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Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta cover

Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta

Chapter 56: TABLE
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About This Book

The novel follows Léonore, daughter of a baron, whose secret affair with the noble Jean de Kervilliers results in pregnancy and a threatening note that he will never marry her. When she confronts a high-ranking cleric and discovers his true identity, she is accused of sacrilege and condemned. During her public execution she goes into labor; popular compassion intervenes, sparing her life and saving the infant. The narrative weaves concealed identities, shifting loyalties, and the collision of private passion with ecclesiastical and social authority, exploring honor, deceit, and the unpredictable force of public sympathy.

Le cardinal et le bourreau eurent un regard effaré, vacillant, rempli de cet immense étonnement qui est le vertige de la pensée. Ils étaient pâles comme des spectres. Leurs joues étaient creuses, leurs yeux profondément enfoncés sous les orbites.

Mais, presque aussitôt, et avec une foudroyante soudaineté, le sang afflua à leurs visages. C'était la liqueur qui agissait. Ils se dressèrent, et leur premier mouvement fut de marcher à la porte; ils s'arrêtèrent avec une crainte d'enfants.

—Au nom de Violetta! murmura ardemment le chevalier.

—Violetta? balbutia Farnèse comme s'il eût éprouvé une grande difficulté à se souvenir et une plus grande encore à parler.

Mais ce nom ainsi jeté produisit sur l'esprit de Claude un effet comparable à celui que le violent révulsif avait produit sur son corps. Il eut une sorte de grondement. Ses poings énormes se serrèrent.

—Vous dites: Violetta! fit-il haletant.

—Oui! dit Pardaillan dans un souffle. Si vous l'aimez, faites ce que je dis: entrez au Pressoir-de-Fer, rejoignez-y le duc d'Angoulême, et, tous trois, allez m'attendre à la Devinière. Silence! On nous écoute...

En même temps, Pardaillan prit une main de Farnèse, une main de Claude et les entraîna:

—Venez, dit-il, n'avez-vous pas entendu que la glorieuse Fausta vous fait grâce?...

Les deux hommes marchèrent. Que leur arrivait-il? Qu'était-il arrivé? Où allaient-ils? Qui était cet homme? Ils ne savaient plus rien. Dans leur tête, il n'y avait que du vide...

Quelques instants plus tard, ils atteignaient le grand vestibule, traînés par le chevalier, qui lui-même était guidé par l'homme de Fausta. Toutes ces salles, ces couloirs qui se succédaient semblaient déserts. Mais, dans le vestibule, il y avait une vingtaine de gardes. La porte, la grande porte de fer s'entrouvrit. Dans le même instant, Farnèse et Claude se trouvèrent dehors.

Si peu de temps que la porte de fer eût été entrouverte, le chevalier en eût peut-être profité pour faire ce qu'il appelait une trouée à travers les gardes massés et se précipiter dehors. Il fut retenu par cette réflexion que, dans l'état où se trouvaient les deux condamnés graciés, il n'y avait pas de défense à espérer de leur part. Ils seraient poursuivis, rattrapés, et tout ce que venait de tenter Pardaillan serait inutile.

Il laissa donc la porte se refermer, et, suivant le même homme qui l'avait guidé, il se retrouva quelques instants plus tard en présence de Fausta. Il s'inclina devant elle, non sans émotion, et lui dit:

«Madame, c'est fait: ces deux malheureux sont libres.»

Et, comme Fausta ne répondait pas, abîmée qu'elle était dans quelque lointaine rêverie:

—Si peu que je sois, continua-t-il, si puissante et glorieuse que vous soyez, qui sait si la gratitude du pauvre chevalier ne vous sera pas un jour de quelque utilité?...

Fausta tourna légèrement la tête de son côté et dit:

—Où est le moine Jacques Clément?...

—Il est libre, madame, répondit Pardaillan sans hésitation. Aussi libre que le cardinal et le bourreau qui sortent de ce logis. Madame, continua-t-il, et une flamme d'intrépidité et d'audace empourpra son visage, libre à vous de me considérer comme un otage. Mais il ne sera pas dit que je vous aurai trompée après l'acte de générosité que vous avez accordé à mon humble prière. En vous l'avouant, je me retire sans doute tout espoir de salut, mais sachez-le: Jacques Clément n'a jamais été en mon pouvoir, et il n'est pas davantage en ce moment au pouvoir du duc d'Angoulême...

—En sorte, dit Fausta, que je puis donner l'ordre de vous mettre à mort sans que les projets du moine sur Henri III en soient interrompus?...

—Vous le pouvez, madame!

Et Fausta, de cette voix sans expression qui faisait frissonner les plus braves, reprit:

—Je vais donc donner cet ordre. Apprêtez-vous à mourir, chevalier!...

Pardaillan, d'un geste lent, tira sa rapière, regarda Fausta en face, et dit:

—Je suis prêt, madame!...

Fausta se leva et s'approcha de Pardaillan.

Celui-ci la reconnut à peine...

Ce n'était plus la statue glaciale et glacée. Ce n'était plus cette synthèse d'orgueil, cette figuration de majesté qui faisait courber les fronts et inspirait la terreur. Celle qui venait vers lui, c'était une femme dans tout l'éclat de la beauté qui s'exalte, dans toute la magnificence de l'amour qui se déchaîne et qui s'offre!...

Les yeux de cette femme, ces splendides yeux noirs pareils à des diamants noirs, versaient de la passion en jets de flamme. Ces yeux pleuraient. Des larmes lentes, silencieuses et brûlantes, qui s'évaporaient au feu des joues.

Pardaillan, des deux mains, s'appuya sur la garde de son épée dont la pointe s'appuyait au plancher. Il se tenait tout raide, dans une immobilité de stupeur.

Lorsque Fausta fut près de Pardaillan, palpitante, le sein soulevé par le tumulte de sa passion déchaînée, les yeux noyés d'une immense douleur, elle leva ses deux bras. Et ces bras, soudain, enveloppèrent le cou de Pardaillan... Et, quand elle le tint ainsi, tandis qu'un sanglot terrible râlait dans sa gorge, elle attira cette tête à elle... Et, alors, ses lèvres pâles, violemment, se posèrent sur les lèvres du chevalier...

La sensation brûlante de ce baiser fit tressaillir Pardaillan jusqu'au plus profond de l'être... mais ses lèvres, à lui, demeurèrent muettes!

Pardaillan reçut le baiser, le violent, le délirant baiser de la vierge. Et il ne le rendit pas... Pardaillan, jusqu'à son dernier souffle, devait aimer la morte!...

Fausta, lentement, dénoua ses bras et se recula...

Lorsqu'elle fut loin, presque au bout de la salle, près de disparaître, elle parla. Et sa voix parvint au chevalier comme une voix lointaine, peut-être une voix d'outre-tombe ou d'outre-ciel... Et voici ce qu'elle disait:

—Pardaillan, tu vas mourir... Non parce que tu t'es dressé devant ma puissance, non parce que tu m'as arraché Violetta, non parce que tu m'as combattue et vaincue... Pardaillan, tu vas mourir parce que je t'aime!...

Elle s'arrêta un instant. Le chevalier, toujours immobile et raide à la même place, toujours appuyé sur sa rapière debout devant lui, la regardait, l'écoutait, et il lui semblait voir une ombre qui s'évanouissait, il lui semblait entendre la musique d'un sanglot.

La voix d'ineffable douceur, mélopée d'amour et de douleur, qui sûrement était plus belle qu'une voix humaine, puisque Fausta, dans cette minute inouïe, s'élevait vraiment au-dessus de l'humanité. La voix reprit:

—Tu es aimé de celle qui n'a jamais aimé: la vierge d'orgueil et de pureté s'est humiliée devant toi; parce que je ne dois pas aimer, l'homme que j'aime doit mourir. Pardaillan, je pleure sur toi, et je te tue. Et, toi qui aimes la morte, toi qui as compris la gloire et l'harmonie de la fidélité, toi qui portes dans ton âme une morte, une morte vivante, tu comprendras le sens du baiser que la vierge a déposé sur tes lèvres. Puisque quelqu'un est entré malgré ma défense désespérée dans cette âme où nul ne devait pénétrer, celui que je porterai dans l'âme sera un mort, comme celle que tu portes, toi, une morte. Adieu, Pardaillan!

A ces mots, Fausta s'éloigna encore, ondoyante et flottante comme une ombre, puis, tout à coup, Pardaillan ne vit plus rien: il était seul; un silence funèbre, un silence de nuit profonde, pesait sur lui.

Mais il n'était pas homme à se perdre longtemps dans le rêve. Il ne tarda donc pas à reprendre pied sur terre, et, s'assurant que sa bonne rapière était toujours dans sa main, il sourit.

—Mourir! murmura-t-il. C'est bientôt dit. Mme Fausta, belle créature en vérité, et c'est dommage qu'un si beau corps renferme une telle méchanceté... m'assure que je vais être tué. Pourquoi? Parce qu'elle m'a embrassé. Par la tête et le ventre, le motif me paraît insuffisant, à moi!...

Cependant, comme la solitude et le silence continuaient à être aussi absolus que possible dans cette pièce, Pardaillan commença à se demander quel genre de mort lui réservait l'étrange magicienne.

Non sans essayer du pied le plancher à chaque pas, l'oeil au guet, la rapière au poing, il se dirigea vers la porte par laquelle il était entré, c'est-à-dire celle qui communiquait avec le Pressoir-de-Fer. Il essaya de l'ouvrir; mais il n'y avait là ni serrure ni verrou; la porte qui s'ouvrait au moyen d'un mécanisme devait se fermer de même; Pardaillan en acquit promptement la conviction.

Il faut pourtant que je m'en aille!

Et, résolument, il se dirigea vers le fond de la salle, vers cette tapisserie derrière laquelle avait disparu Fausta. Il souleva la tapisserie et se vit en présence d'un couloir désert... Où aboutissait ce couloir?

—Cordieu! murmura-t-il en s'avançant, il ne sera pas dit que j'aurai attendu ici le bon plaisir de cette damnée magicienne, comme un renard dans son terrier. En avant donc, et au diable le mystère!

Il avança donc à grands pas et aboutit bientôt dans une salle déserte. Mais, comme il venait d'y entrer, la porte se referma derrière lui. En même temps, à l'autre bout de la salle, une autre porte s'ouvrait...

—Il paraît que c'est par là que je dois passer, fit Pardaillan. Passons donc!

Et il continua de marcher, l'épée à la main. Il marchait dans du silence. Le palais était une solitude. Seulement, à mesure qu'il franchissait une porte, elle se refermait derrière lui. Il traversa ainsi plusieurs salles.

Il commençait à éprouver en quelque sorte une horreur pénétrante. Y avait-il danger de mort? Et où était ce danger? Et en quoi consistait-il?... Il y avait comme une menace lugubre dans ces portes qui se refermaient derrière lui, comme pour lui dire:

—Tu ne repasseras plus jamais par là!...

Et, pourtant, il ne s'arrêtait pas.

«Il faudra bien que j'aboutisse quelque part!» grommelait furieusement le chevalier, qui, pareil au prince de la légende, parcourait l'épée à la main cette façon de palais enchanté.

Et, malgré toute sa force d'âme, il éprouvait le vertige du danger inconnu. Une salle encore fut franchie, salle immense et somptueuse avec ses colonnes de jaspe... la salle du trône; puis deux ou trois pièces encore que Pardaillan traversa presque en courant, les yeux exorbités, l'angoisse au coeur, en criant à pleine voix:

—Mais tout le monde a donc peur de ma rapière, dans ce nid d'assassins!..

Pardaillan se trompait: c'était lui qui avait peur... peur du silence, de la solitude, de l'inconnu. Brusquement, il fut rassuré: il venait enfin de pénétrer dans une salle aux murailles nues. Mais, dans cette salle, il y avait des hommes, des gens en chair et os, bâtis comme lui!... Il respira longuement et se mit à rire, tout en tombant en garde.

Ces gens étaient au nombre d'une trentaine. Ils étaient armés d'épées et de poignards. Ils se tenaient debout, tout autour de la salle, contre les murs. A l'entrée de Pardaillan, aucun d'eux ne fit un geste. Et, dans la minute qui suivit, il eut le temps de bien se rendre compte de sa situation. Elle était terrible...

D'abord, la porte, comme toutes les autres, venait de se fermer. Ensuite, au milieu, au beau milieu du plancher, s'ouvrait un trou carré. Au fond de ce trou, il entendait mugir les eaux de la Seine. S'il faisait un faux pas en se défendant, il tombait dans le trou. S'il se déplaçait, en avant, en arrière, à gauche ou à droite, il se heurtait aux aciers qui luisaient confusément dans cet antre à peine éclairé!... Pardaillan se trouvait dans la salle des exécutions, c'est-à-dire dans cette salle même où maître Claude avait pénétré pour étrangler Violetta.

Il y eut, comme nous l'avons dit, une minute de silence.

«Si je pouvais seulement m'acculer à un de ces angles!» songeait Pardaillan.

Brusquement, retentit de l'autre côté des murs un bruit éclatant et prolongé, semblable au bruit que peuvent faire deux cymbales violemment heurtées l'une contre l'autre. Alors, les statues adossées aux murs s'animèrent et se mirent en mouvement, les épées en garde; dans le même instant, Pardaillan se vit au centre d'un cercle d'acier.

Ce cercle se resserra sans hâte. Chacun de ces hommes, l'épée nue en avant, marchait vers le trou noir qui béait. Ils ne semblaient pas voir Pardaillan, ni s'occuper de lui. Seulement, la manoeuvre apparut au chevalier d'une admirable simplicité: de quelque côté qu'il se tournât, il avait une pointe sur la poitrine. C'était sûr; il allait être lardé de coups d'épée, et, à force de reculer, il lui faudrait bien sauter dans le trou!...

Au moment même où les statues s'animaient et se mettaient en mouvement, il se rua en avant pour franchir le cercle d'acier, et porta devant lui deux ou trois coups de pointe. Et un frémissement de terreur le parcourut cette fois des pieds à la tête: il était sûr d'avoir touché deux de ses assaillants... de les avoir touchés à mort!... Et aucun ne tombait!...

Il comprit que tous ces hommes étaient vêtus de cottes de mailles qui les rendaient invulnérables, sauf au visage!... Et ces visages, alors, il les regarda. Car il eut le temps de les regarder!... Car les assaillants avançaient avec une effroyable lenteur... Et, cette fois, l'épouvante se glissa dans son coeur...

Car ces visages immobiles, sans un pli, sans expression, pareils à des visages de morts, il comprit que c'était des masques... Non, même pas au visage, il ne pouvait atteindre les formidables statues qui marchaient sur lui, lentement, combien lentement!...

Il jeta un rapide coup d'oeil derrière lui. H était à trois pas du trou carré ouvert pour le recevoir. Une deuxième fois, il se rua, silencieux, haletant, les cheveux hérissés... Et il recula: aucun des hommes n'était blessé, et lui venait d'être touché à l'épaule, au défaut de sa cuirasse de buffle.

Il se ramassa sur lui-même...

Le cercle d'acier se resserra encore un peu... les statues venaient de faire deux pas, et, maintenant, le cercle très étroit se composait de deux ou trois hommes en profondeur.

A ce moment, des mystérieuses profondeurs du palais, s'éleva un chant funèbre, comme si un grand nombre de moines ou de prêtres fussent rassemblés pour un De profundis. En même temps, une cloche se mit à sonner le glas et les mugissements d'un orgue se déroulèrent en larges volutes d'une musique plaintive et menaçante.

Pardaillan reçut la secousse du frisson mortel! C'était pour lui, ce glas! Il eut soudain ce sang-froid terrible, cette limpidité de vision, cette foudroyante rapidité de décision qui président aux «coups de folie».

Au moment précis où les pointes des épées allaient l'atteindre, le pousser dans le trou, il se baissa, se ramassa sur lui-même, se détendit soudain; il y eut dans les jambes des assaillants le grouillement bref d'une bête qui passe en mordant, d'un sanglier qui fonce, défense en avant; deux ou trois hurlements de douleur éclatèrent, et deux hommes tombèrent éventrés par la dague de Pardaillan, qui, ne pouvant frapper ni aux visages masqués ni aux poitrines cuirassées, décousait les entrailles!... L'instant d'après, il se trouvait hors du cercle infernal, et, se relevant d'un bond, gagnait un angle de la salle où il s'acculait.

Une minute de répit pendant laquelle les voix graves des moines lointains, le mugissement de l'orgue et le son de la cloche couvraient tout autre bruit.

Les bourreaux, les gens d'armes de Fausta eurent un instant d'effarement. Puis, l'un d'eux, le chef sans doute, prononça quelques mots brefs et rudes, et, aussitôt, dans une manoeuvre silencieuse et rapide, le cercle se brisa; ils se formèrent sur trois ou quatre rangs et marchèrent vers le coin où s'était acculé le condamné.

En cette minute, Pardaillan, le corps entier vibrant, les nerfs tendus à se rompre, la tête en feu, jeta un regard de fauve pris au piège. Et il souffla fortement, d'un souffle rauque... en même temps, il rengaina sa rapière et saisit un objet accroché au mur.

Cette salle était la salle des exécutions. C'était là qu'on tuait ceux que le tribunal secret avait condamnés. C'était la salle du bourreau... Et, comme c'était la salle du bourreau, un peu partout, aux murs, étaient accrochés en bon ordre les instruments du bourreau: ici des paquets de cordes, là une masse pour assommer, là des coutelas, plus loin des haches. Cet objet que Pardaillan venait de saisir, c'était une masse. Elle se composait d'une énorme boule de fer hérissée de pointes et emmanchée d'un bois rugueux à peine poli.

Ce fut, nous avons dit, une minute de répit pendant laquelle les meurtriers s'organisèrent pour un nouveau système d'attaque.

Pardaillan, sa masse à la main, les vit s'avancer sur lui de leur pas égal.

«Si j'attends, je suis mort», dit Pardailhan.

Dans le même instant, il saisit la masse à deux mains, et il marcha!... Souple, nerveux, effrayant à voir en cette suprême seconde, il fit trois pas. Et, alors, la masse énorme se souleva, tournoya au-dessus de sa tête, siffla, s'abattit; des coups sourds, de brefs soupirs de bêtes assommées, des corps qui tombaient d'une pièce, le nez à terre, des crânes fracassés; puis un tumulte effroyable, un désordre furieux dans la bande qui oubliait toute discipline, toute consigne de silence; et des hurlements de malédictions et cela tout couvert par les mugissements de l'orgue.

Pardaillan était au centre de la bande affolée qui tourbillonnait, hurlait, vociférait, essayait de lui porter le coup mortel... mais comment l'atteindre? La masse, la terrible masse de fer décrivait un cercle de mort! Campé sur ses deux jambes, comme s'il eût été là de toute éternité, sans un mot, avec un pétillement rouge au coin des yeux où flambait le rire extravagant d'une triomphante ironie, il n'avait au-dessus du torse, au-dessus de la tête, qu'un mouvement uniforme et foudroyant des deux bras manoeuvrant la masse...

Dans la bande, un recul désordonné. Sept cadavres sur le plancher. Et, dans ce recul de folie, toute une grappe humaine était poussée dans le trou! un homme tombait, se raccrochait, en entraînait un autre, et ils étaient cinq qui disparaissaient avec un effroyable hurlement!...

Et, alors, après cette attaque qui avait peut-être duré trois secondes, Pardaillan se mettait en marche! Il ne choisissait pas! Il allait droit devant lui, ne s'inquiétant pas de frapper, laissant à la masse énorme le soin de choisir des victimes, dans le bondissement échevelé de la bande disloquée, émiettée, éperdue d'épouvante!

Lorsqu'il atteignit l'autre extrémité de la grande salle, il se retourna et se reposa une seconde sur sa masse, et il apparut ruisselant de sueur, un râle aux lèvres, son large torse soulevé par l'effort précipité de la respiration, sa tête pâle terrible à voir avec le flamboiement d'éclairs jailli de ses yeux, ses narines dilatées, le rire de silence et de démence, le rire épouvantable qui lui retroussait les lèvres...

Il se reposa une seconde. Et, dans cette seconde, comme à travers un brouillard rouge, il vit sur le plancher une douzaine de corps recroquevillés dans des poses de terreur, il vit le plancher jonché d'épées brisées et de masques en treillis de fer, il vit de larges flaques de sang, et, sur les murs, des éclaboussures rouges... Et, contre un des panneaux, à l'endroit sans doute où se trouvait la porte, quelques hommes qui, furieusement, frappaient du pommeau de leurs épées, qui appelaient de leurs voix délirantes d'angoisse!...

La porte, fermée par un mécanisme, ne s'ouvrait pas!... Suprême précaution de Fausta, qui avait voulu la mort de Pardaillan, sans espoir de fuite... peut-être sans possibilité qu'elle cédât elle-même à la pitié!...

Il comprit tout cela, lui! Et ils le comprirent aussi, eux! Car, cessant tout à coup leurs vains appels, ils se réunirent en groupe, et, farouches, avec des imprécations sauvages, se ruèrent sur lui...

Deux pas en avant! Et la masse se lève! Cette masse que le bourreau a de la peine à soulever pour la laisser retomber une seule fois, la masse énorme recommence à tournoyer! Impossible d'approcher l'homme!... Ils reculent! Et lui se remet en marche!

Il marcha d'un bout à l'autre de la salle, et, brusquement, il fut secoué d'un rire nerveux: dans la fuite affolée, entrechoquée, bondissante, trois hommes encore venaient de tomber dans le trou noir!... Ils n'étaient plus que sept ou huit.

Et ceux-là étaient ivres d'épouvanté, sans voix, à force de hurler leur désespoir...

Par trois fois encore, ils essayèrent de se ruer sur lui, de l'atteindre où ils pouvaient, au bras, au visage, aux jambes... A chaque fois, c'était un crâne qui sautait! La masse accomplissait sa besogne, tournait rencontrait une tête, une épaule, un bras, fracassait, broyait... Et, tout à coup, Pardaillan vit qu'il était seul debout!... Alors, sa masse lui tomba des mains. Il essaya de la soulever sans y parvenir, et murmura:

«Pauvres gens!»

Dans le palais, les voix funèbres psalmodiaient sa mort....

Tout à coup, un grand silence se fit. Pardailîan comprit qu'on allait venir, qu'on allait ouvrir la porte et s'assurer que la besogne était terminée, c est-a-dire qu'il avait été tué, précipité dans le fleuve. Cette pensée le fit tressaillir et lui rendit son sang-froid.

«Chacun défend sa peau comme il peut, grogna-t-il. C'est ici un champ de bataille. J'ai tué pour ne pas l'être. Mais, puisque j'ai tant fait que de me défendre de mon mieux, il est temps de quitter ce logis.»

En parlant ainsi, il guignait de l'oeil le trou où on avait voulu le précipiter: c'était en effet le seul passage ouvert pour une fuite. Il s'approcha du bord, se mit à genoux, regarda, et ne vit rien que les ténèbres; mais, au fond, il entendit très bien les eaux du fleuve qui se brisaient avec de sourds murmures et des glissements soyeux.

Il n'avait plus une seconde à perdre. Il s'accrocha des deux «mains aux bords et, ainsi suspendu, se laissa plonger dans le trou; alors, du bout des pieds balancés dans le vide, il chercha... Et ce qu'il avait prévu arriva.

Cette salle des exécutions surplombait le fleuve, avons-nous dit. Elle ne faisait point partie de la bâtisse du palais. C'était une annexe. Le plancher reposait sur un échafaudage de madriers qui sortaient de l'eau. Les pieds de Pardaillan heurtèrent l'un de ces madriers. Ce madrier partait de quelque autre poutre et s'élevait en diagonale jusqu'au plancher.

Les pieds de Pardaillan, remontant et tâtonnant, suivirent cette ligne diagonale qui aboutissait presque à l'orifice du trou. Une sorte de plainte s'échappa alors des lèvres de Pardaillan: c'était le cri de joie de l'homme qui se sait sauvé!...

A la force des poignets, il remonta alors, jusqu'à ce qu'il sentît que le madrier était de plus en plus proche de l'orifice, de plus en plus rapproché de lui, et, alors, cette poutre, il l'enlaça de ses deux jambes avec la frénétique puissance de l'homme qui ne veut pas mourir, et, quand il fut ainsi accroché, ses mains lâchèrent les bords du trou auxquels elles se cramponnaient; dans le même instant, il enlaça la poutre de ses deux bras... et il se laissa glisser...

Moins d'une seconde plus tard, il atteignit le point où le madrier diagonal s'appuyait sur une poutre verticale, comme une branche s'appuie au tronc. Il se laissa glisser encore, et, bientôt, il sentit qu'il entrait dans l'eau.

«Prenons un peu de repos, songea-t-il, puis je me mettrai à nager, et c'est bien du diable si je n'atteins pas l'une ou l'autre des berges...»

Comme il disait ces mots, quelque chose le heurta mollement. Pardaillan toucha la chose, l'inspecta des mains, et un frisson d'horreur le parcourut: cette chose, c'était un cadavre, le cadavre de l'un des hommes tombés dans le fleuve. Presque au même instant, d'un autre côté, il fut heurté par un autre cadavre que les flots soulevaient. Puis, dans la même seconde, un autre, et encore d'autres cadavres, autour de lui, autour de cette poutre à laquelle il se cramponnait: le flot les berçait, les soulevait, les laissait retomber... mais ne les entraînait pas!

Pourquoi ne les entraînait-il pas?

Tous ces cadavres l'entouraient et tournaient au gré du tourbillon d'eau qui se formait là; on eût dit qu'ils l'appelaient, lui faisaient signe de les suivre et cherchaient à l'entraîner. Et cela dépassait les limites de l'horreur...

L'homme est au fond du trou noir, cramponné à sa poutre, les ongles incrustés dans les mousses visqueuses du bois, suspendu au-dessus des eaux noires qui glissaient à travers d'autres poutres et allaient se heurter aux fondations du palais; et, contre lui, tout autour de lui, ces cadavres qui ne voulaient pas s'en aller, qui le touchaient, le heurtaient, l'enlaçaient de leur ronde effroyable!

Pardaillan demeurait stupide d'horreur, les cheveux hérissés, la bouche ouverte par un cri qui ne sortait pas, les yeux dilatés pour voir... mais il ne voyait pas, ou du moins il ne distinguait que confusément. Et, d'abord, la faculté de penser fut enrayée dans son esprit, où il n'y eut plus qu'épouvante et ténèbres; puis la sensation d'angoisse, la vertigineuse horreur de cet enlacement par des cadavres qui remuaient dans l'eau fut si atroce qu'il sentit sa pensée se réveiller.

Cette impression s'évanouit à son tour, et, par un effort furieux, Pardaillan parvint à écarter en partie l'épouvante. Il leva la tête, et, là-haut, l'orifice carré du trou lui apparut dans une vague lueur. Alors, il songea à fuir l'étreinte macabre, les attouchements des cadavres en remontant là-haut. Peut-être trouverait-il un moyen de sortir du palais.

Il commença à se hisser et, bientôt, il fut hors de l'atteinte des cadavres. Mais, au-dessous de lui il les entendait s'entrechoquer doucement et continuer leur ronde dans le mystère de la mort. Cependant, il respira alors. Une acre sueur glacée coulait sur son visage, mais il ne pouvait s'essuyer, et il n'y pensait pas, toutes les ressources de ses forces étant employées à un seul résultat: remonter dans la salle, fuir! fuir à tout prix!...

Et, comme il était à peu près à mi-chemin entre l'orifice, là-haut, et les cadavres en bas, il entendit des voix; un frisson mortel, alors, se glissa le long de son échine; il ne pouvait plus remonter dans la salle, car, dans la salle, maintenant, retentissaient des pas nombreux, des exclamations, des imprécations...

Donc, s'il descendait, il retombait à l'abominable cauchemar des cadavres, il s'engouffrait dans la folie. S'il remontait, à peine sa tête apparaîtrait-elle à l'orifice qu'il serait assommé, précipité parmi les cadavres...

Pardaillan, ses deux bras et ses deux jambes frénétiquement serrés autour de la poutre, s'arrêta, haletant, hagard, la tête perdue. Soudain, la rumeur dans la salle s'apaisa d'un coup, et il entendit une voix, il reconnut la voix qui disait:

—Que se passe-t-il?... Où est le condamné?...

Et Pardaillan entendit qu'on répondait:

—Votre Sainteté peut voir que le sire de Pardaillan a été précipité par nos hommes; mais il nous en coûte cher! Quel carnage!...

Pardaillan leva la tête et aperçut des ombres qui se penchaient. Distinctement, il reconnut Fausta. Il la vit pendant près d'une minute. Il entendit le rauque soupir qui s'exhala de son sein. Puis, lentement, elle se redressa. L'homme qui avait parlé dit alors:

—Heureuse idée qu'a eue Votre Sainteté de faire établir la nasse!...

«La nasse!» gronda Pardaillan en lui-même, avec une nouvelle épouvante.

«De cette façon, continuait l'homme, il n'y a plus de fuite possible, comme c'est arrivé pour Claude...

Il y eut quelques instants de silence. Pardaillan songeait:

«Ils vont s'en aller; alors, je remonterai; et, puisqu'ils me croient mort, j'ai des chances de m'en tirer; mais qu'est-ce que cette nasse?...

Il y eut dans la salle des allées et venues; puis, plus lointaine, mais distincte encore, il entendit la voix de Fausta:

—Que demain on ouvre la nasse afin que ces corps puissent s'en aller au fil de l'eau... et qu'on referme la trappe...

Dans le même instant, cette lueur vague qu'il voyait au-dessus de sa tête s'éteignit brusquement, et il entendit un bruit sourd: c'était la trappe qui se refermait! le trou carré que l'on bouchait!...

Pardaillan reçut alors le choc des désespoirs sans remède: il était perdu; rien ne pouvait le sauver. En effet, toute issue lui était bouchée par en haut. Et, quant à fuir par le fleuve, il comprenait maintenant que c'était impossible! Il comprenait pourquoi l'eau n'avait pas entraîné les cadavres! Il comprenait, il imaginait que l'infernale Fausta, à la suite de l'évasion de Claude, avait fait établir une sorte de puits en treillis plongeant sans doute jusqu'au lit du fleuve, ou mieux, formant, comme avait dit l'homme, une nasse d'où on ne pouvait sortir!...

Dans un dernier effort, il se hissa jusqu'au point où venait s'arc-bouter la poutre diagonale par laquelle il était descendu et il put s'asseoir sur la fourche que cela formait. Il était temps! Il était à bout de force et de souffle... Mais là, il respira, et, presque aussitôt, dans cette âme formidable, la réaction s'opéra...

A cheval sur la fourche, le dos appuyé à la poutre diagonale, Pardaillan éprouva alors une détente, un repos du corps et de l'esprit qui lui parut un délice. Toutes ces sensations d'horreur et de terreur qu'il avait éprouvées disparurent; il ferma les yeux: il eut un sourire, et un grand apaisement se fit en lui...

«Dans la nasse! murmura-t-il avec un grondement indistinct! Ni plus ni moins qu'un goujon de Seine! Mais je ne suis pas un goujon, madame!...»

Brusquement, ce murmure se tut. Il n'y eut plus rien que le souffle régulier d'une respiration, et, en bas, le glissement soyeux de l'eau, les tamponnements flous des cadavres qui se heurtaient mollement et continuaient leur ronde macabre...

Pardaillan dormait!...




TABLE

Prologue

I.—Violetta

II.—La place de Grève

III.—Pardaillan

IV.—Le bourreau

V.—La maison de la Cité

VI.—La bonne hôtesse

VII.—L'orgie

VIII.—Double chasse

IX.—L'absolution

X.—Le père

XI.—Le pacte

XII.—La Fausta

XIII.—La reine mère

XIV.—Sixte-Quint

XV.—Saïzuma

XVI.—La vision de Jacques Clément

XVII.—La vision de Jacques Clément (Suite)

XVIII.—La maison de la butte Saint-Roch.

XIX.—Le meunier

XX.—L'attaque du moulin

XXI.—L'abbaye de Montmartre

XXII.—Le coeur de Fausta

XXIII.—Le spectre

XXIV.—La soeur Philomène

XXV.—L'été de la Saint-Martin

XXVI.—L'enclos du couvent

XXVII.—Les amants

XXVIII.—Conseil de guerre

XXIX.—La vierge guerrière

XXX.—Violetta

XXXI.—Les Fourcaudes

XXXII.—Le secret de Belgodère

XXXIII.—La chevalière

XXXIV.—Les deux pères

XXXV.—L'épopée

XXXVI.—Belgodère

XXXVII.—Claude

XXXVIII.—Le tribunal secret

XXXIX.—Le mariage de Violetta

XL.—Le mariage de Violetta (suite)

XLI.—Le mariage de Violetta (fin)

XLII.—Héroïsme de Pardaillan

XLIII.—Conseil de famille

XLIV.—Le tigre amoureux

XLV.—La revanche de Bussi-Leclerc

XLVI.—Monologue de Pardaillan

XLVII.—La Bastille

XLVIII.—Où Pardaillan visite la Bastille

LIX.—L'auberge du Pressoir-de-Fer

L.—Où Pardaillan découvre que l'hôtesse est plus belle qu'elle n'en a l'air

LI.—Le palais de Fausta