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Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta cover

Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta

Chapter 51: XLVII LA BASTILLE
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About This Book

The novel follows Léonore, daughter of a baron, whose secret affair with the noble Jean de Kervilliers results in pregnancy and a threatening note that he will never marry her. When she confronts a high-ranking cleric and discovers his true identity, she is accused of sacrilege and condemned. During her public execution she goes into labor; popular compassion intervenes, sparing her life and saving the infant. The narrative weaves concealed identities, shifting loyalties, and the collision of private passion with ecclesiastical and social authority, exploring honor, deceit, and the unpredictable force of public sympathy.




XLIV

LE TIGRE AMOUREUX

Il était près de onze heures. Paris dormait. Le Balafré, dans ce cabinet où s'était tenu le conseil de famille, où avait été décidé l'assassinat de Henri III, se promenait de long en large, d'un pas lent et alourdi. Depuis le départ de ses frères, de sa soeur et de sa mère, il rêvait et toute sa pensée morose pouvait se condenser ainsi:

«Être roi!... Oui, sans doute, ce sera magnifique. Oui! Mais cela va me conduire hors de Paris et m'éloigner d'une petite bohémienne. Ah! pour me rapprocher du trône, il faut que je m'éloigne de Violetta!...»

Deux hommes, demeurés près de Guise à cette heure tardive, debout dans un angle de la pièce, attendaient que le duc leur donnât congé pour se retirer. C'était Maineville et Bussi-Leclerc.

—Il songe à la couronne, notre roi! murmura Bussi-Leclerc.

—Oui, mais il est onze heures! dit Maineville à voix basse; et il désigna d'un coup d'oeil l'horloge, qui, en effet, se mit à sonner les onze coups.

—Diable!... Et Maurevert qui nous attend!

Bussi-Leclerc ricanait en parlant ainsi. Maineville, résolument, s'avança vers le duc de Guise:

—Monseigneur....

Guise parut étonné de voir encore ses deux fidèles.

—Je vous avais oubliés, dit-il en passant une main sur son front.

—C'est bien ce que nous nous disions, fit Maineville, mais nous n'osions interrompre vos... royales pensées.

—Cependant, reprit Bussi-Leclerc, comme voici onze heures qui sonnent, nous prierons Monseigneur de nous accorder notre congé...

—Oui; la journée a été rude et vous êtes fatigués...

—Fatigués? dit Maineville. Jamais nous ne sommes fatigués à votre service. Mais nous avons un rendez-vous à minuit...

—Un rendez-vous d'amour?...

—Monseigneur, vous vous trompez; ou, du moins, c'est un rendez-vous d'amour, mais il ne s'agit pas de nous... Il s'agit... Ah! ma foi, l'aventure est trop drôle, et malgré les recommandations de Maurevert, il faut que vous la sachiez! Maurevert convole en justes noces!

—Maurevert se marie! Et il ne m'a rien dit!...

—A vous moins qu'à tout autre, monseigneur!

—Mais, enfin, vous saviez, vous autres. Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu? Il ne me convient pas que les gentilshommes de ma maison prennent femme sans mon agrément...

—Nous ne savions rien, dit Maineville. Dans la soirée, pendant que vous étiez en conseil. Maurevert nous est arrivé avec une singulière figure, et, après nous avoir fait jurer le secret, nous a annoncé son mariage pour cette nuit même, en nous priant de l'assister et en ajoutant que son aventure lui semblait si étrange à lui-même qu'il avait besoin de deux bons amis comme nous pour se rassurer contre un accident ou un malheur possibles.

—Voilà qui est étrange, en effet. Et qui épouse-t-il?

—Voilà ce que nous ignorons; nous ne connaîtrons la fiancée qu'en la voyant... Ainsi, monseigneur, si vous y consentez, nous allons nous retirer, Leclerc et moi, pour nous trouver à Saint-Paul à onze heures et demie.

—Eh bien, fit tout à coup le duc de Guise, non seulement je vous autorise à vous rendre à ce bizarre rendez-vous, mais je vous y accompagne! Pardieu! je veux, moi aussi, voir la fiancée de Maurevert.

En parlant ainsi, le duc assura sa rapière et jeta un manteau sur ses épaules.

—Monseigneur, dit Bussi-Leclerc avec une certaine hésitation, nous avons promis à Maurevert de ne rien dire à personne, et surtout à vous...

—Soyez tranquilles... je m'arrangerai de façon à tout voir sans être vu. En route, messieurs...

Les trois hommes arrivèrent rapidement à Saint-Paul. Bussi-Leclerc et Maineville pénétrèrent dans l'église, laissant le duc sous le portail, selon ce qui était convenu en route. Le Balafré demeura immobile, caché dans la nuit du porche, ému, malgré lui, il ne savait de quelle angoisse. A ce moment, du fond de la nef, parvint jusqu'à lui une clameur de détresse; puis un bruit de lutte violente.

«Ce n'était pas un complot, murmura Guise rassuré, c'était un meurtre; mais qui tue-t-on?»

Il entra. Les cris, brefs et étouffés, les cliquetis d'armes remplissaient l'église. Là-bas, vers le choeur, dans l'obscurité, s'agitait violemment un groupe d'ombres... puis, tout à coup, il vit qu'on entraînait quelqu'un, et toute la bande passa à trois pas de lui... Quelques instants plus tard, il entendit le carrosse qui s'élançait et comprit que le quelqu'un était emporté vers une destination inconnue.

Un inexprimable étonnement s'empara alors de Guise. En effet, au moment où il croyait tout fini, il venait d'entendre encore un cri... un cri de femme... et, portant les yeux vers le choeur, il voyait un prêtre qui officiait à l'autel, et, agenouillés, pareils à deux fiancés, un homme et une jeune fille vêtue de blanc... l'homme, l'époux, soutenait la jeune fille de son bras, et il sembla à Guise, de la place où il se trouvait, que cette fiancée se laissait aller avec abandon au bras de Maurevert... Car l'homme ne pouvait être que Maurevert.

Tout à coup le duc tressaillit. La cérémonie était terminée; le prêtre, ayant prononcé la formule d'union, se retirait; l'époux, Maurevert, se relevait. Et alors. Guise, debout, constata que l'épouse était évanouie, morte, peut-être! Ce qu'il avait pris pour une attitude de tendresse n'était que l'attitude d'un corps qui ne se soutient plus. A ce moment, deux femmes sortaient de la sacristie. Une voix prononça:

—Conduisez-la jusqu'à la litière, et qu'on m'attende.

«La voix de Fausta!» murmura le duc.

Maurevert... l'époux... n'accompagnait pas l'épousée!... Les deux femmes avaient pris l'inconnue vêtue de blanc, et la soutenaient ou plutôt l'emportaient évanouie. Elles passèrent près de Guise. Et, à la faible lueur de cette lumière diffuse vaguement épandue dans l'église, il jeta un regard avide sur cette femme évanouie. Et il étouffa une sorte de rugissement qui gronda sourdement dans sa gorge. Cette femme, c'était celle qu'il aimait à en devenir fou, c'était la petite bohémienne, c'était Violetta...

En quelques instants, l'église fut vide. Et Guise, revenu de sa stupeur, allait s'élancer, lorsque, du fond du choeur, il vit venir deux hommes dont il reconnut l'un:

Maurevert! L'époux! Le mari de Violetta!...

Que signifiait cet étrange mariage? Pourquoi Maurevert venait-il d'épouser Violetta? Ces questions tourbillonnèrent dans sa tête... Il voulait savoir!... Et il se renfonça dans son ombre, prêtant l'oreille à ce que disait Maurevert ou, plutôt, l'inconnu qui l'accompagnait...

Puisque Maurevert était là encore, Violetta, l'épousée, ne pouvait s'éloigner sans doute!... Il allait donc savoir la vérité. Haletant, il écouta ardemment et, tout de suite, il reconnut la voix de l'inconnu... c'était la même voix qui avait ordonné que l'épousée attendît dans la litière... c'était Fausta.

—Donc, disait Fausta, vous passez au palais de la Cité, et vous y touchez les cent mille livres convenues. Pour le reste, fiez-vous à moi. Le duc sera roi dans un mois. Il oubliera alors la petite bohémienne. Et, même s'il apprenait ce qui vient de se passer, je vous garantis le pardon. Ce qui est dit est dit: vous serez capitaine des gardes de Sa Majesté Henri quatrième roi de Lorraine et de France.

—Ah! madame, fit Maurevert, la minute où je vous ai rencontrée est une minute à jamais bénie dans mon existence! Comment pourrai-je m'acquitter envers vous?...

—Je vous l'ai dit! répondit Fausta d'une voix sombre.

—Oh! soyez tranquille pour ce qui est convenu de cette petite...

—Donc, vous partez?

—Je pars. Mais vous savez, madame, qu'avant de quitter Paris j'ai quelqu'un à voir.

—Allez donc voir cet homme, puisque vous le voulez!...

—Ah! je renoncerais à tout plutôt que de renoncer à cette joie de le voir enchaîné, enfin à ma merci!...

—Bien. Moi, cependant, je vous garderai votre... femme.

—Merci, madame! ricana Maurevert. Et où la retrouverai-je?

—Lorsque vous sortirez de la Bastille, sortez de Paris et allez trouver l'abbesse des Bénédictines de Montmartre. Elle vous remettra votre épouse... et vous donnera mes dernières instructions. Allez...

Guise vit Maurevert s'incliner profondément devant Fausta, baiser sa main, puis s'élancer au-dehors. Il savait maintenant où retrouver Violetta; il avait au moins deux ou trois heures devant lui. Il attendit donc.

Fausta marcha jusqu'à la litière qu'entouraient une douzaine de cavaliers, dont l'un portait une torche. Le reste de la rue semblait désert.

Le véhicule s'ébranla avec son escorte et disparut bientôt au fond de la rue Saint-Antoine. Fausta était demeurée seule. Elle fit quelques pas hésitants vers la Bastille, puis, soudain, s'arrêta, comme indécise. A ce moment, le duc s'approcha d'elle.

—Madame et bien-aimée Souveraine, les rues de Paris sont peu sûres à cette heure. Vous êtes depuis trop peu de temps à Paris pour le savoir. Mais, moi qui le sais, ce m'est un devoir que de vous offrir l'appui de mon bras et la protection de mon épée...

Fausta n'avait pas eu un geste de surprise.

—Duc, répondit-elle gravement, vous savez que je suis celle que rien ne peut atteindre, et qu'il n'y a pas de danger pour moi dans ces rues, fussent-elles remplies de truands. L'épée temporelle que vous m'offrez est bien peu de chose auprès de l'épée spirituelle dont je puis disposer... Duc, vous sortez de cette église, continua-t-elle en désignant Saint-Paul.

Ce n'était pas une question. Fausta affirmait comme si elle eût été sûre. Pourtant, elle ne savait pas.

—Oui, madame! répondit Guise, et c'est justement parce que je sors de cette église que...

—Eh bien, rentrons-y! interrompit Fausta. Pour ce que nous avons à dire, peut-être, nous serons mieux placés, nous mettant sous le regard de Dieu...

Et Fausta, résolument, marcha vers Saint-Paul, où elle entra. Guise, partagé entre l'irritation et la crainte, la suivit jusqu'au choeur où elle s'arrêta. Fausta prit alors la main de Guise et, d'une voix rude, rauque, menaçante, prononça:

«Au nom de la Sainte Trinité. Je jure sur Dieu le créateur, touchant cet Evangile, et sous peine d'anathématisation et damnation éternelle, que je suis entré en la sainte association catholique, suivant la formule qui m'a été lue loyalement et sincèrement, soit pour y commander, soit pour y obéir.

«L'association des princes, seigneurs et gentilshommes catholiques doit être faite et est faite pour rétablir la loi de Dieu en son entier, remettre et retenir le saint service d'icelui selon la forme et la manière de la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine, abjurant et renonçant toutes erreurs au contraire.»

C'était la formule de la ligue dont Guise était le chef suprême.

Fausta laissa retomber la main de Guise.

—Voilà ce que vous avez juré, dit-elle.

—Et ce que je suis prêt à jurer encore.

—Bien! dit Fausta. Maintenant, duc, une question: savez-vous la peine infligée dans nos traités à tout catholique épousant une hérétique?...

—La peine de mort, répondit Guise en frissonnant.

Sombre, agité de pensées contradictoires, le Balafré était résolu à poursuivre Violetta. Et il comprenait que la papesse... la souveraine voulait lui arracher Violetta.

Alors, quoi?... Briser violemment avec la Fausta? Mais la Fausta était la source même de sa puissance. Par des fils invisibles, elle tenait la Ligue dans ses petites mains!

Renoncer à Violetta!... A cette pensée, il sentait la rage gronder en lui et sa tête se perdre en combinaisons inspirées par la folie. Fausta reprît:

—La peine de mort appliquée non seulement à celui qui épouse une hérétique, mais encore à celui qui, par le contact de l'hérétique, devient lui-même démoniaque. Est-ce vrai?

—Ces lois, dit Guise d'une voix rauque, vous savez bien, madame, que nous les avons faites pour maintenir le commun des ligueurs dans l'obéissance absolue. Vous savez que, nous qui pensons, nous qui sommes la tête, nous ne pouvons nous soumettre à de telles servitudes!...

—Duc, est-ce bien vous qui parlez ainsi! dit sourdement Fausta. Vous, le chef! Vous, le roi de demain! Vous avez juré, duc! Si votre serment n'est pas valable, dites-le! Si la parole d'un Guise ne vaut pas la parole du dernier de nos ligueurs, dites-le, qu'on le sache! Et on le saura!... Parlez, duc. Un seul mot, un seul: êtes-vous parjure?, ne l'êtes-vous pas?...

Guise trembla. En un instant, il vit Paris révolté contre lui.

—Par le Dieu vivant, gronda-t-il, nul ne pourra jamais dire qu'Henri de Lorraine a manqué à son devoir. Mais celle que j'aime n'est pas hérétique!...

—Celle que vous aimez! Vous parlez de la bohémienne Violetta, n'est-ce pas? Eh bien, écoutez!... Le soir du dimanche de Saint-Barthélémy, il y a seize ans, duc, vers onze heures, une troupe de bons catholiques envahit un hôtel qui se trouvait dans la Cité, devant Notre-Dame.

—Je me rappelle, dit le Balafré, qui frissonna au souvenir des horribles scènes évoquées par Fausta.

—Bien... Depuis la veille, duc, vous aviez parcouru Paris comme l'ange exterminateur. Et, partout où vous passiez, le sang coulait, les incendies s'allumaient, les cadavres s'amoncelaient...

Le duc laissa retomber sur sa poitrine sa tête livide et murmura:

—Coligny! Rohan! Condé! Montaigues!...

—Montaigues! reprit Fausta. Celui-là, sans doute, vous semblait plus redoutable que les autres! Son crime était plus atroce, peut-être! son hérésie plus enracinée! Car, la mort ne vous parut pas une expiation suffisante! Vous trouvâtes le châtiment qui convenait à Montaigues! Et, puisque son âme était ténébreuse, vous décidâtes qu'il achèverait sa vie dans les ténèbres: Montaigues, sur un signe de vous, eut les deux yeux crevés! Est-ce vrai?

—C'est vrai! dit Guise dans un soupir qui était peut-être l'aveu d'un remords...

—Bien... Ce Montaigues, vous savez comme il est mort. Vous savez qu'il avait versé dans l'esprit de sa fille toute la pensée d'hérésie qui souillait son esprit... Vous savez à quel crime abominable il poussa Léonore et que cette fille osa accuser un évêque d'avoir été son amant!... Vous savez que Léonore de Montaigues mit au monde une fille trois fois maudite, qui naquit au pied du gibet...

—Que vais-je apprendre? haleta Guise.

—Ce que vous comprenez déjà, répondit Fausta: que Violetta, c'est la fille du gibet!

—La fille de Léonore de Montaigues? balbutia le duc.

—Oui! Comprenez-vous, maintenant?... Je veillais sur vous, par bonheur! Je suis parvenue à conduire cette fille des races maudites jusqu'au pied du bûcher...

—Grâce pour elle!... Oh! ne la tuez pas!... Il ne faut pas qu'elle meure... car je mourrais aussi, moi!

—Vous me faites pitié, duc!... J'attendrai donc, pour ordonner son supplice, que nous ayons trouvé l'exorcisme suffisant et que vous soyez guéri...

—Mais pourquoi ce mariage? gronda le duc. Pourquoi Maurevert est-il devenu l'époux de Violetta? Ce qui est vrai pour moi ne l'est donc pas pour lui? Maurevert n'est-il pas souillé?... Ah! qu'il prenne garde!...

—Laissez votre poignard tranquille, dit Fausta. Il doit vous servir pour frapper les ennemis et non pas le plus dévoué de vos serviteurs... Maurevert a consenti à ce simulacre pour éloigner de vous la bohémienne hérétique... Mais Maurevert ne sera pas l'époux de Violetta...

—Que sera-t-il donc pour elle?

—Il sera son geôlier!...

Guise songeait. De tout ce que Fausta venait de lui dire, il ne retenait qu'un fait... mais ce fait le bouleversait et lui inspirait une sorte d'horreur.

Oui, c'était vrai! C'est lui qui avait fait subir à Montaigues l'effroyable supplice de l'aveuglement. Et c'était la descendante de cet homme qu'il aimait!..

Fausta l'avait acculé au dilemme: renoncer à Violetta ou renoncer à la couronne! Et Guise ne voulait renoncer ni à l'une ni à l'autre. Il fallait gagner du temps.

—Vous m'avez rappelé mes serments, dit-il enfin, je vais vous en demander un autre. Je suis prêt à tenir les miens. Je tiens la bohémienne pour hérétique. Je crois, j'espère, par votre toute-puissante intercession, me guérir de cet amour... Mais, à votre tour, jurez-moi que Maurevert ne sera pas l'époux de cette fille!

—Je vous le jure, duc, Violetta ne sera l'épousée ni de Maurevert ni d'aucun autre, jusqu'au moment où vous-même, enfin guéri, donnerez l'ordre de la supplicier...

Quelques minutes de silence s'écoulèrent; Guise songeait et voici comme il arrangeait les choses: Violetta prisonnière, il la retrouverait quand bon lui semblerait. Prisonnière dans l'abbaye de Montmartre, sous la garde de Maurevert, elle ne pouvait lui échapper. Donc, il se servait d'abord de Fausta, pour conquérir la couronne. Une fois roi... il verrait à mettre Fausta elle-même à la raison.

—Adieu donc, madame et souveraine, dit-il en s'inclinant. Je compte sur votre parole sacrée!




XLV

LA REVANCHE DE BUSSI-LECLERC

Maurevert, comme il l'avait dit, était attendu dans la rue par Bussi-Leclerc.

—Tout s'est bien passé? demanda celui-ci, qui songeait, en souriant, à la présence du duc de Guise.

—Sans doute! fit Maurevert étonné. Pourquoi?...

—Pour rien! Marchons...

—Oui, marchons. J'ai hâte de voir l'homme.

Bussi-Leclerc se mit à siffler une fanfare de châsse et Maurevert hâta le pas. Quelques minutes plus tard, ils franchissaient le pont-levis et entraient dans la Bastille.

—Voilà mon domaine! fit en riant Bussi-Leclerc. Ce n'est pas gai. Drôle d'idée qu'a eue notre duc de me faire gouverneur de la Bastille!

—Non, ce n'est pas gai! C'est même terrible, dit Maurevert avec une sombre joie. Où est-il?... Allons!...

—Patience, que diable! Holà! quatre gardes et un falot!...

Quatre soldats armés d'arquebuses et un geôlier, porteur d'une lanterne, s'élancèrent à l'ordre.

—Marche devant, dit Bussi-Leclerc au geôlier. Et vous, suivez-nous, ajouta-t-il en se tournant vers les quatre arquebusiers.

On traversa des cours, on passa sous des voûtes, Bussi-Leclere sifflait entre les dents; Maurevert frissonnait. Et, pourtant, une joie sauvage faisait battre son coeur à grands coups.

Ils étaient arrivés dans une étroite cour où on entrait après avoir franchi une lourde grille. La cour était infecte. Là, s'arrondissait un colosse de pierre dont la tête se perdait dans le ciel noir: c'était la tour du Nord.

—C'est là que nous mettons les plus intraitables. N'est-ce pas. Comtois?

Comtois, le geôlier, hocha la tête et se mit à ouvrir la porte. Une bouffée d'air méphitique frappa Bussi-Leclerc au visage.

Comtois commença à descendre; Maurevert, derrière lui, jetait un avide regard au fond des ténèbres où il s'enfonçait; puis, venait Bussi-Leclerc; puis, les quatre arquebusiers. L'escalier tournait et s'enfonçait comme une effroyable vis de pierres verdâtres. Au bout de trente marches, on s'arrêta. L'air était à peine respirable.

Bussi-Leclerc toucha du bout du doigt une porte et dit:

—Numéro quatorze!

—Numéro quatorze? fit Maurevert hagard.

—Eh! oui... ce bon petit duc... M. d'Angoulême...

—Et que m'importe le duc d'Angoulême! gronda Maurevert. Descendons!

Et il poussa le geôlier. A ce moment, du fond du cachot numéro quatorze, un grand cri dément jaillit et réveilla de sinistres échos dans l'escalier.

Bussi-Leclerc avait pâli. Ce bretteur, ce spadassin, sans foi ni loi, n'avait pas encore l'âme d'un geôlier.

—Voici le numéro dix-sept! dit tout à coup Comtois en s'arrêtant devant une porte.

—Ouvre! dit Maurevert d'une voix rauque.

Il prit le falot des mains du geôlier, et, comme celui-ci ne se hâtait pas assez à son gré, il poussa lui-même les verrous. La porte s'ouvrit toute grande. Maurevert, le falot à la main, fit deux pas dans cette sorte de trou qui était un cachot. La faible lueur de la lanterne éclaira le trou, les pierres rongées portant des inscriptions. Et son regard s'arrêta au fond du cachot.

Là, contre la paroi, deux anneaux scellés dans le mur supportaient deux chaînes rouillées. Les deux anneaux inférieurs encerclaient les deux chevilles d'un homme. Et, cet homme, debout, appuyé à la paroi, cet homme sur qui Maurevert levait son falot, cet homme le regardait...

Bussi-Leclerc entra et fit sortir le geôlier. Maurevert tremblait légèrement. Il considérait le prisonnier avec un sourire indescriptible. Le prisonnier souriait aussi, mais d'une autre manière. Maurevert, au bout d'un instant de contemplation, accrocha son falot à un clou. Et il dit:

—Te voilà donc, Pardaillan. Depuis seize ans que nous passons le temps à courir l'un après l'autre, nous nous retrouvons donc enfin...

—Tiens! fit paisiblement Pardaillan, voici M. Bussi-Leclerc, geôlier en chef de ce gai séjour!

Maurevert grinça des dents et dit:

—Tu n'oses ni me regarder, ni me parler, sire de Pardaillan. Mais, moi, je te parle et te regarde. Je suis venu pour cela. Tu m'écouteras donc, malgré toi...

—Monsieur Leclerc, dit Pardaillan, l'épée qui vous bat les mollets est bien longue, moins longue pourtant que celle que je vous fis sauter des doigts dans le moulin.

Bussi-Leclerc pâlit et grommela un juron.

—Hâte-toi, gronda-t-il, hâte-toi, Maurevert, car je ne répondrais pas de daguer le démon...

—Bah! fit Pardaillan, vous n'oseriez, monsieur Leclerc. En effet, on ne m'a enchaîné que par les pieds, et mes mains libres vous font peur...

Pardaillan se mit à rire, d'un rire qui fit frissonner les quatre arquebusiers restés dans le couloir.

—Par la mort-Dieu! vociféra Bussi-Leclerc en dégainant.

—Laisse! Laisse! fit Maurevert d'une voix qui coula comme du fiel. Le sire de Pardaillan a raison.

Le tourmenteur qui va venir demain serait trop vexé de n'avoir qu'un cadavre à torturer... Et alors...

Pardaillan riait toujours.

—Monsieur Leclerc, continua-t-il, interrompant Maurevert comme s'il n'eût pas été là, monsieur Leclerc, savez-vous que j'ai cru, moi aussi, à votre illustre renommée de maître d'armes invincible? Quand je vous ai vu devant moi, l'épée à la main, je n'ai pu m'empêcher de recommander ma pauvre âme à Dieu. Miséricorde, je me voyais en capilotade! Juste comme je me disais cela, monsieur Leclerc, votre épée s'est mise à décrire dans l'air un arc de quinze pieds. Quel saut! Et quel sot j'étais de croire que j'avais un maître devant moi, quand vous n'étiez qu'un méchant prévôt... un écolier!

Bussi-Leclerc écumait. Chaque parole de Pardaillan était un coup de poignard à sa vanité...

—Tu trouveras demain un maître à enfoncer les coins! rugit Bussi-Leclerc.

—Un écolier? reprit Pardaillan, un bon écolier, je l'avoue. On voit que vous avez fréquenté les tripots, monsieur Leclerc. Oui, il faut être juste: avec une dizaine d'années d'étude encore, vous serez un écolier avouable, presque un bon prévôt...

Cette ironie arracha au maître d'armes une imprécation de rage:

—Misérable! Tu me pris en traître!

Peu à peu, il en arrivait à oublier la situation. Il ne voyait plus en Pardaillan qu'un maître qui se vantait de l'avoir vaincu. Il se croyait à la salle d'armes et, tirant son épée, il commença une démonstration.

—Voici, écumait-il, je tenais mon épée en tierce, comme ceci... regarde, Maurevert... lorsque...

—Oh! monsieur Leclerc, interrompit le rire terrible de Pardaillan, quelle garde avez-vous là?... Trop de raideur dans le poignet, que diantre!

—Démon! vociféra Bussi-Leclerc; il me donne la leçon!...

Il rengaina son épée. Il était livide de rage. Et, soudain, il tendit le poing à Pardaillan, grommela un juron, fit deux appels du pied comme s'il eût répondu à une provocation et sortit du trou noir, du cachot, de l'antre effroyable, poursuivi par le rire féroce de Pardaillan.

—Le démon est enragé! gronda Leclerc en se bouchant les deux oreilles.

Il eût pleuré. Son amour-propre saignait à vif. Il fit un geste pour ordonner aux arquebusiers d'attendre Maurevert et remonta l'escalier quatre à quatre.

—Or ça dit alors Maurevert, tandis que tu vis encore, sire de Pardaillan, écoute-moi. Je ne suis pas Bussi-Leclerc, moi, et j'avoue que j'ai eu peur de toi... Maintenant que te voilà enchaîné, je n'ai plus peur, tu comprends?... L'homme qui est devant toi s'appelle Maurevert... comprends-tu cela?... ce Maurevert qui porte à la figure la trace du coup de rapière dont tu la cinglas!... Maurevert, qui porta l'un des derniers coups dont mourut ton truand de père!... Maurevert qui fournit là-haut, sur les pentes de Montmartre, ce joli coup de poignard dont mourut la demoiselle de Montmorency, ta maîtresse!...

Le misérable étudiait attentivement l'effet de ces paroles.

Sur la physionomie étrangement paisible du chevalier, il ne vit aucun frémissement. Pardaillan ne le regardait pas. Seulement, il avait sa main droite dans son pourpoint. Et, au souvenir de son père, mort entre ses bras, au souvenir de celle qui était l'adoration fidèle de sa vie, cette main s'était crispée; la clameur de détresse qui grondait dans cette poitrine ne s'échappa pas.

«Enfer! gronda en lui-même Maurevert plus livide, est-ce qu'il ne souffrirait plus du passé?... Tu m'as bien cherché, reprit-il tout haut. Voilà des années et des années que tu cours après moi. Voilà des années que je passe, moi, à te fuir... A la fin, je me suis demandé ce que tu pouvais bien avoir à me dire... et je me suis arrangé pour nous ménager ce rendez-vous...

Voyons, je suis prêt à t'entendre. Qu'as-tu à me dire?...

Pardaillan suivait des yeux le vol affolé d'une chauve-souris qui tournoyait dans l'étroit espace.

—Voyons si elle trouvera moyen de sortir, murmura le chevalier.

Maurevert trembla de rage.

—C'est bon, dit-il; toi aussi, tu sortiras d'ici; mais tu en sortiras les pieds devant. Sois tranquille, Pardaillan. Tu ne t'en iras pas seul au cimetière des suppliciés: je te suivrai jusque-là... Et, quand j'aurai vu jeter la dernière pelletée de terre sur ton cadavre, je m'en irai, enfin libre et tranquille. Et si, par hasard, quelque terreur posthume vient m'inquiéter, eh bien, j'aurai ma femme pour me rassurer et me consoler...

Maurevert s'arrêta un instant. Il espérait, cette fois, porter un coup terrible à Pardaillan, et, puisqu'il ne souffrait plus dans son passé, le faire souffrir dans le présent.

—Il est juste, reprit-il, que tu saches qui est ma femme. Tu la connais. Elle s'appelle Violetta; je viens de l'épouser il n'y a pas plus d'une heure.

Pas un geste, pas un battement de paupière ne vint prouver à Maurevert que Pardaillan eût entendu. Mais l'effort que le chevalier devait faire à cette minute pour commander à son visage devait être affreux.

—Quand tu seras mort, continua Maurevert, je partirai avec Violetta. Si elle m'aime ou ne m'aime pas, peu importe à moi!... Au contraire, je souhaite sa haine, car ce me sera un double plaisir que d'être le maître de cette fille, malgré son amour pour un autre... L'autre, c'est un de tes plus chers amis... Tiens... écoute... l'entends-tu qui hurle?... Tu ne dis rien?...

La poitrine de Pardaillan se gonfla.

—Donc, reprit Maurevert, la jolie bohémienne porte mon nom et, tout à l'heure, je l'emmène: c'est mon bien, c'est ma chose. Et d'une! Le petit Valois est là-haut, dans un cachot pareil au vôtre, vous pouvez. l'entendre hurler.

Maurevert surveillait Pardaillan du coin de l'oeil et s'enivrait d'une jouissance prodigieuse.

Pardaillan souriait. Mais Maurevert ne remarqua pas qu'il s'était appuyé du dos au mur pour ne pas tomber.

Maurevert écumant, grinçant, se laboura le visage à coups d'ongles.

—Oh! démon!... Je t'arracherai bien une plainte!

—La chauve-souris était sortie du cachot, Pardaillan murmura:

—C'est curieux comme j'ai sommeil...

Il s'allongea sur le sol, posa sa tête sur son bras replié, et ferma les yeux. Si Maurevert avait pu voir l'effroyable souffrance qui déchirait cet homme, il fût devenu fou de joie. Mais, ayant dirigé le jet de lumière sur lui, Maurevert vit qu'il dormait paisiblement, les lèvres souriantes...

—Au revoir! hurla Maurevert. A demain, ou peut-être à après-demain, car je te laisserai peut-être un jour ou deux à croupir dans ton désespoir. Dors bien... moi aussi, je vais me coucher... dans le mystère de l'alcôve, la petite bohémienne attend son époux... A bientôt, Pardaillan!...

Il sortit à reculons, les yeux fixés sur le prisonnier, espérant encore surprendre un tressaillement, une plainte, une larme... Paisible et souriant, Pardaillan dormait.

Alors Maurevert mâcha une insulte. Il remonta précipitamment l'escalier, suivi par le geôlier et les quatre arquebusiers. Quelques minutes plus tard, il entrait dans l'appartement de Bussi-Leclerc.

—Oh! oh! s'écria le gouverneur, par les cornes de Satan, d'où sors-tu donc pour être ainsi livide?

—De l'enfer! répondit Maurevert.

—Je comprends, ricana Bussi-Leclerc, le damné Pardaillan t'a injurié comme il a fait pour moi, hein?... Il a dû t'en raconter... Car il a la langue bien pendue, le sacripant! Que t'a-t-il dit, voyons?

—Rien! dit Maurevert en se versant Un verre d'une bouteille que le gouverneur était en train de vider. Pour quand le bourreau est-il prévenu?

—Quand? Après-demain soir; notre grand Henri veut voir appliquer la question. Toi aussi, hein?

—Sans doute. J'accompagnerai le duc comme je l'accompagne partout.

Maurevert balbutia quelques paroles d'adieu et se retira; puis, une fois hors de la Bastille, il prit, aussitôt le chemin de Montmartre. Bussi-Leclerc demeuré seul haussa les épaules et grommela:

—Le Pardaillan a dû l'étourdir d'insultes!... Pardieu, c'est bien sûr qu'il m'a pris en traître, au moulin... Je ne connaissais pas son coup... mais je le connais maintenant!...

Bussi-Leclerc se coucha. Il paraît qu'il passa une mauvaise nuit, car, trois ou quatre fois, il dérangea son valet de chambre pour se faire apporter du vin. Le lendemain, il passa toute la journée dans la galerie d'armes à la Bastille. Il fit venir successivement les prévôts et les maîtres les plus réputés de Paris. A tous, il disait:

—Je vais vous montrer le coup; je l'ai étudié; je le tiens!

Et, en effet, prévôt ou maître, à peine l'adversaire était-il en garde que Bussi, après quelques passes rapides, lui faisait sauter l'épée des mains. Ce jour-là, la renommée de Bussi-Leclerc fut à son apogée.

—Oui, lui dit Maineville, mais, en somme, tu fus désarmé un jour.

—C'est vrai, dit Bussi-Leclerc en grinçant des dents; mais celui qui m'a désarmé ne pourra jamais s'en vanter.

La nuit vint. Leclerc dîna sobrement, puis dormit quatre heures. Puis, il se fit masser et frotter d'huile comme les lutteurs antiques. Ensuite, il demeura une heure au repos, étendu sur son lit, ruminant et grommelant parfois:

«Il ne faut pas qu'il meure avant...»

Il était un peu plus de minuit lorsqu'il s'habilla de vêtements légers et souples. Il s'enveloppa de son manteau et, sous ce manteau, cacha deux épées. Alors, il appela Comtois le geôlier, et, suivi comme la veille de quatre arquebusiers, il se dirigea vers le cachot de Pardaillan.

Au premier sous-sol, il laissa les gardes et le geôlier, leur ordonnant de l'attendre là. Puis, prenant le falot, il descendit, entra dans le cachot et, tendant une épée à Pardaillan:

—Monsieur, dit-il, par un coup de traîtrise, vous m'avez désarmé une fois. Vous êtes enchaîné par les pieds, c'est vrai; mais vos chaînes ont assez de jeu pour que vous puissiez vous mettre en garde. De mon côté, je vous jure bien que je ne romprai pas, ni en arrière, ni par les flancs. Nous sommes donc à égalité. Voici une épée. Vous m'avez désarmé: je vous désarmerai. Et quand j'aurai fait constater que je suis votre maître, je serai à votre disposition, monsieur, pour toutes commissions après votre mort. Je pense, monsieur, que vous serez assez galant homme pour ne pas refuser ma revanche.

—Monsieur de Bussi-Leclerc, dit Pardaillan, d'une voix qui, malgré lui, frémit d'une joie puissante, j'étais sûr qu'un homme tel que vous ne voudrait pas rester sous le coup d'une défaite affreuse. Aussi, vous voyez, je ne dormais pas... JE VOUS ATTENDAIS!...




XLVI

MONOLOGUE DE PARDAILLAN

Voici ce que se racontait à lui-même le chevalier de Pardaillan, dans l'heure même où le sire de Bussi-Leclerc se préparait à descendre à son cachot:

—Viendra-t-il? Ou ne viendra-t-il pas? Ai-je bien lu sur ce visage de spadassin la vanité qui saigne? Ai-je bien vu dans ces attitudes la bienheureuse haine qu'il me porte? Dois-je espérer que j'ai assez exagéré cette vanité? Seigneur Dieu, si vous existez, faites seulement que M. de Bussi-Leclerc ait bien la dose de vanité que je lui suppose; le reste me regarde!

—Pouvais-je ne pas me rendre?... Seul, j'eusse tenté quelque coup de folie. Je crois vraiment qu'à force de folie j'eusse été assez sage pour me tirer de la Devinière. Mais, voilà, il y avait Huguette!...

—Pauvre Huguette! Est-ce que je ne lui devais pas cela?... Pour tant d'amour silencieux, humble et dévoué, pour seize ans de tendresse inavouée, je pouvais bien lui donner cette minute de joie... de ne pas mourir sous ses yeux. Car, rien ne prouve que je ne fusse pas mort. Et puis, parmi tant de coups que j'eusse reçus, il s'en fût bien égaré quelques-uns sur elle!... Allons, j'ai bien fait de me rendre!...

—L'amour d'Huguette! reprit Pardaillan en fronçant les sourcils. Ma réponse à cet amour est-elle une trahison à l'amour que je cache en moi?... Eh quoi, Loïse! Je t'aime donc toujours?... J'aime une morte! Morte depuis seize ans, morte dans mes bras, en me jetant son dernier regard si doux, que j'en sens encore la douceur... J'aime une morte! Il sera donc dit que tout aura été folie dans la vie de mon coeur!...

En parlant ainsi, Pardaillan pleurait doucement. Il continua:

—Cette vipère (il pensait à Maurevert) m'a tout de même octroyé quelques morsures qui m'ont fait souffrir la malemort. Violetta! Charles!... Pauvre petit duc qui avait une si belle confiance en moi! Pris! Enchaîné comme moi! Et ces plaintes qui descendent parfois jusqu'à moi.

Et un rugissement lui échappa, à lui! Il secoua ses chaînes et essaya de faire un ou deux pas. Il murmura:

—Pour Loïse assassinée, pour mon père assassiné, pour Charles qu'on assassine, pour Violetta qu'on assassine, pour tant de souffrances répandues sur la terre et concentrées ici, dans ce cachot, qu'est-ce que je demande? De pouvoir, un jour, dire deux mots à l'assassin et à celle qui, jadis, fournit l'arme. O bonne Catherine, dire que je n'avais pas songé à toi...

«Loïse... Maurevert... Médicis... Guise... viendra-t-il ou ne viendra-t-il pas? Il ne viendra pas...

A ce moment, il dressa l'oreille. Un bruit lointain venait de le frapper. Rapidement, le bruit se rapprocha, la porte s'ouvrit. Pardaillan eut un profond tressaillement qui l'agita jusqu'au fond de l'être. Et sa pensée, dans un flot de joie terrible, rugit ce seul mot:

«Il est venu!...»




XLVII

LA BASTILLE

—Vous m'attendiez? dit Bussi-Leclerc s'adressant à Pardaillan.

—Ma foi, oui, monsieur, je vous attendais!

Bussi-Leclerc jeta autour de lui un regard de défiance:

«J'ai peut-être eu tort de laisser mes hommes là-haut, grommela-t-il. Si je les faisais descendre? Oui, mais si je n'arrive pas à le désarmer?... Double honte!...»

Pardaillan comprit que, même enchaîné, même dans l'état de faiblesse où il était, il semblait encore redoutable, et il trembla de voir Bussi-Leclerc s'éloigner.

—Je vous attendais, reprit-il; ne m'avez-vous pas annoncé que je dois être questionné? Puisque vous voilà, je suppose que le bourreau n'est pas loin...

—Ah! bon! fit Leclerc. Eh bien, non, mon cher monsieur, ce n'est pas pour cette nuit. Rassurez-vous. Vous avez encore quelques heures devant vous... Venons-en donc à ce que je vous disais. Vous avez entendu ma proposition. Acceptez-vous de me donner ma revanche?

—Je vous ferai observer, monsieur, dit Pardaillan qui tremblait de joie maintenant, que je suis dans une position d'infériorité complète.

Bussi-Leclerc avait tressailli de joie. Cette simple remarque, si juste et si naturelle de Pardaillan, lui semblait un aveu.

—Il a peur!... Il est perdu!...

Se reculant de quatre pas, il prit le champ nécessaire à ce duel fantastique.

Pardaillan se plaça sur ses deux jambes aussi commodément que les chaînes pouvaient le lui permettre. Et, ayant pris la position de garde, il laissa échapper une sorte de gémissement.

—Voyons, dit sérieusement Leclerc, vous êtes bien, il me semble...

—Oh! monsieur! terriblement gêné, au contraire!

—Bah! bah! pourvu que je sois dans la même position, nous sommes a armes égales. Je m'engage sur l'honneur à ne pas me servir un instant de mes jambes; je ne suis donc ici qu'un bras armé d'une épée: vous aussi... Allons! gronda-t-il, y sommes-nous?

—M'y voici! dit Pardaillan.

Les fers s'engagèrent, battirent, et Pardaillan exécuta le coup par lequel il avait désarmé Leclerc au moulin de Saint-Roch. L'épée de Leclerc demeura ferme dans la main.

«Malheur! murmura-t-il. Il a appris la passe!...»

—Ah! Ah! éclata de rire Bussi triomphant. Oui, je l'ai apprise la damnée passe! Et j'en ai appris une autre que je veux vous enseigner!

Il avait baissé la pointe de son épée. Pardaillan l'imita et répéta:

«Malheur sur moi!...»

Bussi-Leclerc riait terriblement. La première partie de sa revanche était gagnée, puisque le coup de Pardaillan n'avait pas réussi. Peut-être s'il eût été de sang-froid eût-il pu remarquer que son adversaire y avait mis une étrange maladresse. Mais Bussi-Leclerc n'en pensait pas si long. Il dit:

—Je vais maintenant vous désarmer, sire de Pardaillan, comme vous m'avez désarmé, et nous serons presque quittes. Seulement, comme il faut que je prouve à tous que je vous ai vaincu, je vous rendrai votre épée. Puis. je vous blesserai... En garde!... Ah! démon d'enfer...

Ces derniers mots furent un véritable hurlement de rage et d'étonnement. A mesure qu'il avait parlé, Bussi avait exécuté. D'un froissement auquel peu d'épées eussent résisté, il avait abattu la lame de son adversaire, et, espérant le surprendre au front après lui avoir annoncé qu'il allait d'abord essayer de le désarmer, il s'était fendu à fond; en même temps, son épée sauta!...

Pour la deuxième fois, Bussi-Leclerc, l'invincible, était vaincu, désarmé!... Pardaillan n'avait pas bougé. Appuyé de la main gauche au mur, il restait en garde et disait avec cette terrible froideur qui, chez lui, révélait l'émotion:

—Ramassez votre épée, monsieur. Vous le pouvez, puisque je suis enchaîné...

Cette effrayante émotion de Pardaillan venait de ce qu'il pensait. Et ce qu'il pensait, le voici:

«Idiot! Trois fois stupide! Je n'ai pu résister au plaisir de donner une leçon à ce spadassin!... Tout est perdu! Les voilà qui descendent!... Il va s'en aller!»

En effet, au hurlement de Leclerc, des voix effarées avaient répondu dans l'escalier. Comtois et les arquebusiers, s'imaginant qu'on égorgeait le gouverneur de la Bastille, accouraient.... Bussi-Leclerc, ivre de honte, ramassa vivement son épée, la rengaina et ouvrit la porte.

—Que venez-vous espionner ici? Arrière, gibier d'estrapade! Qu'on remonte à l'instant!

Pardaillan tressaillit de joie et haletant, appuyé à son mur avec un sourire intraduisible, balbutia:

«Loïse!... Mon père!... Nous sommes sauvés!...»

Les arquebusiers et le geôlier remontaient avec plus de précipitation qu'ils n'étaient descendus.

Quand Bussi-Leclerc n'entendit plus rien, il rentra dans le cachot et, comme il avait fait d'abord, referma la porte et raccrocha au clou le falot et le trousseau de clefs. Aussitôt il dégaina.

—Mort de ma mère! gronda-t-il à voix basse.. Tant pis pour le bourreau. Tu ne mourras que de ma main...

Oh! cette fois, il ne s'agissait plus d'une passe d'armes. Cette fois, il ne s'immobilisait plus, selon ses propres conventions. Cette fois, il voulait tuer... Il bondissait à droite, à gauche, rompait, avançait... et l'autre, enchaîné, le tenait haletant à la même distance...

L'épée de Bussi jetait dans cette obscurité de brusques éclairs d'acier. Et cet homme qui rugissait de rage, qui se lançait à l'assaut... et Pardaillan qui ne faisait pas un pas, qui se couvrait seulement de sa pointe, oui, dans ces ténèbres, au fond de ce trou, c'était un spectacle de délire...

Un moment vint où Leclerc, épuisé, s'accota à la porte.

«Oh! murmura-t-il, pourquoi lui ai-je donné un fer!»

Reposé, il se rua, dans le silence effroyable, il n'y eut que le battement bref des fers, et le halètement du fauve qui voulait du sang. Et, cette fois, Pardaillan recula, se renfonça dans son angle!...

—Je le tiens! gronda Leclerc.

Il avança de deux pas pour le corps à corps final:

—Je le tiens! rugit-il. Je le cloue au mur!

Au même instant, Bussi-Leclerc, en se jetant en avant, ivre, les yeux injectés, se sentit saisi par deux bras puissants; il pantela, puis sa tête retomba sur son épaule. Alors Pardaillan desserra l'étreinte... Il laissa glisser Leclerc sur le soi et, se baissant, le toucha au coeur:

—Bon, dit-il, pas mort! Il en reviendra, et je serai son homme s'il lui convient de recommencer...

Pardaillan se redressa alors, s'avança aussi loin qu'il put, allongea la main, et atteignit le trousseau de clefs. En un instant, il eut ouvert les énormes cadenas des anneaux qui encerclaient ses chevilles. Alors, il voulut s'élancer. Et une sorte de désespoir furieux descendit dans son âme:

Pardaillan ne pouvait plus marcher! Il pouvait à peine se soutenir... Il connut un instant de désespoir, d'angoisse, puis il se domina, trempa ses mains dans l'eau qui croupissait dans les flaques du sol. Et cette fraîcheur acheva de le ranimer. Alors, il se releva.

«Je veux, dit-il, les dents serrées par l'effort de la volonté... Je veux! donc, je peux!... je veux marcher!...

Et ce miracle naturel de l'action violente opérée par une âme sur un corps s'accomplissait!... Pardaillan épuisé se levait, il marchait..., il saisissait le falot et le trousseau de clefs..., il sortait de sa tombe!... Et, ayant refermé la porte à triple tour, la porte du cachot où gisait Leclerc évanoui, il eut un soupir qui exprimait un monde, et, flamboyant d'espérance, d'un pas souple, nerveux, il se mit à monter.

Là-haut, dans la cour, attendaient les quatre arquebusiers. Le geôlier Comtois, penché sur le trou de l'escalier, écoutait... Pardaillan s'arrêta au premier sous-sol. Il était devant la porte du cachot de Charles,—du moins, selon ce que lui avait dit Maurevert.

Avec un calme effrayant, Pardaillan se mit à essayer les clefs et à tirer les verrous, ce qui ne se fit pas sans grincements. De l'autre côté de la porte, Pardaillan entendait une sorte de halètement furieux.

A ce moment, de l'étage inférieur, montèrent des clameurs étouffées, des coups sourds comme si on eût ébranlé une porte à coups de bélier. C'était Bussi-Leclerc qui, revenu de son évanouissement, et constatant qu'il se trouvait enfermé, poussait des hurlements de rage, et essayait de démolir à coups de pied l'épais panneau de chêne.

Soudain, la porte sur laquelle Pardaillan s'escrimait s'ouvrit. Il entra vivement et la repoussa derrière lui. Le cachot s'éclaira de la faible lueur du falot qu'il tenait à la main. Et cette lumière lui montra un jeune homme en lambeaux, couvert de sang, des yeux hagards, une bouche convulsée dans un visage livide, fou de désespoir...

Cet être fit un bond terrible, et Pardaillan se sentit enlacé, étreint par deux bras furieux; un souffle rauque le frappa au visage, deux mains convulsées se crispèrent à sa gorge, et une voix à peine distincte gronda:

—J'en tiens un! Meurs, misérable!...

—Charles! Mon enfant! haleta Pardaillan...

Dans ces demi-ténèbres, tandis qu'en bas résonnaient sourdement les appels de Leclerc, ce fut une lutte atroce: Charles employait toutes ses forces, à étouffer... à serrer, à tuer! Tuer qui?... Pardaillan!... Et Pardaillan ne voulait ni tuer ni blesser le jeune homme! Et, en haut, sans aucun doute, les geôliers écoutaient ces bruits, et, malgré la défense du gouverneur, allaient se décider à descendre!...

L'instant fut effroyable. Et le redoutable événement prévu se réalisa! Le geôlier Comtois et les arquebusiers descendaient!... Pardaillan entendit leurs pas qui heurtaient les pierres dans les ténèbres... lors, il cessa de se défendre. Il eut un rire étrange, et, comme les mains de Charles, libres enfin, s'incrustaient à sa gorge, il prononça:

—Ce sera beau que Pardaillan ait été tué par le fils de Marie Touchet!

Charles entendit ce rire. Ce fut ce rire qu'il reconnut!... Il bondit en arrière et considéra celui qu'il voulait tuer... Et alors, il le reconnut!...

Pardaillan lui colla sa main sur la bouche: Comtois et les arquebusiers passaient devant la porte!...

Pardaillan saisit Charles par les épaules, le releva et haleta:

—Silence!... Au nom de Violetta vivante, silence!...

Violetta vivante! Charles ébloui se laissa entraîner... En quelques instants, ils atteignirent le haut de l'escalier, et Pardaillan referma à triple tour la porte de la tour Nord!...

Au même moment, on entendit derrière cette porte la galopade affolée des gardes qui terrifiés, remontaient et se heurtaient du front aux ferrures intérieures!... Pardaillan s'appuya à la porte pour souffler un instant. Charles saisit ses mains, les couvrant de larmes brûlantes.

—O Pardaillan. sanglota le jeune duc, ô mon frère, pardon... je vous ai frappé, moi!... J'ai voulu vous tuer!...

—Bon! bon! fit Pardaillan. Maintenant que nous sommes à moitié libres, on respire déjà mieux, bien que ce ne soit pas encore l'air de la liberté...

Ils étaient dans cette cour étroite par laquelle on accédait à la tour du Nord. Au-delà de cette tour, il y en avait d'autres. Et là, ils rencontreraient des sentinelles. Pour toute arme, ils n'avaient à eux deux que la dague arrachée par le chevalier à Bussi-Leclerc...

Dans ce moment où Pardaillan cherchait à calculer la possibilité de ce miracle: sortir de la Bastille, il prêta pour la première fois attention au tapage que Comtois et les arquebusiers faisaient derrière la porte.

—Ces sacripants réveilleraient des morts! grommela-t-il.

La tour du Nord était heureusement assez éloignée des postes de sentinelles et surtout du grand poste de la porte d'entrée. Voyant que, les hurlements des enfermés, loin de s'arrêter, augmentaient en intensité:

—On dit que de crier plus fort que les chiens, fit-il, cela les terrifie et arrête leurs abois. Essayons!

Et Pardaillan se mit à frapper sur la porte et à vociférer:

—Holà! Êtes-vous enragés! Ne saurait-on dormir tranquilles?

Un silence de mort suivit l'apostrophe de Pardaillan. Évidemment, les enfermés étaient au comble de l'effarement.

—Que voulez-vous? reprit Pardaillan.

—Eh! par la mort-Dieu, nous voulons sortir! Qui que vous soyez, allez prévenir le poste à l'instant!

C'était le geôlier Comtois qui venait de parler ainsi. Le digne Comtois n'avait pu imaginer ce qui se passait. Aux appels de Bussi-Leclerc, il était descendu jusqu'au deuxième sous-sol; mais, à ses demandes, le gouverneur n'avait répondu que par des menaces de l'étriper s'il n'ouvrait à l'instant... Comtois s'était alors précipité pour aller chercher les clefs puisque son trousseau était enfermé avec le gouverneur. Et, avec les quatre gardes, effaré, épouvanté, il s'était heurté à la porte de la tour, verrouillée à l'extérieur.

—Ainsi, reprit Pardaillan, vous ne savez pas qui vous a enfermés?

—Non! A moins que ce ne soit Satan en personne...

—Je vais vous dire: c'est moi qui ai enfermé M. le gouverneur; c'est moi qui vous ai enfermés...

—Qui, vous? hurla Comtois.

—Moi, Pardaillan, dit le chevalier paisible.

On entendit un hurlement de désespoir.

—Rassurez-vous, dit Pardaillan, la tour du Nord est bien loin des postes, et personne ne peut vous entendre. Je ferai alors prévenir le chef de poste que M. le gouverneur a dû partir subitement en voyage, escorté d'un geôlier et d'arquebusiers. Nul n'aurait l'idée de venir voir ce que vous devenez, puisqu'on vous croira en voyage. Je dis donc que je vais simplement vous laisser mourir dans cet escalier.

Lorsque Pardaillan eut compris, au diapason des gémissements, que la terreur des malheureux confinait à la folie, il frappa du poing pour signifier qu'on eût à l'écouter. Le silence se fit à l'instant même.

—Vous me faites pitié, dit alors le chevalier. Je veux bien vous laisser vivre, à une condition, la voici: vous rendez-vous à moi? J'ouvre. Sinon, je m'en vais.

—Nous nous rendons! crièrent d'une voix les quatre affolés.

—Je ne me rends pas, moi! vociféra le geôlier.

Vous êtes des lâches, et la peur vous rend stupides.

Cet homme ne peut pas sortir de la Bastille. Et, quant à nous, nous serons délivrés par la ronde qui passe à trois heures!

—Délivrés pour être pendus! cria Pardaillan, car je dirai que vous êtes mes complices. Adieu!...

—Arrêtez, monseigneur! vociférèrent les soldats.

Un bruit de lutte féroce remplit l'escalier: les quatre arquebusiers s'étaient précipités sur le geôlier qui se trouva bâillonné et ligoté au moyen de ceintures et d'écharpes. Pardaillan comprit ce qui se passait. Et, lorsque le silence se fut rétabli, il entrouvrit la porte.

—Passez-moi vos arquebuses et vos dagues, dit-il.

Les soldats obéirent. Alors, il ouvrit la porte toute grande. Les quatre infortunés sortirent en toute hâte, comme des oiseaux de nuit effarés. Ils déposèrent Comtois qui, bâillonné, ficelé comme un saucisson, roulait des yeux terribles.

—Voilà, monseigneur! dirent-ils.

Pardaillan éclata de rire, puis délia les pieds du geôlier qui, aussitôt, se mit debout. Puis, il le débâillonna. Mais, en même temps, il lui appuyait la pointe de sa dague sur la gorge, geste qui équivalait au plus éloquent des discours.

—Te rends-tu? demanda Pardaillan.

—A condition que vous me fassiez sortir de la Bastille, dit Comtois.

—Non seulement tu sortiras avec ces quatre braves, mais vous recevrez chacun une année complète de votre solde.

—En ce cas, je suis votre homme! dit Comtois.

—Partons, cher ami, dit alors le duc d'Angoulême.

—Un instant! fit Pardaillan qui le regarda d'un air étrange. J'ai toujours rêvé de visiter la Bastille une bonne fois. Et l'occasion est trop belle et trop bonne pour que je la laisse échapper. Visitons la Bastille!