XL
LE MARIAGE DE VIOLETTA (suite)
Arès le départ de Claude, le duc d'Angoulême était demeuré quelques minutes pensif, sans pouvoir détacher son esprit de cette figure sombre qui lui inspirait un indéfinissable sentiment et surtout une curiosité frémissante pour le secret que Claude avait emporté.
Bientôt, la pensée de Charles prit un autre cours. L'amour, dans ce qu'il a de pur, de généreux et d'enthousiaste, l'amour vibrait dans son coeur et le faisait palpiter.
Quelques mois à peine le séparaient du bienheureux jour où Violetta lui était apparue... où l'amour était né dans son coeur sous le premier rayon de son regard.
Il se dirigea vers la chambre où était sa bien-aimée. Il entra. Violetta, à sa vue, se leva, fit deux pas rapides vers lui et lui tendit les mains en murmurant:
—Vous voici donc, mon cher seigneur... je vous attendais...
Elle était un peu pâle. Et, dans ses grands yeux fixés sur lui, elle laissait éclater son amour et sa joie.
Charles, ébloui, saisit une main de Violetta et la porta à ses lèvres, dans un geste plus courtois qu'ardent, mais qui lui permettait de cacher son trouble. Alors, dans une inspiration soudaine, il la conduisit au pied d'un grand portrait où souriait une femme aux traits empreints d'une douceur mélancolique et, simplement, il dit:
—Ma mère...
Violetta leva les yeux vivement vers le portrait, joignit les mains et dit:
—Comme elle est belle, mon cher seigneur! Comme elle doit être bonne!... Et comme elle a dû vous aimer...
Avec l'infinie science de l'instinct, Violetta venait de résumer Marie Touchet tout entière dans ces trois traits: la beauté, la bonté, l'amour...
—Celui qu'elle aimait..., reprit Charles, ravi de la plus douce émotion.
Et il conduisit Violetta au pied d'un autre portrait et dit:
—Mon père, le roi Charles IX. tel qu'il était deux ans avant sa mort...
Violetta considéra le portrait avec une remarquable attention, puis elle murmura:
—Pauvre petit roi!...
Charles d'Angoulême tressaillit. Il n'était pas possible de trouver un mot plus convenable pour traduire l'impression rendue par le peintre de ce roi chétif, pâle, dans les yeux troubles duquel pointait déjà l'aube livide des folies.
Ils causaient ainsi, sans émotion apparente, de choses qui ne se rattachaient pas à leur amour. De leur amour, ils ne disaient pas un mot. Mais toutes les paroles, tous les gestes de Charles, indiquaient qu'il faisait entrer Violetta dans l'intimité de la maison, qu'elle avait droit dès ce moment de faire partie de la famille.
Ils se regardaient en souriant. Et c'était une minute d'un charme infini... Charles, tremblant, tira alors d'un bahut un écrin qui contenait plusieurs bijoux, et notamment des bracelets et des bagues enrichis de diamants. Parmi ces bagues, il en était une toute simple, en or mat, qui portait une seule perle incrustée dans les dents du chaton délicat, joyau fragile, d'une finesse admirable.
—Voici, dit-il alors, une bague que Charles IX a donnée à ma mère le jour de ma naissance. Ma mère l'a retirée de son doigt lorsque je l'ai quittée, et me l'a donnée en me disant que ce serait la bague de fiançailles de celle que je choisirais pour épouse...
Alors, tout pâle, palpitant, il prit la bague et la passa au doigt de Violetta en balbutiant:
—Voilà la bague de fiançailles que m'a donnée ma mère. Elle est à vous, Violetta, et vous êtes ma douce fiancée, comme vous étiez l'élue de mon coeur dès la minute où je vous vis pour la première fois...
Enivrés tous deux, extasiés et frémissants, leurs mains se cherchaient, leurs regards s'enlaçaient, leurs bras, vaguement, s'ouvraient pour une étreinte... A ce moment, on frappa à la porte. Presque aussitôt, un serviteur familier du duc entra, et Charles courut au-devant de lui.
—C'est le prince Farnèse demanda-t-il ardemment.
—Non, monseigneur, mais un jeune gentilhomme qui vient de sa part, ainsi que du chevalier de Pardaillan et de maître Claude...
—Mon père! murmura Violetta. Mon père est donc parti!...
Charles saisit la main de la jeune fille.
—Chère âme, dit-il, violemment ramené du rêve à la réalité, je vais savoir où est votre père, et nous irons le rejoindre... ne craignez rien... il nous attend...
Sur ces mots, il s'élança dans la grande salle où se tenait le jeune gentilhomme annoncé et Violetta attendit, palpitante mais rassurée... car que pouvait-elle craindre là où se trouvait celui qui était son fiancé?...
Le jeune duc salua avec politesse celui qu'il pouvait considérer comme un ami. Le messager s'inclina et demanda:
—C'est bien à Monseigneur Charles de Valois, comte d'Auvergne et duc d'Angoulême que j'ai l'honneur de parler?
—Une femme! murmura Charles. Oui... monsieur, répondit-il en appuyant sur ce dernier mot.
—Monseigneur, reprit la Fausta, mon nom ne vous apprendrait rien. C'est le nom d'une pauvre femme trahie, trompée, bafouée, réduite au désespoir par l'homme qui règne en ce moment sur Paris...
—Le duc de Guise!
—Oui. Et c'est pour me venger de lui, du moins je l'espère, que j'ai pris ce costume qui m'a permis d'entrer dans Paris et de m'y mouvoir à l'aise. Ce que je vous en dis, c'est seulement pour m'excuser de demeurer simplement pour vous la messagère de vos amis.
—Oh! madame, il n'est pas besoin d'excuse. Je serais indigne du nom que je porte si, en vous demandant votre nom, je jetais une seule inquiétude dans votre esprit. Votre cause d'ailleurs m'est sympathique, puisque vous aussi vous êtes une victime de Guise.
—Ne parlons donc plus de cet homme, dit Fausta en prenant place dans le fauteuil que lui désignait Charles, et venons-en au message que j'ai accepté de vous transmettre.
La position de Fausta était périlleuse. Elle savait peu de choses. Et ce qu'elle ne savait pas, il fallait obliger Charles à le dire lui-même.
—Monseigneur, dit-elle, permettez-moi une question. Vos trois amis m'ont paru s'inquiéter fort d'un détail auquel en ma qualité de femme... qui a aimé et souffert... je me suis vivement intéressée. La jeune fille, qu'ils nommaient Violetta, est-elle encore ici, dans cet hôtel?
—Elle y est, dit Charles sans aucun soupçon.
—Loué soit le seigneur! M. de Pardaillan sera bien heureux. Car c'est lui surtout qui m'a semblé inquiet... Sans doute il aime cette jeune fille?... dit-elle.
—Pardaillan aime sans doute Violetta, fit Charles en souriant. Mais, s'il vous a paru si inquiet, je reconnais là sa généreuse amitié. Car Violetta, madame, c'est ma fiancée, et, moi, j'ai le bonheur d'être l'ami du chevalier.
A ces mots, Fausta hocha la tête en signe de sympathie. Mais sans doute elle dut faire un terrible effort pour ne laisser échapper ni un mot, ni un cri, ni un geste, car, sous son masque, elle devint très pâle.
Ce qu'elle venait d'apprendre la bouleversait. C'était le renversement immédiat de toute sa pensée et de tout son sentiment. Violetta n'était pas l'amante de Pardaillan! Violetta était la fiancée de Charles d'Angoulême!...
Pour dire quelque chose, pour gagner du temps et tâcher de voir clair en elle-même, elle reprit:
—Je ne m'étonne plus maintenant de l'intérêt que semblait témoigner M. de Pardaillan à cette jeune fille... Ce gentilhomme paraît avoir pour vous une immense affection...
—Oui, dit Charles attendri; Pardaillan est mon ami, il est dans ma vie comme un dieu tutélaire. Je lui dois mes joies les plus précieuses... Si j'ai retrouvé celle que j'aime, si elle n'est pas morte, c'est encore à lui que je le dois...
—Quoi! s'écria Fausta, cette pauvre enfant s'est donc trouvée en danger de mort?...
La question était si naturelle que Charles se mit à faire le récit des événements de la place de Grève, en insistant, bien entendu, sur l'héroïsme du chevalier de Pardaillan.
Fausta, tout en l'écoutant avec attention, faisait son plan et décidait du sort de Violetta.
La tuer?... A quoi bon maintenant?... Écarter à tout jamais Violetta du duc de Guise, cela suffisait. Et la situation s'éclaircissait ainsi:
Pardaillan était pris ou allait l'être. Farnèse et Claude étaient ses prisonniers et, dès le soir même, le tribunal secret allait les condamner à mort. Il ne s'agissait donc que de s'emparer du duc d'Angoulême et d'éloigner Violetta. C'est sur ce double problème que se concentra toute la force de calcul et de volonté de la Fausta.
Lorsque Charles eut achevé son récit ému, elle reprit:
—Je comprends tout maintenant. Ces gentilshommes, dans leur hâte, n'ont pu me donner que des renseignements incomplets. Et je ne comprenais pas bien le mystérieux rendez-vous qu'ils assignaient.
—Un rendez-vous? fit Charles étonné.
—Je vois qu'il faut que je vous raconte les choses de point en point. Comme je vous l'ai dit, monseigneur, surveillée, traquée, je suis entrée dans Paris à la faveur de ce déguisement. Pour tout vous dire d'un mot, je suis de la religion... ce qu'ils nomment une huguenote...
—En ce cas, madame, dit-il, je vous engage vivement à bien vous cacher: on tue, on pend, on brûle dans Paris...
—Je le sais, dit Fausta, sur un ton d'amertume admirable de naturel et d'émotion. Venue pour l'accomplissement d'une mission difficile, je pris ce déguisement, je descendis dans une simple auberge située rue Saint-Denis... l'auberge de la Devinière. J'y passai la nuit fort tranquille. La matinée s'écoula sans incident. J'allai donc sortir, tantôt, lorsque, soudain, la rue se remplit de rumeurs. On criait à mort! Tout à coup, un homme aux vêtements déchirés pénétra dans l'auberge et, presque aussitôt, une troupe de cavaliers passa dans la rue comme une trombe.
—C'était Pardaillan! haleta Charles. Il est sauvé?...
—Parfaitement sauvé, rassurez-vous. Ce gentilhomme, comme je le sus bientôt, c'était en effet le chevalier de Pardaillan. Je le pris pour un huguenot, Et, ouvrant la porte d'un cabinet où je me trouvais, je lui fis signe de s'y réfugier. Il vint à moi non comme quelqu'un qui se cache, mais avec un air paisible.
—Comme je le reconnais bien là!...
—Je lui demandai s'il était de la religion. Alors il me dit son nom sans m'expliquer les motifs pour lesquels on le poursuivait. Alors je m'employai de mon mieux à laver et panser ses blessures. Deux heures se passèrent ainsi lorsque, par la porte vitrée du cabinet, il vit entrer dans la salle deux hommes que je ne connaissais pas. Il leur fit signe. Ils vinrent. Et, chose étrange, il se nomma, il vous nomma, comme si ces deux hommes ne l'eussent pas connu. C'était, comme je le sus presque aussitôt, le prince Farnèse et un bourgeois nommé maître Claude.
—Ils ne le connaissent pas, en effet, et l'un d'eux ne l'a vu que quelques instants... Continuez, madame...
—Alors eut lieu entre eux un assez long entretien où il fut question de vous et de la jeune fille. Le bourgeois... raconta qu'il était sorti d'ici, de votre hôtel, pour aller chercher le prince Farnèse...
—C'est vrai! s'écria Charles fort intéressé.
—Et qu'il l'avait trouvé, continua celle-ci. Il ajouta que tous deux se mettaient en route pour venir rue des Barrés, mais que, maître Claude ayant été reconnu par des gardes du duc de Guise, ils avaient dû fuir. Ils s'étaient jetés dans la rue Saint-Denis et étaient entrés à l'auberge de la Devinière pour y attendre que l'émotion populaire fût calmée...
—Je vais les rejoindre! s'écria Charles en se levant.
—Gardez-vous-en bien, dit Fausta. Attendez la fin de mon message... Alors, celui qui s'appelait maître Claude commença un long récit. Mais j'entendais qu'il s'agissait de vous et le mot mariage frappa plusieurs fois mes oreilles... Ce récit, le prince Farnèse et le chevalier de Pardaillan l'écoutèrent avec une égale émotion... Enfin, le bourgeois, maître Claude, alla examiner la rue et revint en disant qu'elle était pleine de furieux dont on entendait les cris et qu'ils commençaient à fouiller les maisons. Le chevalier de Pardaillan proposa de sortir par une porte de derrière. Mais où aller ensuite? C'est alors, monseigneur, que je proposai à ces trois hommes, dont la situation m'avait émue, de se retirer dans l'hôtel de l'un de mes amis, situé tout proche, «Oui, dit le prince Farnèse, mais comment prévenir le fiancé de ma fille?»
Ces derniers mots étaient un chef-d'oeuvre de ruse. Sachant ce qu'il savait maintenant, Charles les trouva si naturels qu'il ne songea même pas à s'étonner. Fausta, voyant la confiance du duc, continua:
—Lorsque le prince Farnèse eut parlé de la nécessité de vous prévenir, je m'avançai et me proposai comme messagère.
—Ah! madame, s'écria Charles en saisissant une main de Fausta et en la portant à ses lèvres, tout à l'heure, je voulais respecter votre secret. Maintenant je vous supplie de me dire à qui je suis redevable d'un si grand service...
Fausta secoua la tête avec mélancolie.
—Ce que j'ai fait est vraiment peu de chose, dit-elle, et ne mérite pas votre gratitude... Pour revenir à l'objet de mon message, il fut convenu que les trois hommes se réfugieraient dans l'hôtel que je leur indiquais et qu'ils attendraient la nuit pour en sortir. Quant à moi, le chevalier de Pardaillan m'indiqua exactement la situation de votre hôtel et me dit de m'annoncer comme venant de la part du prince Farnèse, de maître Claude et de M. de Pardaillan. C'est ce que j'ai fait... Alors, nous sortîmes tous par une porte détournée. Je les conduisis à l'hôtel de mon ami où ils sont en sûreté et d'où ils ne sortiront que ce soir à onze heures. Voici exactement ce que me dit le chevalier de Pardaillan: «Pour Dieu! madame, suppliez le duc d'Angoulême de ne pas bouger avant cette nuit!...» Au moment où j'allais m'éloigner, le prince Farnèse me remercia, puis ajouta ces paroles que je vous transmets:
«Ce soir, à minuit, nous attendrons le duc et ma fille dans l'église Saint-Paul. Qu'il ne s'inquiète de rien! Tout sera prêt.»
—Dans l'église Saint-Paul! fit Charles enivré, je comprends... je comprends tout! Ce soir à minuit, en l'église Saint-Paul, avec Violetta... j'y serai!...
Fausta se leva et dit d'un accent pénétré:
—Il me reste, monseigneur, à vous souhaiter tout le bonheur que vous méritez, fit Fausta d'un air pénétré.
—Comment pourrai-je m'acquitter jamais envers vous! murmura Charles.
Fausta parut hésiter quelques instants, comme si elle eût éprouvé une violente émotion... Elle répondit soudain:
—En recommandant à la duchesse d'Angoulême de prier parfois pour mon mari... Agrippa, baron d'Aubigné...1
En même temps elle s'avança rapidement vers la porte.
—La baronne d'Aubigné! avait murmuré Charles. Ah! je comprends maintenant qu'elle taise son nom! Noble coeur, ne crains rien de moi!
Note 1: (retour) Agrippa d'Aubigné, huguenot militant, et l'un des plus fidèles capitaines de Henri de Béarn, était connu pour un redoutable conspirateur, et sa tête était mise à prix par les chefs de la Ligue catholique triomphante à Paris.
Quelques instants plus tard, la Fausta, au pas paisible de son cheval, et suivie à distance par son laquais, disparaissait au tournant de la rue et murmurait avec un sourire qui découvrit ses petites dents féroces:
—Maintenant, il ne me reste plus qu'à marier Violetta...
Charles, le coeur bondissant, courut retrouver Violetta, et lui prenant la main:
—Chère âme, ce soir, nous serons unis à jamais ce soir, vous serez duchesse d'Angoulême...
XLI
LE MARIAGE DE VIOLETTA (fin)
L'église Saint-Paul était à deux pas de l'hôtel de Marie Touchet.
Peu à peu, avant que le soir ne fût arrivé divers personnages parurent dans la rue des Barrés et occupèrent des encoignures de portes. En sorte qu'une heure après le départ de la messagère, si Charles avait eu l'idée de sortir de l'hôtel, il n'eût pu faire dix pas soit à gauche, soit à droite, sans se heurter à l'une de ces statues immobiles.
Lorsque la nuit fut tombée, un étrange mouvement se produisit autour de l'église Saint-Paul. Diverses troupes, composées chacune de dix ou douze hommes, prirent position devant chacune des portes de l'église. Dans la rue Saint-Antoine, un lourd carrosse vint stationner.
Pendant que Fausta prenait ses dispositions, Charles et Violetta, assis l'un près de l'autre, continuaient à vivre de ce beau rêve d'amour où ils venaient d'entrer. Enfin, onze heures sonnèrent.
—Il est temps, dit Charles doucement.
—Allons, mon cher seigneur, répondit Violetta.
Elle était toujours vêtue de la tunique blanche qu'elle portait sur la place de Grève. Seulement, Charles alla prendre dans une vieille armoire un grand manteau qui avait appartenu à sa mère et le lui jeta sur les épaules.
Dehors, Violetta se suspendit à son bras. Et, serrés l'un contre l'autre, sans prononcer un mot, ils marchèrent vers l'église Saint-Paul. ...........................................................
Onze heures du soir!... C'était le moment où Claude et Farnèse écoutaient, dans la maison de Fausta, la sentence du tribunal secret qui les condamnait à mourir.
Lorsque le panneau se fut refermé, Fausta descendit lentement de son trône et gagna sa chambre à coucher. Nul n'y pénétrait. Myrthis et Léa, ses deux suivantes, étaient les seules qui eussent permission d'y entrer.
Elles étaient là, attendant leur souveraine. Elles la déshabillèrent du splendide costume qu'elle portait. Et, alors, elle revêtit ces mêmes vêtements de gentilhomme sous lesquels elle s'était présentée a l'hôtel de la rue des Barrés. Puis elle se rendit dans cette salle élégante qui pouvait passer pour le boudoir d'une jolie femme. Un homme était là qui attendait, assis, et qui, à l'entrée de Fausta, se leva vivement et s'inclina.
—Êtes-vous prêt à tout ce que nous avons convenu ce soir? demanda Fausta.
—Je suis prêt, madame, répondit l'homme.
Ils sortirent ensemble du palais de la Cité. Dehors attendait une escorte d'une vingtaine de cavaliers. Fausta monta à cheval et, se mettant en route, fit signe à l'homme de marcher près d'elle. Et ils se mirent à parler à voix basse.
Cet homme qui attendait Fausta, qui venait de monter à cheval et se tenait près d'elle, c'était le sire de Maurevert.
Charles et Violetta arrivèrent à l'église par la rue des Prêtres-Saint-Paul, au moment où la demie de onze heures tombait dans la nuit des temps.
Charles, dans le court trajet de la rue des Barrés à l'église Saint-Paul, avait bien entrevu des ombres se glissant au long des murs, apparaissant pour disparaître aussitôt; mais il avait pensé que c'était des tire-laine, gens peu redoutables pour un homme bien décidé, et il s'était contenté d'assurer dans sa main le manche de sa bonne dague.
Devant l'église, Charles s'arrêta et regarda autour de lui, pour voir s'il n'apercevait pas ceux qui l'attendaient. Il ne vit personne. Mais il s'aperçut aussitôt que la porte était entrouverte. Donc, on l'attendait à l'intérieur. Ils entrèrent. L'église était vaguement éclairée par deux cierges allumés au maître-autel. Près du choeur, il entrevit alors trois hommes debout qui, formés en groupe, semblaient attendre en causant entre eux.
—Les voici! dit Charles.
—Mon père? demanda Violetta.
—Oui, votre père, chère âme... et voici... oh! voici le prêtre qui va nous unir...
Ils frissonnèrent tous deux longuement et se serrèrent l'un contre l'autre, dans une douce étreinte. Le prêtre revêtu de ses ornements venait en effet d'apparaître, suivi de deux autres prêtres, en surplis.
Ils s'avancèrent lentement vers le choeur.
A mesure qu'ils avançaient, un étrange mouvement se produisait dans l'église. Des chapelles latérales noyées d'obscurité, sortaient des hommes qui, silencieusement, se mettaient à marcher derrière le couple. Bientôt, ces inconnus furent au nombre d'une trentaine et, enveloppés dans leurs manteaux, ils semblaient une escorte rassemblée pour le mariage secret d'un prince.
Charles et Violetta, les yeux fixés sur les trois hommes qui attendaient dans le choeur, s'avançaient en souriant. Tout à coup, Charles tressaillit et regarda avec terreur.
Ces trois inconnus venaient de laisser tomber leurs manteaux... C'étaient Maineville et Bussi-Leclerc. Quant au troisième, il portait un masque.
D'un mouvement instinctif, Charles entoura Violetta de son bras gauche, tandis que, de la main droite, il dégainait son poignard.
—Messieurs, dit-il d'une voix sourde, que faites-vous ici?...
—Monseigneur, répondit Bussi-Leclerc, nous sommes ici pour une double cérémonie: un mariage...
—Un mariage! s'exclama Charles qui commençait à sentir une sueur froide pointer à la racine de ses cheveux. Quel mariage?... Messieurs, prenez garde!
—Mais, fit à son tour Maineville, le mariage de la fille du prince Farnèse, nommée Violetta.
Violetta jeta un faible gémissement.
—Oh! rugit Charles, ceci est insensé!... Maineville! Leclerc! que me voulez-vous? Prenez garde!...
Doucement, de son bras gauche, il essayait de se dégager de l'étreinte de Violetta...
—Monseigneur, dit alors Bussi-Leclerc, ce que nous faisons, vous allez le savoir. Nous sommes ici pour une double cérémonie, un mariage, vous ai-je dit, et, si vous m'aviez laissé achever, j'aurais ajouté: une arrestation... Monseigneur, veuillez me remettre votre épée; au nom du lieutenant général de la Sainte-Ligue, je vous arrête!
Violetta jeta une déchirante clameur. Charles éclata de rire, et soulevant sa fiancée dans ses bras:
—Le premier de vous qui me touche est mort!
En parlant, ivre de désespoir, ses forces décuplées, il reculait, Violetta dans ses bras; il semblait vraiment que son regard eût pétrifié les trois, car ils ne bougeaient pas.
—Monseigneur, dit alors Maineville, toute résistance serait inutile. Retournez-vous, et voyez!...
Charles, d'un geste machinal et furieux, se retourna en effet. Et une imprécation terrible jaillit de sa gorge: devant lui, un large demi-cercle d'épées nues s'allongeait à droite et à gauche. Au même instant, les deux branches de cette pince se mirent en mouvement, et Charles se trouva enfermé dans un cercle...
Violetta, dans ses bras, d'un geste rapide, saisit sa tête à deux mains et le baisa sur la bouche en murmurant:
—Mourons ensemble, mon cher seigneur...
En même temps, Violetta se laissa glisser sur les dalles et saisit le poignard de son fiancé. Charles, enivré par la violente sensation de ce baiser d'amour et de mort, jeta autour de lui un suprême regard qui lui montra l'église pleine d'ombres; Maineville et Bussi-Leclerc, et l'inconnu masqué au pied de l'autel, et sur les marches le prêtre qui commençait à officier, et, autour de lui, autour de Violetta, le cercle d'acier qui se resserrait...
Alors, il tira son épée, ses yeux chargés de passion se rivèrent aux yeux de Violetta, et il balbutia:
—Mourons ensemble, ma chère âme...
Aussitôt il se rua, fonça droit devant, tenant toujours Violetta par la main, avec l'espérance insensée de pouvoir traverser ce cercle d'acier, et fuir... fuir!... Dans cet instant même, dix bras s'abattirent sur lui, dix autres sur Violetta. De son épée, Charles frappait à coups terribles.
—Attends-moi, chère âme!... Je suis à toi!... hurlait-il. L'épée se brisa; du tronçon il continua à frapper; autour de lui le sang giclait, des hommes tombaient; le tronçon d'épée lui fut arraché... plus loin, il entendit le cri de Violetta, comme un appel, et alors il tomba sur les genoux; dix, quinze hommes se ruèrent sur lui... et il se sentit lié, soulevé, emporté hors de l'église et jeté dans un carrosse qui s'ébranla aussitôt...
Moins de trois minutes plus tard, le carrosse roula sur un pont-levis, puis sous une voûte, puis s'arrêta.
Le duc d'Angoulême était à la Bastille.
Dans l'église Saint-Paul, une scène atroce déroulait à ce moment ses péripéties.
En effet, Violetta, arrachée des bras de Charles, avait été entraînée jusqu'au pied de l'autel. Là, avons nous dit, se trouvaient trois hommes: deux d'entre eux nous sont connus: c'étaient Maineville et Bussi-Leclerc. Le troisième se démasqua au moment où la jeune fille apparut près de lui, à demi morte de désespoir et se soutenant à peine. Celui-là, c'était Maurevert.
Violetta jeta autour d'elle des yeux hagards. Et ce fut à ce moment que Maurevert saisit sa main et prononça:
—Merci, ma bien-aimée; merci, ma belle fiancée, d'être venue à l'heure. Tout est prêt pour notre mariage, et voici le prêtre qui va nous unir...
—Nous unir! balbutia Violetta. Vous!... Qui êtes-vous?...
—Violetta! dit Maurevert d'une voix ardente, quelle étrange folie vous saisit! Regardez-moi! Ne me reconnaissez-vous pas? Je suis votre fiancé!
—Horreur! Oh! mais je deviens folle! Charles! Mon bien-aimé! A moi!...
Son bras se leva pour se frapper avec cette dague qu'elle avait prise aux mains de son fiancé; mais alors elle s'aperçut que l'arme lui avait été arrachée, elle tomba sur ses deux genoux; Maurevert s'agenouilla près d'elle...
Alors Je prêtre se tourna vers eux, prononçant les paroles sacramentelles, ouvrant les bras pour une bénédiction... Et ce prêtre, Violetta, en levant la tête dans un mouvement de spasme, ce prêtre, elle le vit... Et c'était un tout jeune prêtre aux yeux noirs et, ce visage, il lui sembla qu'elle l'avait entrevu une fois...
Le prêtre murmurait les formules... Et soudain, dans une fulgurante éclaircie, elle revit la terrible scène où elle avait retrouvé maître Claude, le soir où Belgodère l'avait entraînée dans une mystérieuse maison de la Cité, où on lui avait jeté un sac noir sur la tête, où elle s'était évanouie, où, en se réveillant elle avait vu penché sur elle le visage de celui qu'elle appelait son père! Et Claude l'avait prise dans ses bras pour l'emporter!... Et les hommes armés d'arquebuses étaient entrés!... Et, avec eux, une femme! Une femme sur qui ses yeux mourants ne s'étaient fixés qu'un instant!
Ce prêtre, c'était elle!... C'était Fausta qui célébrait le mariage de Maurevert et de Violetta!...
Une inexprimable horreur se glissa dans les veines de la jeune fille. Dans ce moment, elle perdit connaissance... Dans ce moment aussi le prêtre, étendant les bras, disait d'une voix grave:
—Allez. Au nom du Dieu vivant, pour jamais vous êtes unis!...
XLII
HÉROÏSME DE PARDAILLAN
On a vu que le chevalier de Pardaillan, attiré par le bruit exorbitant qui se faisait dans sa chambre, y était entré à temps pour assister au combat de Croasse avec une horloge.
Pardaillan demeura d'abord stupéfait, puis s'approcha de la fenêtre et examina ce qui se passait; il se passait simplement que deux troupes d'archers venaient de prendre position dans la rue et que le peuple les acclamait, et en profitait pour acclamer surtout le duc de Guise, bien que celui-ci fût absent.
Il sortit de la chambre, suivi de près par Croasse. Apparut l'hôtesse portant un bol et des bandages de linge. Huguette déposa le tout sur une table. Le bol contenait une savante mixture composée par Huguette à l'effet de cicatriser les blessures du chevalier.
—Pour qui tout cela? fit Pardaillan.
—Pour vous, monsieur le chevalier, répondit Huguette, toute pâle et tremblante des rumeurs qu'elle entendait devant la porte de sa maison.
—Tiens, c'est vrai, je suis quelque peu décousu, dit Pardaillan, qui s'aperçut alors que le sang coulait sur ses mains. Mais, ma chère Huguette, si excellente chirurgienne que vous soyez, je crois que vos soins sont inutiles. Dans quelques minutes, tout serait à recommencer.
—Mon Dieu, monsieur, vous parlez comme si vous alliez être attaqué...
—Attaqué, ma chère Huguette!... Je crois que, dans une demi-heure, il ne restera pas grand-chose de votre auberge; une fois encore je vais être cause d'une grande destruction chez vous... ce sera la dernière!
—Mais vous! fit Huguette d'une voix mourante.
—Oh! moi, toute la charpie que pourraient effiler vos jolies mains me serait parfaitement inutile. Ce m'est encore une joie que de mourir en cette bonne auberge où j'ai connu les plus douces heures de ma vie.
Huguette poussa un gémissement. Pardaillan allait et venait, traînait des tables et des bancs et renforçait la barricade qu'il élevait avec toutes les règles de l'art.
—Parfait, dit-il. A l'abri d'un pareil rempart, je crois que je pourrai un peu donner du fil à retordre à messieurs de la messe. Regardez-moi ces mâchicoulis et ces meurtrières, ils en auront pour une heure à démolir tout cela... Pendant cette heure-là nous allons essayer de battre en retraite... nous trouverons bien un moyen, cornes du diable!
Pardaillan prit les mains de l'hôtesse et la consola.
—Voyons, fit le chevalier, il faut chercher un recoin où vous puissiez vous cacher, tandis que je tiendrai tête à ces furieux. Car, je crois ne rien vous apprendre, Huguette, en vous disant que cette fuite dont je vous parlais serait bien difficile.
—Impossible! balbutia Huguette avec un sanglot.
—Vous voyez bien qu'il faut vous cacher... dans votre cave, par exemple... Moi pris, ils n'auront pas l'idée de pousser plus loin les recherches. Venez, ma chère, ce silence relatif qui se tait dans la rue ne m'annonce rien de bon...
—Vous pris! murmura Huguette. Vous mort, que deviendrai-je, moi?...
—Elle reposa sur la poitrine du chevalier sa tête charmante que l'amour transfigurait.
—Au-dehors, dans ce silence relatif qu'avait signalé Pardaillan, une voix rude retentissait:
—Ici, ces poutres!... Les arquebusiers, là, sur deux rangs! Et apprêtez vos armes! Ici, les hallebardiers!
—Pardaillan, dit Huguette très doucement, laissez-moi mourir avec vous, puisque je n'ai pu vivre avec vous. Mon pauvre coeur, depuis des années, porte votre image. Je n'espérais pas votre amour. Je savais que vous aviez donné toute votre pensée à une autre. Je savais que vous adoriez Loïse morte comme vous l'aviez aimée vivante. Oh! non, je n'espérais rien... Seulement, quand vous étiez là, je vous regardais, et cela suffisait. C'était ma part de bonheur.
Pardaillan, tout pâle, écoutait la voix brisée de larmes qui lui rapportait le premier aveu d'un amour qu'il connaissait depuis de longues années.
Huguette, elle, n'écoutait que son coeur, qui enfin osait se révéler.
—Vous voyez, Pardaillan, que votre vie, c'était ma vie. S'il ne s'agissait pour vous que de quelque méfait qui se paie par la prison, je serais tranquille, car je me ferais forte de vous délivrer. Vous vivant, même prisonnier, comme vous le fûtes jadis à la Bastille, je vivrais... je me dirais: «Sûrement, il en sortira. S'il n'en trouve pas le moyen, je le trouverai, moi!...
—Huguette, ma chère Huguette. c'est précisément de cela qu'il s'agit!
—Non, non, vous allez mourir, Pardaillan! Votre air et vos préparatifs me disent assez que vous êtes décidé à vous faire tuer sur place.
—Décidé à me défendre, voilà tout. Mordieu, croyez-vous que ce soit agréable d'aller à la Bastille?
—Non, Pardaillan! mais on sort de la Bastille, on ne sort pas du tombeau...
—Hum!... on sort... on sort... pas toujours, ma chère!
—C'est donc bien grave ce que vous avez fait?
—Pas grave du tout. Comme je crois vous l'avoir dit, je n'ai rien fait, moi. J'ai simplement empêché de faire. Mais, enfin, je vous avoue que les huit ou dix mois de prison que j'ai mérités m'effraient, et j'aime mieux risquer tout pour tout.
Pardaillan, en parlant de huit ou dix mois de prison qu'il redoutait, était sublime.
—Risquer tout pour tout, reprit Huguette, c'est donc que vous allez mourir. Pardaillan, laissez-moi mourir avec vous, car, si vous mourez, je n'ai plus rien à faire dans la vie!
Les sanglots l'empêchèrent de continuer.
—Assez, Huguette, assez! dit Pardaillan d'une voix basse et tremblante. Vous êtes celle que j'ai le plus aimée après le pauvre ange que j'ai perdu... Vous êtes celle que choisirait mon coeur si ce coeur n'était mort en même temps que Loïse... Vous ne mourrez pas... et je ne mourrai pas!... Huguette, quand je me serai tiré de cette sotte affaire... nous vieillirons ensemble en causant, les soirs d'hiver, de M. de Pardaillan, mon père, qui vous aimait tant...
IL regarda Huguette à la dérobée. Elle ne pleurait plus, mais ses mains jointes semblaient continuer une prière.
—O mon père, songea Pardaillan, et son front s'empourpra d'une flamme d'orgueil et de sacrifice, ô mon père, vous qui m'avez appris comme il faut se battre et comme il faut mourir, vous allez voir comme on se rend!
A ce moment, il tira son épée et la brisa sur ses genoux.
—Que faites-vous? palpita Huguette.
Il prit sa dague et la jeta au loin en éclatant de rire.
—Vous le voyez, ma chère, je cède à vos bons conseils; je vais me laisser arrêter. Pour quelques mois de prison, le jeu n'en vaudrait pas la chandelle. Je veux vivre, Huguette!... Je veux vivre parce que vous venez de me prouver que la vie peut être encore belle et douce pour moi!... Attendez-moi donc paisible et confiante... je vous garantis que je ne moisirai pas dans leur Bastille...
Alors, Pardaillan se mit à démolir l'échafaudage qu'il avait construit devant la porte, et il ouvrait cette porte à l'instant où, dans la rue, une immense clameur s'élevait:
«Guise! Guise! Vive le grand Henri!»
C'était Guise, en effet, qui, au milieu d'une magnifique escorte, s'arrêtait devant le perron de la Devinière.
La porte s'ouvrit tout à coup, et Pardaillan parut sur le perron. Il se tourna vers Huguette, souleva son chapeau d'un grand geste, et dit en souriant:
—Au revoir, ma bonne hôtesse... à bientôt!...
Et, s'étant couvert, pâle et flamboyant, il se retourna vers la rue et descendit le perron. Les gardes, les archers, les arquebusiers massés, les gentilshommes à cheval. Guise au milieu d'eux, la foule aux fenêtres, tout ce monde qui hurlait avait fait soudain silence.
On vit Pardaillan, avec ses vêtements déchirés et sanglants, descendre le perron et s'avancer vers le duc de Guise. Alors on entendit sa voix ferme, un peu ironique et encore voilée de pitié:
—Monseigneur, je me rends!...
Guise demeura une minute comme stupide. Pardaillan, là tête levée, le regardait en face. Le duc jeta autour de lui des regards soupçonneux. Le silence devint Effrayant.
—N'ayez pas peur. Monseigneur, il n'y a pas d'embuscade, dit alors Pardaillan.
Et c'était si énorme, ce mot «N'ayez pas peur» dit par un homme seul, blessé, désarmé, à un homme entouré de cinq cents gardes, que Guise pâlit, comme si, pour la deuxième fois, cet homme l'eût souffleté. Il fit un geste.
Aussitôt, Pardaillan fut entouré de gens d'armes. Et ce fut alors seulement, lorsque le chevalier désarmé, blessé, seul, fut par surcroît enveloppé d'un quadruple rang de gardes, ce fut alors que Guise parla:
—Vous vous rendez, monsieur! Que me disait-on, que vous étiez invincible, un indomptable! Par ma foi, messieurs, je vous trouve ridicule avec vos archers: pour prendre monsieur, il suffisait d'envoyer un exempt...
Pardaillan se croisa les bras. Guise haussa les épaules.
—Allons, dit-il, j'étais venu pour voir un paladin... Gardes, conduisez-le à la Bastille... je suis fort marri de m'être dérangé pour ne voir qu'une figure de lâche.
Pardaillan se mit à sourire. Mais ce sourire était livide. Il étendit le bras: du doigt, il désigna le visage du duc. Et, d'une voix très calme, il dit:
—Je croyais me rendre au bourreau; je me suis trompé: je ne me suis rendu qu'à Henri le Souffleté. Tenez-moi bien, Henri de Lorraine, pendant que vous me tenez! Tuez-moi bien, pendant que vous pouvez m'assassiner! Et, si vous croyez au Dieu à qui, voici seize ans, vous avez offert vingt mille cadavres d'innocents, si vous croyez à ce Dieu que vous allez prêchant, pour voler un trône, priez-le bien! Car, j'en jure par le nom de mon père, si vous ne me tuez pas, je vous tuerai, moi! Et ce mot que vous venez de me jeter, je le ramasse, et vous le renfoncerai dans la gorge avec la pointe de ma dague!... Gardes, en avant!...
Pardaillan se mit à marcher, entouré par les arquebusiers qu'il paraissait conduire, tant ils avaient semblé obéir a son commandement.
XLIII
CONSEIL DE FAMILLE
Guise se mit en marche vers son hôtel. Aussitôt il en fit fermer les portes. Il avait besoin de se recueillir, de réfléchir sur ce qu'il venait de voir. De toute évidence, Paris était à bout de patience. Il fallait trouver un moyen de l'occuper et de l'amuser.
Guise entra dans son vaste cabinet. Il était suivi de Maineville et de Bussi-Leclerc, ses favoris.
—Mais, je ne vois pas Maurevert, dit-il.
—Monseigneur, fit Maineville, Maurevert digère... le plat de vengeance dont il s'est nourri tout à l'heure sinon dans l'auberge, du moins devant la Devinière.
—Ah! oui... Il a une haine... une vieille haine contre le Pardaillan. Eh bien, il doit être satisfait? Il le sera mieux encore demain et, quel que soit son appétit de vengeance, je me charge de l'apaiser pour longtemps.
—Tudieu! quel appétit, monseigneur! reprit Maineville. Depuis l'affaire de la butte Saint-Roch...
—Les ailes du moulin? fit Guise en riant.
—Oui. Eh bien, je croyais en vouloir fort au sire de Pardaillan. Et voici Leclerc qui n'a pas passé un seul jour sans faire porter un cierge à Notre-Dame afin que la bonne Vierge lui permît de prendre sa revanche. Est-ce vrai, Bussi?
—C'est ma foi vrai! dit Leclerc. Et je suis fâché que le drôle se soit rendu. J'y perds une douzaine de ducats que j'ai dépensés en bonne cire de première qualité.
—Tu te plaindras à Notre-Dame, quand tu iras en paradis, fit Guise.
—Donc, continua Maineville, Leclerc et moi, nous avions une dent aiguisée contre le damné Pardaillan. Mais cette dent n'était rien auprès de celle de Maurevert qui en a une vraie défense de sanglier. Je l'ai vu, monseigneur, au moment où le fier-à-bras s'est venu lui-même placer parmi les gardes comme un simple truand qui se rend au guet. Maurevert m'a saisi le bras à m'en faire crier, et il a dit: «Voici le plus beau jour de ma vie...» Et, lorsqu'on emmena le Pardaillan, il sauta de son cheval. Et, comme je lui demandais où il allait, il me montra le prisonnier et il se mit à suivre les gardes.
—Eh bien, laissons donc Maurevert à son régal, et occupons-nous de nos braves ligueurs. Il faut prendre une décision...
—Oui, mon frère, dit a ce moment une voix rude, il est temps de prendre une décision.
On vit alors entrer l'homme qui parlait ainsi, et qui, depuis un instant, avait entrouvert la porte.
—Louis! s'écria Henri de Guise.
—Et Charles! ajouta un deuxième personnage qui pénétra dans la salle en soufflant comme un boeuf.
—Et cette pauvre petite Catherine! ajouta une voix féminine, malicieuse et douce à la fois.
—Et votre mère, Henri! ajouta une voix féminine aussi, mais grave, avec on ne savait quoi de sombre.
Le duc de Guise, à la vue de ces quatre personnages qui venaient d'entrer, fit un signe à Maineville et Bussi-Leclerc, qui, s'étant inclinés profondément, disparurent.
—Mes frères, ma soeur, ma mère, dit alors le duc, soyez les bienvenus. Rien ne pouvait m'être aussi précieux que de voir réunie toute la famille, en une circonstance où se joue la gloire de notre nom et où la maison dont je suis le chef peut conquérir la première place qui soit au monde.
—C'est cette conquête qu'il s'agit de décider, dit la mère des Guise. Vous n'avez qu'un pas à faire. Ce pas, vous hésitez à le faire. Si vous ne le faites pas, Henri, nous sommes tous perdus.
Le duc de Guise pâlit. Puis, comprenant que l'heure était venue d'une explication décisive, il invita ses visiteurs à prendre place dans des fauteuils, et s'asseyant lui-même:
—Causons donc, ma mère, dit-il, car vous savez que je suis prêt à mourir plutôt que de vous voir menacés par un danger que j'aurais créé...
Les quatre personnages s'assirent. C'était: Louis de Lorraine, cardinal de Guise; Charles de Lorraine, duc de Mayenne; Marie-Catherine de Lorraine, duchesse de Montpensier, et Anne d'Esté, duchesse de Nemours, veuve de François de Guise, tué par Poltrot de Mère au siège d'Orléans.
Ces cinq personnages étaient donc réunis dans le vaste cabinet. Assistons à ce conseil de famille d'où tant d'événements devaient sortir pour aboutir à une catastrophe.
La duchesse de Nemours avait pris place dans le grand fauteuil de son fils aîné. Elle se trouvait placée le dos à la fenêtre, et face à un immense portrait de François de Guise. Ses enfants étaient réunis autour d'elle.
Le cardinal de Guise parla le premier et dit:
—J'ai reçu, de Celle qui nous guide, l'ordre d'attendre à Notre-Dame l'arrivée de mon frère Henri. J'avais tout préparé pour la cérémonie du couronnement. Six cardinaux et douze évêques envoyés par Sa Sainteté Fausta m'entouraient. Trois cents curés, doyens ou vicaires, étaient prêts à se répandre dans Paris pour annoncer la bonne nouvelle. Tout était prêt: mon frère seul ne l'était pas, puisqu'il n'est pas venu à Notre-Dame!
Henri fronça le sourcil. Mais déjà le duc de Mayenne prenait la parole à son tour.
—Par ma foi, dit-il, je suis bien venu d'Auxerre à Paris à franc étrier, sur le reçu d'une missive à moi dépêchée par la belle Fausta. Je suis arrivé trop tôt, puisque j'ai pu disposer de deux mille combattants dans les rues, et que moi-même, avec mille bons pertuisaniers, j'ai pris position dans le Louvre. Mais en vain j'y ai attendu mon frère.
—J'avais cinq cents bourgeois et hommes du peuple sur la Grève, dit à son tour la duchesse de Montpensier. Ces braves gens avaient reçu le mot d'ordre de notre incomparable Fausta. Elle me fit un signe. Je criai: «Vive le roi!...» Et mes gens de crier à tue-tête: «Vive le roi!...» Mais il n'y eut point de roi!
—Paris est ivre, dit Mayenne, et vous savez comme il a l'ivresse mauvaise.
—Paris! Paris! éclata Henri. Vous ne parlez que de Paris. On dirait, à vous entendre, que le royaume de France commence à la porte Bordelle pour finir à la porte Montmartre! Aller à Notre-Dame pour m'y faire couronner! Marcher de là sur le Louvre pour y décréter la déchéance de Valois! C'était possible. C'était facile, trop facile!... Et les provinces, qu'en faites-vous? Et les parlements qui me dénoncent comme fauteur de troubles et de sédition, qu'en faites-vous? Roi, je veux l'être, autant pour moi que pour vous. Mais, par le Ciel, je veux l'être à la manière d'un vrai roi qui prend sa place légitime, et non à la façon d'un larron qui dispute sa couronne à la France ameutée. Or, Catherine de Médicis me donne cette chance. A bout de force, et voyant en son fils Henri le dernier représentant des Valois, elle préfère encore un Guise à un Navarre! Catherine qui sait que son fils est condamné, rongé par une maladie implacable! Catherine qui m'a supplié d'attendre un an, rien qu'un an! d'attendre, dis-je, la mort de son fils! de donner à ce fils une année de tranquillité Avez-vous mieux à m'offrir?
En parlant ainsi, le Balafré considérait la duchesse de Nemours. Mais la mère des Guise, le coude sur le bras du fauteuil, le menton dans la main, tenait ses yeux fixés sur le portrait de son mari.
—Parlez! reprît Henri avec impatience. Voyons, Louis, que dites-vous?
Le cardinal s'écria:
—J'arrive de Troyes. Le peuple s'est précipité à ma rencontre. Les échevins ont été pendus. Les quelques hobereaux fidèles à Valois ont fui. J'ai fait élire de nouveaux échevins. Une garnison de deux mille reîtres soutient le peuple révolté et rallié au nom de Guise. La Champagne, debout tout entière, vous acclame. La tempête se propage et gagne la Picardie, l'Artois; la Normandie suivra. Henri, Henri! nous avons allumé un terrible incendie. Et, quand il va consumer cette race pourrie, quand il va purifier le royaume, exterminer l'hérésie, détruire Valois, quand le peuple de France vous appelle et vous réclame, vous nous demandez d'éteindre l'incendie, vous nous demandez de refouler l'espoir de ce peuple... Tenez, vous me faites pitié... Je m'en vais!
Et il fit quelques pas vers la porte.
—Demeurez, Louis! dit alors la duchesse de Nemours.
Le cardinal s'arrêta net. Car, dans ces âges, l'autorité de la mère de famille était encore incontestée.
—Demeurez, mon frère, ajouta le Balafré. Quelle que soit la décision qui sortira d'ici, il faut qu'elle soit prise en commun. Avec vous, je suis tout. Sans vous, je suis bien peu.
Le cardinal, flatté d'avoir humilié l'intraitable orgueil de son frère, reprit sa place en disant:
—D'ailleurs, mon cher Henri, je vais vous apprendre une chose qui va sans doute modifier vos idées: Valois est loin d'être aussi malade que le prétend sa mère. Il n'a nulle envie de mourir. Que diriez-vous donc si, au lieu d'une année, il vous fallait attendre cinq ans, dix ans même?
—L'année écoulée, fit vivement le Balafré, je redeviens libre, je ne suis plus enchaîné par mon serment...
La mère des Guise darda alors son clair regard sur son fils aîné. Et, d'une voix sourde, où se devinait une haine invétérée que les ans n'avaient pu émousser, la mère des Guise parla:
—Henri, dit-elle, voici le portrait de votre père et, vous pouvez m'en croire, c'est son esprit même qui m'anime. Ce portrait, s'il pouvait parler, vous dirait:
—Moi, fils, j'ai été lâchement assassiné par un de ces misérables huguenots qui insultent l'Eglise et qui ont frappé en moi le ferme serviteur de Dieu. Au nom de l'Eglise bafouée, au nom de mon sang qu'ils ont versé, vengeance, mon fils!...
—Nous avons fait la Saint-Barthélémy, dit Henri d'une voix sombre, et nous en avons tué vingt mille.
La mère des Guise eut un geste large.
—Il faut, dit-elle, l'extermination complète de la secte. Et, pour accomplir cette grande oeuvre, il faut à ce royaume un roi tel que vous, mon fils! Or, savez-vous ce qui se passe à l'heure même où nous discutons, tandis que d'autres agissent?... Oui, le pape a maudit les parpaillots! Oui, Sixte a excommunié les Bourbons et les a déclarés inaptes à régner!...
—Mais savez-vous où est en ce moment ce pape fourbe, rebelle à la loi divine, hypocrite et peut-être relaps?... Sixte-Quint est au camp du roi de Navarre!
Sixte-Quint lui a apporté les millions qui nous étaient destinés!..
—Enfer et malédiction! rugit le Balafré, si cela était!...
—Cela est! reprit la mère des Guise d'une voix plus haineuse. Et, comme je le disais en entrant, nous sommes perdus tous! Si nous ne prenons les devants, si nous ne mettons la main sur la couronne avant que Navarre ne la pose sur sa tête, c'est notre mort, à tous!
A ces mots, le Balafré se leva, tira sa dague et jeta autour de lui un regard de fou, comme s'il eût voulu protéger sa mère contre ce bourreau qu'elle venait d'évoquer. La duchesse de Nemours, se levant à son tour, saisit son bras, lui arracha la dague et gronda:
—Mon fils, sauve-toi, sauve-nous, sauve la religion! Jure sur cette arme, qui est aussi une croix, de marcher à l'infidèle et de frapper l'hérétique, s'appelât-il Valois! acheva la mère des Guise d'une voix sourde. Jure, mon fils!...
Je le jure! dit le Balafré avec un tel accent qu'il n'y avait plus moyen de douter de sa résolution.
Alors tous reprirent leurs places et se regardèrent, livides. Ce qui venait de se jurer là, c'était l'assassinat de Henri III de Valois, roi de France.
—Le tout est de savoir comment nous allons procéder à la chose, dit Mayenne.
—Je m'en charge, fit la duchesse de Montpensier avec un singulier sourire.
—L'opération proposée par notre illustre mère me paraît possible, s'écria Mayenne, je me hâte de le dire. Et même j'ajouterai que je n'en vois pas d'autre. Évidemment, il faut que Valois meure. Seulement, à ce jeu-là, qui ne tue pas à coup sûr est tué. C'est pourquoi je demande comment nous allons procéder.
—Je m'en charge, répéta la jolie duchesse d'un ton qui attira cette fois l'attention du Balafré.
—Autre chose, poursuivit Mayenne sans accorder d'attention à sa soeur. Je suppose l'opération terminée; Valois est tombé sous nos coups, Valois est mort, Valois est enterré. Que sommes-nous, nous autres, non seulement aux yeux du royaume, mais surtout aux yeux des rois voisins?... Des assassins! Je conclus que ce n'est pas un Guise qui doit frapper Valois. Qu'avez-vous à dire à cela, ma mère?
—Parle, Marie! dit la mère des Guise.
Et la jolie petite duchesse, la fée aux ciseaux d'or, agitant les boucles blondes de ses cheveux, souriante, d'un air mutin, laissa tomber ces mots de ses lèvres rosés:
—Tout ce que vient de dire le gros Mayenne est plein de gros bon sens...
Mayenne roula des yeux furibonds, car ce sceptique avait un point vulnérable: il ne voulait pas qu'on se moquât de sa bedaine.
—Expliquez-vous, ma soeur! dit le cardinal.
—C'est bien simple, fit Marie de Montpensier, je connais un homme qui veut tuer Valois; je dis: qui veut! c'est-à-dire qu'il y a engagé sa vie spirituelle... Son bras ne se trompera pas. Son coeur ne faiblira pas—Il hait donc bien Valois? demanda le Balafré.
—Lui?... Non!... Il aime, voilà tout. Il aime une femme qui hait Valois. C'est pourquoi il réussira la où échouerait un ennemi du roi. Parmi tant de bras que nous pourrions armer, celui-là seul ne faiblira pas à la tâche. Car, cet amour, voyez-vous, le rend capable de regarder Dieu face à face et de le braver! Que dis-je? C'est un ange de Dieu qui a remis à cet homme le poignard qui doit tuer Valois! Cet homme, que dévore le feu de la passion, attend et prie au fond d'un monastère. Il attend que l'ange revienne le trouver et lui dise: «Frappe! Le moment est venu! Frappe!»
Marie de Montpensier éclata de rire et ajouta:
—Or, mes frères, j'ai justement l'heur de connaître intimement cet ange. Sur un signe de moi, l'ange ira trouver Jacques Clément, le moine exterminateur, et lui dira: «Frappe!...» Et Jacques Clément frappera.
—Jacques Clément!... Le moine!... murmura Henri de Guise. Oh! je comprends! C'est cet homme qui, un soir, au fond de la Cité, à l'auberge du Pressoir-de-Fer...
—Chut, mon frère! dit Marie qui ne se donna pas la peine de rougir au souvenir de la scène d'orgie évoquée par le Balafré, chut!
—Et vous dites que cet homme est prêt?
—Le poignard sacré que l'ange lui a confié ne quitte plus sa ceinture.
Le Balafré demeura une minute songeur. Peut-être eût-il préféré frapper lui-même.
—Eh bien? reprit Marie de Montpensier, dois-je faire signe à l'ange?
—Oui, gronda sourdement le duc de Guise. Peu importe après tout le bras qui frappe, pourvu que l'arme soit mortelle!