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Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta cover

Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta

Chapter 27: XXIII LE SPECTRE
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About This Book

The novel follows Léonore, daughter of a baron, whose secret affair with the noble Jean de Kervilliers results in pregnancy and a threatening note that he will never marry her. When she confronts a high-ranking cleric and discovers his true identity, she is accused of sacrilege and condemned. During her public execution she goes into labor; popular compassion intervenes, sparing her life and saving the infant. The narrative weaves concealed identities, shifting loyalties, and the collision of private passion with ecclesiastical and social authority, exploring honor, deceit, and the unpredictable force of public sympathy.




XX

L'ATTAQUE DU MOULIN

Pendant que Guise attendait les mille hommes de renfort demandés et échangeait avec Maurevert ces macabres facéties, Maineville et Bussi-Leclerc s'approchaient en rampant du moulin, résolus qu'ils étaient à connaître le nombre exact des assiégés.

Tout était silencieux et obscur dans le moulin. Mais, dans le logis, une fenêtre était éclairée. Ce fut donc par l'échelle du moulin que les deux hommes se dirigèrent; bientôt, ils eurent atteint l'étage où se trouvait la meule.

En quelques minutes, ils eurent parcouru le moulin et furent convaincus qu'il ne s'y trouvait personne. Ils allaient donc redescendre, lorsque Maineville aperçut un léger rai de lumière au pied d'un mur; il saisit Bussi-Leclerc par le bras et lui souffla à l'oreille:

—Il y a là une porte de communication...

Ils s'approchèrent de ce rayon de lumière pâle, dans l'intention non pas d'ouvrir, mais d'écouter. Mais, en touchant la porte, Bussi-Leclerc s'aperçut qu'elle était simplement poussée. Avec des précautions infinies, il l'attira a lui: la porte s'ouvrit sans bruit... Les deux hommes s'accroupirent sur le haut de l'escalier et purent alors dominer la salle. Et, alors, ils tressaillirent d'étonnement. Un étrange spectacle s'offrit à leurs yeux.

Assis à une table, le chevalier de Pardaillan et le duc d'Angoulême dévoraient à belles dents un superbe jambon, tandis qu'un pâté attendait son tour et que Picouic versait à boire!... Le long d'un mur étaient rangées, en bon ordre, une douzaine d'arquebuses toutes chargées. Sur une table voisine, s'alignaient plusieurs pistolets. Tout en mangeant et en buvant, Pardaillan et Charles continuaient une conversation déjà commencée.

—Dès demain matin, disait le chevalier, nous irons visiter ce couvent. Il faudra bien que la bohémienne parle, et nous finirons par savoir ce qu'est devenue votre jolie petite Violetta... Allons, soyez gai, mon prince...

—Ainsi, Pardaillan, dit le duc d'Angoulême, vous pensez que cette Saïzuma en sait plus long qu'elle n'a voulu d'abord vous en dire?...

—J'en suis sûr, dit Pardaillan. Et voilà maître Picouic qui, ayant vécu avec elle, vous dira... tiens! tiens!

Ces derniers mots, le chevalier les avait prononcés au moment où il se renversait sur le dossier de son siège, pour examiner à la lumière la couleur du vin qu'il allait boire. Dans ce mouvement, sa tête s'était levée et ses yeux avaient rencontré, au haut de l'escalier de bois, Maineville et Bussi-Leclerc. Pardaillan se mit à rire et désigna les deux hommes à Charles, qui bondit sur son épée.

—Messieurs, dit Pardaillan, si le coeur vous en dit, je vous invite!...

Maineville et Bussi-Leclerc étaient braves. Ils n'avaient devant eux que trois hommes; la même idée leur vint: s'emparer de Pardaillan et de ses deux compagnons, les amener pieds et poings liés au duc de Guise.

Ils se levèrent, saluèrent et Maineville dit poliment:

—Monsieur de Pardaillan, ce sera avec plaisir que nous trinquerons avec vous si vous voulez porter la santé de M. le duc de Guise et nous accompagner ensuite auprès de lui.

Charles voulut s'élancer. Mais Pardaillan le retint.

—Monsieur de Maineville, dit-il, ce serait avec plaisir que je porterais la santé de votre maître si je ne craignais de désobliger M. d'Angoulême, que voici, et qui, je ne sais pourquoi, ne peut souffrir les Lorrains; quant à vous accompagner auprès de M. de Guise, c'est encore plus impossible, vu que nous n'avons pas fini de dîner.

—C'est avec désespoir que nous interrompons votre dîner dit alors Bussi-Leclerc.

A ces mots, les deux hommes, l'épée à la main, se précipitèrent et Bussi-Leclerc porta sur le crâne de Picouic un tel coup de pommeau que le pauvre tomba évanoui. Pardaillan se jeta au pied de l'escalier, leur coupant ainsi toute retraite. Tout cela s'était passé en quelques secondes: Maineville se trouva en garde devant le duc d'Angoulême, Pardaillan devant Bussi-Leclerc... Au même instant, les épées s'engagèrent. Bussi-Leclerc porta coup sur coup deux ou trois de ses meilleures bottes; à son étonnement, elles furent parées par le chevalier.

—A vous, monsieur, je vous tue! rugit Bussi-Leclerc en se fendant à fond par un coup droit.

—Bravo, mon prince, dit Pardaillan qui, dédaignant de lui répondre, avait vivement paré. Poussez... c'est cela... fendez-vous... touché!

Maineville, touché au bras, saisit son épée de la main gauche et, furieusement, il attaqua Charles, tandis que Bussi-Leclerc, ivre de rage devant le dédain de son adversaire, portait de son côté à Pardaillan des coups jusqu'ici réputés mortels.

—Allons, allons! il faiblit, disait Pardaillan en s'adressant à Charles, et comme si Bussi-Leclerc n'eût pas existé... Ne le tuez pas, mort-diable!... j'ai une idée... liez-lui sa rapière... bon!... ah! désarmé!... tenez-le!... ficelez-le-moi! nous allons rire!...

En effets Charles, à ce moment, venait de désarmer Maineville qui, glissant sur le parquet, était tombé sur un genou. Il lui mettait sa pointe sur sa gorge et lui disait:

—Vous rendez-vous, monsieur?...

—Je me rends, fit Maineville, pâle du sang qu'il avait perdu, plus pâle encore de honte et de fureur.

A ce moment, Picouic, revenu de son évanouissement, se relevait, courait à Maineville, saisissant un paquet de cordelettes à nouer les sacs de blé, et, en quelques secondes, le ficelait proprement. Alors seulement Pardaillan regarda son adversaire qui, écumant, bondissait autour de lui, et de sa voix la plus paisible:

—Et vous disiez donc, cher monsieur...

—Je disais, hurla Bussi-Leclerc, que je vais te clouer à ce mur!

Pardaillan, d'un battement sec, fit dévier la rapière dont la pointe érafla son pourpoint.

—Vous parlez de clouer, répondit-il. En effet, vous manoeuvrez votre épée comme un clou. Tenez, je vais vous donner une leçon... regardez bien...

—Misérable! rugit Bussi-Leclerc.

A ce moment, son épée lui sauta des mains et alla tomber à dix pas. Il voulut courir la ramasser. Mais il se heurta à Picouic qui braquait sur lui un pistolet... Bussi-Leclerc se croisa les bras et baissa la tête. C'est à peine s'il s'aperçut que le Picouic lui ficelait les jambes d'abord, puis les bras... puis le portait et l'étendait auprès de Maineville.

—Achevons de dîner, dit Pardaillan, qui, ayant rengainé sa rapière, se remit à table. Ah! ça, maître Picouic, à quoi pensez-vous... mon verre est vide...

—Je crois, cher ami, qu'il est temps de nous en aller, dit à ce moment Charles d'Angoulême, qui venait de s'approcher de la fenêtre. Voyez...

Pardaillan alla voir. Aux lueurs de l'aube naissante, il aperçut, au pied de la butte, une troupe qui se déployait en ordre d'assaut. C'était une longue ligne d'arquebusiers flanquée à gauche et à droite par un double rang d'archers. Au loin, par la porte Saint-Honoré, arrivaient des bandes de bourgeois, la pertuisane au poing, qui hurlaient.

Il résulta de l'ensemble de ces circonstances qu'au soleil levant il y avait autour de la butte quatre ou cinq mille hommes.

«Diable! fit Pardaillan, il est temps, en effet, de nous en aller; mais je crois bien que, pour le moment, c'est plus facile à dire qu'à faire.

—Cependant, observa doucement Charles, nous devions, ce matin, aller voir la bohémienne; vous me l'avez promis, Pardaillan. Il faut nous en aller.

—Nous nous en irons, fit Pardaillan. Mais quels cris assourdissants!... Holà, maître Picouic, au travail! Chargez sur votre dos M. de Maineville, moi je prends M. Bussi-Leclerc, qui est le plus lourd...

Des clameurs terribles s'élevaient de l'armée assiégeante. A mi-côte, les assiégeants s'arrêtèrent. Ils attendaient la décharge des assiégés et s'étonnaient de leur silence.

—Ils préparent quelque méchant coup, dit Guise à Maurevert. Mais où est Maineville? Où est Bussi?...

Et, pendant ce temps, celui qui était la cause de tout ce tumulte, enfermé dans le moulin avec ses deux compagnons, se préparait froidement à quelque défense désespérée.

Pardaillan avait pratiqué des ouvertures à travers les planches mal jointes du moulin. Et, toutes les arquebuses, il les avait calées; elles étaient toutes braquées et il n'y avait qu'à y mettre le feu... Après quoi, il y avait encore les pistolets.

Au-dehors, au moment où le soleil se levait. Guise donna tout à coup le signal de l'assaut. Une immense clameur retentit et l'armée se mit en marche, de toutes parts; mais, presque au même instant, il y eut un arrêt général, et un grand silence tomba tout à coup sur la butte et la plaine, devant un spectacle extraordinaire:

Trois hommes, sortant du moulin, en portaient un quatrième, solidement garrotté. Et, en un instant, cet homme ficelé fut attaché à l'extrémité d'une des ailes du moulin...

—C'est Maineville! rugit Guise effaré, hébété de stupeur.

Déjà, les trois assiégés avaient saisi un deuxième personnage, également garrotté, et, avec la même rapidité, ramenaient vers le sol l'aile opposée et y attachaient l'infortuné!

—Bussi-Leclerc! s'exclama Maurevert.

—Feu! Feu sur ces démons! hurla Guise.

Cent arquebuses partirent à la fois; la pétarade se continua quelques minutes au risque d'atteindre les deux malheureux, accrochés chacun à son aile du moulin! Et, lorsque l'opaque fumée se fut dissipée, on vit Pardaillan qui, sur la dernière marche de l'échelle, saluait d'un large coup de chapeau, puis rentrait dans le moulin et rejetait l'échelle à terre, d'un coup de talon... Au même instant, les ailes du moulin se mirent à tourner!... Les deux malheureux tantôt en haut, tantôt en bas, tantôt la tête au ciel, tantôt renversée vers le sol, suivaient l'orbite implacable tracée par les ailes du moulin, haletants de terreur.

—En avant! En avant! hurla Guise fou furieux de rage.

Une violente décharge partit du moulin. C'était les dix arquebuses de Pardaillan qui faisaient feu. Mais l'élan était donné... moins de deux minutes plus tard, au milieu d'effroyables hurlements, le logis du meunier était envahi...

Et la stupeur tournait au délire. Dans ce logis, il n'y avait personne! L'escalier qui conduisait au moulin fut aperçu. En un instant, vingt, cinquante, cent hommes d'armes se ruèrent et atteignirent l'étage supérieur du moulin.

«Personne!...»

Les trois assiégés étaient descendus à l'étage inférieur, Picouic armé des deux derniers pistolets, Pardaillan et Charles, l'épée à la main.

Pardaillan, parvenu tout en bas, souleva deux ou trois planches de ce cône sur lequel était bâti le moulin et montra le chemin à ses deux compagnons qui s'y glissèrent... C'était le dernier refuge!... Il allait falloir mourir là, en vendant sa vie le plus chèrement!... Pardaillan, le dernier, se glissa dans le trou, et rajusta les planches.

Maintenant, ils étaient sur le sol même. Les envahisseurs hésitaient à descendre à l'étage inférieur du moulin.

Enfin, l'un d'eux ayant regardé et n ayant vu personne, une bande se précipita et se trouva sur le plancher que les trois assiégés venaient de quitter!... C'était la fin «... On allait découvrir dans un instant l'étroit passage par lequel ils s'étaient faufilés.

Ce fut à ce moment que Picouic sentit le sol vaciller sous ses pieds comme s'il eût tombé... Il se baissa, tâta de ses mains dans l'obscurité. Et il sentit que ses mains touchaient une dalle, et que cette dalle basculait. Picouic jeta un cri... En un instant, Pardaillan et Charles comprirent ce qui se passait, et tous trois appuyèrent de toutes leurs forces sur la dalle qui allait livrer passage aux assaillants!...

Et, comme ils étaient à genoux, haletants, pesant sur la dalle, une voix lugubre, lointaine, leur parvint.

—Ah! les lâches! disait-elle. Ils me bouchent la sortie! Attendez que je vous extermine tous!...

—Croasse! hurla Picouic. C'est Croasse!...

En une seconde, la dalle arrachée laissa voir un trou béant, où commençait un escalier de pierre moisie... Et. dans ce trou, apparut la tête pâle, effarée, tragique et comique de Croasse!...

Dans le même instant, et avant que Croasse fût revenu de sa stupeur, les trois hommes se précipitaient dans le trou et couraient le long d'un boyau noir, Picouic entraînant Croasse. Dix minutes plus tard, ils atteignaient l'autre extrémité du souterrain qui aboutissait à la chapelle Saint-Roch. A ce moment même les assiégeants trouvaient la dalle soulevée et commençaient à descendre, avec précaution, l'escalier de pierre...

Les quatre hommes sortirent de la chapelle, le plus paisiblement du monde et se mêlèrent à la foule qui tourbillonnait au pied de la butte, les yeux fixés sur le moulin. Ils passèrent inaperçus dans cette foule où personne ne les connaissait, et, en hâte, rentrèrent dans Paris.

Croasse fut interrogé sur les événements qui l'avaient amené à devenir un sauveteur aussi imprévu.

—Je venais de me battre dans la chapelle contre je ne sais combien d'ennemis que je mis en fuite, dit-il, lorsque, saisi traîtreusement par sept ou huit forcenés, je fus précipité dans un trou noir où je fus laissé pour mort. Lorsque je m'éveillais, entendant des bruits de bataille, je résolus de me rapprocher de vous, messieurs, et alors...

—Monsieur Croasse, vous êtes étonnant!... fit Pardaillan avec un sourire.




XXI

L'ABBAYE DE MONTMARTRE

Une litière, ornée à l'intérieur de coussins de soie et toute tendue de la même étoffe, venait de franchir le pont Notre-Dame. Une dizaine de cavaliers, vêtus d'un costume sombre et bien armés, escortaient cette litière. Les yeux fixés sur la litière, un homme de haute taille et de forte carrure, enveloppé soigneusement dans un manteau, suivait à distance.

Cet homme, c'était maître Claude, l'ancien bourreau de Paris. Cette litière, c'était celle de la princesse Fausta.

Elle traversa Paris, franchit la porte Montmartre et monta la côte raide par la route qui serpentait sous l'ombrage de hêtres séculaires. Enfin, elle s'arrêta devant le porche de l'abbaye des Bénédictines. La princesse Fausta descendit de la litière et, comme si sa venue eût été attendue, la porte s'ouvrit aussitôt. Maître Claude s'était arrêté derrière un arbre. Alors, il se retourna, inspecta avec impatience les pentes de la colline, et, apercevant enfin un homme qui montait lentement, lui fit signe d'approcher. L'homme rejoignit maître Claude; c'était le prince cardinal Farnèse.

Par une sorte de fatalisme, ou par un suprême dédain de la vie, issu de son désespoir, Farnèse se cachait à peine et ne prenait aucune précaution...

—Elle est là! dit maître Claude en tendant le bras vers l'abbaye.

Farnèse jeta un regard sur l'escorte de Fausta, qui, ayant mis pied à terre, attendait devant la porte.

—Bien. Es-tu décidé à agir?... dit-il.

—Je me suis vendu à vous pour un an, répondit maître Claude d'une voix sombre. Je vous appartiens. Ordonnez donc: j'obéirai... mais... n'oubliez pas qu'après la mort de la tigresse vous m'appartenez, vous!... gronda-t-il.

Farnèse haussa les épaules et dit:

—Si je n'avais pour un temps raccroché ma vie à l'espoir de venger ma fille, je me livrerais à toi à l'instant, et je te bénirais de me délivrer de la vie... Ne crains donc pas que j'essaie de déchirer le pacte qui nous lie...

—Bon! commandez donc, et j'obéis!... dit le bourreau.

—Commençons par entrer dans ce couvent.

Alors, à distance et sous le couvert des vieux arbres, ils contournèrent l'abbaye.

Nous avons expliqué que le couvent était en triste état, comme si, depuis des années déjà, il eût été abandonné; les jardins, jadis si beaux, n'étaient plus qu'une forêt de ronces. Le potager, qui se trouvait sur les derrières du couvent, demeurait seul assez bien cultivé, les habitantes de ce lieu étrange se nourrissant principalement des légumes qu'elles faisaient pousser. Ce potager était clos d'un mur d'enceinte comme le reste du couvent; mais, à ce mur, il y avait, de place en place, de larges brèches qui, sous les pieds de mystérieux visiteurs, avaient fini par former de véritables passages ouverts.

Ce fut vers l'une de ces brèches que maître Claude se dirigea, suivi du prince Farnèse, pensif.

Non loin se trouvait un vieux pavillon d'élégante architecture, jadis construit par quelque abbesse qui venait y chercher le repos et la solitude, mais qui, maintenant, n'était plus qu'une ruine. Claude, d'un coup d'épaule, défonça la porte vermoulue. Ils entrèrent.

—Attendez-moi là, dit maître Claude.

Farnèse acquiesça d'un signe de tête et demeura immobile, tandis que l'ancien bourreau s'éloignait.

La princesse Fausta était entrée dans le couvent. Malgré l'incroyable puissance de caractère de cette femme, un trouble indéfinissable paraissait sur son visage.

Précédée de deux jeunes religieuses, à la physionomie plus mutine que dévote, Fausta parvint au premier étage et, sur l'immense palier où s'ouvrait un profond couloir, rencontra l'abbesse Claudine de Beauvilliers qui se hâtait de venir au-devant de son illustre visiteuse. Celle-ci eut un agenouillement rapide, et Fausta leva la main, les trois premiers doigts ouverts, signe mystérieux... bénédiction que seuls peuvent donner les successeurs de saint Pierre! Mais ce fut si rapide que les deux religieuses ne virent rien de ce geste.

Claudine, déjà, marchait devant Fausta et, lui montrant le chemin, la fit pénétrer dans une pièce meublée avec un luxe disparate. Sur une table de marbre à coins rehaussés d'argent, c'était tout l'attirail des brosses, des pinceaux, des pots et des flacons, onguents et cosmétiques alors en usage non seulement pour les femmes, mais aussi pour les hommes. Et, au-dessus de cette table, un Christ d'or étendait ses bras.

L'abbesse roula un large fauteuil et, lorsque Fausta se fut assise, plaça sous ses pieds un coussin de velours. Elle-même demeura debout.

—Cette femme... cette bohémienne est toujours ici? demanda alors Fausta.

—Oui, madame. Selon vos ordres, nous la surveillons étroitement. Votre Sainteté désire-t-elle la voir?...

Fausta demeura quelques minutes silencieuse et pensive.

—Ma Sainteté! dit Fausta après un silence... Dérision!... Vingt-trois cardinaux réunis en conclave secret, dans les catacombes de Rome, ont résolu la guerre contre Sixte. Et, déjà, devant l'exécution, ils tremblent. Ma souveraineté pontificale est destinée à s'exercer dans les ténèbres, alors que mon âme aspire violemment au grand jour!... Ah! Claudine, mon coeur déborde d'amertume. Vous m'appelez Sainteté! Et, lorsque je regarde en moi-même, je ne vois qu'une jeune fille épouvantée de voir que la nature s'est trompée en lui donnant le sexe qui est le nôtre, plus épouvantée encore de découvrir, sous ses aspirations insensées, la faiblesse d'une femme.

Claudine leva vers Fausta un regard de sympathie.

—Ah! ma noble et radieuse souveraine, murmura-t-elle, vous qui inspirez à la fois l'amour et le respect, je vois qu'une douleur inconnue vous étreint... Que ne puis-je mourir pour vous éviter l'ombre d'une souffrance!...

Fausta, d'un geste plein de dignité, releva l'abbesse.

—Oui, dit-elle, vous êtes vraiment une apôtre, Claudine. Si votre chair est faible, votre âme est forte. Vous êtes la seule qui m'ayez comprise... Écoutez donc...

Sur un signe de Fausta, Claudine de Beauvilliers, abbesse des Bénédictines de Montmartre, s'assit et Écouta.




XXII

LE COEUR DE FAUSTA

—Est-ce que le règne pontifical de Jeanne est un rêve? reprit Fausta, comme si elle se fût parlé à elle-même. Quelle est la loi qui défend à une femme d'occuper le trône de Pierre? Est-ce qu'il n'y a pas des saintes comme il y a des saints?

Claudine écoutait ardemment ces étranges paroles. S'adressant plus directement à l'abbesse, Fausta continua:

—Donc, ils sont vingt-trois qui, fatigués de la tyrannie de Sixte, ont résolu d'élever une Eglise devant son Eglise, un trône devant son trône... Trois ans se sont écoulés depuis... J'habitais Rome alors, le palais qu'avait habité mon aïeule, Lucrèce... Le sang des Borgia bouillonnait dans mes veines. Riche, belle, adulée, seule au monde, je voyais mon palais plein de seigneurs et de princes de l'Eglise... Mais je n'avais de joie qu'à relire la terrible légende des Borgia, mes ancêtres. Et j'ai senti en moi l'esprit vaste d'Alexandre Borgia, la fougue conquérante de César Borgia, le coeur de Lucrèce Borgia. Être à moi seule ce qu'ils ont été à eux trois!... Oui, je faisais ce rêve inouï, lorsque je rencontrai Farnèse... C'est lui que je conquis le premier, et c'est lui qui, le premier, m'abandonne!...

—Quoi! madame... le cardinal Farnèse!...

—Un soir, reprit Fausta sans répondre, Farnèse vint me chercher dans mon palais. Il connaissait mon rêve... Il me témoignait une sorte d'admiration... Ce soir-là, donc, nous sortîmes de Rome et pénétrâmes dans les Catacombes. Arrivés à un vaste carrefour éclairé de torches, je vis les vingt-trois revêtus de leurs simarres...

—Voici celle que vous savez, dit Farnèse. Voici celle qui peut nous sauver...

—Alors, les vingt-trois m'entourèrent. Je ne tremblai pas devant ce que j'entrevis à l'instant et j'acceptai leur terrible proposition. Alors, l'un d'eux, le plus vieux, passa à mon doigt cet anneau...

Fausta allongea la main et montra l'anneau.

—Je me mis à l'oeuvre, continua Fausta. J'ai bouleversé l'Italie dont presque tous les évêques sont prêts à me reconnaître. J'ai bouleversé la France, parce que son roi, aux premières ouvertures de Farnèse, haussa les épaules. Ce roi, je l'ai fait chasser. J'en ai choisi un autre...

—Il me semble, dit timidement Claudine, que les événements se déroulent bien selon vos plans...

—Voilà ce qui me déroute! Les apparences sont telles qu'elles dépassent mes prévisions, et, sous ces événements, s'en trouvent d'autres qui m'arrêtent... Les cardinaux du conclave secret ont peur. Farnèse vient de m'abandonner...

—Mais, Guise! Guise!

—Guise s'est réconcilié avec la duchesse!... Je la tenais, pourtant... Je l'ai envoyée, espérant qu'elle aurait assez d'audace pour se représenter une fois encore à l'hôtel de Guise, et qu'alors... Mais elle a eu l'audace prévue, elle a vu son mari... et le mari a pardonné!

Claudine de Beauvilliers réprima un sourire.

—Guise, reprit Fausta, Guise qui passe pour le type accompli de l'énergie violente, Guise n'est vraiment admirable que dans la bataille. Mais, une fois le casque et la cuirasse déposés, j'aperçois dans Guise ce qu'il est en réalité: une belle statue qui, parfois, a un geste violent, mais qui n'est capable ni de haute pensée, ni de ferme résolution... Oui, il a pardonné à la duchesse de Guise et ceci m'a déroutée. Il a laissé sortir de Paris trois mille hommes que ce Crillon a conduits à Henri de Valois. Il a parlé à Catherine de Médicis, et quelques mots de la vieille Florentine ont suffi pour faire crouler l'échafaudage de résolutions que j'avais lentement élevé dans ce faible cerveau!... Enfin, dénué d'argent, une occasion s'offre à lui de saisir le trésor qui lui permettra de conquérir le royaume; renseignée par mes espions, je le lui indique. Il n'a qu'à le prendre... et, au moulin de la butte Saint-Roch, il se fait jouer comme un enfant!

Fausta ferma tout à fait les yeux. Elle murmura:

—Il est vrai que, sur la place de Grève et à la butte Saint-Roch, Guise a eu affaire à forte partie... Pourquoi le duc de Guise n'a-t-il pas l'âme d'un Pardaillan?...

Alors, comme si le secret qu'elle portait au coeur l'eût étouffée, elle reprit d'une voix qui tremblait presque:

—Le véritable chevalier des héroïques entreprises, ce n'est pas un Guise à l'armure étincelante ou au pourpoint de satin... Je l'ai vu, le vrai chevalier. Qui est-il?... Oh! que ne donnerais-je pas pour le mieux connaître, pour pénétrer sa vie, comprendre sa pensée... être enfin...

La Fausta s'arrêta soudain. Son visage pâlit et les ongles de ses mains s'incrustèrent dans les paumes, en l'effort qu'elle fit pour dompter son émotion. Mais Claudine avait vu, entendu... et elle avait deviné...

—Folie! murmura Fausta. Je n'ai pas de coeur...

—Pourquoi, ma Souveraine? s'écria Claudine palpitante. Reine toute-puissante, pourquoi ne seriez-vous pas femme?...

—Parce que, dit la Fausta, en reprenant toute sa majesté, je ne veux pas être dominée par un homme...

—Ah! madame, c'est un maître d'une bien douce puissance que l'Amour!...

—L'Amour! balbutia Fausta en tressaillant.

Elle baissa la tête et une larme brûlante gonfla ses paupières. Mais cette larme s'évapora et, lorsqu'elle releva la tête, son visage avait repris toute sa sérénité.

—Voilà donc où nous en sommes, continua-t-elle simplement. Guise a reculé de dix ans en ces quelques jours et Farnèse, pierre angulaire de mon édifice, Farnèse m'échappe!... Voyons donc cette Saïzuma... puisque vous croyez avoir découvert...

L'abbesse frappa dans ses mains. Une porte s'ouvrit et une religieuse parut:

—Qu'on amène la bohémienne, dit Claudine.




XXIII

LE SPECTRE

Maître Claude, laissant le prince Farnèse dans le pavillon, s'était éloigné en traversant le potager.

Claude connaissait sans doute les étranges moeurs de ce couvent qui était une exception. Il ne semblait prendre aucun soin de se cacher. Ayant traversé le potager, il passa sous une voûte et, là, se rencontra avec une jeune et jolie fille au costume laïque et quelque peu sommaire.

Et, cette fille au sourire effronté, aux yeux hardis, c'était encore une religieuse. Elle se planta résolument devant maître Claude et, d'une voix câline, demanda:

—Ce beau cavalier est sans doute de l'escorte qui vient de s'arrêter devant le porche?

—En effet, je suis de la suite de la princesse, et j'ai ordre de venir la retrouver.

—Si vous allez chez l'abbesse, vous n'avez qu'à suivre ces deux soeurs...

Les deux soeurs étaient vêtues en religieuses. Elles marchaient lentement, la tête baissée et les bras croisés. Car, dans ce couvent, il y avait quelques soeurs demeurées pures.

Entre ces deux femmes, marchait, silencieuse, la bohémienne au masque rouge... Saïzuma. Claude les laissa passer. Il se mit à les suivre. Les deux religieuses frappèrent à une porte qui s'ouvrit. Alors elles prirent chacune Saïzuma par une main et entrèrent. Quelques instants plus tard, elles sortirent seules et s'éloignèrent lentement. Alors maître Claude s'approcha de la porte. Mais là, il s'arrêta et passa ses deux mains sur son front. La facilité avec laquelle il marchait à l'événement terrible lui causait une angoisse qu'il n'eût pas éprouvée s'il lui avait fallu traverser mille dangers...

Claude avisa à quelques pas une porte entrouverte; il y alla, et se trouva dans une étroite pièce sans meubles où régnait une demi-obscurité. Dans cette solitude, Claude, les bras croisés, se prit à songer. Que venait-il faire là?...

Tuer. Ou tout au moins s'emparer d'une femme qu'il allait livrer au prince Farnèse. Une haine terrible l'animait contre Fausta. La meurtrière de sa fille devait mourir. Mais il lui semblait que des souvenirs s'agitaient au fond de sa mémoire.

«Cette bohémienne, qui marche entre deux religieuses, a une allure que je reconnais, songea maître Claude.

Il médita longtemps sur ce sujet, ayant oublié à ce moment Farnèse et Fausta. Puis se décida.

Les deux religieuses conduisant Saïzuma étaient entrées chez l'abbesse.

—Madame, dit l'une des religieuses, deux hommes viennent encore d'entrer sur le territoire de la communauté.

—Hélas! fit Claudine, les murs de notre pauvre couvent sont en ruine. Comment pourrions-nous empêcher ces incursions de l'Amalécite? Allez prier, mes soeurs, allez...

Cette réponse impudente, Claudine la fit sur un ton de douloureuse piété. Les deux soeurs s'inclinèrent et sortirent. Sans doute Fausta était au courant des moeurs extraordinaires de ce couvent, car elle ne parut nullement étonnée. Seulement, tandis que les soeurs se retiraient, elle dit:

—Le jour est proche, madame l'abbesse, où vous pourrez rebâtir le temple qui abrite ces saintes filles. N'oubliez pas qu'un revenu de cent mille livres est assuré à votre couvent, du jour où nos projets auront été bénis par Dieu.

L'oeil de Claudine étincela. Fausta, déjà, s'était tournée vers Saïzuma et l'examinait en silence. La bohémienne s'approcha d'elle, lui prit la main, et lui dit de sa voix morne;

—Voulez-vous savoir votre bonne aventure?

—Non, dit Fausta. Mais, si tu veux, je te dirai la tienne. Car je sais lire dans la main les événements passés.

Saïzuma considéra avec étonnement là femme qui lui parlait ainsi avec une douceur d'accent qui fondai son coeur et une autorité qui la subjuguait. Elle demanda:

—Qui es-tu? Es-tu de Bohême comme moi?...

—Peut-être, dit Fausta. Mais, puisque je te parle à visage découvert, ne peux-tu retirer ton masque?

—Mon masque est rouge, mais, si je le retire, on verra que mon visage est pourpre de honte. Tous ceux qui étaient dans l'église cathédrale sur la place de Grève m'ont vue...

—L'église cathédrale! murmura Fausta en tressaillant. La place de Grève!... Oh! serait-ce bien elle?...

—Et puis, peut-être tu redouterais d'être reconnue par le bourreau? ajouta-t-elle, étudiant l'effet de ses paroles.

—Le bourreau n'est rien, dit Saïzuma. Il ne m'a pas fait de mal. Il n'a pas broyé mon coeur. Celui que je redoute, c'est l'imposteur qui a tué mon âme...

—Le nom de cet imposteur? dit Fausta en suivant avec une attention passionnée l'effet de ses paroles.

—Il est là! répondit Saïzuma, en posant la main sur son sein. Nul ne le saura.

—Eh bien, je le sais, moi!...

Saïzuma éclata de rire. Fausta saisit sa main, l'ouvrit, y jeta un regard, et d'une voix impérieuse:

—Les lignes de ta main m'ont révélé ta vie passée...

Saïzuma retira violemment sa main et la referma dans un mouvement de terreur convulsive.

—Je sais que c'est au pied de l'autel que ton coeur a été broyé par l'évêque... Celui que tu aimais! Jean de Kervilliers!

Saïzuma jeta un cri de détresse et tomba à genoux.

—C'est elle! C'est bien elle! murmura Fausta.

Et elle se pencha vers la bohémienne pour la relever. A ce moment, la porte s'ouvrit. Fausta vit entrer maître Claude... Elle ne frémit pas.

—Que viens-tu chercher ici? demanda-t-elle avec hauteur.

—Vous! répondit Claude.

—Parle donc...

—Ma supplique est simple, madame. Je voulais vous prier de m'accompagner jusqu'au vieux pavillon qui se trouve derrière les jardins de ce couvent.

—Et si je refusais, bourreau?

—Si vous refusiez, madame, je serais forcé de vous tuer tout de suite. Mon maître, et je dis mon maître parce que je lui appartiens en ce moment, m'a ordonné de vous amener à lui dans ce pavillon. Je vous amènerai, morte ou vive.

Claudine, devant cette scène imprévue, était devenue livide d'épouvante. Fausta gardait cette admirable expression de majesté sereine qui lui était habituelle.

—Et ton maître, dit-elle, qui est-ce?...

—Mgr le cardinal Farnèse...

—Fausta avait violemment tressailli.

—Je te suis! dit-elle.

Si Claude fut étonné par ce peu de résistance, il ne le témoigna ni par un mot ni par un geste. Fausta, d'un signe, avait rassuré Claudine. Puis, se penchant vers Saïzuma, elle la releva en murmurant à son oreille avec une expression d'infinie pitié:

—Venez, pauvre femme, et vous ne souffrirez plus...

Maître. Claude, sa dague nue à la main, ouvrit la porte. Fausta passa, s'appuyant sur le bras de Saïzuma, ou plutôt l'entraînant. L'abbesse voulut la suivre, mais Claude referma la porte à clef, en disant:

—Demeurez ici, madame. Sachez de plus que, si vous appeliez, l'unique chance de salut qui reste à la princesse Fausta s'évanouirait.

Claudine demeura donc enfermée dans la chambre, à demi évanouie de terreur. Quant à Fausta, elle marchait d'un pas tranquille. Claude venait derrière elle. Lorsque Fausta fut arrivée au bas de l'escalier, elle se tourna vers le bourreau.

—Conduisez-moi..., lui dit-elle.

—Allez droit au fond du jardin, répondit Claude. Et n'oubliez pas qu'au premier cri, au premier geste, je vous égorge...

Fausta se mit en marche et atteignit le pavillon, elle entra. Claude entra derrière elle et ferma la porte.

Farnèse, plongé dans une méditation, n'entendit pas le bruit de la porte qui grinçait. Claude se dirigea vers lui. En cette seconde, Fausta conduisit la bohémienne dans un angle obscur et lui dit impétueusement:

—Si tu veux te libérer de la douleur qui étreint ta vie depuis que tu fus trahie par Jean de Kervilliers, demeure ici, en silence.

La recommandation était inutile. La bohémienne avait vu le cardinal Farnèse, et un profond tressaillement avait secoué tout son être.

«L'homme noir de la place de Grève», murmura-t-elle.

Fausta s'était vivement dirigée vers l'extrémité opposée de cette salle. Elle prit place dans un vieux fauteuil et attendit. Claude avait touché Farnèse.

—Monseigneur, dit-il, elle est ici.

—Elle! qui elle? haleta Farnèse en bondissant.

—Celle qui a tué votre fille, celle que nous avons condamnée, celle qui va mourir... la voici.

—Ah! oui..., murmura-t-il, Fausta! Ce n'est que Fausta!

Il y avait un soulagement dans cette constatation.

—Bourreau, dit-il d'une voix très calme, tu attendras dehors. Quand je t'appellerai, tu exécuteras la sentence.

Claude s'inclina avec soumission. Et, étant sorti, il s'assit sur le seuil de pierre. Farnèse, pendant quelques instants, contempla silencieusement Fausta.

—Madame, dit-il enfin, vous voilà en mon pouvoir. Je dois vous prévenir que j'ai l'intention de vous tuer comme on tue une bête féroce. Qu'avez-vous à dire à cela?

—Cardinal, répondit Fausta, vous êtes en état de rébellion contre votre souveraine. J'eusse pu, d'un mot, livrer le bourreau que vous m'avez envoyé. Mais j'ai voulu voir jusqu'où irait votre audace. Et c'est pourquoi je suis ici. Sachez-le, je sortirai de cette maison sans que vous ayez touché un cheveu de ma tête.

Un instant, sous cette voix dominatrice, le cardinal faillit courber la tête. Mais, se raidissant, il continua:

—Une seule chose au monde peut vous sauver. Lorsque je me suis traîné à vos pieds, lorsque je vous ai crié que cette pauvre innocente sacrifiée à vos projets, c'était ma fille... je croyais encore parler à la Souveraine. J'ai vu alors qu'il n'y avait en vous que de l'audace, et que cela seulement vous faisait forte. Pendant des années, je vous ai été aveuglément dévoué. Pour vous, je me suis fait criminel, croyant agir pour le bien de la nouvelle Eglise. Et, lorsque je vous ai demandé ma fille, vous m'avez dit: «Elle est morte...» A ce moment-là, je vous ai condamnée. Rien ne peut donc vous sauver aujourd'hui, à moins que vous ne me prouviez que vous avez menti, et que ma fille n'est pas morte!

Le cardinal fixa un ardent regard sur Fausta. Un dernier espoir le faisait palpiter.

—Elle est morte, dit Fausta implacable. J'ai voulu savoir si, vous, mon premier disciple, vous étiez assez dégagé des faiblesses humaines pour sacrifier même votre fille à la cause sacrée pour laquelle vous deviez dévouer votre sang jusqu'à sa dernière goutte... Si je vous avais vu tel que je vous espérais, Farnèse... qui sait de quoi j'eusse été capable, et quelle magnifique récompense j'eusse trouvée pour vous! Qui sait même si un miracle ne vous eût rendu celle que vous pleurez!...

—Rêves insensés! dit-il sourdement. N'espérez pas, madame, échapper à la sentence en me berçant d'un puéril espoir.

A ces mots, le cardinal fit un mouvement comme s'il allait appeler le bourreau. Mais, en même temps, Fausta se leva. Et elle marcha si flamboyante dans sa sérénité, si terrible dans sa majesté, que le cardinal s'arrêta et qu'une secrète horreur l'envahit tout à coup.

—Puisque votre rébellion vous damne, dit-elle glaciale, puisque vous n'avez pas voulu que fût tenté le miracle de joie, eh bien! que s'accomplisse donc le miracle de désespoir, vivez avec celle qui est la mort de votre âme!

—Que voulez-vous dire? balbutia Farnèse.

—Cherche en toi-même! Tu la crois morte depuis seize ans!... Regarde.

D'un geste rapide elle fit tomber le masque de Saïzuma.

—Léonore! rugit Farnèse en reculant, tandis que Saïzuma s'avançait vers lui.

—Qui donc a prononcé mon nom? demanda la bohémienne.

Farnèse livide, les yeux exorbités, se cacha le visage dans les mains. Et, quand Saïzuma fut tout près de lui, il tomba à genoux.

La voix éclatante de Fausta s'éleva:

—Adieu, cardinal! Je te mets aujourd'hui aux prises avec Léonore de Montaigues, ton amante!... Prends garde que je ne te mette, un jour, aux prises avec le spectre de ta fille!...

Mais Farnèse n'entendait pas. Il ne voyait que Saïzuma... Léonore... le spectre!...

Fausta s'était dirigée vers la porte sans hâter le pas. Là, elle trouva Claude qui attendait et qui, la voyant apparaître, demeura stupide d'étonnement. D'un bond, le bourreau pénétra dans la salle, courut à Farnèse, et vit alors Saïzuma qui se penchait sur le cardinal.

—La mère de Violetta!... murmura-t-il, pétrifié.

Et Claude recula de quelques pas, effaré, presque terrifié par cette soudaine apparition de celle qu'il aurait dû, jadis, par un matin de novembre, exécuter sur la place de Grève. Alors, à l'attitude de Farnèse, de l'amant de Léonore, il comprit pourquoi Fausta avait pu sortir si tranquillement de cette salle où elle devait mourir. Sa haine, qui, un moment, avait fait place à la stupéfaction, lui revint plus violente.

—Eh bien, murmura-t-il, je serai donc seul à exécuter cette femme!

Et il s'élança au-dehors sur les traces de Fausta. Mais déjà celle-ci avait rejoint son escorte devant le grand porche du couvent. De loin, Claude vit la litière s'éloigner, entourée de cavaliers.




XXIV

LA SOEUR PHILOMÈNE

Maître Claude revint sur ses pas. Un instant, il s'arrêta devant le pavillon où il avait laissé le prince Farnèse. Il songeait, en marchant lentement:

«Fausta sait que le cardinal Farnèse veut la tuer. C'est elle qui a amené la malheureuse Léonore au cardinal. Pourquoi?... Elle avait une escorte suffisante pour faire saisir Farnèse... elle s'éloigne simplement. Pourquoi n'a-t-elle pas essayé de me saisir moi-même?...»

Claude franchit la brèche par où il était entré avec le cardinal Farnèse. Comme il descendait les rampes abruptes, il vit monter quatre hommes qui marchaient en deux groupes. Il continua à descendre et croisa les deux premiers de ces inconnus qu'il salua gravement. Ils lui rendirent son salut. Et Claude continua son chemin vers Paris.

Ce jeune seigneur que Claude ne connaissait pas et qui venait de lui rendre son salut plus courtoisement que ne faisaient en général les gentilshommes à un simple bourgeois comme lui, c'était Charles d'Angoulême.

Il rayonnait d'espoir, le petit duc! Cette bouche d'or de Pardaillan lui avait si bien répété qu'il retrouverait Violetta. Il montait donc fort allègrement les pentes de Montmartre, trouvant la nature charmante. Pardaillan, le meilleur des compagnons, convaincu que, là-haut, il allait trouver la bohémienne Saïzuma, et que, par la bohémienne, il finirait par savoir la retraite de Belgodère, et, par conséquent, de Violetta.

Les quatre hommes parvinrent à la brèche. Pardaillan passa le premier, et, ne voyant rien d'anormal et d'inquiétant, fit signe à Charles qui le suivit aussitôt. Bientôt, ils furent rejoints par Croasse et Picouic... Dans le jardin, deux vieilles religieuses bêchaient.

L'une d'elles aperçut soudain les quatre nouveaux venus. Et, avec un sourire amer, les désigna à sa compagne.

—Cela va bien, dit-elle, ils viennent à quatre, maintenant! Jésus, dans un peu de temps, c'est toute une armée qui viendra s'installer au couvent!

—Allons, allons, soeur Philomène, dit l'autre religieuse, plus sceptique ou plus résignée. Si nos jeunes soeurs se veulent damner, cela les regarde... nous n'y pouvons rien!

—Jésus Marie, murmura soeur Philomène, on dirait qu'ils viennent à nous, regardez, soeur Mariange.

—Oui, vraiment, c'est à nous qu'ils en veulent... Allons-nous-en, soeur Philomène.

Soeur Philomène, d'un geste rapide, défripa sa pauvre vieille jupe et, d'un coup de main, rentassa sous la coiffe les mèches de cheveux qui voltigeaient au vent.

—Restons au contraire, dit-elle. Il faut savoir s'ils auront l'audace de ne pas nous respecter.

Pardaillan et le duc d'Angoulême s'avançaient en effet vers les deux religieuses. Soeur Mariange regarda en face les deux arrivants. Soeur Philomène baissa pudiquement les yeux.

Soeur Mariange était une petite personne grasse et replète, tout en embonpoint, avec une figure rougeaude. Soeur Philomène, anguleuse et sèche comme un sarment, avait dû toujours être laide, et elle en gardait une rancune à tout l'univers. Elle ignorait d'ailleurs parfaitement la vie, et, par certains côtés, elle était d'une innocence enfantine.

Pardaillan souleva son chapeau avec politesse.

—N'approchez pas! Arrêtez! cria Philomène.

Le bon Pardaillan, qui s'était déjà arrêté devant cette injonction palpitante, demeura interloqué. Charles d'Angoulême, à son tour, salua et dit:

—Madame...

—Ne me parlez pas! interrompit la vieille femme avec un geste de pudeur outragée. Qu'espérez-vous? parlez! Je lis vos intentions perverses sur vos visages!

Ici Pardaillan fut pris d'un éclat de rire qui, malgré ses soucis, gagna aussitôt le jeune duc.

—Par tous les diables, s'écria Pardaillan, avons-nous l'air de Maures ou de Turcs? Sommes-nous faits comme des gens qui viennent violenter la vertu de deux femmes d'apparence aussi vénérable?... Non, madame, ne redoutez de nous aucune entreprise malséante. Nous venons simplement vous prier de nous donner un renseignement. Et, pour achever de vous rassurer, je vous dirai que mon ami que voici a eu un grand malheur... il aime une jeune fille—oh! ne craignez rien, ce n'est pas une religieuse—et cette jeune fille a été enlevée.

—Pauvre jeune homme! murmura soeur Philomène en regardant le petit duc avec intérêt.

Or, continua Pardaillan, il y a ici une femme, une bohémienne, que j'ai menée moi-même jusqu'au porche du couvent, et à qui on a bien voulu donner l'hospitalité. Cette bohémienne peut nous être d'un précieux secours pour retrouver celle que nous cherchons... et nous voudrions la voir.

—J'ai vu la femme dont vous parlez, dit alors soeur Mariange, qui jusque-là avait rempli le rôle de personnage muet.

Charles fit vivement deux pas vers la soeur Mariange.

—Madame, dit-il d'une voix émue, faites que je puisse voir la bohémienne, et vous n'aurez pas obligé un ingrat.

—La charité chrétienne nous fait un devoir d'obliger le prochain. Vous voulez parler à la bohémienne? dit-elle. Eh bien, vous voyez ce vieux pavillon, là-bas, près de la brèche?... Elle y est en ce moment: je l'ai vue y entrer.

Pardaillan et Charles n'en écoutèrent pas davantage et se dirigèrent en toute hâte vers le pavillon Signalé.