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Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta cover

Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta

Chapter 23: XIX LE MEUNIER
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About This Book

The novel follows Léonore, daughter of a baron, whose secret affair with the noble Jean de Kervilliers results in pregnancy and a threatening note that he will never marry her. When she confronts a high-ranking cleric and discovers his true identity, she is accused of sacrilege and condemned. During her public execution she goes into labor; popular compassion intervenes, sparing her life and saving the infant. The narrative weaves concealed identities, shifting loyalties, and the collision of private passion with ecclesiastical and social authority, exploring honor, deceit, and the unpredictable force of public sympathy.




XVII

LA VISION DE JACQUES CLEMENT (suite)

Le couvent des Jacobins était situé rue Saint-Jacques et s'adossait presque aux murs d'enceinte; à ses pieds se creusaient les fossés Saint-Michel qui ont laissé leur nom au boulevard actuel.

Le prieur des Jacobins s'appelait Bourgoing. C'était un homme de forte corpulence, au visage réjoui, fort enclin à se mêler de politique, mais, au demeurant, pas méchant. C'était d'ailleurs un fanatique partisan de Guise et de la Ligue; il tenait Henri de Valois en profonde horreur.

Le soir où nous pénétrons dans le couvent des Jacobins, le prieur, commodément installé sur les coussins d'un vaste fauteuil, écoutait un de ses moines qui semblait sa vivante antithèse. Maigre, la figure ascétique, illuminée par deux grands yeux brûlés de fièvre, la bouche sévère, tel était ce moine qui venait d'achever un récit où il avait dû confesser quelque grave péché, car il baissait la tête, tandis que le prieur souriait.

—Hum, fit enfin messire Bourgoing, évidemment, mon fils, vous avez eu tort d'entrer dans cette taverne, où vous risquiez de rencontrer Satan. Et vous dites, mon fils, que ces femmes se sont à demi déshabillées?...

—Hélas! mon révérend, il n'est que trop vrai! dit le moine d'un ton de profond désespoir.

—Mais enfin, frère Clément, vous avez résisté?

—Oui, mon révérend.

—Et triomphé?... En somme, vous êtes sorti victorieux de cette épreuve? Savez-vous que c'est fort beau, frère Clément?... Vous vous abstiendrez pendant quatre jours de toute nourriture, hormis le pain et l'eau: vous direz trois fois dans la nuit le psaume de la pénitence. Allez en paix...

Le moine s'inclina et sortit, les bras croisés sur la poitrine, le capuchon rabattu sur les yeux. A peine fut-il sorti de chez le prieur que celui-ci se leva, alla ouvrir une porte, et, alors, une femme enveloppée entièrement d'un manteau sombre, entra... C'était la duchesse de Montpensier.

—Vous avez entendu? demanda Bourgoing.

—Oui, fit la duchesse, ce pauvre jeune homme a bien peur du péché... Et pourtant, ajouta-t-elle, le péché ne se présente pas à lui sous une forme si effrayante...

Cependant, Jacques Clément était arrivé à sa cellule dont, selon la règle, il laissa la porte ouverte. Il se mit à genoux sur le carreau et, levant les yeux vers le crucifix:

«Le péché est en moi! murmura-t-il. Ce n'est pas la divine figure que je vois, c'est son image, à elle!... Seigneur, Seigneur, ayez pitié de votre humble serviteur...»

Le moine demeura ainsi, en une longue méditation, jusqu'au moment où la cloche sonna pour l'office nocturne. Alors il se releva et descendit vers la chapelle.

La chapelle, faiblement éclairée par de rares flambeaux, se remplit peu à peu, les moines prenant chacun leur place suivant leur grade dans la hiérarchie.

«Orémus! cria le prieur. Mes frères, prions pour que le projet d'une puissante princesse favorable à notre Eglise soit couronné d'une pleine réussite.

«Orémus! répéta le prieur. Mes frères, prions pour le salut de l'un de nos frères qui a eu à soutenir un rude assaut du Malin, et qui va faire sa confession.

Jacques Clément quitta sa stalle, s'avança jusqu'au milieu du choeur, se prosterna et dit:

—Mes frères, je m'accuse d'avoir pénétré dans un lieu de perdition, et d'avoir rassasié mes yeux de la vue d'objets impurs.

Un frémissement imperceptible agita les frocs. Il se fit un grand silence. Jacques Clément tremblait, Une âpre et douloureuse volupté l'étreignit à la gorge. Mais l'impitoyable prieur avait commandé: il fallait obéir.

—Mes frères, dit-il, ces objets impurs, c'était d'abord des tableaux licencieux dont vous ne pouvez avoir aucune idée... Ce furent des femmes, mes frères... non des femmes telles que nous les voyons dans nos églises ou par les rues, décemment vêtues, mais des êtres sataniques, d'une beauté inconcevable, bien qu'elles fussent masquées, et si peu vêtues... et là, mes frères, ah! si je ne commis pas l'horrible péché, si je ne roulai pas dans les abîmes de honte, c'est que profitant d'une dernière lueur de chasteté, je rassemblai tout mon courage et pus m'enfuir...

«Orémus! orémus! oremus!» cria le prieur, puis il donna ses ordres pour sauver l'âme en danger de perdition et chasser les démons acharnés sur le pauvre frère.

—Que chacun de vous, dit-il, récite par trois fois dans le courant de cette nuit sept Pater et sept Ave, et une fois le psaume de pénitence. Pour ce surcroît de besogne, mes frères, vous serez dispensés des offices nocturnes; que chacun demeure donc enfermé dans sa cellule.

—Amen! dirent les moines d'une seule voix. Alors ils sortirent en rang, les mains croisées, la tête penchée. Puis le prieur sortit à son tour. Puis le sacristain éteignit les deux ou trois flambeaux qui brûlaient dans la chapelle. Dès lors, elle ne fut plus éclairée que par la veilleuse suspendue au plafond par une longue chaîne.

Jacques Clément, prosterné, essaya de prier comme il avait essayé dans sa cellule. Devant lui, ce n'était pas le tabernacle qu'il voyait, c'était l'image d'une femme qu'en vain il essayait d'écarter. C'était l'image de Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier.

«Seigneur, murmurait le jeune homme, ainsi, malgré la pénitence, malgré la confession publique devant mes frères assemblés, malgré le jeûne et la prière, l'amour me dévore, l'amour me transporte... Seigneur, ayez pitié de moi!...»

Peu à peu, dans ce cerveau vidé par le jeûne, exaspéré par l'amour, commencèrent à se produire les phénomènes d'hallucination. Un bruit sec, lointain, venu il ne savait d'où, le fit sursauter. Ce bruit, c'était celui de l'horloge, précédant l'heure qui va sonner... Et, dans le grand silence terrible qui enveloppait le moine, l'heure sonna avec une désespérante lenteur.

«Neuf!... Dix!... Onze!... Douze!...»

Ses cheveux se hérissèrent sur sa tête... il fit un effort pour se relever et retomba à genoux, pétrifié, car à ce douzième coup... la chapelle, là-bas, au fond du choeur, à l'endroit même où se trouvait la porte des tombeaux souterrains, s'était éclairée d'une lueur étrange, une lueur réelle... Cela formait comme un nimbe très doux...

Un cri expira à ce moment dans sa gorge... La porte s'ouvrait... une apparition se montrait...

Mais, au lieu du spectre qu'il attendait, ce que vit Jacques Clément, ce fut une éblouissante et radieuse figure... une femme jeune, adorablement belle, avec de grands cheveux blonds répandus sur ses épaules... et elle était vêtue de blanc... et elle tenait à la main une dague dont les reflets d'acier luisaient!... Cette figure représentait celle de Marie de Montpensier!... celle qu'il adorait!...

—Qui es-tu? dit-il d'une voix haletante, à peine compréhensible. Es-tu d'essence divine, ou bien est-ce l'enfer qui me soumet à une nouvelle épreuve?...

L'apparition parla. D'une voix douce, bien timbrée, où chaque mot sonnait clair, elle dit:

—Rassure-toi, Jacques Clément... Je ne suis pas un être d'enfer... et la preuve, la voici!...

A ces mots, l'apparition trempa sa main tout entière dans une vasque contenant de l'eau bénite.

—Je suis ce que, sur terre, vous appelez un ange...

—Mais, pourquoi, pourquoi as-tu pris ce visage?...

—Parce que c'est celui de l'être que tu aimes. Le Très-Haut a entendu tes prières. Et, si j'ai pris la figure que tu me vois, c'est qu'il t'est permis d'aimer cette femme...

Jacques Clément poussa un cri rauque.

—Il m'est permis de l'aimer! bégaya-t-il.

—Oui... à condition que tu exécutes les ordres que je viens te communiquer...

Jacques Clément tendit ses bras raidis vers l'apparition. Toute terreur avait disparu de son esprit...

—Parle! dit-il d'une voix d'extase, parle encore!

L'ange eut un imperceptible sourire de malice et dit;

—Je suis le messager du Dieu tout-puissant et te viens avertir des ordres divins. Jacques, Jacques! écoute... Là-haut, la couronne du martyre se prépare pour toi... Et, ici-bas, c'est la couronne d'amour qui t'est promise!...

—Que dois-je faire? s'écria le jeune moine transporté.

—Tu dois accomplir l'acte suprême qui délivrera le peuple de France... le peuple de Dieu: tu as été choisi pour frapper Valois... Par toi le tyran doit être mis à mort...

A ces mots la forme blanche de l'apparition s'enfonça dans les ténèbres. Le moine tomba la face contre les dalles. L'épouvante le reprit comme avant la vision.

Une heure se passa avant qu'il pût reprendre ses esprits. A peu près calmé, il parvint à se relever péniblement... Alors, il se demanda s'il n'avait pas rêvé.

Et, comme il se mettait en marche, son pied heurta un objet qui rendit un son clair. Il se baissa, le ramassa, et un grondement de joie furieuse, de terreur aussi, expira sur ses lèvres bleuies... Cet objet... c'était la dague que l'ange tenait à la main pendant l'apparition!... L'ange lui avait laissé une preuve matérielle de sa descente sur la terre!...

«Oh! rugit le moine en serrant la dague dans sa main convulsée, je n'ai pas rêvé! J'ai le droit de l'aimer!... Car voici l'arme, avec laquelle je dois tuer le tyran!...

Égaré, titubant, il regagna en courant sa cellule, et tomba sur sa couchette, la dague dans sa main crispée.




XVIII

LE MOULIN DE LA BUTTE SAINT-ROCH

Picouic et Croasse avaient réalisé leur rêve et vu leurs efforts couronnés d'un plein succès: ils avaient été promus à la dignité de laquais de M. le duc d'Angoulême. Pardaillan et le jeune duc vivant d'une vie commune pour le quart d'heure, les anciens hercules de Belgodère s'étaient d'autant plus tenus pour satisfaits qu'en devenant les laquais de Charles d'Angoulême ils espéraient être surtout les écuyers de Pardaillan pour qui ils éprouvaient une admiration sans bornes.

Le lendemain de cet heureux jour où les deux pauvres diables trouvèrent ce que Picouic avait justement appelé une position sociale, le chevalier de Pardaillan et le jeune duc sortirent dans l'intention de se rendre à l'abbaye de Montmartre pour essayer de tirer quelques renseignements de la bohémienne Saïzuma. Picouic et Croasse, fiers comme deux Artaban dans leurs habits neufs, et d'ailleurs armés jusqu'aux dents, suivaient leurs maîtres à dix pas.

Tout en donnant la réplique à Charles qui ne parlait, on s'en doute, que de Violetta, Pardaillan songeait à ce Maurevert qu'il était venu chercher à Paris après l'avoir cherché en Provence et en Bourgogne. Tout à coup, il le vit à quinze pas à peine, qui marchait devant lui, accompagné d'un homme.

Pardaillan pâlit légèrement. Ses yeux se plissèrent et sa main se crispa sur la garde de sa rapière.

Ce n'était pas ainsi que Maurevert devait mourir!...

—Qu'avez-vous, cher ami? lui demanda le petit duc. Vous êtes tout pâle.

—Rien, fit Pardaillan. Seulement, si vous voulez bien, nous remettrons à plus tard notre voyage à Montmartre.

—Soit. Que ferons-nous donc?...

—Suivre ces deux hommes qui marchent là devant nous...

Il fallait que Maurevert fût distrait par une bien puissante préoccupation. Car lui qui, d'ordinaire, avait constamment les yeux et les oreilles aux aguets, semblait avoir oublié tout un monde pour s'absorber dans l'audition de ce compagnon qui lui parlait à voix basse. Cet homme était une façon de garçon meunier. Mais son oeil exercé, sous ce costume, eut vite reconnu l'homme de guerre. Cet homme, en effet, c'était Maineville, l'âme damnée du duc de Guise. Et Maineville disait:

—Le duc n'y croit pas. Malgré la précision de la lettre qui lui dénonce la chose, il ne veut pas croire...

—Et pourtant, reprit Maurevert, cette lettre lui vient de cette femme mystérieuse...

—A laquelle il obéit comme si elle était une souveraine, oui. Il faudrait, Maurevert, que nous sachions qui est au juste cette Fausta.

—Nous le saurons. Et tu dis, Maineville, que c'est elle qui lui a écrit la chose?... Si c'était vrai, Maineville!...

—Ce serait la royauté assurée pour monseigneur le duc... car il ne lui manque que l'argent. Dans une heure nous saurons si la lettre a dit vrai!... Mais enfin, si c'est vrai?...

—Eh bien, dit Maineville, nous courons prévenir le duc, qui sait ce qu'il aura à faire.

Alors les deux hommes hâtèrent le pas. Ils franchirent la porte Saint-Honoré et se dirigèrent vers une pauvre petite chapelle qui était dédiée à saint Roch. Elle se dressait au pied d'une butte qui, en conséquence, s'appelait butte Saint-Roch. Au sommet de la colline, un joli moulin présentait ses grands bras ailés au souffle des brises. A la chapelle Saint-Roch commençait un sentier rocailleux, fort étroit, et les ânes qui portaient le blé au moulin n'y pouvaient passer qu'un à un. Or, au moment où Maurevert et Maineville arrivaient à la chapelle, un spectacle extraordinaire s'offrit à eux.

Sur le sentier, des mulets cheminaient et grimpaient à la file, d'un sabot hardi; ces mulets portaient chacun un grand sac qui pouvait contenir de la farine ou du blé. Ils étaient conduits par une dizaine de muletiers qui ressemblaient à des muletiers comme Maineville pouvait ressembler à un garçon meunier. Ces gens, poussiéreux et hâlés par le soleil comme s'ils eussent fait une longue étape, portaient à la ceinture de forts pistolets d'arçon et des dagues fort aiguisées.

—Ah! ah! fit Maineville, voilà bien la troupe des mulets signalée dans la lettre.

—Voilà du blé qui doit valoir son pesant d'or, dit Maurevert, dont les yeux étincelaient.

—C'est ce dont il faut nous assurer.

Ils atteignirent le sentier, à hauteur du dernier mulet derrière lequel marchait le dernier muletier de l'escorte.

—Au large! dit le muletier d'une voix menaçante.

—Un instant, mon officier, intervint Maineville, ce brave homme ignore que je suis l'un des garçons du moulin et que vous êtes, vous, l'officier des meuneries royales. Allons, l'ami, nous t'escortons jusque là-haut.

—Vous êtes garçon meunier? fit le muletier en jetant un regard soupçonneux sur Maineville.

—Il me semble que cela se voit assez, et ce gentilhomme que tu vois là est proposé au droit de mouture.

—Et, de par mes fonctions, dit Maurevert, je veux voir quelle qualité de blé contient ce sac.

Le muletier vit que ses camarades avaient marché pendant cette discussion; il parut un instant vouloir les rappeler; mais sans doute il se ravisa à la réflexion, car il reprit d'un ton de mauvaise humeur:

—Faites votre office. Je vais vous montrer mon blé.

Et il commença à défaire la cordelette qui nouait la tête du sac. Comme pour l'aider, Maineville se précipita et bouscula l'homme; le sac s'ouvrit, l'orge se répandit sur le sentier, et le sac n'ayant plus de contrepoids tomba de l'autre côté. Le muletier, sans un mot, se rua. Mais déjà Maurevert avait plongé la main dans le sac à moitié délesté, et avait constaté au fond la présence d'un deuxième sac qu'il tâta rapidement.

Il se releva comme le muletier arrivait sur lui... Maurevert était tout pâle; ce deuxième sac, à son toucher, avait rendu un son de métal... et, sous ses doigts, il avait senti des formes dures qui ne rappelaient que vaguement l'orge ou tout autre grain... c'étaient des ducats ou des écus!...

—C'est bien, dit-il froidement. Ramasse ton blé, mon brave homme.

Le muletier, sans répondre, tira un de ses pistolets et l'amorça. Les deux hommes bondirent. Comme ils avaient gagné une vingtaine de pas, Maurevert sentit un choc au-dessus de sa tête, et son chapeau tomba: c'était le muletier qui venait de tirer... Maurevert et Maineville disparurent bientôt, et le muletier murmura:

—Qui sont ces deux hommes?... Ont-ils dit la vérité!... Je ne crois pas qu'ils aient eu le temps de...

Il plongea sa main au fond du sac et, ayant constaté que son contenu métallique était toujours en place, il se rassura, rechargea le sac sur le mulet et rejoignit ses camarades au moulin. Au pied de la butte, contre une haie vive, Maurevert et Maineville s'étaient arrêtés.

—Trente mulets chargés d'or! dit Maurevert. Car il est évident que les vingt-neuf premiers sacs contiennent au fond ce que contient le trentième.

—Oui... Il y a peut-être là plusieurs millions, dit Maineville, pensif.

Les deux agents de Guise se regardèrent. Il y eut une minute de silence. Puis Maineville posa sa main sur l'épaule de Maurevert et dit:

—Je te comprends, camarade. Tu veux dire que, si nous voulions, au lieu de prévenir notre duc, nous pourrions conquérir deux ou trois de ces sacs. Mais que ferais-tu de cet or?

—Ce que je ferais, je partirais, Maineville! Je commence à me fatiguer de la guerre et des aventures. Et puis, j'ai éprouvé l'ingratitude des grands. Si j'avais deux cent bonnes mille livres à moi, Maineville, je m'en irais! Où! Je ne sais... mais l'air de Paris ne me vaut rien pour le moment. Je n'ose plus m'y promener par les rues, de crainte d'y rencontrer...

—Quoi donc? fit Maineville.

—Rien: un spectre. Tu ne crois pas aux revenants? Mon spectre à moi a l'âme chevillée au corps.

—On dirait que tu as peur! ricana Maineville.

—Peur! fit sourdement Maurevert. Tu me connais. Tu m'as vu dans vingt rencontres. Je n'ai jamais tremblé... Eh bien, Maineville, toutes les fois que je songe à cet homme, je sens un froid de glace me pénétrer jusqu'aux moelles. Il faut que je me sauve, au bout du monde, s'il le faut... que je connaisse enfin la joie que je ne connais plus depuis seize ans; dormir tranquille..., oublier cet homme!... Et, pour cela, il me faut de l'argent!... Maineville, qu'est-ce que deux cent mille livres?... Laisse-moi les prendre...

—Ecoute, dit alors Maineville... De grandes choses se préparent. Le duc sera roi de France. La grande conspiration va aboutir. Que manque-t-il? Presque rien: un peu d'or pour lever des hommes, réduire le Béarnais et forcer le Valois dans son dernier retranchement... Cet or, Maurevert, c'est la Ligue sauvée, c'est la couronne pour Guise, et, pour moi, l'épée de connétable. Si nous en distrayons une partie, nous ne sommes plus que de misérables tire-laine. Guise nous chasse... Suis bien mon plan: nous nous adjoignons quelques hardis compagnons; ce soir, nous revenons en force au moulin; nous nous emparons des fameux sacs; nous les transportons à l'hôtel de Guise. Et, alors, je dis au duc: «Monseigneur, l'argent est là. Pour moi, je ne demande rien. Mais, il faut deux cent mille livres pour Maurevert. Sinon, il est capable de crier tout haut comment vous avez trouvé les millions qui vont vous permettre de lever une armée... Crois-tu que Guise te refusera cette somme?...

—Eh bien, oui! Tu as raison!...

—Ainsi, nous faisons comme j'ai dit?

—De point en point, fit Maurevert. A ce soir, donc!...

Les deux bandits s'éloignèrent rapidement vers Paris. Alors, du fond d'une haie touffue, une tête pâle apparut avec un sourire qui eût épouvanté Maurevert, deux yeux ardents se fixèrent sur les deux hommes jusqu'à ce qu'ils eussent tourné au premier détour du chemin. Et le chevalier de Pardaillan demeura à cette place, immobile et pensif.

«Cette fois, murmura-t-il, je crois que je le tiens!...»




XIX

LE MEUNIER

Pardaillan avait suivi Maineville et Maurevert dès l'instant où il les avait aperçus. Au-delà de la porte Saint-Honoré, il avait laissé Angoulême et ses deux nouveaux laquais, qui l'attendirent en se dissimulant derrière une masure. De loin, il avait assisté à la discussion du muletier avec Maineville et Maurevert. Puis, il avait vu ce dernier s'enfuir à toutes jambes, il avait entendu le coup de pistolet, et, rampant parmi les hautes avoines, il avait pu se glisser jusqu'à la haie près de laquelle avait eu lieu l'entretien que nous venons de rapporter. Alors, le chevalier se dirigea vers la masure où il avait laissé Charles.

—Voulez-vous, lui dit-il, jouer un mauvais tour à Mgr Guise? Retournez à votre hôtel, prenez-y des armes et munitions. Montez à cheval avec ces deux dignes serviteurs, qui brûlent du désir d'en découdre! L'un d'eux, continua le chevalier, me ramènera mon destrier. Je vous attendrai dans le moulin que vous apercevez d'ici.

—Mais, de quoi s'agit-il?... demanda Charles.

—Je vous l'ai dit: de jouer un mauvais tour à Guise, et de lui porter un de ces coups dont il ne se relèvera pas.

Le petit duc n'en demanda pas davantage; il avait en Pardaillan une confiance illimitée. Il partit aussitôt.

Pardaillan, lui, s'engagea dans l'étroit sentier qui, une heure plus tôt, avait été suivi par les trente mulets. A son grand étonnement, le sentier était libre. Il put parvenir sur le plateau sans avoir été arrêté par aucune des sentinelles qu'il s'était attendu à rencontrer.

«Est-ce que les mulets portaient vraiment de l'orge? songea-t-il. Est-ce que toute cette histoire de sommes d'argent au fond des sacs ne serait qu'une chimère?...»

Les abords du moulin ne semblaient rien annoncer d'extraordinaire. II entra dans le logis du meunier, dont la porte était ouverte.

«Décidément, Maurevert a rêvé», grommela-t-il en frappant du pommeau de sa rapière sur une table.

A cet appel, une servante apparut, et, d'un air étonné, s'enquit de ce que désirait ce visiteur armé de pied en cap, et tel que le moulin n'en avait jamais dû voir.

—Ma mignonne, dit Pardaillan, je voudrais parler à votre maître pour une affaire de farine, une affaire d'or...

—Ah! ah! fit un homme qui entrait à ce moment, une affaire d'or, dites-vous, mon gentilhomme?

Et le maître meunier fixa sur Pardaillan un regard vif et perçant.

«Je veux simplement vous acheter quelques sacs de blé, mais en vous les payant dix fois le prix habituel. Et notez qu'il m'en faut trente sacs. Vous le voyez, c'est une fortune... Et je ne mets au marché qu'une condition: c'est de choisir moi-même mes sacs.

—C'est trop juste, dit le meunier qui, alors, sans avoir l'air de le faire exprès, referma la porte d'entrée.

—Vous pouvez même pousser le verrou, mon brave, fit Pardaillan, narquois. Surtout, quand vous saurez que les sacs que je veux vous acheter sont justement les trente qui vous ont été apportés tout à l'heure par trente mulets.

A ces mots, le meunier jeta un cri d'appel, et, de la pièce voisine, les muletiers, poignards et pistolets aux poings, firent irruption. Pardaillan tira sa rapière et le combat allait s'engager, lorsqu'une voix forte retentit:

—Bas les armes!...

Les muletiers et Pardaillan s'arrêtèrent. Et, alors, entra un grand vieillard à l'attitude hautaine, qui fit un geste de commandement. Les muletiers et le meunier disparurent. Pardaillan rengaina son épée. Le vieillard le considéra avec attention, puis il dit:

—Monsieur, je suis le maître de ce moulin. C'est donc avec moi que vous devez traiter.

—Monsieur, dit Pardaillan, je crois inutile d'employer avec vous les détours. Je commence donc par vous déclarer que j'ai surpris votre secret: les mulets qui sont montés ici étaient chargés d'or.

—C'est exact, monsieur: il y en a pour trois millions...

Pardaillan fit un geste d'indifférence. Le maître du moulin, ou celui qui se donnait pour tel, examina Pardaillan qui, de son côté, rendait examen pour examen.

—Pourquoi, demanda tout à coup le chevalier, avez-vous empêché ces dignes muletiers de foncer sur moi?

—Parce que votre figure m'a intéressé. J'eusse été fâché qu'il vous arrivât malheur. Et, dès l'instant où je vous ai vu monter le sentier et entrer ici, j'ai désiré vous connaître. Voulez-vous me dire votre nom?

—On m'appelle le chevalier Pardaillan. Et vous?

—Moi, je m'appelle M. Peretti, dit le vieillard après une courte hésitation.

—Savez-vous, demanda Pardaillan, qui étaient ces deux hommes qui ont eu querelle avec un de vos muletiers?

—Je crois avoir, de loin, reconnu l'un d'eux... le sire de Maineville, qui appartient à la maison de Guise... Et vous, monsieur de Pardaillan, reprit M. Peretti, n'êtes-vous pas au duc?

En parlant, M. Peretti fouillait les yeux de Pardaillan.

—Je vais vous dire, fit paisiblement le chevalier, dans quelle intention je suis monté au moulin. Je suivais justement M. de Maineville et son compagnon.

—Qui était ce compagnon? fit vivement M. Peretti.

—Vous avez deviné Maineville. Je vous ai dit mon nom à moi, parce que vous me l'avez demandé. Quant à celui que vous ne connaissez pas et que je connais, moi, son nom vous est inutile, je le garde pour moi. J'ai donc pu entendre la conversation de Maineville qui est à M. de Guise, comme vous l'avez dit. Or, ce que veut faire Maineville me déplaît fort, et je suis venu ici pour l'empêcher.

—Que veut-il donc faire?...

—Il veut aller dire à son seigneur et maître que les millions promis par le pape Sixte sont arrivés... Il paraîtrait donc que Sa Sainteté, après avoir promis, se dédit. Pourquoi? Je n'en sais rien, et peu m'en chaut. Seulement, Maineville veut revenir ici en force, s'emparer des précieux sacs de Sa Sainteté, porter à M. de Guise tout ce blé poussé à l'ombre du Vatican et que le duc convertirait en un gâteau royal. Et cela m'ennuie. Je suis venu dire au meunier du céans: «Brave homme, ce soir on t'enlèvera ton trésor... à moins que je ne m'en mêle». J'ai donc fait signe à deux ou trois hardis compagnons qui, avec moi, seront là pour recevoir dignement les envoyés de M. le duc de Guise.

—Et pour ce service, dit M. Peretti, pour cette défense que vous m'offrez, que demandez-vous?

—Rien, répondit Pardaillan.

M. Peretti tressaillit et regarda Pardaillan d'un air soupçonneux. Cet homme n'est-il pas un ennemi envoyé d'avance. Mais, devant la figure loyale de Pardaillan, ses doutes s'envolèrent.

—Vous êtes un brave chevalier, dit-il, excusez mes défiances, elles vous sembleront naturelles quand vous saurez que je suis responsable de tout cet argent. Je parlerai de vous à notre Saint-Père, vous pouvez en être assuré, et il trouvera, lui, une récompense digne de vous.

—Ma récompense est toute trouvée, dit Pardaillan, narquois. Ne vous en inquiétez donc pas, je vous en prie.

M. Peretti, encore une fois, demeura perplexe.

«Quel diable d'homme est-ce là?» songea-t-il.

Et, pour pénétrer le mystère, il pria le chevalier à dîner avec lui, ce que Pardaillan s'empressa d'accepter.

Pendant ce repas, il remarqua plusieurs choses: d'abord, que le dîner était de beaucoup trop délicat pour un simple meunier; ensuite, que M. Peretti était entouré d'un respect étrange. Il en conclut qu'il avait affaire à quelque haut et puissant seigneur au service de Sixte-Quint.

Le dîner finissait lorsque le duc d'Angoulême arriva escorté de Picouic et de Croasse. Les deux laquais portaient chacun deux mousquets, des pistolets, enfin tout un attirail de guerre qui fit sourire M. Peretti.

«Diable! fit-il, je vois que vous êtes homme de précaution. Nous avons là de quoi soutenir un siège...

—Aussi bien, est-ce d'un siège qu'il s'agit.

Dès lors, M. Peretti commença à se demander s'il ne ferait pas mieux de se retirer. Il ne doutait plus de Pardaillan. Mais, jusque-là, il s'était volontiers bercé de cet espoir que le chevalier avait fort exagéré la situation. A la vue des armes de guerre, il commença à prendre au sérieux l'aventure.

Mais M. Peretti était brave, sans doute. Et puis une irrésistible curiosité lui était venue de voir à l'oeuvre cet homme extraordinaire qui venait défendre un trésor et qui ne voulait rien recevoir en échange. M. Peretti demeura donc...

La journée se passa sans incident. Vers la tombée du jour, Picouic, et Croasse furent envoyés en sentinelles perdues, au pied de la butte, pour signaler l'approche de toute bande, armée ou non.

Les deux géants maigres s'installèrent donc aux abords de la chapelle Saint-Roch et se mirent à surveiller le terrain dans la direction de la porte Saint-Honoré. La nuit était venue lorsqu'une troupe sortit de Paris et se dirigea droit sur la chapelle. Elle se composait d'une quarantaine d'hommes d'armes et était suivie d'une lourde charrette que traînaient trois forts chevaux. Les hommes d'armes étaient pour intimider les gens du moulin, la charrette pour transporter à l'hôtel de Guise les trente précieux sacs.

L'expédition était conduite par Maineville. Près de Maineville marchaient Maurevert, Bussi-Leclerc et Crucé. Le reste se composait de soldats, cette sorte de razzia devant demeurer secrète. Mais, mêlé à ces soldats, un gentilhomme masqué marchait silencieusement: c'était le duc de Guise lui-même, qui avait voulu assister à l'opération.

On connaît Maineville et Maurevert.

Crucé était un bourgeois, ligueur enragé. Jean Leclerc, maître d'armes, créé par Guise gouverneur de la Bastille, était une sorte de brave qui se vantait de n'avoir pas eu un seul duel qui n'eût été suivi de mort d'homme. A son nom de Leclerc, il avait ajouté celui de Bussi, en mémoire du fameux Bussi d'Amboise, si misérablement assassiné par les mignons d'Henri III.

Guise, en marchant vers le moulin pour s'emparer des millions que Sixte-Quint avait fait venir pour lui et qu'il lui refusait maintenant, frémissait d'espoir. Avec cette énorme somme, il pourrait fausser la parole donnée à Catherine de Médicis, de ne rien tenter de violent contre Henri III. Il pourrait acheter les conseillers du Parlement qui lui tenaient tête. Il pourrait payer les arriérés de solde de deux ou trois régiments, qui n'obéissaient plus qu'en grommelant. Il pourrait lever une armée, tenir la campagne, chasser Henri de Béarn jusque dans ses montagnes, capturer Henri III, le déposer et se faire couronner!

Une sourde fureur l'animait contre ce pape Sixte, dont il avait reçu l'envoyé venant lui annoncer que Sa Sainteté, épuisée par des pertes d'argent, était dans l'impossibilité de le secourir... Moins de deux heures après cet envoyé. Guise avait reçu la lettre de la princesse Fausta, lui disant que l'argent était là!... Maineville, envoyé pour s'assurer du fait, revenait bientôt le confirmer!... Et Guise, dévoré de rage et d'impatience, se perdait en suppositions sur les causes de cette brusque défection du pape... Car, enfin, si l'argent était là, c'était pour lui qu'il était venu!...

L'expédition avait aussitôt été résolue.

Picouic et Croasse aperçurent la petite troupe qui s'avançait en bon ordre.

«Rentrons au moulin, maintenant», dit Picouic. Il s'élança. Croasse, terrifié, l'imita. Mais, au bout de quelques pas, pris de frayeur, il buta et tomba sur les genoux. Picouic continua seul son chemin en courant. Alors, Croasse se releva et se remit à descendre à toutes jambes vers la chapelle Saint-Roch. Mais, à ce moment, la troupe signalée était sur le point d'atteindre elle-même cette chapelle; Croasse entendit les pas pesants des hommes d'armes cuirassés et casqués de fer. Il frémit et se vit perdu.

Mais, au moment où la troupe de Guise commençait à tourner la chapelle pour s'engager dans le sentier où était assis Croasse, un dernier instinct de défense le galvanisa; il se releva, bondit et, se hissant sur une borne, put atteindre, grâce à ses longs bras, la fenêtre qui éclairait le choeur de la chapelle. D'un coup de coude, il défonça les vitraux et, bientôt, il se laissa glisser à l'intérieur. La troupe conduite par Maineville passa.

Tout autre que Croasse eût jugé que le danger était passé en même temps. Mais, si Croasse ne brillait pas en général par l'imagination, à cette minute, cette imagination surexcitée par la peur enfanta des incidents: il entendit des chuchotements autour de la chapelle, bien qu'il n'y eût personne.

Croasse chercha, éperdu, un trou de, souris où se fourrer, et parcourut la chapelle dans l'obscurité, se heurtant aux bancs, aux sièges. Soudain, il tomba tout de son long: au même instant, une décharge d'arquebuse éclata au loin. Il se cramponna à un anneau de fer que ses mains rencontrèrent, et il s'arc-bouta à cet anneau comme un noyé s'accroche au fétu de bois. Or, à force de s'arc-bouter et dans les mouvements spasmodiques de sa frayeur. Croasse Constata tout à coup que la dalle à laquelle était scellé l'anneau se soulevait.

Une sorte de long boyau s'ouvrait devant lui. Il se précipita. L'obscurité était profonde, absolue. Où aboutissait ce souterrain? Croasse courut à perdre baleine. Soudain, son front heurta contre quelque obstacle. Croasse eut la sensation d'avoir reçu un coup de masse d'armes. Il tomba et s'évanouit...

Pendant ce temps, Picouic avait continué sa course, et ce ne fut qu'en arrivant au moulin qu'il s'aperçut de la disparition de son compagnon.

«Le lâche a fui! Ah! Croasse, tu nous déshonores!...»

Et, comme Picouic ne voulait pas être déshonoré, il raconta à Pardaillan que Croasse s'était embusqué au pied du sentier pour tenter une diversion.

Le chevalier prit aussitôt ses dispositions et rassembla tout le monde dans la grande salle: c'est-à-dire le meunier, trois garçons meuniers, dix muletiers, ce qui, en comprenant le duc d'Angoulême et Picouic et lui-même, portait à dix-sept le nombre des défenseurs du moulin. Quant aux deux ou trois femmes du moulin, elles s'étaient renfermées dans une salle donnant sur les champs.

M. Peretti suivait de l'oeil toutes les évolutions du chevalier. Une dernière hésitation se lisait sur son visage.

Pardaillan venait de faire sortir sa troupe. On entendait les pas des hommes de Guise qui montaient le sentier. Bientôt, on distingua leurs ombres confuses.

«Ce jeune homme est-il un traître? réfléchissait M. Peretti. Ce Pardaillan est-il un envoyé de Guise?... Je vais le savoir dans un instant... Ma destinée et celle du royaume de France sont dans les mains de cet Inconnu... Si c'est un traître, mes millions sont à Guise... Guise est roi... et moi... prisonnier, peut-être!...»

Pensif, il alla s'accouder contre les vitraux de la fenêtre. Toutes les lumières avaient été éteintes...

«Dans un instant. Je saurai! murmura M. Peretti. Voyons... si ce Pardaillan me trahit, si Guise entre ici, que lui dirai-je... Je lui dirai...»

Une violente détonation éclata soudain; l'éclair de la décharge illumina la nuit, et, dans le sentier, on entendit le hurlement des blessés, la retraite précipitée des survivants...

—Ils en tiennent! dit paisiblement le chevalier. Rechargez vos armes sans hâte... Ils vont en avoir pour une demi-heure à se concerter et à revenir de leur surprise.

M. Peretti entendit ces mots, et son visage s'éclaira.

«Ce n'est pas un traître, fit M. Peretti. Décidément, M. de Guise n'aura pas mon argent. Le Béarnais sera roi!...

Il ouvrit vivement la porte et appela le chevalier.

—Ne craignez rien, dit Pardaillan en s'approchant.

—Je n'ai pas peur, monsieur. Mais vous venez de dire que, sans doute, il n'y aurait pas de nouvelle attaque avant une demi-heure? Eh bien, le moment est venu de suivre l'excellent conseil que vous m'avez donné dans la journée... c'est-à-dire de faire filer mes trente mulets... Seulement... Je crains...

—Oui, vous craignez que M. de Cuise, en trouvant le moulin vide, ne lance une bonne compagnie de cavaliers dont les chevaux auront vite fait de rattraper vos mulets...

—C'est cela même, mon noble ami... Vous me permettez, n'est-ce pas, de vous appeler ainsi? Car vous venez de me rendre un service, voyez-vous... c'est que j'étais responsable, moi! Et devant qui? Devant notre Saint-Père lui-même!... Sa Sainteté saura tout ce qu'elle doit au chevalier de Pardaillan!... Mais me voilà bien embarrassé! Si on me poursuit... il faudrait...

—Il faudrait, dit Pardaillan, que la troupe du duc soit arrêtée devant le moulin jusqu'au jour, pour vous permettre de prendre de l'avance... Eh bien, partez donc. Je me charge d'arrêter l'ennemi jusqu'à demain matin.

—Quoi! à vous seul, vous arrêterez cette bande bien armée!... Car, je vous préviens que le meunier de céans et ses aides devront m'accompagner...

—Je m'en doute, car tous ces messieurs ressemblent à des meuniers comme je ressemble au pape.

M. Peretti tressaillit.

—Vous lui ressemblez peut-être plus que vous ne pensez... Jeune homme, vous ne voulez pas de récompense, et je vois à votre air qu'il est inutile d'insister. Mais, prenez cet anneau... et, peut-être qu'en certaines occasions, il pourra vous être plus utile qu'une fortune...

A ces mots. M, Peretti glissa vivement une bague dans la main de Pardaillan, et, sans y attacher d'autre importance, le chevalier la passa à un de ses doigts... Dix minutes plus tard, les trente mulets rechargés de leurs précieux sacs sortaient par-derrière et se mettaient en route. M. Peretti suivait à cheval, escorté par le meunier et ses garçons transformés en gens de guerre.

La caravane ayant atteint rapidement la Ville-l'Évêque, celui qui paraissait être le chef des muletiers s'approcha, chapeau bas, de M. Peretti et lui demanda:

—C'est bien la route d'Italie, que nous reprenons?

—Non, monsieur le comte, répondit M. Peretti: vous prendrez la route de La Rochelle...

Pardaillan, Charles d'Angoulême et Picouic étaient demeurés seuls dans le logis du meunier; le moulin lui-même se dressait sur l'aile gauche de ce logis, et ils communiquaient par un escalier de bois qui, partant du rez-de-chaussé, aboutissait à l'étage du moulin où se manoeuvrait la meule et où on pouvait mettre en mouvement les grands bras livrés à l'action du vent. De cet étage du moulin, par une simple trappe à laquelle aboutissait une échelle, on descendait à l'étage inférieur où se recueillait la farine.

Pardaillan parcourut rapidement le logis et le moulin et se rendit compte de ces diverses dispositions.

—Voici notre quartier général, dit-il en désignant le logis, et voici notre ligne de retraite, ajouta-t-il en montrant l'escalier qui conduisait au moulin.

—Nous allons donc nous battre? demanda Picouic.

—Alerte! cria Pardaillan.

La troupe de Guise, en effet, apparaissait à ce moment sur la butte. Pardaillan ouvrit la fenêtre et cria:

—Holà, messieurs! qui êtes-vous? que désirez-vous?

—Qui êtes-vous vous-même? fit dans la nuit une voix impérieuse.

—Ma foi, monseigneur duc, répondit Pardaillan en reconnaissant la voix de Guise, je suis le meunier du joli moulin de la butte... Qu'y a-t-il pour votre service?

—Meunier ou non, dit le duc, vous avez tout à l'heure tiré sur mes gens qui montaient le sentier sans autre intention que de patrouiller. En conséquence, je vous préviens que vous serez pendu haut et court, à moins que vous ne sortiez à l'instant. Auquel cas, il vous sera fait grâce de la vie.

—Me sera-t-il permis, monseigneur, d'emporter aussi les trente sacs pleins d'or que vous venez piller?

—Sortez! hurla le duc, furieux, livrez-nous la place, ou nous allons vous donner l'assaut!

—Ah! monseigneur, si vous menacez, nous allons être forcés de faire une sortie et de vous exterminer tous...

—Guise, qui allait Jeter un ordre, s'arrêta soudain.

—Ils sont peut-être cent là-dedans! dit-il à Maineville.

Pardaillan entendit et cria:

—Nous sommes trois, monseigneur!... Et c'est bien assez, savoir: le duc d'Angoulême, qui attend avec impatience la rencontre que vous lui avez promise; le sieur Picouic, baladin de son métier, et, enfin, votre serviteur, chevalier de Pardaillan.

Et il referma tranquillement la fenêtre.

—Oui, au revoir! gronda Guise, pâle de fureur.

Et il donna ses ordres. Avec les forces dont il disposait, il forma un large cercle de surveillance autour de la butte; chaque homme avait pour mission de surveiller, et non de se battre; il devait surtout prévenir le cas où on tenterait de faire sortir du moulin tout bagage qui ressemblerait à des sacs de blé. Puis, il expédia un sergent à Paris.

Deux heures plus tard, ce sergent revenait, annonçant que les ordres du duc allaient s'exécuter, c'est-à-dire qu'une troupe de mille arquebusiers allait arriver.

Pendant ces deux heures, Pardaillan et ses deux compagnons s'étaient fortement barricadés. Maurevert frémissait de joie: il tenait enfin l'ennemi tant redouté et disait au duc:

—Monseigneur, vous m'avez promis deux cent mille livres sur le butin que vous allez faire? Je veux vous proposer un échange: gardez les deux cent mille livres et donnez-moi l'homme qui vient de vous parler avec tant d'insolence.

—Je te comprends, Maurevert, dit Guise, tu hais cet homme. Mais, moi aussi, je le hais. Et nous avons un vieux compte à régler. Cela date de l'hôtel Coligny... Seulement, si tu veux te contenter de cent mille livres, ce qui est encore un joli denier, tu auras permission d'assister à l'entretien que j'aurai avec le Pardaillan, dès que nous l'aurons pris dans son terrier.

—Peste, monseigneur, c'est cher, ce sera donc bien beau?

—Je te le jure, gronda Guise.