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Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta cover

Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta

Chapter 52: XLVIII OÙ PARDAILLAN VISITE LA BASTILLE
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About This Book

The novel follows Léonore, daughter of a baron, whose secret affair with the noble Jean de Kervilliers results in pregnancy and a threatening note that he will never marry her. When she confronts a high-ranking cleric and discovers his true identity, she is accused of sacrilege and condemned. During her public execution she goes into labor; popular compassion intervenes, sparing her life and saving the infant. The narrative weaves concealed identities, shifting loyalties, and the collision of private passion with ecclesiastical and social authority, exploring honor, deceit, and the unpredictable force of public sympathy.




XLVIII

OÙ PARDAILLAN VISITE LA BASTILLE

Le jeune duc fixa sur celui qu'il appelait son frère un regard de terreur. Pour Charles, en effet, il n'y avait plus qu'une chose à faire: s'en aller! Il ne songeait pas aux grilles, aux sentinelles, aux postes, aux portes, aux infranchissables obstacles:

—Mon ami... mon frère!... balbutia le jeune homme avec une inexprimable angoisse.

Pardaillan sourit... Il se tourna donc vers Comtois, lui délia les mains et lui dit tranquillement:

—Marche devant, et ouvre-moi les portes!

—Je n'ai pas mon trousseau, dit Comtois avec un secret espoir.

—Le voici! fit Pardaillan, goguenard.

Et il tendit le trousseau au geôlier ébahi.

—Vous autres, reprit le chevalier en s'adressant aux quatre soldats, marchez près de lui; et, s'il fait un geste de trop, assommez-le.

Tactique admirable. Pardaillan, en donnant une mission de confiance à ces hommes, en paraissant s'en remettre à eux du soin de sa sécurité, en donnant enfin une occupation à leurs esprits, faisait d'eux ses aides.

—Que voulez-vous voir? demanda le geôlier.

—Les prisonniers! dit Pardaillan. Combien y a-t-il de prisonniers dans les cachots?

—Vingt-six... dont huit dans la tour du Nord, qui est mon service spécial.

—Voyons donc les huit de la tour du Nord!...

Comtois jeta autour de lui un dernier regard, comme s'il eût espéré la soudaine arrivée d'une ronde, puis, voyant toute résistance inutile, il ouvrit une porte près de celle par où l'on descendait aux sous-sols. Et, tous ensemble, ils commencèrent à monter. Au premier étage, dans une chambre spacieuse et assez bien aérée, se trouvaient trois jeunes gens qui dormaient de tout leur coeur et qui, au bruit de ces gens entrant dans leur prison, se réveillèrent, effarés.

—Messieurs, dit Pardaillan, veuillez vous habiller en toute hâte et me suivre.

—Bah! fit l'un, est-ce pour aller en place de Grève?

—Est-ce pour aller achever la nuit auprès de nos maîtresses? fit l'autre.

—C'est vous qui avez deviné, monsieur, dit Pardaillan.

A ces mots prononcés très simplement, les prisonniers firent un bond et, tout tremblants, sautèrent à bas de leurs lits. Celui qui avait parlé le dernier s'élança vers le chevalier et dit:

—Monsieur, écoutez-moi: voici M. de Chalabre, qui a vingt-deux ans; voici M. de Montsery, qui en a vingt; moi-même, marquis de Sainte-Maline, j'en ai vingt-quatre. C'est vous dire quelle affreuse cruauté ce serait de votre part de nous offrir la liberté à l'heure où nous attendons la mort, si cette liberté n'est qu'une ironie... Monsieur, nous sommes condamnés à mort par M. de Guise parce que nous sommes des gentilshommes fidèles à Sa Majesté... Par grâce! dites-nous la vérité: où nous conduisez-vous?

—Je vous l'ai dit, répondit Pardaillan avec une gravité empreinte d'une souveraine pitié.

—Nous sommes donc libres! haletèrent les infortunés jeunes gens.

—Vous allez l'être!...

—Votre nom! votre nom! dirent les trois prisonniers avec une prodigieuse émotion.

—Puisque vous m'avez fait l'honneur de me dire le vôtre, messieurs, on m'appelle le chevalier de Pardaillan...

En un tour de main, les trois jeunes gens furent habillés. A chacun d'eux, Pardaillan remit une arquebuse. Alors, celui qui s'appelait marquis de Sainte-Maline salua Pardaillan avec autant de cérémonie et de gracieuse aisance que s'il se fût trouvé à une présentation dans un salon du Louvre.

—Monsieur de Pardaillan, dit-il, nous vous sommes redevables de trois libertés et de trois vies. Quand il vous plaira, où il vous plaira, venez nous demander trois vies et trois libertés!

Pardaillan s'inclina comme pour, prendre acte de cette promesse.

—En route, messieurs, fit-il d'un ton bref. Et toi, marche!

Comtois leva les bras au ciel et obéit.

Le geôlier avait monté un étage et ouvert une porte. Pardaillan et Charles entrèrent, tandis que le reste de la troupe attendait dans l'escalier. A la lueur de son falot, Pardaillan vit un vieillard décemment vêtu, le visage empreint d'une noble intelligence; il travaillait à la lueur d'une petite lampe à des dessins et des plans qu'il traçait sur des cartons. A la vue de ces nocturnes visiteurs, cet homme se leva, salua et dit:

—Soyez les bienvenus dans la demeure qu'il a plu a à la grande Catherine d'offrir à Bernard de Palissy...

—Monsieur de Palissy, murmura Pardaillan.

C'était, en effet, l'illustre artiste enfermé à la Bastille pour avoir déplu à Catherine de Médicis.

—Monsieur, reprit Bernard de Palissy, êtes-vous de la cour? Voulez-vous vous charger de remettre à Sa Majesté un mémoire où j'explique que j'ai besoin de compas et de crayons!

—Je regrette de ne pouvoir me charger de votre placet, dit Pardaillan de cette voix paisible qui lui servait à masquer son émotion. Venez, vous êtes libre.

Pardaillan sortit, tandis que l'artiste, stupéfait, demeurait un instant immobile, puis se hâtait de rassembler ses cartons d'une main tremblante, et, les serrant précieusement sous son bras, se mêlait aux autres prisonniers.

Au troisième étage. Comtois, avec le soupir d'un geôlier qui fait cet affreux cauchemar de délivrer ses prisonniers, ouvrit une porte derrière laquelle Pardaillan trouva trois hommes qui, ayant entendu le bruit des pas, écoutaient anxieux. C'étaient trois huguenots qui devaient prochainement subir la question avant d'être pendus. Les malheureux, en voyant tout ce monde, s'imaginèrent que le moment était arrivé et, avec une énergie désespérée, entonnèrent un psaume.

—Vous chanterez demain, cria Pardaillan. Suivez-moi... Vous êtes libres.

Les trois fanatiques se turent instantanément et regardèrent avec terreur cet homme ensanglanté, qui leur montrait la porte du cachot grande ouverte. Et déjà Pardaillan était sorti.

Alors les huguenots voyant que ces gens se remettaient en marche, pareils à eux, hâves, avec cette pâleur spéciale que donne le cachot, furent saisis d'un tremblement nerveux, et, muets de cette joie énorme que peuvent avoir les ensevelis qu'on déterre, ils se mirent à suivre.

Dans le sombre escalier de la tour du Nord, Pardaillan descendit le premier, son falot à la main.

Près de Pardaillan marchait Charles d'Angoulême, tremblant d'émotion. Puis Comtois le geôlier, qui dardait sur Pardaillan des yeux effarés; puis enfin, les huit prisonniers pêle-mêle.

Dans la petite cour, Pardaillan s'arrêta soudain. Au loin, par-delà la grille de fer que nous avons signalée, il voyait venir un falot pareil au sien. Dans la lueur confuse de ce falot en marche, une douzaine d'ombres s'agitaient:

—La ronde de trois heures! murmura une voix.

Pardaillan se retourna et vit que c'était Comtois qui avait parlé. En même temps, il comprit que le geôlier allait crier, appeler...

—Alerte! hurla Comtois! A moi! A...

Il n'eut pas le temps d'achever. Le poing de Pardaillan s'était levé, pareil à une masse, et était retombé sur la tempe du geôlier. Comtois tomba tout d'une pièce, perdant le sang par le nez et par la bouche, et demeura immobile.

La ronde avait entendu le cri d'alarme... elle accourait au pas de course... Les huit hommes, frémissants, la tête délirante, vivant une minute prodigieuse, jetèrent une terrible clameur. Chalabre, Sainte-Maline, Montsery, Charles d'Angoulême, mirent leurs arquebuses en joue. La ronde, composée de douze hommes et d'un officier, Déboucha dans la cour en criant:

—Nous voici! Qu'y a-t-il?...

—Feu! commanda Pardaillan.

Et, en même temps que les quatre arquebuses tonnaient, il se rua, la dague au poing, jusqu'à la grille de fer, qu'il referma. Alors, dans les ténèbres de l'étroite cour, il y eut une fantastique mêlée qui dura une minute à peine et cessa tout à coup...

En effet, Pardaillan avait tout de suite vu l'officier. Il avait bondi sur lui, lui avait arraché son épée, l'avait saisi à la gorge et, l'acculant à un coin de cour, lui disait:

—Monsieur, nous sommes trente et vous êtes une douzaine. Criez à vos gens de se rendre, ou je vous tue...

L'officier sentit la pointe de sa propre épée s'enfoncer, dans sa gorge. Cela le décida.

—Bas les armes! vociféra-t-il d'une voix enragée de terreur.

Les gardes jetèrent leurs hallebardes. Affolés, les survivants, blessés ou non, obéirent, pendant que les prisonniers, sautant sur les hallebardes, les poussaient vivement. Et, alors, on vit ce spectacle exorbitant: un à un, depuis l'officier jusqu'au dernier garde, les gens de la ronde entraient dans la cour!... Quand ils furent tous dedans, Pardaillan referma tranquillement la porte et dit:

—Maintenant, nous avons tous des armes!...

Et, faisant signe à sa troupe de le suivre, il s'élança sous une large voûte au-delà de laquelle il se trouva dans une autre cour. Là, le silence était complet. On ne voyait personne, ni rien, sinon les murailles des bâtiments intérieurs.

Pardaillan chercha une issue en contournant les murailles et, face à la voûte qu'il venait de franchir, il vit s'ouvrir devant lui une sorte de tuyau, long corridor humide et noir. Il s'y engagea, suivi de son étrange troupe, et arriva à un tournant:

—Qui va là? cria une voix tout à coup.

Et, en même temps, la même voix se mit à hurler:

—Sentinelles, veillez! Sentinelles, aux armes!

Pardaillan s'était rué en avant, sa dague au poing. Mais devant lui il ne trouva rien: la sentinelle, qui avait jeté l'alarme, s'était repliée au pas de course sur la grand-porte. Et, maintenant, c'était dans l'énorme forteresse un bruit de gens qui courent, qui s'interpellent.

Pardaillan eut un frémissement de tout son être. Il se tourna vers ceux qui le suivaient et dit simplement:

—Voulez-vous tenter avec moi d'être libres? Il faudra peut-être mourir!

—Libres ou morts! crièrent-ils ensemble.

—Eh bien, reprit Pardaillan d'une voix qui, cette fois, résonna comme une fanfare, eh bien, en avant donc et, puisqu'on ne peut être libres à moins, prenons la Bastille!

Pardaillan se mit en marche, tranquille en apparence.

Derrière lui, la troupe marchait silencieuse. Et, tout à coup, à dix pas devant lui, dans une cour, dans la clarté des torches allumées, il vit grouiller une masse confuse d'hommes d'armés en tête desquels marchait un officier.

Celui-ci, d'un geste, arrêta sa troupe devant l'entrée du corridor. Pardaillan marchait toujours, sans hâter, ni ralentir le pas. Cet instant de silence fut bref.

—Holà! cria l'officier, qui êtes-vous?

—En avant! rugit Pardaillan.

Il se ramassa sur lui-même, se détendit comme un ressort, et, en deux pas, fut sur l'officier. Un geste foudroyant suivit le bond; l'officier tomba comme une masse, tué raide.

Les gardes, en voyant tomber leur chef, eurent ce recul qu'on remarque dans toutes les troupes habituées à l'obéissance passive. Et cette seconde de trouble suffit aux révoltés pour sortir du corridor et se ruer dans la cour.

—Feu! feu! vociféra un sergent.

Quarante arquebuses tonnèrent, les balles crépitèrent sur les murailles, et, en même temps que ce roulement de tonnerre, éclata une énorme vocifération de triomphe... immédiatement suivie de malédictions furieuses...

En effet, les gardes, s'imaginant que le couloir était plein d'ennemis invisibles, avaient fait feu dans le boyau noir... Et ce fut la lueur même de l'arquebuse qui leur montra ce corridor vide, à l'instant où ils étaient attaqués à droite, à gauche, derrière, par les hallebardes des révoltés.

Les arquebuses déchargées, les gardes se trouvaient désarmés, car il fallait près de deux minutes pour recharger. Alors, parmi les malédictions des blessés, les jurons, il y eut dans cette cour une deuxième bataille... mêlée, affreuse, d'autant plus terrible que les torches avaient été jetées; les gardes, se servant de leurs arquebuses comme de massues, s'assommant les uns les autres.

Et, dans ce groupe informe, délirant. Pardaillan, sa dague au poing, se lançait tête baissée, frappait à droite, frappait à gauche, passait, coupait, faisait une horrible trouée. Deux ou trois minutes s'écoulèrent; la cour était pleine de sang... les gardes affolés, pris d'une terreur insensée, se sauvaient, se heurtaient à d'autres qui accouraient... Ce fut une vision d'enfer, une indescriptible ruée à travers les couloirs et les cours de la Bastille. Dans la grande cour, une trentaine de cadavres gisaient sur les pavés.

Pardaillan, Charles d'Angoulême, Montsery, Sainte-Maline et Chalabre, en quelques secondes, tinrent conseil. A eux cinq, ils marchèrent sur la porte d'entrée. De-ci, dé-là, éclataient encore des coups d'arquebuse; de loin en loin, des groupes de gardes passaient, affolés, tirant les uns sur les autres.

Pardaillan arriva devant la porte d'entrée. Là, une vingtaine de gardes s'étaient barricadés. Pardaillan, d'un coup de coude, fit sauter le vitrail de la fenêtre: sa tête sanglante, hérissée, terrible, apparut aux assiégés, et il hurla:

—Au nom du roi, rendez-vous... Il y a deux mille royalistes dans la Bastille!

—Vive le roi! vociférèrent les assiégés.

—Jetez vos armes!...

Les arquebuses et les hallebardes passèrent à travers les barreaux de la fenêtre.

—Bon!... Ne bougez plus, ou vous êtes morts!

En même temps, Sainte-Maline, Montsery et Chalabre ouvraient la grande porte, abattaient le pont-levis.

—Partez! fit Pardaillan.

—Et vous?...

—Partez donc, mordieu!...

—Adieu, monsieur de Pardaillan! Souvenez-vous de notre dette!...

Tous trois bondirent sur le pont-levis et disparurent dans la nuit. Charles considérait Pardaillan sans comprendre, mais avec cette confiance illimitée qu'il avait pour lui. Pourquoi ne fuyait-il pas?

Et, pourtant, la situation, qui, après avoir été tragique, était maintenant si favorable, menaçait de redevenir terrible. En effet, au tocsin de la Bastille, d'autres tocsins dans Paris avaient répondu. Des rumeurs s'éveillaient.

Ce qui se passait!... Il se passait que Pardaillan, prenait la Bastille!... Et la Bastille prise, que voulait-il encore?... Il se rapprocha de la fenêtre grillée où les vingt gardes terrorisés, affolés par ces bruits qu'ils entendaient, étaient persuadés que Henri III était dans Paris.

—Le chef?... demanda Pardaillan.

Un sergent s'approcha en disant:

—Grâce! Je n'en ai pas fait plus que les autres!...

—Rassure-toi mon ami, fit Pardaillan. Vous aurez tous vie sauve. Passe-moi simplement les clefs des cachots, et fais-moi le plaisir de sortir avec six de ces braves.

-Quelques instants plus tard, il rejoignait Pardaillan avec six hommes portant chacun un trousseau de clefs.

—Mon ami, dit Pardaillan, le roi veut voir les prisonniers de la Bastille dès cette nuit, excepté ceux de la tour du Nord. Va donc me chercher les autres. Et tâche d'être prompt si tu veux qu'on oublie que tu fus guisard.

Le sergent s'élança au pas de course.

Dix minutes se passèrent. Dans la Bastille, les rumeurs s'apaisaient peu à peu. Et, si l'on entendait encore des cris, c'était ceux de: «Vive le roi!» Mais, hors de là Bastille, Paris, réveillé pas les tocsins, s'armait, se répandait dans les rues. On ne savait pas encore pourquoi, ni d'où venait cette alarme... Mais bientôt... Charles d'Angoulême regarda Pardaillan d'un air qui signifiait clairement que vraiment c'était tenter le diable que d'attendre plus longtemps. Pardaillan se mit à rire et dit:

—Je songe à la figure que doit faire le gouverneur de la Bastille, M. de Bussi-Leclerc, en entendant ces cris de: Vive le roi!...

A ce moment, le jour se levait. Les rues se remplissaient de bourgeois effarés; des patrouilles de gens d'armes passaient en courant; des troupes marchaient vers les portes, et les foules de peuple se portaient sur les remparts pour repousser l'attaque.

Tout à coup, une bande étrange parut aux yeux de Pardaillan et de Charles d'Angoulême, une bande composée de gens maigres, hâves, livides, avec des yeux hagards et papillotants comme ceux des oiseaux de nuit que frappe la lumière du jour; la plupart étaient en guenilles, quelques-uns à peine vêtus. Et tous portaient sur le visage ce masque de stupéfaction et de ravissement que Pardaillan avait vu chez ceux à qui il avait ouvert lui-même.

Ces gens, c'était les dix-huit prisonniers restants.

Devant la porte grande ouverte, devant le pont-levis baissé, ils s'arrêtaient avec une sorte de farouche dé fiance. Une indicible émotion étreignait le coeur de Pardaillan.

—Eh bien? dit-il, qu'attendez-vous pour vous en aller? Allez donc, morbleu! puisque vous êtes libres!...

Alors une clameur terrible éclata parmi ces gens, faite de sanglots et de hurlements indistincts de leur joie furieuse. Et, levant les bras au ciel, se poussant, se ruant, ils se précipitèrent sur le pon-levis; en quelques instants, leur troupe affolée se fut dispersée dans les ruelles avoisinantes... il n'y avait plus de prisonniers à la Bastille!

—Maintenant, allons-nous-en, dit Pardaillan.

Et à son tour, avec Charles d'Angoulême, il franchit le pont-levis.

—Monsieur le gouverneur?... dit près de lui le sergent qui l'avait escorté chapeau bas, voulez-vous me donner vos ordres? Dois-je fermer les portes?...

—Ah ça! mon cher, à quel gouverneur parlez-vous? dit Pardaillan.

—Mais, balbutia le sergent, à vous!... Car, je suppose que vous êtes le nouveau gouverneur.

—Tiens! fit Pardaillan qui se frappa le front. J'allais justement oublier... Mon ami, faites-moi le plaisir d'aller à la tour du Nord et de délivrer ceux de vos camarades que j'y ai enfermés. Quant au gouverneur... M. de Bussi-Leclerc! Vous le trouverez au cachot du deuxième sous-sol où il doit fort pester. Allez, mon ami, allez.

—Mais vous n'êtes pas le nouveau gouverneur? rugit le sergent, blême devant ce qu'il entrevoyait.

—Moi? fit Pardaillan avec cette froideur qu'il avait dans les moments où il s'amusait à l'excès, moi? je suis un prisonnier comme ces messieurs que vous avez poussés dehors. Et, vous voyez, je fais comme eux, je m'en vais...

Le sergent demeura sur place, comme frappé de la foudre. Quand il reprit ses sens, Pardaillan et Charles étaient déjà loin. A demi fou, le sergent vociféra à une patrouille qui passait au pas de course d'entrer à la Bastille. Mais la patrouille courait aux remparts et ne s'inquiéta pas de ces cris. D'ailleurs tout criait dans Paris. Et, comme le soleil se levait, un étrange spectacle apparut aux yeux des rares Parisiens demeurés chez eux.

La plupart des maisons étaient barricadées; dans les rues, les chaînes étaient tendues. Tout ce qui était valide était aux remparts. Et, sur ces remparts, c'était une foule énorme, grouillante, interrogeant les horizons paisibles...

Le duc de Guise, posté à la porte Neuve, qui était le point faible parce qu'on pouvait essayer de passer par la Seine, le duc de Guise avait concentré là ses meilleures troupes. Des cavaliers étaient partis hors du mur pour tâcher de reconnaître les forces royalistes...

Et, peu à peu, ces éclaireurs revenaient l'un après l'autre... Et tous apportaient la même réponse...

—Pas de royalistes autour de Paris! pas d'ennemis!

Mais alors!... D'où venait la panique? Pourquoi le tocsin? Quelle cloche avait commencé? On ne savait. Guise, nerveux et pâle, finit par hausser les épaules, et grommela à Maurevert et à Maineville qui se trouvaient près de lui:

—Si nos Parisiens s'émeuvent ainsi pour l'ombre, que serait-ce s'ils voyaient le loup? Allons, mes frères et ma mère ont raison: il faut partir!...

Les troupes rentrèrent, la foule regagna l'intérieur de Paris, un peu penaude; les chaînes furent décrochées; les barricades furent démolies... Guise regagna son hôtel et, sur son passage, le bruit se répandit qu'une grande procession allait s'organiser et que le fils de David, le grand Henri, Henri le Saint, allait trouver Valois.

Il était environ sept heures du matin quand Guise rentra dans son hôtel et ordonna de tout préparer à l'instant pour son départ à Chartres.

—Maurevert, vous nous accompagnez! ajouta-t-il, le regardant fixement.

Maurevert pâlit. Guise s'approcha de lui, le toucha du bout du doigt au front, et d'une voix sourde:

—Lors même que vous auriez cent mille livres, vous entendez; Maurevert, lors même que vous seriez assez riche pour me quitter, lors même que vous auriez accepté une mission de surveillance à Montmartre...

—Monseigneur!...

—Lors même que vous seriez bien et dûment marié; tu m'entends, Maurevert! continua le duc en grinçant des dents, je te défends de jamais chercher à lever les yeux sur celle que tu sais... Je te défends de me quitter...

—Monseigneur, bégaya Maurevert livide, soyez sûr...

—Tu ne me quitteras plus: tu logeras ici; et, en route vers Chartres, je veux t'avoir toujours près de moi... si tu veux que cette tête que je viens de toucher continue à rester sur tes épaules...

Maurevert s'inclina en murmurant une assurance de parfaite obéissance. Mais, en lui-même, il songea:

—Dès que le damné Pardaillan aura été questionné, je pars!... justement parce que je tiens à ma tête!... Monseigneur, reprit-il tout haut, c'est ce matin que nous devons nous rendre à la Bastille... Vous savez ce que vous avez bien voulu me promettre...

—Oui, oui, fit le duc, calmé par l'attitude servile de Maurevert, tu es un bon serviteur, et, sois sûr que je n'oublierai jamais rien... même la capitainerie des gardes qui t'a été promise!

Maurevert tressaillit.

—Seulement, continua le duc, songe à la gagner en prouvant ton dévouement à celui qui pourra te conférer le grade que tu ambitionnes. Quant à ce que tu me dis de la Bastille, tu as raison: tu assisteras au supplice de ton ennemi.

—En ce cas, monseigneur, il est temps! fit avidement Maurevert. Le tourmenteur a été mandé pour sept heures.

—Allons, s'écria Guise en riant, hâtons-nous de satisfaire l'appétit de notre ami... sans quoi, il va se jeter sur nous pour nous dévorer. A la Bastille!

A ce moment, une rumeur éclata dans l'antichambre; et cette porte, malgré les règles d'étiquette plus sévères à l'hôtel de Guise qu'au Louvre, s'ouvrit. Un homme apparut et entra d'un bond. Cet homme, c'était Bussi-Leclerc!...

—Eh bien, gronda le duc, qu'est-ce à dire?

—Monseigneur! ah! monseigneur! frappez-moi! battez-moi! tuez-moi!... Je suis fou! Je suis un misérable!...

Et Bussi-Leclerc tomba à genoux, devant Guise stupéfait. Quant à Maurevert, il s'était reculé de trois pas, livide, secoué jusqu'au fond de l'être par une terrible intuition.

—Relevez-vous, Leclerc, dit le duc de Guise, et expliquez-vous, ou, par Notre-Dame, je croirai vraiment que vous êtes frappé de folie.

—Que ne suis-je fou! en effet, râla Bussi-Leclerc. Que ne suis-je mort! Tout vaudrait mieux pour moi que l'infortune qui m'accable!... Monseigneur... la Bastille...

—Eh bien?... la Bastille!...

—Pardaillan!... L'infernal Pardaillan s'est évadé...

On entendit une imprécation, un cri déchirant... Et on vit Maurevert qui s'abattait comme une masse...

Alors, une effroyable crise se déchaîna dans l'âme de Guise.

Bussi-Leclerc connaissait ces accès de fureur de son maître. Il se releva vivement, et, devant ce qu'il prévoyait, recouvra son sang-froid.

Guise le regarda un instant, d'un oeil hébété, cherchant peut-être ce qu'il allait faire. Et, alors, sa main se leva, avec cette lenteur de l'insulte préméditée. Bussi-Leclerc vit le geste. Livide, il saisit un poignard qui traînait sur la table, le tendit au duc et, d'une voix blanche:

—Monseigneur, si vous frappez, frappez avec le fer, comme un gentilhomme à un gentilhomme...

La main de Guise se crispa, son bras retomba sans achever l'insulte. Bussi-Leclerc jeta le poignard sur le parquet et se croisa les bras.

Guise se mit à arpenter la vaste salle, soufflant fortement et frappant le parquet de son rude talon. Le duc peu à peu se calma, revint sur Bussi-Leclerc, lui tendit la main en lui disant:

—Allons, j'ai eu tort, Bussi: restons amis. Mais raconte-moi comment les choses se sont passées.

Alors, à mots hachés, coupés de jurons, de soupirs et d'imprécations, Bussi-Leclerc entreprit le récit du fantastique duel au fond du cachot; et ce fut au cours de ce récit que sa vanité se réveilla, sa vanité saignante de maître es armes que nul ne pouvait toucher. Bussi-Leclerc s'accusa d'imprudence; Bussi-Leclerc cria qu'il n'était qu'un misérable; mais Bussi-Leclerc qui venait de tenir tête à Guise, oui, cet homme de courage, et, après tout, meilleur qu'un autre, au fond, Bussi-Leclerc sentit les mots s'étrangler dans sa gorge quand vint le moment d'avouer qu'il avait été pour la deuxième fois désarmé!

Et Bussi-Leclerc mentit! Il mentit en se jurant de tuer à petit feu Pardaillan, cause de son mensonge! Il inventa des péripéties, s'acharna aux détails et prouva que Pardaillan avait été désarmé...

—Et ce fut alors, ajouta-t-il, au moment où je me baissais pour ramasser son épée, ce fut alors que, traîtreusement, il me déchargea sur la tête un grand coup de poing à assommer un boeuf, si bien que je perdis connaissance, et, quand je m'éveillai, je me trouvai seul, enfermé dans le cachot!... Mais ce n'est pas tout!..

Alors, il raconta les batailles dans les ténèbres, les mêlées, à croire que Pardaillan commandait une armée, si bien qu'on avait cru à la présence de cette armée et que le roi était dans Paris, et, enfin, la fuite des prisonniers de la Bastille, délivrés par le démon de Pardaillan!...

—C'est bien, dit Guise, je vais faire contre cet homme ce qu'on peut faire contre un redoutable truand.

Et il se mit à écrire fiévreusement un ordre.

—Voilà! dit le duc en achevant d'écrire et en signant. Que cet ordre soit crié à l'instant. Car, si le truand a ouvert la porte des vingt-six prisonniers de la Bastille, ce ne peut être que pour entreprendre d'en former une bande à la disposition de Valois!... Chalabre, Sainte-Maline et Montsery étaient parmi les prisonniers...

En effet, jamais il ne fût venu à la pensée de Guise, ni d'aucun homme raisonnable, que Pardaillan, dans la terrible situation où il se trouvait, eût perdu son temps à ouvrir la porte des prisonniers de la Bastille, uniquement pour le plaisir d'ouvrir des portes.

—Bussi, reprit le duc de Guise, je te pardonne...

—Ah! monseigneur! balbutia Leclerc, qui s'inclina sur la main du duc et la baisa.

—Qu'il ne soit plus question de cette monstrueuse affaire, sinon pour nous défendre. Maurevert, Maineville, Bussi, tous les trois vous êtes unis à moi désormais par quelque chose de plus fort que l'amitié, le dévouement et l'ambition...

—Par quoi donc, monseigneur? haleta Maurevert revenu à lui.

—Par la peur! reprit le duc de Guise. Nous sommes tous les quatre hantés par cette pensée que le Pardaillan doit nous tuer tous...

Ils frissonnèrent. Car telle était bien leur pensée!...




XLIX

L'AUBERGE DU PRESSOIR-DE-FER

Que faisait pendant ce temps celui qui était cause de ces terreurs? Pardaillan, nous gémissons de l'avouer, Pardaillan mangeait un pâté d'anguilles à l'auberge du Pressoir-de-Fer. Occupation, certes, qui n'avait rien d'héroïque.

Nous avons vu que Pardaillan et Charles d'Angoulême, en sortant de la Bastille, avaient enfilé la rue Saint-Antoine. Elle était pleine de groupes effarés qui criaient «Aux armes» et couraient aux remparts. Grâce à cette foule, ils passèrent inaperçus dans les groupes. Au bout de cinq cents pas, Pardaillan s'arrêta soudain et s'accota à un mur.

—Qu'avez-vous? dit Charles. C'est l'émotion, n'est-ce pas, cher ami?... ou plutôt... la perte de sang!...

—Non, fit Pardaillan, j'ai faim, voilà tout!

—Nous ne sommes pas loin de la rue des Barrés, dit Charles mais j'ai tout lieu de supposer qu'après ce qui m'est arrivé, mon hôtel est pour nous deux la retraite la moins sûre de tout Paris.

—Au fait, dit Pardaillan qui, à ces mots, fit un effort pour surmonter sa faiblesse, que diable vous est-il arrivé? Comment se fait-il que, vous ayant laissé galopant le long de la Seine et ayant entraîné à mes trousses toute la bande enragée, je yous aie trouvé dûment embastillé?

—Entrons dans ce cabaret, fit Charles, et je vous raconterai mon malheur tout en nous restaurant de notre mieux; car, ajouta-t-il, moi aussi, j'ai faim.

—Un instant, mon duc! Avez-vous de l'argent? moi, je n'ai pas le moindre ducaton, le plus maigre liard.

Charles se fouilla vainement.

—Les scélérats m'ont dépouillé, quand ils m'ont descendu dans le cachot, dit-il.

—En ce cas, dit froidement Pardaillan, il nous faut aller à votre hôtel, quoi qu'il en puisse advenir.

Ils se dirigèrent donc vers la rue des Barrés, que Pardaillan, d'un coup d'oeil prompt et sûr, examina soigneusement avant que d'y pénétrer. La rue était parfaitement déserte et formait un recoin paisible dans la grande rumeur de Paris. Ils entrèrent dans l'hôtel où le chevalier se restaura séance tenante de deux grands coups de vin.

Charles conduisit Pardaillan dans une chambre qui avait été la pièce où son père aimait à se reposer. Là, il y avait des vêtements, de quoi habiller de pied en cap une douzaine de gentilshommes.

—Cher ami, dit le petit duc, voici des vêtements qui ont appartenu au feu roi Charles IX. Voyez donc si, de toutes ces pièces, vous pourrez vous composer un costume.

—Je vous remercie, monseigneur, dit Pardaillan, mais, si je ne me trompe. Sa Majesté Charles IX avait une finesse de taille qui...

—C'est vrai! fit Charles d'Angoulême, et je ne songeais plus que ces habits de roi sont trop petits pour vous.

Il décrocha une longue et solide rapière que Charles IX, grand amateur d'armes, possédait.

—Prenez au moins cette épée que mon père a portée, dit-il.

—Ah! pour cela, oui! dit Pardaillan, qui examina la lame et, finalement, la ceignit avec une satisfaction qui fit briller de plaisir les yeux de Charles.

Le jeune homme, alors, passant dans sa chambre, se hâta de s'habiller, de pied en cap, car lui-même était en guenilles. Puis il rejoignit le chevalier en disant:

—J'ai ordonné à mes gens de nous préparer un de ces bons dîners comme vous les aimez; dans une demi-heure, nous pourrons nous mettre à table et nous causerons.

—Hum! Nous causerons tout aussi bien dehors, et, quant à dîner, nous nous contenterons de la cuisine du premier cabaret. Partons donc, puisque vous voilà équipé... et muni d'or, j'espère?

Pour toute réponse, Charles étala sur la table deux cents doubles ducats d'or dont il prit la moitié, tandis que Pardaillan mettait l'autre moitié dans les poches de sa ceinture de cuir.

En sortant de l'hôtel, le chevalier entra dans une friperie de la Mortellerie et y fit emplette d'un costume. Il compléta son équipement par une bonne cuirasse de cuir de boeuf et par un manteau. Alors, ils se mirent en quête d'une taverne assez solitaire pour qu'ils y fussent en sûreté.

—Maintenant que nous voilà à peu près tranquilles, dit Charles en marchant, je voudrais avant tout que vous me parliez de Violetta vivante.

—Oui, dit vivement le chevalier, par tout ce que j'ai entendu, sûrement, Violetta est vivante...

—Et qu'est-elle devenue? s'écria le jeune duc.

—Ce qu'elle est devenue? dit Pardaillan, nous allons chercher à le savoir quand vous m'aurez expliqué ce qui vous est arrivé. Mais, un mot d'abord: connaissez-vous le sire de Maurevert?

—Je l'ai vu à Orléans quand le duc de Guise y passa.

—Bon. Eh bien, si jamais vous revoyez cet homme, en quelque lieu que ce soit, tâchez de vous emparer de lui...

—Un bon coup de dague ou d'épée...

—Non, non! fit Pardaillan avec un singulier sourire: ne le frappez pas... et puis, tenez, je crois que Maurevert est à l'abri de tout péril... parce qu'il faut... parce qu'il est juste que je puisse lui dire deux mots avant qu'il ne meure. Mais enfin, si vous le voyez, saisissez-le tout vif et me l'amenez; si nous n'avons pas d'ici là retrouvé celle après qui vous courez, Maurevert nous donnera de précieuses indications: il faut que nous retrouvions Maurevert!

—Mais enfin, reprît Charles, expliquez-moi d'abord comment, m'ayant fait donner rendez-vous à Saint-Paul vous deviez m'attendre avec Farnèse, le père de Violetta... et Claude, ce mystérieux inconnu qu'elle semble chérir.

—Donc, je devais vous attendre à Saint-Paul avec Farnèse et Claude? Et je vous y ait fait donner rendez-vous?

—Par la dame d'Aubigné, qui m'est venue voir de votre part...

Charles raconta la visite qu'il avait reçue et ce qui s'en était suivi jusqu'à la scène nocturne dans Saint-Paul.

—Très bien, fit Pardaillan, qui avait écouté attentivement. Maintenant, monseigneur, je vais vous apprendre deux choses: la première, c'est que je n ai pu vous donner aucun rendez-vous avec Farnèse et maître Claude, puisque je n'ai jamais vu ce Claude, puisque je n'ai pas revu celui qui s'appelle prince Farnèse, depuis l'abbaye de Montmartre, puisque, enfin, deux heures après vous avoir quitté, j'étais arrêté à l'auberge de la Devinière!

—Oh! s'écria Charles frémissant, j'ai été joué!

—La deuxième, continua Pardaillan, c'est que la dame masquée et déguisée en gentilhomme ne s'appelait nullement du nom honorable d'Aubigné...

—Et comment s'appelle-t-elle! fit Charles frissonnant.

—Elle s'appelle Fausta! répondit tranquillement Pardaillan. Ce nom ne vous dit rien. Patience! Vous ne tarderez pas à connaître la femme qui s'appelle ainsi... Prenez garde à cette femme, monseigneur!

L'enlèvement de Violetta par Belgodère, Violetta traînée au supplice comme hérétique, sous le nom d'une fille de Fourcaud, tout cela est l'oeuvre de Fausta... Pour la tenir en échec, il suffit de mettre la main sur le sire de Maurevert...

—Oh! Pardaillan, ma tête se perd à sonder ces abîmes. Que vient faire Maurevert en tout ceci?...

—Maurevert pris, peut-être aurons-nous arraché à la main de Fausta une de ses armes les plus redoutables, répondit Pardaillan.

—Pourquoi ne pas vous attaquer directement à elle?

Pardaillan saisit le bras de Charles.

—Laissez-moi faire! dit-il... Violetta est vivante, voilà tout ce qu'il importe de savoir. Quant à Fausta, vous êtes maintenant un de ceux sur qui son regard mortel s'est appesanti, elle vous frappera comme elle a essayé de me frapper, comme elle a frappé ce Farnèse et ce Claude...

—Mais, elle est donc armée d'une véritable puissance?

—Elle est plus reine en France que Henri III n'y a jamais été roi; elle est plus reine à Paris que Guise n'y est roi! Elle a bouleversé le royaume. Elle bouleversera Paris pour vous atteindre... Elle a son armée à elle! Elle a sa justice à elle!

—Impossible! Oh! tout cela n'est qu'un rêve affreux!...

—Enfin! songez à Henri III chassé de Paris! Songez au bûcher préparé pour Violetta! Songez que, nous-mêmes, il n'y a pas deux heures que nous sommes hors de la Bastille!... Songez à maître Claude! Songez au prince Farnèse!

—Pardaillan, haleta Charles, il faut délivrer ces deux hommes!... Où sont-ils? Oh! si vous le savez...

—Ils sont là! dit Pardaillan en désignant une maison à Charles qui s'arrêta, frémissant.

Depuis quelques minutes, ils étaient entrés dans la Cité et l'avaient contournée jusqu'à cette pointe qui s'allongeait derrière Notre-Dame. Le jeune duc se vit en présence de hautes murailles noires, lézardées, une façade sombre et muette avec une porte de fer, de rares fenêtres fermées, une apparence de logis abandonné depuis des années.

—Voici le palais de Fausta! dit Pardaillan.

Charles eut un mouvement comme pour s'élancer. Le chevalier le saisit par le bras.

—Frappez à cette porte de fer! dit-il froidement, et, dans dix minutes, nous aurons rejoint Claude et Farnèse qui agonisent derrière ces murs!... Mais voici justement, près de la maison où l'on agonise, la maison où l'on mange et où l'on boit...

Charles jeta les yeux sur l'auberge que lui désignait Pardaillan. Elle était jolie, accorte, avenante et fleurie.

Pardaillan se souvenait parfaitement que, le soir où il était entré dans le palais de Fausta, une femme évanouie dans ses bras, le soir où il avait eu avec la maîtresse du palais cet entretien qui s'était termine par une bagarre, il se souvenait, disons-nous, qu'entré par le palais c'était par l'auberge qu'il avait pu fuir. Il y avait donc sûrement communication entre le sinistre palais et la jolie auberge.

—Pardaillan! fit Charles haletant, je n'ai pas faim, moi! Il faut les délivrer, ces deux infortunés!...

—Eh! par les cornes du diable, c'est justement pour cela qu'il nous faut aller dîner. Entrons! ajouta-t-il brusquement.

Et il se dirigea vers le cabaret.

Au moment où ils allaient franchir le perron un crieur public apparut, escorté de quatre pertuisaniers, et sonna de la trompe à trois reprises. Si désert que fût l'endroit, les ruelles voisines dégorgèrent aussitôt un flot respectable de curieux et de commères qui entourèrent le crieur.

—Écoutons, dit Pardaillan. Les crieurs racontent souvent des choses fort curieuses, d'autant que celui-ci est escorté de gardes aux armes de notre bien-aimé duc de Guise...

Lorsque le crieur jugea qu'il était environné d'un nombre suffisant d'auditeurs, il se mit non pas à lire, mais à réciter à haute voix un cri qu'il avait sans doute appris par coeur.

«Nous, maître Guillaume Guillaumet, crieur patenté de la ville de Paris, par ordre exprès de Mgr duc, régent de cette ville en l'absence de Sa Majesté le roi... Ordre ci-présent, signé de sa main et scellé de son sceau ducal, faisons savoir à tous et toutes présents, les sommant de le répéter à tous et toutes non présents:

«Le sire de Pardaillan, ci-devant comte de Margency, est déclaré félon, traître et rebelle aux intérêts de l'Eglise et de la Sainte-Ligue.

«Il est mandé à tout féal serviteur de la foi ecclésiastique ou laïque, de saisir au corps ledit sire de Pardaillan et de le livrer à l'Official.

«Que, s'il ne peut être saisi vif, soit livré mort.

«Que ledit sire de Pardaillan est de taille moyenne, plutôt grand, large des épaules, portant costume de velours gris et chapeau à plume de coq; qu'il porte moustache à retroussis et barbiche à la royale, qu'il a le front haut, les yeux éclairs, la figure insolente; et qu'à ces signes on ne peut manquer de le reconnaître, en quelque lieu qu'il se cache.

«Faisons en outre connaître et promettons:

«Qu'une somme de cinq mille ducats d'or sera remise à quiconque saisira vif ledit sire de Pardaillan, ou présentera sa tête soit à l'Official, soit au grand prévôt, soit à tout autre officier de justice.»

Maître Guillaume Guillaumet souffla une fois dans sa trompe, ce qui signifiait que le cri était terminé.

Dans la salle commune du Pressoir-de-Fer où Pardaillan et Charles entrèrent, le premier très calme, le deuxième bouleversé et livide, on ne s'entretenait que du cri. Les demandes, les réponses se croisaient, et, toujours comme un prestigieux refrain, revenait ce mot qui semblait sonner comme du métal:

—Cinq mille ducats d'or!...

Pardaillan avait tranquillement traversé la salle commune et gagné un cabinet éloigné que le chevalier se rappelait avoir franchi d'un bond, le soir de son algarade dans le palais Fausta; il voulait se rapprocher le plus possible de la porte de communication, Il s'assit à une table. Et, à la femme qui vint demander ce qu'il fallait servir à ces gentilshommes, il répondit:

—A dîner! le cri du sieur Guillaumet m'a creusé l'appétit.

Dix minutes plus tard, une jolie omelette, dorée à souhait, laissait échapper son fumet parfumé. En quelques bouchées, Pardaillan expédia l'omelette. Puis il attaqua un pâté d'anguilles, dont il ne laissa que la terrine. Le tout, arrosé de quelques flacons d'un petit vin des coteaux de Saumur, pétillant comme du Champagne. Sans perdre un coup de dents, Pardaillan grommelait parfois:

—Mangez donc, morbleu! Vous faites là une mine de carême...

Charles, en effet, ne suivait l'entrain du robuste dîneur que de fort loin et sans conviction.

L'hôtesse, une grande et forte rousse qui avait dû être fort jolie aux temps déjà lointains de sa jeunesse, venait de déposer sur la table un grand pot en disant:

—Ce sont des pêches cuites au vin, au sucre et à la cannelle. C'est délicieux.

Pardaillan vida les trois quarts du pot dans son assiette, et, ayant goûté, déclara:

—Merveilleux!

—C'est moi qui ai inventé cet entremets, dit l'hôtesse dont les grands yeux de brebis s'emplirent de contentement.

—Et comment vous nomme-t-on, ma toute belle? reprit le chevalier.

—La Roussette, mon gentilhomme, pour vous servir.

—Tudieu! le joli nom... Madame la Roussette, je vous déclare que votre auberge est la première de Paris!

A ce moment, un jeune homme vêtu de noir entra, s'assit à une table voisine. Les yeux pâles de ce jeune homme se fixèrent un instant sur le chevalier et il tressaillit.

Pardaillan se tourna vers l'hôtesse et lui dit avec un sourire:

—Madame la Roussette, je m'installe dans votre auberge et n'en bouge plus tant qu'il y aura un écu dans ma ceinture...

Cependant, Charles contemplait Pardaillan d'un regard navré.

—Par la mort-diable! s'écria Pardaillan en voyant revenir la Roussette qui venait de servir le jeune homme vêtu de noir, on croirait, mon cher compagnon, que vous avez un crime sur la conscience. Vous ne seriez pas plus triste si vous étiez ce Pardaillan dont M. le crieur patenté de la ville de Paris vient de mettre la tête à prix, un joli prix, d'ailleurs. Cinq mille ducats d'or! Peste!... Je voudrais bien connaître ce Pardaillan!

Ici, la physionomie de la Roussette devint grave et elle prononça:

—Moi, je le connais...

-Charles d'Angoulême fit un bond. Pardaillan, sous la table, lui écrasa le pied.

—Ah! ah! fit-il.

—Mais oui, je le connais! dit la Roussette.

Pardaillan pivota sur sa chaise, s'accouda à la table, regarda l'hôtesse en face, et dit:

—Dépeignez-le-moi, j'ai envie de gagner les cinq mille ducats, tiens!...

—Je gage dix nobles à la rose que vous le connaissez aussi, dit tranquillement de sa place le jeune homme noir à l'oeil pâle.