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Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta cover

Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta

Chapter 15: XI LE PACTE
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About This Book

The novel follows Léonore, daughter of a baron, whose secret affair with the noble Jean de Kervilliers results in pregnancy and a threatening note that he will never marry her. When she confronts a high-ranking cleric and discovers his true identity, she is accused of sacrilege and condemned. During her public execution she goes into labor; popular compassion intervenes, sparing her life and saving the infant. The narrative weaves concealed identities, shifting loyalties, and the collision of private passion with ecclesiastical and social authority, exploring honor, deceit, and the unpredictable force of public sympathy.




X

LE PÈRE

L'heure qui suivit fut pour maître Claude un tel rayonnement de bonheur que son passé en fut comme effacé.

—Partons, fit-il tout à coup. Voilà que j'oublie tout, moi! Ce n'est pas qu'il y ait du danger... car sûrement on nous croit morts... Donc, nous pourrions d'autant mieux rester ici que, même si on ne nous croit pas morts, on ne supposera jamais que nous avons cherché un refuge ici même... On nous cherchera partout, excepté dans cette maison... mais elle me fait peur à présent cette maison! J'y ai tant souffert! Mais assez bavardé... Partons!

Violetta secoua doucement la tête.

—Comment! Tu ne veux pas partir?...

—Père, vous l'avez dit vous-même: il n'y a ici aucun danger; nous y sommes mieux cachés que partout ailleurs, puisqu'on nous croit morts...

—C'est vrai... mais pourquoi?...

—Je ne veux pas quitter Paris encore, fit Violetta en baissant les yeux. Restons ici tout au moins quelques jours.

—Tant que tu voudras. Dame Gilberte! renvoyez cette litière et ce cheval. L'enfant veut rester!...

La vieille servante qui, émerveillée, tournait autour de Claude et de Violetta, s'empressa d'obéir.

—Ce n'est pas tout, père, dit alors Violetta avec un sourire, nous restons; mais ce matin il faut que je sorte, pour aller à l'auberge de l'Espérance...

—Ah! bah!... Voyons... tout à l'heure, quand je te tenais dans mes bras, tu m'as raconté une foule de choses que j'entendais à peine... Ah! j'y suis! Le jeune homme qui a apporté des fleurs?... Voyons, dis-moi cela, un peu!... Son nom, d'abord... Tu rougis? Pourquoi?...

—Je n'ai pas dit..., murmura la jeune fille en pâlissant.

—Mais, moi, je devine! Digne jeune homme! Allons, comment s'appelle-t-il?

—Je ne sais pas! fit Violetta dans un souffle.

Claude éclata d'un bon rire qui fit trembler les vitraux.

—Dépeins-le-moi, au moins...

Violetta, tout heureuse elle-même de cette joie débordante, entreprit une description que maître Claude lui arracha par lambeaux. Quand ce fut fini, Claude se leva.

—Je vais le chercher dit-il. Dans une heure je te l'amène. Il faut que je voie ce jeune gentilhomme, que je lise dans ses yeux s'il est capable d'aimer assez pour...

Claude serra Violetta dans ses bras, et sortit en courant, la laissant tout étourdie, n'ayant pas eu le temps de faire une objection. Et, par la pensée, elle le suivait jusqu'à l'auberge de l'Espérance.

A ce moment, les vitraux d'une fenêtre du rez-de-chaussée volèrent en éclats; plusieurs hommes sautèrent dans la maison, et Violetta, épouvantée, entendit crier ces mots:

—Si l'homme résiste, tuez-le!... Mais pas une égratignure à la petite!...

Maître Claude, ayant jeté un manteau sur ses épaules, s'était élancé vers la rue de la Tissanderie et n'avait pas tardé à atteindre l'auberge de l'Espérance.

Claude ne se rencontra pas avec Charles d'Angoulême. L'aubergiste, tenu à la plus extrême prudence, ne lui donna que de maigres renseignements. Maître Claude attendit plus d'une heure. Puis il se dit que le jeune gentilhomme ne viendrait sans doute pas. Il partit, se promettant de revenir.

Dix minutes plus tard, Charles rentrait dans l'auberge, après avoir inutilement exploré les environs...

Maître Claude venait de franchir le pont et rentrait dans Notre-Dame, il s'arrêta court. Un homme venait au-devant de lui... Et c'était une figure de malheur.

Une immense pitié envahit l'âme du bourreau qui murmura en pâlissant:

—Le père de Violetta!

C'était en effet le prince Farnèse!... Or, d'où venait-il?... Il sortait du logis de Claude!...

Appelé dans la nuit par Fausta, il en avait reçu une mission. Et, cette mission, il avait cherché à la remplir en même temps que la maison de Claude était envahie... Farnèse n'avait pas trouvé le bourreau. Peut-être sa mission devenait-elle dès lors inutile. Car il avait quitté le logis maudit en jetant une dernière malédiction contre l'homme qui lui avait pris sa fille... A ce moment Farnèse aperçut Claude, il s'arrêta devant lui:

—J'ai reçu hier l'ordre de vous entendre en confession générale, dit-il.

Une bouffée de honte monta au cerveau de Claude.

—Ainsi, songea-t-il tout au fond de sa conscience, c'est lui qui devait me donner l'absolution!... Je lui ai volé sa fille, et lui me rend à Dieu!...

—Monseigneur, balbutia-t-il, je ne veux pas vous tromper... Depuis hier... cette nuit même... il s'est passé un événement qui fait que... peut-être... je n'ai plus droit à votre bénédiction!...

—Je dois vous entendre, dit Farnèse d'une voix étrange; peu importe ce qui a pu se passer.

Farnèse s'était mis en marche, comme s'il eût la certitude que Claude le suivait, et, en effet, Claude marchait à trois pas derrière lui.

Par des ruelles détournées, Farnèse atteignait Notre-Dame. Maître Claude y entra à sa suite. Farnèse le conduisit jusqu'à un confessionnal et dit:

—Attendez-moi là... préparez votre conscience au grand acte...

Claude tomba à genoux et murmura:

—Mon Dieu, Seigneur! N'est-ce pas que je ne puis pas me séparer de mon enfant! N'est-ce pas que je puis la garder!... N'est-ce pas que c'est assez que je dise à votre ministre qu'il ne doit plus pleurer, et que, plus tard, il reverra l'enfant!...

Farnèse avait disparu dans la sacristie. Il y était entré cavalier; il en sortit cardinal... Lorsque Claude le revit soudain traversant la vaste nef silencieuse et obscure, il tressaillit. Farnèse en cavalier était un admirable gentilhomme. Farnèse en cardinal était, dans toute sa majesté imposante, ce que pouvait alors représenter ce mot: un-prince de l'Eglise...

Farnèse, en passant devant le maître-autel, fléchit le genou, peut-être autant par une faiblesse physique que par devoir religieux. Une sorte de gémissement sourd s'échappa de ses lèvres, et il baissa les yeux, n'osant regarder ces marches en travers desquelles était tombée Léonore...

Ah! cette horrible matinée du jour de Pâques de l'année 1573!...

Livide de ces souvenirs, il se dirigea vers Claude agenouillé, là-bas, dans le grand confessionnal à la vaste architecture... Et alors, ce fut un autre sentiment qui se déchaîna en lui! Ce fut une autre scène qui se présenta à son imagination!... Il revit le gibet de la place de Grève!... Il revit le bourreau s'emparant de son enfant!...

Une enfant... une fille! C'est-à-dire la possibilité de vivre, d'aimer encore, de réparer peut-être... Non! rien de tout cela n'avait été... Il se revit courant chez Claude, le suppliant... Il entendit le bourreau lui répéter:

Votre fille n'a vécu que trois jours...

Et l'affreuse parole de mort, Claude l'avait répétée la veille. Cet homme avait laissé mourir sa fille... l'avait tuée peut-être?... Qui savait!... Oh! faire souffrir cet homme comme il avait souffert, lui... Lui rendre douleur pour douleur, désespoir pour désespoir.

Il s'assit près de Claude, non pas à la place ordinaire du confesseur, de l'autre côté du grillage, mais près de lui, le touchant presque... Claude ne remarqua pas ce détail. Son visage rayonna lorsqu'il vit le cardinal.

—Si triste et sombre maintenant, comme il va être heureux tout à l'heure! songea-t-il.

—Je vous écoute, dit Farnèse glacial.

Un frisson secoua les larges épaules de Claude. Alors, il commença le hideux récit... sa confession de bourreau qui a horreur de tant de meurtres froidement accomplis. Le bourreau, les cheveux hérissés, les yeux hagards, grondant et suant, racontait, racontait toujours, et parfois levait un regard de détresse sur le cardinal.

Et celui-ci demeurait glacial. Pas un mot... Farnèse attendait que ce fût fini... Claude, enfin, s'arrêta, haletant.

—Ce sont bien là tous vos meurtres? demanda Farnèse.

—Tous, monseigneur, répondit Claude humblement. Je n'ai rien oublié...

Farnèse avait fermé les yeux. Lorsqu'il les rouvrit, il darda un tel regard que Claude frissonna longuement, se ramassa sur lui-même comme à l'approche d'un malheur.

—Tu as oublié le plus hideux de tes meurtres, dit alors Farnèse. Monstre, descends en toi-même, et cherche le véritable crime de ton existence abjecte!...

Claude, avec un frémissement d'épouvanté, se releva... Au même instant, le cardinal fut debout et lui saisit la main...

—Ton crime, c'est d'avoir tué un coeur d'homme, le mien!... Tu m'as volé ma fille! Tu l'as laissée mourir! Tu l'as tuée, dis-je!... Réponds!... Misérable démon, moi, t'absoudre!... Ecoute, écoute, puisque tu as une fille, puisque, toi aussi, tu as un coeur de père!...

Claude devint pâle comme un mort. Les yeux dilatés, la bouche ouverte, il considérait Farnèse sans pouvoir énoncer un mot... Le cardinal eut un rire effrayant, et, de sa main, secoua violemment le bras de Claude.

—Ah! tu as une fille, toi aussi! Ah! tu aimes, toi aussi!... Ta fille, monstre, c'est moi qui l'ai conduite dans la chambre des exécutions!... Oui, oui, je vois le ricanement de tes yeux! Tu veux dire que tu l'as sauvée?

—Vous saviez ce qui s'est passé cette nuit!... rugit Claude.

—Oui, je le savais!... Et c'est pour cela... c'est pour te dire... écoute!... ta fille... en ce moment... tu m'entends? démon!... Ta fille... elle est reprise! Elle est aux mains de Fausta!.. On la tue!... Et c'est moi qui ai fait cela!...

Farnèse, d'un geste rude, repoussa Claude et se croisa les bras. Celui-ci, sous l'épouvantable parole, avait fléchi, ses deux mains à son visage.

Lorsque Claude laissa retomber ses bras, il était méconnaissable... il était la personnification de la stupeur dans la douleur... Son regard tragique et sanglant alla jusqu'à l'autel, jusqu'à la Croix. Et il dit...

—Tu as fait cela, prêtre? Tu as livré cette enfant?...

—Oui, je l'ai livrée!...

—Et tu dis qu'on la tue?... Elle est morte?...

—Morte!...

Un gémissement, d'une étrange douceur, monta jusqu'aux voûtes de la cathédrale. Puis ce gémissement s'enfla, devint un grondement furieux, et Claude tonna:

—Cette enfant, prêtre!... Cette enfant que tu as fait assassiner!... sais-tu qui elle est?

—Cette enfant! balbutia Farnèse. Eh bien?...

—Eh bien..., hurla Claude, d'une voix déchirante, cette enfant!... c'était ta fille!...

Et il s'en alla, titubant, emplissant la vaste nef de ses sanglots, sans regards derrière lui, sans voir ce que devenait le cardinal. Le cardinal s'était affaissé avec un râle. Un jeune moine qui priait non loin de là s'approcha alors de lui, et ayant constaté qu'il vivait se mit à le soigner activement. Ce moine s'appelait Jacques Clément.




XI

LE PACTE

Claude sortit de Notre-Dame, marcha sur la maison Fausta, et frappa violemment du poing à la porte de fer, sans songer au heurtoir.

La porte ne s'ouvrit pas.

—On m'ouvrira bien, grognait Claude; il faudra bien qu'on m'ouvre, il faudra bien qu'on me dise ce qu'est devenue mon enfant. Malédiction!... Ouvrirez-vous?...

Des deux poings, il frappait...

—Mais, mon bon monsieur, dit une voix, vous ne savez donc pas que la maison est déserte?

Un rassemblement s'était formé autour de lui. Bien peu reconnurent l'ancien bourreau. Un homme, à ce moment, un cavalier vêtu de noir, traversa les groupes sans rien voir, marchant d'un pas égal et rapide, et il pénétra dans la petite maison voisine, dans l'auberge du Pressoir-de-Fer. Cet homme ne vit pas Claude, et Claude ne le vit pas...

Après l'abattement et les supplications, Claude s'en alla, la tête basse.

Il rentra dans son logis et se mit à errer. Dame Gilberte avait disparu; dans la chambre où avait dormi Violetta, il y avait des traces de lutte. Machinalement, Claude se mit à tout remettre en place.

Il prononçait des mots sans suite, et serrait convulsivement dans ses mains les quelques objets qui avaient pu toucher Violetta... Il finit par se jeter dans le fauteuil où s'était assise Violetta et ferma les yeux, essaya de réfléchir...

—C'est cela, murmura-t-il avec un indéfinissable sourire; c'est, cela pardieu!... Mourir!... Quelle bonne idée!...

Il se releva et courut à une salle où il n'avait pas dû entrer depuis longtemps, car tout y sentait le moisi. Claude ouvrit violemment la fenêtre et rabattit les contrevents. La lumière éclatante du plein midi entra à flots dans cette pièce et éclaira soudain des haches rouillées, des masses, des maillets de bois, des couteaux. Cette salle... c'était sa salle aux outils... les sinistres outils de son ancien métier!...

Dans un coin, des paquets de cordes toutes neuves; quelques-unes de ces cordes étaient toutes préparées, avec le noeud coulant au bout. Claude en saisit une, et, tout courant, revint à la chambre de Violetta...

Là, il éprouva la solidité de la corde, ses mains ne tremblaient pas; avec le plus grand soin, il se mit à graisser la corde aux abords du noeud coulant; puis il planta un clou énorme assez haut dans le mur et y accrocha la corde... Alors, monté sur un escabeau, il passa le noeud coulant autour de son cou...

Alors, d'un coup de pied, Claude fit basculer l'escabeau... Il tomba dans le vide.

......................................................

Au même instant, quelqu'un parut au seuil de la chambre, Ce quelqu'un vit maître Claude pendu. Il tira son poignard, et, au-dessus de la tête, trancha la corde... Claude s'affaissa au long du mur... L'homme, avec la même résolution, desserra le noeud coulant et se mit à frictionner le bourreau qui, au bout de quelques minutes, commença à respirer et ouvrit les yeux... Cet homme, c'était le père de Violetta, le cardinal prince Farnèse...

Claude, en revenant à lui, reconnut le cardinal. Il se releva, repoussa rudement Farnèse, et, avec un éclat de rire infernal, s'élança hors de la chambre. Quelques secondes plus tard, il reparaissait, une lourde hache au poing. Le cardinal n'avait pas bougé.

Claude s'aperçut alors d'une chose qu'il n'avait pas remarquée tout d'abord... Le matin, dans la cathédrale, les longs et fins cheveux du cardinal et sa barbe soyeuse étaient presque noirs... Maintenant, cette barbe et ces cheveux étaient blancs... Le cardinal Farnèse avait vieilli de vingt ans en quelques heures...

Claude fit cette remarque sans y attacher aucune importance. Il s'avança sur Farnèse en grondant:

—Merci, prêtre! je t'avais oublié, tu viens me rappeler qu'avant de mourir!...

—Je viens te rappeler que tu as autre chose à faire que de mourir, dit Farnèse d'une voix étrangement calme.

—Qu'ai-je donc à faire! rugit Claude dont les yeux devenaient hagards. Te tuer avant de mourir?...

—Tue-moi si tu veux; je venais te dire qu'il nous reste à venger l'enfant...

—La venger? bégaya Claude.

—Cette femme, dit Farnèse, qui a profité de ton absence dénoncée par je ne sais quel démon, cette femme aux pieds de laquelle je viens de me traîner deux heures durant, qui m'a employé, moi, au meurtre de l'enfant... que j'appelais Sainteté, que tu appelais Souveraine, l'assassin de ma fille... bourreau, veux-tu donc qu'elle vive?...

Claude saisit le bras de Farnèse et le serra avec violence.

—Bourreau, continua Farnèse, je suis venu te dire ceci: veux-tu m'aider à frapper cette femme? Elle représente une redoutable puissance. Son pouvoir est sans bornes. Son approche peut nous briser comme verre. Un signe d'elle peut nous tuer. Eh bien, aimais-tu assez l'enfant pour devenir mon aide? mon aide pendant une seule année... Non seulement mon aide, mais mon esclave?

Claude avait écouté en frémissant de tout son être. Une sombre joie s'alluma dans ses yeux éperdus.

—Monseigneur, répondit-il dans un souffle, à partir de cette minute, je vous appartiens corps et âme, pomme vous m'appartiendrez corps et âme quand ce sera fait!

Avec une effroyable sérénité, Farnèse s'assit à la table sur laquelle se trouvaient parchemin et écritoire.

—Échangeons en ce cas les écritures nécessaires à notre ligue, dit-il.

Sur une feuille de parchemin, il écrivit:

«Ce 14 de mai de l'an 1588. Moi, prince Farnèse, cardinal, évêque de Modène, déclare et certifie: Dans un an, jour pour jour, ou avant ladite époque si la femme nommée Fausta succombe, m'engage à me présenter devant maître Claude, bourreau, à tel jour ou telle nuit qui lui plaira; m'engage à lui obéir quoi qu'il demande; et lui donne permission de me tuer si bon lui semble. Et que je sois damné dans l'éternité si je tente de me refuser ou de fuir. Et je signe: Jean, prince Farnèse, évêque et cardinal par la grâce de Dieu.»

Farnèse se leva, tendit le papier à Claude. Celui-ci le lut lentement, plia le parchemin et le mit dans sa poche.

—A ton tour! dit alors le cardinal.

«Ce 14 de mai de l'an 1588. Moi, maître Claude, bourgeois de la Cité, ancien bourreau-juré de Paris, demeuré bourreau par l'âme, déclare et certifie: Pour atteindre la femme nommée Fausta, m'engage, pendant un an à dater de ce jour, à obéir aveuglément à Monseigneur prince et cardinal évêque Farnèse. Et que je sois damné dans l'éternité si une seule fois dans le cours de cet an je lui refuse obéissance. Et je signe...»

A ce moment, comme le front de Claude saignait, une goutte de sang tomba sur le parchemin au-dessous du dernier mot, Claude tressaillit et, de son pouce, il écrasa la goutte de sang et traça une croix rouge.

—Ma signature, à moi..., gronda-t-il.

—Je la tiens pour valable! dit Farnèse prenant le parchemin.

Le bourreau le regardait s'en aller et murmurait sourdement:

—La Souveraine... d'abord!... Et vous, ensuite... Monseigneur!...




XII

LA FAUSTA

Nous ramenons maintenant notre lecteur au mystérieux palais de la princesse Fausta, au moment où Pardaillan y vient d'entrer, portant Catherine de Clèves évanouie.

Du palais se sont enfuies Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier, et Claudine de Beauvilliers, profitant de la porte de communication.

Fausta, revenant de l'auberge, longea un long couloir et murmura devant une porte:

«Ici, la petite bohémienne, nous verrons!»

Plus loin devant une deuxième porte:

«Ici, Claudine de Beauvilliers, la solution peut-être.»

Plus loin encore, devant une troisième porte:

«Ici, Marie de Lorraine m'attend... J'ai à lui parler du moine!... dit-elle.

Plus loin enfin, devant une quatrième porte, sur les confins de la partie réservée aux gardes:

«Ici, le bohémien Belgodère... Un bon limier à lancer sur Farnèse!...»

Ainsi, avec une effrayante lucidité, cette femme étiquetait, pour ainsi dire, sa multiple pensée: son esprit se mouvait à l'aise dans le tourbillon de la vaste intrigue...

Comme elle revenait sur ses pas et qu'elle passait devant le grand vestibule, tout à coup une voix sonore et railleuse parvint jusqu'à elle. Chaque porte de ce palais était truquée; chacune possédait un judas, un oeil invisible... Fausta n'eut qu'à s'approcher pour voir ce qui se passait dans le vestibule. Elle eut une exclamation de joie.

«Dieu est avec moi!» murmura-t-elle.

Au même instant elle fit un signe: et sans doute ses servantes ne la perdaient jamais de vue dans ses évolutions, car aussitôt deux femmes accoururent, deux femmes françaises, celles-là. Elle leur donna quelques ordres à voix basse et rapide, puis ouvrit toute grande la porte du vestibule, où Pardaillan, soutenant dans ses bras la duchesse de Guise, disait leur fait aux deux gardes.

—A Dieu ne plaise, dit Fausta, que quelqu'un ait frappé à ce logis et qu'il n'y ait trouvé les secours qui se doivent entre chrétiens. Entrez, monsieur; vous êtes le bienvenu... Mes femmes vont donner les soins nécessaires à votre dame que je vois pâmée...

Pardaillan remit la duchesse de Guise aux bras des deux femmes qui disparurent, portant Catherine de Clèves sans connaissance. Alors Pardaillan se découvrit.

—Madame, dit-il, je vous dois mille grâces. Sans vous, je me fusse trouvé fort embarrassé. Cette noble dame n'est point mienne...

Et, en quelques mots, il met Fausta au courant de son histoire.

—Sire chevalier de Pardaillan, dit gravement Fausta, votre air et vos paroles me donnent le désir de vous connaître mieux. Ne me ferez-vous pas la faveur de vous reposer un instant chez la princesse Fausta-Borgia, étrangère venue à Paris pour s'y instruire des arts, des lettres, de la noble élégance de la gentilhommerie française...

Le chevalier jeta autour de lui ce rapide et sûr coup d'oeil de l'homme habitué à la prudence.

—Qu'est ceci? grommela-t-il en lui-même. Un coupe-gorge, peut-être?... Hum!... Voilà aussi, par la mort-diable, une créature par trop délicieuse, pour un tel cadre... Ma foi, je me laisse tomber? Tant pis s'il y a un précipice sous les fleurs!...

Et s'inclinant avec une grâce altière, non sans laisser entrevoir la longueur démesurée de sa rapière:

—Madame, dit-il, l'illustre nom de Borgia m'est garant qu'en fait d'arts et de lettres vous pourriez être notre éducatrice. Cela dit, madame, je me déclare à vos ordres.

Fausta fit un geste comme pour inviter le chevalier à la suivre et pénétra dans l'intérieur.

Pardaillan ébloui, transporté en pays de rêve et de mystère, palpitait voyant le trône et la tiare.

Fausta s'arrêta dans cette façon de boudoir où elle avait reçu le duc de Guise et qui était sans doute destiné aux étrangers. Elle s'assit sur ce siège de satin blanc où sa beauté fatale prenait un relief de précieuse médaille. Et, avant que Pardaillan fût revenu de son étonnement:

—Monsieur le chevalier, dit-elle, c'est vous qui, sur la place de Grève, avez tenu tête à M. le duc de Guise, et avez joué ce tour dont tout Paris a parlé.

—Moi, madame? s'écria Pardaillan, jouant la stupéfaction, êtes-vous bien sûre que ce soit moi?...

—J'ai tout vu; du haut d'une fenêtre, je prenais plaisir à voir la place encombrée de bateleurs et de marchands... j'ai tout vu, et je viens de vous reconnaître.

—En ce cas, madame, je me garderai bien de vous contredire. Ce serait vous donner une piètre idée de cette gentilhommerie française que vous êtes venue étudier sur place.

Pardaillan, son premier étonnement passé, redevenait maître de lui-même. Il avait une physionomie de naïveté ingénue et paisible. Quant à Fausta, il était impossible de savoir ce qu'elle pensait. Mais, pour la première fois, elle voyait un homme soutenir son regard avec une dignité mêlée d'une impassible ironie...

—Monsieur, dit-elle, sur la place de Grève, je vous ai admiré... Votre épée est sûre, monsieur; mais votre coup d'oeil est encore plus sûr. Venons donc au fait.

«Que va-t-il m'arriver?» se dit Pardaillan.

—Lorsque, sur la place de Grève, je vous ai vu à l'oeuvre, continua Fausta en essayant vainement de faire baisser les yeux du chevalier, j'ai pris aussitôt la résolution de m'enquérir de vous et de vous connaître. Le hasard me sert à souhait, M. de Guise doit vous haïr. S'il vous hait depuis longtemps, raison de plus pour faire votre paix avec lui...

—Vous voulez dire, madame, qu'il serait sage à lui de faire sa paix avec moi?

Fausta jeta un regard plus aigu sur la figure de cet homme qui osait parler ainsi du maître de Paris.

—Monsieur, dît-elle tout à coup, si vous voulez mettre votre épée au service du duc de Guise, je vous jure, moi, que non seulement il oubliera tout ressentiment, mais encore qu'il fera de vous un puissant seigneur...

—Il faudra donc, dit paisiblement le chevalier, qu'il touche cette main que voici?

—Il la touchera, fit-elle en souriant.

—Permettez-moi, madame, d'avoir meilleure opinion que vous d'un homme qui sera, demain peut-être, roi de France. M. de Guise ne peut toucher la main qui l'a touché au visage...

—Vous avez fait cela! murmura-t-elle, vous avez souffleté le duc de Guise!....

—Dans une circonstance qu'il vous racontera lui-même si vous le lui demandez. Il vous dira que lui, chevalier de Lorraine, haut seigneur, le premier du royaume après les princes du sang et peut-être même avant, n'a pas hésité à faire assassiner dans son lit un vieillard. Il vous dira qu'il poussa la magnanimité jusqu'à faire jeter par la fenêtre le cadavre de l'amiral Coligny! Rude victoire, madame! Et ce ne fut pas la payer trop cher, du soufflet qui jaillit alors, si j'ose dire, de la main que voici!...

—Le duc défendait la cause de l'Eglise! dit sourdement Fausta.

—De quelle Eglise? madame... Il y en a au moins deux..., dit Pardaillan sans aucune intention qu'une innocente raillerie.

—Comment savez-vous qu'il y a deux Eglises, vous? gronda-t-elle, pâlissante.

—Deux Eglises! murmura Pardaillan étourdi. Que veut dire cela...?

—Est-ce que cet homme serait un espion! songeait Fausta.

—Oh! oh! se disait le chevalier, est-ce que cette femme serait le chef occulte de la Sainte Ligue... Est-ce que Guise ne serait qu'un instrument?... Est-ce que la Ligue serait une nouvelle Eglise?...

Dans ce bref instant où ils songeaient ainsi, ils s'étaient étudiés, comme deux lutteurs. Fausta avait rapidement pris son parti. De son examen, il résulta à ses yeux que Pardaillan devait être un routier héroïque, capable d'entreprises extraordinaires: une épée invincible qu'il s'agissait d'acheter à tout prix.

—Chevalier, reprit tout à coup Fausta, si vous ne pouvez être à M. de Guise, peut-être ne refuseriez-vous pas de servir un autre maître?

—Cela dépend du maître, madame, fit Pardaillan de son air le plus ingénu. Voyons, madame, le maître que vous avez à me proposer est-il celui qu'attend le monde?...

Fausta le regardait, stupéfaite de sentir au fond d'elle-même elle ne savait quoi qui palpitait. Cet homme, le premier, troublait sa pensée. Elle était émue, malgré elle.

—Le maître que j'ai à vous proposer, dit-elle en gardant cette majestueuse froideur qu'elle devait à une longue étude, est digne de vous, chevalier...

—Ah! pardieu, madame, je serai bien aise de connaître un tel personnage!...

—Vous l'avez devant vous, dit Fausta.

—Vous, madame!...

—Moi!... Moi, chevalier, moi qui cherche des hommes pour l'exécution de vastes entreprises capables de séduire les plus ambitieux... Voulez-vous être l'un de ces hommes?... Je devine en vous la grandeur d'âme, la force d'un esprit supérieur, la pensée qui permet de dominer l'humanité!...

«Malheur de moi! songea le chevalier. Me voilà bien loti! Il n'y a donc pas moyen de vivre en paix?»

—Sachez donc, continua Fausta d'une voix devenue ardente, sachez donc, ô vous que je ne connais pas, sachez mon rêve!... Sachez que je suis celle que des évêques, des cardinaux réunis en conclave secret ont élue pour conduire l'Eglise à ses destinées suprêmes!... Sachez que...

Elle s'arrêta, palpitante... Soudain, elle porta la main à son front. Et, en elle-même, elle balbutia:

«Quoi! Émue à ce point par ce routier! Quoi! Moi qui parle aux rois en despote, je me sens fléchir devant cet aventurier!... Malheureuse! qu'ai-je dit! qu'allais-je dire!...

Mais Pardaillan avait compris... le voile de mystère qui enveloppait Fausta se déchirait en partie!...

«Oh! murmura-t-il, c'est donc vrai! C'est bien Rome dans Paris!... Et, ce trône que j'ai aperçu, s'il n'est pas pour un pape... eh bien, il est donc pour la Papesse!»

Pardaillan frissonna. Une femme!... Oui, une femme qui se dressait devant Sixte-Quint!... Il y avait dans cette monstrueuse supposition une telle démence apparente que Pardaillan haussa les épaules et: «Impossible!...» prononça-t-il à mi-voix.

«Il m'a devinée! murmura Fausta au fond d'elle-même. Il faut que cet homme devienne sur l'heure un de mes serviteurs... ou bien qu'il ne sorte pas vivant de ce palais!...»

Les violentes émotions duraient peu chez Pardaillan. Ce fut avec curiosité qu'il considéra l'étrange princesse.

«Madame, dit-il, puisque vous avez commencé à m'expliquer votre pensée, daignez achever... Je vois que vous êtes en France pour une oeuvre... terrible.

—Cette oeuvre, dit alors Fausta redevenue maîtresse d'elle-même, vous en avez vu les premiers actes... Henri de Valois a succombé à nos premiers coups... il est en fuite... Le trône de France est inoccupé... Chevalier, que pensez-vous d'Henri III?...

—Je connais à peine le roi, madame. Je ne l'ai vu qu'une fois ou deux, alors qu'il s'appelait le duc d'Anjou, et j'avoue que je le tiens en médiocre estime...

—Bien, dit Fausta, le visage éclairé, maintenant, tout ressentiment à part, que pensez-vous d'Henri de Guise?

—Je pense, dit nettement le chevalier, qu'il est tout désigné pour monter sur le trône de France...

—Oui, dit Fausta. Mais ne pensez-vous pas aussi qu'il est plus digne de la couronne que n'importe quel gentilhomme de ce pays?

Pardaillan prit un visage des plus stupéfaits.

—Comment M. de Guise peut-il m'apparaître brave et beau, à moi qui l'ai souffleté!... Guise est un fauve, madame. Et puis...

—Achevez donc, chevalier, dit froidement Fausta.

—Soit! Je voulais vous dire ceci: que faites-vous vous-même? Si belle, madame, vous ne songez à rien de sérieux, c'est-à-dire à l'amour, au bonheur... Vous songez à des choses qui, d'avance, me font bâiller d'ennui... c'est-à-dire à des histoires de trône... Excusez-moi...

—Jamais je ne fus autant intéressée... continuez! reprit Fausta dont le regard lança un sombre éclair.

—Merci, madame!... Je continue... Encore si ces histoires de trône offraient un amusement quelconque... Mais non. Cela se complique... Voulez-vous que je vous dise?... Eh bien, Henri de Guise ne sera pas roi de France!...

—Pourquoi?... Voyons... pourquoi?...

—Parce que je ne veux pas, dit simplement Pardaillan. Vous êtes venue en France pour accomplir cette oeuvre. Eh bien, madame, vous ne réussirez pas!

—Pourquoi? gronda Fausta... pourquoi?...

—Parce que je vous ai devinée, madame! Parce qu'une femme qui rêve de s'appeler Papesse est une chose qui me blesse, moi! parce que vous voulez monter sur le trône auprès d'un homme que j'ai résolu d'écarter du trône!...

—Mais pourquoi ne réussirais-je pas? dit Fausta.

—Parce que vous allez me trouver sur votre chemin, madame!

Sur ces mots, Pardaillan s'inclina profondément. A ce moment retentit un coup de sifflet strident. Et, en se redressant, le chevalier put croire qu'il avait rêvé car Fausta avait disparu!... Il se retourna vivement.

—Ah! ah! s'écria-t-il en éclatant de rire. Trois... sept... douze!... Ça, messieurs, qu'êtes-vous?

En parlant ainsi, Pardaillan avait tiré sa longue rapière, et, s'acculant d'un bond à l'angle gauche de la pièce, était tombé en garde... En effet, au coup de sifflet, en même temps que Fausta disparaissait par une porte dissimulée derrière les tentures du dais, une douzaine d'hommes masqués s'étaient rués, l'épée à la main....

A l'instant, la salle se remplit du cliquetis des fers froissés et choqués; puis, coup sur coup, il y eut un gémissement bref et un hurlement prolongé: le gémissement venait de l'un des assaillants tombé raide mort; le hurlement, d'un blessé qui se retirait de la bagarre.

Pardaillan, acculé à son angle, ramassé sur lui-même, l'oeil calme et brillant, ne faisait que peu de gestes; seulement chacun de ces gestes était un éclair de foudre. Les assaillants serrés lui portaient coup sur coup... Un instant, le chevalier fit trois pas en avant et s'enveloppa d'un tel flamboiement d'acier qu'il y eut un recul...

—Arrière, messieurs! cria Pardaillan.

Il n'avait pas une blessure. Parmi les assaillants, cinq étaient morts ou blessés. A ce moment, sept ou huit nouveaux combattants entrèrent en scène. Ceux-ci étaient armés de pistolets!... Pardaillan était perdu!

A cet instant précis, et avant qu'un seul des pistolets eût fait feu, une porte s'ouvrit... Un homme parut!... Pardaillan, échevelé, bondit comme un lion. D'une poussée terrible, il envoya l'homme rouler à dix pas, et franchit la porte!

Cette porte, c'était celle qui faisait communiquer le palais Fausta avec l'auberge du Pressoir-de-Fer! Cet homme, c'était le duc de Guise!...

Pardaillan se trouva dans la salle de l'orgie...

—Arrête! Arrête! vociférèrent les bravi de Fausta.

En quelques secondes, le chevalier eut traversé deux salles et se trouva dans le cabaret: la porte par où avait fui la duchesse de Guise était entrouverte...

Il se trouvait dans la ruelle... L'instant d'après, il s'effaçait dans l'ombre...

«Ouf! dit-il en s'arrêtant au bout d'une centaine de pas. Au fond, je ne suis pas fâché d'avoir vu cela, moi!...»

Il fit dix pas encore et s'arrêta soudain.

«Ah ça! grommela-t-il, et la jeune personne qui s'est pâmée dans mes bras!... Que devient-elle? Si j'allais la chercher?... Au fait, je suis son cavalier?... C'est peut-être une impolitesse de la planter là! Tout de même, ce serait excessif de me faire mettre en charpie uniquement pour aller présenter mes hommages et mes adieux à une inconnue... Allons, chevalier, un peu de sagesse, que diable!... Et la petite bohémienne? Où vais-je reprendre sa piste?...

Il se secoua et se remit tranquillement en route.

«Allons dormir, fit-il. J'ai toujours vu que mes bonnes idées me sont venues en dormant.»

Et, ayant franchi le pont, il se dirigea vers la rue des Barrés où l'attendait Charles d'Angoulême...

Depuis qu'il était sorti de l'auberge du Pressoir-de-Fer, trois ombres le suivaient, s'attachant à ses pas, et suivant chacun de ses mouvements. C'était Picouic et Croasse suivis de Maurevert.

Arrivé au port Saint-Paul, le chevalier s'enfonça à gauche dans une sorte d'étroit boyau qui allait s'ouvrir à son autre extrémité sur la rue des Barrés.

—Voici le moment! gronda Maurevert en s'arrêtant.

Les deux «hercules» s'élancèrent... Maurevert tira sa dague et s'apprêta à se ruer sur Pardaillan dès qu'il serait à terre; il voulait lui porter le dernier coup.

Le chevalier, maintenant, marchait insoucieusement. Tout à coup, il entendit derrière lui le glissement de deux pas rapides. Il se retourna et vit les deux hommes qui arrivaient à lui. Sa main se porta vivement à sa rapière.

«Oh! dit-il, c'est une nuit de travail pour Giboulée!... Bon! ajouta-t-il en enfonçant sa rapière, ce ne sont que deux truands!..

—La bourse ou la vie! crièrent les bandits.

En même temps, ils levèrent leurs dagues. Mais, avant que leurs bras se fussent abattus, tous deux poussèrent un hurlement de douleur. Simplement, Pardaillan avait détendu ses deux poings... Le poing droit écrasa le nez de Croasse. Le poing gauche enfla subitement l'oeil de Picouic.

—A genoux, truands! dit le chevalier, et demandez pardon au chevalier de Pardaillan...

Les deux hommes, malgré la douleur et l'effarement de cette réception à laquelle ils étaient loin de s'attendre, s'apprêtaient à porter quelque traître coup au chevalier; mais à ce nom ils s'arrêtèrent stupéfaits... Croasse jeta son poignard... Picouic rengaina le sien...

—Ah ça! gronda le chevalier; à genoux, vous dis-je!...

En même temps, il les saisit l'un et l'autre par le cou, et les deux fronts, irrésistiblement rapprochés, se cognèrent avec un bruit de bois que l'on frappe. Les deux malandrins tombèrent à genoux.

—Grâce, monsieur le chevalier, gémit l'un... je vous dirai tout!... Sachez seulement que je suis Picouic!...

—Et moi, monseigneur, dit l'autre, plutôt que de toucher à l'un de vos cheveux, j'aimerais mieux jeûner un mois de suite: Croasse a la reconnaissance du ventre!

—Croasse! Picouic? dit Pardaillan; où ai-je entendu ces deux noms... Ça! levez-vous, mes drôles!... Où vous ai-je vus?

—Ce matin, monseigneur! dit Picouic. En l'auberge de La Devinière...

—Hum! je vous reconnais maintenant. Donc, pour prix de ce dîner préparé par les divines mains d'Huguette elle-même, vous me vouliez meurtrir?

Picouic et Croasse répondirent ensemble:

—Ah! si j'avais su que ce fût vous, monseigneur!...

—Qu'eussiez-vous fait? Parlez, et je vous laisse aller sains et saufs, sans autre correction; mais soyez francs!

—Éloignons-nous, monseigneur! dit Croasse; car il pourrait tomber sur vous à l'improviste...

—Qui ça!... Il?... Vous étiez donc trois?...

—Celui qui nous a payés pour vous mettre à mal!

Mais déjà Pardaillan n'écoutait plus. Il s'était élancé vers la Seine... Être attaqué par deux malandrins qui en voulaient à son argent, ce n'était rien... mais, que quelqu'un eût payé ces gens pour le faire assassiner, c'était plus grave. Pardaillan eut beau battre les environs, il ne trouva personne. Il revint donc simplement aux deux truands, qui étaient restés dans la ruelle. Il les retrouva à la même place—preuve qu'ils étaient de bonne foi.

—L'homme a disparu! dit-il. Dépeignez-le-moi un peu... c'est peut-être un de mes amis qui voulait m'amuser!...

Picouic et Croasse se regardèrent, stupéfaits. Ils n'étaient pas habitués à ces façons de parler. Picouic, le plus intelligent des deux, entreprit alors une description de l'homme qui les avait payés. Il paraît que cette description fut assez exacte, et que Pardaillan finit par voir clairement de quoi il s'agissait, car peu à peu son visage s'enflamma, et un sourire crispa ses lèvres:

«Lui!... murmura-t-il. Ah! il sait déjà que je suis à Paris!...»

Il demeura rêveur quelques instants, puis s'écria:

—C'est bien, allez vous faire pendre où vous voudrez...

Mais les gueux ne voulurent pas le laisser partir seul et l'accompagnèrent jusqu'à la rue des Barrés.




XIII

LA REINE MERE

Dans un vaste et sombre oratoire de l'hôtel de la reine, une femme assise dans un fauteuil de vieux chêne feuilletait avec une profonde attention un gros volume écrit en latin, à la première page duquel on pouvait lire ce titre:

STEMMATA LOTHARINGIE ET BARRI DUCUM

Généalogie des ducs de Lorraine et de Bar!... C'était une interminable argumentation bourrée de documents plus ou moins apocryphes et de pièces justificatives.

La liseuse parut s'absorber dans les conclusions du livre qu'elle referma enfin d'un geste lent. Elle murmura sourdement:

—Oui, René, voilà l'audace des Guise et de leurs partisans!... L'avocat David, que j'ai fait tuer, faisait remonter l'ascendance de Guise jusqu'à Charlemagne...

—Ne vous plaignez pas, madame, dit l'homme à qui ces mots s'adressaient, et qui, debout, contemplait fixement la liseuse, ne vous plaignez pas; c'est vous qui avez couvé ce vautour; il fallait lui rogner les ailes quand je vous l'ai dit..

—Mon fils est un usurpateur; les Valois sont des usurpateurs, la vraie race royale, c'est la race des Lorrains... Le vrai roi de France, c'est Henri de Guise!...

—Catherine! Songez que vous avez laissé tout le beau rôle au duc de Guise, pendant les journées que ce livre appelle les pieuses matines de saint Barthélémy...

Cette fois, la femme tressaillit et redressa un visage énergique et sombre. C'était Catherine de Médicis, mère d'Henri III. Elle avait, à cette époque, bien près de soixante-dix ans.

—La Saint-Barthélémy! fit-elle dans un souffle.

—Oui, dit l'homme qu'on avait appelé René, d'une voix terriblement calme, la mort de mon fils!...

La vieille reine feignit de ne pas entendre.

—Ruggieri, dit-elle, tu as raison. La Saint-Barthélémy est la grande faute de ma vie... J'eusse dû me débarrasser des Guise d'abord... Et, quant aux huguenots, il eût toujours été temps de les livrer à la sanglante piété du peuple... Mais n'en parlons plus, René... Voici Guise maître de Paris... Mon fils a fui: le pauvre enfant n'a eu que le temps de franchir les portes, comptant sur sa mère pour tenir tête aux barricades... Ah! qu'il me connaît bien! Il savait que la vieille ne déserterait pas, elle!

Elle s'était redressée. Une flamme de haine mettait une auréole tragique sûr ce front vieilli... Une grande horloge, à ce moment, sonna lentement neuf heures.

—Dans quelques minutes, reprit-elle, le visiteur sera ici. Tu auras soin, René, de le placer de façon qu'il voie et entende tout. Quant à Guise, tu le feras introduire dans cet oratoire. Va, mon bon René... A propos, ce Loignes, comment est-il?... En réchappera-t-il?...

—Oui, ma reine. Il vivra. Dans un mois, il sera debout...

—Tu me l'amèneras alors, que je sache ce qu'on peut tirer de cet homme.

Ruggieri, au lieu de sortir, s'approcha de la vieille reine, sortit de sa poche un sachet de velours, et en tira une pierre ronde qu'il déposa sur la table, devant Catherine.

—Qu'est-ce que cela? fit la reine dont les yeux se mirent à briller de joie. Un nouveau talisman?...

—Oui, madame, dit gravement Ruggieri. J'ai pensé qu'en ces effrayantes conjonctures Votre Majesté ne saurait être assez protégée contre les maléfices et le mauvais sort.

—Ah! René, tu me sauves! s'écria Catherine qui, de ses doigts tremblants, saisit la pierre et l'examina.

C'était un onyx rond, de deux couleurs, sur lequel était gravé un mot...

—Publeni..., épela la vieille reine.

—Un mot de cabale que j'ai trouvé dans le manuscrit de Nostradamus, répondit l'astrologue. Sa vertu est à peu près infinie. Lorsque vous serez embarrassée pour trouver l'idée victorieuse, la réponse sans réplique, il suffira que vous le prononciez trois fois à voix basse...

—Publeni! répéta Catherine de Médicis.

Déjà Ruggieri avait sorti d'une trousse des pinces d'acier, pareilles à celles dont se servent les bijoutiers. Catherine dégrafa un bracelet qu'elle portait au poignet gauche. Ce bracelet se composait déjà de neuf chatons que Ruggieri avait donnés à la reine en diverses circonstances. L'astrologue y joignit l'onyx qu'il venait d'offrir.

—Vous voilà solidement armée, ma reine, dit l'astrologue quand il eut terminé son travail.

Sur ces mots, Ruggieri sortit.

—M. Peretti est-il arrivé? demanda-t-il à un laquais.

—Il attend depuis quelques minutes dans la salle des Nymphes.

Ruggieri s'avança précipitamment vers cette salle. Là, un homme vêtu comme un modeste bourgeois, assis dans un fauteuil à coussins. C'était un vieillard à cheveux gris; il pouvait avoir un peu plus de soixante-huit ans; mais sa taille élevée se tenait droite dans une attitude de force et d'orgueil. Tel était M. Peretti.

Au moment où Ruggieri entra, il se leva en gémissant, comme s'il eût eu beaucoup de peine à se mouvoir, et, courbé, s'appuya sur une canne de sa main droite, tandis que, de la gauche, il pesait de tout son poids sur le bras que Ruggieri lui tendait avec respect.

L'astrologue conduisit le visiteur jusqu'à une pièce qui communiquait avec l'oratoire de la reine. De la place où il s'assit, M. Peretti pouvait voir et entendre à travers une baie assez large qui était dissimulée par une tapisserie...

Catherine de Médicis venait à peine d'achever une fantastique prière où les anges se mêlaient étrangement aux démons, lorsque des acclamations du peuple retentirent dans les rues. Elle se releva, les poings serrés, et gronda:

«Voici Henri de Guise qui vient! On l'acclame, lui!... Et mon fils, à moi, est méprisé!... Mais patience... Encore patience!»

La rumeur des vivats grossit, se rapprocha, puis s'affaissa presque tout à coup: Henri de Guise venait de pénétrer dans l'hôtel de la reine. Quelques instants plus tard, la porte de l'oratoire s'ouvrit; un valet de chambre, sorte de majordome dans l'hôtel, apparut. Mais, avant même qu'il eût ouvert la bouche, la reine dit à haute voix:

—Allez dire à M. le duc qu'il nous plaît de lui donner audience, comme au plus fidèle sujet de Sa Majesté le roi...

—Je remercie Votre Majesté, dit le duc en entrant, de me donner ce nom de fidèle sujet, qui est le plus beau titre auquel puisse prétendre un loyal gentilhomme...

La reine prit place dans son fauteuil. Guise demeura debout, mais dans une attitude si hautaine et si agressive qu'il était difficile de savoir s'il venait en sujet du roi ou en conquérant, qui va dicter ses conditions.

Catherine de Médicis avait pris cette physionomie de majestueuse dignité qu'elle adoptait comme un masque.

—Mon cousin, dit-elle avec une sérénité qui était vraiment du grand art, quelles sont vos intentions? Nous sommes seuls. Nul ne peut nous écouter. Moi, je suis disposée à tout entendre et comprendre. Jusqu'où prétendez-vous pousser la victoire?

Henri de Guise, connaissant de longue date la fourberie de Catherine, avait préparé ses batteries en conséquence.

—Madame, dit-il, ce n'est pas moi, vous le savez, qui ai fait les barricades. C'est le peuple de Paris. qu'en vain j'ai essayé d'enchaîner; les bourgeois étaient las de payer de lourds impôts, madame.

La reine approuva d'un geste.

—Ce qui a exaspéré Paris, continua Guise en s'échauffant, c'est l'hypocrisie de ce roi qui tantôt se donne à la Ligue et tantôt aux huguenots, c'est sa dépravation incroyable qui le fait s'entourer de mignons, c'est enfin l'immense souffle du royaume indigné réclamant un roi, un vrai roi...

—Et ce vrai roi... C'est vous!...

—Moi, madame!... Moi... ou un autre! gronda Guise perdant toute mesure. Il faut sauver la France...

—Et le sauveur, c'est vous!...

—Moi, madame... Moi... ou un autre! Qu'importe, pourvu que l'antique renom de la France ne sombre pas à tout jamais dans le ridicule et la honte des orgies, entremêlées de processions hypocrites!...

—Tout ce que vous venez de dire, fit la reine, je le pensais. Mille fois j'ai prévenu mon fils. Hélas! on ne m'a pas écoutée... N'en parlons plus: je suis trop vieille et trop fatiguée pour lutter encore. Mais j'avoue que je mourrais le désespoir dans l'âme de voir passer le trône à un hérétique... à ce Béarnais maudit qui, en ce moment même, rassemble à La Rochelle une formidable armée...

Guise pâlit et chancela presque sous le coup terrible que Catherine venait de lui porter. Henri de Béarn, roi de Navarre, était le seul qui pût lui tenir tête.

—Hélas! continua-t-elle, qui donc est capable d'arrêter le huguenot dans sa marche à la couronne?... Mon fils en fuite, presque proscrit, sans soldats, ne peut rien... Et vous, mon cousin, comment feriez-vous la guerre au Béarnais?

—Ah! Madame, je mettrai le royaume à feu et à sang... mais Henri de Navarre n'arrivera pas à Paris!...

—Quelle autorité avez-vous pour conduire à bien cette entreprise? Il faudrait donc tout d'abord vous faire proclamer roi! C'est-à-dire déposer mon fils, ce qui serait un crime abominable.

—Quelle que soit ma répugnance à ce crime, il faudra pourtant le commettre, madame!....

—C'est la guerre civile déchaînée, dit Catherine.

—Voyez-vous un autre moyen d'arrêter le Béarnais? demanda le duc avec une insolente ironie.

—Il y en a un, dit Catherine gravement, un seul... c'est d'attendre la mort de mon fils...

Guise tressaillit violemment. Catherine, à ce moment, paraissait auguste de douleur et de majesté.

—Vous savez, dit-elle d'une voix infiniment triste, que le pauvre enfant est condamné; vous savez que les médecins ne lui accordent pas plus d'un an à vivre maintenant... Duc, écoutez-moi... Ne voyez en moi qu'une mère affligée, une chrétienne qui veut mourir en paix, en accomplissant jusqu'au bout son devoir... Henri est mon dernier enfant... Après lui, la dynastie des Valois est donc éteinte.

Guise, maintenant, écoutait avec une telle attention que le chapeau qu'il tenait à la main lui glissa des doigts.

Un imperceptible sourire balafra ses lèvres minces.

—Mon fils mort dans quelques mois, reprit-elle, qui va succéder à la race des Valois éteinte?... Qui donc, sinon celui que le roi Henri III aura désigné lui-même?...

—Et qui donc Henri III désignera-t-il, sinon celui que je lui aurai nommé moi-même? car, grâce à Dieu, j'ai gardé tout mon pouvoir sur le coeur de mon enfant... Il reste donc uniquement à savoir qui est celui que je désignerai?...

—Et celui-là, madame, palpita Guise, qui est-il?...

A ces mots, Catherine comprit que la victoire lui appartenait. Guise se rendait à discrétion.

—Celui-là, dit-elle avec cette sorte d'indifférence, celui-là, c'est celui qui m'aidera, je veux dire aidera mon fils à terrasser pour toujours le Béarnais... Je ne vois qu'un homme capable de remplir ce rôle: c'est vous, mon cousin.

Le duc frémissait d'espoir et d'orgueil. Ce que lui offrait Catherine, c'était la royauté assurée, sans la guerre. Et, pour cela, que lui demandait-on en revanche?...

D'attendre que le roi fût mort.

Un an à peine, et Guise était roi sans contestation possible. Et, si la mort était trop lente au gré du prétendant, ne pouvait-on la hâter?...

Voilà les effroyables pensées qui s'agitaient à cette minute dans l'esprit de Guise. En cette minute, peut-être, il consentit sa perte! Aux dernières paroles de Catherine, il répondit en se redressant:

—Madame, quand voulez-vous que j'aille chercher le roi pour le ramener triomphant à son Louvre?

—Mon cousin, dit Catherine cachant son ironie, nous irons ensemble... Mais, pour nos Parisiens, il faudra que la rentrée de mon fils soit précédée de quelque discussion. Il ne faut pas que vous ayez eu l'air de vous soumettre, si vous voulez que les ligueurs vous demeurent fidèles au jour... prochain hélas! où vous serez sacré Majesté...

—Madame, dit Guise ébloui, j'admire votre génie. Il sera donc fait comme vous dites. Je me présenterai au roi en lieutenant-général de la Ligue... et non...

—Et non en sujet par trop fidèle! acheva Catherine avec un sourire aigu. A propos, ajouta-t-elle en toussant et en jetant un rapide regard vers la tapisserie, il sera de toute nécessité de vous assurer le concours de Rome...

—Rome! fit-il sourdement. Tenez, madame, il est temps que le pape s'occupe un peu plus des affaires de l'Eglise et un peu moins des affaires de la France. Sixte est envahissant.

—Prenez garde, mon fils... Sixte est puissant...

—Il l'a été, madame!... Nous pouvons aujourd'hui nous passer de lui. Par son despotisme, il s'est attiré la haine d'une foule de cardinaux. Qu'il prenne garde lui-même!

—Ce que je vais dire à Votre Majesté est tellement incroyable que j'ose à peine le croire moi-même... Seulement, sachez ceci: c'est que, si la Chrétienté a comme chef visible Sixte-Quint, elle a aussi un chef occulte...

—Oh! ceci est impossible!... Un schisme!...

—Pourquoi pas, madame! Si le schisme assure la prédominance du pouvoir royal!

—Hélas! dit Catherine. Je ne souhaite rien voir de ce que vous m'annoncez là... je ne souhaite plus qu'une chose au monde... C'est que mon fils vive à peu près tranquille les deux mois qui lui restent à vivre... après quoi, je m'éteindrai, n'ayant plus rien à faire sur cette terre.

Guise s'inclina avec une apparente émotion. Puis, il alla lui-même ouvrir la porte. Son escorte apparut aux yeux de la vieille reine...

—Messieurs, dit à haute voix le duc de Guise, Sa Majesté la reine a bien voulu me promettre, en ce jour mémorable, d'employer son crédit à faire cesser la guerre qui désole Paris et son royaume... La reine, messieurs, continua Guise, a accepté et promis de faire accepter par Sa Majesté le roi les articles les plus importants de notre Sainte Ligue...

Les gentilshommes de l'escorte demeurèrent stupéfaits. Ils étaient venus pour arrêter Catherine, pour en faire un otage, et ils assistaient, avec stupeur, à cette réconciliation imprévue.

—Messieurs, dit alors Catherine, veuillez préparer un cahier de vos désirs: je réponds de le faire accepter par le roi.

—Vive la reine! crièrent les gens de Guise, qui commencèrent aussitôt à se retirer.

La reine mère, debout, appuyée à son fauteuil, les regardait s'éloigner en souriant. Alors, elle se dirigea vers la tapisserie qui masquait la baie où M. Peretti, invisible, avait assisté à cette scène. La reine Catherine de Médicis demeura debout devant ce bourgeois, comme Guise était demeuré debout devant elle.

—Votre Sainteté a vu et entendu? demanda la reine.

—Oui, ma fille, répondit M. Peretti, tout vu, tout Entendu...