Ges cuidoie avoir achetés,
Or les me vent tout derechief:
Car ge suis à greignor meschief
Por la joie que j'ai perdue,
Que s'onques ne l'eusse éue.
Que vous iroie-ge disant?
Ge resemble le païsant
Qui giete en terre sa semence,
Et a joie quant el commence
A estre bele et drue en herbe;
Mès ainçois qu'il en coille gerbe,
L'empire, tele hore est, et grieve
Une male nue qui crieve
Quant li espi doivent florir,
Si fait le grain dedens morir,
Et l'espérance au vilain tost
Qu'il avoit éue trop tost.
Si crieng ausinc avoir perdue
Et m'espérance et m'atendue,
Qu'Amors m'avoit tant avancié,
Que j'avoie jà commencié
A dire mes grans privetés
A Bel-Acueil, qui aprestés
Ière de recevoir mes gieus;
Mès Amors est si outragieus,
Qu'il m'a tout tollu en une hore,
Quant ge cuidoie estre au desore.
Ce est ausinc cum de Fortune
Qui met où cuer des gens rancune;
Autre hore les aplaine et chue,
En poi d'ore son semblant mue.
Il en devrait grande pitié prendre! 4107
Certes, Amour me sait bien vendre
Tous les maux qu'il m'avait prêtés;
Je crus les avoir achetés,
Il faut que déréchef les paie;
Car plus douloureuse est ma plaie
Pour le bonheur que j'ai perdu,
Que si jamais ne l'avais eu.
Que dis-je? Est-ce qu'il ne vous semble
Qu'à ce paysan je ressemble,
Qui semence en terre a jeté
Et voit avec bonheur l'été
Épaisse et haute monter l'herbe?
Mais avant de cueillir la gerbe,
Crève un gros nuage soudain
Qui détruit tout en un matin;
Les épis en fleurs se flétrissent
Et dedans les graines périssent,
Et l'espoir au vilain bientôt
S'évanouit qu'il eut trop tôt.
Ainsi j'ai peur mon espérance
Perdre et ma longue patience.
Amour pourtant m'avait aidé;
J'avais déjà persuadé
Bel-Accueil par tendres avances
D'ouïr mes douces confidences
Et recevoir enfin mes jeux.
Mais Amour est trop rigoureux
Et me ravit tout en une heure
Au moment où le seuil j'effleure.
C'est ainsi que Fortune fait
Qui rancune aux coeurs des gens met,
Les flatte une heure et les conspue,
En un instant son semblant mue,
Une hore rit, autre hore est morne, 4127
Ele a une roe qui torne,
Et quand ele veut, ele met
Le plus bas amont où sommet,
Et celi qui est sor la roe
Reverse à un tor en la boe.
Las! ge sui cil qui est versés:
Mar vi les murs et les fossés
Que je n'os passer, ne ne puis.
Ge n'oi bien ne joie onques puis
Que Bel-Acueil fu en prison;
Car ma joie et ma garison
Ert tout en lui et en la Rose,
Qui est entre les murs enclose;
Et de là convendra qu'il isse,
S'Amors veult jà que ge garisse;
Car jà d'aillors ne quier que joie
Honor, santé, ne bien, ne joie.
Ha! Bel-Acueil, biaus dous amis,
Se vous estes en prison mis,
Au mains gardés-moi votre cuer,
Et ne soffrés à nesun fuer
Que Jalousie la sauvage
Mete vostre cuer en servage
Ainsinc cum ele a fait le cors,
Et s'el vous chastie de fors,
Aiés dedans cuer d'aïment
Encontre son chastiement:
Se li cors en prison remeint,
Gardés au mains que li cuer m'aint.
Fins cuers ne lest mie à amer
Por batre ne por mesamer[77].
Se Jalousie est vers vous dure,
Et vous fait anui et laidure,
Une heure est morne, une heure rit, 4141
Car sa roue un cercle décrit;
Celui qui est dessus la roue
Retombe à son tour dans la boue,
Et quand elle veut, elle met
Le plus bas en haut au sommet.
Las! c'est moi qu'elle verse et raille!
Pour mon mal vis fosse et muraille
Que passer n'ose ni ne puis;
Biens et bonheur je n'ai depuis
Que Bel-Accueil avec la Rose,
Maintenant de gros murs enclose,
Emporta dedans sa prison
Et ma joie et ma guérison.
Si veut Amour que je guérisse,
Qu'il l'arrache au sombre édifice,
Car d'ailleurs ne me peut venir
Honneur, santé, bien ni plaisir.
Bel-Accueil, ami cher et tendre,
S'il vous faut en prison attendre,
Au moins gardez-moi votre coeur!
Ne souffrez pas pour mon malheur,
A aucun prix, que la sauvage
Mette votre coeur en servage
Comme elle a fait de votre corps;
Si elle vous navre dehors,
Ayez dedans coeur indomptable
Contre son bras impitoyable,
Et si le corps reste en prison,
Gardez le coeur de trahison.
Un fin coeur aime avec constance
Et brave haine et violence[77b].
Si Jalousie a sans pitié
Votre coeur d'ennuis guerroyé,
Fetes-li engrestié encontre, 4161
Et du dangier qu'ele vous montre
Vous vengiés au maios en pensant,
Quant vous ne poés autrement;
Se vous ainsinc le féissiés,
Ge m'en tendroie à bien paiés.
Mès ge sui en moult grant souci
Que vous nel' faciés mie ainsi;
Ains crient que mal gré me savés
Au mains por ce que vous avés
Esté por moi mis en prison;
Si n'est-ce pas por mesprison
Que j'aie encore vers vous faite,
C'onques par moi ne fu retraite
Chose qui à celer féist;
Ains me poise, se Diex m'aïst,
Plus qu'à vous de la meschéance;
Car g'en soffre la pénitence
Plus grant que nus ne porroit dire.
Par un poi que ge ne fons d'ire,
Quant il me membre de ma perte
Qui est si grant et si aperte;
S'en ai paor et desconfort
Qui me donront, ce croi, la mort.
Las! g'en doi bien avoir paor,
Quant ge voi que losengéor,
Et traïtor, et envieus
Sunt de moi nuire curieus.
Ha! Bel-Acueil, ge sai de voir
Qu'il vous béent à décevoir,
Et faire tant par lor flavele,
Qu'il vous traient à lor cordele.
Se Diex m'aïst, si ont-il fait,
Ge ne sai or comment il vait;
Défendez-vous avec courage; 4175
De sa cruauté, de sa rage
Vengez-vous du moins en pensant,
Si ne pouvez faire autrement;
Et s'il vous plaît ainsi de faire,
Ma douleur sera moins amère.
Mais je suis en moult grand souci
Que vous ne le fassiez ainsi,
Et me sachiez tout au contraire
Mauvais gré de votre misère,
Moi qui vous fis mettre en prison.
Mais, croyez-moi, de trahison
Je ne suis envers vous coupable,
Jamais de nul acte blâmable
Mon coeur n'eut à se repentir.
Mais Dieu m'aide! Il me faut souffrir
Bien plus que vous de mon offense,
Car j'en souffre la pénitence
Plus que nul ne saura jamais;
Pour un peu d'ire je fondrais
Quand de ma perte ai souvenance.
Bien puis-je avoir peur sans doutance
Lorsque je vois ces envieux
Traîtres et menteurs venimeux
Ainsi s'acharner à me nuire.
Ils me tueront, j'ose le dire.
Ah! Bel-Accueil, je crois savoir
Qu'ils veulent tous vous décevoir,
N'allez pas leurs fables entendre,
A leur corde ils vous veulent pendre.
Mais je ne sais rien en effet,
Dieu m'aide! Peut-être est-ce fait?
J'ai peur, et grande est ma souffrance,
Que me mettiez en oubliance,
Mès durement sui esmaiés 4195
Que entr'oblié ne m'aiés;
Si en ai duel et desconfort,
Jamès n'iert riens qui m'en confort,
Se ge pers votre bien-voillance,
Que ge n'ai mès aillors fiance;
Et si l'ai-ge perdu, espoir,
A poi que ne m'en desespoir[78].
FIN DES VERS DE GUILLAUME DE LORRIS.
J'en ai grand deuil et déconfort 4209
Et je n'aurai jamais confort
Si je perds votre bienveillance,
Car ailleurs je n'ai d'espérance,
Et s'il m'est donné de le voir,
Oui, j'en mourrai de désespoir[78b]!
S'il fallait en croire Méon, Jehan de Meung aurait ajouté ces deux derniers vers pour commencer sa continuation, en supprimant les quatre-vingts vers qui suivent. P. M.
VERS QUI, DANS CERTAINS MANUSCRITS, TERMINENT LA PARTIE DE GUILLAUME DE LORRIS.
(Que je n'ai mès aillors fiance)
Ne reconfort nul qui m'aïst. 4203
Ha! biau douz cuers! qui vos véist
Au mains une foiz la semaine,
Asez en fust mendre sa paine;
Mès je ne sai santier ne voie
Par où jamès nul jor vos voie.
En ce qu'estoie en tel tristece,
Si vi venir au chief de piece
Devers la Tour Dame Pitié
Qui maint cuer dolant a fait lié,
Si me commence à conforter
Et dist: amis, por deporter
Et por voz dolors alegier
Sui ci venue en cest vergier,
Si vos amain dame Biauté
Et Bel-Acueil et Loiauté,
Et Douz-Regart, o lui Simplece.
Issu somes à grant destrece
De cele Tour qui est moult haute;
Mès cuers loiax ne feroit faute
S'il en devoit perdre la vie.
Endormie s'est Jalousie,
Si nos somes emblés de lui.
Moult avons eu grant anui;
VERS QUI, DANS CERTAINS MANUSCRITS, TERMINENT LA PARTIE DE GUILLAUME DE LORRIS.
(Car ailleurs je n'ai d'espérance)
Ni reconfort pour ma douleur. 4215
Ah! vous contempler, beau doux coeur,
Au moins une fois la semaine
Suffirait à calmer ma peine.
Mais je ne sais voie ou sentier
Où je puisse vous épier!
J'étais en ma noire tristesse
Plongé; soudain vers moi s'empresse
De vers la tour dame Pitié
Qui maint coeur triste a égayé.
Lors à me conforter commence:
Pour t'apporter douce allégeance,
Dit-elle, et ton coeur soulager,
Ami, je viens en ce verger.
Nous sortîmes à grand' détresse,
Car j'amène avec moi Simplesse,
Bel-Accueil et dame Beauté,
Et Doux-Regard, et Loyauté.
Bien haut de la tour est le faîte,
Mais rien un coeur loyal n'arrête
Quand il devrait braver la mort.
Jalousie est là-haut qui dort,
Si j'ai pu tromper ce cerbère,
Ce n'est pas sans grande misère;
Car Paor qui toz jors se crient, 4227
L'uis ot fermé, si va et vient;
De toutes parz va escoutant,
Por Male-Bouche est moult doutant,
Qu'el ne set qu'ele doie faire.
Mès bone amor la deboneire
Qui les siens adès reconforte,
A grant meschief ovri la porte
Maugré que Paor en éust.
Se Male-Bouche le séust,
N'en issisen por riens dou monde.
Mès Vénus la bele, la blonde,
Embla les clés, hors nos a mises.
Tantost delez moi sont asises;
Lors refu ma dolor pasée.
Dame Biauté en recelée
Le douz bouton m'a présenté,
Et je le pris de volenté,
Si en fis ainssi com du mien[79],
Qu'il n'i ot contredit de rien.
Iluec fumes à grant delit,
De fresche herbe fu nostre lit,
De beles roses de rosiers
Fumes covert et de besiers:
A grant soulas, à grant deduit
Fumes trestoute celle nuit,
Mès moult me sembla courte et briève.
Au matinet quant l'aube crieve
Nos somes en estant levé,
Mès de ce fumes moult grevé
Que si tost fu la departie[80].
Et Biautez si n'oblia mie
Le très-douz bouton à reprendre,
Maugré mien le me covint rendre.
Car Peur, qui toujours tremble et craint, 4239
S'en va de toutes parts et vient
L'huis clos, et méfiante écoute,
Tant Malebouche elle redoute
Et n'ose pas ouvrir la tour.
Mais la vaillante Bonne-Amour
Qui les siens toujours réconforte
A grand méchef ouvre la porte,
Malgré tout ce que Peur en eût.
Si Malebouche alors le sut,
Nous n'eussions pu pour rien au monde.
Mais Vénus la belle et la blonde,
Les clefs volant, hors nous a mis.
Ils sont près de moi tous assis,
Et ma douleur s'en est allée.
Dame Beauté en recelée
Le doux bouton m'a présenté;
Pris l'ai de bonne volonté
Comme mien, et tout à ma guise[79b]
M'en sers, sans qu'il y contredise.
Notre heur nous goutâmes en paix
Sur un beau lit de gazon frais,
Tout couverts de feuilles des Roses
Et de baisers nos bouches closes.
En doux transports, en grand déduit
Nous passâmes toute la nuit
Qui trop tôt, las! pour nous s'achève.
Au matin, quand l'aube se lève
Tous deux aussi sommes sur piés,
Bien contrits et bien ennuyés
De séparation si vive.
Mais Beauté se montre attentive
Le doux bouton à ressaisir;
Malgré moi je dus obéir.
Mès toutes fois la douce rose 4261
Au departir ne fu pas close:
Mès ainçois que se departissent
Ne que congié de moi préissent,
S'en vint Biautez humeliant
Vers moi et dit tout en riant:
Or puet Jalousie gaitier,
Ses murs haucier et enforcier,
Face fort haie d'églantiers.
Face bien guetier ses vergiers,
Or i a gaagnié assez;
Ne s'est-il bien en vain lassez?
Biaus douz amis, car me le dites,
A tel servise tiex merites[81].
Pensez de servir sans trichier
Se cuer avez fin et entier:
Tous jours seroiz dou boton mestre,
Jà si enclos ne saura estre.
Droit à la Tour tout belement
S'en revont moult celéement.
Atant m'en part et prent congiet,
C'est li songes que j'ai songiet. 4282
Mais toutefois la douce Rose 4273
Au départir ne fut pas close;
Car avant de s'en retourner
Tretous et congé me donner,
A moi Beauté vint langoureuse
Et me dit doucement rieuse:
Jalousie or peut nous guetter,
Ses murs épaissir et monter,
D'églantiers doubler la clôture,
Mettre au verger garnison sûre,
J'ai goûté de bonheur assé.
Ne s'est-il pas en vain lassé?
Beaux doux ami, comme le dites:
Chacun sers selon ses mérites[81b].
Aimez toujours loyalement,
Si votre coeur est fin et franc,
Toujours serez du bouton maître
Si bien enfermé qu'il puisse être.
Droit à la Tour tout bellement
Lors s'en revont moult doucement.
De mon côté je m'achemine:
Ainsi mon rêve se termine. 4294
«Il est facile, dit Méon, de voir par ces derniers vers que Guillaume de Lorris n'avoit pas le projet de donner une plus grande étendue a son Roman, et que Jean de Meung a dû les supprimer pour lui donner une continuation.»
On sait que nous ne partageons pas cette opinion. (P. M.)
NOTES DU PREMIER VOLUME.
En tête de ces notes nous ferons une observation. C'est que les titres des chapitres ont été ajoutés après coup par les copistes en guise de notes marginales. Ils sont en effet d'un style beaucoup plus moderne que l'ouvrage. Nous les avons conservés pour reproduire exactement l'édition de Méon. Toutes les notes prises dans les éditions de Méon et de M. Francisque Michel portent la signature des auteurs. Celles non signées sont de nous.
NOTE 1, page 3.
Ce mot, aujourd'hui hors d'usage, se voit encore dans Malherbe, La Fontaine et Molière.
Nous avons cru devoir introduire ou conserver dans tout le cours de ce travail nombre de mots, de locutions et même de phrases entières qui pouvaient s'accorder avec l'exigence de la traduction. Ceci nous a permis de laisser subsister les expressions caractéristiques qu'il était difficile de bien rendre en français moderne, et qui, rajeunies, se fussent mal accommodées d'une diction surannée. Nous espérons que le lecteur nous saura gré d'avoir conservé à cette belle oeuvre un parfum d'archaïsme qui s'harmonise si bien avec la naïveté gracieuse de nos deux romanciers. C'est ainsi que nous n'avons pas cru [p.280] devoir faire disparaître un grand nombre d'hiatus, chaque fois que, sans être par trop fatigants pour nos oreilles délicates, le vers servait fidèlement la pensée de l'original. Mais toutes les fois que, sans nuire à la traduction, et sans tomber dans un défaut pire, il était possible de les éviter, nous nous sommes empressé de le faire.
NOTE 2, page 2.
Vers 9. Macrobe, auteur latin qui vivoit à la fin du IVe siècle. Il composa divers ouvrages remplis d'érudition. Ceux qu'il a intitulés: Les Saturnales, traitent de différens sujets, et sont un agréable mélange de critique et d'antiquités. Son Commentaire sur le Songe de Scipion est très-sçavant; il y établit cinq espèces de songes: somnium, Visio, oraculum, insomnium, visum. Ce dernier est une imagination phantastique d'une chose qui n'existe pas. Macrobe ne veut pas que l'on ajoute foi à ces deux dernières espèces de songes, n'y ayant que les trois premiers qui soient revêtus de tous les caractères de la vérité. Macrobii in somnium Scipionis, liber prim., cap. 3, vers 7.
Pétrone ne veut pas que les songes et les inspirations qui nous arrivent en dormant soient l'ouvrage de quelque divinité; il prétend, au contraire, que nos songes ne sont que des réminiscences des choses qui nous sont arrivées lorsque nous ne dormions pas.
Somnia quae mentes ludunt volitantibus umbris
Non delubra Deum, nec ab aethere numina mittunt
Sed sibi quisque facit.
(Petronii Arbitri Satyricon.)
Les anciens ont toujours eu les songes en grande [p.281] recommandation. Pharaon, roi d'Égypte, avoit à ses gages des gens dont l'unique emploi étoit d'interpréter les songes. (Genese, chap. 41.)
Joseph avoit reçu de Dieu un talent particulier pour les expliquer, et ses frères, jaloux de cette faveur, ne l'appelloient plus que le Songeur. (Ibidem, chap. 37.)
Homère croyoit que les songes entrent dans l'âme par deux portes différentes, dont l'une est d'yvoire et l'autre de corne; que ceux qui passent par la première nous trompent toujours, n'y ayant de véritables que ceux qui passent par celle de corne. (Odyssée, livre 19.)
Les poètes qui sont venus après lui ont pensé de même; Virgile en parle en ces termes:
Sunt gemini somni partae; quarum altera fertur
Cornea; qua veris facilis datur exitus umbris.
Altera candenti perfecta nitens elephanto:
Seà falsa ad coelum mittunt insomnia manes.
(Aeneidos, lib. VI, sub fine.)
Horace, parlant des songes, dit à Galatée qu'il vouloit détourner d'un voyage:
... An vitiis carentem
Ludit imago
Vana, quae porta fugiens eburna
Somnium ducit?
(Ode 27, lib. 3.)
Et Properce, dans son Élegie à Cynthia, fait aussi mention de ces portes.
Nec tu sperne piis venientia somnia portis:
Cum pia venerunt somnia, pondus habent.
(Elegia, VII, lib. 4.)
(Lantin de Damery.)
La matière en est bonne et neuve.
Comme dit M. Ampère, bonne, je ne dis pas non; mais neuve, c'est autre chose.
C'est l'alouette huppée qu'on voit toujours voletant le long des routes. Dans l'Orléanais, de nos jours encore, on ne la nomme pas autrement.
NOTE 5, page 12.
Félonie—Vilenie. Nous ferons remarquer ici que ces deux images n'en font qu'une dans le plus beau et le meilleur manuscrit de la Bibliothèque nationale, n° 380 ancien fonds français. Ce magnifique travail de Nicolas Flamel, exécuté vers la fin du XIVe siècle pour le duc Jean de Berri, oncle de Charles VI, est, de tous les manuscrits français, celui qui se rapproche le plus du texte de Méon. L'auteur dit qu'à gauche se dressait Félonie, qui était appelée Vilenie. Nous préférons le texte tel que l'a restitué Méon.
Et fame qui petit séust
D'honorer ceus qu'ele déust.
Ce dernier trait convient parfaitement au personnage peint par le poète. [p.283] Il y a, dans le recueil de fabliaux publié par Méon, un long poème malheureusement incomplet intitulé: le dit de Trubert, du nom du personnage principal, qui est justement le type du vilain au sens primitif et au sens figuré du mot. Il n'y a pas de méchant tour qu'il ne joue au duc son seigneur. C'est le pendant de l'esclave antique. Privé de tous les droits les plus chers à l'homme, il devient rusé, méchant; sa vie n'a plus qu'un but: la vengeance. (E. Cougny.)
NOTE 7, page 15.
D'un héritage dépouillés.
Ici se présente pour la première fois un participe décliné.
A l'époque où vivaient les auteurs du Roman de la Rose, tous les participes sans exception se déclinaient. Jusqu'au XVIIe siècle, ils restèrent déclinables à volonté. L'Académie trancha la difficulté, et rendit tous les participes directs indéclinables avec l'auxiliaire avoir. Toutefois, elle toléra, en poésie seulement, qu'on pût encore parfois décliner les participes, pourvu qu'ils fussent placés entre le verbe auxiliaire et leur régime, comme par exemple dans ces deux vers de Malherbe:
O Dieu dont les bontés, de nos larmes touchées,
Ont aux vaines fureurs les armes arrachées.
Nous nous sommes arrêté à cette règle après de longues hésitations; mais comme elle nous permettait [p.284] de conserver un nombre incalculable de vers presque dans leur intégrité, sans trop choquer la grammaire moderne, nous espérons qu'on n'osera pas trop nous reprocher cette licence.
Et une cote de brunete.
M. Francisque Michel traduit brunete par bure, de sorte que le vers se traduirait ainsi: «Et une cote de bureau.» C'est une erreur. Nous en voyons la preuve au vers 4569, au début de la partie de Jehan de Meung:
Car ausinc bien sunt amoretes
Sous buriaus comme sous brunetes.
Lorsqu'il arrive à ce passage, il traduit brunete par espèce d'étoffe. Mais, d'après ces deux vers, il est impossible de se méprendre sur la véritable signification de brunete. C'est bien (comme on le voit au Glossaire) un drap fin dont se vêtaient les personnes de qualité. Il tirait son nom de sa couleur foncée.