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Le roman de la rose - Tome III cover

Le roman de la rose - Tome III

Chapter 4: ET
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About This Book

A medieval dream-vision follows a lover who pursues a rose that stands for idealized love, undertaking a series of symbolic trials to gain access to the courtly object of desire. The plot unfolds as episodic encounters with personified forces—Reason, Jealousy, Wealth, Poverty, Pleasure and others—that guard thresholds, offer counsel, or lead to folly. Vivid courtly scenes of music, dance and luxury alternate with stark depictions of want, greed and moral decay, while extended debates and satirical digressions broaden the work into social and philosophical reflection. The poem thus uses allegory and lyric description to examine the tensions between desire, power and human weakness without resolving them into a single moral answer.

The Project Gutenberg eBook of Le roman de la rose - Tome III

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Title: Le roman de la rose - Tome III

Author: de Lorris Guillaume

de Meun Jean

Release date: December 10, 2013 [eBook #44403]
Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

Credits: Produced by Marc D'Hooghe

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LA ROSE - TOME III ***

LE ROMAN DE LA ROSE

PAR

GUILLAUME DE LORRIS

ET

JEAN DE MEUNG

Édition accompagnée d'une traduction en vers
Précédée d'une Introduction, Notices historiques et critiques;
Suivie de Notes et d'un Glossaire
PAR

PIERRE MARTEAU

TOME III

ORLÉANS
1878

Table des matières

[p.2]

LE ROMAN DE LA ROSE

LVI

Comment l'Amant trouva Richesse10399.
Gardant le sentier et l'adresse
Par lequel prennent le chastel
Amans qui assez ont chastel

Jouxte une clere fontenele,
Pensant à la Rose novele,
En ung biau leu trop délitable,
Dame plesant et honorable,
Gente de cors, bele de forme,
Vi ombroier dessous ung orme,
Et son ami de jouxte li:
Ne sai pas le nom de celi
[1]
Mès la dame avoit nom Richesce,
Qui moult estoit de grant noblesce.
D'ung senteret gardoit l'entrée,
Mès el n'iert pas dedans entrée.
Dès que les vi, vers eus m'enclin,
Saluai les le chief enclin;
Et il assés tost mon salu
M'ont rendu, mès poi m'a valu.
Ge lor demandai toutevoie
A Trop-Donner la droite voie:

[p.3]

LE ROMAN DE LA ROSE

LVI

Comment l'Amant trouve Richesse10479.
Qui le sentier garde sans cesse
Par lequel prennent le château
Ceux qui l'avoir ont grand et beau.

Pensant à la Rose nouvelle,
Près d'une claire fontenelle,
En un délicieux pourpris,
Dame honorable et belle vis,
Gente de corps, belle de forme
Prendre le frais dessous un orme.
Seyait près d'elle son ami;
Ne sais le nom de celui-ci,
Mais la dame avait nom Richesse
Qui moult était de grand' noblesse
Et d'un sentier le seuil gardait,
Mais toutefois dedans n'était.
Vers eux céans je m'évertue
Et tête basse les salue.
Ils m'ont assez tôt mon salut
Rendu; c'est tout ce qui m'échut.
Car me répondit la première
Richesse, par parole fière,

[p.4]

Richesce qui parla première,10421.
Me dist par parole moult fiere:

Richesse.

Vez-ci le chemin, ge le gart.

L'Amant.

Ha! dame, que Diex vous regart!
Dont vous pri, mès qu'il ne vous poise,
Que m'otroiés que par ci voise
Au chastel de novel fondé,
Que Jalousie a là fondé.

Richesse.

Vassaus, ce ne sera pas ores,
De riens ne vous congnois encores:
Vous n'estes pas bien arrivés,
Puisque de moi n'estes privés.
Non pas espoir jusqu'à dix ans
Ne serés-vous par moi mis ens;
Nus n'i entre, s'il n'est des miens,
Tant soit de Paris, ne d'Amiens.
Bien i lais mes amis aler
Karoler, dancier et baler:
Si ont ung poi de plesant vie
Dont nus sages hons n'a envie.
Là sunt servi d'envoiseries,
De treches et d'espingueries,
Et de tabors et de vieles,
Et-de rostruenges noveles,
De gieuz de dez, d'eschez, de tables,
Et d'autres gieuz moult delitables,

[p.5]

Quand demandai, d'un ton bénin,10501.
Vers Trop-Donner le droit chemin:

Richesse.

Voici le chemin, je le garde.

L'Amant.

Ah! dame, que Dieu vous regarde!
Je vous en prie, octroyez-moi
D'aller au castel que je voi,
Et que Jalousie a naguère
Hélas! bâti pour ma misère.

Richesse.

Pas encor, vassal, de ce pas;
Non, car je ne vous connais pas.
Mes amis seuls par cette route
Passent, vous vous trompez sans doute.
Nul n'entre là s'il n'est des miens,
Fût-il de Paris ou d'Amiens;
Dix ans au moins faites en sorte
De patienter à la porte.
J'y laisse mes amis aller
Sauter, danser et karoler
Et mener moult joyeuse vie,
Que nul sage, il est vrai, n'envie.
Là ce ne sont qu'amusements,
Danses et divertissements,
Au son des tambours, des vielles
Et des chansons les plus nouvelles;
Ce ne sont que mets savoureux
Et passe-temps voluptueux,

[p.6]

De savoureuses lecheries,10447.
Et d'envoisiées drueries.
Là vont valiez et damoiseles
Conjoint par vielles maquereles,
Cerchant prés et jardins et gaus,
Plus envoisiés que papegaus.
Puis revont entr'eus as estuves,
Et se baignent ensemble ès cuves
Qu'il ont es chambres toutes prestes,
Les chapelés de flors ès testes,
Dedens l'ostel Fole-Largesce
Qui si les aprovoie et blesce,
Que puis puéent envis garir,
Tant lor set chier vendre et merir
Son service et son ostelage,
Qu'ele en prent si cruel paage,
Qu'il lor convient lor terre vendre
Ains que tout le li puissent rendre.
Ges i convoie à moult grant joie,
Mès Povreté les raconvoie
Froide, tremblant, tretoute nuë:
J'ai l'entrée, et ele a l'issuë.
Jà puis d'eus ne m'entremetré,
Tant soient sage ne letré.
Lors s'i puéent aler billier
[2],
Qu'il sunt au darrenier millier.
Ge ne di pas se tant faisoient
Que puis vers moi se rapaisoient,
(Mais fort chose à faire seroit)
Toutes les fois qu'il lor plairoit,
Ge ne seroie jà si lasse
Qu'encor ne les i remenasse.
Mès sachiés que plus s'en repentent
En la fin ceus qui plus i hentent,

[p.7]

Jeux d'échecs, de dés et de tables,10527.
Et mille jeux moult délectables.
Là, cherchant prés, bocages frais,
Aussi parés que perroquets,
S'en vont varlets et damoiselles
Conjoints par vieilles maquerelles;
Puis reviennent ensemble au bain
Se mettre en un même bassin,
Chapelets de fleurs sur leurs têtes,
Par belles chambres toujours prêtes,
De Folle-Largesse en l'hôtel
Qui les épuise bien et bel
Tant qu'ils guérissent à grand' peine.
Car moult cher leur fait l'inhumaine
Payer son hospitalité,
Et telle est sa rapacité,
Qu'elle leur fait leurs terres vendre
Sans qu'ils en puissent rien reprendre.
Je les mène pleins de gaîté,
Mais les ramène Pauvreté
Froide et tremblante et toute nue;
Le seuil je garde, elle l'issue.
Jamais un seul ne défendrai,
Tant soit-il sage ni lettré.
Jusqu'au dernier sou tout y passe;
Tous sont réduits à la besace.
Je ne dis pas que cependant
(Mais ce serait bien fort vraiment),
S'ils me faisaient bonne figure,
Je serais pour eux aussi dure
Et ne les y ramènerais
Souventes fois pour rien après;
Mais sachez que plus ils y hantent,
Et plus en la fin s'en repentent,

[p.8]

N'il ne m'osent véoir de honte,10481.
Par poi que chascun ne s'afronte,
Tant se courroucent, tant s'engoissent:
Si les lais por ce qu'il me lessent.
Si vous promet bien, sans mentir,
Qu'à tart venrez au repentir,
Se vous jà les piés i metés:
Nus ours, quant il est bien betés,
N'est si chetis, ne si alés,
Cum vous serés s'ous i alés.
Se Povreté vous puet baillier,
El vous fera tant baaillier
Sor ung poi de chaume ou de fain,
Qu'el vous fera morir de fain
[3],
Qui jadis fu sa chamberiere,
Et l'a servi de tel manière,
Que Povreté par son servise,
Dont Fain iert ardent et esprise,
Li enseigna toute malice,
Et la fist mestresse et norrice
Larrecin le valeton lait:
Ceste l'aleta de son lait,
N'ot autre boulie à li pestre;
Et se savoir volés son estre,
Qui n'est ne souple ne terreus,
Fain demore en un champ' perreus
Où ne croist blé, buisson ne broce:
Cist champ est en la fin d'Escoce,
Si frois que por noient fust marbres.
Fain, qui ne voit ne blé, ne arbres,
Les erbes en errache pures
As trenchans ongles, as dens dures;
Mès moult les trueve cleres nées
Por les pierres espês semées:

[p.9]

Et de honte n'osent me voir,10561.
Et pour un peu, de désespoir
S'assommeraient, tant ils s'angoissent;
Je les fuis parce qu'ils me laissent.
Aussi je promets, sans mentir,
Qu'à tard viendrez au repentir
Si vous franchissez la barrière;
Car nul ours, sous sa muselière,
N'est si chétif et lâche et lourd
Que vous ne serez au retour.
Et si Pauvreté vous tenaille
Sur son lit de foin ou de paille,
Elle vous fera tant gémir,
Que vous fera de faim mourir
[3b],
Faim qui, jadis sa chambrière,
La servit de telle manière,
Que par son ardente âpreté
Elle corrompit Pauvreté,
Lui enseigna toute malice
Et la fit maîtresse et nourrice
De Larcin le valeton laid.
Elle l'allaita de son lait
Sans de bouillie autre le paître,
Et si vous désirez connaître
Cet être et faible et souffreteux:
Faim demeure en un champ pierreux
Où ne croît blé, feuille ni cosse;
Ce champ est au fond de l'Ecosse
Et plus que le marbre gelé.
Faim, qui n'y voit arbre ni blé,
De ses ongles herbes menues
Arrache et de ses dents aiguës.
Mais le gazon est mince et clair
De ces rocs sur l'immense mer,

[p.10]

Et se la voloie descrivre,10515.
Tost en porroie estre delivre.
Longue est, et megre et lasse et vaine,
Grant soffrete a de pain d'avaine;
Les cheveus a tous hériciés.
Les yex crués en parfont gliciés,
Vis pale et balievres sechies,
Joes de rooille entechies;
Par sa pel dure, qui vorroit,
Ses entrailles véoir porroit.
Les os par les illiers li saillent,
Où trestoutes humors defaillent,
N'el n'a, ce semble, point de ventre,
Fors le leu qui si parfont entre,
Que tout le pis à la meschine
[4]
Pent à la cloie de l'eschine.
Ses dois li a créus maigresce,
Des genous li pert la rondesce;
Talons a haus, agus parens,
Ne pert qu'el ait point de char ens,
Tant la tient maigresce et compresse;
La plantéureuse Déesse,
Cerès qui fait les blés venir,
Ne set là le chemin tenir;
Ne cil qui ses Dragons avoie,
Tritolemus n'i set la voie[5],
Destinées les en esloingnent,
Qui n'ont cure que s'entrejoingnent.
La Déesce plantéureuse
Et Fain la lasse dolereuse,
Ne puéent onques estre ensemble
Par Povreté qui les dessemble;
Mès assés tost vous i menra
Povreté quant el vous tenra,

[p.11]

Et si je la voulais décrire,10595.
Quelques mots me pourraient suffire:
Son corps long, sec, voûté, malsain,
A grand besoin d'un peu de pain;
Face pâle et lèvre séchée,
Sa joue est de rouille tachée
Et ses cheveux tout hérissés,
Et ses yeux noirs tout renfoncés;
L'Œil pourrait, perçant sa peau dure,
De ses entrailles voir l'ordure;
Les os lui sortent par le flanc
Tout vides de moelle et de sang;
Ce semble, elle n'a point de ventre,
Si ce n'est la place qui rentre,
Et son double pis ballottant
Au revers de l'échine pend;
Par la maigreur ses mains grandissent
Et ses genoux pointus saillissent;
Ses talons hauts, étroits, aigus,
Semblent de chair tout dépourvus,
Tant chagrin, tant maigreur l'oppresse.
Non, la plantureuse déesse
Cérès, qui fait les blés venir,
Par là ne peut chemin tenir;
Conduisant ses dragons, lui-même
Jamais n'y viendra Triptolême
[5b],
Car les destins ne veulent pas
Qu'ensemble ils se joignent là-bas.
Onc la déesse plantureuse
Et Faim la pauvre malheureuse
Ne s'allieront en vérité,
Trop les divise Pauvreté.
Mais Pauvreté bien assez vite
Jusque-là vous fera conduite,

[p.12]

Se cele part aler volés10549.
Por estre oiseus si cum solés;
Car à Povreté toutevoie
Torne-l'en bien par autre voie
Que par cele que je ci garde:
Car par vie oiseuse et fetarde
Puet-l'en à Povreté venir.
Et s'il vous plesoit à tenir
Cele voie que j'ai ci dite,
Vers Povreté lasse et despite,
Por le fort chastel assaillir,
Bien porrés au prendre faillir.
Mès de fain cuit-ge être certaine
Que vous iert voisine prochaine;
Car Povreté set le chemin
Miex par cuer que par parchemin.
Si sachiés que Fain la chétive,
Est encores si ententive
Envers sa Dame et si cortoise,
Si ne l'aime-ele ne ne proise,
S'est-ele par li soustenuë,
Combien qu'ele soit lasse et nuë,
Qu'el la vient toute jor véoir,
Et se vet avec li seoir,
Et la tient au bec, et la baise
Par desconfort et par mésaise:
Puis prent Larrecin par l'oreille
Quant le voit dormir, si l'esveille,
Et par destresce à li s'encline;
Si le conseille et endoctrine
Comment il les doit procurer
Combien qu'il lor doie durer.
Et Cuer-Failli à li s'accorde
Qui songe toute jor la corde

[p.13]

Lorsque vous tiendra dans ses rets,10629.
Si par hasard vous désirez
Par là traîner votre paresse
Comme soulez sans nulle cesse.
Bien rencontre-t-on Pauvreté,
Au surplus, d'un autre côté
Que par ce sentier que je garde;
Car par vie oiseuse et couarde
On peut à Pauvreté venir,
Et s'il vous plaisait à tenir
Cette route que j'ai ci dite,
Vers Pauvreté lâche et maudite,
Pour le château-fort assaillir,
Vous pourrez aisément faillir.
Mais Faim sera, j'en suis certaine,
Votre voisine fort prochaine,
Car Pauvreté sait le chemin
Mieux par cœur que par parchemin.
Or sachez que Faim la chétive
Est encore si attentive
Envers sa dame, par semblant
(Car point ne l'aime, et cependant
Faim n'est que d'elle soutenue,
Combien que soit piteuse et nue),
Qu'elle la vient toujours revoir
Et se vient avec elle asseoir,
Et la tient au bec et la baise
A grand déconfort et mésaise,
Puis par l'oreille Larcin prend,
L'éveille quand le voit dormant,
De détresse vers lui s'incline,
Et le conseille et l'endoctrine
Comment il leur doit procurer
De quoi leur misère endurer.

[p.14]

Qui li fait hericier et tendre10583.
Tout le poil, qu'el ne voie pendre
Larrecin son filz le tremblant,
Se l'en le puet trover emblant.
Mès jà par ci n'i enterrés,
Aillors vostre chemin querrés.
Car si le chemin volés sivre,
De tout bien vous verrés délivre,
Que ne m'avés pas tant servie
Que m'amor aiés deservie.

L'Amant à Richesse.

Dame, par Diex, se ge péusse,
Volentiers vostre grâce eusse,
Dès-lors que où sentier entrasse,
Bel-Acueil de prison getasse,
Qui léens est emprisonnés:
Ce don, s'il vous plest, me donnés.

Richesse.

Bien vous ai, dist-ele, entendu;
Et sai que n'avés pas vendu
Tout vostre bois gros et menu;
Ung fol en avés retenu,
Et sans fol ne puet nus hons vivre,
Tant cum il voille Amor ensivre
[6].
Si cuident-il estre moult sage
Tant cum il vivent en tel rage:
Qu'en ne doit pas apeler vie
Tel rage ne tel desverie;

[p.15]

Et Cœur-Failli à Faim s'accorde,10663.
Qui songe toujours à la corde
Et craint que Larcin le tremblant,
Son fils, ne soit surpris volant,
Et céans ne soit mené pendre;
Lors sent son poil dresser et tendre.
Mais par ici point n'entrerez;
Ailleurs votre chemin cherchez,
Car si ce chemin voulez suivre,
A votre avoir il faut survivre.
Vous pouvez donc d'ici partir,
Car aussi bien, pour conquérir
Mon amour et ma courtoisie,
Vous ne m'avez assez servie.

L'Amant à Richesse.

Dame, par Dieu, si je pouvais,
Votre amour volontiers aurais;
Aussi je vous demande en grâce
Que par votre sentier je passe
Pour Bel-Accueil de sa prison
Tirer, octroyez-moi ce don.

Richesse.

J'entends bien, dit-elle, et n'ignore
Que vendu n'avez pas encore
Tout votre bois gros et menu.
Un brin en avez retenu,
Car toujours un brin de folie
Conserve celui qu'Amour lie
[6b],
Et tant qu'il vit en tel tourment
Il se croit sage assurément.

[p.16]

Bien le vous sot Raison noter,10609.
Mès ne vous pot desasoter.
Sachiés quant vous ne la créutes,
Moult cruelment vous décéutes.
Voire ains que Raison i venist,
N'estoit-il riens qui vous tenist;
N'onques puis riens ne me prisastes
Dès-lors que par amors amastes;
Qu'amans ne me vuelent prisier,
Ains s'efforcent d'amenuisier
Mes biens, quant ge les lor départ,
Et les regietent d'autre part.
Où déable porroit-l'en prendre
Ce qu'uns Amans vodroit despendre?
Fuiés de ci, lessiés m'ester.

L'Amant.

Ge qui n'i poi riens conquester,
Dolens m'en parti sans demore.
La bele o son ami demore,
Qui bien iert vestu et parés.
Pensis m'en voir tous esgarés
Par le jardin delicieus
Qui tant ert bel et précieus,
Cum vous avés devant oï;
Mès de ce moult poi m'esjoï
Qu'aillors ai mis tout mon pensé.
En tous tens, en tous leus pensé
En quel manière sans faintise
Ge feroie miex mon servise:
Que moult volentiers le féisse,
Si que de riens n'i mespréisse;

[p.17]

Mais on ne peut appeler vie10691.
Telle rage et telle furie;
Bien vous le sut Raison noter
Sans pouvoir vous désassoter.
Sachez que quand vous ne la crûtes
Moult cruellement vous déçûtes.
Voire avant que Raison y vînt
N'était-il rien qui vous retînt,
Et rien depuis ne me prisâtes
Dès lors que par Amour aimâtes;
Amants ne me veulent chérir,
Mais ils s'efforcent d'amoindrir
Mes biens, dès que je leur dispense,
Et les gaspillent sans prudence.
Où diable pourrait-on puiser
Ce qu'un amant peut dépenser?
Or partez, laissez-moi tranquille.

L'Amant.

Voyant tout effort inutile,
Triste aussitôt je suis parti.
Je la laisse avec son ami
A la belle et riche vêture.
Pensif je vais à l'aventure
Par le jardin délicieux
Qui tant est bel et précieux,
Comme vous l'ai dépeint naguère;
Mais je ne m'en éjouis guère.
Ailleurs mes pensers vont errants;
Je pense en tous lieux, en tous temps,
Comment je puis mon devoir faire
Le mieux, d'une honnête manière.
Moult volontiers je le ferai
Et ma parole n'oublierai,

[p.18]

Car n'en créust de riens mes pris,10639.
Se de riens éusse mespris.
Moult se tint mes cuers, et veilla
A ce qu'Amis me conseilla:
Male-Bouche adez honoroie
En tous les leus où gel' trovoie;
De tous mes autres anemis
Honorer forment m'entremis,
Et de mon pooir les servi:
Ne sai se lor gré deservi,
Mès trop me tenoie por pris,
Dont ge n'osoie le porpris
Approchier si cum ge soloie,
Car tous jors aler i voloie;
Si fis ainsinc ma penitence
Lonc-tens en tele conscience,
Comme Diex set, car ge fesoie
Une chose, et autre pensoie.
Ainsinc m'entencion double ai,
N'onc mès nul jor ne la doublai.
Traïson me convint tracier
Por ma besoigne porchacier.
Onc traïstre n'avoie esté,
N'encor ne m'en a nus reté.

[p.19]

Car je serais trop méprisable10723.
Si d'un tel crime étais capable.
Moult se tint mon cœur et veilla
A ce qu'Ami me conseilla,
Et dès lors toujours Malebouche
J'honorais, ce monstre farouche,
En tous les lieux où le trouvais.
Pour tous mes ennemis j'avais
Aussi, du moins en apparence,
Cette même condescendance,
De tout mon pouvoir les servais.
M'en surent-ils gré? Je ne sais,
Mais je n'avais d'autre ressource,
N'osant plus diriger ma course
Au pourpris comme je soulais,
Et toujours aller y voulais!
Ainsi je fis ma pénitence
Longtemps en telle conscience,
Comme Dieu sait; car je faisais
Une chose, une autre pensais.
Ainsi, jusque-là droiturière,
Mon âme est double et mensongère,
Trahison il me faut ourdir
Si je veux à mes fins venir,
Moi que nul n'a soupçonné d'être
Jusqu'à ce jour menteur ni traître.

[p.20]

LVII

Cy dit l'Amant d'Amours, comment10663.
Il vint à lui legierement
Pour lui oster sa grant douleur,
Et lui pardonna sa foleur
Qu'il fist quant escouta Raison,
Dont il l'appela Sans-Raison.

Quant Amors m'ot bien esprouvé,
Et vit qu'il m'ot loial trouvé,
De tel loiauté toutevoie
Comme vers li porter devoie,
Si s'aparust, et sor mon chief,
En sozriant de mon meschief,
Me mist sa main, et demanda
Se j'ai fait quanqu'il commanda;
Comment il m'est, et qu'il me semble
De la Rose qui mon cuer emble;
Si savoit-il bien tout mon fait;
Car Diex set tout quanque hons fait.

Amours.

Sunt fait, dist-il, tuit mi commans
Que ge as fins amans commans,
Qu'aillors nes voil-ge départir,
N'il n'en doivent jà départir?

L'Amant.

Ne sai, sire, mès fais les ai
Au plus loiaument que ge sai.

[p.21]

LVII

Cy dit l'Amant d'Amour, comment10749.
Il vint à lui légèrement
Pour terminer son agonie
Et lui pardonna la folie
Qu'il fit en écoutant Raison,
Pourquoi l'appela Sans-Raison.

Quand Amour après cette épreuve
Eut de ma loyauté la preuve,
Loyauté telle cependant
Que lui devais par mon serment,
Il m'apparut et sur ma tête,
En souriant de ma défaite,
Mit la main et me demanda
Si je fis ce qu'il commanda,
Comment je suis, ce que j'augure
De la Rose qui me torture;
Mais il savait bien tout mon fait;
Car Dieu sait tout ce qu'homme fait.

Amour.

Les commandements que je donne
Aux fins amants, et qu'à personne
Autre ne donne aucunement,
As-tu suivi fidèlement?

L'Amant.

Je ne sais; mais je puis le dire,
J'agis en loyal amant, sire.

[p.22]

Amours.

Voire, mès trop par ies muable,10687.
Ton cuer n'est mie bien estable,
Ains est malement plain de doute,
Bien en sai la vérité toute.
L'autre jor lessier me vosis,
Par poi que tu ne me tosis
Mon hommage, et féis d'Oiseuse
Et de moi plainte dolereuse;
Et redisoies d'Esperance
Qu'el n'iert pas certaine en science,
Et por fox néis te tenoies
Dont en mon servise venoies,
Et t'acordoies à Raison:
N'estoies-tu bien mavez hon?

L'Amant.

Sire, merci! confés en sui,
Si savés que pas ne m'en fui,
Et fis mon lez, bien m'en sovient,
Si comme faire le convient
A ceus qui sunt en vostre hommage:
Ne m'en tint pas sans faille à sage,
Ains m'en reprist moult malement,
Et me sermonna longuement,
Et bien cuida par son preschier
Vostre servise empéeschier
Raison quant à moi fu venuë,
Si ne l'en ai-ge pas créuë,
Tant i séust mètre s'entente;
Mès sans faille, que ge ne mente,
Douter me fist; plus n'i a mès,
Raison ne m'esmovra jamès

[p23]

Amour.

Certes, mais tu es trop changeant,10773.
Ton cœur n'est pas assez constant,
Mais trop malement plein de doute,
Bien en sais la vérité toute.
L'autre jour me laisser voulais,
Pour un peu ravi tu m'aurais
Mon hommage, et tu fis d'Oyseuse
Et de moi plainte douloureuse,
Et d'Espérance tu disais
Qu'elle n'est certaine jamais;
Tu tenais pour un fol caprice
De demeurer à mon service
Et même à Raison te rendais;
N'était-ce pas d'un cœur mauvais?

L'Amant.

Sire, merci! Je le confesse.
Mais vôtre je restai sans cesse,
Et fis même, bien m'en souvient,
Mon testament, comme il convient
A ceux qui sont en votre hommage.
Ne m'en tint pas, c'est vrai, pour sage,
Mais m'en reprit moult malement
Et me sermonna longuement
Raison, quand à moi fut venue,
Mais aussi je ne l'ai pas crue.
Pourtant elle faillit mon cœur,
Tant mit d'éloquence et d'ardeur,
Arracher à votre service,
Et, je le dis sans artifice,
Douter me fit. Mais je promets
De ne plus l'écouter jamais

[p.24]

A chose qui contre vous aille10717.
Ne contre autre qui gaires vaille,
Se Dieu plest, quoi qu'il m'en aviengne,
Tant cum mes cuers à vous se tiengne,
Qui bien s'i tendra, ce sachiés,
S'il ne m'est du cors arrachiés.
Forment néis, maugré m'en sai
De tant qu'onques le me pensai,
Et qu'audience li donné;
Si pri qu'il me soit pardonné,
Car ge, por ma vie amender,
Si cum vous plest à commander,
Voil, sans jamès Raison ensivre,
En vostre loi morir et vivre.
N'est riens qui de mon cuer l'efface,
Ne jà por chose que je face,
Atropos morir ne me doigne
Fors en faisant vostre besoigne;
Ains me prengne en méisme l'euvre
Dont Venus plus volentiers euvre:
Car nus n'a, de ce ne dout point,
Tant de délit cum en ce point;
Et cil qui plorer me devront,
Quant ainsinc mort me troveront,
Puissent dire: Biaus dous amis,
Tu qui t'es en ce point là mis,
Or est-il voirs, sans point de fable,
Bien est ceste mort convenable
A la vie que tu menoies,
Quant l'ame avec ce cors avoies.

Le Dieu d'Amours.

Par mon chief, or dis-tu que sage:
Or voi-ge bien que mon hommage

[p.25]

(Contre vous combien qu'elle braille,10803.
Ni contre autre, si peu qu'il vaille),
Jamais, à Dieu tant qu'il plaira,
Tant que mon cœur à vous sera
Qui pour toujours à vous s'attache,
Du corps à moins qu'on ne l'arrache!
Mauvais gré, voire je me sai,
Lorsqu'audience lui donnai,
De l'avoir seulement ouïe.
Pardonnez-moi, je vous en prie,
Car pour mes péchés amender,
Quoi qu'il vous plaise commander,
Je veux, sans jamais Raison suivre,
En votre loi mourir et vivre.
N'est rien qui l'efface en mon cœur,
Et pour moi le plus grand bonheur
C'est qu'Atropos la mort m'envoie
Tandis qu'à vous servir m'emploie,
Emmi le travail savoureux
Où Vénus se complaît le mieux;
Car il n'est, je n'en ai doutance,
De plus parfaite jouissance.
Que ceux qui pleurer me devront
Quand ainsi mort me trouveront,
Puissent dire: Sans nulle fable
Ta mort fut en tout point semblable
A la vie, ami, que menais
Quand l'âme avec ce corps avais!

Le Dieu d'Amours.

Par mon chef, tu parles en sage.
Or je vois bien que mon hommage

[p.26]

Est en toi moult bien emploiés;10749.
Tu n'es pas des faus renoiés,
Des larrons qui le me renoient
Quant il ont fait ce qu'il queroient.
Moult est enterins tes corages,
Ta nef vendra, quant si bien nages,
A bon port, et gel' te pardon
Plus par prière que par don,
Car ge n'en voil argent ne or;
Mès en leu de confiteor,
Voil ains que tu vers moi t'acordes,
Que tous mes commans me recordes:
Car dix en tendra cist Rommans
Entre deffenses et commans;
Et se bien retenus les as,
Tu n'as pas geté ambesas.
Di-les.


LVIII

Comment l'Amant, sans plus attendre,
Veult à Amours sa leçon rendre.

L'Amant.

Volentiers. Vilenie
Doi foïr, et que ne mesdie;
Salus doi tost donner et rendre;
A dire ordure ne doi tendre;
A toutes femmes honorer
M'estuet en tous tens laborer;
Orgoil foïr; cointe me tiengne,
Jolis et renvoisiés deviengne;

[p.27]

Est employé moult bien en toi;10833.
Tu n'es pas de ces gens sans foi,
De ces larrons qui me renient
Sitôt qu'ils ont ce qu'ils envient.
Ton cœur est pur; tu conduiras,
Tant que si bien navigueras,
Ta nef au port; je te pardonne,
Ami, mais point ne te rançonne,
Car je ne veux argent ni or;
Mais au lieu de confiteor,
Je veux qu'avec moi tu reprennes
Mes leçons et que t'en souviennes
Car dix en tiendra ce romans,
Défenses et commandements.
Et si les garde ta mémoire
Fidèlement, tu peux m'en croire,
Un jour mieux tu t'en trouveras
Que si tu tournais les deux as.
Dis-les.


LVIII


Ci l'Amant sans plus de façon
D'Amour répète la leçon.


L'Amant.

Volontiers. Vilenie
Je dois fuir; que point ne médie;
A toutes femmes honorer
Je dois en tous temps aspirer;
A dire ordure ne dois tendre;
Salut doit tôt donner et rendre;
Orgueil fuir; bien mis me tenir;
Aimable et joli devenir;

[p.28]

A larges estre m'abandoingne;10775.
En ung seul leu tout mon cuer doingne.

Amours.

Par foi, tu sés bien ta leçon,
Ge n'en sui mès en soupeçon.
Comment t'est-il?

L'Amant.

A dolor vif,
Presque ge n'ai pas le cuer vif
[7].

Amours.

N'as-tu mes trois confors?

L'Amant.

Nennin;
Dous-Regard fault, qui le venin
Me seult oster de ma dolor
Par sa très-doucereuse or.
Tuit trois s'enfoïrent, mès d'eus
M'en sunt arrier venus les deus[8].

Amours.

N'as-tu Esperance?

L'Amant.

Oïl, sire,
Cele ne me lest desconfire:
Car lonc tens est après tenuë
Esperance une fois créuë.

[p.29]

Qu'à généreux être m'adonne;10861.
En un seul lieu tout mon cœur donne.

Amour.

Ma foi, tu sais bien ta leçon,
Et je n'ai plus aucun soupçon.
Que ressens-tu?

L'Amant.

Douleur si vive
Qu'à peine sens que mon cœur vive.

Amour.

N'as-tu pas mes trois conforts?

L'Amant.

Non.
Doux-Regard n'ai qui le poison
Otait de ma douleur affreuse
Par sa saveur très-doucereuse.
Tous trois s'étaient enfuis; mais d'eux
En sont depuis revenus deux
[8b].

Amour.

N'as-tu pas Espérance?

L'Amant.

Oui, sire,
Qui ne me laisse déconfire;
Car lorsqu'en nos cœurs elle naît,
Elle y reste longtemps.

[p.30]

Où est la Rose?10791.

L'Amant.

Elle est perdue.
Jalousie l'a esperdue
Par Male-Bouche le larron:
Ne sai se jà vers li garron.

Amours.

Bel-Acueil, qu'est-il devenus?

L'Amant.

Il est en prison retenus,
Li frans, li dous, que tant amoie.

Amours.

Or ne t'en chaut, et ne t'esmoie,
Encor l'auras plus, par mes iex,
A ton voloir que tu ne siex,
Dès que tu me sers loiaument,
Mes gens voil mander erraument
Por le fort chastel asségier.
Li barons sunt fort et legier
[9];
Ains que nous partons mès du siège,
Iert Bel-Acueil mis hors du piege.

[p.31]

Amour.

Où est10877.
La Rose?

L'Amant.

Hélas! elle est perdue!
A Jalousie elle est vendue
Par Malebouche, et je ne sais
Si l'en délivrerons jamais.

Amour.

Où est Bel-Accueil à cette heure?

L'Amant.

Dans sa dure prison il pleure,
Le franc, le doux, que tant j'aimais.

Amour.

Maintenant tes esprits remets,
Ami, sois sans inquiétude;
Car plus que n'en eus l'habitude,
A ton vouloir seras heureux,
Je te le jure par mes yeux.
Puisque tu m'es resté fidèle,
Mes barons il faut que j'appelle
[9b]
Pour le château-fort assiéger.
Chacun est fort, vaillant, léger,
Et devant que levions le siége
Sera Bel-Accueil hors de piége.

[p.32]

LIX

Comment Amours le bel et gent10807.
Mande par ses lettres sa gent,
Et les baille à un messagier
Qui les prent sans faire dangier.

Li Diex d'Amors sans terme metre
De leu, ne de tens en sa letre,
Toute sa baronie mande
As uns prie, as autres commande
Qu'il viengnent à son parlement.
Tuit sunt venu sans contrement,
Prest d'acomplir ce qu'il vorra,
Selonc ce que chascun porra.
Briément les nommerai sans ordre,
Por plus tost à ma rime mordre.
Dame Oiseuse la jardiniere
I vint o la plus grant baniere;
Noblece de cuer et Richece,
Franchise, Pitié et Largece,
Hardement, Honor, Cortoisie,
Delit, Simplece et Compaignie,
Séurté, Déduit, et Léesce,
Joliveté, Biauté, Jonesce,
Humilité et Pacience,
Bien-Celer, Contrainte-Astenence
Qui Faux-Semblant o li amaine;
Sans li i venist-ele à paine.
Cist i sunt o toute lor gent:
Chascun d'eus ot moult le cuer gent,
Ne mès Astenance-Contrainte
Et Faus-Semblant à chiere feinte,

[p.33]

LIX

Ci mande Amour pour la bataille10895.
Ses barons, par lettres qu'il baille
A maint rapide messager,
Qui les porte d'un pied léger.

Le Dieu d'Amours, sans terme mettre
De lieu ni de temps dans sa lettre,
Tous ses barons mande ardemment
De venir en son parlement,
Commande aux uns, les autres prie.
Tous sont venus sans repartie
Prêts à faire ce qu'il voudra,
Selon ce que chacun pourra.
Je vais vous les nommer sans ordre
Pour plus tôt à ma rime mordre.
C'était d'abord Franchise, Honneur,
Richesse et Noblesse de cœur,
Et Oyseuse la jardinière
Avec la plus grande bannière.
Puis venaient Largesse et Beauté,
Bien-Celer, Courage et Bonté,
Pitié, Simplesse et Compagnie,
Amabilité, Courtoisie,
Déduit, Liesse et Sûreté,
Désir et Jeunesse et Gaîté,
Humilité, puis Patience,
Puis enfin Contrainte-Abstinence
Que Faux-Semblant accompagna,
Car sans lui nulle part ne va.
Chacun toute sa gent amène,
Riant visage, âme sereine.

[p.34]

Quelque semblant que dehors facent,10837.
Barat en lor pensée bracent.

Barat engendra Faus-Semblant
Qui va les cuers des gens emblant;
Sa mere ot non Ypocrisie
La larronnesse, la honnie:
Geste l'aleta et norri
L'orde ypocrite au cuer porri,
Qui traïst mainte region
Par habit de religion.
Quant li Diex d'Amors l'a véu,
Tôt le cuer en ot esméu.

L'Amours.

Qu'est-ce, dist-il? ai-ge songié?
Di, Faus-Semblant, par quel congié
Es-tu venus en ma présence?

L'Amant.

Atant saut Contrainte-Astenence,
Si prist Faus-Semblant par la main:.

Contrainte-Astenance.

Sire, dist-ele, o moi l'amain,
Si vous pri qu'il ne vous desplese,
Maint honor m'a fait et maint ese.
Cil me soustient, cil me conforte,
S'il ne fust, de fain fusse morte;
Si m'en devriés mains blasmer;
Tout ne vueille-il les gens amer,

[p.35]

Seuls Abstinence et Faux-Semblant10925.
Avaient l'air contraint et flottant;
Car mensonge en leurs pensers brassent,
Quelque semblant que dehors fassent.
Mensonge engendra Faux-Semblant
Qui va les cœurs des gens volant.
Sa mère était Hypocrisie
La laronnesse, la honnie,
Qui trahit mainte région
Par habit de religion;
Sitôt qu'Amour porta la vue
Sur lui, son âme en fut émue:

Amour.

Qu'est-ce, dit-il, ai-je songé?
Dis, Faux-Semblant, par quel congé
Es-tu venu en ma présence?

L'Amant.

Lors bondit Contrainte-Abstinence
Et Faux-Semblant par la main prit:

Contrainte-Abstinence.

Sire, c'est moi qui l'ai conduit,
Dit-elle, et ne vous en déplaise;
Maint honneur me fit et maint aise,
Me vint en aide et me soutint,
Sans lui fusse morte de faim.
Excusez-moi, souffrez qu'il reste;
Malgré que tretous il déteste,

[p.36]

S'ai-ge mestier qu'il soit amés10861.
Et prodhons et sains hons clamés.
Mes amis est, et ge s'amie,
Si vient o moi par compaignie.


LX

Comment Amours dist à son ost
Qu'il veult faire ung assault tantost
Au chastel, et que c'est son vueil
Pour hors en mettre Bel-Acueil.

Or soit, dist-il, adonc parole
A tous une brieve parole.
Por Jalousie desconfire
Qui nos Amans met à martire,
Vous ai, dist-il, ci fait venir,
Qui contre moi bée à tenir
Ce fort chastel qu'ele a drecié,
Dont j'ai forment le cuer blecié.
Trop l'a fait fierement horder,
Moult i convendra béhorder
Ains que de nous puist estre pris.
Si sui dolent et entrepris
De Bel-Acueil qu'el i a mis,
Qui tant avançoit nos amis.
S'il n'en ist, ge sui mal-baillis,
Puisque Tibulus m'est faillis
[10],
Qui congnoissoit si bien mes tesches,
Por qui mort ge brisai mes flesches,
Cassai mes ars, et mes cuiries
Traïnai toutes desciries,
Dont tant ai d'angoisses et teles,
Qu'à son tombel mes lasses esles

[p.37]

J'ai grand besoin qu'il soit aimé10949.
Et sage et saint homme clamé.
C'est mon ami, je suis sa mie,
Et nous venons de compagnie.


LX

Comment Amour dit à son ost
Qu'il veut faire un assaut tantôt
Au castel pour Bel-Accueil prendre
Et sauf à la liberté rendre.

Soit, dit-il. A l'ost réuni
Lors brèvement il parle ainsi:
Pour Jalousie or déconfire
Qui nos amants met à martyre
Je vous ai, dit-il, fait venir.
Elle veut contre nous tenir
La forte tour qu'elle a bâtie
Dont j'ai l'âme toute meurtrie;
Fièrement l'a fait renforcer,
Et devant que de la forcer
Nous livrerons bataille rude;
Or grande est mon inquiétude
Pour Bel-Accueil qu'elle y a mis
Qui tant avançait nos amis.
S'il ne sort de cette cellule,
Que devenir? Hélas! Tibulle
[10b]
Est mort, qui si bien me connut,
Pour qui jadis, quand il mourut,
Je brisai mon arc et mes flèches
Et mon gent carquois de peaux sèches,
Pour qui telle angoisse endurai,
Que sur sa tombe m'arrachai

[p.38]

Despenai toutes desrompuës,10891.
Tant les ai de duel debatuës,
Por qui mort ma mere plora
Tant, que presque ne s'acora;
N'onc por Adonis n'ot tel paine,
Quant li sanglers l'ot mors en l'aine,
Dont il morut à grant hascie.
Onques ne pot estre lascie
La grant dolor qu'ele en menoit;
Mès por Tibulus plus en oit:
N'est nus qui pitié n'en préist,
Qui por li plôrer nous véist.
En nos plots n'ot ne frains, ne brides:
Gallus
[11], Catulus[12] et Ovides,
Qui bien sorent d'amors traitier,
Nous réussent or bien mestier;
Mais chascuns d'eus gist mors porris.
Vés ci Guillaume de Lorris,
Cui Jalousie sa contraire
Fait tant d'angoisse et de mal traire,
Qu'il est en péril de morir
Se ge ne pens du secorir.
Cil me conseillast volentiers,
Com cil qui miens est tous entiers,
Et drois fust; car por li-méismes
En ceste poine nous méismes
De tous nos barons assembler
Por Bel-Acueil toldre et embler.
Mais il n'est pas, ce dit, si sage,
Si seroit-ce moult grant dommage,
Se si loial serjant perdoie,
Com secorre le puisse et doie,
Qu'il m'a si loiaument servi,
Qu'il a bien vers moi deservi,

[p.39]

Des ailes les plumes rompues,10979.
Tant les avais de deuil battues,
Pour qui mort ma mère pleura
Tant que presque elle en expira.
Jamais elle n'eut telle peine
Lorsque le sanglier dans l'aine
Mordit Adonis son amant
Dont il mourut en grand tourment.
Jamais ne put être apaisée
La douleur qui l'avait brisée;
Eh bien, pour Tibulle son cœur
Sentit encor pire douleur.
Rien ne pouvait sécher nos larmes;
Tous devant si dures alarmes
De pitié se fussent émus.
D'Ovide et Catulle
[12b] et Gallus[11b]
Si preux d'amour en la science,
Nous serait chère l'assistance,
Mais ils sont tous morts et pourris.
Voici Guillaume de Lorris
A qui la male Jalousie
Fait tant de peine et d'avanie
Qu'il est en péril de mourir,
Si je ne vais le secourir.
Son aide nous est toute acquise,
Car il est mien en toute guise,
Et c'est justice; car pour lui
Nos barons à grand' peine ici
Nous avons mandés de se rendre
Pour Bel-Accueil ravir et prendre;
Mais il se déclare impuissant:
Je dois le secourir partant,
Car ce serait moult grand dommage
Si je perdais ami si sage

[p.40]

Que je saille et que je m'atour10925.
De rompre les murs de la tour,
Et du fort chastel asséoir
A tout quanque j'ai de pooir.

Et plus encor me doit servir,
Car por ma grace deservir
Doit-il commencier li Romans
Où seront mis tuit mi commans,
Et jusques-là le fournira
Où il à Bel-Acueil dira,
Qui languist ores en prison
A dolor et sans mesprison:
«Moult sui durement esmaiés
Que entr'oblié ne m'aiés,
Si en ai duel et desconfort,
Jamès n'iert riens qui me confort,
Se ge pers vostre bien-voillance,
Car ge n'ai mès aillors fiance....»
Ci se reposera Guillaume,
Le cui tombel soit plain de baume,
D'encens, de mirre et d'aloé,
Tant m'a servi, tant m'a loé.
Puis vendra Jehan Clopinel,
Au cuer jolif, au cors isnel,
Qui nestra sor Loire à Méun,
Qui à saoul et à géun
Me servira toute sa vie,
Sans avarice et sans envie,
Et sera si très-sages hon,
Qu'il n'aura cure de Raison
Qui mes oignemens het et blasme,
Qui olent plus soef que basme;

[p.41]

Qui m'a si droitement servi.11013.
Bien il mérite mon appui,
En récompense, et que m'efforce
Du castel enlever par force
Et rompre les murs de la tour,
Tant que pourrai, sans nul séjour.
Mieux encor il prendra ma cause,
Car, pour ma gloire, il se dispose
A commencer ce beau Rommans
Où seront mes commandements
Et jusque-là le doit écrire,
A Bel-Accueil où par grande ire
Il dit, qui languit en prison
A grand' douleur et sans raison:
«J'ai peur, et grande est ma souffrance.
Que me mettiez en oubliance,
J'en ai grand deuil et déconfort,
Et je n'aurai jamais confort
Si je perds votre bienveillance,
Car ailleurs je n'ai d'espérance....»
Guillaume expirera céans.
Que son tombeau soit plein d'encens,
D'aloès, de baume et de myrrhe,
Tant m'a servi, chanté sa lyre!
Puis viendra Jehan Clopinel
Au cœur joyeux, gent damoisel,
A Meung qui naîtra sur la Loire,
Qui soir et matin à ma gloire,
Qu'il soit repu, qu'il soit à jeun,
Qu'il soit à Paris ou à Meung,
Me servira toute sa vie
Sans avarice et sans.envie,
Et sera si sage et si bon
Qu'il n'aura cure de Raison,

[p.42]

Et s'il avient, comment qu'il aille,10957.
Qu'il en aucune chose faille,
(Car il n'est pas homs qui ne peche,
Tous jors a chascun quelque teche),
Le cuer vers moi tant aura fin,
Que tous jors, au mains en la fin,
Quant en cope se sentira,
Du forfet se repentira,
Ne me vodra pas lors trichier.
Cis aura le Roman si chier,
Qu'il le vodra tout parfenir,
Se tens et leu l'en puet venir:
Car quant Guillaume cessera,
Jehans le continuera
Après sa mort, que ge ne mente,
Ans trespassés plus de quarente,
Et dira por la meschéance
Por paor de desesperance,
Qu'il ait de Bel-Acueil perduë
La bien-voillance avant euë:
«Et si l'ai-ge perdue, espoir,
A poi que ne m'en desespoir:»
Et toutes les autres paroles,
Quequ'el soient, sages ou foles,
Jusqu'à tant qu'il aura coillie
Sus la branche vert et foillie
La très-bele Rose vermeille,
Et qu'il soit jor et qu'il s'esveille;
Puis vodra si la chose espondre,
Que riens ne s'i porra repondre.

Se cil conseil metre i péussent,
Tantost conseillié m'en éussent;

[p.43]

Qui mes remèdes hait et blâme11047.
Plus doux que baume et que dictame;
Et s'il advient que par malheur
Parfois il tombe en quelque erreur
(Car homme n'est qui ne faillisse,
Toujours chacun a quelque vice),
Le cœur vers moi tant aura fin
Que toujours, au moins en la fin,
Il fera, se sentant coupable,
Aussitôt amende honorable
Et ne voudra plus me tricher.
Il aura le roman si cher,
Qu'il voudra jusqu'au bout l'écrire
Si ses jours y peuvent suffire.
Et quand Guillaume cessera
Lors Jehan le continuera
Après sa mort, que je ne mente,
Ans trépassés plus de quarante,
Et dira dans sa grand' douleur,
Brisé par l'angoisse et la peur
De perdre en grand' désespérance
De Bel-Accueil la bienveillance:
«S'il m'est réservé de le voir,
Oui, j'en mourrai de désespoir!»
Et toutes les autres paroles
De ce Roman sages et folles,
Jusques à temps qu'il ait cueilli,
Sur le rameau vert et fleuri,
La très-belle Rose vermeille
Et qu'il soit jour et qu'il s'éveille;
Si bien tout il exposera
Que rien d'obscur ne restera.
Ils nous aideraient sans doutance,
S'ils pouvaient, en cette occurrence;

[p.44]

Mès par celi ne puet or estre,10989.
Ne par celi qui est à nestre;
Car cil n'est mie ci presens.
Si rest la chose si pesans,
Que certes quant il sera nés,
Se ge n'i viens tous empenés
Por lire-li nostre sentence,
Si tost cum il istra d'enfance,
Ce vous os jurer et plevir
Qu'il n'en porroit jamès chevir.
Et por ce que bien porroit estre
Que cis Jehans qui est à nestre,
Seroit, espoir, empéeschiés,
Si seroit-ce duel et péchiés
Et domages as amoreus,
Car il fera grans biens por eus,
Pri-ge Lucina la déesse
D'enfantement, qu'el doint qu'il nesse
Sans mal et sans encombrement,
Si qu'il puist vivre longuement:
Et quant après à ce vendra
Que Jupiter vif le tendra,
Et qu'il devra estre abevrés,
Dès ains néis qu'il soit sevrés,
Des tonneaus qu'il a tous jors dobles,
Dont l'ung est cler et l'autre trobles,
Li uns est dous, et l'autre amer
Plus que n'est suie, ne la mer,
Et qu'il où bersuel sera mis,
Por ce qu'il iert tant mes amis,
Ge l'afublerai de mes esles,
Et li chanterai notes teles,
Que puis qu'il sera hors d'enfance
Endoctriné de ma science,

[p.45]

Mais rien n'y peut ce jour l'aîné,11081.
L'autre n'est pas encore né
Et ne peut servir notre cause.
Cependant si grave est la chose,
Que certes, quand il sera né,
Si je n'accours tout empenné
Pour lui lire notre sentence
Sitôt qu'il sortira d'enfance,
Je puis jurer et garantir
Qu'à bout il n'en saurait venir.
Et comme bien pourrait-il être
Que ce Clopinel qui doit naître
Un jour aussi fût empêché,
Ce serait grand deuil et péché
Aux amoureux et grand dommage,
Car cet homme vaillant et sage
Plus tard pour eux grand bien fera.
Aussi prié-je Lucina,
De tout enfantement déesse,
Que bien elle veille qu'il naisse
Sans mal et sans encombrement
Et puisse vivre longuement.
Alors quand après sa naissance,
Selon la divine ordonnance,
Sitôt comme il sera sevré,
L'aura Jupiter abreuvé
De ses tonneaux à vertu double
Dont l'un est clair et l'autre trouble,
Dont l'un est doux et l'autre amer
Plus que la suie ou l'eau de mer,
Et qu'au berceau cet ami tendre
Sera, dès qu'il pourra m'entendre,
De mes ailes l'affublerai,
Telles notes lui chanterai,

[p.46]

Il fléutera nos paroles11023.
Par quarrefours et par escoles,
Selonc le langage de France,
Par tout le regne en audience,
Que jamès cil qui les orront,
Des dous maus d'amer ne morront,
Por qu'il le croient fermement;
Car tant en lira proprement,
Que tretuit cil qui ont à vivre,
Devroient apeler ce livre
Le miroer as amoreus,
Tant i verront de biens por eus;
Mès que Raison n'i soit créue,
La chétive, la recréue.
Por ce m'en voil ci conseillier,
Car tuit estes mi conseillier.
Si vous cri merci jointes paumes
Que cis las dolereus Guillaumes
Qui si bien s'est vers moi portés,
Soit secorus et confortés.
Et se por li ne vous prioie,
Certes prier vous en devroie
Au mains por Jehan alegier,
Qu'il escrive plus de legier;
Que cest avantage li faites.
Car il nestra, g'en suis prophetes;
Et por les autres qui vendront,
Qui dévotement entendront
A mes commandemens ensivre,
Qu'il troveront escript où livre,
Si qu'il puissent de Jalousie
Sormonter l'engaigne et l'envie,
Et tous les chastiaus despecier
Qu'el osera jamès drecier.

[p.47]

Qu'aussitôt sorti de l'enfance,11115.
Endoctriné de ma science,
Nos chansons il flûte à son tour
Par école et par carrefour
Selon le langage de France,
Par le royaume en audience.
Lors jamais qui les ouïront
Des doux maux d'amour ne mourront,
Pourvu que fermement le croient.
Car tous les hommes, quels qu'ils soient,
Tous nos commandements verront
Et tels conseils y puiseront,
Que tous ceux qui veulent bien vivre
Devraient appeler ce beau livre
Le vrai miroir des amoureux,
Tant y verraient de bien pour eux;
Mais que n'y soit point écoutée
Raison la lâche, l'hébétée.
C'est pourquoi je m'adresse à vous,
Car j'ai là mes conseillers tous.
Merci vous crie à jointe paume
Que cet infortuné Guillaume,
Qui s'est vers moi bien comporté,
Secouru soit et conforté.
Et si ne vous faisais prière
Pour lui, bien le devrais-je faire
Au moins en faveur de Jehan
Pour qu'il soit un jour moult savant.
Que cette grâce lui soit faite
(Car il naîtra, j'en suis prophète),
Ainsi qu'aux amants qui viendront
Et mes commandements liront,
Pour qu'ils puissent de Jalousie
Surmonter la haine et l'envie

[p.48]

Conseillés-moi quel là feron,11057.
Comment nostre ost ordeneron,
Par quel part miex lor porrons nuire,
Por plus-tost lor chastel destruire.

L'Acteur.

Ainsinc Amors à eus parole,
Qui bien reçurent sa parole.
Quant il ot sa raison fenie,
Conseilla soi la baronnie;
En plusors sentences se mistrent;
Divers diverses choses distrent:
Mès puis divers descors s'acordent,
Au diex d'Amors l'acord recordent.

Les Barons.

Sire, font-il, acordé sommes
Par l'acord de tretous vos hommes,
Fors de Richesce solement,
Qui a juré son serement
Que jà ce chastel n'asserra,
Ne jà, ce dist, cop n'i ferra
De dart, de lance, ne de hache,
Por homme qui parler en sache,
Ne de nule autre arme qui soit,
Et vostre emprise despisoit,
Et s'est de nostre ost départie,
Au mains quant à ceste partie,
Tant a ce varlet en despit:
Et por ce le blasme et despit,

[p.49]

Et tous les châteaux dépecer11149
Qu'elle osera jamais dresser.
Conseillez-moi, que faut-il faire?
Comment ordonner notre guerre?
Quelle part vaut-il mieux presser
Pour plus tôt le castel forcer?

L'Auteur.

Il dit, et toute l'assistance
L'accueillit avec bienveillance.
Quand il eut fini ses raisons
Se concertèrent les barons,
En grand' discussion se mirent,
Divers diverses choses dirent,
Puis vers Amour de leur débat
Rapportèrent le résultat.

Les Barons.

Sire, font-ils, d'accord nous sommes
Par l'accord de tretous vos hommes,
Fors de Richesse seulement,
Qui nous a juré par serment
Que la tour jamais de sa vie
Ne sera par elle assaillie,
Que jamais nul, en vérité,
Ne dira qu'elle y ait porté
Coup de dard, de lance, de hache
Ni d'autres armes qu'elle sache,
Et furieuse rabaissait
Notre entreprise, et soudain est
De l'ost à grand fracas partie
(Au moins quant à cette partie),

[p.50]

C'onques, ce dist, cil ne l'ot chiere,11083.
Por ce li fait ele tel chiere:
Si le het et hara dès or,
Puisqu'il ne vuet faire tresor.
Onc ne li fïst autre forfait,
Vez-ci quanqu'il li a forfait.
Bien dit sans faille qu'avant ier
La requist d'entrer où sentier
Qui Trop-Donner est apelez,
Et la flatoit iluec de lez;
Mès povres iert, quant l'en pria,
Por ce l'entrée li véa:
N'encor n'a pas puis tant ovré,
Qu'un seul denier ait recovré
Qui quites demorés li soit,
Si cum Richece nous disoit:
Et quant nous ot ce recordé,
Sans li nous sommes acordé.
Si trovons en nostre acordance,
Que Faus-Semblant et Astenance,
Avec tous ceus de lor baniere,
Assaudront la porte derrière
Que Male-Bouche tient et garde
O ses Normans
[13] que Mal-Feus arde!
O eus Cortoisie et Largece,
Qui là monstreront lor proece
Contre la vielle qui mestrie
Bel-Acueil par dure mestrie.

Après, Délit et Bien-Celer
Iront por Honte escerveler;
Sor li lor ost assembleront,
Et cele porte asségeront.

[p.51]

Tant ce valet lui fait dépit.11177.
Elle le blâme, insulte et dit
Qu'elle ne lui fut oncques chère;
Pour ce lui fait si dure chère;
Elle le hait et haïra
Tant que trésor il ne fera.
Nul grief contre lui n'oppose,
Sinon cette futile cause:
C'est qu'avant-hier il la priait,
Nous dit-elle, et la suppliait
De lui laisser franchir l'allée,
Qui Trop-Donner est appelée;
Mais, dès lors, que pauvre le vit
L'entrée elle lui défendit.
Ainsi, sans plus, conclut Richesse:
«Croiriez-vous que, dans sa paresse,
Il n'a jamais su, le manant,
Amasser un denier vaillant!»
Quand elle eut conté sa querelle,
Nous nous accordâmes sans elle.
Or voici quel est notre plan:
Abstinence et son Faux-Semblant,
Avec tous ceux de leur bannière,
Assailleront l'huis de derrière
Que Malebouche et ses Normands
[13b]
Gardent (Dieu brûle ces brigands!);
Suivront Courtoisie et Largesse;
Elles montreront leur prouesse
A la Vieille qui Bel-Accueil
Tourmente à grand douleur et deuil.
Désir et Bien-Celer ensuite
Iront pour mettre Honte en fuite;
Leur ost contre elle assembleront
Et cette porte assiégeront.

[p.52]

Contre Paor ont ahurté11115.
Hardement avec Séurté;
Là seront o toute lor suite
Qui ne sot onques riens de fuite.
Franchise et Pitié s'offerront
Contre Dangier, et l'asserront,
Dont iert l'ost ordenée assés:
Par ceus iert li chastiaus cassés,
Se chascuns i met bien s'entente;
Mès que Venus i soit présente,
Vostre mère, qui moult est sage,
Qu'ele set trop de cet usage:
Ne sans li n'iert ce jà parfait
Ne par parole, ne par fait:
Si fust bon que l'en la mandast,
Car la besoigne en amendast.

Amours.

Seignors, ma mère la déesse,
Qui ma dame est et ma mestresse,
N'est pas du tout à mon desir,
N'en fait pas quanque ge desir.
Si seult-ele moult bien acorre,
Quant il li plet, por me secorre
A mes besoignes achever;
Mès ne la voil or pas grever.
Ma mere est: si la crieng d'enfance,
Ge li port moult grant reverence:
Qu'enfès qui ne crient pere et mere,
Ne puet estre qu'il nel' compere.
Et non porquant bien la saurons
Mander, quant mestier en aurons;
S'el fust si près, tost i venist,
Que riens, ce croi, ne la tenist.