[p.401]

16681. Car targes ont fortes et fières,
Ni trop pesantes ni légères
Et de même bois que les ais
Que Danger coupe en ses forêts,
Si bien que chaque trait se casse.
Comme la chose ainsi se passe,
Amour vers sa mère anxieux
Accourt, et son état piteux
Au long lui raconte et la prie
De sauver à son fils la vie.

Vénus.

Que m'écure la male mort,
Dit-elle, et qu'à grand déconfort
Mon cœur arrache avec ma vie,
Si, quoi que fasse Jalousie,
Je laisse vivre en sûreté
Au cœur des femmes chasteté;
Trop souvent en grand' peine en sommes!
Beau fils, jurez aussi des hommes
Qu'ils viendront tous par vos sentiers.

Le Dieu d'Amours.

Certes, ma dame, volontiers
Tous y viendront, soyez-en sûre.
Jamais au moins, nul, je le jure,
Ne sera prudhomme clamé,
A moins qu'il n'aime ou n'ait aimé.
Grand deuil est que telles gens vivent
Qui les plaisirs d'Amour esquivent
Et ne les veulent maintenir,
Male fin les puisse férir!
Tant la haine fait mon cœur fondre
Que tous je les voudrais confondre.

[p.402]

16511. D'aus me plains et tous jors plaindrai,
Ne du plaindre ne me faindrai,
Cum cil qui nuire lor vorrai
En tous les cas que ge porrai,
Tant que g'en soie si venchiés,
Que lor orguex soit estanchiés,
Ou qu'il seront tuit condamné.
Mal fuissent-il onc d'Adam né,
Qui si pensent de moi grever!
Es cors lor puist les cuers crever,
Quant mes déduis vuelent abatre!
Certes, qui me vodroit bien batre,
Voire afronter à quatre pis,
Ne me pourroit-il faire pis.
Et si ne suis-ge pas mortiex,
Mès corrous en reçoif or tiex,
Que se mortiex estre péusse,
De duel que j'ai, la mort éusse.
Car se mi gieu vont defaillant,
J'ai perdu quanque j'ai vaillant,
Fors mon cors et mes vestéures,
Mon chapel, et mes arméures.
Au mains s'il n'en ont la poissance,
Déussent-il avoir pesance,
Et lor cuer à dolor plessier,
S'il les lor convenist lessier.
Où puet-l'en querre meillor vie
Que d'estre entre les bras s'amie?

L'Acteur.

Lors font en l'ost le serement,
Et por tenir le fermement,
Ont en leu de reliques tretes
Lor cuiries et lor sajetes,

[p.403]

16711. D'eux me plains et toujours plaindrai,
Et ma plainte à tous redirai;
Oui, tant qu'il me sera possible,
Je serai pour eux inflexible
Jusqu'à ce que je sois vengé,
Que leur sot orgueil soit purgé
Ou qu'ils succombent à la peine.
Fils d'Adam, redoutez ma haine
Qui me voulez ainsi grever,
Votre cœur puisse-t-il crever
Quand mes plaisirs voulez abattre!
Certes, ceux qui me voudraient battre,
Voire assommer à quatre pieux,
Ne me feraient pire mal qu'eux!
Je ne suis pas mortel, ma mère,
Mais tant est ma douleur amère,
Que si mortel être pouvais,
Du deuil que j'ai je périrais.
Car si mes jeux l'homme délaisse,
Je n'aurai plus dans ma détresse
Que mon chapel et mes atours,
Mon arc, mon corps, mais plus d'amours.
Au moins s'ils en ont la puissance,
Que triste soit leur existence;
Si leur cœur vient à m'oublier,
Puisse-t-il sous le faix plier;
Car où trouver meilleure vie
Qu'entre les bras de son amie?

L'Auteur.

En l'ost ils en font le serment,
Et pour le tenir fermement
Ils ont, en guise de reliques,
Tendu leurs carquois et leurs piques,

[p.404]

16543. Lor ars, lor dars et lor brandons[120],
Et dient:

Tous les Barons de l'ost à une vois.

Nous n'i demandons
Meillors reliques à ce faire,
Ne qui tant nous péussent plaire:
Se nous cestes parjurions,
Jamès créu ne serions.

L'Acteur.

Sor autre chose ne le jurent,
Et li barons sor ce les crurent
Autant cum sus la Trinité,
16552. Por ce qu'il jurent vérité.

[p.405]

16743. Leurs arcs, leurs flèches, leurs brandons[120b],
Et disent:

Les barons de l'ost tous d'une voix.

Reliques n'avons
Meilleures pour tel serment faire,
Ni qui tant à nous puissent plaire.
Si celles-là nous parjurions,
Plus jamais crus nous ne serions.

L'Auteur.

Sur autre chose ils ne le jurent
Car les barons sur ce les crurent
Autant que sur la Trinité,
16752. Parce qu'ils jurent vérité.



[p.407]

NOTES DU TROISIÈME VOLUME.

Note 1, page 2.

Vers 10410. Je n'ai trouvé les vers suivans dans un manuscrit qui porte la date de 1330:

Mès li peres qui l'engendra,
L'a maintenue et maintendra
Sans préjudice de nul homme,
Sans tort faire as sages de Romme,
Tant qu'il le face loiaument,
Ne son ami n'en a point d'ire,
Por chose qu'il en oie dire;
Ne jalousie en soi n'en entre.
Li peres li ot mis où ventre
Ung fil qu'el tint en son geron,
De celi vous dirai le non.
Li enfés avoit non Tresor,
Et du pere dirons dès or
Le non sanz aler plus tardant:
Le pere ot non Aquier-Gardant.
De lor ator n'est pas parole
Assés en dis en la quarole.
(MÉON.)

[p.408] Note 2, page 6.

Vers 10471. Folle-Largesse fait billier ceux qui se livrent à elle, c'est-à-dire qu'elle les réduit au bâton, comme aujourd'hui nous dirions: «à la besace, à la mendicité.» Billard étoit autrefois celui qui étoit obligé de se servir d'un bâton pour marcher. Bille se prenoit pour le bâton.

Les billetes, qui font partie des pièces de blason, étoient de petites pièces solides en forme de quarré long dont on chargeoit l'écu; elles étoient de métal et de couleur.(Lantin de Damerey.)

Note 3, pages 8-9.

Vers 10494-10574. Tout ce passage, du vers 10495-10575 au vers 10586-10668, a été évidemment rajouté après coup, et probablement par un copiste, car nous ne reconnaissons pas, dans cette tirade obscure et filandreuse, le style mâle et énergique de notre Jehan de Meung.

Note 4, page 10.

Vers 10529. Pis, poitrine, mamelle. Dans une ancienne histoire citée par Pasquier, livre II, chap. xi, où il est parlé de ce siècle,

Où les rois, s'honorant du nom de fainéans,
Laissoient leur sceptre aux mains ou d'un maire ou d'un comte.
(Boileau, Le Lutrin, chant II.)

on lit: «En sa chaire séoit le Roi, la barbe sur le pis, [p.409]et les cheveux épars sur ses épaules; les messagers qui de diverses parts venoient à la Cour oyoit, et leur donnait telle réponse comme le maire lui enseignoit». (Lantin de Damerey.)

Note 5, pages 10-11.

Vers 10540-10620. Triptolemus, fils de Celeus, qui regnoit à Eleusis lorsque Cérès cherchoit Proserpine, sa fille. Celeus reçut magnifiquement cette déesse qui, pour le récompenser, lui apprit l'art de l'agriculture; elle fit plus: elle réchauffa, pendant la nuit, Triptolème, qui ne faisoit que de naître, et le lendemain elle voulut elle-même l'alaiter; et lorsqu'il fut grand, elle l'envoya, sur des serpents ailés, enseigner à tous les humains la manière de recueillir le blé après l'avoir semé. (Ovide, Métamorph., lib. VI.) (Lantin de Damerey.)

Note 6, pages 14-15.

Vers 10604-10688. Fou signifie en langue romane hêtre, du latin fagus.

Le jeu de mots contenu dans cette phrase est intraduisible. Voici le sens exact: «Un hêtre (fou) en avez retenu, et sans fou (folie) ne peut homme vivre, tant qu'il veut Amour suivre.»

Dans l'édition de Dupré, la phrase se termine ainsi:

Car c'est le chemin mal tourné
Où tout bon sens est bestourné.

[p.410] Notre traduction ne nous satisfait guère. Après avoir retourné cent et cent fois ces trois vers, nous nous sommes arrêté au mot brin, qui reproduit presque le jeu de mot de l'original. Le lecteur nous pardonnera d'avoir tenu à conserver cette nuance presque insaisissable; mais, sans cela, la phrase n'aurait plus aucun sens.

Note 7, page 28.

Vers 10780. Pourquoi M. Francisque Michel met-il ici puisque, au lieu de presque?

Note 8, pages 28-29.

Vers 10786-10872.

Tuit trois s'enfoïrent, mès d'eus
M'en sunt arrier venus les deus.

M. Francisque Michel traduit «les deus» par «les chagrins.» C'est une grosse erreur d'inadvertance. Il a pris deus pour le pluriel de deul. Mais la phrase n'aurait pas de sens, ou plutôt il serait impossible d'en accorder le sens avec ce qui précède. En effet, nous avons vu que vers l'Amant étaient revenus Doux-Parler et Doux-Penser, mais que Doux-Regard seul était resté. Les deus veut dire les deux autres. Si nous dégageons la pensée de l'allégorie, nous aurons: «L'Amant pouvait encore penser à sa douce amie, il pouvait en parler, mais il ne pouvait plus la voir.»

Note 9, pages 30-31. [p.411]

Vers 10804-10890. Barons. Ce mot, en terme de roman, se prenoit pour tous les hommes nobles et seigneurs de grande qualité. C'étoit par ce nom collectif qu'on désignoit alors les ducs, les marquis, etc....

On a divisé depuis la noblesse en trois ordres et en trois degrés.

Le premier est celui de baron, qui comprenoit tous les gentilshommes élevés en dignité, tant à cause des titres qui leur avoient été accordés par les rois qu'à cause de leurs fiefs, en vertu desquels ils avoient droit de porter la bannière dans l'armée du roi, d'y conduire leurs vassaux, et d'avoir un cri particulier; c'est pourquoi ils sont connus ordinairement sous le nom de Bannerets: ce premier ordre répond à l'idée que nous avons de la haute noblesse.

Le second ordre étoit celui des bacheliers ou des simples chevaliers; on les appeloit Milites secundi ordinis, Milites mediæ nobilitatis.

Le troisième ordre enfin étoit celui des écuyers, titre honorable alors, puisqu'il ne se donnoit guère qu'aux fils des chevaliers; au lieu qu'aujourd'hui il est devenu si commun, que ces nobles, infimæ nobilitatis, rougissent de le porter, comme infiniment au-dessous d'eux.

La noblesse a toujours été en grande recommandation dans tous les États de l'univers; et il n'y a presque à présent que celui des Turcs où elle n'est pas considérée. Ils défèrent tout à la vertu et au courage, sans considérer ni le sang ni la naissance, [p.412]comme l'a remarqué Busbec, ambassadeur à la Porte pour l'empereur Ferdinand Ier.

Je m'imagine bien que le préjugé dans lequel nous sommes élevés par rapport à la barbarie des Turcs empêchera leur sentiment de faire fortune, quoique puisé dans un principe reconnu véritable par tous les plus grands philosophes; mais il n'en sera pas moins certain que la vraie noblesse vient de notre propre vertu, et non par l'effet du hasard de nos ancêtres, quoique cette transmission de leur part ait force de loi parmi nous. Aussi je ne doute pas que, lorsqu'il fut question d'introduire cette distinction, qu'il nous a plu d'appeler noblesse, parmi des hommes égaux par le droit naturel, et subordonnés par le droit des gens et par les lois d'une sage politique, on ait eu égard aux actions généreuses de ceux qui, les premiers, ont été honorés de la noblesse. Il n'y a guère d'État où l'on fasse plus de cas de ce titre qu'en France, avec d'autant plus de raison que ce ne fut qu'au prix de leur sang et de leurs biens que les chefs de ces maisons illustres qui sont parmi nous acquirent un titre si glorieux, et ce n'est qu'en suivant ces grands exemples que leurs descendans peuvent se dire véritablement nobles.

Nos anciens sermonaires ne connoissoient rien au-dessus du titre de baron.

Saint Vincent Ferrière, dans la troisième partie de ses Sermons, parlant de saint Joachim, père de la Sainte-Vierge, le nomme baron.

Cum Anna et Joachim venissent de Nazaret in Hierosolimam ad Templum ut offerent secundum consuetudinem, quia Joachim erat baro voluit offerre. Le Grand-Prêtre, le regardant avec surprise, lui demanda: Et quis estis vos? etc....

[p.413] Un autre sermonaire a appelé le Lazare baron de Béthanie.

Le titre de baron a passé de mode en France, où la plupart des gentilshommes veulent être marquis ou comtes, n'ayant souvent pour toute seigneurie qu'un simple hameau. Cependant, on ne reconnaît aujourd'hui en France, pour marquis et pour comtes, que ceux qui possèdent aujourd'hui des marquisats et des comtés; et ces terres, dont les édits de Charles IX et de Henri III ont fixé l'étendue et la continence, ne peuvent porter ces titres sans les lettres du Prince.

Quelquefois baron est pris pour un homme du peuple. Dans la loi des Allemands, chap. xcv, art. 2, on lit qu'un soufflet donné à un baron n'est estimé non plus que celui donné à une servante. En ce temps-là les peines étoient pécuniaires. (Lantin de Damerey.)

En effet, baron vient du haut allemand beran, et signifiait fort, portefaix, voire goujat d'armée.

Nous avons tenu à reproduire exactement la note du seul commentateur un peu sérieux du Roman de la Rose. Toutefois, nous devons reconnaître que s'il y avait peu de philosophes, de son temps, assez indépendants pour discuter ainsi les titres de la noblesse française, on n'en trouverait guère aujourd'hui d'assez téméraires pour l'oser faire en aussi détestable français. (P.M.)

Note 10, pages 36-37.

Vers 10884-10972. Tibulle (Albius), chevalier romain, poète élégiographe. Il fut ami intime d'Horace et d'Ovide, ce qui est assez rare parmi les poètes. Ce dernier honora le tombeau de son ami [p.414]par cette belle élégie, qui est la 19e du livre III des Amours. Tibulle mourut en accompagnant le consul Corvinus Messala chez les Phéaciens. (Lantin de Damerey.)

Note 11, pages 38-39.

Vers 10904-10994. Cornelius Gallus, poète célèbre. Ses talents lui acquirent l'amitié d'Auguste, qui l'éleva à la dignité de gouverneur d'Égypte. La trop grande quantité de vin qu'il avoit bue lui fit avouer la part qu'il avoit prise à une conspiration. La crainte d'en être puni l'engagea à prévenir par sa mort la honte du supplice qui lui étoit destiné. (Lantin de Damerey.)

Note 12, pages 38-39.

Vers 10904-10994. Catullus (Caius Valerius) naquit à Véronne l'an de Rome 666. Il se rendit célèbre par ses amours avec Lesbie, et par les iambes satyriques qu'il composa contre plusieurs particuliers de Rome. César lui-même n'échappa point aux traits de sa satyre; mais il lui pardonna cette insolence, et le même jour qu'il lui rendit son amitié, il lui fit l'honneur de l'admettre à sa table. (Lantin de Damerey.)

Note 13, pages 50-51.

Vers 11106-11203. Dans quelques manuscrits on lit Flamans, dans d'autres Picards, etc. (MÉON.) Voir la note 75 du tome I.

Note 14, page 56. [p.415]

Vers 11212. Touse, tousée, adj., tondu, tondue, de tonsus. Borel l'explique par une amie, une fille qui aime, amasia; il en fait un substantif féminin, et de tousiaus, jeune homme, un substantif masculin. Jeune touse est le nom que l'Amour donne ici à Vénus, sa mère.

Quelque bien établie que fût la naissance de Cupidon, il a plu cependant, comme on peut le voir aux vers ci-dessous, à un grand philosophe de détruire une généalogie aussi bien établie.

Voici ce que Platon en dit, in Symposio: «Jupiter, voulant célébrer la naissance de Vénus, donna un grand repas à tous les dieux. Porus, fils de Métis, s'y trouva; il but plus qu'il n'auroit dû le faire dans une si honorable compagnie. Les fumées du nectar lui ayant monté à la tête, il entra dans les jardins de Jupiter pour dormir plus à son aise. Pénie, la déesse de la pauvreté, qui étoit venue à cette fête dans le dessein d'attirer la compassion des dieux, s'aperçut de l'état où étoit Porus; elle le suivit, et, sans plus de cérémonie, elle se coucha auprès de lui; elle devint grosse, et dans le temps elle accoucha de Cupidon.» (Lantin de Damerey.)

Je n'ai trouvé les vers suivants que dans quelques manuscrits du XVe siècle:

Dont trestous les enfans manja,
Fors Jupiter, qui s'estranja
De son regne, et tant le bati,
Que jusqu'en enfer l'abati,
Li copa ce que vous savez,
Car mainte fois oï l'avez:
[p.416] Et mes peres puis monta seur
Venus, tout fust-ele sa seur,
Et firent lor joliveté:
De là vint ma nativité,
Dont ge n'ai honte ne esclandre,
Qui bien set mon lignage entendre,
Onques de mieudre ne fu nus,
Par mes trois oncles, Neptunus,
Jupiter, Pluto, par m'antain
Juno la vielle, que tant ain,
Que ge vodroie qu'el fust arse.
Bien l'aim tant que Phebus fist Marse[*],
Que Midas as oreilles d'asne,
Par jugement d'homme et prophane,
Chier compera sa fole verve:
Mal vit la buisine Minerve
Qu'el geta dedans la palu,
De buisiner ne li chalu,
Por ce que li Diex se rioient
De ses joës qui li enfloient,
Quant el buisinoit à lor table.
Le Satyriau tieng à coupable

[*]Marse, c'est le Marsyas de la fable. Ce Phrygien, qui jouoit passablement de la flûte, fut assez téméraire pour se croire plus habile en ce genre qu'Apollon: ce dieu le força de lui céder le prix, et, pour le punir de sa folle vanité, il l'attacha à un arbre où il l'écorcha. On versa tant de larmes à la mort de ce malheureux, qu'il s'en forma un fleuve qui porta son nom, et qui augmenta le nombre de ceux qui arrosent la Phrygie. (Ovide, Métam., lib. VI.)

Ce n'est point du différend de Marsyas et d'Apollon que Midas fut juge. Ovide, au livre II des Métamorphoses, nous apprend que la dispute étoit entre Apollon et Pan, qui prétendoit que la lyre du premier étoit inférieure à sa flûte.

Tmole décida pour le dieu qui préside au Parnasse. Midas trouvant ce jugement injuste, se décida pour le dieu des pasteurs. Apollon, piqué du mauvais goût de ce prince, ne put souffrir que des oreilles si stupides conservassent une forme humaine; il les fit allonger, les couvrît d'un poil grison, et leur donna la vertu de se remuer d'elles-mêmes. (Lantin de Damerey.)

[p.417] Non por ce qu'ele buisinoit,
Mès contre Phebus estrivoit,
Qui buisinoit mielx, ce disoit,
Et Phebus mielx se reprisoit;
Si firent du roi Midas juge,
Qui contre Salterion juge;
A l'arbre pendu l'escorcha
Phebus tout vif, tant le torcha,
Par tout une sole plaie ot,
De par tout le sanc li raiot,
Et crioit, las, porquoi l'empris?
N'iert pas buisine en si grant pris.
(MÉON.)

Note 15, pages 58-59.

Vers 11244-11340.

Qu'il li faudra plumes novelles.

Il y a deux manières de traduire ce vers: 1° faudra, futur de faldre, falloir, c'est-à-dire qu'elles arracheront si bien ses plumes, qu'il restera tout nu, à moins qu'il ne lui en repousse de nouvelles. 2° Faudra, futur de faldre, faillir, manquer, c'est-à-dire qu'elles lui arracheront si bien ses plumes, qu'il ne lui en repoussera pas une: en ce sens, qu'elles le ruineront tellement, que le bien qui pourrait lui survenir ne puisse l'acquitter.

Note 16, page 62.

Vers 11299. Vodrois: licence pour la rime; il faudrait vodrez.

Note 17, page 64. [p.418]

Vers 11324. Ribaad. Les Ribaus sont mis ici pour des soldats. Guillaume le Breton, dans sa Philippide, appelle ainsi une compagnie de gendarmes, qui étoit pour Philippe-Auguste ce que la garde prétorienne fut pour les empereurs romains; et comme en ce temps-là on donnoit le nom de roi à celui qui étoit supérieur ou juge, le chef de la compagnie des gendarmes de Philippe-Auguste fut appelé roi des ribauds. On trouve dans les Chroniques de Froissard ribauds pour soldats; et comme ceux-ci se portent volontiers au déréglement, surtout au commerce des femmes publiques, on appela ribauds indistinctement ceux qui faisoient profession des armes et ceux qui imitoient ce vice des soldats: ribaudes étoit le nom de celles qui s'abandonnoient à la débauche, que l'on nommoit ribaudies, c'est-à-dire action de ribauds et de ribaudes (Pasquier, livre VIII, chap. XLIV). Ribaudaille signifioit canaille, et ribler, qui veut dire courir la nuit, comme font les filous et les débauchés, étoit la même chose que ribauder.

L'an 1446 fut crié à Paris que «les ribaudes ne porteroient plus de saincture d'argent, ne de collets, ne de robes à collets renversez, ne queüe, ne boutonniere à leur chaperon, ne pennes de gris en leurs robbes, ne de menu ver; et qu'elles allassent demourer ès bordeaux ordonnez, comme ils étoient au temps passé,» (Journal de Paris, sous les règnes de Charles VI et VII), ce qui avoit déjà été défendu par deux ordonnances du prévôt de Paris, des 8 janvier 1415 et 6 mars 1419. (Traité de la police de la Mare, livre III, titre 5.)

[p.419]Quoique les femmes publiques payassent une redevance à l'Estat, saint Louis ordonna que les ribaudes communes fussent boutées hors des bonnes villes par les justiciers des lieux, et en 1560 tous les lieux publics qui avoient été tolérez furent abolis.

M. Le Duchat, au mot Ribaulx, dans ses notes sur Rabelais, livre II, chap. 27, dit «que c'estoient de jeunes gens robustes, qui gaignoient leur vie à charger et à décharger les marchandises que l'on débarquoit à la Grève.»

Suivant du Tillet, «le grand prevôt de l'hôtel étoit nommé Roy des Ribauds et Prevôt des Ribauds: sa juridiction s'étendoit sur les jeux de dez et de brelands, et sur les bordeaux qui étoient en l'ost du Roy, et prétendoit qu'il lui étoit dû cinq sols de chaque femme publique.» On voit, par ce passage, qu'on mettoit peu de différence alors entre les femmes publiques et ceux qui donnoient à jouer aux jeux de hasard dans ces maisons, représentées aujourd'hui par celles que l'on nomme à Paris Académies, puisque du Tillet les range dans la même classe.

Les édits des préteurs, qui contiennent toute la police des Romains avant Auguste, nous apprennent «que ceux qui tenoient dans leurs maisons des jeux de hazard pour en tirer du profit étoient si odieux, que s'il arrivoit qu'ils eussent été maltraitez ou volez, ou receu quelque dommage dans le tems du jeu, ils n'avoient aucune action en justice pour demander réparation.» (La Mare, Traité de la police, livre III, titre 4, chap. iv.)

Fauchet, Origine des Dignités, dit que «le Roy des Ribauds étoit un officier qui avoit charge de mettre hors de la maison du Roy ceux qui n'y devoient ni [p.420]manger ni coucher, et qui, pour cela, devoit faire sa ronde tous les soirs dans tous les recoins de l'hôtel.»

Le même Fauchet dit encore «qu'un droit du Roy des Ribauds ou prévôt de l'hôtel étoit que les filles de joye qui suivoient la cour étoient tenues en may venir faire le lit du prévôt, et que pour leur hardiesse impudente et impudique étoient nommées Ribaudes

Extrait de l'ordonnance de l'hôtel du roi Philippe, l'an 1290, la semaine avant la Chandeleur:

«Le Roy des Ribaus, vj deniers de gages, une provende de xl s. pour robbe pour tout l'an et mengera à court et n'aura point de livraison.» (Lantin de Damerey.)

Note 18, pages 70-71.

Vers 11408-11510. Si nous en jugeons par les vers suivants, les six vers qui précèdent et qui sont compris entre crochets furent évidemment rajoutés après coup. Religieux veut dire ici moine, homme de religion, comme religieuse nonne.

Note 19, pages 72-73.

Vers 11448-11550. Nous avons en vain essayé de saisir le sens de ce passage. De guerre lasse, nous l'avons reproduit textuellement.

Nous n'avons pu faire entrer non plus dans notre traduction l'espèce de jeu de mots entre tinter et distinter. Méon et Francisque Michel traduisent distinter par distinguer. Il nous semble signifier ici tinter d'une façon différente, être en désaccord, en [p.421]opposition, discuter. C'est la traduction que nous avons adoptée.

Note 20, pages 72-75.

Vers 11456-11559. Bêlin, personnage des vieux fabliaux et du Roman du Renart; c'est le mouton. Il en est de même d'ysangrin, le loup, un peu plus loin. Du Cange prétend même qu'ysangrin est synonyme de loup dans la basse latinité, et cite à ce sujet le passage suivant:

«Solebat autem episcopus eum irridendo ysengrinum vocare propter lupinam scilicet speciem.» (Lantin de Damerey.)

Note 21, pages 82-83.

Vers 11587-11689. Chastelain. C'étoit autrefois le gouverneur d'un château, ou plutôt le capitaine; il étoit obligé de recevoir nos rois lorsqu'ils voyageoient. A l'état de châtelain étoit attaché l'office de juge en première instance, dont les appellations étaient vuidées par le bailli royal ou par son lieutenant, quand il alloit tenir ses assises. Le titre de châtelain n'emporte plus avec soi que l'idée d'un juge d'une châtellenie.

Forestier, sergent de bois, gruyer, curator saltuensis. Pendant que la Flandre étoit à moitié déserte et inhabitée, on donnoit le titre de forestier à celui qui en étoit le seigneur. «Liederic de Harlebec, d'amiral et de forestier de Flandre, en devint comte.» (Mémoires de la Marche.) C'est aussi le nom qu'on donnoit en France au grand veneur. (Lantin de Damerey.)

Note 22, pages 84-85. [p.422]

Vers 11616-11722. Dans un des manuscrits que j'ai collectionnés, les vers suivans, jusqu'au 12540, manquent; on y lit cette note ainsi figurée:

Ce qui s'ensuit trespasseroiz à lire
Devant gens de religion et
Mesmement devant ordres
Mendiens, car il sunt sotif,
Artilieux, si vous porroient
Tot grever ou nuire,
Et devant genz du sicle que l'en les
Porroit mestre en erreur,
Et trespasseroiz jusques à ce chapistre
Où il commence ainsi:
Faus-Semblant, dit Amors, di moi....
(MÉON.)

Note 23, pages 94-95.

Vers 11782-11882. Devins veut dire théologiens, gens d'église, et non pas simplement moines. C'est bien à contre-cœur que nous avons été obligé d'abandonner le sens le plus large.

Note 24, pages 96-97.

Vers 11816-11916. Il est probable que tout ce passage, jusqu'à l'apostrophe de Dieu d'Amours, 300 vers plus loin:

Qu'est-ce, diable? quiex sunt ti dit?
Qu'est-ce que tu as ici dit?

a été rajouté après coup. Peut-être même devrait-on [p.423]comprendre comme intercalée toute la partie comprise entre le vers 11786:

Nul povre ge ne contredaigne ...

et le vers 12118:

Tu sembles sains hons ...

Note 25, pages 98-99.

Vers 11828-11928.

Garde-moi, Diex ...

Cela est tiré de Salomon, qui a dit: Mendicitatem et divitias ne dederis mihi; tribue tantum victui meo necessaria, ne forte satiatus illiciar ad negandum, et dicam, quis est Dominus? Aut egestate compulsas furer, et perjurem nomen Dei mei. (Proverbiorum, vers 8, cap. 30.)

Note 26, page 98.

Vers 11840. Parlui est la première personne du singulier du prétérit de parlire (parlus).

Note 27, pages 100-101.

Vers 11864-11964. Dans quelques manuscrits on lit de plus les vers suivants: (MÉON.)

Les dis saint Augustin cerchiez,
Entre ses escris reverchiez
Les livres des euvres des moines:
Là verrez que nules essoines
Ne doit querre li noms parfeiz,
Ne par parole, ne par feiz,
[p.424] Combien qu'il soit religieus
Et de servir Dieu curieus;
Qu'il ne doie, bien le recors,
As propres mains, et propre cors
En laborant querir son vivre,
S'il n'a propre dont puisse vivre.

Note 28, pages 106-107.

Vers 11962-12062. Tout ce qui est dit par Faux-Semblant de l'obligation dans laquelle sont les moines de vaquer à des œuvres manuelles, est tiré d'un traité de saint Augustin, intitulé De opere Monachorum ad Aurelium Episcopum Carthaginensem: ce fut à l'instigation de cet évêque que saint Augustin entreprit cet ouvrage. Il y avoit de son temps plusieurs monastères à Carthage; et parmi ces différens moines, les uns travailloient, suivant le précepte de l'apôtre; les autres, appuyés sur le conseil évangélique qui dit: Regardez les oiseaus et les lys des champs, à qui la Providence fait trouver des ressources journalières, se croyoient en droit de vivre des oblations des fidèles, sans se donner la moindre peine. Cet excès de fainéantise avoit révolté les laïcs; ce fut donc pour terminer ces disputes et pour fixer les obligations des moines que saint Augustin composa son Traité, qui se trouve au tome III de ses œuvres, édition de Paris, 1651, et au tome IV de l'édition des PP. Bénédictins. (Lantin de Damerey.)

Note 29, pages 110-111.

Vers 12023-13024. Chevalier d'armes ou de lectréure. Cette double chevalerie d'armes et de lecture [p.424]dont parle Jehan de Meung semble exiger un détail plus circonstancié que ne le sont ordinairement les notes d'un glossaire.

Nos rois ayant récompensé les soldats qui les avoient bien servis par les fiefs nobles qui, dans leur origine, n'étoient que des bénéfices à vie, et qui, dans le Xe siècle, devinrent perpétuels et héréditaires, la matière de leur libéralité fut épuisée; leur reconnoissance ne l'étoit pas. Ils eurent donc recours à des moyens stériles en apparence, mais glorieux en effet, et d'autant plus faciles que, sans apporter, comme le remarque Du Cange, aucun préjudice à leurs finances, qui sont les nerfs et le fondement des États, les princes pouvoient récompenser les personnes qui leur avoient rendu des services considérables, parce que effectivement l'honneur, qui est l'unique aiguillon de la vertu, et non la valeur des choses, donne le prix aux récompenses. En effet, les couronnes de laurier et d'autres plantes étoient trop peu de chose à l'égard des actions héroïques de ces fameux Romains, si une fin plus honorable ne leur eût donné quelque relief: aussi nos rois, convaincus avec justice que les François, imbus des grandes maximes des vieux Romains, préféreroient sans hésiter l'honneur à tous les avantages les plus réels, imaginèrent de donner le titre de chevalier à ceux qui se distinguoient pendant la guerre.

On ne connoissoit alors d'autre noblesse que celle d'épée; la qualité de chevalier y ajoutoit un nouveau lustre; l'homme de guerre rendoit alors la justice, et les juges laïcs, qui composoient les parlemens, étoient pris parmi les nobles d'épée.

Dans la suite, les guerres continuelles, comme le remarque le P. Daniel, Histoire de France, tome III, [p.426]occupèrent trop la noblesse; l'ignorance s'introduisit parmi elle et l'obligea (au grand regret de ceux qui, dans la suite, composèrent cet ordre) d'abandonner l'une de ses plus illustres et plus anciennes prérogatives, qui étoit de juger les peuples.

Les raffinemens dans les procédures vinrent à un tel point, que la judicature demanda un homme tout entier. Nos rois eurent recours aux jurisconsultes, qu'ils transférèrent des universités aux parlemens, tous égaux entre eux par l'autorité qu'ils exercent dans l'étendue de leur ressort: ils attachèrent à ces places une noblesse qui étoit d'autant plus due à ceux qui les remplissoient, qu'en faisant observer les lois de l'État et en rendant la justice à ceux qui le composent, ils contribuent autant à sa gloire et à sa conservation que ceux qui sont armés pour sa défense.

Du Cange observe que l'on tient par tradition que nos rois, ayant abandonné leur palais pour y dresser un temple à la justice, communiquèrent en même temps leurs ornemens royaux à ceux qui y devoient présider, afin que les jugemens qui sortiroient de leur bouche eussent plus de poids et d'autorité, et qu'ils fussent reçus des peuples comme s'ils étoient émanés de la bouche même du prince. C'est à ces concessions qu'il faut rapporter les mortiers qui servoient de couronne aux rois de la première race, à l'exemple des empereurs de Constantinople et à quelques rois de la seconde et de la troisième; les écarlates et les hermines des chanceliers de France et des présidens du parlement, dont les manteaux ou les épitoges sont encore à présent faits à l'antique, étant troussés sur le bras gauche et attachés à l'épaule avec une agrafe d'or, tels furent les manteaux de nos rois.

[p.427]Cette distinction des deux noblesses donna lieu à celle qu'on mit dans la chevalerie. On vit alors des chevaliers ès-loix occuper les premières places de la judicature, ainsi qu'on avoit vu les chevaliers d'armes les remplir. Voilà pourquoi le Roman de la Rose fait mention de la chevalerie d'armes et de celle de lecture, qu'on appeloit aussi légale. Les gens de robe qui l'avoient inventée trouvèrent, dans la suite, le secret de supprimer la distinction essentielle de leur chevalerie, comme le remarque M. de Boulainvilliers; aussi ne se trouve-t-elle plus que dans les anciens historiens, où, suivant la coutume de ce temps-là, les gens de lettres ou de robe sont appelés chevaliers ès-loix. Ce titre, dans les commencemens, ne se donnoit point à tous ceux qui étoient à la tête des parlemens; le chancelier, comme chef de la justice, et le garde des sceaux, étoient chevaliers, ainsi que le premier président du parlement de Paris. Charles IX accorda ce titre au premier président du parlement de Rouen, qui a passé à tous les chefs des cours souveraines: avant cette concession, les premiers présidens qui n'étoient point chevaliers s'appeloient maîtres, simplement; et, s'ils étoient chevaliers auparavant que d'être présidens, on les nommoit messire.

La Roche-Flavin, livre II, des Parlemens de France, sect. VIII, observe qu'anciennement il y avoit quantité de seigneurs et de gentilshommes qui tenoient à honneur d'être présidens ou conseillers, dont la plupart étoient chevaliers, qui pour raison de ladite qualité étoient nommés messire ou messieurs, comme cela se pratiquoit sous Philippe de Valois.

Sans vouloir contester le titre de chevalier à ceux qui le prennent, il faut tenir pour certain, avec du [p.428]Tillet, Choppin et Loyseau, que nul ne naît chevalier, pas même les enfants des rois, equites facti, non nati: ce titre est purement personnel, et ne passe point par succession du père au fils, comme la noblesse du sang qui s'acquiert par la naissance. On doit conclure de là que personne ne doit prendre cette qualité, à moins que le roi ne le reçoive au nombre des chevaliers, ou que ce titre ne soit inséré dans les provisions des charges auxquelles il a plu à nos rois de l'attacher.

Parmi les chevaliers de lecture, il n'y en avoit que d'une espèce, au lieu que, parmi les chevaliers d'armes, on distinguoit les chevaliers simples d'avec les bannerets: ceux-ci, plus riches que les autres, obtenoient du roi la permission de lever une bannière, ce qui étoit la même chose que d'avoir une compagnie de gens de pied ou de chevaux, à la différence que la compagnie du banneret étoit de cinquante hommes d'armes, outre les archers et les arbaletriers, c'est-à-dire cent cinquante chevaux: évaluation d'autant plus facile à faire, que Froissard rapporte dans son Histoire que vingt mille hommes d'armes faisoient cent soixante mille hommes de guerre. La paye des chevaliers bannerets, lorsqu'ils alloient à la guerre pour le roi, étoit de vingt sols tournois par jour; les chevaliers bacheliers avoient la moitié, ainsi que les écuyers bannerets; les écuyers simples cinq sols, les gentilshommes à pied deux sols, les sergens à pied un sol tornois, et les arbaletriers un sol parisis. La bannière du chevalier banneret étoit carrée, parce qu'on coupoit la pointe du pennon, d'où est venu le proverbe: «Faire de pennon banniere,» c'est-à-dire passer à une nouvelle dignité: tant qu'on n'étoit que simple chevalier, on [p.429]ne pouvoit porter qu'un pennon ou une banderolle pointue. Il y a encore une espèce de chevalerie fort singulière dont quelques pères, plus ambitieux que prodigues, se sont avisés de faire l'apanage du cadet qui porte une épée; mais comme ce titre ne se donne point sérieusement, je ne m'amuserai point à faire voir combien il est mal fondé. (Lantin de Damerey.)