The Project Gutenberg eBook of Le trésor de la cité des dames de degré en degré et de tous estatz
Title: Le trésor de la cité des dames de degré en degré et de tous estatz
Author: de Pisan Christine
Release date: September 13, 2008 [eBook #26608]
Most recently updated: January 4, 2021
Language: French
Credits: Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online
Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)
Le tresor de la cité des dames de degré en degré: et de tous estatz selon dame cristine
Prologue.
Et si par divin vouloir l'estat de majesté royalle & de seigneurie est eslevé sur tous estatz mondains & que a la conduyte & doctrine d'iceluy soit regi & gouverné le petit & menu peuple pour au monde estre en union paix & concorde / bien licite est & convenable que ceulx et celles tant femmes comme hommes que dieu a establis es haulx sieges de puissance & domination de tant plus soient mieulx moriginés que autre gent & aornés de belles doctrines & de bonnes meurs affin que la reputation de eulx en soit plus venerable / & que comme ilz sont ensuys et imitez aux choses mondaines et temporelles / pareillement en vie spirituelle soient a toutes gens miroir & exemple de toutes beneuretez & faitz vertueux. Et pource ma treschiere & tressouveraine dame Anne Royne de france treschrestienne que vostre tresbenigne et royalle majesté tousjours desire veoir bonnes choses et vertueuses. Je vostre treshumble et tresobeissant serviteur a l'honneur & magnificence de vostre trestriumphante souveraine je ay fait le livre des trois dames de vertus / c'est assavoir Raison droicture & justice souveraines dames de la noble cité des dames de vertus. Lequel livre fist & composa tresredoubtee dame cristine a l'enseignement et exhortacion des Roynes haultes dames et princesses par le commandement d'icelles nobles vertus. Ad ce que lesdictes Roynes haultes dames & princesses soyent convocquees a estre souveraines citoyennes / et comme telles mises & fichees en la noble cité des dames de vertus. Et a l'exemple d'icelles les aultres dames / damoiselles / bourgoises et femmes de commun peuple. Et si demontre comment les bonnes princesses doivent aymer et craindre dieu pour le premier et principal enseignement. Et qu'elles doivent prendre le bon & saint advertissement qui vient pour l'amour & crainte de nostreseigneur. Avecques plusieurs beaulx & vertueux enseignemens contenus en celuy livre. Ainsi que vostre tresglorifique et beneuree dignité en lisant le livre ou faisant lire par maniere de recreation pourra veoir & congnoistre.
¶ Or dit dame cristine.
Aprés ce que j'eus edifié a l'aide & par le commandement des trois dames de vertus / c'est assavoir Raison droicture & justice la cité des dames par la forme & maniere que au contenu de ladicte cité est declairé. Je comme personne, travaillee de si grant labeur avoir accomply et mis sus mes membres & mon corps lassé pour cause du long & continuel excercite estant en oyseuse et querant repos s'apparurent a moy gueres ne tarderent les dessusdictes trois glorieuses en disant toutes trois parolles d'une mesmes substance en telle maniere. Comment fille d'estude as tu ja remis & fiché en mue l'ostil de ton entendement & delaissé en secheressse encre plume & le labour de ta main dextre auquel tant te soulois deliter. Veulx tu doncques donner oreille a la leçon de paresse qui te chantera se croyre le veulx / tu as assez fait / temps est que tu te reposes Comme ne scés / tu que doncques dit / que quoy que l'entendement du sage aprés grant labeur se repose. Si n'est il nul temps remis d'aulcune bonne oeuvre / non mie a toy appartient estre au mombre d'iceulx qui emmy chemin sont trouvés recreans. Male honte ayt chevalier qui se despart de la bataille ains la fin de la victoire. Car a ceulx appartient la couronne de lorier qui perseverent. Or sus baille ta main dresse toy / plus ne soyes accopie en la pouldriere de recreantise. Entens nos sermons et tu feras bonne oeuvre / nous ne sommes encores ressasiees ou saoulees de te mettre en besongne comme chamberiere de nos vertueux labours avons advisé preparlé & conclud au conseil de vertu et a l'exemple de dieu qui au commencement du siecle qu'il eut creé vit son oeuvre bonne / la beneist. Puis fist homme & femme & les animaulx. Ainsi nostredicte oeuvre precedente / ceste de la cité des dames qui est bonne & utile soit benie et exaulcee par tout l'universel monde que encores a l'acroissement d'icelle nous plaist que tout ainsi comme le sage oyseleulx apppreste sa cage ains qu'il prengne ses oyselons. Voulons que aprés ce que le heberge des dames honnorees est faicte et preparee soyent semblablement que devant par tout ayde pourpensés faitz & quis engins trebuchetz & rethz beaulx & nobles laciez & ouvrez a neudz d'amours que nous te livrerons & tu les estendras par la terre es lieux & es places et es angletz par ou les dames & generallement toutes femmes passent et courent affin que celles qui sont farouches et dures a dominer puissent estre happees prinses & trebuchees en nos latz si que nulle ou pou qui s'embate ne puisse eschapper & que toutes ou la plus grant partie d'elles soyent fichees en la caige de nostre glorieuse cité / ou le doulx chant aprengnent de celles qui desja y sont hebergees comme souveraines / et qui sans cesser deschantent alleluya avecques la teneur des beneurés anges. Lors moy christine oyant les voix series de mes tresreverables maistresses remplye de joye en tressaillant / tost me dreçay & agenoillee devant elles m'offry a l'obeissance de leurs dignes vouloirs. Et adonc je receu d'elles tel commandement. Pren ta plume & escrips. Beneurez seront celles qui habiteront en nostre cité pour acroistre le nombre des cytoyens de vertu. A tout le college femenin & a leur devote religion soit notifié le sermon et la leçon de sapience. Et tout premierement aux roynes princesses & haultes dames. Et puis ensuyvant de degré en degré chanterons semblablement nostre doctrine aux autres dames en toutes les damoiselles & estatz des femmes affin que la discipline de nostre escolle puisse estre a tous vaillable.
¶ Cy finist le prologue
¶ Cy commence la table de ce present livre du tresor de la cité des dames / & contient trois parties a la premiere y a .xxvi. chapitres A la deuxiesme .xiiii. chapitres / & a la troisiesme & derniere partie xiiii. chapitres. Et premierement.
¶ Comment les haultes roynes & princesses doivent aymer & craindre dieu Chap. premier.
¶ Comment les temptations pevent venir a haulte princesse. Chapitre. ii.
¶ Comment la bonne princesse qui aymera & craindra nostreseigneur pourra resister aux temptations par divine inspiration. Chapitre. iii.
¶ Le bon & saint advertissement & congnoissance qui vient a la bonne princesse par l'amour & crainte de nostreseigneur. chap. iiii.
¶ Des deux sainctes vies / c'est assavoir de la vie active & de la vie comtemplative. chap. v.
¶ Cy devise la voye que la bonne princesse se delibere a tenir. Chapitre vi.
¶ Comment la bonne princesse vouldra attraire a soy toutes vertus. Cha. vii.
¶ Comment la saige princesse ou dame se peinera de mettre la paix entre le prince & les barons s'il y a aulcun discord. cha. viii.
¶ Des voyes de devote charité que la bonne princesse tiendra. Chapitre. ix.
¶ Des enseignemens moraulx que prudence mondaine prendra a la saige princesse. chap. x.
¶ La maniere de vivre de la saige princesse par l'admonnestement de prudence. chap. xi.
¶ Des sept principaulx enseignemens de prudence qui sont necessaires a retenir a toute princesse qui ayme honneur. le premier est comment se tiendra vers son seigneur generallement & particulierement. chap. xii.
¶ Le deuxiesme enseignement de prudence qui est comment la saige princesse se contiendra vers les parens & amys de son seigneur Chapitre. xiii.
¶ Le troisiesme enseignement de prudence qui est comment la sage princesse sera songneuse de se prendre garde sur l'estat & gouvernement de ses enfans. chap. xiiii.
¶ Le quatriesme enseignement de prudence qui est comment la princesse tiendra discrette maniere vers ceulx qui ne l'aymeront pas & qui auront envye sur elle. chap. xv.
¶ Le .v. enseignement de prudence qui est comment la sage princesse mettra peine comment elle soit en la grace & benivolence de tous les estatz de ses subjetz. chap. xvi.
¶ Le .vi. enseignement comment la sage princesse tiendra en belle ordonnance les femmes de sa court. cha. xvii.
¶ Le .vii. enseignement devise comment la sage princesse se prendra garde sur ces revenues & de ses finances & de l'estat de sa court. Chapitre. xviii.
¶ En quelle maniere se doit estendre sa largesse et liberalité de la saige princesse. chap. xix.
¶ Les excusations qui affierent aux bonnes princesses qui ne pourroyent pour aucunes causes mettre a effect les choses dessusdictes. chap. xx.
¶ Du gouvernement a la sage princesse demouree vefve. ch. xxi.
¶ De ce mesmes a l'enseignement des jeunes princesses vefves. Chapitre. xxii.
¶ Du gouvernement qui doit estre baillé & tenu a jeune princesse nouvelle mariee. chap. xxiii.
¶ Les manieres que la sage dame ou damoiselle qui a en gouvernement jeune princesse doit tenir pour maintenir sa maistresse en bonne renommee & en l'amour de son seigneur. chap. xxiiii.
¶ De la jeune haulte dame qui se vouldroit esvoyer en folle amour & l'enseignement que prudence donne a la dame ou damoiselle qui l'aura en gouvernement. chap. xxv.
¶ La maniere des lectres que la sage dame peut envoyer a sa maistresse. chapitre xxvi.
¶ Cy commence la deuxiesme partie de ce livre laquelle s'adresse aux dames & damoiselles Et premierement a celles qui demeurent a court de princesse ou haulte dame.
¶ Le premier chapitre parle comment les trois dames / c'est assavoir / raison / droicture & justice recapitullent en brief ce qui est dit devant. chap. xxvii.
¶ Des quatre pointz les deux bons a tenir / & les deux autres a eschever. & comment dames & damoiselles de court doyvent aymer leur maistresse & ce est le premier point. chap. xxviii.
¶ Le deuxiesme point qui est bon a tenir aux femmes de court qui est comment elles doyvent eschever trop d'acointances. chap. xxix.
¶ Le .iii. point qui est le premier des deux qui sont a eschever parlant de l'envye qui regne en court & dequoy elle vient. chap. xxx.
¶ De ce mesmes enseignement aux femmes comment se garderont entre elles d'avoir le vice d'envye. chap. xxxi
¶ Le .iiii. point qui est le deuxiesme des deux qui sont a eschever & parle comment femmes de court se doivent bien garder de mesdire et de quelle chose vient mesdit ne a quelle cause ne occasion. Chapitre. xxxii
¶ De mesmes comment femmes de court se doyvent bien garder de dire mal de leur maistresse. chap. xxxiii
¶ Comment il ne appartient a femmes de diffamer l'une l'autre ne dire mal. chap. xxxiiii.
¶ Des dames baronnesses la maniere du sçavoir qui leur appartient. chap. xxxv.
¶ Comment il appartient que les dames & damoiselles qui demeurent sur les manoirs se gouvernent au fait de mesnage. ch. xxxvi.
¶ Des dames qui sont oultrageuses en leurs habitz atours et habillemens. chap. xxxvii.
¶ Contre l'orgueil d'aucunes. chap. xxxviii
¶ Des manieres qui appartiennent a dames de religion. c. xxxix.
¶ Cy commence la tierce partie.
¶ Comment tout ce qui est dit devant peut toucher aussi bien les unes comme les autres des femmes & de la maniere & gouvernement que femme d'estat doit tenir au fait de son mesnage. Chapitre. xl.
¶ Comment femmes d'estat doivent estre ordonnees en leur habit et comment se garderont de ceulx qui tachent a les decevoir. Chapitre. xli.
¶ Des femmes des marchans. chap. xlii.
¶ Des femmes vefves vieilles & jeunes. chap. xliii.
¶ Des jeunes filles & vieilles estans en l'estat de virginité. Chapitre. xliiii.
¶ Comment anciennes femmes se doyvent maintenir vers les jeunes & des meurs que avoir doyvent. chap. xlv
¶ Comment jeunes femmes se doivent maintenir vers les anciennes. chap. xlvi.
¶ Des femmes des mestiers / comment gouverner se doyvent. Chapitre. xlvii.
¶ Des femmes servantes & chamberieres. chap. xlviii
¶ Des femmes de folle vie. chap. xlix.
¶ Des femmes honnestes & chastes. chap. l.
¶ Des femmes des laboureurs. chap. li.
¶ De l'estat des povres. chap. lii.
¶ La fin & conclusion du livre. chap. liii.
¶ Cy fine la table de ce present livre.
¶ Cy commence le livre que fist dame cristine pour toutes roynes haultes dames & princesses. Et premierement. Comment ilz doyvent aymer et craindre dieu. chap. premier.
De par nous troys seurs filles de dieu nommees raison / droicture / & justice. a toutes princesses empereys / roynes / duchesses / & haultes dames en domination regnans sur la terre crestienne & generalement a toutes femmes. Salut & dilection. Sçavoir faisons que comme amour charitable nous contraigne a desirer le bien & accroissement l'honneur & prosperité de l'université des femmes & a vouloir le decheement & destruction de toutes les choses qui y pourroyent empescher / sommes meuz a vous declairer & dire parolles de doctrine. Venes doncques toutes a l'escolle de sapience dames esleues es haultz estatz & n'ayez honte pour vous grandeurs de vous humilier & descendre aseoir bas pour ouÿr noz leçons. Car selon la parolle de dieu Qui se humiliera sera exaulcé quel chose est il en ce monde plus plaisant ne plus delectable a ceulx qui desirent richesses mondaines / que or & pierres precieuses. mais ne leur pourroient mye pourtant si embellir que font vertus aux corps qui desirent bien vivre. car de tant que vertus sont plus nobles pource que elles durent sans fin. & sont les tresors de l'ame qui est perpetuel & les autres passent comme fumee de tant ceulx qui le goust en sentent & assaveurent les desirent ardamment plus que autre chose mondaine ne pourroit estre desiree. Et doncques n'appartient il a ceulx & a celles qui sont assis par grace & bonne fortune es plus haultz estatz que ilz soyent servis de tresmeilleurs choses. Et pource que vertus sont les maitz de nostre table nous plaist il en distribuer premierement a celles a qui nous parlons. C'est assavoir ausdictes princesses se fera le fondement de nostre doctrine tout premierement sur l'amour de crainte de nostreseigneur. Car celuy point est le principe de sapience dont toutes les autres vertus yssent & dependent. Entendés doncques princesses & dames honnorees sur la terre comment tout premierement sur toutes choses vous advint amer & craindre nostreseigneur. Amer pourquoy pour son infinie bonté & les tresgrans benefices que vous en recevés. Et craindre pour sa divine & saincte justice qui riens ne laisse impugny. Et si ceste amour & crainte avés bien devant les yeulx / sans faulte vous estes au chemin qui conduyra au lieu dont nous vous preschons c'est assavoir aux vertus. Or est il ainsi & n'est nulle doubte que il convient que tout cueur qui bien ayme le demonstre par oeuvre. Sicomme il mesme dit en l'evangille. Les ouailles de mon pere me ayment / & je les garde Cest a dire que les creatures qui l'ayment suyvent les traces que sont de vertu & il les garde de tous perilz / doncques est il ainsi qui la princesse qui l'aymera le demonstrera si que pour quelconques charges ou occupations que elle ayt a cause de la magnificence de son estat ne se departira devant les yeulx la lumiere de droit chemin. Laquelle lumiere se combatra contre les temptations & tenebres de pechés & de vices & les vaincra & chassera selon la maniere que cy aprés est contenue.
¶ Cy devise la maniere des temptations qui pevent venir a haulte princesse. Chapitre .ii.
Quant la princesse ou haulte dame sera en son lict au matin reveillee de son somme / & elle se verra couchee en son lit mol entre souefz draps environnee de riches paremens & de toutes choses pour ayse du corps dames & damoiselles entour elle qui l'ueil n'ont a autre chose fors a adviser que riens ne lui faille de tous delices prestes de courir a elle si elle souspire tant soit soit petit / ou s'elle sonne mot / les genoulx flexis pour luy administrer tout service & obeir a tous ses commandemens. Adonc souventesfois adviendra que temptation l'assauldra qui luy chantera la leçon. Beau sire dieu est il en ce monde plus grant maistresse de toy / ne plus auctorisee. de qui dois tu tenir compte ne iroyes tu devant les autres ceste cy celle la quoy que elle soit mariee a hault prince n'est point acomparee a toy / tu es plus riche ou plus haultement en lignage / ou plus prisee pour tes enfans plus crainte et plus renommee & auctorisee pour la puissance de ton seigneur. Qui seroit ce doncques qui te oseroit faire quelconque desplaisir / ne t'en vengerois tu pas bien par telle puissance et par telle. Il n'est si grant doncques tu ne venisse bien a chief. Toutesfois tieulx & tieulx ou telles & telles ont eu arrogance contre toy & ont cuydé par leur oultrecuydance povoir a toy. & ont fait telz & telz choses en ton desplaisir & prejudice. si t'en vengeras se tu peux ung temps viendra. & a ce pourras tu moult bien faire par tel ayde & par telle puissance / mais que convient il a ce faire nul ne fait riens tant soit grant maistre ne riens n'est craint s'il n'a argent & grant finance. Si te convient mettre peine a amasser tresor affin que en ton besoing tu t'en puisses ayder / c'est le meilleur amy & plus seur moyen que tu puisses avoir. qui sera celluy qui te desobeyra mais que tu ayes largement que donner. pose que n'en donnasses se petit non. Si seroys tu voulentiers servie en esperance & attendant d'en avoir mieulx puis que renom seroit de ta richesse. Or soit elle morte qui ne tirera doncques a soy a toutes mains qui que en soy grevé ne a qui il en desplaise. Ce pourras tu bien faire mais que peine y mettes que as tu affaire si on en parle telz parleurs ne te pevent nuyre ne grever. Quel soussy doibs tu avoir. Il ne te fault sinon adviser a toutes choses qui plaire te pourront. Tu n'as que ta vie en ce monde / vis a repos / de quoy te doibs tu embesongner vins & viandes ne te pevent faillir / de ce peuz tu avoir a ta plaisance & tous autres delices. Brief il ne te fault penser fors d'avoir toute la joye et tous les esbatemens que tu pourras en ce monde. Nul n'a bon temps s'il ne le se donne / aulcune gratieuse pensee te fault avoir qui te resjouyra pour qui seras jolye / tieulx robbes tieulx paremens & tieulx joyaulx tieulx abillemens / ainsi & ainsi fais et de tel devise te fault avoir / tu n'en as nulz de si noble façon.
¶ Cy devise comment la bonne princesse qui aymera & craindra nostre seigneur pourra resister aux temptations par divine insparation. Chapitre .iii.
Toutes les choses dessusdictes ou les semblables sont les metz que temptation administre a toute creature vivant en ayse & delices / mais que fera la bonne princesse quant ainsi temptee se sentira Adoncques sauldra en place l'amour et crainte de nostre seigneur dieu jhesucrist qui luy chantera une autre leçon en disant en ceste maniere. Ha fole musarde mal advisee que as tu pensé en petit de heure avoyes oublié la congnoissance de toymesmes / ne scés tu pas bien que tu es une miserable et povre creature fresle debile & subjecte a toutes enfermetez a toutes passions maladies & autres douleurs que corps mortel peut souffrir / quel avantage as tu ne que ung autre / neant plus que auroit ung tas de terre couvert d'ung parement de celluy qui seroit soubz une povre flessoie. Ha dolente creature encline a pecher & a tout vice te veulx tu doncques mescongnoistre & oublier comment ce chetif vessel vuit de toute vertu qui tant veult d'honneurs & d'aises deffauldra & mourra en peu de terme sera viande aux vers / & aussi bien pourrira en terre que celluy de la plus povre femme qui soit & que la lasse ame n'en portera riens ne mais le bien ou le mal que le chetif corps aura commis sur terre / que te vauldront lors honneurs avoirs ne ton grant parenté desquelles choses en ce monde tu te aloses te yront ilz secourir en la peine ou tu seras si tu as mal vescu en ce monde / certes non Ainçoys tout ce dequoy tu auras mal use te tournera a ruyne Helasse dolente mieulx fust pour toy avoir usé ta vie en l'estat d'une trespovre femme que estre eslevee en tant d'estas qui seront / se tu ne t'en prens garde / la cause de ta dampnation. Car forte chose seroit d'estre entre les flammes sans brusler. Ne scés tu que dieu dist en l'evangile. que les povres seront bieneurez / et que le royaulme des cieulx est pour eulx. Et ailleurs il dist que neant plus que ung chamel chargié entreroit au pertuys de l'eguille n'iroit ung riche en paradis. O dolente tu es si aveugle que tu n'avises ton grant peril / mais ce fait le grant orgueil qui pour cause de ses vains honneurs ou tu te vois envelopé estaint en toy si toute raison que te semble il que tu ne cuydes mye seullement estre princesse ne grant dame / mais comme une droicte deesse en ce monde. Ha ce faulx orgueil comment le seuffres tu en toy et si scés par le raport de l'escripture dieu le hayt tant qu'il ne le peut souffrir. Car pour celle cause tresbucha il lucifer le prince des ennemys du ciel en enfer. Et certes aussi fera il toy se tu ne te gardes. O orgueil racine de tous maulx certainement je congnois que de toy viennent tous les aultres vices et ce puis je congnoistre en moymesmes / car pour cause de toy & non pour autre achoison je suis souvent embatue en ire desirant vengance / sicomme je pensoye nagueres. & me fais sembler que je doye estre redoubtee & prisee sur toutes les autres / & que je doye chascun supediter & que pource je ne doy riens souffrir qui me desplaise / mais tantost me venger tant soit le meffait petit. O vent perilleux en fleure de couraige boce plaine de venin & de pourriture la chair ou tu es fichee est en plus grant adventure que celle ou est la boce qui vient d'epidimie. Perverse creature tu desire vengeance pource que il te semble que es si grant que nul quoy que tu faces ne doit oser contredire ne groucier a tes vouloirs / mais ton aveuglee ygnorance conduycte d'orguelleuse arrogance te fait mecongnoistre comment toute personne soit grant ou petite qui mauvaisement use ses jours dessert que toute chose luy doye estre contraire si n'avises point en toy comment tu as desservy & dessers par la maniere que tu tiens que tu ne soyes point en la grace de maint. Par-*quoy n'est sans cause se plusieurs sont rebelles et contredisans a tes voulentés & opinions & ainsi ton tort tu n'avises point. Mais a tous propos quoy que tu faces te semble qu'il te laise a supediter toutes autres voulentes & oppinions Et si aucuns y regibent ou contredient tu les hés & pourpenses mal contre eulx & leur pourchasses en secret ou en appert sans adviser le mal & le tresgrant peril qui s'en pourroit ensuyvre a toy mesmes en ame & corps & a infinis autres / ou si tu ne leur pourchasse pource que tu ne peuz au moins leur portes tu mortel haine. En ce desloyal orgueil qui te fiche en la mer de perdicion ne te met il aussi en teste a cause des boubans pour le desirer de povoir accomplir ou tes vengences ou autres superfluités / comme tu amasseras tresors sans regard de conscience. Ha doloreux tresor c'est chose comme impossible que tu puisses estre amassé sans le prejudice de plusieurs & contre leur vouloir pour alouer maulvaisement a ton singulier vouloir. Saiches certainement & ne doubte du contraire que l'avoir acquis & amasse indeuement tu ne useras ja joyeusement. Car la ou tu l'auras assemblé en entente de l'employer en aucunes choses a ton plaisir dieu t'envoyera d'aultre costé tant d'adversité ou de maladies ou d'autre charges que il conviendra que ce mauldit tresor soit desploye & mis en usage doloreux tout au contraire de ce que tu pensoyes. que feras tu doncques de ce maudit tresor l'emporteras tu quant tu mourras. Certes non ne mais autant que tu emporteras la charge de ce que malacquis & usé l'auras. Mais regarde de rechief ou t'a bouté & empaint ce maudit orgueil pource qu'il te fait acroire que tu passez les autres en grandeur & auctorité. il fait ton cueur & de frire de paour que autre te puisse actaindre & avenir en si hault estat que tu es. Pource que il te fait tousjours desirer a estre la plus grant & s'il advient que tu voyes ou saches personne plus ou tant auctorisee ou honnoré nulle peine ne pourroit estre plus grande que le dueil que ton cueur emporte & ce te faict devenir mesdisant ireuse & rancuneuse une autre infernalle flamete te met orgueil en couraige. C'est que tu dis a toymesmes tu n'as mestier de labourer ne de riens faire il ne te fault ne mais querir tes ayses gesir grant matinee / puis aprés disner & reposer visiter tes coffres a tes joyaulx & a tes paremens ce doit estre ton ouvrage. Et ainsi maleureuse forcenee creature que tu es te semble il que dieu qui a donné le temps a toute personne pour employer a bon usaige t'aye donné auctorité de le passer en oyseuse plus que ung autre. Ha meschante creature & tu as ouÿ prescher aultre-*fois que saint bernard sur cantiques dit que oysiveté est la mere de toutes truffes & la marastre des vertus. C'est celle qui mesmement l'omme fort & constant fait tresbucher en peché qui estaint toutes les vertus nourrist orgueil & fait le chemin d'enfer mais encore que advient il. Cestuy orgueil qui ainsi te fait querir tes aises / et iceulx aises qui tant nourrissent cel orgueil te font desirer les lescheries friandes en boires & en mengiers / non mye des choses communes ne de viandes acoustumees. car de ce es tu toute ennuyee / mais il fault que les queux pour te complaire & pour bien desservir leurs gages pourpensent saveurs saulces & mistions nouvelles pour plus plaire la viande a ton goust & ainsi des vins. Ha doloreuse fault il ainsi emplir ce sac qui est viande a vers & vassel de toute iniquité. Mais que en advient il quant il est ainsi emply que demande il se maistre dieu tout ainsi que la bouche qui est le nourrissement du feu lescherie & friandise & superfluités de vins & de viandes est le nourrissement de charnalité c'est ce qui enflame l'orgueil & qui fait encliner le courage a desirer en toutes voyes tout ce qui au corps peut deliter / & certes la chair ainsi nourrie ressemble le cheval lequel quant son maistre a bien tasché a l'engresser il est si dru et si mignot que quant il se cuide aider il ne le peut tenir & le maine maulgré qu'il en ait les voyes qui luy sont prejudiciables & a la fin par son regibement et par ses saulx luy rompt le col. Tout ainsi tue l'ame & les vertus le corps trop souef nourry & engressé de viandes lecheresses mais l'orgueil qui se fiche en ce gras nourrissement te faict tant desirer et vouloir superflux habitz joyaulx et paremens que a pou tu ne penses a autres choses ne quoy qu'il doye couster ne dont il doyve venir comment que tu les ayes a ton vouloir. Et avec cestuy vice & les autres inconveniens malhonnestes et infinis ou il te maine il te faict tant estre desdaigneuse et dangereuse a servir que a peine pourra l'en trouver joyel habit ou parement qui te puist souffrir ne ou on ne treuve a redire et ne sera ame qui te puisse faire ton gré & avecques toutes ces choses tu es si oultrecuidee & presumptueuse que il ne te semble mye que a peine dieu ny autre chose quelconques te peust grever. O miserable chetive & adveuglee creature comment peut avoir en toy tant de force cest oultrageulx orgueil que il te fait oblier les pugnitions de dieu nonobstant qu'il te seuffre si longuement demourer plungé en tant de deffaulx sans te payer de tes desertes / mais ne sçay tu que ung saint docteur dit que de tant que la vengence de dieu plus retarde a venir de tant est elle plus perilleuse quant elle vient / ainsi comme l'arc qui est le plus fort tendu de tant est la fleche plus perçant quant elle vient / as tu oublyé comme nostreseigneur pugnit par son orgueil nabugodonosor qui estoit roy de babiloine & si grant prince que il ne redoubtoit tout le monde semblablement le grant roy de perse anthiochus. & aussi l'empereur xercés & grant nombre d'autres qui tant estoyent grans & puissans que il n'estoit quelconque chose au ciel ne en terre que ilz redoubtassent & toutes voyes furent par vengence & voulenté de dieu par leurs desertes tant humiliez & ramenez a telz perplexités que il n'estoit au monde homme ne plus miserable ne plus infortuné que ilz se virent. Ha ne te souvient a ce propos que il est escript ou livre de eclesiaste ou .x. chapitre si que tu as oy dire a ton beau pere que dieu a destruyt les sieges des ducz orgueilleux & a fait seoir les debonnaires pour eulx & sechié les racines des arrogans & a planté les humiliez en leur lieu qui n'est autre chose a entendre fors qu'il confont les orgueilleux & exaulce les humiliez. Si t'est bien advenu si tu veulx estre confondue. O beau sire dieu a toy qui est une simple femmelette qui n'as force puissance ne auctorité si elle ne t'est donnee d'autruy / cuides tu pourtant si tu es voix envelopee en aises & honneurs suppediter & surmonter le monde a ton vouloir.
Cy devise le bon & saint avertissement & congnoissance qui vient a la bonne princesse par l'amour & crainte de nostreseigneur. chap. iiii
Ainsi la bonne princesse de dieu amonnestee qui aymera & craindra nostreseigneur se reviendra a soy & quelque bonne qu'elle soit se reputera estre la pire de toutes et aprés les subdictes choses pensees elle dira a soymesmes. Or vois tu & congnois par grace de dieu les tresgrans & espoventables perilz ou tu t'es fichee tout a cause de ce dampnable orgueil que feras tu doncques le contumeras tu ainsi veulx tu estre dampnee lequel te vault mieulx ou vivre a cestuy monde ung petit espace de temps a ton ayse & non mye du tout a ton aise. car de tant que plus te ficheras es delices du monde & plus te souviendra de divers desirs / lesquelz te tourmenteront le cueur pource que acomplir ne les pourras ne du tout avenir a tes vouloirs ne jamais ton cueur n'aura souffisance et estre dampnee perpetuellement ou te refraindre de tes superflues delices & vivre en l'amour et crainte de nostre seigneur & estre sauvee ou royaulme sans fin. Helasse dampnee & qu'esse d'estre dampnee. La saincte escripture dit que c'est estre privee a tousjours sans fin de la vision de dieu & en tenebres espoventables en la compaignie des horribles deables ennemys de nature humaine avecques les ames dampnees qui gectent voix cris & plaintz terribles maudissans dieu & leurs parens & eulx mesmes en torment inestimable en feu ardant et a brief dire comment jacob en pueur merveilleuse & en perpetuelle orreur & avec qui plus engrege le mal en esperance de jamais n'en yssir. O dolente te veulx tu aller ficher en tel dampnation & perdre par ta folie la grace que dieu te promet se tu la veulx deservir pour bien petit de labour & que te promet il. il t'a promis par les merites de sa saincte passion que si tu veulx garder ses saintz commandemens tu iras en paradis. Saint gregoire es omelies en parlant de celle saincte cité de paradis dit en brief qui est la langue & l'entendement qui peut comprendre ne dire quelles ne comment grandes sont les joyes de paradis estre tousjours present en la compaignie des anges avecques les benoitz saintz fichés en la gloire de nostre createur veoir le visaige plain de gloire de dieu & de la benoiste trinité face a face regarder veoir & sentir sa lumiere incomprehensible estre asovy de tout desir avoir congnoissance de toute science en repos eternel n'avoir jamais paour de la mort & estre asseure de tousjours estre sans partir & remaindre en celle gloire beneuree. O vois la difference des deux chemins lequel prendras tu seras tu enragee que tu te fiches en la bourbe pour te noyer & perir & laisses la saine belle & seure voye qui conduyt a sauvete / nennil nennil tu ne seras pas si mal conseillee que tu laisses le bien pour prendre le mal. O saincte trinité ung dieu en unité souverainne puissance parfaicte sapience & infinie bonté conseillés moy et me secourez aidés a saillir hors des tenebres d'ignorance qui tant m'ont aveuglee vierge digne pure & sacree confort des desolez esperance des biens creans tens moy la main de ta saincte misericorde si me tire hors du palu de pechié & d'iniquité. Tressaint beneure colliege & court de paradis anges & archanges cherubins & seraphins trosnes & dominations. Sains apostres de dieu martirs confesseurs et toute l'université des beneures martires vierges et continentes prieres pour moy & soyez en mon ayde.
¶ Cy devise des deux sainctes vies / c'est assavoir de la vie active et de la vie contemplative. Chap. v.
Or regardez doncques que tu as affaire se veux estre sauvee. L'escripture fait mention de deux voyes qui mainent ou ciel & sans suyvre les sentes d'icelles impossible est d'y entrer l'une s'appelle la vie contemplative & l'autre la vie active. Et que est a dire la vie contemplative & la vie active. La vie contemplative est une maniere & estat de servir dieu ouquel la personne qui est amy tant & si ardamment nostre seigneur que elle oublye entierement pere mere enfans tout le monde & soymesmes pour la tresgrant et embrasee entente que elle a a son createur sans cesser ne ailleurs ne pense et toutes aultres choses ne luy sont riens ne il n'est povreté tribulation ne autre torment dequoy autre creature puisse estre grevee qui au droit cueur contemplatif puist estre empeschement ne dequoy il fist compte sa maniere de vivre & despriser parfaictement tout ce qui est du monde & les joyes d'icelluy se tenir solitaire & sustrait de toute gent les genoulx a terre les mains joinctes les yeulx ou ciel le cueur eslevé par si haulte pensee que elle va devant dieu contempler & regarder par saincte inspiration la benoiste trinité la court du ciel & les joyes qui y sont & en cel estat est le parfait contemplatif souventeffois tellement que il semble qu'il ne soit mie en soymesmes & la consolation doulceur & joye que il sent adonc ne pourroit estre a celle comparee. Car il sent ja & gouste des gloires & joyes de paradis c'est assavoir il voit dieu en esperit par contemplation il art a son amour si a souffisance parfaicte en ce monde. car il ne veult ne desire autre chose & dieu le reconforte. Car il est son servant & le repaist des doulx metz de son saint paradis c'est de pures & des choses qui sont ou ciel et de parfaicte esperance d'aller a celle joyeuse compaignie. Si n'est nulle joye pareille a celle. Ceulx qui le scevent qui l'ont essayé combien que parler je n'en puis dont il me poise fors ainsy que l'aveugle des couleurs. Et ceste vie soyt sur toutes autres aggreable a dieu est apparu maintes fois au monde visiblement si comme il est apparu & escript de plusieurs saintz & sainctes contemplatis qui ont esté veuz quant ilz estoyent en leur contemplation eslevés dessus terre par miracle de dieu si que il sembloit que le corps voulsist suyvre la pensee qui montee estoit au ciel de ceste saincte & treslevee vie ne suis digne assez de a son droit parler ne la descripre si que a sa dignité appartient. mais de ce treuve l'en assez de sainctes escriptures plaines qui plus en vouldra veoir. La vie active est ung aultre estat de servir dieu qui est telle que la personne qui la veult suyvre sera tant charitable que elle vouldroit si elle povoit a tous servir pour l'amour de dieu. Si cerche les hospitaulx visite les malades & les povres & les sequeure du sien et de la peine de son corps pour l'amour de dieu selon son povoir / a si grant pitié des creatures que elle voit en pechié ou en misere & tribulation que elle en pleure comme de son mesmes fait ayme le bien de son prouchain comme le sien propre tousjours est en labour de bien faire ne jamais n'est oyseuse son cueur art sans cesser de desirer de acomplir les oeuvres de misericorde esquelles s'employe de tout son povoir. Telle creature porte toutes injures & tribulations paciemment pour l'amour de dieu & ceste vie active sert sicomme tu peulx veoir plus au monde que la devantdicte. Si sont toutes deux de grant excellence mais de la plus parfaictes des deux nostreseigneur Jhesucrist luy mesmes donna la sentence lorsque marie magdalene en qui est figuree la vie contemplative estoit seant aux piez de nostre seigneur comme celle qui n'avoit le cueur a aultre chose et qui toute ardoit de sa saincte amour et Marie marthe sa seur de laquelle est entendue de la vie active qui estoit hostesse de nostre seigneur et besongnoit aval l'hostel pour le service de luy et de ses apostres se plaingnit a nostreseigner de ce que marie la sa seur ne luy aydoit & nostreseigneur l'excusa en disant marie tu es moult dilligente et ton oeuvre bonne & necessaire mais non pourtant marie a esleu la meilleur partie pour laquelle partie de luy on peut sçavoir que non obstant que la vie active soit de grant excellence / & necessaire pour l'ayde & secours de plusieurs Toutesfoys la contemplation qui est de laisser tout le monde & les embesongnemens qui y sont pour seullement penser a luy est de plus grant dignité et plus parfaicte & pour celle cause furent trouvez & establies des saintz prudhommes jadis les religions qui est le plus hault estat vers dieu qui soit qui en faict son devoir affin que ceulx qui vouldront vivre a contemplation puissent la estre separés du monde au service de dieu sans autre soing & pleust a eulx mesmes / car a dieu plairoit bien que chascun y fist son devoir.
¶ Cy devise de la voye que la bonne princesse se delibere a tenir. Chapitre. vi
Adviser te convient ce dit a soymesmes la bonne princesse de dieu inspiree laquelle de ses subdictes voyes tu veulx tenir il est dit communement / et il est vray que discrecion est mere des vertus. Et pourquoy est elle mere / pource que elle conduyt & maine les autres & qui n'entreprent par elle quelconques chose que l'en veult faire tout l'ouvraige vient a neant et est de nul effect / pource n'est necessaire ouvrer par discrecion / comment par discrecion / c'est ce que doy adviser ains que j'entrepreigne quelconque chose. Premierement la force ou foiblesse de mon povre corps & la fragilité a qui je suis encline & aussi a quel subgection il convient que je obeysse selon l'estat ou dieu en ce monde m'a appellee & commise & si je considere au vray ces choses je me treuve quelque bonne voulente que j'ay tresfoible de corps pour souffrir grant abstinence & grant peine & foible d'esperit par fragilité & inconstance & puis que je me sens telle je ne doy mye de moy mesmes preserver que je soye de tel vertu non obstant que dieu dit tu lairras pere & mere pour mon nom que je me pense du tout a ce disposer & laisser mary enfans estat mondain & toutes occupations terriennes pour entendre du tout a servir dieu en la vie contemplative sicomme ont fait les plus perfaictes creatures. Si ne doy entreprendre chose ou a le perseverer je peusse suffire. Que feray doncques chemineraige par voye active. Helas heureulx sont ceulx qui prennent les oeuvres qui ont esté commandés excercer Hé dieu que me eusses tu ores establie ou monde en l'estat d'une povre femme affin que je te peusse en ycelle a tout le moins parfaictement servir en administrant et faisant service a tes membres se sont les povres pour l'amour de toy. Helas comment acomplirayge ce que je ne me sens mye du tout disposee a vouloir a toutes fins de laisser tout estat pour moy employer / beau sire dieu conseilles moy et me inspires que je doy faire pour me saulver. Car quoy que je sache bien que autre chose ne fait a aymer ne desirer que toy seul & que toute aultre joye est neant je n'ay force en moy que je puisse du tout le monde relenquir. Si suis moult espoventee que je feray / car tu dis que impossible est que le riche soit saulvé. Adonc vient saincte informacion a la bonne princesse qui luy dist en telle maniere. Or vecy que tu feras dieu ne commande mye que on laisse tout pour le suyvre si ce n'est a ceulx qui du tout veullent estre de la tresplus parfaicte vie. Si ce peut chascun saulver en son estat & ce que dieu dist que impossible est que ung riche soit saulvé est a entendre des riches sans vertus se leurs richesses ne distribuent en aulmosnes & biensfais desquelz toute leur felicité est en leur avoir n'est mye doubte que telz gens dieu hét & que ja n'enterons ou ciel tant qu'ilz soyent telz et des povres dont il dit que ilz sont bieneurez / c'est a entendre de povres d'esperit laquelle chose peut estre mesmement ung tresriche et habondant homme. C'est assavoir celluy qui ne prisera riens les richesses du monde & se il a il les distribuera en bonnes oeuvres & au service de dieu ne pour honneur ne se orgueillist ne pour richesse ne se tient plus grant et telle creature quoy que elle habonde en biens mondains et povre d'esperit et possedera le royaume des cieulx & tu le peuz veoir n'a il pas esté grant foison de roys et de princes qui sont sains en paradis si comme sainct loys de france et plusieurs aultres qui ne laissoyent pas le monde ensois regnoyent & possedoyent leurs seigneuries au plaisir de dieu mais ilz vivoyent justement ne pource n'assavouroyent en vaine gloire ne en boubant les honneurs que on leur faisoit et reputoyent que l'honneur fust a l'estat de sa seigneurie dont ilz estoyent vicaires de dieu en terre et non mye a leurs personnes et semblablement a esté de roynes de princesses moult grant foison qui sont sainctes en paradis si comme la femme du roy de france aussi saincte baudour saincte helysabeth royne de hongrie & assez d'autres. Si n'ayez point de doubte que dieu veult estre servy de gens de tous estatz et en chascun estat on se peut saulver qui veult. Car l'estat ne fait mye le dampnement mais n'en sçauroit user sagement c'est ce qui damne la creature pource en conclusion je voy bien que puis que je ne me sens de tel force que je puisse du tout en tout eslire & suyvre l'une des deux dessusdictes vies je mettray peine a tout le moins de tenir le moyen si comme saint pol le conseille & prendre de l'une & de l'autre vie selon ma possibilité le plus que je pourray.
¶ Cy devise comment la bonne princesse vouldra attraire a soy toutes vertus. Chapitre .vii.
Toutes ces choses ou les semblables pensera la bonne princesse par divine information & pour les mettre a effet tiendra tel voye elle vouldra estre bien informee par bons & saiges que est bien & que est mal affin que le bien puist eslire & le mal eschever & quoy que toute personne mortelle soit par nature encline en peché se gardera a son povoir par especial de peschié mortel et vouldra faire tout ainsi que faict le bon medecin qui cure la maladie par son contraire Si ensuyvra la parolle de Crisostome sur l'evangille sainct Mathieu qui dit que qui veult avoir la princesse celleste il luy convient ensuyvre humilité terrestre. Car envers dieu n'est pas celluy le plus hault qui est icy le plus grant & le plus eslevé en honneurs mais celluy qui est le plus juste en terre est le greigneur ou ciel pource que elle congoistra que les honneurs communement eslievent en orgueil son cueur se disposera en toute humilité et pensera en soymesmes que non obstant que il appartiengne a l'estat de son seigneur et du degré dont elle est que des honneurs reçoyvent ja en quelque dominacion que elle se voye son cueur n'en sera blecié en arrogance ne eslevé en pensee ains rendra graces a dieu & luy attribuera tout l'honneur & de son cueur ne partira point la pensee de congnoistre que elle est une povre creature mortelle fresle et pecheresse & que l'estat que elle reçoit n'est que ung office dont luy conviendra a dieu en brief temps luy en rendre compte. Car sa vie au regard du perpetuel siecle n'est que ung petit trespas ceste noble princesse doncques quoy que la dignité de son estat requiert que elle reçoyve des gens grant reverence n'y prendra point de delict quand on les luy fera & tout au moins que elle se pourra passer garde l'honneur de son estat vouldra que on luy face son maintien son parler son port sera doulx & benigne la chiere plaisante a yeulx baissez reddant salut a toute creature qui la luy baillera en parolle tant humaine tant doulce que aggreable soit a dieu & au monde. Et avecques ceste vertu d'humilité la noble dame vouldra tant estre paciente que quoy que le monde livre assez d'aversitez aussi bien aux grans seigneurs et aux grans dames que aux petites gens selon leurs estatz pour chose qui luy adviengne ne sera mené a impacience et toutes adversitez prendre en gré pour l'amour de nostre seigneur. Et l'en remercyra de bon cueur Et mesmement tellement se disposera en ceste vertu de pacience. que s'il advenoit ores que elle receust aucun tord ou grief de quelque personne ou de quelques gens comme on fait plusieursfois a maintes dames sans cause si ne querra elle leur pugnicion ne pouchassera ne vouldra et s'il advient que pugnis soyent par droit & par justice elle en aura pitié pensant que dieu commande que on ayme ses enemys & que saint pol dit que cherité ne quiert mye mesmes ce qui est sien. Si portera a dieu pour eulx qui leur donne pacience et en ait mercy. Ceste noble dame ainsi disposee par grant constance & force de courage ne fera pas grant compte des dars des envieux. C'est assavoir que si elle sçoit ores que aucunes parolles ayent esté dictes contre elle sicomme on fait tous les jours des meilleurs ja si grans ne seront pourtant ne s'en troublera ne le tiendra a grant meffait / ains le pardonnera de legier ne ja pour sa haultesse ne reputera pou de mesprison se aulcun luy fait par grant injure pensant les grans injures que nostre seigneur souffrit pour nous & si pria pour ceulx qui le tourmentoyent. Si pensera la tresbonne dame que en aucune maniere le peut avoir desservy & ainsi tiendra par vertu l'enseignement de senecque qui dit en parlant aux princes & princesses ou puissans personnes que c'est moult grant merite envers dieu louange au monde & signe de noble vertu que de laissoir aller legierement le meffait dequoy on se pourroit legierement venger & est chose de bon exemple aux petites gens Et ce mesmes temoigne saint gregoire ou .xxii. livre de moralles qui dit que nul n'est parfaict s'il n'a pacience sur les maulx que ses prochains luy font. Car qui ne porte souffraument les maulx d'aultruy est impatient & tesmoigne que il est loing de la plenitude des vertus & en louant les patiens dit icelluy mesmes sainct que tout ainsi que la rose fleure souef et est belle entre les espines poignans la patiente creature resplandist victorieusement entre ceulx qui s'efforcent de luy nuyre. Ceste princesse qui vouldra et se penera d'amasser vertus sus vertus aura bien reccort que sainct pol dit que qui auroit en luy toutes aultres vertus ne finast d'aourer allast en pelerinage fist grans jeunes et grant abstinences & tout le bien que faire se pourroit & n'auroit en soy charité tout ce ne luy prouffiteroit riens. Et pource elle de ce tresbien informee vouldra avoir celle belle vertu en telle maniere que elle sera tant piteuse envers toutes gens que le mal d'aultruy luy vouldra comme le sien propre & ne luy souffira mie seullement en avoir la desplaisance de veoir gens en desolation se elle mesmes ne met main a la paste de tout son povoir pour leur ayder. Et si comme dit ung tressaige docteur. Charité s'estent en plusieurs manieres et ne s'estent mye seullement que on doye aultruy ayder de l'argent de sa bourse mais aussi de l'ayde et reconfort de sa parolle & de son conseil ou il eschiet & de tout le bien que on peut faire. Si fera ceste dame par pure benigne & saincte charité advocate & moyenne entre le prince son mary & son enfant se elle est veufve et son peuple ou toute gent a qui en bien faisant selon que a elle appartiendra pourra ayder aucunesfoys adviendra par adventure que le dit prince par maulvais conseil ou pour aulcune cause vouldra grever son peuple d'aulcune charge par quoy les subjetz qui sentiront leur dame plaine de pitié de bonté et de charité viendront vers elle & treshumblement la supplieront que il luy plaise estre pour eulx vers le prince. Car ilz sont trespovres & ne pourroyent sans trop grant grief ou estre desers suffire a tel finance ou se il advient que ilz soyent en aucune indignation vers le prince ou par maulvais raport ou par aulcune deserte luy viendront supplier que elle face leur paix ou se ilz ont a faire d'aucune grace ou d'aucun previliege la bonne princesse parlera a eulx sans nul refus ne sans trop grant magnificence de longue actente les recevera tresbenignement & orra a leur loysir & bien entendra tout ce qu'ilz vouldront dire & sera acompaignee de saiges preudhommes & de bonne vie qui seront de son conseil. Si fera sa responce sage & convenable par le bon advis d'iceulx excusera son seigneur et en dira bien si aulcunement pour quelque cas s'en tiennent mal contens dira que elle se charge de tout son pevoir de en faire la paix ou d'estre leur bonne amye en la peticion que ilz demandent & en toutes autres choses a son povoir les prira que tousjours soyent loyaulx & bons obeissans vers son seigneur et que a toutes heures pourront vers elle a leurs besoings recourir & que point ne leur fauldra de chose que elle puisse. Ainsi celle noble dame respondra tant sagement aux embassadeurs du peuple ou des subgetz que quant ilz s'en partiront ilz seront contens que se ilz avoyent devant aucune rancune rebellion ou murmure en courage ilz seront tous pacifiez & la bonne dame ne les fera mye muser en vaine esperance ains leur tiendra bien ce que promis leur aura sans longue dilacion parlera a son seigneur bien & saigement & y appellera des autres sages se mestier est treshumblement suppliera pour le peuple. Monstrera les raisons dequoy elle sera tresbien informee comment il est necessaire que prince se longuement il veult regner en paix & glorieusement soit amé de ses subgetz & de son peuple luy ramentera parolles selon la forme que senecque dit ou troisiesme livre de ire / qu'il dit que quoy qu'il soit bien seant a toute personne d'avoir benignité par espicial il est advisant a prince l'avoir vers ses subjetz & a brief dire tant fera & tant pourparlera que elle aura tout ou partie de sa requeste et si sagement le raportera ausdictz subgetz que ilz se tiendront pour contens du prince & d'elle & treshumblement l'en mercieront.