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Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta cover

Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta

Chapter 13: IX L'ABSOLUTION
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About This Book

The novel follows Léonore, daughter of a baron, whose secret affair with the noble Jean de Kervilliers results in pregnancy and a threatening note that he will never marry her. When she confronts a high-ranking cleric and discovers his true identity, she is accused of sacrilege and condemned. During her public execution she goes into labor; popular compassion intervenes, sparing her life and saving the infant. The narrative weaves concealed identities, shifting loyalties, and the collision of private passion with ecclesiastical and social authority, exploring honor, deceit, and the unpredictable force of public sympathy.




VI

LA BONNE HÔTESSE

En se séparant de Crillon dans la plaine des Tuileries, le chevalier de Pardaillan et le duc d'Angoulême longèrent les fossés et rentrèrent dans Paris par la porte Montmartre. Ils traversèrent la ville, parvinrent dans la rue des Barrés située entre la Seine et Saint-Paul, et pénétrèrent dans une maison de bourgeoise apparence où, la veille, après leur rencontre avec Henri III, ils étaient descendus tout droit.

Cette maison appartenait à Marie Touchet, mère du jeune duc, et lui avait été donnée par Charles IX. Elle était donc toute pleine des souvenirs de ce roi mort si jeune, d'une mort si effrayante, après la sanglante tragédie de la Saint-Barthélémy.

Charles, qui avait pour camarades une foule de jeunes seigneurs dans l'Orléanais et l'Ile-de-France, ne se savait qu'un ami: Pardaillan. Et, pourtant, ce Pardaillan, il ne le connaissait que depuis une dizaine de jours: un soir, le chevalier était passé par Orléans et avait fait visite à l'amante du feu roi Charles IX. Marie Touchet avait raconté à son fils ce qu'elle savait de Pardaillan, et le jeune duc l'avait écoutée comme on écoute quelque héroïque passage d'un poème de chevalerie. Puis, lorsque le lendemain, après la scène où fut décidé son départ, Charles d'Angoulême s'était mis en route. Marie avait levé ses yeux suppliants sur le chevalier, comme pour lui dire:

—J'hésitais à laisser partir mon enfant... mais je n'aurai plus peur si vous lui accordez votre amitié.

—Madame, avait dit Pardaillan, je vais à Paris. J'espère que Mgr le duc d'Angoulême voudra bien me compter parmi ses amis...

La mère de Charles avait compris ce qu'il pouvait y avoir de promesse dans ces mots et avait répondu par un regard où elle avait mis toute sa reconnaissance. Pendant la route, le duc s'était pris d'une sorte de passion pour son compagnon, dont il ne pouvait se lasser d'admirer l'allure insoucieuse, enfin tout cet ensemble qui frappait du premier coup, qui faisait de Pardaillan un être à part, un de ces hommes qu'il est impossible de ne pas remarquer.

Enfin, la bagarre de la place de Grève, les restes de la défaite des Barricades avaient inspiré au jeune duc un sentiment qui tenait de l'étonnement émerveillé, du respect, et aussi de la reconnaissance —puisque, sans le chevalier, il eût été purement et simplement occis.

Or, lorsque, après avoir longtemps ruminé, il se décida le soir, à table, à parler de Violetta, lorsqu'il eut chanté son amour, il se trouva que Charles rencontra dans Pardaillan le plus parfait des amis que puisse rêver un amoureux.

—Aimez-la, morbleu! s'exclama le chevalier, et faites-vous aimer! Et soyez heureux, tous deux! Bohémienne ou princesse, du moment que vous l'aimez, elle est l'étoile qui vous guidera!

Sur ces mots, Pardaillan s'alla coucher, non sans avoir annoncé à Charles qu'il se rendrait le lendemain matin à la Devinière, rue Saint-Denis, où il l'attendrait pour savoir le résultat de sa démarche auprès de Belgodère.

Le lendemain, à l'aube, le jeune duc était debout, il sentait son coeur battre:

«La revoir! murmura-t-il en s'élançant enivré, la revoir et lui dire... oserai-je?...

Pardaillan, lui, dormit comme un homme qui n'a rien de mieux à faire. Et au matin, vers neuf heures, il se rendit comme il l'avait dit, à la Devinière, célèbre rôtisserie qui était alors le rendez-vous de la haute société galante.

Lorsque le chevalier de Pardaillan gravit, non sans une sourde émotion, les quatre marches du perron de la Devinière et qu'il s'assit dans un coin obscur de la grande salle commune, l'hôtesse, les bras nus jusqu'aux coudes, le visage tout rosé devant la haute flamme claire de la cuisine, surveillait deux ou trois rangs de bécassines et de sarcelles des marais de la Grange-Batelière qui tournoyaient gravement et se doraient au feu.

Huguette, la patronne de la Devinière, avait à cette époque un peu plus de trente-trois ans, sa taille avait gardé de la ligne, ses traits avaient une finesse que plus d'une grande dame leur eût enviée.

Tout à coup, un chien roux leva le nez, avec un tressaillement; il se dressa subitement sur ses pattes en reniflant... puis bondit dans la salle. Huguette s'arrêta net, ses yeux agrandis, fixés sur un étranger, qui le caressait. Elle pâlit.

—Jésus! murmura-t-elle, est-ce que ce serait...

A l'instant, le chevalier leva la tête et elle le reconnut.

—Mon Dieu! monsieur le chevalier... est-ce bien vous?...

Pardaillan se leva vivement, contempla une seconde l'hôtesse avec un sourire attendri, puis lui saisit les mains, et, au grand ébahissement des servantes qui n'avaient jamais vu leur patronne permettre à personne une pareille familiarité, l'embrassa sur les deux joues.

—Et comment va ce bon Grégoire? demanda le chevalier pour essayer de donner le change à l'émotion visible de l'hôtesse.

—Dieu ait son âme, le pauvre cher homme! il est mort, voici tantôt sept ans...

Et, avec cette spéciale hypocrisie qu'on pardonne aux jolies femmes, Huguette profita de ce souvenir pour donner un libre cours aux larmes qui pointaient à ses paupières.

—Et de quoi diable a-t-il pu mourir? demanda le chevalier. Il avait une santé si florissante...

—Justement, dit Huguette en essuyant ses yeux. Il est mort de trop bien se porter...

Elle examinait le chevalier à la dérobée; et elle constatait, peut-être avec une arrière-pensée de satisfaction inavouée, qu'il n'avait pas dû faire fortune: à certains détails perceptibles seulement au coup d'oeil sûr de la femme qui aime, elle jugeait que, si Pardaillan n'était plus le pauvre hère qu'elle avait connu jadis, il était loin d'être le magnifique seigneur qu'il était devenu, croyait-elle encore une heure auparavant.

—Vous rappelez-vous, monseigneur le chevalier, dit-elle, la dernière visite que vous fîtes à la Devinière?... Quinze ans presque... vous étiez triste... oh! si triste!...

Pardaillan avait soulevé le rideau de la fenêtre près de laquelle il était placé, et, un peu pâle, avait levé les yeux vers la façade d'une vieille maison sise vis-à-vis de l'auberge.

—C'est là que je la connus, dit-il avec une grande douceur! C'est là que je la vis pour la première fois...

—Loïse!... murmura l'hôtesse en elle-même.

Pardaillan laissa retomber le rideau, et se mettant à rire:

—Ah ça! dame Huguette, vous n'avez donc plus de ce vin si clair et si traître qu'affectionnait mon père?...

L'hôtesse fit un signe; une servante se précipita; bientôt Huguette remplit un gobelet que le chevalier lampa d'un trait. Coup sur coup, il vida ainsi trois ou quatre verres, tandis que l'hôtesse, de sa voix câline, multipliait les questions, poussée par la curiosité... L'oeiï de Pardaillan se troublait, ce front d'une si insoucieuse audace se voilait.

—Tenez, Huguette, dit-il soudain, je n'ai plus personne qui m'aime... que vous... Je ne vois pas pourquoi je vous cacherais mon coeur. Sachez donc, dame Huguette, que, si j'étais si triste à mon dernier passage à Paris, c'est que je venais de perdre Loïse...

—Morte! fit l'hôtesse avec une sincère et profonde douleur! Morte, Loïse de Montmorency!..

—Loïse de Pardaillan, comtesse de Margency, dit gravement le chevalier. Car elle était ma femme. Et moi, on m'avait fait comte de Margency. Oui, elle est morte... Le jour où nous quittâmes Paris, en ce jour d'horreur où nous marchions dans le sang...

—La Saint-Barthélémy!

—Oui... Ce fut ce jour-là que mon père succomba à ses blessures. Et ce fut à ce moment, à cette minute d'angoisse où je me penchais sur mon père, ce fut alors qu'un démon bondit et frappa Loïse d'un coup de poignard... Versez-moi donc à boire, ma jolie Huguette...

—Oh! c'est affreux! fit l'hôtesse. Voir mourir le même jour votre père et... celle que vous adoriez!...

—Non! dit Pardaillan, elle ne mourut pas ce jour-là. La blessure était insignifiante. Et Loïse en guérit rapidement... Alors, Je l'épousai... à Montmorency. Alors je crus que le paradis était descendu sur terre exprès pour moi. Car, vous l'avez dit, j'adorais Loïse comme j'adorerai jusqu'à mon dernier souffle le radieux souvenir que je garde d'elle...

Pardaillan disait ces choses-là avec un léger tremblement, les yeux perdus au loin, dans son passé...

—Pauvre chevalier! Pauvre Loïse! dit Huguette.

—Oui!... Trois mois après notre union, l'ange s'envola... Un soir, une fièvre ardente la prit... Le lendemain matin, elle jeta ses bras autour de mon cou, voulut prononcer quelques mots, et expira doucement.

—Elle a donc succombé à cette fièvre? reprit timidement Huguette.

Pardaillan secoua la tête:

—Si elle était simplement morte d'une fièvre, dit-il d'une voix étrangement rauque, n'ayant plus rien à faire au monde, je serais mort aussi, moi!... Or, j'ai vécu... et je vis... ajouta-t-il avec un accent terrible.

Il laissa retomber son verre vide sur la table et reprit:

—Loïse est morte assassinée... Le poignard était empoisonné!...

L'hôtesse frissonna.

—Alors, poursuivit le chevalier, je me mis en route pour rejoindre l'homme. C'est à cette époque que je vous vis, ma bonne Huguette.

—Et... vous l'avez rejoint... l'homme?...

—Pas encore. Il sait que je le cherche. Par quatre fois, j'avais réussi à l'acculer... Je le tenais! L'homme, à chaque fois, m'a glissé dans les mains au dernier moment... Mais je le suis... il ne m'échappera pas... J'ai connu la misère des grandes routes, et, souvent, Huguette, lorsque je me couchais sur une botte de paille sans manger, j'ai songé à la bonne hôtesse de la Devinière, qui avait toujours un dîner pour ma faim, un sourire pour mes joies, une larme pour mes douleurs...

—Hélas! murmura Huguette toute pâle de ce qu'elle venait d'entendre, ce n'est pas souvent que l'hôtesse a pensé à vous... c'est toujours!... Mais à propos de dîner, monsieur le chevalier, j'ose espérer...

—Comment donc, ma bonne Huguette! Je fais plus que d'espérer: je réclame!...

Dans la cuisine, qui avait une porte particulière sur la rue, Huguette se heurta à deux seigneurs, dont l'un dit:

—Holà, l'hôtesse, un cabinet pour mon camarade et moi, quatre flacons de Beaugency, une ou deux de ces volailles, et le reste à l'avenant!

Huguette conduisit les deux gentilshommes et les quitta pour revenir à la cuisine en leur disant:

—Dans un instant vous allez être servis, monsieur de Maineville et monsieur de Maurevert!...

—Soudain un jeune gentilhomme entra, le visage bouleversé, parcourut la salle d'un coup d'oeil et, apercevant le chevalier, courut à lui. C'était Charles d'Angoulême qui, très pâle, se laissa tomber sur un escabeau.

—Mon cher Pardaillan! murmura-t-il, je suis perdu!

—Bah! fit Pardaillan, que vous arrive-t-il?

—Eh bien, dit le jeune duc, dont les yeux s'emplirent de larmes, cette jeune fille dont je vous ai parlé... celle que j'aime, Pardaillan!... Elle a disparu!

—Pauvre petit duc! murmura le chevalier avec un singulier attendrissement. Et que dit le bohémien?

—Belgodère? introuvable! On ne l'a pas revu à l'auberge de l'Espérance. Sur de vagues indications, je suis parti comme un fou, j'ai exploré les rues qui avoisinent la Grève et, enfin, me voici...

Pardaillan garda le silence. Il réfléchissait:

—Oui, gronda-t-il enfin, comme se parlant à lui-même, c'est bien le temps des rapts, des viols, des meurtres, des trames sombres. Qui peut avoir intérêt à faire disparaître une pauvre petite bohémienne?

—Pardaillan, Pardaillan, vous me faites frémir!

Le chevalier haussa les épaules. Tout à coup il tressaillit, médita un instant, et, relevant la tête:

—Auriez-vous, d'aventure, un objet quelconque ayant appartenu à cette jeune fille?...

Le duc d'Angoulême rougit, soupira, et finit par tirer de son pourpoint une écharpe en soie brodée.

—Je l'ai... ramassée, hier, dans la voiture du bohémien, balbutia-t-il en la tendant au chevalier.

—Dites donc que vous l'avez volée, fit paisiblement Pardaillan qui fourra l'écharpe dans sa poche, et ajouta: Rentrez chez vous, monseigneur, et attendez-moi rue des Barrés. Peut-être ce soir ou demain matin vous apporterai-je des nouvelles... car j'ai un guide sûr.

C'était son chien Pipeau confié autrefois à Huguette.

Pipeau remua gravement la queue. A ce moment, l'hôtesse déposait sur la table les premiers éléments d'un dîner qui devait être une merveille.

—Eh quoi! demanda Huguette d'une voix tremblante, vous partez? Sans faire honneur à mon dîner?...

—Dîner digne de deux empereurs, dit Pardaillan qui jeta un regard de regret sur les somptuosités gastronomiques d'où montaient des parfums délectables.

—Hélas! il ne fut ordonné qu'à votre intention... Qui va être digne de le manger?...

—Qui, ma chère Huguette? Par Dieu! s'écria Pardaillan dont l'oeil s'illumina d'une flamme de bonté pour ainsi dire blagueuse, je veux aujourd'hui faire deux empereurs! Promettez-moi de servir mes invités comme moi-même!...

Pardaillan traversa majestueusement la salle qui commençait à s'emplir de buveurs. Sur le perron, il s'arrêta, et considéra un instant les passants, faisant son choix, et cherchant deux individus dignes de lui, dignes du merveilleux dîner d'Huguette.

—Holà! cria-t-il soudain à deux hommes qui vinrent à passer. Veuillez entrer, messeigneurs... Oui, vous... vous, le grand noir aux yeux de corbeau, et vous, le grand échalas, aux yeux de vrille... Faites-moi l'honneur de venir dîner céans: je vous invite!

Les deux hères auxquels s'adressait le discours en question s'arrêtèrent stupéfaits, puis timidement, redoublant les salutations, gravirent le perron.

C'étaient deux grands diables qui n'en finissaient plus de hauteur, mais tous deux d'une extravagante maigreur, piteux, minables, avec leurs manteaux troués, leurs semelles éculées, vêtus d'emphatiques guenilles de baladins dans la misère.

Pardaillan conduisit les deux gueux à la table resplendissante et leur fit signe de s'asseoir devant le féerique repas qu'elle supportait. Effarés, muets d'émotion, les narines larges ouvertes et l'oeil obliquement braqué sur les chefs-d'oeuvre d'Huguette, les deux lamentables sires obéirent, s'assirent de côté, posant chacun un quart de fesse sur le siège. Et ils demeurèrent pantelants, croyant rêver.

—Comment vous appelez-vous, monsieur de la Vrille? demanda Pardaillan à celui do ses invités qui paraissait le plus intelligent des deux.

L'homme répondit en se courbant:

—Monseigneur, on m'appelle Picouic...

—Picouic?... Joli et mélodique. Mais veuillez ne pas me monseigneuriser, s'il vous plaît!... Et vous, monsieur du Corbeau?

L'autre, en effet, était une caricature de corbeau: cheveux noirs et plats sur le front, nez long, proéminent et osseux. Il répondit d'une voix lugubre:

—Monseigneur, on m'appelle Croasse...

—Croasse? Admirable, par Pilate!... Eh bien, monsieur Picouic et monsieur Croasse, mangez et buvez, vous êtes les hôtes du chevalier de Pardaillan... Madame Grégoire, voici l'écot de mes deux camarades, ajouta le chevalier en déposant deux écus d'or dans la main de l'hôtesse.

Et, sur un geste de refus esquissé par Huguette:

—Ma chère Huguette, fit-il doucement, vous savez que mes hôtes sont à moi et que je n'ai jamais permis à personne de s'en emparer.

Et, saluant les deux hères d'un de ces grands gestes chevaleresques dont il avait le secret, le chevalier, suivi de Pipeau, rejoignit le duc d'Angoulême qui l'attendait dans la rue: cependant que MM. Croasse et Picouic, les deux «hercules» de Belgodère, hébétés d'admiration, commençaient timidement l'attaque.

A l'instant où Pardaillan franchissait le seuil de la Devinière, le rideau d'un cabinet qui s'ouvrait sur la cuisine et la salle se souleva. Derrière les vitraux apparut une sombre figure qui le regarda descendre le perron... Et, cette figure, convulsée de haine, c'était celle de Maurevert, l'assassin de Loïse de Pardaillan, comtesse de Margency.




VII

L'ORGIE

S'il fallait chercher le mot synthétique capable de traduire le duc de Guise dans sa personnalité humaine, nous dirions que cet homme s'appelait Orgueil. Guise, comme Achille, n'avait qu'un point vulnérable dans son âme cuirassée: on ne pouvait le blesser que dans son orgueil.

Or, ce capitaine qui pouvait réellement passer pour le plus beau gentilhomme de Paris, à qui toutes les grandes dames de l'époque écrivaient des lettres passionnées, ce triomphateur à qui nulle femme ne résistait, Henri de Guise était marié et trompé...

Ce fut le mari le plus outragé de son époque. Il eut des désespoirs d'orgueil—car, naturellement, il n'aimait pas sa femme dont il exigeait la fidélité: il voulait bien la tromper tous les jours, mais non en être bafoué. L'assassinat de Saint-Mégrin n'arrêta pas l'outrage: Catherine de Clèves, duchesse de Guise, pleura huit jours Saint-Mégrin et prit un autre amant, puis un autre, puis d'autres, en sorte que Guise continua à verser du sang et des larmes de rage.

Pour le moment, Henri de Guise ne connaissait pas l'amant de Catherine: pourtant, il était bien sûr qu'elle en avait un. Résolu à garder toute sa lucidité d'esprit, au moment où Paris commençait à gronder, il envoya Catherine en Lorraine, sous la garde d'une duègne dont il se croyait sûr. On a vu par la lettre de la princesse Fausta que Catherine était sortie par une porte et rentrée par une autre... Mais là devait s'arrêter la comédie... C'est sur un drame que le rideau allait se relever!...

Rentré en son hôtel, le duc de Guise se renferma dans son appartement et eut une longue conversation avec celui qui lui était annoncé dans la lettre de Fausta. Le lendemain, il passa sa journée à dicter des lettres, à donner des ordres. Il était inquiet, nerveux, ses familiers voyaient clairement les marques de la tempête intérieure qui se déchaînait en lui.

Le soir de ce même jour deux hommes s'arrêtaient à l'extrémité de la Cité, devant une maison dont la façade en ruine dissimulait un féerique palais.

L'un d'eux frappa, et, lorsque la porte de fer se fut ouverte, s'effaça devant son compagnon qui entra. A l'intérieur, ce dernier laissa retomber son manteau, et les deux gardes qui veillaient sans cesse dans le vestibule purent reconnaître la sombre et livide figure du duc de Guise.

Le roi de Paris, et que Paris eût voulu appeler roi de France, fut alors conduit vers la gauche de ce palais, c'est-à-dire vers cette ligne où la maison Fausta et l'auberge du Pressoir-de-Fer entraient en conjonction.

Là, dans une salle plus petite, moins sévère que les autres, mais aussi plus élégante, la princesse Fausta, harmonieusement habillée d'un costume de laine blanche aux plis hiératiques, était assise dans un fauteuil couvert de soie blanche; ses pieds reposaient sur un coussin de velours blanc. Dans cette blancheur immaculée, la beauté de Fausta resplendissait et les diamants noirs de ses yeux voilés de longs cils brillaient d'un éclat étrange, hallucinant.

Henri de Guise entra brusquement, mais, devant Fausta, il s'arrêta court et, avec un frémissement de tout son être, s'inclina très bas. Lorsqu'il se redressa, son visage apparut en pleine lumière, si pâle que la cicatrice de sa balafre semblait d'un rouge sanglant.

—Vous pouvez parler, duc, dit la mystérieuse princesse avec un sourire qui était un poème de grâce.

—Madame, dit alors Henri de Guise d'une voix rauque, votre émissaire m'a tout dit. J'ai souffert depuis hier comme un damné... Des preuves, madame!...

—Vous... voulez! dit Fausta d'un ton de suprême hauteur qui glaça Guise, soudain courbé.

—Pardonnez-moi, bégaya-t-il. J'ai perdu, la tête... Oh! tenir ce comte de Loignes comme j'ai tenu Saint-Mégrin!...

—Ainsi, dit doucement Fausta, si... on vous donnait... des preuves...

—Oh! malheur à lui!... gronda Guise.

—Mais elle?... reprit Fausta, elle?... Pauvre femme! Pauvre affolée d'amour!... J'espère que ce n'est pas sur elle que retomberait votre vengeance?...

—Assez, madame, rugit Guise, hors de lui. Si la duchesse a poussé l'abjection jusqu'à aimer un Loignes, il faut qu'elle meure!... il faut qu'ils meurent ensemble!...

La Fausta tressaillit.

—Duc, dit-elle, souvenez-vous que des intérêts puissants vous sont confiés. Souvenez-vous que vous êtes pour le peuple le Fils de David, et, pour nous, le Fils bien-aimé de notre Eglise, le roi de France!... Allez, duc, continua-t-elle en frappant sur un gong, accomplissez l'acte nécessaire qui doit rendre enfin la paix à votre âme... Suivez votre guide... vous verrez, et vous serez convaincu...

Guise, haletant, ivre de vengeance, gronda:

—Si je vous dois cela... Je vous devrai plus que le trône! haleta Guise, ivre de vengeance.

Il s'inclina avec ce respect religieux qui courbait tous ceux qui approchaient Fausta, et, voyant un homme qui, au coup de timbre, venait d'entrer, le suivit précipitamment, la main au manche de sa dague.

Alors, Fausta s'approcha d'une lourde tapisserie qu'elle souleva. Derrière la tapisserie, il y avait une porte fermée, sur le panneau de laquelle s'ouvrait un judas, qui faisait communiquer la maison de Fausta avec l'auberge voisine!...

L'homme qui conduisait Guise sortit de la maison, et se dirigea droit sur l'entrée du Pressoir-de-Fer. Il gratta à la porte qui s'ouvrit et, quelques instants plus tard, le duc de Guise se trouvait dans l'intérieur de ce cabaret.

Deux grosses filles joufflues, très peintes, couvertes de bijoux et très court vêtues, s'avancèrent au-devant de lui en souriant et exécutant des révérences.

L'une d'elles s'approcha de lui et lui appliqua sur la figure un masque de velours tel que les élégants en portaient alors, lorsqu'ils pénétraient dans un lieu de réputation douteuse, et pour ne pas être reconnus. Presque en même temps, l'autre lui jetait sur les épaules un ample manteau de soie légère.

Guise comprit que ces femmes étaient averties de sa visite et qu'elles savaient ce qu'il venait chercher à l'auberge du Pressoir-de-Fer. Elles l'entraînèrent dans la salle qui s'ouvrait sur le cabaret.

Là, régnait une demi-obscurité. La pièce, tendue d'élégantes étoffes et meublée de larges fauteuils, était déserte; mais, de la salle voisine, arrivaient des éclats de rire, des voix excitées, tout un bruit d'orgie... Et Guise comprit alors que cette petite maison de cabaret sur le devant était en réalité un lieu de débauche, comme il y en avait tant dans les sombres ruelles de la Cité...

—Monseigneur n'a qu'à entrer, murmura l'une des femmes, on n'attend plus qu'un convive... ce convive ne viendra pas... c'est monseigneur qui vient à sa place... La partie de plaisir consiste ce soir à garder son masque: seulement, à dix heures, tous les masques devront tomber...

Elles poussèrent une porte, s'effacèrent et Guise entra. Tout d'abord, il demeura ébloui par l'éclat des lumières. Il était brusquement poussé dans l'orgie la plus radieuse et la plus impudique.

La pièce était vaste, luxueuse, emplie de parfums capiteux.

Au milieu, une table somptueuse se dressait, chargée de vaisselle d'or, supportant des fruits rares, des friandises précieuses; des vins aux tons de rubis chatoyaient dans des flacons aux formes étranges, et, ces vins, c'étaient des servantes aux costumes impudiques qui, impassibles et souriantes, les versaient dans les coupes d'or des convives.

Il y avait là quatre couples enlacés, les femmes sur les genoux des hommes. C'est À peine s'ils firent attention à Guise qui entrait: un geste de bienvenue de l'un des hommes, une invitation à prendre place, et ce fut tout... Seulement, une femme, qui était seule, s'avança vivement vers lui, l'enlaça de ses deux bras nus et murmura:

—Enfin, vous voici, cher seigneur... vous venez bien tard...

Guise se sentit devenir insensé... une irrésistible fureur fit craquer ses muscles... D'un geste fou, il voulut repousser la femme... mais, plus étroitement, elle l'enlaça, une de ses mains arrêta sur sa bouche le cri de fureur... et, de l'autre, elle lui indiquait un objet qu'il n'avait pas vu encore.

C'était une grande horloge qui scandait l'orgie d'un tic-tac ironique. Guise vit alors qu'elle allait marquer dix heures!

—Dix heures! murmura la femme. L'heure où les masques vont tomber... Attendez, cher seigneur... Regardez!...

Le duc se laissa tomber sur un fauteuil et, sous son masque, il sentit la sueur couler. Les quatre couples demeuraient enlacés et murmuraient des choses confuses... Tout à coup, l'horloge sonna... Les dix coups tombèrent, grêles et sinistres.

—Tant pis! cria soudain une voix de femme. Nous avons gagé de nous montrer!... Moi, je commence...

Et, brusquement, elle laissa tomber son masque et arracha celui de l'homme au cou duquel elle était suspendue.

—La reine Margot! murmura Guise, stupéfait.

—Puisque c'est convenu! continua une autre femme au milieu des éclats de rire.

Et, d'un geste plus hardi encore, elle imita Margot.

—Claudine de Beauvilliers! gronda en lui-même Guise.

L'homme qui accompagnait Claudine lui était inconnu. Mais, déjà, la troisième femme venait de retirer son masque! Et celle-là riait d'un rire gamin plus frais, plus sonore... Et, cette fois, Guise fut secoué d'un frémissement de rage. Dans cette femme, il venait de reconnaître sa propre soeur!... La duchesse de Montpensier!...

Toute rieuse et s'efforçant de rougir, elle essayait de dénouer le masque de son compagnon: mais l'homme résistait, son ivresse dissipée soudain... tout à coup, elle y parvint... le visage de l'amant de la duchesse apparut... Et les rires qui avaient salué chaque visage qui se découvrait se figèrent... l'amant de la duchesse de Montpensier s'était relevé soudain, les yeux hagards.

C'était un jeune homme livide, au teint bilieux, aux traits convulsifs. Il passa sur son front une main pâle, d'une pâleur d'ivoire, et gronda:

—Qu'ai-je fait? Que suis-je venu faire ici?

En même temps, il recula, bondit vers la porte et, le visage dans les mains, se sauva... Guise qui, d'un oeil ardent, avait suivi toute cette scène fantastique, murmura:

—Le moine Jacques Clément, amant de Marie!...

—A mon tour, cria la quatrième femme d'une voix résolue, comme si toute hésitation de pudeur eût disparu de sa pensée. Aussitôt, d'un geste de bravade, elle arracha son masque et fit tomber celui de son amant... Et, alors. Guise sentit sa tête tourner. Cet... homme, c'était le comte de Loignes, son ennemi mortel! Et, cette ribaude impudique, au sourire provocateur, c'était Catherine de Clèves, la duchesse de Guise, sa femme!...

Cette seconde de faiblesse chez le duc de Guise fit place à une réaction où la honte, encore, tenait la plus grande place. Il se redressa lentement et demeura immobile. La duchesse de Guise vit cette sorte de statue dont les yeux, du fond du masque, se rivaient sur elle. Un rapide frisson, le long de sa nuque, la prévint que la terreur allait s'emparer d'elle... Elle sourit pourtant et, hardie, demanda:

—Et vous, messire, ne tiendrez-vous pas la gageure?

Elle s'arrêta net. Guise venait de laisser tomber son masque. Au même instant, le comte de Loignes se redressa, livide, tandis que les deux autres hommes gagnaient la porte; la duchesse de Montpensier se sauva; Claudine de Beauvilliers s'évanouit et la duchesse de Guise, malgré toute son audace, ne put retenir un faible gémissement.

Guise, en effet. Guise silencieux, la lèvre tremblante, la dague à la main, avait une de ces physionomies comme elle lui en avait vu deux ou trois fois. Elle voulut se lever, faire un geste, balbutier une parole; mais elle demeura paralysée, fascinée, se disant qu'elle allait mourir...

Le duc était d'un côté de la table; de Loignes, en face, de l'autre côté. Guise se ramassa sur lui-même; d'un effort énorme, il renversa la lourde table et, dans la seconde qui suivit, il y eut le geste rapide d'un bras qui se lève et qui retombe... Un jet de sang inonda le parquet... Loignes tomba comme une masse.

Guise, alors, se retourna vers la duchesse, sa dague toute rouge à la main. Et il la vit qui bondissait affolée, franchissait la porte, s'enfuyait. Il se rua...

Des insultes affreuses, des cris rauques éclatèrent. La duchesse, épouvantée, franchit deux salles, arriva à la porte extérieure, l'ouvrit, se jeta dehors... Guise la poursuivit jusque dans la salle du cabaret; là, il trébucha contre une table, sa tête tourna, il sentit le sol se dérober sous ses pas et il s'affaissa, évanoui, tenant dans sa main crispée le poignard rouge.

......................................................

Dans la pièce où le comte de Loignes gisait inanimé, une porte secrète s'ouvrit, sans bruit. Une femme entra. Elle jeta un regard à peine sur Loignes et, parvenue dans la salle du cabaret, vit la porte ouverte.

—Catherine de Clèves est morte! murmura-t-elle. Henri de Guise sera roi de France, et moi reine!...

Un sourire terrible illumina son visage... Mais, soudain, son pied heurta le duc de Guise évanoui, étendu sur le carreau. Elle le reconnut aussitôt... Son oeil se dilata...

Catherine de Clèves a échappé! dit sourdement Fausta. Un retard. Un obstacle. Il faut trouver autre chose!...

Alors, lentement, Fausta revint sur ses pas. Un homme agenouillé près du comte de Loignes sondait la blessure. Elle s'approcha de celui qui étudiait la blessure de Loignes, et le toucha à l'épaule.

—Est-ce qu'il est mort? demanda Fausta...

—Non, madame... et, même, il ne mourra pas...

—Maître Ruggieri... reprit-elle, que faudrait-il pour que cet homme meure?

—Vous pouvez le faire achever, madame, dit avec froideur l'homme qu'on venait d'appeler Ruggieri.

—Maître, dit Fausta secouant la tête, il faut que cette blessure soit suffisante sans que je m'en mêle...

—Alors, madame, il faut que le blessé soit transporté chez moi. Il suffira d'entretenir la fièvre. Pour cela, il est nécessaire que je puisse surveiller la marche du mal.

Fausta approuva d'un signe de tête et disparut.

Ruggieri la suivit d'un sourire qui, peut-être, eût glacé cette femme que rien n'effrayait.

—Sois tranquille, gronda-t-il alors lui-même... Tu ne te doutes pas, Fausta, que j'ai deviné ta pensée!...

A ce moment, six hommes, sans doute prévenus par Fausta, entrèrent, déposèrent le comte de Loignes toujours évanoui sur un fauteuil et l'emportèrent hors de l'auberge.

Catherine de Clèves, duchesse de Guise, avait bondi hors de l'auberge, en proie à une terreur insensée. Ses forces tout à coup défaillirent, Elle comprit qu'elle allait rouler sur le pavé. A ce moment, il lui sembla voir un homme arrêté devant la maison voisine. Elle se traîna jusqu'à cet inconnu et tomba dans ses bras en murmurant:

—Par pitié, monsieur, qui que vous soyez, défendez-moi.

L'homme, très embarrassé de ce fardeau et comprenant qu'un prompt secours était nécessaire à cette femme, regarda autour de lui, et, avisant la porte de la maison de Fausta, souleva le heurtoir de bronze.

La porte s'ouvrit... Et Pardaillan entra, portant dans ses bras la duchesse de Guise évanouie. Et la porte de fer de la maison de Fausta se referma sur lui!...




VIII

DOUBLE CHASSE

Le chevalier de Pardaillan avait quitté la Devinière, escorté, par Charles d'Angoulême et suivi de Pipeau. Sur ses instances et presque sur ses ordres, le jeune duc le quitta pour aller l'attendre rue des Barrés. Pardaillan n'eut pas de peine à trouver l'auberge de l'Espérance, et il y établit son quartier général pour la journée.

Il se mit en observation, interrogeant l'hôte, faisant bavarder les gens de basse mine qui hantaient l'auberge. Quoi qu'il fît et qu'il dît, il ne put obtenir aucun renseignement positif sur la singulière disparition de la petite chanteuse de Bohême. Il se décida donc à attendre la nuit pour entreprendre l'expédition qu'il méditait.

La nuit venue, Pardaillan sortit, sifflotant un air de fanfare. Pipeau marchait gravement sur ses talons.

Dehors, le chevalier présenta au chien l'écharpe de Violetta et la lui fit flairer. Pipeau considéra l'écharpe d'un oeil torve, la renifla un instant, et son moignon de queue s'agita.

—Très bien, fit Pardaillan, nous y sommes. En avant!

Au premier croisement des rues. Pipeau quêta, chercha avec rage, avec frénésie, le bout du nez de travers.

A vingt pas derrière Pardaillan, dans l'ombre, se glissant le long des murs, trois hommes avançaient et suivaient tous ses mouvements. Deux d'entre eux tenaient à la main un solide poignard effilé; le troisième les dirigeait et semblait guetter le moment de les lâcher sur Pardaillan...

Cet homme, c'était Maurevert. Les deux autres, c'étaient les deux hercules de la troupe Belgodère: Croasse et Picouic.

Maurevert, au moment où le chevalier était sorti de la Devinière, s'était élancé sur ses traces et l'avait suivi jusqu'à la porte de l'auberge de l'Espérance, et, dehors, avait guetté la sortie de Pardaillan.

Il était patient. Il eût attendu jusqu'au lendemain, s'il l'eût fallu. Pardaillan à Paris!... C'était la mort assurée!...

Où fuir encore?... Il faudrait donc recommencer cette course éperdue, qui avait duré des années?...

Que voulait-il?... Il ne savait pas au juste. Il avait quitté précipitamment Maineville et s'était élancé derrière Pardaillan, fasciné, entraîné, avec le vague espoir que le hasard le lui livrait peut-être!...

Oh! s'il pouvait le tuer!... Non pas qu'il désirât la mort du chevalier; sa haine, certes, lui souhaitait non seulement la mort, mais d'affreuses souffrances. Mais il y avait en lui quelque chose de plus fort que la haine... C'était la peur... une peur de tous les instants...

Tuer Pardaillan, pour Maurevert, c'était se décharger de l'épouvante; tant que le chevalier vivrait, lui n'oserait vivre!...

La nuit était venue depuis quelque temps déjà, lorsqu'il aperçut deux hommes qui, se tenant le bras, s'approchaient de l'auberge... Avec sa sûreté de coup d'oeil, Maurevert reconnut en eux deux façons de truands, deux de ces sacripants comme il en pullulait alors, et qui, pour quelques écus, dépêchaient leur homme en douceur et sans trop le faire crier. Maurevert fit donc un signe impérieux, auquel les deux hères se rendirent aussitôt.

—Voulez-vous gagner chacun cinquante bonnes livres bien comptées? demanda Maurevert tout en continuant à surveiller du coin de l'oeil la porte de l'auberge.

—Que faut-il faire? demandèrent-ils en choeur.

Maurevert s'assura que les deux truands étaient armés d'une bonne dague, et ce, malgré les édits répétés.

—Écoutez, mes braves; ce qu'il faut faire, le voici: il y a là, dans cette auberge, un homme...

—Qui vous gêne, peut-être, dit l'un.

—Tu es intelligent, l'ami, dit Maurevert.

—Et cet homme, il s'agirait de...

—Oui, gronda Maurevert.

—Bon! Ça nous va. Cent livres pour nous deux, après l'opération: c'est entendu. Prépare ta dague, Croasse! car les deux malandrins étaient les hôtes de Pardaillan.

—Silence!... fit Maurevert.

La porte de l'auberge s'ouvrait. Les trois hommes s'aplatirent contre le mur. Dans le rai de lumière qui sortait du cabaret, Maurevert reconnut Pardaillan et se sentit blêmir... Lorsque le chevalier et le chien se furent mis en route, Maurevert donna ses instructions:

—Suivez-moi, dit-il à voix basse. Quand je vous dirai: «Allez!» il sera temps. Vous vous jetterez sur l'homme. Mais ne le manquez pas du premier coup: sans quoi il ne vous manquera pas, lui!

Pour toute réponse, Picouic tira son poignard et Croasse, ayant enfin compris ce dont il s'agissait, l'imita. Maurevert se mit en route. Les deux maigres hercules le suivaient le poignard au poing. Vingt fois, Maurevert eût pu donner le signal; vingt fois, il fut sur le point de le donner. Il n'osa pas!...

C'est en roulant des pensées de peur mortelle que Maurevert, sur la piste de Pardaillan, atteignit la Cité...

Là, Maurevert vit le chevalier s'arrêter devant une maison, il crût enfin que l'occasion était propice, et il allait s'effacer, donner le signal, lorsqu'une femme échevelée sortit de l'auberge voisine et alla tomber dans les bras de Pardaillan... Quelques instants plus tard, le chevalier disparaissait avec l'inconnue dans la maison à laquelle il venait de frapper.

—Il nous échappe, dit Picouic. C'est de votre faute, mon gentilhomme!

—Attendons, répondit Maurevert.




IX

L'ABSOLUTION

Maître Claude, tenant Violetta évanouie dans ses bras puissants, s'était jeté dans la trappe. En atteignant l'eau, il se sentit d'abord entraîné au fond, très loin. Il étreignit son enfant sur sa vaste poitrine, et, d'un vigoureux coup de talon, remonta à la surface de la Seine. Alors, tout ce qu'il avait de force et d'instinct vital fut employé à soutenir la tête de la jeune fille hors de l'eau. Tout à coup, il eut aux genoux la sensation d'un raclement. Il avait pied!... Alors, il éleva l'enfant tout entière hors de l'eau et il marchait, soufflant fortement.

Quand il fut monte sur le haut de la berge, il vit qu'il se trouvait à peu près vers la rue de la Juiverie, au-dessous du pont Notre-Dame. Alors, il se mit à courir, et en quelques minutes atteignit son logis. A ses appels, la porte s'ouvrit; dame Gilberte apparut tout effarée.

—Du feu! haleta Claude, des linges chauds... vite!

Dans l'affolement, la porte demeura ouverte. Claude courut jusqu'à sa chambre, déposa Violetta sur son lit.

Dame Gilberte, dans la cuisine, allumait un grand feu...

Or, à l'instant où Claude pénétrait dans la maison, un homme qui venait d'entrer dans la rue de la Calandre s'arrêtait devant le logis de l'ancien bourreau de Paris. C'était Belgodère!...

La figure du sacripant avait un rayonnement terrible, Il vit la porte ouverte et s'arrêta un instant, perplexe. Puis, assurant une dague trapue dans son poing caché sous son manteau, il haussa les épaules et grommela:

«Tant mieux, après tout!... On dirait que Claude n'attend que moi!... Entrons!... Voyons, que vais-je lui dire? Il faut que je dose la souffrance... Il faut qu'il en meure sous mes yeux!... Comment, maître Claude! vous ne me reconnaissez pas? Regardez-moi bien! C'est moi qui vous attachâtes au pilori, alors qu'il vous était si facile de me laisser fuir!... Maintenant, attention: c'est moi qui enlevai votre petite Violetta... Et savez-vous ce que j'en ai fait, de votre pure et chaste enfant. J'en ai fait une ribaude! Allez la chercher dans le lit de monseigneur de Guise!... Ah! Ah! que dites-vous de la farce, mon bon monsieur Claude?...»

Le bandit ricanait en se racontant ces choses à lui-même. Il entra et vit des portes ouvertes devant lui. Tout à coup, il s'arrêta: il venait d'apercevoir au fond d'une chambre Claude penché sur un lit, Claude qui, les épaules secouées de sanglots, râlait:

—Elle vit!... Seigneur Jésus qui avez pitié des pauvres gens, vous avez donc eu pitié de moi aussi!... Violetta, mon enfant, ouvre tes yeux...

Belgodère demeura un instant frappé de stupeur. Puis, rapide et silencieux, il recula dans la pièce voisine qui était la salle à manger. Elle était obscure. Le bohémien, alors, gagna doucement la porte de la salle à manger, puis la porte extérieure, et il s'éloigna rapidement. D'instinct, et sans savoir au juste ce qu'il voulait faire, il se dirigea vers la maison de Fausta. Là, il s'arrêta. La rage le faisait trembler. Mais il y avait en lui de l'étonnement plus que de la fureur.

Méditant sur ce qu'il avait vu, Belgodère s'était approche de la porte de fer à laquelle il se mit à frapper à coups redoublés. Dix minutes plus tard, le bohémien était amené devant Fausta. Il y eut un long entretien au cours duquel la mystérieuse princesse, ayant frappé sur un timbre, donna cet ordre à l'homme accouru:

—Qu'on aille à l'instant me chercher le prince Farnèse...

L'entretien terminé, Belgodère fut conduit à une chambre du palais où il fut enfermé à double tour. Mais sans doute le bohémien s'attendait à cet emprisonnement qui, au surplus, était probablement consenti, car il ne témoignait ni surprise ni terreur.

Grâce aux soins de dame Gilberte qui l'avait déshabillée, couchée et frictionnée, Violetta revint à elle. Et, lorsque maître Claude put entrer dans la chambre, il trouva l'enfant les yeux grands ouverts, pensive, rêveuse, semblant réfléchir à des choses douloureuses et graves.

Il toussa comme pour prévenir Violetta de sa présence, et, de loin, d'une voix humble et enrouée:

—Tâche de dormir; ne pense plus à tout cela; c'est fini, je te dis... Tu comprends, il faut que tu te reposes pour que demain à la première heure nous puissions partir... non, non, ne dis rien... tais-toi... Sache seulement que, lorsque nous serons loin de Paris, quand tu seras en sûreté... eh bien, tu seras libre de me voir ou de ne pas me voir...

Violetta voulut prononcer quelques mots... Mais déjà Claude avait disparu. Lorsque les premiers rayons du soleil pénétrèrent dans la chambre, elle se leva, s'habilla et s'assit dans un fauteuil, les mains jointes, la tête penchée sur le sein. Ce fut à ce moment que maître Claude entra.

—Dans quelques minutes, dit-il, une bonne litière va venir. Tu y monteras avec dame Gilberte... Moi, je serai à cheval, et, tu sais, ne va pas avoir peur...

—Avant de partir, je voudrais vous parler, balbutia Violetta avec une émotion qui la faisait trembler.

Claude pâlit.

Violetta, cependant, se taisait. Elle avait baissé les yeux, et continuait à trembler. Claude, par un suprême effort de désespoir, souriait.

—Voyons, dit-il d'une voix qu'il crut très naturelle, parle, puisque tu as quelque chose à me dire... moi, vois-tu, je crois... je...

Brusquement, il tomba à genoux.

—Écoute-moi, ma petite Violetta. Avant que la bonté du Seigneur ne t'eût mise dans ma vie comme un rayon de soleil, j'exerçais mon métier sans savoir. Tantôt à Montfaucon, tantôt en Grève, des fois à la Croix-du-Trahoir, ou ailleurs, j'allais... on me livrait le condamné, la condamnée... Est-ce que je savais, moi?... Mon père, mon grand-père, mon arrière-grand-père, tous avaient tué. J'ai fait comme eux. C'était le métier de la famille...

Violetta écoutait, dans un tel saisissement qu'il lui eût été impossible de faire un geste.

—C'était ainsi, continua-t-il. Et voilà qu'un jour je te pris, je te ramassai, toute frêle, toute petite, et si jolie... Tu ne saurais jamais ce qui s'est passé dans mon coeur à cette minute où tu tendais tes mains à la foule?...

—Je tendais... mes mains... à la foule?...

—Bien sûr! Et c'est moi qui te pris, puisque tu n'avais pas de père...

—Pas de père! cria Violetta secouée d'un tressaillement.

—C'est vrai... tu ne sais pas... je t'ai toujours menti... Je ne suis pas ton père..., termina-t-il humblement.

Violetta porta vivement ses mains à ses yeux comme pour les garantir d'une lumière trop vive et murmura: —O Simonne, ton agonie a donc dit la vérité...

Elle demeura ainsi, le visage caché dans ses mains, tandis que Claude reprenait:

—Voilà. Je ne suis pas ton père. Avant que tu ne fusses mienne, avant que je ne t'eusse ramassée, pauvre petite abandonnée, j'ignorais ce que c'est que la vie. Mais, quand tu fus à moi, un jour, tout à coup, je m'aperçus que je n'étais plus le même... j'eus horreur de tuer... Déjà je songeais à ce que tu penserais, à ce que tu dirais, si jamais l'affreuse vérité t'était révélée... Je crus retrouver la paix en me faisant relever de mes horribles fonctions... Ah! bien, oui! Plus que jamais, des spectres rôdèrent autour de moi... Et ce n'est que près de toi, dans notre petite maison de Meudon, que je me sentais redevenir moi-même... c'était trop de bonheur encore pour moi... je te perdis. Ce que j'ai souffert en ces années de solitude et de désespoir, moi-même sans doute je ne pourrais le dire... Et voici qu'à l'heure où je te retrouve, au moment, à la minute où je puis espérer revivre encore... voici que tu apprends ce que j'ai été!... Voilà... tu sais tout... Ce que je voulais te demander seulement, c'est de me permettre de te sauver... de te mettre en sûreté... Et puis, après, tu me renverras!

Claude baissa la tête. A genoux, affaissé sur lui-même. Violetta ouvrit ses yeux bleus où brilla une lueur d'aurore, et, de sa voix douce, elle dit:

—Père... mon bon petit papa Claude... embrasse-moi... tu vois bien que tu me fais beaucoup de chagrin...

—Qu'as-tu dit? bégaya Claude tout tremblant.

Violetta, sans répondre, saisit de ses deux petites mains les mains formidables du bourreau, le força à se relever, et, lorsque Claude, éperdu, fut tombé dans le fauteuil, elle s'assit sur ses genoux, jeta ses bras autour de son cou, posa sa tête adorable sur sa poitrine, et répéta:

—Père... mon bon père... embrassez votre fille!...