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Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier / Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle

Chapter 83: FIN DU TOME PREMIER.
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About This Book

A collection of brief, loosely linked memoir sketches that record court life through portraits, anecdotes, and gossip. The narrator arranges short notices in rough chronological order and offers frank, often ironic accounts of scandals, romances, military episodes, and private incidents involving notable personages. Entries blend firsthand observation and reported rumor, cross-referencing other memoir material, to sketch manners, intrigues, and social customs of the court and its milieu. The overall effect is a series of vivid character studies and moral asides that preserve entertaining and noteworthy particulars left out of formal histories.

Salses vaut beaucoup mieux. Feu M. le Prince la prit. Bautru disoit qu'on en feroit un extraordinaire, car il avoit manqué Dole et Fontarabie. Un homme qui saura son métier, avec cinq cents hommes y fera périr une armée de quarante mille. Espenan y alla mettre trois mille hommes qui s'affamèrent l'un l'autre. Depuis elle fut surprise comme on alloit à Perpignan. Cet Espenan étoit un grand ignorant. Il alla mettre de la cavalerie en grand nombre dans Tarragone, et après se rendit on ne sait comment. Il est mort gouverneur de Philipsbourg. Au commencement de la guerre il étoit aisé de faire fortune; pour peu qu'on eût ouï parler du métier, on étoit recherché, car personne ne le savoit.

En allant au Roussillon, le cardinal apprit à Tarascon que Machault, maître des requêtes, avoit fait pendre fort légèrement des marchands de blé à Narbonne. Il voulut savoir le détail de cette affaire. On lui dit qu'il y avoit dans la ville un avocat de Paris qui s'appeloit Langlois (au Palais on l'appeloit Langlois tireur d'armes, parce que son père étoit de ce métier-là, afin de le distinguer des autres qui s'appeloient comme lui). Cet avocat avoit été procureur du roi de l'intendance de Machault. Langlois vint, et en contant l'affaire, il ne disoit jamais que monsieur. Tous ceux qui étoient là lui disoient tout bas: «Dites monseigneur.» L'autre continuoit toujours à dire monsieur. Le cardinal se crevoit de rire de l'empressement de tous ses flatteurs, et écouta Langlois fort attentivement. L'avocat, quand il fut hors de là, dit: «Nous ne parlons au Palais que par monsieur; je suis du Palais et ne sais point d'autre langage.»

Pour en revenir à M. le Grand, l'amiral de Brezé ne faisoit que d'arriver; c'étoit vers l'Avent 1641, quand le cardinal, qui vouloit partir à la fin de janvier pour Perpignan, lui dit qu'il falloit se préparer pour armer les vaisseaux à Brest, et puis passer le détroit pour s'aller planter devant Barcelonne, afin d'empêcher le secours de Perpignan. Quelques jours après, Brezé entra dans la chambre du Roi. Pensez que l'huissier ne le laissoit pas gratter deux fois. Le Roi et M. le Grand parloient dans la ruelle. Brezé entend, sans être vu, que M. le Grand disoit le diable du cardinal[565]. Il se retire; il consulte en lui-même. Il n'avoit pas encore vingt-deux ans. Il avoit peur de n'être pas cru; il se résout de suivre le Roi à la chasse le plus souvent qu'il pourroit, et s'il trouvoit M. le Grand à l'écart, de lui faire mettre l'épée à la main. Une fois il le trouva assez à propos; mais, voyant venir un chien, il crut qu'il y avoit des gens après. Le lendemain le cardinal lui ordonna de partir le jour suivant. Il fut deux jours caché, faisant travailler à son équipage. L'Éminentissime le sut, l'envoya quérir et le malmena. Enfin, le jeune homme, ne sachant plus que faire, va trouver M. de Noyers, et lui dit ce qu'il avoit entendu, et ce qu'il avoit eu dessein de faire. M. de Noyers lui dit: «Monsieur, ne partez point encore demain.» Le cardinal, averti de tout, le mande, le remercie de son zèle, et le fait partir après avoir dit qu'il y mettroit ordre.

Dans le voyage les choses s'aigrirent. Le cardinal vouloit qu'on chassât M. le Grand. Le Roi ne le vouloit pas, à cause que le cardinal le vouloit; non, comme vous allez voir, qu'il aimât encore M. le Grand. L'Éminentissime se retire à Narbonne[566] sous prétexte de son mal, et laisse Fabert[567], capitaine aux gardes, mais qui étoit bien dans l'esprit du Roi, et à qui le Roi avoit même dit un jour qu'il se vouloit servir de lui pour se défaire du cardinal. On l'avoit choisi comme un homme de cœur et un homme de sens. M. de Thou sonda un jour Fabert pour lui faire prendre le parti de M. le Grand. Fabert lui fit sentir qu'il en savoit bien des choses, et le pria de ne lui rien dire qu'il fût obligé de découvrir. «Mais vous n'avez, lui dit l'autre, aucune récompense; vous avez acheté votre compagnie aux gardes.—Et vous, répondit Fabert, n'avez-vous point de honte d'être comme le suivant d'un jeune homme qui ne fait que sortir de page? Vous êtes dans un plus mauvais pas que vous ne pensez.»

Or, voici comment on découvrit que le Roi n'aimoit plus M. le Grand. Un jour, en présence du Roi, on vint à parler de fortifications et de siéges. M. le Grand disputa long-temps contre Fabert, qui en savoit un peu plus que lui. Le feu Roi lui dit: «Monsieur le Grand, vous avez tort, vous qui n'avez jamais rien vu, de vouloir l'emporter sur un homme d'expérience qui fait la guerre depuis si long-temps;» et ensuite dit assez de choses à M. le Grand sur sa présomption[568], puis s'assit. M. le Grand lui alla dire sottement: «Votre Majesté se seroit bien passée de me dire tout ce qu'elle m'a dit.» Alors le Roi s'emporta tout-à-fait. M. le Grand sort, et en s'en allant il dit tout bas à Fabert: «Je vous remercie, monsieur Fabert,» comme l'accusant de tout cela. Le Roi vouloit savoir ce que c'étoit; Fabert ne le lui voulut jamais dire. «Il vous menace peut-être? dit le Roi.—Sire? on ne fait point de menaces en votre présence, et ailleurs on ne le souffriroit pas.—Il faut vous dire tout, monsieur Fabert, il y a six mois que je le vomis (ce sont les propres termes du Roi). Mais pour faire accroire le contraire, et qu'on pensât qu'il m'entretenoit encore après que tout le monde étoit retiré, continua le Roi, il demeuroit une heure et demie dans la garde-robe à lire l'Arioste. Les deux premiers valets de garde-robe étoient à sa dévotion. Il n'y a point d'homme plus perdu de vices, ni si peu complaisant. C'est le plus grand ingrat du monde. Il m'a fait attendre quelquefois des heures entières dans mon carrosse, tandis qu'il crapuloit. Un royaume ne suffiroit pas à ses dépenses. Il a, à l'heure que je vous parle, jusqu'à trois cents paires de bottes.» La vérité est que M. Le Grand étoit las de la ridicule vie que le Roi menoit, et peut-être encore plus de ses caresses[569]. Fabert donna avis de tout cela au cardinal. M. de Chavigny, qu'il envoya trouver Fabert, ne pouvoit croire ce qu'il entendoit. Cela donna courage au cardinal, qui, voyant qu'après cela M. le Grand faisoit toujours bonne mine, conjectura qu'il y avoit quelque grande cabale qui le soutenoit; c'était ce Traité d'Espagne. Avant que de dire mes conjectures comme il l'eut, je dirai quelle étoit la résolution du cardinal. Le cardinal, un peu devant, dictoit un manifeste dont les cahiers ont été brûlés. Il parloit de se retirer en Provence, à cause du comte d'Alais. Il espéroit que ses amis l'y viendroient joindre. Il partit effectivement, après s'être fait dire par les médecins que l'air de la mer lui étoit si contraire, qu'il ne guériroit jamais s'il ne s'en éloignoit davantage. Et au lieu d'aller par terre pour plus grande sûreté, il se mit sur le lac pour aller à Tarascon, disant que le branle de la litière lui faisoit mal. Comme il étoit près de passer le Rhône, on dit qu'un courrier, qui ne l'avoit point trouvé à Narbonne, arriva avec un paquet du maréchal de Brezé, vice-roi de Catalogne, qui, en quatre lignes, lui mandoit qu'une barque ayant échoué à la côte, on y avoit trouvé le Traité de M. le Grand, ou plutôt le Traité de M. d'Orléans avec l'Espagne, et qu'il le lui envoyoit.

Voilà le bruit qu'on fit courir, mais ce n'est pas la vérité, comme nous dirons ensuite. Aussi n'y a-t-il guère d'apparence à ce qu'on disoit là, et ceux qui l'ont cru sont de facile croyance. Le cardinal (à ce qu'a dit Charpentier, son premier secrétaire, qui peut avoir été trompé comme un autre, et qui a conté l'aventure de la barque), fort surpris, commanda que tout le monde se retirât, excepté Charpentier. «Faites-moi apporter un bouillon, je suis tout troublé.» Charpentier le va prendre à la porte de la chambre, qu'on ferme ensuite au verrou. Alors le cardinal, levant les mains au ciel, dit: «O Dieu! il faut que tu aies bien du soin de ce royaume et de ma personne! Lisez cela, dit-il à Charpentier, et faites-en des copies.» Aussitôt il envoya un exprès à M. de Chavigny, avec ordre de le venir trouver, quelque part qu'il fût. Chavigny le vint trouver à Tarascon, car il jugea à propos de passer le Rhône. Chavigny, chargé d'une copie du Traité, va trouver le Roi. Le cardinal l'avoit bien instruit. «Le Roi vous dira que c'est une fausseté, mais proposez-lui d'arrêter M. le Grand, et qu'après il sera bien aisé de le délivrer si la chose est fausse; mais que si une fois l'ennemi entre en Champagne, il ne sera pas si aisé d'y remédier.» Le Roi n'y manqua pas; il se mit en une colère horrible contre M. de Noyers et M. de Chavigny, et dit que c'étoit une méchanceté du cardinal, qui vouloit perdre M. le Grand. Ils eurent bien de la peine à le ramener; enfin pourtant il fit arrêter M. le Grand, et puis alla à Tarascon s'éclaircir de tout avec le cardinal.

Or, comme Fontrailles vit que le Roi étoit si long-temps avec M. de Noyers et M. de Chavigny sans qu'on eût appelé M. le Grand, il lui dit: «Monsieur, il est temps de se retirer.» M. le Grand ne le voulut pas. «Pour vous, lui dit-il, monsieur, vous serez encore d'assez belle taille quand on vous aura ôté la tête de dessus les épaules, mais en vérité je suis trop petit pour cela[570].» Il se sauva en habit de capucin, comme il étoit allé faire le Traité en Espagne[571]

Voici ce que j'ai appris de M. Esprit l'académicien, qui dans ce temps étoit domestique de M. le chancelier, sur la manière dont M. le Grand fut arrêté. Huit jours après le départ de Fontrailles, M. le Grand se décide à se cacher à Narbonne chez un bourgeois dont la fille étoit bien avec son valet-de-chambre Belet, qui l'y conduisit. Le soir, il dit à un de ses gens: «Va voir si par hasard il n'y auroit point quelque porte de la ville ouverte.» Le valet négligea d'y aller, parce qu'on étoit soigneux de les fermer de bonne heure; cependant, voyez quel malheur, une porte avoit été ouverte toute la nuit pour faire entrer le train du maréchal de La Meilleraye. Alors, comme on avoit publié à son de trompe que quiconque découvriroit M. le Grand auroit tant de récompense, et que quiconque le cacheroit seroit puni de mort, etc., son hôte le découvrit, de peur d'encourir la peine annoncée. Si M. le Grand n'eût point été aussi paresseux, et qu'au lieu d'envoyer un de ses gens voir si une porte de la ville étoit ouverte, il y eût été lui-même, il se sauvoit.

La vérité touchant le moyen qu'on a tenu pour avoir le Traité n'est point encore divulguée. Fabert a dit que le feu Roi l'avoit su ainsi que M. de Chavigny et M. de Noyers, et qu'il n'y avoit plus que la Reine, M. d'Orléans, M. le cardinal Mazarin et lui qui le sussent; mais qu'il se gardera bien de le dire. Un jour quelqu'un demanda à M. le Prince par quelle invention on avoit découvert ce Traité? M. le Prince dit quelque chose tout bas à cet homme; Voiture, qui avoit vu cela, dit à M. de Chavigny: «Vous faites tant le fin de ce grand secret, cependant M. le Prince l'a dit à un tel.—M. le Prince ne le sait pas, dit Chavigny; puis, quand il le sauroit, il n'oseroit le dire.» De là, Voiture conjecturoit que cela venoit de la Reine, et pour preuve de cela, on remarquoit qu'après avoir long-temps parlé de lui ôter ses enfants, on cessa tout-à-coup d'en parler. On dira à cela, que si la chose avoit été ainsi, madame de Lansac, qui tenoit la place de madame de Senecey, et qui étoit en même temps gouvernante de M. le Dauphin, n'eût pas tiré le rideau de la Reine si brusquement pour lui insulter, en lui disant d'un ton aigre que M. le Grand étoit arrêté. Cela n'y fait rien, car, pour donner le change, on laissa apparemment faire tout cela à madame de Lansac, et peut-être le lui fit-on faire exprès. Le temps nous en apprendra davantage. Le cardinal Mazarin, au retour de Narbonne, passa le premier à Lyon, et alla voir M. de Bouillon à Pierre-en-Cize, et lui dit: «Votre Traité est découvert;» et en même temps il lui en cita par cœur quelques articles. Cela étonna fort M. de Bouillon, qui crut que M. d'Orléans avoit tout dit; il confessa tout, quand on lui assura la vie.

Comme on menoit M. le Grand à Lyon, un petit laquais catalan lui jeta une boulette de cire dans laquelle il y avoit un petit papier avec quelques avis assez mal digérés. Ce petit garçon, qui étoit à lui, s'étoit mis en ce hasard et venoit de la part de la princesse Marie.

A Lyon, le chancelier Seguier dit tant à M. le Grand que le Roi l'aimoit trop pour le perdre, que cela n'iroit qu'à quelque temps de prison, que Sa Majesté auroit égard à sa jeunesse, que le pauvre M. le Grand en crut quelque chose. Il se persuada que le Roi ne souffriroit jamais qu'on le fît mourir; qu'étant si jeune, il avoit le temps d'attendre la mort du cardinal, et qu'après il reviendroit à la cour. D'abord il confessa tout en secret à M. le chancelier seul[572]. Le chancelier dit alors au cardinal: «Pour M. le Grand, cela va assez bien, mais pour l'autre, je ne sais comment nous ferons.» M. le Grand, après divers interrogatoires, fut conduit enfin au palais de Lyon. On le fit comparoître devant les commissaires; car il ne pensa pas, non plus que M. de Thou, qui cependant devoit savoir cela, à décliner, dans l'opinion qu'il avoit que le Roi ne demandoit d'autre satisfaction, sinon qu'il avouât publiquement son crime. Il fit d'une manière tout-à-fait aisée, et en termes dignes d'un cavalier, l'histoire de sa faveur. Ce fut là qu'il avoua que M. de Thou savoit le Traité, mais qu'il l'en avoit toujours détourné, et persista dans cette déclaration jusqu'à la mort. On le confronta après à M. de Thou, qui ne fit que lever les épaules comme en le plaignant, mais ne lui reprocha point de l'avoir trahi. M. de Thou allégua la loi Conscii[573], sur laquelle a été faite l'ordonnance de Louis XIII, qui n'a jamais été exécutée; mais il expliqua mal cette loi, prenant toujours conscii pour complices. M. de Miroménil eut le courage d'ouvrir l'avis de l'absolution pour lui. Le cardinal, s'il eût vécu plus long-temps, ne lui en eût pas voulu de bien. Un exemple qu'on allégua d'un homme de qualité, nommé.....[574], que le premier président de Thou fit mourir pour la même chose, nuisit fort à son petit-fils.

M. le Grand[575] croyoit si peu mourir, que comme on le vouloit faire manger pour lui prononcer après sa sentence, il dit: «Je ne veux point manger; on m'a ordonné des pilules, j'ai besoin de me purger, il faut que je les aille prendre.» Il mangea peu. Après on leur prononça leur sentence. Une chose si dure et aussi peu attendue ne fit cependant témoigner aucune surprise à M. le Grand. Il fut ferme, et le combat qu'il souffroit en lui-même ne parut point au dehors. Quoiqu'on eût résolu de ne point lui donner la question, comme portoit la sentence, on ne laissa pas de la lui présenter; cela le toucha, mais ne lui fit rien faire qui le démentît, et il défaisoit déjà son pourpoint, quand on lui fit lever la main pour dire vérité. Il persévéra, et dit qu'il n'avoit plus rien à ajouter. Il mourut avec une grandeur de courage étonnante, ne s'amusa point à haranguer, salua seulement ceux qu'il reconnut aux fenêtres, se dépêcha, et quand le bourreau lui voulut couper les cheveux, il lui ôta les ciseaux et les donna au frère du Jésuite. Il vouloit qu'on ne lui en coupât qu'un peu par-derrière; il retira le reste en devant. Il ne voulut point qu'on le bandât. Il avoit les yeux ouverts quand on le frappa, et tenoit le billot si ferme qu'on eut de la peine à en retirer ses bras. On lui coupa la tête du premier coup. M. le Grand étoit plein de cœur; il ne fut point ébranlé par un si grand revers. Au contraire, il avoit écrit de fort bon sens et même élégamment à la maréchale d'Effiat, sa mère.

On trouva la piste de toutes les menées de M. de Thou. C'étoit le plus inquiet de tous les hommes. M. le Grand l'avoit appelé Son Inquiétude. Quand il sortoit, il étoit quelquefois une heure sans pouvoir déterminer où il iroit. Par une ridicule affectation de générosité, dès qu'un homme étoit disgracié, il le vouloit connoître, et lui alloit faire offre de services. Etant conseiller, ou maître des requêtes, il alla voir le cardinal de La Valette à Mayence, et fut à la guerre, d'où il revint avec un bras cassé. On se moqua de lui. Si M. le Grand mourut en galant homme, M. de Thou fit le cagot. Il composa des inscriptions pour mettre à des offrandes qu'il faisoit. Il fit des vœux, des fondations et autres choses semblables. Il demandoit sans cesse s'il n'y avoit point de vanité dans son humilité. Enfin, il paillarda furieusement son vin, comme on dit, et il sembloit avec ses longs propos qu'il voulût se familiariser avec la mort. Je trouve qu'il mourut en pédant, lui qui avoit toujours vécu en cavalier, car sa soutane ne tenoit à rien. Il faisoit le coup de pistolet étant intendant de l'armée. Il étoit amoureux de madame de Guémenée. On dit qu'il lui écrivit après avoir été condamné. Au moins écrivit-il à une dame. C'étoit un vilain rousseau. Les grands seigneurs et les grandes dames l'avoient gâté, et aussi l'opinion d'être descendu des comtes de Toul, lui qui se devoit contenter d'être d'une maison illustre par de belles charges et des écrits célèbres[576].

Le cardinal, qui avoit traîné M. de Thou après lui sur le Rhône, eut bien de la peine à gagner la Loire. On le portoit dans une machine, et pour ne le pas incommoder, on rompoit les murailles des maisons où il logeoit, et si c'étoit par haut, on faisoit une rampe dès la cour, où il entroit par une fenêtre dont on avoit ôté la croisée. Vingt-quatre hommes le portoient en se relayant. Une fois qu'il eut attrapé la Loire, on n'avoit que la peine de le porter du bateau à son logis. Madame d'Aiguillon le suivoit dans un bateau à part; bien d'autres gens en firent de même. C'étoit comme une petite flotte. Deux compagnies de cavalerie, l'une de çà, l'autre de là la rivière, l'escortoient. On eut soin de faire des routes pour réunir les eaux qui étoient basses, et pour le canal de Briare, qui étoit presque tari, on y lâcha les écluses. M. d'Enghien eut ce bel emploi. Il passa aux bains de Bourbon-Lancy; mais ce remède ne lui servit guère. On trouva dans Pline que deux consuls romains étoient morts de fièvres qu'ils prirent, comme lui, dans la Gaule narbonnaise. Le cardinal étoit sujet aux hémorroïdes, et Suif[577] l'avoit une fois charcuté à bon escient.

Quand il fut de retour à Paris, il fit ajouter à l'Europe[578] la prise de Sedan, qu'il appeloit dans la pièce: l'Antre des monstres. Cette vision lui étoit venue dans le dessein qu'il avoit de détruire la monarchie d'Espagne. C'étoit comme une espèce de manifeste. M. Desmarets en fit les vers et en disposa le sujet.

Le cardinal, s'il eût voulu, dans la puissance qu'il avoit, faire le bien qu'il pouvoit faire, auroit été un homme dont la mémoire eût été bénie à jamais. Il est vrai que le cabinet lui donnoit bien de la peine[579]. On a bien perdu à sa mort, car il choyoit toujours Paris, et puisqu'il en étoit venu si avant, il étoit à souhaiter qu'il durât assez pour abattre la maison d'Autriche. La grandeur de sa maison a été sa plus grande folie. Pour montrer combien le cabinet lui donnoit de peine, il ne faut que dire combien Tréville[580] lui causa de mauvaises heures. Il avoit su, peut-être par la déposition de M. le Grand, que le Roi, en lui montrant Tréville, avoit dit: «Monsieur le Grand, voilà un homme qui me défera du cardinal quand je voudrai.» Tréville commandoit les mousquetaires à cheval que le Roi avoit mis sur pied pour en être accompagné partout, à la chasse et ailleurs, et il en choisissoit lui-même les soldats. On y a vu des fils de M. le duc d'Uzès. On faisoit sa cour par ce moyen-là. Tréville est un Béarnais, soldat de fortune. Le cardinal avoit gagné sa cuisinière; on dit qu'elle avoit quatre cents livres de pension. Le cardinal ne vouloit point laisser auprès du Roi un homme en qui le Roi avoit tant de confiance. M. de Chavigny fut, de la part du cardinal, presser le Roi de le chasser. Le Roi bien humblement lui dit: «Mais, monsieur de Chavigny, que l'on considère que l'on me perd de réputation, que Tréville m'a bien servi, qu'il en porte des marques, qu'il est fidèle.—Mais, Sire, dit M. de Chavigny, vous devez aussi considérer que M. le cardinal vous a bien servi, qu'il est fidèle, qu'il est nécessaire à votre Etat, et que vous ne devez point mettre Tréville et lui dans la balance.—Quoi, monsieur de Chavigny, dit le cardinal à qui il faisoit ce rapport, vous n'avez pas plus pressé le Roi que cela? vous ne lui avez pas dit qu'il le falloit? La tête vous a tourné, monsieur de Chavigny, la tête vous a tourné.» Chavigny ensuite lui jura qu'il avoit dit au Roi: «Sire, il faut que vous le fassiez.» Le cardinal savoit bien à qui il avoit affaire. Le Roi craignoit le fardeau, et de plus il avoit peur que le cardinal, qui tenoit presque toutes les places, ne lui fît un méchant tour; enfin il fallut chasser Tréville.

L'Eminentissime croyoit revenir de sa maladie; toutes les déclarations contre M. d'Orléans en sont une marque. Il le haïssoit et le méprisoit, et il le vouloit faire déclarer incapable de la couronne, afin que le Roi, qui ne pouvoit pas vivre long-temps, venant à mourir, ce prince ne pût avoir part au gouvernement. Il y en a qui ont cru que le cardinal avoit fait dessein de gouverner la Reine par le cardinal Mazarin; qu'il l'avoit fait exprès cardinal. Il est vrai que M. de Chavigny y servit fort pour empêcher M. de Noyers de l'être. On a même cru qu'il y avoit déjà de l'intelligence entre la Reine et le cardinal de Richelieu, et qu'elle avoit commencé dès le temps qu'il eut d'elle le Traité d'Espagne. J'ai ouï dire à Lyonne que la première fois que le cardinal de Richelieu présenta le Mazarin à la Reine (c'étoit après le Traité de Cazal), il lui dit: «Madame, vous l'aimerez bien, il a de l'air de Buckingham.» Je ne sais si cela y a servi, mais on croit que la Reine avoit de l'inclination pour lui de longue main, et que le cardinal de Richelieu s'en étoit aperçu, ou que cette ressemblance lui donnoit lieu de l'espérer.

Quand on joua l'Europe, il n'y étoit pas; il l'avoit bien vu répéter plusieurs fois avec les habits qu'il fit faire à ses dépens; son bras ne lui permit pas d'y aller. Au retour, il dit à sa nièce, lui montrant le cardinal Mazarin: «Ma nièce, j'instruisois un ministre d'Etat, tandis que vous étiez à la comédie.» Et on dit qu'il le nomma au feu Roi, et qu'une autre fois il dit: «Je ne sache qu'un homme qui me puisse succéder, encore est-il étranger.» D'autres pensent que c'est trop subtiliser que de dire ce que j'ai dit du dessein de gouverner la Reine par le cardinal Mazarin, et croient que son intention n'a été autre que de mettre dans les affaires un homme qui, étant étranger et sa créature, par gratitude et par le besoin qu'il avoit d'appui, s'attacheroit apparemment à ses héritiers et à ses proches[581]; mais ce n'est pas la première fois qu'il s'est trompé. Il prenoit M. de Chavigny pour le plus grand esprit du monde, et Morand, maître des requêtes, pour le premier homme de la robe. On parlera ailleurs de l'un et de l'autre.

Le Roi ne fut voir le cardinal qu'un peu avant qu'il mourût, et l'ayant trouvé fort mal, en sortit fort gai[582]. Le curé de Saint-Eustache vint pour l'assister. On assure qu'il lui dit qu'il n'avoit d'ennemis que ceux de l'Etat, et que madame d'Aiguillon étant entrée tout échauffée, et lui ayant dit: «Monsieur, vous ne mourrez point, une sainte fille, une brave Carmélite, en a eu une révélation:—Allez, allez, lui dit-il, ma nièce, il faut se moquer de tout cela, il ne faut croire qu'à l'Evangile.»

On a dit qu'il étoit mort fort constant. Mais Boisrobert dit que les deux dernières années de sa vie, le cardinal étoit devenu tout scrupuleux, et ne vouloit point souffrir le moindre mot à double entente. Il ajoute que le curé de Saint-Eustache, à qui il en avoit parlé, ne lui avoit point dit que le cardinal fût mort si constamment qu'on l'avoit chanté. M. de Chartres (Lescot) a dit plusieurs fois qu'il ne connoissoit pas le moindre péché à M. le cardinal. Par ma foi! qui croira cela pourra bien croire autre chose!

Le livre intitulé Optatus gallus fut fait par le docteur Arsent, de concert avec le nonce du Pape, pour montrer que le cardinal de Richelieu tendoit à faire un schisme en France.

FIN DU TOME PREMIER.


TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.

  Pages.
Henri IV 3
Le Maréchal de Biron le fils. 20
Le maréchal de Roquelaure. 22
Le marquis de Pisani. 26
M. de Bellegarde, et beaucoup de choses de Henri III. 34
M. de Termes. 43
La princesse de Conti. 45
Philippe Desportes. 52
Le cardinal Du Perron. 59
L'archevêque de Sens, frère du précédent. 61
Le duc de Sully. 63
Le connétable de Lesdiguières. M. de Créqui. 76
La reine Marguerite de Valois. 87
La comtesse de Moret. M. de Cesy. 92
Le connétable de Montmorency. 97
Madame la princesse de Condé. 100
Mademoiselle Du Tillet. 110
Le maréchal d'Ancre. 114
Lisette. 119
Madame de Villars. 122
Madame la comtesse de Soissons. 127
Mademoiselle de Senecterre. 129
M. de Senecterre. 131
M. d'Angoulême. 138
Le maréchal de La Force. 143
Malherbe. 155
Mademoiselle Paulet[583]. 196
La vicomtesse d'Auchy. 204
M. Des Yvetaux. 212
M. de Guise, fils du Balafré. 224
Le chevalier de Guise, frère du précédent. 231
Le baron Du Tour. 234
M. de Vaubecourt. 235
Rocher-Portail. 237
Le connétable de Luynes, M. et madame de Chevreuse et M. de Luynes. 241
M. le duc de Luynes. 253
Le maréchal d'Estrées. 255
Le président de Chevry. Duret, le médecin, son frère. 261
M. d'Aumont. 267
Madame de Reniez. 272
Le baron de Panat. 273
Madame de Gironde. 275
M. de Turin. 281
M. de Portail, M. Hilerin. 283
Le comte de Villa-Medina. 285
M. Viète. 289
Le chancelier de Bellièvre, le chancelier de Sillery, M. et madame de Pisieux,
M. et madame de Maulny.
291
Le Camus, maître des requêtes. 300
Madame d'Alincourt. 302
M. d'Alincourt. 304
Faure, père et fils. 305
Vanité des nations. 308
Avocats. 310
Le marquis d'Assigny. 317
Le duc de Brissac. 320
Bizarreries et Visions de quelques femmes. 320
Gens guéris ou sauvés par moyens extraordinaires. 323
La princesse d'Orange, la mère. 327
Le prince d'Orange, le père. 330
M. de Mayenne. 334
Maris cocus par leur faute. 336
Cocus prudents ou insensibles. 338
Le comte de Cramail. 340
Nains, Naines. 342
Le cardinal de Richelieu. 344