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Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta cover

Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta

Chapter 19: XV SAÏZUMA
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About This Book

The novel follows Léonore, daughter of a baron, whose secret affair with the noble Jean de Kervilliers results in pregnancy and a threatening note that he will never marry her. When she confronts a high-ranking cleric and discovers his true identity, she is accused of sacrilege and condemned. During her public execution she goes into labor; popular compassion intervenes, sparing her life and saving the infant. The narrative weaves concealed identities, shifting loyalties, and the collision of private passion with ecclesiastical and social authority, exploring honor, deceit, and the unpredictable force of public sympathy.




XIV

SIXTE-QUINT

—M. le Duc De Guise, continua le pape, rappelle volontiers que, dans ma première jeunesse, j'ai gardé des pourceaux. En effet, le maître chez qui j'étais domestique me jugeait tellement faible d'esprit qu'il n'avait même pas voulu me confier les vaches de son troupeau. On me donna les pourceaux à conduire à la pâture: c'est là, ma fille, que j'ai appris à conduire les hommes... Devenu prêtre, devenu cardinal, plus je montais, plus je m'apercevais que les hommes sont des pourceaux, qu'il faut mener à coups de gaule. C'est ainsi que je suis devenu pape, ma fille!...

Il se mit à rire doucement.

—Savez-vous comment m'appelaient les cardinaux du conclave?... Ils m'appelaient l'Âne!... Oui, ma fille, l'Âne de la Marche. Et c'est pour cela qu'ils m'ont élu... Et puis, ils croyaient que j'allais mourir, tellement j'étais courbé, penché vers la terre... Jugez de leur terreur lorsque je me redressai tout à coup, une fois élu!... Votre Guise est pleutre, madame. Votre Guise est un pourceau, madame!

Sixte se mit à rire doucement, mais, si doux que fût ce rire, il était formidable. Catherine, malgré elle, frissonna. Le pape, tout à coup, se tourna vers elle:

—Votre fils Henri, madame, est un pauvre prince. Lorsque Guise, malgré sa défense, est allé le braver jusque dans le Louvre, c'était le moment, pour le roi, de se défaire d'un homme qui pouvait le perdre. Il fallait alors...

Il s'arrêta brusquement... Catherine s'était penchée comme pour recueillir avidement la parole qui autorisait, sanctifiait pour ainsi dire le meurtre du duc de Guise.

—Guise, reprit le pape, m'a demandé de l'argent pour exterminer l'hérésie en France. Cet argent, je l'ai apporté, madame: trente mules chargées d'or arrivent sur Paris.

La reine frémit.

—Je vous remercie, continua Sixte, de m'avoir révélé un Guise que je ne connaissais pas; les millions qui viennent s'en retourneront à Rome.

La reine respira.

—C'est vrai, poursuivit le vieillard, j'ai eu peur d'Henri de Béarn. J'ai eu peur de voir l'hérésie s'asseoir, avec cet homme, sur le trône de France. La France, perdue pour l'Eglise, madame, c'était une de ces catastrophes auxquelles les papes doivent parer coûte que coûte... Malgré toute mon affection pour vous, j'ai donc dû abandonner Henri III. Et je me suis tourné vers Guise... J'avoue que le duc m'apparaissait, avec la Ligue, comme le champion des destinées de l'Eglise. Je me suis trompé... vous venez de me le prouver... Votre fils est faible... Qui donc va nous sauver de l'hérésie?...

Catherine, alors, se redressa lentement; et elle, qui n'avait encore rien dit, répondit:

—Moi!... Me, me adsum!... Je suis là, moi!... Ce qui m'épouvantait, Saint-Père, ce qui me paralysait, c'était de savoir que Votre Sainteté n'était pas avec nous. Vous étiez avec l'ennemi mortel de ma maison, avec Guise!... Ah! Saint-Père, que je sois simplement assurée de votre neutralité, je n'en demande pas plus, et vous me verrez à l'oeuvre!... Quant à Guise, j'en fais mon affaire!

—Et que faut-il pour cela? demanda Sixte souriant.

—Votre neutralité d'abord!... L'appui de Philippe d'Espagne!... en second lieu.

—Dès aujourd'hui, je sommerai le roi Philippe de vous venir en aide... Ensuite?...

—Votre bénédiction, Saint-Père! dit Catherine en tombant à genoux.

Sixte-Quint leva la main droite et bénit des trois doigts la reine prosternée.

—Saint-Père, dit la vieille reine en se relevant, daignerez-vous accepter l'humble et pieuse hospitalité de la plus fervente et de la plus soumise de vos filles?

—Oui, dit Sixte-Quint. Je suis trop vieux pour me remettre en route sans avoir pris quelques jours de repos.

Lorsque Catherine fut sortie, Sixte-Quint s'assit à une table, puis se mit à écrire longuement. Quand il eut terminé, il fit appeler Cajetan, le seul de ses cardinaux en qui il eût une confiance absolue.

—Cajetan, lui dit-il, vous allez partir à l'instant. Hors Paris, vous lirez ce papier qui renferme des instructions précises, puis, vous le détruirez quand vous aurez compris...

—Où dois-je aller, Saint-Père?...

—Il s'agit, mon bon Cajetan, d'amener à nous... le seul homme capable de sauver l'Eglise et de restaurer l'autorité royale en France...

—Et qui est cet homme, Saint-Père?...

—C'est un huguenot. Il s'appelle Henri de Bourbon. Il est roi de Navarre en attendant d'être roi de France..., répondit Sixte-Quint, regardant fixement le Cardinal.




XV

SAÏZUMA

Pendant trois jours, le chevalier de Pardaillan et Charles d'Angoulême battirent Paris pour retrouver une trace quelconque de la petite bohémienne. Mais ce fut en vain.

—Je ne la retrouverai plus, dit Charles avec abattement.

—Pourquoi cela? ripostait Pardaillan. Une femme se retrouve toujours, vous pouvez m'en croire.

—Pardaillan, je suis au désespoir!

Le chevalier le regarda avec une fraternelle pitié.

—Ah ça! s'écria-t-il, je voudrais bien comprendre, moi! Lorsque Madame votre mère me fit l'insigne honneur de me prier de veiller sur vous, je croyais que vous veniez à Paris avec des pensées d'ambition... Sur le plateau de Chaillot, je vous ai proposé de conquérir le trône vacant...

—Non! dit fermement le jeune homme. Non, Pardaillan, ce n'est pas pour cela que je suis venu à Paris!

—Le visage du chevalier s'éclaira:

—Ainsi, dit-il, vous ne rêvez pas la royauté?...

—Non, mon ami...

Le chevalier se mit à se promener dans la pièce où avait lieu cet entretien. Il souriait. Ses yeux brillaient de joie.

—Alors, reprit-il tout à coup, qu'êtes-vous venu chercher à Paris?... Simplement la vengeance?...

Cette fois, l'oeil du jeune homme s'alluma, et il répondit:

—En vain, je voudrais me parer à vos yeux d'un sentiment de force qui n'est pas dans mon âme... Méprisez-moi, Pardaillan: je ne suis ni le prince que votre audace a peut-être espéré, ni l'homme de violence que votre esprit d'entreprise a souhaité sans doute. Pardaillan, il faut que vous me connaissiez tout entier.

Le chevalier s'était jeté dans un fauteuil et, à travers ses paupières à demi closes, considérait le duc.

—Chevalier, continuait d'Angoulême, je dois l'avouer. Lorsque vous m'avez laissé entrevoir que, moi aussi, je pouvais me jeter à la conquête de ce trône qu'assiègent de si formidables appétits, j'ai eu un instant d'éblouissement. J'ai cru une minute que j'étais un prince, et j'ai oublié que je suis simplement le Bâtard d'Angoulême. Fils de roi, oui, mais non fils de reine... Oh! je n'ai pas besoin de vous dire, n'est-ce pas! J'aime mieux que ma mère s'appelle Marie Touchet. Je ne conçois pas de mère plus tendre que n'est la mienne. Mais Marie Touchet n'était pas l'épouse de Charles IX et, si je suis fils de roi, je ne puis être prince héritier...

—Est-ce donc pour cela que vous renoncez à la grande lutte que je vous offrais? demanda le chevalier.

Charles baissa les yeux.

—Laissez-moi achever, dit-il, et vous me jugerez après, tel que je suis... Lorsque nous avons rencontré le roi, mon oncle, j'ai cru que la vengeance seule occupait mon coeur. Et, pourtant, je sentais moi-même que mon cri de haine sonnait faux. La vengeance n'est chez moi qu'un devoir filial. Elle ne jaillit pas du fond de mon âme...

—Et lorsque vous vous êtes trouvé nez à nez avec M. de Guise? interrogea Pardaillan malicieux.

Le jeune prince pâlit.

—Ah! fit-il sourdement, là, j'ai vraiment éprouvé le ravage que peut faire dans le coeur humain ce redoutable sentiment qui s'appelle la haine. Oui, Pardaillan, je veux frapper Henri III, véritable meurtrier de Charles IX, par ses menées hypocrites qui ont poussé mon père à la folie... mais je ne le hais pas! Oui, je veux frapper Catherine de Médicis... ma grand-mère! Sombre esprit de maléfice qui a précipité le malheureux Charles IX aux abîmes du désespoir... mais je ne la hais pas! Et je hais Guise, le moins coupable des trois, parce qu'il parlait avec le sourire insolent du triomphe à la pauvre bohémienne que j'aime, moi!... Maintenant, vous savez tout, Pardaillan!

Charles avait prononcé ces derniers mots d'une voix de plus en plus basse. A la fin, deux grosses larmes jaillirent de ses yeux.

—Pauvre petit! murmura Pardaillan.

—Je vous fais honte, n'est-ce pas? reprit Charles.

Pardaillan marcha au jeune homme et lui prit la main.

—Non, mon enfant, dit-il simplement. Pourquoi vous mépriserais-je? De toutes les occupations, l'amour est la plus noble, la plus humaine, en ce sens que c'est elle qui fait le moins de mal aux autres hommes. Par la mort-Dieu, la conquête de la femme aimée est autrement précieuse et intéressante que la conquête d'un trône!

Le fils de Charles IX frémissait. Son coeur se gonflait d'amour et de désespoir.

—Pauvre petit! répéta Pardaillan. Allons, reprit-il à haute voix, ne vous chagrinez pas ainsi!

—Qui sait si elle n'est pas morte! Ou pis encore, Pardaillan! qui sait si elle n'est pas au pouvoir de cet homme!...

—Bon! Supposons même cela! Eh bien, vous pouvez m'en croire, la femme qui aime est capable de toutes les malices et de tous les héroïsmes pour se garder à celui qu'elle a élu.

Longtemps encore, Pardaillan parla sur ce ton.

Charles, écrasé de fatigue par ces journées de recherches ardentes et inutiles, s'était jeté dans un fauteuil. Peu à peu, ses yeux se fermèrent. La nuit était venue. Pardaillan, doucement, referma la fenêtre et sortit doucement.

Sur la gauche de l'hôtel de la rue des Barrès, se trouvait une petite cour. Là, s'ouvrait l'écurie. Le chevalier, traversant la petite cour, aperçut deux hommes sur la porte de cette écurie, assis sur une botte de paille et devisant entre eux, assez mélancoliquement.

C'était Picouic et Croasse. Ils se levèrent à la vue de celui qu'ils avaient failli assassiner.

—Que diable faites-vous là? demanda-t-il.

—Comme monseigneur peut le voir, nous prenons le frais avant de nous mettre à la recherche d'un maître moins rude que Belgodère.

—Belgodère? demanda Pardaillan qui tressaillit. Celui-là qui fait profession de bateleur et logeait rue de la Tissanderie, à l'auberge de l'Espérance?...

—Celui-là même!... Si monseigneur daignait le permettre, je lui soumettrais une idée qui m'est venue en dormant sur le foin de cette écurie...

—Voyons l'idée, dit Pardaillan.

—Nous cherchons un maître, monseigneur, un maître qui ne nous rosse pas du matin au soir, et nous sustente autrement qu'avec des cailloux. Nous cherchons, dis-je, un maître qui sache reconnaître notre intelligence, notre habileté. Pourquoi ne seriez-vous pas ce maître?

—Dites-moi, fit Pardaillan qui avait suivi son idée à lui, puisque vous avez vécu avec ce Belgodère, qui était cette jeune fille, nommée... comment donc?...

—Monseigneur veut parler de la chanteuse Violetta?

—C'est cela même. Avez-vous un soupçon de ce qu'elle pouvait être et de l'intérêt que votre maître pouvait avoir à la garder avec lui?

—Nous ne la connaissions pas. Lorsque Belgodère nous a rencontrés et nous a engagés dans sa troupe, Violetta et Saïzuma vivaient déjà avec le bohémien.

—Saïzuma? demanda Pardaillan.

—Oui: la diseuse de bonne aventure... une folle.

—Et cette Saïzuma a-t-elle disparu aussi?

—Je l'ignore, monseigneur; nous n'avons pas remis les pieds à l'auberge de l'Espérance... Mais monseigneur n'a pas répondu a la demande que j'avais l'honneur de lui soumettre humblement.

—Ah! oui... vous cherchez un maître, et il vous conviendrait que ce maître, ce fût moi?... Eh bien, je vous répondrai là-dessus demain matin. Demeurez donc ici pour cette nuit encore et nous verrons... Mais, dites-moi, cette Saïzuma... vous dites que c'est une folle?...

—Du moins, elle paraît telle. D'ailleurs, elle parle fort peu, si ce n'est pour exercer son métier qui est de lire dans la main des gens.

—Savez-vous si elle connaissait la petite chanteuse?

—Qui peut savoir ce que pense Saïzuma? Elle est un mystère vivant. Son visage même nous est inconnu, car elle porte toujours un masque.

Pardaillan demeura pensif. Cette mystérieuse bohémienne excitait sa curiosité. Il songea à la douleur de Charles d'Angoulême. Il se dit que, s'il pouvait retrouver la piste de la disparue, s'il pouvait créer ce bonheur de deux amants réunis grâce à lui, ce lui serait une joie presque aussi puissante que de retrouver Maurevert.

Il se mit donc en route pour l'auberge de l'Espérance et y pénétra au moment même où l'hôte fermait les portes, à cause du couvre-feu qui sonnait. Mais, pour certains cabarets borgnes de Paris, la fermeture n'était qu'apparente.

En entrant, le chevalier vit que la salle était occupée par une vingtaine de buveurs, hommes ou femmes, et il alla s'installer à une table, comptant se renseigner aussitôt auprès de l'hôte. L'honorable assemblée qui s'abreuvait se composait, bien entendu, de truands et de ribaudes. L'une de ces femmes, voyant le chevalier prendre place à une table isolée, quitta le groupe dont elle faisait l'ornement, pour s'approcher de Pardaillan. Elle s'assit devant lui, les coudes sur la table, et se mit à rire.

Devant ce rire, Pardaillan demeura grave et paisible.

—Par la tête et le ventre! cria à ce moment l'un des buveurs, veux-tu venir ici, Loïson!

Le chevalier tressaillit et pâlit. Ce nom fit monter à son cerveau une bouffée de souvenirs.

Tu t'appelles Loïson? demanda-t-il à la ribaude.

Loïse, mon prince...

Un instant, il ferma les yeux. Puis il secoua la tête.

—Ah! ça, gronda le buveur, truand trapu à la tignasse rouge, faudra-t-il que je vienne te chercher?

—C'est bon. Rougeaud, grommela la ribaude, laisse-moi gagner ma vie, et la tienne!

—Tenez, ma fille, dit Pardaillan avec une grande douceur, prenez cet écu et allez boire avec votre ami le Rougeaud...

Loïson fut stupéfaite. Elle prit l'écu que le chevalier lui tendait et chercha comment elle pourrait remercier une pareille générosité. Alors elle murmura:

—Je demeure dans la rue, la porte en face du cabaret...

Ayant ainsi fait preuve de reconnaissance, la ribaude se leva et rejoignit le Rougeaud qui, à la vue de l'écu, avait louché fortement et jeté un mauvais regard sur Pardaillan, lorsque, de différents côtés, des cris s'élevèrent.

—Ohé! cabaretier du diable, tu ne nous montres pas la diablesse rouge? grognait l'un.

—La bonne aventure! glapissaient des femmes.

—C'est bon, c'est bon, mes agneaux, répondit l'hôte, je vais la chercher, la femme au masque!...

—Qui est cette bohémienne qu'on vous réclame? demanda Pardaillan.

—Une malheureuse, une folle, mon gentilhomme! On me l'a laissée en gage. Figurez-vous qu'il y a quelques jours s'est installée dans mon honorable auberge une troupe de baladins. Ces gens mangeaient chacun comme quatre. En sorte que la note a pris en moins de rien des proportions mirifiques. Or, ils ont tout à coup disparu... Ces bateleurs ont oublié d'emmener la diseuse de bonne aventure. Et, pour me rembourser de mes frais, tous les soirs j'oblige cette femme à raconter à chacun la petite histoire qu'elle lit dans les mains: il en coûte deux deniers par personne, et comme de juste...

—Vous empochez les deniers. C'est fort bien vu. Allez donc la chercher, car voici votre clientèle qui s'impatiente.

Saïzuma, drapée dans ses vêtements bariolés, son masque rouge sur la figure, sa splendide chevelure éparse sur ses épaules, entra de son pas majestueux et spectral.

—Allons, bohémienne! dit tout à coup le cabaretier avec un rire contraint, raconte-nous un peu ton histoire.

—Vous tous qui m'écoutez, dit-elle alors, seigneurs et hautes dames assemblés dans cette cathédrale, pourquoi me regardez-vous ainsi? J'ai dit la vérité. L'imposture est sur les lèvres de l'évêque et non sur les miennes... Malheureuse! Pourquoi l'ai-je aimé?... Écoutez, puisque vous voulez savoir l'histoire du malheur.

Elle pencha la tête. Les ribaudes tremblaient et les truands frémissaient.

—C'est le soir, dit lentement la bohémienne... Tout est paisible dans le somptueux hôtel et par la grande fenêtre large ouverte apparaît la cathédrale que contemple la jeune fille... La voici qui sourit doucement... Comme elle est heureuse!... Près d'elle, celui qu'elle aime est assis, et il lui tient les deux mains, et elle écoute, dans le ravissement de son âme, ce que lui dit le noble seigneur... Et, cependant, au fond du somptueux hôtel, le vieux père aveugle se repose... confiant dans sa fille, il dort... Du moins, elle le croit. Et son amant le croit aussi. Et ils sont l'un près de l'autre, et leurs lèvres se rapprochent, et elles vont s'unir dans un baiser, lorsque la porte s'ouvre...

—Malheur!... gronda une ribaude toute pâle.

—C'est le père... aveugle qui s'avance, les mains étendues, et appelle sa fille... L'amant s'est redressé... la fille tremble de terreur...—«Ma fille, mon enfant... avec qui parlais-tu?...—«Avec personne, père!...» Et l'amant?... Ah! comme il est adroit, silencieux et furtif!... Il s'est reculé jusqu'au fond de la chambre, et il ne semble même plus respirer... La jeune fille n'a même pas la force de se lever pour aller au-devant de l'aveugle... C'est lui qui vient à elle à pas tremblants, et enfin il saisit ses mains...—«Comme tes mains sont glacées, mon enfant!»—«Père, c'est le soir... c'est le vent...» Et les yeux de la jeune fille mourante d'effroi se portent sur l'amant immobile. Elle cherche un autre mensonge.

—Pauvre demoiselle! dit la ribaude qui s'appelait Loïson.

Saïzuma n'entendit pas: Et elle continua.

«Le front du père se voile; l'aveugle tourne autour de lui son regard mort, comme s'il espérait voir... Voir! oh! s'il avait vu!...—«Ma fille, mon enfant, es-tu bien sûre qu'il n'y a personne ici?...»—«Sûre, mon père! oh! tout à fait sûre!...»—«Jure-le, mon enfant!... Car je sais que tu as l'âme haute et pure et tu ne voudrais pas te charger d'un tel parjure!...» Jurer! Jurer cela! sur les cheveux blancs de l'aveugle!... le regard de la jeune fille va chercher le regard de l'amant, et le regard de l'amant répond: Jure, mais jure donc!...—Et alors, sous le regard de l'amant, la jeune fille dit: «Mon père, sur vos cheveux blancs, sur la sainte Bible, je jure qu'il n'y a personne ici que nous deux...» Et le pauvre père sourit. Et il demande pardon à sa fille. Et elle, la parjure, sent que le malheur, désormais, va la saisir...»

Saïzuma se tut. Et peut-être y avait-il eu une brusque saute de direction dans l'esprit de Saïzuma.

D'une voix changée, emphatique et théâtrale, elle s'écria:

—A force de regarder en moi-même au fond du cachot j'ai appris à regarder dans l'âme des autres. Seigneurs et hautes dames, la bohémienne sait tout, et l'avenir pour elle n'a pas de voiles. Qui veut connaître son avenir?

—Moi, moi! cria une ribaude qui tendit sa main.

—Tu vivras longtemps, dit Saïzuma, mais tu ne seras jamais ni riche ni heureuse.

—Malédiction! gronda la ribaude.

Mais déjà Loïson tendait sa main sur laquelle Saïzuma jetait un coup d'oeil.

—Prends garde à celui que tu aimes, dit-elle, il te fera du mal.

—Bon! grogna le Rougeaud, ce sera pain bénit.

Successivement, plusieurs ribaudes et quelques truands connurent en frémissant l'avenir révélé par la bohémienne.

Le Rougeaud lui aussi tendit la main.

—Ton sang va couler, dit Saïzuma. Prends garde.

Le Rougeaud avait peut-être bu plus que de raison. Il pâlit soudain et poussa un juron. Puis son visage s'enflamma. Il était convaincu que la bohémienne lui jetait un mauvais sort. Il l'avait violemment saisie au bras. Saïzuma, raide, immobile, ne fit pas un geste de défense.

—Déclare que tu as menti! rugit le truand, tandis que les ribaudes s'écartaient épouvantées.

—J'ai dit! répéta Saïzuma de sa voix morne.

Le Rougeaud leva le poing... Au moment où ce poing, véritable massue, allait s'abattre sur la tête de la bohémienne, le truand sentit une main rude tomber sur son épaule. Il chancela et se retourna avec un furieux grognement.

Pardaillan prit Saïzuma par la main et la conduisit à la place qu'il venait de quitter. Le Rougeaud resta stupéfait de cet acte d'audace. Le Rougeaud était le roi de cet antre qui s'appelait l'auberge de l'Espérance. Il y régnait en despote. Quand il avait parlé, les autres clients n'avaient qu'à obéir. Il se fit donc un grand silence dans la salle; les truands attendirent ce qui allait se passer, prêts d'ailleurs à se ruer au secours de leur chef si besoin était. Les ribaudes regardèrent Pardaillan avec compassion. Loïson pâlit. Le chevalier s'était assis près de Saïzuma et, paisible, sans daigner se préoccuper de l'orage qui s'amassait sur sa tête:

—Madame, dit-il, vous plairait-il de me dire à moi aussi, ma bonne aventure?

—Madame! dit sourdement Saïzuma qui tressaillit. Quand m'a-t-on appelée ainsi?... Oh! il y a longtemps!

—Il ne me plaît pas, à moi, que la bohémienne vous dise la bonne aventure, gronda le Rougeaud en s'avançant alors.

Pardaillan redressa la tête, toisa le truand et dit:

—Voulez-vous un bon conseil, l'ami?...

—Je ne veux pas de conseil. Je ne veux rien de vous. Que faites-vous ici? Messieurs de la gentilhommerie n'ont pas le droit d'entrer dans ce cabaret, si ce n'est avec ma permission. Sortez donc à l'instant.

Le calme relatif du Rougeaud fit frissonner l'assemblée.

—Et si je ne sors pas? demanda Pardaillan.

—Alors c'est moi qui vais vous porter dehors!

En même temps les deux poings du truand se levèrent. Mais à l'instant même un grondement de stupeur courut parmi les truands qui se levèrent dans un grand tumulte.

Les poings du Rougeaud n'avaient pas eu le temps de s'abattre... Pardaillan s'était vivement levé. Ses deux poings à lui, se détendant comme deux catapultes, avaient frappé le truand en pleine poitrine... Et ce geste avait été si rapide qu'on put seulement voir le truand chanceler sur sa base et s'abattre contre une table qui roula avec ses pots de grès et ses gobelets d'étain. Dans le même instant le Rougeaud se leva d'un bond et vociféra:

—En avant, la truanderie! Mort au gentilhomme!

Alors les dagues jetèrent des lueurs sinistres. Les ribaudes, par une prompte manoeuvre, se massaient dans un angle. En un clin d'oeil la salle se trouva débarrassée et les truands, le poignard à la main, s'avancèrent sur Pardaillan, le Rougeaud en tête.

Brusquement, il y eut dans cette troupe de forcenés un arrêt d'épouvanté. D'un geste formidable, Pardaillan empoigna le Rougeaud, le coucha sur la table, le maintint à la gorge d'une main, et de l'autre, tirant sa dague, en appuya la pointe sur la poitrine du truand...

—Un pas de plus, vous autres, fit-il froidement, et cet homme est mort!...

Sous l'étreinte de cette main de fer, le Rougeaud, fou de rage, eut un mouvement de reptile qui se tord.

—En avant! hurla-t-il.

La dague s'enfonça!... le sang jaillit!...

—J'ai dit! murmura Saïzuma.

Les truands reculèrent... Le Rougeaud fit un suprême effort, tenta en vain de débarrasser sa gorge, et, d'une voix qui cette fois ne fut qu'un râle, répéta:

—En avant!... Enfer!... Je meurs!... Je...

Et, cette fois, cinq ou six des plus furieux s'avançaient en vociférant. Le tumulte éclata, plus violent.

—En avant les grands moyens! tonna Pardaillan.

Et, alors, on le vit saisir le Rougeaud presque évanoui et l'acculer au mur... Alors, cet être pantelant, le chevalier le souleva d'un effort furieux au-dessus de sa tête, le balança un inappréciable temps, et, à l'instant où les truands allaient l'atteindre, à toute volée, le lança, vivant projectile!... Quatre des truands roulèrent. Le Rougeaud demeura sur le carreau, étendu sans vie. Il y eut parmi les truands un recul terrifié, des jurons et des imprécations.

C'en était fait!... Pardaillan triomphait... il s'assit paisiblement et attendit que le calme se fût rétabli.

—Madame, disait doucement Pardaillan à Saïzuma, comme si rien ne se fût passé, est-il quelque chose au monde que je puisse faire pour vous?

—Oui, dit la bohémienne: me faire sortir d'ici...

Pardaillan se leva, chercha des yeux le cabaretier et dit:

—Ouvrez la porte.

Avant même que l'hôte eût fait un mouvement, la porte se trouva ouverte par deux ou trois de ses clients. Pardaillan prit Saïzuma par la main et tous deux traversèrent la salle. Les truands, sur leur passage, s'écartèrent. Sur le carreau, le Rougeaud sanglant, le visage noir, râlait. Loïson, à genoux, bassinait son front avec de l'eau fraîche, et pleurait. Le chevalier se pencha, examina le blessé, et dit:

—Ne pleurez pas, mon enfant, il en reviendra... Vous m'en voulez, peut-être?

La ribaude leva les yeux sur lui et répondit doucement:

—Je ne vous en veux pas...

Le chevalier lui glissa un écu d'or dans la main. Et il continua son chemin jusqu'à la porte du cabaret. Sur le seuil, il se retourna, tira de sa poche une poignée de pièces de cuivre et d'argent mêlées, et il les jeta en pluie, et il sortit avec Saïzuma, tandis que, dans la salle, il y avait une ruée sur les pièces qui couraient et roulaient.

Il faisait nuit noire. La ville dormait, silencieuse, et Pardaillan arriva rue Montmartre, escortant la bohémienne.

—Madame, dit alors le chevalier, vous voilà délivrée de ces gens. Mais où irez-vous à présent? Si vous voulez....

—Je voudrais, dit Saïzuma, sortir de cette ville. J'étouffe dans cette ville... Pourquoi y suis-je venue?...

—Mais où irez-vous ensuite!... Pauvre femme... Suivez-moi... je connais non loin d'ici une auberge, une bonne auberge, et le bon coeur de l'hôtesse pansera les plaies de votre coeur... dites, le voulez-vous?...

—Sortir! murmura Saïzuma en secouant la tête. Oh! m'échapper de cette ville où j'ai souffert... où je souffre!... Qui que vous soyez, avez-vous pitié de moi!...

—Eh bien, soit!... Venez... dit Pardaillan ému.

Ils atteignirent la porte Montmartre et se trouvèrent sur cette route mal entretenue qui, serpentant à travers des marais, s'en allait vers le pied de la montagne. Alors il entreprit d'interroger la bohémienne.

—Vous avez, dit-il, longtemps vécu avec le bohémien Belgodère?

—Belgodère?... Oui: un homme dur et méchant. Mais qui dira jamais la dureté et la méchanceté de l'évêque?

—Et Violetta?... Vous l'avez connue aussi?...

—Je ne la connais pas, je ne veux pas la connaître.

—Mais pourquoi? demanda Pardaillan perplexe. Vous haïssez donc cette pauvre petite?

—Non. Je ne la hais pas. Je ne l'aime pas... je ne veux pas la connaître... Je ne puis pas la voir.

Elle s'arrêta tout à coup, saisit le chevalier par le bras:

—Elle a un visage qui me fait trop souffrir, murmura-t-elle, qui me rappelle trop de choses... ne me parlez jamais d'elle... jamais!

Ils arrivèrent enfin sur le haut de la colline. Là s'élevait l'abbaye des Bénédictines.

Pardaillan se demandait jusqu'où la fantaisie de la folle allait l'entraîner. Il ne voulait et ne pouvait s'écarter de Paris. D'autre part, il eût éprouvé un remords à abandonner cette malheureuse toute seule en pleine campagne. S'il pouvait la décider à demander l'hospitalité dans le couvent!

—Madame, dit-il alors, vous voici hors de Paris.

—Oui, dit la bohémienne, ici je respire. Ici j'étouffe moins sous le poids des pensées qui, là-bas, tourbillonnaient autour de ma tête comme des oiseaux funèbres... Pensées de folie, sans doute. Que suis-je?... Saïzuma, pas autre chose. Je suis Saïzuma. Voulez-vous que je vous dise la bonne aventure?

Pardaillan offrit sa main à la diseuse de bonne aventure.

—Si j'aimais un homme, dit Saïzuma, moi qui n'aime pas, qui n'ai jamais aimé, et qui n'aimerai jamais, si j'aimais un homme, je voudrais qu'il eût une main pareille à la vôtre. Vous êtes gueux, peut-être, et vous êtes prince parmi les princes. Vous portez en vous le malheur, et vous semez autour de vous le bonheur...

—Par Pilate! songea le chevalier. Je porte en moi le malheur?... C'est ce qu'il faudra voir. Voyons, pauvre femme, reprit-il, puisque vous paraissez me témoigner quelque confiance, voici une maison ou c'est un devoir d'accorder l'hospitalité à ceux qui sont errants. Il faut vous y reposer deux ou trois jours. Je viendrai vous chercher.

—Alors, je consens à m'arrêter ici, dit Saïzuma.

Le chevalier, craignant que la folle ne revînt bientôt sur sa détermination, s'empressa d'aller agiter la grosse cloche du couvent. Une femme parut, qui ne portait pas le costume de religieuse et qui, apercevant un gentilhomme de bonne mine, eut un étrange sourire et fit un geste comme pour l'inviter à entrer.

—Pardon, dit le chevalier étonné, c'est bien ici l'abbaye des Bénédictines de Montmartre? Je ne me trompe pas?

—Vous ne vous trompez pas, monsieur, dit la femme.

—Ma digne femme, ce n'est pas pour moi que je vous demande l'hospitalité, mais bien pour cette infortunée...

La soeur examina la bohémienne d'un coup d'oeil rapide, et dit:

Notre révérende abbesse Claudine de Beauvilliers nous interdit de recevoir les hérétiques ailleurs que dans une partie du couvent où, nous-mêmes, nous ne pénétrons jamais. Je vais y conduire cette femme.

—Je viendrai la chercher sous peu de jours.

—Quand il vous plaira, mon gentilhomme.

Saïzuma entra. La religieuse jeta au chevalier un nouveau sourire qui le surprit autant que le premier. Puis la porte se referma.




XVI

LA VISION DE JACQUES CLÉMENT

Les nécessités de notre récit nous ramènent dans le palais de la princesse Fausta. En cette élégante petite salle où déjà nous avons vu la Fausta aux prises avec Pardaillan. Là, disons-nous, elle parle cette fois à une femme.

Et cette femme que nous avons entrevue dans la scène d'orgie que nous avons dû décrire, c'est justement Claudine de Beauvilliers, l'abbesse des Bénédictines de Montmartre. L'entretien tirait sans doute à sa fin, car Claudine était debout, prête à se retirer.

—Ainsi, disait Fausta comme pour résumer ce qui venait d'être dit, la petite chanteuse?

—En parfaite sûreté parmi les filles de ma maison. Elle est d'ailleurs gardée à vue par ce Belgodère. Mais il me reste à savoir ce que je dois en faire... Il m'a semblé entrevoir...

—Parlez clairement, dit Fausta impérieuse. Voyons, qu'avez-vous entrevu?

—Que vous avez condamné cette Violetta à mourir.

—Elle est jugée. L'exécution n'est que retardée.

—Oui!... Mais ce n'est pas tout, reprit Claudine de Beauvilliers, il m'a semblé que, si cette exécution était retardée, c'est que la petite Violetta ne devait pas seulement mourir... et qu'avant la mort.. elle devait...

—Avant qu'elle ne meure du corps, dit gravement Fausta, je veux qu'elle meure de l'âme. Voilà ma pensée. Et voilà ce que vous n'osez dire parce que la faiblesse de votre esprit vous montre une faute où il n'y a qu'une nécessité: que cette vierge devienne une fille impure.

L'abbesse des Bénédictines s'inclina.

—Quand cela sera, reprit Fausta, vous me préviendrez...

Claudine de Beauvilliers fit une nouvelle révérence, presque un agenouillement, puis se retira.

—Elles n'osent pas parler, murmura Fausta quand elle fut seule, et elles osent le reste! Moi, vierge, qu'aucune pensée d'amour n'a jamais troublée, je sais dire ce qu'il faut, et j'emploie les mots nécessaires...

Elle s'arrêta court. Son visage pâlit soudain. Et son sein se souleva. Un instant, son regard éperdu demeura fixé sur une image qui, sans doute, flottait devant ses yeux...

Lorsque Fausta se fut calmée, elle appela et donna un ordre à la servante qui se présenta.

Quelques instants plus tard, une jolie femme, légère, gracieuse, entra souriante; et elle était si légère dans sa marche qu'il fallait y regarder à deux fois avant de s'apercevoir qu'elle boitait quelque peu... Celle qui venait d'entrer dans le boudoir de Fausta était Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier soeur du duc de Guise.

—Quelles nouvelles? demanda Fausta avec un sourire où il y avait peut-être une expression amicale.

—Bonnes et mauvaises...

—Voyons d'abord les mauvaises...

—Eh bien, mon frère...

—Ah! c'est le duc de Guise que concernent les mauvaises nouvelles?

—Oui, ma reine... Là, il y a échec sur toute la ligne. D'abord Henri se réconcilie avec Catherine de Clèves, et ensuite il est plus que jamais épris de la petite chanteuse, surtout depuis sa disparition...

—Racontez, dit la princesse d'un ton bref.

—Eh bien, voici. Tout d'abord, sachez que mon frère a eu une entrevue avec la vieille reine. Eh bien, la Médicis s'est soumise!

—En sorte que voilà levé l'obstacle le plus redouté par le duc. Rien ne l'empêche donc de pousser sa victoire?

—Oui. Et la preuve, madame, c'est qu'il veut s'emparer au plus tôt de la personne du roi. Mon frère m'a exposé son plan qui est admirable: feindre une soumission momentanée, aller trouver Valois sous prétexte de discussion et d'états généraux à assembler; y aller, d'ailleurs avec des forces... nos plus intrépides ligueurs seront de la partie... J'en serai aussi, madame. Alors, on s'empare de Valois, et... tout simplement, on l'enfermera en quelque bon couvent...

—C'est vraiment admirable, dit Fausta gravement.

—Oh! vous verrez, madame, continua follement la jolie duchesse, ce sera une haute comédie. Savez-vous qui tonsurera Valois?... Moi, madame!... J'ai déjà les ciseaux!...

Et Marie de Montpensier agita les ciseaux d'or qu'elle portait suspendus à une chaînette.

—Vous en voulez donc bien au roi? demanda Fausta.

—Oui, je lui en veux!... N'a-t-il pas eu l'audace de me conseiller devant toute la cour de me faire faire un soulier plus haut que l'autre! Comme si je boitais. Voyez, madame, est-ce que je boite? ajouta-t-elle en faisant quelques pas.

—Non, ma mignonne, vous ne boitez pas. Et il faut avoir l'âme perverse d'un Hérode pour soutenir une telle monstruosité... C'est donc entendu, c'est vous qui allez infliger à Henri de Valois...

—La tonsure! s'écria la duchesse consolée.

—Oui. Est-ce la bonne nouvelle que vous m'apportez?...

—Non, madame, et, puisqu'il faut vous le dire tout de suite, sachez que ma mère la duchesse de Nemours est à Paris! Et je l'ai gagnée à Votre cause!... Ma mère vient de Rome où elle a vu Sixte, il y a deux mois. Elle a eu un long entretien avec celui que les cardinaux rebelles persistent à appeler encore le pape. Alors... ma mère est revenue avec la conviction que Sixte est un dangereux hypocrite décidé à ne travailler que pour lui-même. La voyant dans ces dispositions, je lui ai parlé de ce conclave où les plus ardents et les plus généreux des cardinaux se sont réunis pour choisir un nouveau chef... en sorte que l'Eglise romaine ferait exactement ce que nous voulons faire avec Henri de Valois... Et elle a accueilli l'idée de ce nouveau pape, du moment qu'il était tout acquis aux intérêts de notre maison...

—C'est vraiment là une bonne nouvelle, ma chère enfant! dit Fausta dans les yeux de qui passa un éclair. Si la duchesse de Nemours est avec nous, je crois que de grandes choses s'accompliront avant peu...

—Seulement, reprit alors la duchesse de Montpensier, ma mère veut connaître ce nouveau pape avant de s'engager dans une aussi terrible aventure.

—Je le lui ferai connaître! Mais vous deviez, disiez-vous, m'annoncer de mauvaises nouvelles?

—Je reprends donc mon récit: après son entrevue avec la reine mère, mon frère est rentré dans son hôtel. Il me parla lui-même de la scène de l'autre soir; il le fit sans colère... Du moment qu'il a tué, mon frère est apaisé. Loignes étant mort. Guise n'a plus de colère.

—J'ignorais, dit Fausta, que le duc fût à ce point généreux.

—Mais la duchesse de Guise ne l'ignore pas, madame!.... C'est donc sans étonnement que j'ai vu tout à coup entrer Catherine de Clèves dans le cabinet de mon frère qui, d'abord, demeura stupéfait d'une pareille audace et porta la main à sa dague... Là duchesse, sans un mot, se mit à genoux; puis, comme mon frère haletait, elle murmura:

—Loignes est mort; morte ma folie...

—Elle savait bien ce qu'elle disait; car la main de mon frère cessa de se crisper sur la poignée de sa dague; la duchesse eut un sourire que seule je vis... Alors je sortis... Au bout de deux heures, mon frère me dit qu'il exilait la duchesse de Guise en Lorraine. et ce fut tout.

—Ceci est un bel exemple de magnanimité, dit paisiblement Fausta. Ainsi, reprit-elle après un assez long silence méditatif, vous êtes sûre de tenir Henri de Valois?...

—Je vous l'ai dit, madame.

—Et vous croyez que votre frère, le duc de Guise. va chercher à s'emparer du roi?

—Il s'y prépare...

—Enfant! Et si je vous disais que je suis renseignée, que je connais comme si je l'avais entendu l'entretien de Catherine de Médicis et du duc de Guise! Si je vous disais que la vieille Florentine, pétrie d'astuce, a joué votre frère!... Si je vous disais enfin que le duc a promis d'attendre patiemment la mort d'Henri III!...

—Oh! madame, ce serait là une affreuse trahison de mon frère envers la Ligue et envers sa famille!

—Ce n'est pas une trahison, c'est un acte de diplomatie.

—Alors..., fit la duchesse de Montpensier dont le joli visage se convulsa, ma vengeance m'échappe, à moi!...

—Non, si vous savez vouloir, si vous avez confiance en moi, si vous m'écoutez...

—Ma confiance en vous est sans borne, madame. Parlez donc, je suis décidée à frapper Henri de Valois.

La Fausta parut réfléchir quelques minutes. Alors, avec cette voix si persuasive:

—Marie, dit-elle, vous êtes la forte tête de votre famille. C'est grâce à vous que les Valois s'éteindront et que la dynastie des Guise montera sur le trône, De vos trois frères, l'un, Mayenne, est trop gras pour avoir de l'esprit; l'autre, le cardinal est un soudard brutal; le troisième, enfin, le duc, est stupide d'amour. Vous seule, mon enfant, savez tout voir et tout comprendre. La situation est dangereuse. Voulez-vous tout sauver d'un coup?...

—Je suis prête, madame... ordonnez... que faut-il?...

—Il faut, dit Fausta, qu'Henri de Valois meure. C'est très joli de vouloir tondre, et vous avez une grâce infinie à agiter vos ciseaux d'or. Mais, si Henri III ne meurt pas, c'est une affreuse catastrophe que vous préparera Catherine!

—Et qui sera l'exécuteur, madame? balbutia la duchesse.

—Vous! répondit Fausta.

La duchesse de Montpensier pâlit.

—Voici la situation, dit froidement Fausta. Henri de Guise a juré à la Médicis d'attendre patiemment la mort d'Henri III. A ce prix, on lui a promis que le roi le désignerait pour son successeur. Valois peut vivre dix ans, vingt ans, malgré toutes les apparences. Et ne vécût-il même que quelques mois, c'en est assez. La vieille reine saura mettre ce temps à profit et fomentera la destruction des Guise comme elle a fomenté la destruction des Châtillon. Choisissez donc: ou de tuer, ou d'être tuée... Il faut agir, continua âprement Fausta. Si vous reculez maintenant, prenez garde, vous allez tomber.

—Tuer, murmura Montpensier, tuer de mes mains! Oh! je n'aurai jamais ce courage...

—Valois aura donc le courage de faire rouler votre belle tête sous la hache du bourreau! Insensée! Famille d'insensés qui ne veut pas voir! C'est un duel à mort que vous avez engagé. Si Henri III et la Médicis ne meurent pas, c'est la famille des Guise qui va s'éteindre. Adieu, mignonne!

—Madame, s'écria la duchesse hors d'elle-même, un seul mot: je suis prête à agir!

—Bien. Vous voilà telle que je vous souhaitais... Vous voilà dans l'état d'esprit nécessaire pour mener jusqu'au bout le grand oeuvre. Il suffit que vous inspiriez à quelqu'un la haine même qui vous anime...

—Quelqu'un! murmura la duchesse en tressaillant. Où trouver l'homme en qui j'aurais assez de confiance pour lui dire ce que je n'ose pas me dire à moi-même?...

—Ou un amour tout aussi terrible pour vous, dit Fausta négligemment. Cet homme existe...

Cette fois. Marie de Montpensier devint livide.

—Jacques! balbutia-t-elle dans un souffle.

—Oui, le moine Jacques Clément, dit Fausta. Jacques Clément vous aime d'une passion absolue.

«Pauvre ami!» murmura la duchesse tout bas.

La Fausta se leva.

—Voulez-vous que meure celui qui vous a insultée? dit-elle d'une voix basse et ardente.

—Oui, je le veux! haleta la duchesse.

—Voulez-vous que votre frère soit roi?... Voulez-vous être la première à la cour de France, humilier ceux et celles qui vous ont humiliée?

—Oui, je le veux! répéta la duchesse enivrée.

—Soyez donc fidèle et obéissante, dit alors la Fausta en se redressant. Allez, ma fille...

—Oh! s'écria la duchesse frappée d'une sorte d'effroi vertigineux, qui donc êtes-vous, madame, vous qui parlez comme si vous déteniez la souveraine puissance?

—Je suis, dit Fausta qui se transfigura dans un rayonnement de grandeur, je suis celle qui vous est envoyée par le conclave secret; je suis celle qui a été élue pour combattre Sixte, traître aux destinées de l'Eglise! Je suis la papesse Fausta Ière.

La duchesse de Montpensier, effarée, jeta un regard sur la femme qui parlait ainsi, et elle la vit si rayonnante qu'elle recula, ploya les genoux et se prosterna, éblouie, fascinée... La Fausta alla à elle, la releva doucement, et dit:

—Allez... vous serez un de mes anges!...