WeRead Powered by ReaderPub
Le roman de la rose - Tome I cover

Le roman de la rose - Tome I

Chapter 4: et
Open in WeRead

About This Book

A dream-vision follows a lover who enters an enchanted garden to obtain a rose that stands for desired affection; along the way he meets allegorical figures such as Love and Reason whose speeches alternate with lyrical description, practical counsel, and mockery. The first portion evokes courtly longing through delicate imagery and ritualized pursuit, while the later sections expand into extended didactic and satirical debate about the nature, pleasures, and dangers of love, human behavior, and society, blending poetry, allegory, and philosophical argument in a work that shifts tone between intimacy, instruction, and social critique.

The Project Gutenberg eBook of Le roman de la rose - Tome I

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: Le roman de la rose - Tome I

Author: de Lorris Guillaume

de Meun Jean

Release date: October 8, 2005 [eBook #16816]
Most recently updated: January 27, 2023

Language: French

Credits: Marc D’Hooghe

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LA ROSE - TOME I ***

Table des matières: p. 319.

LE ROMAN DE LA ROSE

par

GUILLAUME DE LORRIS

et

JEAN DE MEUNG

Édition accompagnée d'une traduction en vers
Précédée d'une Introduction, Notices historiques et critiques;
Suivie de Notes et d'un Glossaire
par

PIERRE MARTEAU

TOME I

PARIS
1878

«Encore vaudroit-il mieux, comme un bon bourgeois ou citoyen, rechercher et faire un lexicon des vieils mots d'Artus, Lancelot et Gauvain, ou commenter le Romant de la Rose, que s'amuser à je ne sçay quelle grammaire latine qui a passé son temps.»

(RONSARD.)


[p. III]

LE XIXe SIÈCLE ET L'AMOUR.

LE XIXe SIÈCLE.

Qui donc t'a donné, bel enfant,
Cette fleur toute fraîche éclose?
Je suis déjà vieux, et pourtant
Jamais ne vis si belle Rose.

Quel éclat, quelle douce odeur!
De la Nuit, sur sa tige verte,
Scintille encore un tendre pleur,
Et là, sur sa lèvre entr'ouverte.

Parmi ce jardin radieux
Que chaque jour fleurit l'Aurore,
Que n'ai-je l'arbre merveilleux
Qui fit si belle fleur éclore!

Dessus ses rameaux vigoureux
Greffant mes délicates entes,
Je verrais son suc généreux
Régénérer mes frêles plantes.

[p. IV]

L'AMOUR.

C'est que vous ne connaissez pas,
O vieillard, toutes vos richesses.
Aux jeunes plantes pourquoi, las!
Prodiguer toutes vos caresses?

Voyez là-bas ce vieux buisson,
Mais toujours vert, toujours vivace;
C'est là que j'ai le doux bouton
Cueilli qui tous les autres passe.

LE XIXe SIÈCLE.

Quoi! dans ce vieux jardin françois
Où je vois jeter tant de pierres,
Où nul ne pénétra, je crois,
Depuis la mort de mes grands-pères?

L'AMOUR.

Là dort, sous ces durs églantiers,
Mainte fleur mille fois plus belle
Que de tous vos jeunes rosiers
La plus gente et la plus nouvelle.


[p. V]

HOMMAGE DU TRADUCTEUR

A MONSIEUR COUGNY,
Professeur de rhétorique au lycée Saint-Louis.

Permettez-moi, cher maître, de vous dédier cette édition du Roman de la Rose, qui, sans vous, n'eût jamais vu le jour. Vous avez daigné jeter un regard favorable sur ce premier essai de ma muse, et c'est votre bonté toute paternelle qui a soutenu jusqu'au bout ses pas hésitants. Vous seul connaissez mes longs ennuis, mes labeurs et ma persévérance pour arriver au but tant désiré. Comme à l'Amant, le hideux Danger, la blême Peur et la rouge Honte m'ont barré bien souvent la voie. Mais Ami me réconfortait et m'engageait à poursuivre ma route, jusqu'à ce que je pusse enfin cueillir la Rose. Ami, c'était vous, et maintenant que j'ai cueilli le divin bouton, je vous en offre les prémices, mon cher maître; car, vous le savez, mon coeur est toujours resté vôtre, et

Se ge pers vostre bien-voillance,
A poi que ne m'en désespoir.

Autant que moi, vous êtes le père de cette oeuvre, et je vous prie d'en accepter l'hommage du plus fidèle de vos disciples, du plus sincère de vos admirateurs, et du plus dévoué de vos amis.


[p. VII]

INTRODUCTION AU ROMAN DE LA ROSE.

Tout le monde connaît, au moins par son titre, le Roman de la Rose. Il est resté populaire à travers tant de siècles disparus. Mais, sauf quelques rares érudits, personne ne le lit aujourd'hui. Car, nous le savons par expérience, il faut un certain courage pour oser entreprendre la lecture d'un aussi volumineux ouvrage, qui, somme toute, ne saurait avoir autant d'attraits pour nous que pour ses contemporains. Au surplus, même pour ceux à qui ce vieux langage est familier, la lecture n'en reste pas moins pénible et jusqu'à un certain point ennuyeuse. Aussi pouvons-nous affirmer que, même parmi ceux qui daignent y jeter les yeux, bien peu ont la constance de l'étudier.

Quelle est donc la raison de cette popularité qui survit à l'oeuvre elle-même pour ainsi dire? C'est que le Roman de la Rose fit époque aussi bien pour la forme que pour le fond, car la hardiesse des idées y égale l'énergie du style; c'est que l'influence étonnante [p. VIII] que ce livre exerça sur son temps, la vogue incroyable dont il jouit pendant plusieurs siècles, en ont fait comme le point de départ de notre littérature nationale. En un mot, c'est une grande date dans l'histoire de notre langue, on pourrait presque dire une révolution.

Quelques rares génies ont ainsi marqué leur siècle d'un sceau ineffaçable, et pardessus tous les autres leur nom restera populaire. Tels sont Jehan de Meung, Rabelais, Molière, Voltaire, et de nos jours Victor Hugo.

Autour de ces astres rayonnants viennent graviter une foule de satellites, dont l'éclat quelquefois semble faire pâlir ces soleils et les éclipser. Mais, au moment où ils semblent près de s'éteindre, on les voit soudain, s'embraser de nouveau, concentrer sur eux-mêmes tous les feux dispersés des étoiles qui les entourent, et inonder de lumière leur siècle tout entier.

Tel est Jehan de Meung et son Roman de la Rose.

En 1816, M. Renouard écrivait dans le Journal des Savants:

«Le Roman de la Rose est l'un des monuments les plus remarquables de notre ancienne poésie. Par son succès et sa célébrité, ayant jadis influé sur l'art d'écrire et sur les moeurs, il fut longtemps l'objet d'une admiration outrée et d'une critique sévère, et toutefois mérita une juste part des éloges et des reproches qui lui furent prodigués.»

Ces quelques lignes sont le résumé le plus clair et le plus net qu'on puisse tirer de tout ce qui fut écrit depuis deux cents ans sur ce fameux livre. Bref, ce jugement, qui n'en est pas un, est accepté sans appel aujourd'hui; cette sentence a fait loi.

[p. IX] Or, nous nous sommes toujours méfié de ces jugements à la Salomon, qui n'ont d'autre but que de contenter tout le monde, mais n'avancent pas la question d'un iota. Nous avons été fort étonné de voir ainsi juger en trois mots une oeuvre pour et contre laquelle furent écrits des volumes entiers, une oeuvre qui, si nous en croyons les contemporains, a bouleversé son siècle, et trois cents ans après son apparition passionnait encore nos pères.

Comment se fait-il qu'après un succès si prodigieux, cet ouvrage soit tombé dans un tel oubli, que personne ne le lise plus? Pourquoi ce silence si profond autour d'une oeuvre qui, à juste titre, passa pendant plusieurs siècles, et passe encore pour un des monuments les plus remarquables de la littérature française? Nul ne saurait l'expliquer autrement que par notre apathie naturelle et le dédain implacable dont les deux derniers siècles poursuivirent leurs devanciers, mais qui semble s'éteindre aujourd'hui.

Nous nous sommes dit cependant, avec Théophile Gautier, que nul ne dupe entièrement son époque, et que nos ancêtres, qui certes nous valaient bien, ne devaient pas avoir en vain prodigué une telle admiration, ni des critiques si violentes et si amères, à une oeuvre médiocre ou sans valeur. Nous entreprîmes donc de vérifier par nous-même ce qu'il y avait de fondé dans ces jugements si contradictoires, et nous croyons enfin avoir assis notre opinion d'une manière absolue et définitive, tout en permettant, grâce à cette nouvelle édition, à tous les lecteurs, quels qu'ils soient, de contrôler séance tenante nos arguments; car, en face du texte primitif, se trouve la traduction à peu près littérale de l'oeuvre tout entière.

[p. X] En effet, l'expérience nous a montré combien il est dangereux, en littérature surtout, de se faire une opinion sur celle des autres. C'est ainsi que se sont perpétuées jusqu'à nous des erreurs dont nous sommes aujourd'hui profondément surpris. Le législateur du Parnasse français, Boileau lui-même, est très-discuté, et l'on commence à en appeler de ses arrêts, devant lesquels se sont inclinées dix générations successives.

Aujourd'hui, las d'admirer le grand siècle et rien que le grand siècle, on s'est demandé si réellement il n'y avait rien à admirer au-delà, si nos ancêtres étaient aussi ignorants qu'ignorés, et l'on est arrivé à cette conclusion que nous seuls sommes des ignorants.

Si par la science nous les avons dépassés, c'est en profitant de leurs conquêtes; mais il est un fait indéniable: c'est qu'on étudiait beaucoup au moyen âge, où l'on avait tant à apprendre et où les moyens d'apprendre étaient si restreints.

A partir du XVIe siècle, plus on remonte, plus on est étonné de la profonde érudition et de l'incroyable activité des écrivains, c'est-à-dire des savants (ces deux mots étaient synonymes alors), car on ne faisait pas à cette époque, comme au grand siècle, sa fortune et sa réputation avec un sonnet ou une plate épître au plus flagorné des rois.

Mais nous assistons depuis quelques années à un revirement salutaire; on semble avoir au moins soif d'apprendre, et le premier résultat de ce mouvement, pour ne parler que de la littérature, fut de remonter aux siècles oubliés, et chaque jour amène des découvertes qui nous étonnent et nous ravissent. On a d'abord voulu se rendre compte de ce que [p. XI] pouvaient valoir ces maîtres tant vantés du XIIIe au XVIe siècle, et si décriés au XVIIe. De cet examen naquit la certitude que Boileau était loin d'être un oracle; on en vint à douter que l'art de nos vieux romanciers fût si confus et si embrouillé qu'il voulait bien le dire, et que ces siècles grossiers fussent dignes tout au plus d'un si magistral dédain. N'en déplaise aux puristes, Boileau, ce maître ès-arts, n'atteint, ni comme poète, ni comme satyrique, à la cheville de nos deux romanciers, que du reste il ne connaissait ni peu ni prou.

Or, en notre qualité d'enfant de l'Orléanais, rien ne pouvait exciter à un plus haut point notre curiosité que le fameux Roman de la Rose. Nous en entreprîmes l'étude il y a quelques années, avec l'intention de la faire aussi complète et aussi consciencieuse que possible. Pour cela, il était de toute nécessité d'en faire la traduction, afin de pouvoir suivre l'oeuvre jusque dans ses moindres détails. Nous la commençâmes donc; puis, le charme aidant, bercé de la riante illusion du poète, nous nous prîmes à le suivre dans les sentiers fleuris de son paradis terrestre. Nous étions, comme l'Amant, ébloui, enivré, ravi. Mais comme cette prose était pâle auprès de l'adorable langage de Guillaume! Comment rendre la simplicité, la grâce et la naïveté du romancier, la richesse et l'harmonie si douce de sa vieille langue romane, autrement que dans le rhythme gracieux choisi par lui? Malgré nous, nous en vînmes à rimailler ce songe délicieux et à traduire l'oeuvre entière en vers modernes, mais en serrant le texte du plus près qu'il nous fût possible, laissant subsister toutefois les vieux mots assez compréhensibles à la masse des lecteurs pour n'en pas [p. XII] rendre la lecture fatigante et insipide, et pour lui conserver comme un parfum de sa saveur primitive.

Pour Guillaume de Lorris, la tâche était relativement facile, et, nous l'espérons du moins, nous avons pu conserver à notre traduction un reflet de la poésie originale. Mais pour Jehan de Meung, ce fut autre chose. En effet, Jehan de Meung n'est pas un poète. La grâce et l'élégance sont le moindre de ses soucis, et bien qu'il soit fécond à l'excès, son style n'en est pas moins le plus souvent d'une concision désespérante. Dans ses longues dissertations philosophiques, dans ses hors-d'oeuvre scientifiques, chaque mot a sa valeur propre, et nous nous sommes bien des fois heurté à des expressions à peu près intraduisibles. Aussi fûmes-nous constamment obligé de sacrifier l'élégance à la fidélité. Il faut l'avouer aussi, Jehan de Meung a semé son poème de périodes interminables, que les inversions par trop forcées et les phrases accessoires qui viennent se jeter au travers de l'idée principale rendent souvent lourdes et fatigantes, et quelquefois obscures. Nous avons tenu, autant que possible, à conserver à l'auteur jusqu'à ses défauts; malheureusement, nous l'en avons gratiné de bien d'autres!

Quoi qu'il en soit, le Roman de la Rose, le livre de Jehan de Meung surtout, est un des vieux monuments de notre langue que doivent lire tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de notre pays, ne fût-ce que pour se rendre compte des progrès accomplis depuis six cents ans dans toutes les matières que traite cette immense encyclopédie.

Tout le monde aujourd'hui peut donc étudier ce beau poème, et si la traduction est demeurée bien au-dessous de l'original, nous espérons du moins [p. XIII] que le lecteur nous saura gré de nos efforts pour la jouissance qu'il goûtera, et c'est le seul but que nous désirions atteindre. En lui faisant aimer nos vieux poètes Orléanais, nous lui ferons peut-être oublier notre insuffisance, et, comme l'Amant, nous serons bien payé de nos peines.

Le savant pourra étudier le poète dans son naïf et primitif langage, le curieux dans la traduction; et s'ils rencontrent quelques expressions qui leur semblent mal choisies, quelques mots malsonnants, quelques vers mal tournés, avant de condamner le traducteur, qu'ils daignent d'abord jeter les yeux sur l'original, puis songer à ce travail immense, et cette pensée leur inspirera peut-être un peu d'indulgence.


Le Roman de la Rose est un roman allégorique, et non pas un roman où l'abus exagéré de l'allégorie nuit à la marche de l'action, comme nous le lisons dans nombre d'études sur ce poème et l'entendons répéter par une foule de gens qui prétendent l'avoir étudié, sans pour cela le connaître le moins du monde.

Le drame tout entier et tous les personnages sans exception sont allégoriques. Il est donc temps de faire justice, une fois pour toutes, de ce reproche, qui ne repose absolument sur rien. C'est comme si l'on reprochait à un poète, chantant la guerre des dieux par exemple, l'abus du merveilleux. A l'époque où parut l'oeuvre dont nous allons commencer l'analyse, c'était en plein moyen âge, c'est-à-dire au plus beau temps des troubadours, jongleurs et ménestrels. L'idylle charmante de Guillaume, ce délicieux [p. XIV] roman de moeurs, inaugura un genre nouveau, et quoique cette oeuvre fût restée inachevée, elle jouissait encore, un demi-siècle plus tard, d'une telle renommée, que Jehan de Meung crut devoir la terminer et, par l'étendue qu'il lui donna, en quelque sorte se l'approprier.

Que dans les siècles suivants ce genre si gracieux se soit démodé au point de devenir insipide, c'est peut-être ce qui expliquerait, malgré les efforts de Clément Marot pour en rendre la lecture plus facile, l'oubli profond dans lequel ce poème est tombé.

Mais aujourd'hui où les études se portent avec tant d'ardeur sur notre vieille littérature, aujourd'hui où nous voilà retombés dans ces romans d'aventures (moins le merveilleux) que le Roman de la Rose démodait alors, il aura certainement, pour nombre de lecteurs, comme un regain de nouveauté à six siècles de distance.


Cette édition laissera cependant une lacune. M. Herluison avait un moment espéré faire une édition absolument complète et qui fût, si je puis m'exprimer ainsi, le dernier mot sur cette oeuvre dont l'Orléanais est si fier. Il avait cru pouvoir publier une nouvelle collation du texte primitif, et s'était adressé à un savant de premier ordre, M. Cougny, bien connu de tous ceux qu'intéressent les lettres par ses remarquables travaux. Celui-ci voulut bien se charger de ce travail et le commença. Au bout de quelques jours, il fut arrêté par des difficultés sans nombre, et reconnut que le travail qu'il entreprenait ne pouvait s'achever qu'en plusieurs années, et au prix d'un labeur incroyable et à [p. XV] peu près inutile. Il découvrit des centaines de variantes, la plupart insignifiantes, sur chacun des vers de ces vieux poèmes. Quelles leçons préférer? C'est ce qu'il était impossible de décider. De plus, il reconnut que le texte publié par Méon au début de ce siècle semblait le plus ancien, et préférable (presque partout) aux meilleurs manuscrits que la France possède. «Le seul travail utile eût consisté, dit-il, à collationner le texte de Méon avec celui des plus anciens manuscrits, avec l'idée bien arrêtée de donner un texte purement Orléanais. Mais en l'absence de manuscrits et d'éditions orléanaises, l'établissement d'un pareil texte eût demandé un travail très-minutieux et excessivement long. Il eût fallu faire avant tout une étude très-exacte de la langue française dans le pays d'origine de nos deux poètes, et tenir grand compte de ce qu'ils ont dû emprunter au langage de l'Ile-de-France et de Paris en particulier, où ils semblent avoir séjourné de bonne heure et assez longtemps.» A notre grand regret, ce travail reste et restera sans doute encore bien longtemps à faire.

Force fut donc de s'arrêter à l'édition de Méon, la meilleure que nous connaissions et qui est, à peu de chose près, la restitution fidèle de nos vieux romanciers, autant qu'elle est possible après plus de six siècles.


[p. XVII]

NOTICE SUR LES DEUX AUTEURS DU ROMAN DE LA ROSE.

L'Histoire ne nous a rien légué de précis touchant la vie des deux auteurs du Roman de la Rose.

Malgré les luttes ardentes que l'apparition de cet ouvrage fit naître, les innombrables manuscrits d'abord, puis, à l'invention de l'imprimerie, les éditions multipliées de cette oeuvre considérable ne nous apprennent rien, ou presque rien, de Guillaume de Lorris et de Jehan de Meung.

C'est donc dans leurs écrits mêmes et dans la tradition que nous chercherons à préciser la date de leur naissance, celle de la publication du roman, celle de leur mort, et enfin nous discuterons les circonstances les plus saillantes de leur vie, telles que la tradition nous les a transmises.

Lorsque l'histoire ne donne rien d'absolument certain sur un homme célèbre, notre opinion est qu'il faut conserver un grand respect pour la tradition, [p. XVIII] et s'il est dangereux d'accepter sans contrôle toutes les légendes qui sont parvenues jusqu'à nous, il faut bien se garder, par contre, d'éliminer tout ce qui n'est pas prouvé d'une manière incontestable. En un mot, tout ce qui, sans être en contradiction formelle avec l'histoire, c'est-à-dire avec les dates, est fidèle au caractère des auteurs et à leurs opinions, doit être religieusement conservé.

Nous allons donc suivre pas à pas, dans tous les détails qu'ils nous ont transmis, les différents auteurs et éditeurs qui se sont occupés du Roman de la Rose, et si, par cette voie, nous n'arrivons pas à la certitude, nous ferons en sorte de rétablir les faits selon la vraisemblance et les probabilités les plus sérieuses.

Guillaume de Lorris eût dû naître, si nous en croyons l'opinion la plus répandue, vers 1235 et mourir vers 1260. Nous allons montrer tout à l'heure que c'est une erreur grave, en ce sens qu'elle a pour conséquence de rejeter l'oeuvre de Jehan de Meung au commencement du XIVe siècle, quand au contraire elle parut dans la deuxième moitié du XIIIe.

Ce qu'il y a de certain, c'est que Guillaume de Lorris naquit à Lorris, petite ville du Gâtinais, entre Orléans et Montargis, et qu'il mourut fort jeune, à vingt-six ans. Il était frère d'Eudes de Lorris, chanoine et chévecier de l'Église d'Orléans, qui fut conseiller au Parlement en 1258.

Jehan de Meung est plus connu et vécut plus longtemps. On fixe généralement l'époque de sa naissance vers 1260, et celle de sa mort entre 1310 et 1322, ce qui indiquerait qu'il vécut environ cinquante ou soixante ans.

Rien ne prouve qu'il mourut aussi promptement; [p. IXX] nous avons tout lieu de supposer au contraire qu'il s'éteignit dans un âge beaucoup plus avancé, en ce sens qu'il serait né de quinze à vingt ans plus tôt. Jehan de Meung était issu d'une ancienne et illustre maison de l'Orléanais, dont il existe, si nous en croyons M. Méon, son avant-dernier éditeur, des titres du commencement du XIIe siècle. Nous citons textuellement:

«D. Jean Verninac, dans son Histoire d'Orléans, fait mention de beaucoup d'actes et de donations par les de Meung, seigneurs de la Ferté-Ambremi, depuis l'an 1100. Dans la généalogie de cette famille, faite par M. D'Hozier, on trouve qu'en 1239 Landrecy de Meung, fils de noble et puissant seigneur Monseigneur Théodun, comte de Meung, épousa Agnès, fille de Gourdin de la Ferté, seigneur d'Alosse, etc....

«La Roque, dans son Traité du Ban, rapporte qu'en 1236 un Jehan de Meung devait se trouver au ban du roi à Saint-Germain-en-Laye, à trois semaines de la Pentecôte.

«En 1242, le même Jehan de Meung (peut-être le père de notre poète), fut semont à Chinon, le lendemain des octaves de Pâques, pour aller sur la comté de la Marche.»

Ces deux vers du testament de Jehan de Meung ne laissent du reste aucun doute sur l'illustration de sa naissance:

Diex m'a donné au miex honneur et grant chevance,
Diex m'a donné servir les plus grans gens de France.

M. Débarbouiller dit, dans son Histoire des hommes illustres de l'Orléanais, au chapitre: Guillaume de Lorris et Jean de Meung:

[p. XX] «D'après Dom Gérou, Jehan de Meung descendait des anciens seigneurs de la petite ville dont il portait le nom. Son père était baron de Chevé, seigneur de Pierrefite et autres lieux. Il donna la baronnie de Chevé à notre écrivain. Le baron de Chevé était un des quatre grands vassaux de l'évêché d'Orléans, qui devaient porter le nouvel évêque à son entrée solennelle et lui présenter tous les ans, le 2 mai, pendant l'office de vêpres, une certaine quantité de cire qu'on appelle vulgairement gouttières. D'après les titres de l'Église cathédrale d'Orléans, Jehan aurait été chanoine et archidiacre en 1270 et 1297, et c'est sans doute en raison de son état qu'il est représenté avec une simarre, ou robe fourrée, dans un livre du commencement du XVe siècle.»

Nous citons toujours M. Méon:

«Cet auteur, que Moreri et tous les biographes font naître en 1279 ou 1280, avait déjà traduit, en 1284, l'Art militaire de Végèce pour Jehan de Brienne, premier du nom, qui, en 1252, succéda à Marie, sa mère, dans la comté d'Eu, pendant qu'il était avec saint Louis en Palestine. Là le roi, dit Joinville, fit le comte d'Eu chevalier, qui était encore un jeune jouvencel. Il mourut à Clermont en Beauvoisis en 1294.

«Si en 1284, continue M. Méon, Jehan de Meung avait déjà traduit Végèce, ainsi que le prouvent plusieurs manuscrits du temps, on doit supposer qu'à cette époque il avait au moins vingt-cinq à trente ans, et qu'il était né vers le milieu du XIIIe siècle.

«Alors on ne pourrait dire, comme l'a fait Lenglet du Frenoy dans sa préface, qu'il était dans sa jeunesse lorsqu'il entreprit la continuation du Roman de la Rose. S'il a relaté, dans sa dédicace qu'il fit à [p. XXI] Philippe-le-Bel de sa traduction de Boëce, le Roman de la Rose le premier, c'est probablement parce qu'il le regardait comme le plus notable de ses ouvrages, les autres n'étant presque tous que des traductions. D'ailleurs il est facile de juger que le Roman de la Rose n'est point sorti de la plume d'un jeune homme, ainsi que l'observent le président Fauchet et Thévet dans la vie de son auteur. Les connaissances de toute nature qu'il annonce dans son ouvrage portent à croire qu'il avait lu avec fruit nos auteurs sacrés et profanes.

«Il y a tant de variations dans les historiens sur l'époque de la mort de Jehan de Meung, qu'il est difficile de la fixer d'une manière exacte. Jehan Bouchet dit que ce fut vers 1316, sous le règne de Louis X. Du Verdier, dans sa Prosopographie, dit 1318, sous Philippe V. Nos biographies modernes prolongent sa vie jusqu'à la première année du règne de Charles V, en 1364, parce que l'éditeur d'un ouvrage qui a pour titre: le Dodechedron de Fortune, a annoncé que Jehan de Meung l'avait présenté à ce prince. Cette opinion se trouve réfutée par ce que j'ai dit ci-dessus de sa naissance, puisqu'il faudrait supposer qu'il aurait vécu près de cent vingt ans. En admettant que Jehan de Meung soit auteur de cet ouvrage, ce dont je doute, et qu'il l'ait présenté à un roi Charles, je serais obligé de croire que ce serait Charles IV, qui a commencé à régner en 1322, et que le manuscrit portait Charles le quart, qui, étant mal écrit, aurait été lu Charles le quint par l'éditeur de cet ouvrage. Dans cette hypothèse, Jehan de Meung serait encore septuagénaire. Dom Rivet, dans son Histoire littéraire, fixe la mort de cet auteur à l'année 1310, et cette même date est rapportée [p. XXII] aussi dans un volume ayant pour titre: Anecdotes françoises depuis l'établissement de la monarchie jusqu'au règne de Louis XV.

«Fauchet avait fait lui-même des recherches pour découvrir cette même époque; mais il avoue qu'elles sont restées infructueuses. En 1358, on transporta dans la cour du couvent des Jacobins, entre l'église et les vieilles écoles de théologie, les ossements de tous ceux qui étaient enterrés au cimetière dudit couvent. Le cimetière fut détruit, et le cloître, le dortoir et le réfectoire furent retranchés pour la clôture de Paris. Dans le recueil des épitaphes de Paris, fait par D'Hozier, se trouve la suivante: «Aussi gît au dit couvent (des Jacobins) maître Jehan de Meung, docte personnage du temps de Louis Hutin, auteur du livre du Roman de la Rose, l'une des premières poésies françoises.» Cette épitaphe, faite très-longtemps après sa mort, paraît copiée sur la Chronique d'Aquitaine, et ne peut faire autorité. Au surplus, elle ne prolongerait la vie de Jehan de Meung que de six ans environ.»

Comme on le voit, les opinions sont bien partagées, autant sur la date de la mort de Jehan de Meung que sur celle de sa naissance. Toutefois, nous trouvons dans le texte même de l'ouvrage plusieurs phrases qui nous permettent de fixer d'une manière à peu près certaine la naissance des deux poètes et la mort de Guillaume de Lorris.

Tout d'abord celui-ci nous indique son âge dès le début de son roman: «Il y a bien de cela cinq ans au moins.... Au vingtième an de mon âge.» Il avait donc vingt-cinq ans passés, et comme Jehan de Meung lui-même nous déclare avoir entrepris la continuation du roman plus de quarante ans [p. XXIII] après la mort de Guillaume de Lorris, on peut donc affirmer que celui-ci est mort à vingt-six ans au moins. Maintenant essayons d'établir la date exacte où Jehan de Meung entreprit son ouvrage et son âge approximatif, et nous aurons tranché à peu près toute la question.

M. Raynouard fait observer que dans la partie de Jehan de Meung, on trouve des vers qui n'ont pu être écrits, au plus tard, que vers l'an 1280. Après avoir parlé de Mainfroi, le poète nomme Charles d'Anjou comme vivant et possédant encore le royaume de Sicile:

Qui par divine porvéance
Est ores de Sesile rois.

Or, Charles d'Anjou mourut en 1285; mais il avait été expulsé de Sicile quelques années auparavant. En effet, les Vêpres siciliennes sont de 1282.

Donc, si nous admettons que Jehan de Meung ait écrit ces vers avant 1282, comme il reprit l'oeuvre de Guillaume plus de quarante ans après la mort de celui-ci, on en doit conclure que Guillaume de Lorris mourut entre 1235 et 1240 et naquit vingt-six ans plus tôt, c'est-à-dire entre 1209 et 1214.

Un peu plus loin nous lisons un passage qui prouve que Jehan de Meung n'avait pas quarante ans lorsqu'il entreprit de terminer le Roman de la Rose. Le Dieu d'Amours, après avoir parlé de Guillaume de Lorris qui va mourir, dit de Jehan de Meung:

...Celi qui est à nestre.

Partant de là, nous serons amené à tirer les conséquences suivantes:

Jehan de Meung écrivit le Roman de la Rose avant [p. XXIV] 1282, et il n'avait pas quarante ans. Or, le passage où il est parlé de Mainfroi se trouve dès le début de l'oeuvre de Jehan de Meung, qui dut demander plusieurs années de travail. Nous serons donc fondé à fixer à peu près à l'année 1275 la date de ces vers. Puis, nous rangeant à l'avis de Fauchet, Thévet et Méon, que ce livre n'a pu sortir de la plume d'un jeune homme, mais d'un savant consommé, d'un écrivain de trente à trente-cinq ans, nous devrons repousser sa naissance à l'année 1240 ou 1245 au moins. Il en résulterait, si nous admettons l'année 1310 comme date de sa mort, qu'il vécut au moins soixante-cinq ans, et l'année 1322, soixante-dix-sept ans. Cette date de 1245 n'a rien d'exagéré, mais ne saurait être rappochée de nous; car, selon Jehan de Meung lui-même, le Roman de la Rose serait une oeuvre de sa jeunesse. En effet, nous lisons dans son testament:

J'ai fait en ma jonesce maint diz par vanité
Où maintes gens se sont pluseurs fois délité.

Quoi qu'il en soit, Jehan de Meung dut couler d'heureux jours dans une tranquillité profonde, car, malgré la haute considération dont il jouissait à la cour, si nous en croyons les historiens, il ne se trouva mêlé en rien aux grands événements qui signalèrent le règne de Philippe-le-Bel.

Il passa presque toute sa vie dans la capitale, où il possédait, dit Félibien, en 1313, dans l'arrondissement de la paroisse Saint-Benoist, une maison devant laquelle était un puits.

C'est à peine si la tradition nous a conservé deux anecdotes sur cet homme distingué, et encore sont-elles sérieusement contestées. Ces deux anecdotes [p. XXV] sont rapportées par Thévet dans la vie de Jehan de Meung que nous avons réimprimée à la suite de l'analyse complète du Roman de la Rose.

La première est évidemment controuvée, puisque l'aventure qu'elle rapporte est tirée d'un livre italien. Elle arriva, non pas à Jehan de Meung, mais à Guilhem de Bargemon, gentilhomme et poète provençal du temps du comte Raimond Béranger, et par conséquent plus ancien que notre poète.

Quant à la seconde, elle est si bien en rapport avec l'esprit malin de notre Orléanais, que nous sommes tout disposé à l'accepter comme vraie, malgré l'opinion de Jehan Bouchet, qui ne la raconte que comme ouï-dire, sans y ajouter foi. Du reste, ces choses-là ne s'inventent pas.

Nous voulons parler de l'anecdote où est racontée la manière dont Jehan de Meung trouva moyen de se faire enterrer pompeusement, sans bourse délier, par ceux mêmes qu'il avait si maltraités de son vivant, ses plus mortels ennemis, les moines Mendiants enfin.


[p. XXVII]

ANALYSE DU ROMAN DE LA ROSE.

Nous allons d'abord faire un résumé sommaire du drame, et à la suite une analyse détaillée de l'oeuvre de chaque poète, pour bien faire comprendre la portée de ces deux ouvrages si singulièrement fondus ensemble et pourtant si différents l'un de l'autre.


ANALYSE SOMMAIRE.

PARTIE DE GUILLAUME DE LORRIS.

C'était en mai. L'Amant (notre poète) s'endort à la fin d'une belle journée de printemps; il voit un songe délicieux. Ce songe, voilà la chaîne du roman; la trame en est savamment ourdie.

L'Amant tout au matin se lève, s'habille et part s'ébattre dans la campagne. Après avoir erré à l'aventure dans une splendide prairie arrosée par une belle rivière, il se prend à suivre le cours de l'eau, et tout à coup, au détour d'une colline, se trouve en face [p. XXVIII] d'un haut et vaste mur crénelé qui entoure un verger magnifique. Sur ce mur, en dehors, sont peintes des images hideuses. Ce sont d'abord Haine flanquée de Félonie et de Vilenie, puis Convoitise côte à côte d'Avarice, et successivement Envie, Tristesse, Vieillesse, Papelardie et Pauvreté. L'Amant contemple ces images et veut pénétrer dans le verger riant, qui n'est autre que la demeure de Déduit ou Plaisir d'Amour. Après avoir cherché quelques instants, il découvre un petit guichet, seul endroit par où ce beau verger soit accessible. Il frappe, et la belle Oyseuse vient lui ouvrir.

Aussitôt entré, celle-ci le conduit au maître de céans. Déduit est là qui karole avec sa gente compagnie. Cette troupe choisie se compose de Liesse, Dieu d'Amours et son serviteur Doux-Regard, Beauté, Richesse, Largesse, Franchise, Courtoisie, Oyseuse et Jeunesse. Courtoisie apercevant notre Amant, le vient quérir et le présente à l'Assemblée. Il prend part à la karole et, les danses terminées, se hâte de visiter le jardin enchanté. Il s'arrête au bord d'une fontaine, qui n'est autre que la fontaine de Narcisse, et comme lui veut se mirer dans les eaux limpides. Au fond est un miroir magique doué d'une vertu singulière. Tous ceux qui viennent à y jeter les yeux sont soudain tellement épris de ce qu'ils voient, qu'une invincible passion s'empare de leur coeur. L'Amant y admire un magnifique buisson de Roses parmi lesquelles il en choisit une, belle entre toutes, et son coeur est aussitôt brûlé du désir de cueillir la divine fleur. Pendant qu'il la contemple, Dieu d'Amours lui décoche ses flèches. L'Amant, épuisé de ses blessures, tombe pâmé. Dieu d'Amours se précipite sur lui, le fait prisonnier, s'empare de son [p. XXIX] coeur en le fermant d'une clef d'or, lui dicte ses commandements et disparaît.

Aussitôt l'Amant de courir à la belle Rose. Mais elle est entourée d'une haie d'épines, et il fait de vains efforts pour atteindre jusqu'à elle. Il n'y serait jamais parvenu peut-être sans Bel-Accueil, qui s'offre à lui faire franchir la clôture et le mène près de la Rose. Mais elle est gardée par Danger, Honte, Peur et Malebouche. Danger dormait; il s'éveille soudain et chasse du jardin le pauvre Amant. Celui-ci désolé s'enfuit, et Raison, qui a pitié de ses douleurs, vient pour le secourir. Il l'éconduit brutalement sans vouloir écouter ses conseils, et vient chercher des consolations auprès d'Ami, qui le réconforte. «Retournez, dit Ami, vers ce Danger; il est moins terrible qu'il n'en a l'air; amadouez-le par de belles paroles, et il vous laissera revoir votre chère RoseDanger effectivement se radoucit et s'endort. L'Amant en abuse aussitôt et, grâce aux bons offices de Bel-Accueil, baise la charmante Rose. Mais Malebouche est là qui veille. Tant il jase sur leur compte, qu'enfin Jalousie qui sommeillait s'éveille, vient gourmander l'Amant, et prévient Bel-Accueil qu'elle va faire bâtir une tour pour l'enfermer. Épouvantées de tant de sévérité, Honte et Peur prient Jalousie de pardonner à Bel-Accueil, mettant tout sur le compte de sa folle jeunesse. Mais Jalousie ne veut rien entendre. Elle fait bâtir un château-fort flanqué de quatre tourelles, et au milieu une tour où elle fait enfermer Bel-Accueil et les Roses. L'Amant pleure et se désespère, et... là se termine la partie de Guillaume de Lorris.


[p. XXX]

PARTIE DE JEHAN DE MEUNG.

L'Amant désespéré parle de mourir, lorsque Raison revient le consoler. Il l'éconduit pour la deuxième fois et retourne trouver Ami qui relève son courage et lui indique le chemin pour entrer au château. Mais ce chemin a nom Trop-Donner, et Richesse le garde, qui en a chassé Pauvreté, et le chasse à son tour. Dieu-d'Amours, le trouvant assez éprouvé, vient alors à son aide. Il lui demande d'abord s'il n'a point oublié ses commandements. L'Amant les lui récite. Satisfait, Dieu d'Amours mande aussitôt toute sa baronnie. C'est assavoir: Oyseuse, Noblesse de Coeur, Richesse, Franchise, Pitié, Largesse, Courage, Honneur, Courtoisie, Gaîté, Beauté, Jeunesse, Bonté, Simplesse, Compagnie, Sûreté, Désir, Déduit, Liesse, Amabilité, Patience, Bien-Celer, Contrainte-Abstinence et Faux-Semblant.

Ces deux derniers sont venus, on ne sait pourquoi, et Dieu d'Amours s'en étonne. Mais Faux-Semblant et Contrainte-Abstinence lui fournissent des explications qui l'engagent à utiliser ces deux auxiliaires. Faux-Semblant est nommé chef de l'armée, et les barons délibèrent sur la manière d'attaquer le château. Faux-Semblant et Contrainte-Abstinence, déguisés en pèlerins, vont saluer Malebouche, et pendant qu'il s'agenouille pour se confesser ils lui sautent à la gorge. Malebouche tire la langue, que Faux-Semblant lui coupe avec un rasoir, puis ils jettent son cadavre dans le fossé. Ils pénètrent alors dans le château par la porte que gardait Malebouche, aperçoivent les soldats normands ivres dans le corps de garde, les étranglent et font entrer Largesse et Courtoisie.

[p. XXXI] Reste la tour à prendre. Les assaillants cherchent encore à user de ruse. La Vieille, qui garde Bel-Accueil, passe à l'ennemi, revient trouver son prisonnier avec des présents de l'Amant, et fait tous ses efforts pour le corrompre et le séduire. Bel-Accueil résiste d'abord aux conseils de la Vieille et refuse. Mais elle insiste; il finit par accepter et consent à recevoir l'Amant. Celui-ci arrive aussitôt et va voir combler tous ses voeux. Mais Danger veille. Aidé de Honte et Peur, il accourt, et tous trois se précipitent sur l'Amant. Ils vont l'étrangler, lorsque l'armée de Dieu d'Amours entend ses cris de détresse et vient à la rescousse. Une bataille s'engage. Mais la victoire reste indécise; les pertes sont grandes, surtout dans l'ost d'Amour, et l'on convient d'une trêve de part et d'autre, tout en restant chacun dans ses positions. Amour profite du répit, et aussitôt envoie prévenir Vénus sa mère de sa position critique. Vénus arrive au moment où son fils vient de rompre la trêve et de recommencer le combat. Mais elle et son fils eussent sans doute succombé sans l'intervention de Nature, qui vient réclamer ses droits. Désolée, celle-ci court à son prêtre Génius, se plaint à lui qu'on lui fasse tel outrage et l'envoie au secours de l'Amant. Génius arrive, relève le courage des assaillants et disparaît. L'assaut recommence, et Vénus incendie la tour de son brandon ardent. Panique générale; toute la garnison fuit abandonnant la place. Franchise et Pitié conduisent alors l'Amant à Bel-Accueil, et celui-ci peut enfin cueillir la Rose.

Avant de passer à l'examen détaillé de tout l'ouvrage, nous ferons remarquer au lecteur que la partie de Guillaume de Lorris contient environ 4,500 vers, celle de Jehan de Meung à peu près 19,000.

[p. XXXII] Cette énorme disproportion surprend tout d'abord. Mais en lisant ce qui va suivre, le lecteur s'expliquera bien vite cette étrange anomalie. Nous nous dispenserons pour le moment de réflexions sur ce sujet; elles trouveront naturellement leur place à la fin de ce travail.


ANALYSE DÉTAILLÉE.

PARTIE DE GUILLAUME DE LORRIS.

Cette analyse a pour but de faire bien saisir la pensée de l'auteur, en la dégageant des mille allégories dans lesquelles il s'est plu a l'envelopper.

CHAPITRE I.

L'Amant s'endort à la fin d'une belle journée de printemps. Il voit en songe une prairie magnifique, toute couverte de fleurs et de buissons verdoyants, où mille oiselets chanteurs font entendre leurs cris d'allégresse. Cette prairie est traversée par une rivière délicieuse, dont la source est proche, car l'onde est fraîche et pure. L'Amant ravi se prend à suivre tranquillement la rive.

GLOSE.

Comme nous l'avons dit plus haut, en ce roman tout est allégorique. Nous ne devons donc pas voir simplement dans ces premières lignes le commencement d'une aventure que le romancier veut nous raconter.

L'Amant a vingt ans, le printemps pour nous. [p. XXXIII] La grande plaine, c'est le Monde; la rivière, c'est la Vie, qui s'épanche à son début au milieu de la verdure et des fleurs. En un mot, la jeunesse est le plus beau moment de l'existence. Sans soucis et sans inquiétude, l'Amant voit couler ses jours.

CHAPITRES II A IX.

Soudain se dresse à ses yeux un jardin immense entouré d'un grand mur crénelé, sur lequel, en dehors, sont peintes des images repoussantes, savoir: Haine, Félonie, Vilenie, Convoitise, Avarice, Envie, Tristesse, Vieillesse, Papelardie et Pauvreté. L'Amant s'arrête un instant à contempler ces images et cherche à pénétrer dans le jardin. Il ne trouve qu'une petite porte basse et bien fermée, à laquelle il frappe. Une gente damoiselle, Oyseuse, vient lui ouvrir. Ce jardin est le séjour de Déduit. Là dansaient et jouaient Déduit, Liesse, Dieu d'Amours, Beauté, Richesse, Largesse, Franchise, Courtoisie, Oyseuse et Jeunesse.

L'Amant ébloui contemple ce tableau riant, lorsque Courtoisie vient le chercher et l'engage à la karole. Il accepte, choisit la belle Oyseuse pour sa danseuse et prend part à la ronde.

GLOSE.

Déduit ou Plaisir d'Amour, c'est la personnification des jouissances amoureuses, le bonheur de la vie. Son jardin enchanté n'est réservé qu'à un petit nombre d'élus; car pour y entrer, c'est-à-dire pour goûter dignement toutes les jouissances de l'amour, il faut être gai, aimant, beau, riche, généreux, franc, courtois, jeune et désoeuvré. Nul, par contre, n'y saurait [p. XXXIV] pénétrer s'il est haineux, félon, vilain, convoiteux, avare, envieux, triste, vieux ou misérable. Ceux-là ne savent pas ce que c'est que d'aimer, et personne non plus ne les aime.

Le désoeuvrement nous ouvre la porte, c'est-à-dire nous pousse au plaisir, et, comme vous le verrez, pour goûter réellement l'amour, il faut avoir beaucoup de temps à soi. Quand l'Amant dit qu'il choisit Oyseuse pour sa danseuse, il fait comprendre qu'il se jeta dans les plaisirs tout d'abord pour y chercher simplement des distractions. Enfin, comme la femme est avant tout un être aimable et courtois, nous nous sentons irrésistiblement attirés vers elle.

Voilà donc notre Amant emporté dans le tourbillon des plaisirs.

CHAPITRES X A XII.

Les danses terminées, chacun se disperse pour goûter le repos sous les frais ombrages. L'Amant, une fois calmé, s'y enfonce et arrive près d'une splendide fontaine qui coule dans un beau bassin. C'est la fontaine de Narcisse. Au fond est un miroir magique. Malheur à qui jette les yeux sur ce fatal miroir! En ce paradis terrestre, tout est séduisant, et le miroir est si bien disposé qu'il reflète jusqu'au moindre objet, si modeste et si bien caché qu'il soit. Une inscription est gravée sur la pierre qui borde le bassin: Ici le beau Narcisse est mort. Cette inscription rappelle à notre Amant la fin terrible du malheureux et l'épouvante. Son premier mouvement est de s'enfuir; mais il se rassure et se dit que Narcisse n'était qu'un égoïste et qu'un sot, et que, somme toute, il se sent assez fort pour ne pas [p. XXXV] tomber dans de pareils excès. Puis la curiosité, l'envie de connaître le poussant, il y jette un regard furtif. Mais, hélas! il est aussitôt saisi d'étonnement et d'admiration. Fascinée, sa vue ne peut plus se détacher du fatal miroir et surtout d'un magnifique buisson de Roses qui s'y reflète. Il y court aussitôt; le parfum suave le pénètre jusqu'aux entrailles, et timide, tremblant d'être blâmé, il n'ose y porter la main, car il craint d'irriter le maître de ce beau jardin. Heureux, s'écrie-t-il, celui qui pourrait seulement cueillir une Rose, n'importe laquelle, mais je donnerais tout pour en posséder une couronne! Or, entre toutes, il en choisit une, la plus belle, un bouton tout fraîchement éclos. Mais las! une épaisse haie, barrière infranchissable de ronces et d'épines, le sépare de la Rose.

GLOSE.

Le tourbillon des plaisirs enivre l'Amant, et pendant quelque temps il ne songe qu'à voir, admirer et se divertir. Mais, une fois le premier étourdissement passé, il rentre en lui-même, observe tout ce qui l'entoure; il veut savoir, il veut tout connaître. A force de voir et d'admirer, chemin faisant, il arrive à la fontaine de Narcisse. Le miroir magique, ce sont les illusions. La jeunesse ne saurait s'y soustraire. En vain les conseils, l'instruction, la sagesse et la raison nous mettent en garde contre elles; tous nous les voulons braver, et tous nous nous y laissons prendre. Notre Amant y succombe; il jette les yeux sur le miroir, et le voilà soudain affolé. Ce qui l'attire surtout, au milieu des splendeurs de la nature, c'est la Beauté, ce sont les charmes de la [p. XXXVI] femme et ce parfum exquis de délicatesse et de sensibilité qui s'exhale autour d'elle. D'abord il les embrasse toutes dans un amour sans bornes, toutes il voudrait les posséder; mais il finit par en remarquer une, la plus belle, et que seule il désire. C'est toujours la femme aimée qui est la plus belle; puis comme les difficultés ne font qu'accroître nos ardeurs et que les plaisirs faciles sont ceux qui nous séduisent le moins, c'est justement la Rose la plus difficile à cueillir que notre Amant préfère à toutes les autres. Transporté d'admiration, timide, muet, il se contente d'admirer en silence l'objet tant désiré, il n'ose lui déclarer ses transports, de peur du repentir, car il craint de l'irriter; et puis, comment vaincre tous les obstacles qui les séparent?

CHAPITRES XIII A XVI.

L'Amant contemple immobile le buisson de roses. Cependant, depuis qu'il a quitté les danses, Dieu d'Amours l'a suivi pas à pas et profite de l'extase où il est plongé pour le frapper de ses flèches. La première qu'il lance est Beauté, la seconde Simplesse. Cet deux flèches entrent par l'oeil et pénètrent jusqu'au coeur. La troisième est Courtoisie, la quatrième Franchise, la cinquième Compagnie, la sixième Beau-Semblant. Ces quatre dernières volent droit au but.

A chaque blessure, l'Amant veut arracher la flèche qui l'a frappé; mais chaque fois le fût lui reste entre les mains et le dard dans la plaie. Dieu d'Amours, voyant l'Amant épuisé, pantelant, se précipite et le somme de se rendre. Celui-ci, vaincu, voyant toute résistance inutile, se rend et fait hommage [p. XXXVII] à son vainqueur, lui jure d'être son esclave, et pour preuve de sa sincérité lui offre son coeur en gage. Dieu d'Amours l'accepte, et le ferme d'une clé d'or qu'il garde dans son aumônière.

GLOSE.

L'Amant, en contemplation devant la femme qu'il a choisie au milieu de tant d'autres, ne s'aperçoit pas que l'amour le guette, et le premier trait qui le frappe lui fait une blessure inguérissable. La beauté la première nous touche et nous inspire les plus vives passions. C'est par les yeux qu'elle pénètre jusqu'au coeur; elle est la plus naturelle de toutes les sensations. Il en est de même de la seconde, Simplesse, c'est-à-dire la simplicité, la grâce naturelle, qui n'est que le complément de la beauté. Les quatre autres représentent les qualités de l'âme; elles nous séduisent aussi bien que les avantages extérieurs, mais leur effet est moins foudroyant. Courtoisie, Franchise, Compagnie et Beau-Semblant, personnifient l'amabilité, la franchise, l'esprit et l'affabilité.

Notre Amant ne peut résister à tant de perfections; il ne songe plus à vaincre sa passion naissante; il s'y livre tout entier, et il jure de ne plus vivre que pour celle qui a pris son coeur.

CHAPITRES XVII ET XVIII.

Ici Dieu d'Amours dicte à l'Amant tous ses commandements, qu'il devra suivre s'il veut conquérir la Rose. Ils se résument ainsi: aimer, c'est souffrir. [p. XXXVIII] L'Amant n'hésite pas à s'y soumettre; mais il demande comment il pourra résister à de si rudes labeurs, et Dieu d'Amours lui répond: «Tu as l'Espérance! Elle devrait te suffire; mais je te promets encore trois dons qui adouciront tes peines et te soutiendront jusqu'à ce que tu sois arrivé au but de tes désirs, la conquête de la Rose. Ces trois biens sont: Doux-Penser, Doux-Parler, Doux-Regard.» Ceci dit, Dieu d'Amours s'envole.

GLOSE.

A peine l'Amant a-t-il donné son coeur, qu'il réfléchit aux conséquences de son action; il songe aux obstacles sans nombre qu'il lui faudra surmonter pour posséder sa bien-aimée, aux luttes, aux tourments, à tous les maux qui l'attendent, et il hésite. Mais l'espérance le soutient, l'espérance qui ne nous abandonne jamais. Et puis n'aura-t-il pas le bonheur de penser à sa bien-aimée, d'en ouïr parler et de la voir?

CHAPITRES XIX ET XX.

L'Amant reste seul, languissant, épuisé par ses blessures, et retourne à ses chères roses, mais sans pouvoir franchir la fatale haie. Peu à peu il se désespère et se demande s'il ne va pas se précipiter au milieu des ronces et des épines pour ravir le divin bouton, lorsque soudain arrive à lui un varlet de gente allure. C'est Bel-Accueil, le fils de Courtoisie. Il lui offre gracieusement de lui faire passer la haie pour sentir de plus près sa chère Rose, mais à condition qu'il se garde de folie. [p. XXXIX] L'Amant accepte confondu, et, grâce à Bel-Accueil, le voilà dans le pourpris. Celui-ci l'encourage par de tendres avances et lui cueille même une verte feuille près du divin bouton. L'Amant la saisit avec transport, s'en pare la poitrine et raconte à Bel-Accueil comment Amour lui fit au coeur plusieurs blessures, dont il mourra si on ne lui donne le bouton tant désiré. Bel-Accueil épouvanté le prie d'abandonner une si folle espérance et lui reproche de vouloir le déshonorer en lui demandant une chose aussi perverse et insensée. Pendant qu'ils parlaient, ils ne se doutaient pas que le hideux Danger, gardien du pourpris, dormait à l'ombre du buisson. Il se lève soudain et, brandissant sa massue, force Bel-Accueil et l'Amant à prendre la fuite.

GLOSE.

Malgré tout, l'Amant ne parvient pas à calmer ses blessures cuisantes, car il ne peut toucher le coeur de la belle. Un moment il songe à prendre un parti désespéré, celui de précipiter le dénoûment en se déclarant ouvertement. Mais au moment où il croit tout perdu, son amante elle-même vient à son secours. Touchée de tant d'amour, elle daigne enfin accueillir sa tendresse et cherche par de légères avances à consoler ce pauvre amant. Celui-ci, transporté, se déclare alors et la supplie de ne pas borner là ses faveurs. Hélas! la pauvrette a cédé trop légèrement aux premières inspirations de son coeur, et soudain, voyant dans quelle voie périlleuse elle vient de s'engager, pendant qu'il en est temps encore, elle rompt avec le malheureux et l'econduit.

[p. XL]

CHAPITRES XXI A XXIII.

L'Amant, une fois seul, rentre en lui-même, comprend sa folie, et tombe dans une morne tristesse. C'est alors que Raison vient à son secours. Elle cherche à lui prouver combien cette folle amour le doit faire souffrir, et sans aucun espoir de posséder la Rose. «Résiste donc, lui dit-elle, et si tu as du courage, renie Dieu d'Amours, qui te rend si malheureux, et oublie la Rose.» L'Amant indigné traite Raison assez durement, et lui reproche avec amertume d'oser lui donner des conseils aussi perfides. Il finit en lui disant: «Je veux aimer, tel est mon plaisir, et vos conseils sont hors de saison.»

Raison part et laisse l'Amant en proie à ses douleurs. Heureusement il se souvient qu'il a un Ami loyal et bon. Il se rend aussitôt auprès de lui.

GLOSE.

L'Amant, dont l'amour est plus grand encore depuis qu'il le croit partagé, voyant tout son bonheur anéanti, pleure et se désespère. C'est alors qu'il repasse en son esprit sa folie et ses souffrances, et se dit que vraiment c'est payer trop cher l'amour d'une femme que peut-être il ne possèdera jamais. Un moment il écoute les conseils de la raison. Mais tout à coup se réveillant honteux de lui-même, il se rappelle qu'il a donné à cette femme son coeur tout entier, et croit savoir aussi qu'elle l'aime. «Oui, s'écrie-t-il, je veux l'aimer, dussé-je souffrir cent fois plus encore, et je l'aimerai jusqu'à la fin!» Mais cette mâle résolution ne le guérît pas, et notre [p. XLI] Amant retombe dans ses défaillances. Alors seulement il se souvient de son ami, et court lui demander des conseils et des consolations. C'est toujours dans l'adversité qu'on pense à ses amis.

CHAPITRES XXIV A XXVI.

L'Amant raconte à Ami toute son histoire et lui expose ses embarras. Ami le rassure et lui dit: «Je connais ce Danger; il n'est pas si terrible que cela. Crois-moi, retourne le trouver, et avec de belles paroles tu en auras vite raison.»

L'Amant réconforté retourne aussitôt au pourpris, mais sans franchir la haie, et parvient à amadouer Danger qui lui répond: «Non, je ne suis pas irrité contre toi. Puisque je ne peux pas t'empêcher d'aimer, aime donc tant qu'il te plaira. Du reste, que m'importe? Cela ne me fait ni froid ni chaud. Mais ne te hasarde plus auprès de mes roses, ou je te ménage quelque mauvais tour.»

L'Amant, transporté de joie, court vers Ami lui porter la bonne nouvelle. Celui-ci répond: «Tout va pour le mieux. Voyez-vous, Danger n'est pas si méchant qu'il en a l'air. C'est même un excellent auxiliaire pour qui sait le flatter à propos.» L'Amant retourne au pourpris; mais Danger veille, et il lui faut rester en dehors de la haie. Il voit de là les Roses, mais ne peut ni les sentir, ni les toucher. Ce n'est pas ce qui peut le contenter; aussi pousse-t-il de gros soupirs et de longs gémissements. Mais Danger ne se laisse pas attendrir, et l'Amant retombe dans une profonde mélancolie.

[p. XLII]

GLOSE.

L'Amant raconte à son ami tout son amour et ses ennuis: «Je connais cela, lui répond celui-ci; crois-moi, ne te désespère pas pour si peu. Ta bien-aimée, dis-tu, se montre vers toi plus froide et plus réservée qu'avant, tant mieux; c'est qu'elle voit le danger et qu'elle a peur d'y succomber, c'est qu'elle t'aime. Va la trouver, présente-lui tes excuses, proteste de tes bonnes intentions, et dis-lui que tu ne peux vivre sans l'aimer.» L'Amant écoute ce conseil et revient près de sa belle. Celle-ci lui répond: «Je ne suis point fâchée contre vous; je n'ai aucune raison pour cela, car vous m'êtes tout à fait indifférent. Vous ne pouvez vivre sans aimer, dites-vous, que m'importe? Cela ne me fait ni froid ni chaud. Mais cessez, je vous prie, ces continuelles obsessions, car je ne puis ni ne veux vous aimer. Je ne vous chasse pas; vous serez toujours ici le bienvenu; mais ne comptez pas obtenir la plus petite faveur.»

L'Amant court rapporter la bonne nouvelle à son ami, qui lui dit: «Tout va bien. Vous le voyez, le Danger, le moindre nuage tout d'abord épouvante les amoureux novices, et semble devoir les séparer à tout jamais; et cependant, si on l'affronte résolument, si l'on parvient à l'endormir, c'est un puissant auxiliaire en amour. Il excite nos ardeurs, qui peut-être sans lui finiraient par s'éteindre.»

L'Amant prend congé de son ami; mais c'est pour aussitôt revenir à sa belle. Celle-ci le reçoit froidement, lui enjoint de se renfermer dans les bornes des plus strictes convenances, et notre Amant, déconfit d'un accueil si glacial, retombe dans sa noire tristesse, pleure et cherche en vain par ses soupirs [p. XLIII] et ses gémissements à attendrir la cruelle chaque fois qu'il la rencontre; elle demeure inflexible.

CHAPITRE XXVII.

C'est alors que Franchise et Pitié viennent à son secours. La première s'adresse à Danger et lui dit: «Pourquoi malmener ainsi ce pauvre Amant? Pourquoi lui déclarer la guerre, puisqu'il a promis de vous servir en bon et fidèle sujet? Si Dieu d'Amours le contraint d'aimer, est-ce une raison pour le haïr? Voyons, montrez-vous moins cruel envers lui, car toute âme généreuse doit aider plus petit que soi, et il n'y a qu'un coeur impitoyable qui puisse rester sourd à la prière.» Pitié soutient Franchise: «Oui, dit-elle, c'est plus que de la dureté, c'est cruauté pure; c'est trop d'épreuves à la fin! Vous l'avez déjà privé de l'accointance de son gent compagnon Bel-Accueil, et lui faisant ainsi la guerre, vous doublez sa torture. Dieu d'Amours le persécute à tel point qu'il lui est impossible de ne pas aimer, et bien sûr il mourra s'il ne revoit Bel-Accueil. Or, puisqu'il vous a juré de ne pas cueillir les Roses, laissez-le les voir au moins en compagnie de celui-ci.» Danger ne saurait résister à de si pressantes prières; il cède. Franchise court aussitôt chercher Bel-Accueil et l'amène auprès de l'Amant. Bel-Accueil le prend par la main, le conduit à travers le pourpris, et lui permet d'admirer à son aise et de sentir les fleurs.

GLOSE.

Toutefois, la cruelle s'apitoie sur le sort d'un amant si constant et si malheureux. Elle se dit en [p. XLIV] elle-même que si elle ne l'aime pas, franchement ce n'est pas une raison pour le haïr et lui faire tant de peine, et elle se radoucit insensiblement, au point d'oublier le danger et d'accepter de nouveau les hommages de son adorateur. «Puisqu'il a juré, se dit-elle, de m'aimer loyalement, pourquoi le faire souffrir de la sorte? Du reste, le laisser me voir à son aise et me parler, cela n'engage à rien.» C'est alors que pour le consoler l'imprudente l'autorise par ses tendres avances à lui faire de nouveau la cour.

CHAPITRES XXVIII ET XXIX.

L'Amant n'avait pas vu la Rose depuis quelque temps. Il est ravi de la trouver plus belle encore que la première fois. Elle est un peu plus grasse, c'est-à-dire que le bouton s'est un peu plus ouvert, et ses feuilles au contour plus arrondi brillent d'une couleur plus vermeille. Il reste longtemps en extase devant le rosier, et enfin, encouragé par Bel-Accueil, qui ne lui refuse ni grâces ni faveurs, il se hasarde à lui demander une chose bien téméraire, et prie Bel-Accueil de lui laisser baiser la Rose. Celui-ci résiste, car: Qui peut baiser obtenir ne saurait là s'en tenir, et Chasteté dans sa leçon lui dit toujours qu'à nul amant il ne donne un seul baiser. L'Amant, de peur de le courroucer, n'insiste pas, et sans doute il eût attendu longtemps cette faveur, si Vénus ne fût accourue, Vénus, des amants la bienvenue, qui toujours poursuit Chasteté. Elle dit à Bel-Accueil: «Pourquoi refuser ce baiser à l'Amant? Il vous aime en toute loyauté; il est beau, gracieux, élégant, affable, doux et franc; et puis il est à la fleur [p. XLV] de l'âge; il a, je crois, douce haleine, les lèvres vermeillettes, les dents blanches et nettes, et sa bouche semble faite pour les baisers.»

Bel-Accueil, embrasé par le brandon de Vénus, accorde le baiser. Mais soudain le hideux Malebouche tant fait de glose sur leur compte qu'il éveille Jalousie. Celle-ci court sus à Bel-Accueil.

GLOSE.

L'Amant, admis de nouveau dans l'intimité de sa chère maîtresse, contemple d'un oeil avide tous ses charmes, et se plaît à reconnaître qu'elle est plus belle que jamais. Il s'approche, lui prend la main, et dans une muette extase nos deux amoureux se contemplent ravis. L'Amant, pour cimenter leur paix, ose pousser la hardiesse jusqu'à demander un baiser, un seul baiser. La belle refuse timidement, car la pudeur la retient encore. Mais elle ne peut détacher ses yeux de son amant qui, à tous les avantages physiques que la nature lui prodigua, joint une loyauté sans bornes, et dans un moment d'oubli laisse l'audacieux cueillir sur ses lèvres un tendre baiser, ce premier aveu d'un mutuel amour.

Mais le bonheur n'est pas facile à dissimuler. Bientôt les mauvaises langues commencent à jaser sur leur compte, et, comme le bonheur a toujours des envieux, les jaloux surgissent de tous côtés. Ils font tant qu'ils viennent bouleverser la félicité des deux amants.

CHAPITRES XXX ET XXXI.

Jalousie assaille Bel-Accueil et lui reproche amèrement d'ainsi se lier au premier venu. Pris en flagrant [p. XLVI] délit, les deux coupables ne savent que répondre, l'Amant s'enfuit. Honte alors s'approche et dit à Jalousie: «Tout ce que dit ce Malebouche n'est pas parole d'Évangile. Il y a certainement moins de mal qu'il n'en dit. Bel-Accueil n'a rien à cacher. Tout ce qu'on peut lui reprocher, c'est un peu d'inconséquence et de légèreté. Mais je reconnais que je fus bien négligente à le garder, et désormais je jure d'y mettre toute ma vigilance.—Honte, fait Jalousie, j'ai grand'-peur d'être encore trahie, et j'y vais de ce pas aviser. Je ferai bâtir une tour inexpugnable où j'enfermerai Bel-AccueilPeur accourt, mais voyant Jalousie en si grande fureur n'ose souffler mot. Celle-ci court mettre son projet à exécution. Peur alors dit à Honte: «Je suis vraiment désolée de ce qui arrive. C'est ce maudit Danger qui est cause de tout le mal; il s'est montré faible envers Bel-Accueil. Allons à ce vilain reprocher sa folle conduite.» Danger dormait. Elles le réveillent et lui font des reproches si cruels, qu'il se redresse plus irrité que jamais, et voilà notre pauvre Amant derechef plongé dans la désolation.

GLOSE.

Ce sont d'abord les reproches les plus amers sur sa liaison avec le premier venu, liaison qui la conduira fatalement au déshonneur, puis enfin les menaces les plus violentes. En vain la pauvre amante essaie-t-elle de se défendre, en vain jure-t-elle qu'elle n'a rien à se reprocher, si ce n'est peut-être un peu d'inconséquence et de légèreté, rien ne saurait calmer leur rage. Alors la honte et la peur s'emparent de son esprit; le danger se dresse devant elle plus menaçant que jamais: elle prend la ferme [p. XLVII] résolution de rompre une liaison aussi compromettante.

CHAPITRE XXXII.

Jalousie fait aussitôt bâtir un château-fort. Cette forteresse est carrée. Au milieu de chaque face est une porte. Les gardiens sont: Malebouche, Danger, Peur et Honte. Au milieu s'élève une tour inaccessible dans laquelle est enfermé Bel-Accueil. On lui donne pour geôlier une Vieille chargée de l'espionner continuellement. Alors l'Amant, séparé de son compagnon qu'il ne reverra peut-être plus, s'abandonne au plus violent désespoir.

GLOSE.

Épouvantée de sa folle passion, se sentant surveillée par mille envieux, en butte à la calomnie, la pauvre amante, écrasée de honte, se croyant à jamais déshonorée, se forge des chimères et des dangers sans nombre, et pour ne plus retomber dans ses erreurs passées, elle enferme son coeur dans un cercle inexpugnable. Ses quatre défenseurs sont: sa pudeur, sa réputation, la crainte de succomber, et enfin ses folles terreurs. Elle craint autant pour elle que pour celui qu'elle aime; elle renonce à le voir et voudrait l'oublier. Celui-ci, voyant tout à coup s'évanouir ses rêves de bonheur, exhale sa douleur en des plaintes sans fin et songe même à mourir.

Ici se termine la partie de GUILLAUME DE LORRIS.


Avant de passer à l'analyse de la partie de Jehan de Meung, [p. XLVIII] nous allons d'abord dire quelques mots sur ce personnage de la Vieille que nous voyons pour la première fois à la fin du roman de Guillaume de Lorris. Nous ne pouvons préjuger en rien le rôle que celui-ci destinait à la Vieille chargée de surveiller continuellement Bel-Accueil. Dans l'intention du poète de Lorris, n'était-elle pas tout simplement destinée à personnifier la curiosité, l'espionnage des envieux? Nous ne savons. Jehan de Meung en fit la duègne, qui jouait au moyen âge, dans les familles, le même rôle que la suivante ou confidente de l'antiquité. La duègne était une femme qui, spécialement chargée de surveiller sa maîtresse, la suivait partout et rendait compte de tous ses faits et gestes au maître qui payait pour cela.

On comprend que ce rôle ne pouvait guère convenir à une jeune fille. Il fallait nécessairement une femme qui eût de l'expérience, qui «connût toute la vieille danse», et plus elle avait vécu, plus elle était précieuse pour ce service tout de confiance. Mais on conçoit aussi combien étaient fragiles la conscience et la fidélité de pareils serviteurs. Toujours prêtes â servir celui qui payait le plus largement, ces Vieilles, loin de protéger la vertu qui leur était confiée, trop souvent se faisaient le honteux intermédiaire des séducteurs et jouaient simplement le rôle d'entre-metteuses.

C'est ce qui explique qu'aucun temps ne fut aussi fécond en intrigues amoureuses que le moyen âge, époque fameuse des galants chevaliers, ces admirateurs effrénés du beau sexe, qui aimaient, dit-on, comme on ne sait plus aimer aujourd'hui.

Après avoir, tout en cueillant de temps en temps [p. XLIX] quelque rose sur le bord du chemin, chevauché, soupiré et bataillé, pendant de longues années, pour la dame de leurs pensées qu'ils juraient d'aimer et de respecter jusqu'à la mort, ils se hâtaient, aussitôt mariés, de la placer sous la surveillance d'une duègne dissolue; c'est même à ces preux qu'était réservée la gloire de savoir mettre la vertu de leur femme... sous clé.


PARTIE DE JEHAN DE MEUNG.

CHAPITRES XXXIII A XLII.