III
PARDAILLAN
Tandis que se décidait ainsi la destinée de Violetta dans ce rapide et sinistre entretien de Belgodère et du prince Farnèse, Charles d'Angoulême marchait au duc de Guise.
Le fils du roi Charles IX était bouleversé d'une terrible colère. Lorsque Guise avait parlé à voix basse à la jeune fille, il avait senti se lever dans son coeur un sentiment qui n'y était pas encore: la haine d'amour, la plus implacable des haines... Ce fut les poings serrés qu'il fonça dans les rangs pressés de la multitude silencieuse, attentive aux gestes et aux paroles de Guise, son héros, son idole!
Tout à coup, il se sentit saisi par le bras. Il se retourna vivement:
—Le chevalier de Pardaillan! fit-il avec joie.
—Oui, j'arrive à temps pour vous empêcher de faire une folie! fit Pardaillan. Où courez-vous de ce pas? Insulter monseigneur le duc?... Peste! vous êtes gourmand... Ils sont ici une armée de guisards!... Il n'y avait qu'un homme au monde capable de tenir tête à dix mille bourgeois qui enragent du désir de massacrer n'importe quoi... Cet homme est mort, mon prince: c'était mon père.
Tout en cherchant à étourdir Charles de ses paroles, Pardaillan essayait de l'entraîner hors de la foule.
—Pardaillan, gronda le jeune duc d'un ton de désespoir concentré, je veux parler à cet homme.
—Eh! par Pilate, la vie est bonne, au bout du compte! Je ne veux pas me faire égorger, moi!... Du moins, pas avant d'avoir dit ma façon, de penser à ce digne sire de Maurevert! Allons, venez, mordieu!...
—Allez donc, Pardaillan! murmura Charles, des larmes de rage aux paupières. Allez! Moi, je vais à Guise!
Le chevalier jeta sur le jeune homme un regard ou il y avait comme une tendresse de grand frère.
—Vous le voulez absolument! dit-il en saisissant une main de Charles.
—Je hais Guise! Malheur à lui, puisque je le trouve sur mon chemin!
—Amour! Amour! Folie et misère! grommela le chevalier. Tâchons de sauver ce jeune fou! Allons donc, ajouta-t-il tout haut, puisque vous le voulez! Mais, vrai Dieu, la conversation va être drôle! Giboulée, ma bonne vieille rapière, à toi la parole!...
Pardaillan se haussa sur la pointe des pieds, embrassa d'un rapide regard circulaire la foule énorme qui les enveloppait et se mit en marche!... A coups de coude, il se fraya un passage. En quelques instants, le chevalier et son jeune compagnon atteignirent le premier rang, et ils virent alors le duc de Guise, le roi de Paris, qui, hautain, livide, se tenait devant Grillon, et hurlait quelques mots qui se perdaient dans une furieuse acclamation de la foule...
La minute était tragique... Voici ce qui venait de se passer: Crillon—celui-là même que Charles IX, au siège de Saint-Jean-d'Angély, avait surnommé le brave—Crillon, brave et fidèle jusqu'à la mort, venait d'apprendre qu'Henri III avait fui de Paris. Et il était sorti de l'Hôtel de Ville où il était renfermé avec mille gardes et deux mille Suisses, pour rejoindre son roi!
Guise venait d'accourir! D'un signe, il enchaînait la foule idolâtre et la muselait. Et, alors, le duc s'avançait au-devant de Crillon. Le vieux capitaine, trapu, le visage sanglant, arrêta sa troupe, et, d'un geste rude, salua le duc.
—Je vois avec plaisir, dit Guise sur un ton mordant, que Louis de Crillon ramène ses gardes à Sa Majesté... C'est donc au Louvre que vous vous rendez?
—Vous faites erreur! C'est au roi que je me rends! éclata Crillon.
—Prenez garde, capitaine! gronda le Balafré, vous avez déjà commis une folle imprudence en sortant de l'Hôtel de Ville!
—Et vous voudriez m'en faire commettre une autre en m'y faisant rentrer! Le roi est hors de Paris, monsieur le duc: je sortirai de Paris! Le chemin est-il libre?
—Il l'est pour tous les vrais fidèles, éclata Guise. Et le roi...
—Vive le roi! monsieur! hurla Crillon. Prenez garde vous-même, monseigneur! Prenez garde à la forfaiture! Nous avons tous deux l'ordre du Saint-Esprit; en le recevant, nous avons juré fidélité au roi, notre grand maître! Que faites-vous de votre serment?
Un grondement de tonnerre roula sur la place de Grève démontée, agitée de furieuses vagues humaines. Guise, devenu affreusement pâle, jetait autour de lui des ordres rapides. Et ses gentilshommes s'élançaient sur tous les points où les troupes de la Ligue étaient disséminées.
Crillon leva son épée... Ce fut à cet instant que Charles d'Angoulême et le chevalier de Pardaillan parvinrent au premier rang de cette foule tumultueuse.
Guise, l'idole de Paris, Guise eut alors un grand geste large et superbe. Et la foule s'apaisa, écouta, avide de l'entendre, de l'admirer encore.
A ce moment, le colonel des Suisses, qui jusqu'ici s'était tenu en arrière de Crillon, s'avança rapidement vers le duc et dit à haute voix:
—Ni moi ni mes Suisses ne sortirons de Paris!
—Colonel! hurla Crillon, à votre rang! Ou, par le sang du Christ, il faut vous battre avec moi jusqu'à ce qu'un de nous deux tombe!
—Monseigneur, dit le colonel, je me rends à la Ligue!... Suisses! sortez des rangs!...
A ce moment, une voix jeune, sonore, vibrante, éclata.
—Traître! tu te rends à un traître!...
Le colonel gronda une furieuse imprécation. Guise, la figure bouleversée de rage, tira à demi son épée et chercha l'audacieux qui le souffletait de ce nom de traître!
Et il vit alors un jeune homme qui bondissait au milieu du cercle vide, repoussait le colonel des Suisses d'un geste de souverain mépris, et se plantait devant lui.
—Henri de Lorraine, duc de Guise! dit encore ce jeune homme, meurtrier de mon père, deux fois traître! moi, Charles d'Angoulême, fils de Charles IX, roi de France, je te déclare félon et te défie en champ clos, à l'heure, au jour, au lieu qui te plairont!...
A l'instant, vingt gentilshommes se ruèrent sur Charles, le poignard levé. Mais Guise les contint d'un signe. Il haletait. Sa bouche écumait. Il cherchait une insulte avant de faire le geste qui livrerait le jeune homme à sa meute...
—Fils de Charles! dit-il enfin, j'accepte ton défi... Mais, comme la lâcheté est héréditaire dans ta famille, comme tu pourrais essayer de fuir, je vais te faire précieusement garder jusqu'au jour où moi, le Balafré...
—Vous ne vous appelez pas le Balafré, monseigneur! cria un homme qui, à son tour, s'avança, calme, la lèvre ironique, les yeux pétillants de malice, de joie.
C'était Pardaillan!... D'un coup d'oeil, il avait jugé là situation. Il venait de comprendre que Guise allait jeter un ordre d'arrestation.
«Sauvons mon petit louveteau!» grommela-t-il.
Il marcha sur le duc de Guise à qui, d'une voix cinglante, il jeta ces mots:
—Pardon; vous ne vous appelez pas le Balafré!...
—Votre nom, à vous! rugit Guise. Qui êtes-vous?...
—Ce n'est pas mon nom qui importe, c'est le vôtre, monseigneur! Il y a seize ans, dans la cour d'un hôtel de la rue de Béthisy...
—La rue de Béthisy! murmura Guise dont les yeux exorbités se posèrent avec épouvante sur Pardaillan. Oh! si tu es celui que je crois... malheur à toi! continue!...
—Je continue! Donc, vous veniez d'assassiner l'amiral Coligny... Au moment où vous posiez le pied sur la face sanglante du cadavre, cette main que voilà, monseigneur...
Pardaillan ouvrit sa main toute large...
—Cette main s'appesantit sur votre face, à vous, et, depuis lors, vous vous appelez le Souffleté!...
—C'est toi! rugit Guise... A moi! A moi! Arrêtez-les tous deux! Prenez-les! Vivants! Il me les faut vivants!...
Alors, un effroyable tumulte se déchaîna. Les digues de l'océan populaire se rompirent... Crillon recula jusque sur ses gardes, emporté comme par un mascaret. Le colonel des Suisses, le premier, mit rudement la main sur l'épaule du duc d'Angoulême... Au même instant, il s'abattit comme une masse: Pardaillan venait de tirer sa rapière, et, d'un coup de pommeau, lui avait fracassé le crâne...
—Guise! Guise! cria Charles, souviens-toi que tu as accepté mon défi!
—A mort! A mort! hurlait la foule.
—Vivants! Je les veux vivants! vociférait Guise.
Au moment où, d'un coup de pommeau, le chevalier abattait aux pieds de Guise le colonel des Suisses, il saisit Charles, son louveteau! à pleins bras et se mit à bondir vers Crillon, vers la troupe des gardes immobiles et pâles... Il tenait sa rapière par la lame, et se servait du pommeau comme d'une massue. Ce fut ainsi qu'il se fraya un passage jusqu'à la troupe de Crillon, parmi les gentilshommes de Guise rués sur lui.
Pardaillan se dressa sur la pointe des pieds et leva très haut, de son bras tendu, sa rapière vers le ciel. Et alors, d'une voix qui résonna comme du bronze, à l'instant où Crillon, éperdu, se voyait débordé, où les gardes allaient se débander, où Guise, déjà, poussait un rugissement de triomphe, Pardaillan tonna:
—Trompettes! sonnez la marche royale!...
Électrisés, soulevés par l'enthousiasme des grands chocs, les hommes d'armes hurlèrent dans un grand élan:
—Vive le roi!...
Et ils se mirent en marche, tandis que la fanfare royale éclatait et dominait l'épouvantable tumulte...
Et, en avant, l'épée haute, près de Charles qu'il entraînait, près de Crillon, stupéfait, qui l'admirait, le chevalier de Pardaillan marchait, fonçant dans la foule, entraînant les hommes d'armes, creusant un sillage à travers les masses des ligueurs et les infernales clameurs de mort... Maintenant, devant la troupe de Crillon, devant ces blessés qui s'avançaient d'un pas pesant et régulier, la hallebarde croisée, les multitudes de bourgeois s'ouvraient, fuyaient, les uns courant s'armer, les autres déchargeant leurs pistolets au hasard.
Pardaillan avait remis sa rapière au fourreau. Il marchait en tête, d'un pas rude, et criait:
«Place au roi! Place au roi!...»
Et il y avait une telle ironie dans ce cri que ceux qui l'entendaient ne savaient de quel roi le chevalier voulait parler, ni si c'était vraiment pour le service d'un roi que flamboyait le regard de cet homme!
À ce moment, mille ligueurs, commandés par Bussi-Leclerc, armés d'arquebuses toutes chargées, débouchèrent au pas de course sur la place de Grève, venant de la Bastille.
—Enfin! rugit le duc de Guise, triomphant.
Il allait s'élancer vers Bussi-Leclerc; une main, tout à coup, se posa sur son bras.
—Que voulez-vous! gronda-t-il d'une voix rauque à celui qui venait d'arrêter son élan—un gentilhomme, vêtu de velours noir, silencieux et sinistrement paisible.
—Lisez ceci, monseigneur duc, dit le gentilhomme qui tendit un pli fermé.
—Hé! monsieur! vociféra Guise. Tout à l'heure...
—Il sera trop tard! dit l'homme vêtu de noir. Cette lettre est de la princesse Fausta!...
Le duc qui s'élançait s'arrêta court, avec un profond tressaillement. Il saisit la lettre, brisa le cachet... Et lut!... L'effet de cette lecture fut foudroyant. Le duc chancela... Son visage devint couleur de cendres.
—Vos ordres, monseigneur? cria Bussi-Leclerc.
—Mes ordres! balbutia le duc.
Il jeta sur tout ce qui l'entourait un regard où luisait une folie de meurtre; puis, d'une voix basse:
—A l'hôtel, messieurs! Suivez-moi à l'hôtel de Guise!...
Et il s'élança, suivi de ses gentilshommes stupéfaits, oubliant Bussi-Leclerc et ses mille ligueurs, Grillon, Pardaillan et le duc d'Angoulême, oubliant tout au monde.
Pardaillan avait continué sa marche foudroyante, entraînant Grillon et ses hommes d'armes. A travers des foules de ligueurs hurlants, mais qui, sans chefs, sans armes, n'osaient attaquer, la troupe de Crillon atteignit la Porte Neuve au moment où, des deux Châtelets, du Temple, de l'Arsenal, s'élançaient en courant vers la Grève les compagnies prévenues... La porte fut franchie... Alors Crillon se jeta dans les bras de Pardaillan.
—Partez vite, si vous m'en croyez! fit le chevalier.
—Oui! mais de quel côté?... J'ignore où est le roi!...
—Je l'ai vu hier, fuyant et fort pâle... un triste Sire, entre nous, monsieur de Grillon! Quoi qu'il en soit, il prit la route de Chartres...
—Venez avec moi, monsieur, s'écria Crillon, le roi vous fera colonel!
—Eh! monsieur! fit tranquillement Pardaillan, je suis déjà maréchal! maréchal de moi-même, et c'est énorme. Pourquoi me faire colonel des autres?
Crillon secoua sa crinière:
—Vous êtes un rude compagnon. Si le roi avait dix serviteurs taillés sur votre modèle, il serait demain sur son trône!... Allons, adieu!... Votre nom?...
—Chevalier de Pardaillan! Adieu, monsieur de Crillon!
Le brave Crillon, ébahi, se tourna vers ses troupes et se mit en route, en saluant une dernière fois de son épée cet homme dont l'intrépidité l'avait émerveillé.
Pardaillan prit le duc d'Angoulême par le bras et, simplement, comme si rien d'extraordinaire ne se fût passé:
—Rentrons par la porte Montmartre et allons nous reposer en vidant un broc de Suresnes à la Devinière, chez cette bonne dame Huguette Grégoire...
Laissons Pardaillan et Charles d'Angoulême rentrer dans Paris, et revenons un instant au duc de Guise qui venait de s'élancer vers son hôtel.
Sous ses allures de magnifique gentilhomme, sous l'ambition effrénée qui surchauffait son cerveau, sous cette passion même qui le brûlait pour une pauvre petite fille de Bohême, Henri de Lorraine, duc de Guise, roi de Paris par la force, presque roi de France par l'immense désir de la Ligue, cet homme, qui faisait trembler des rois, portait au coeur un mal terrible, un ulcère rongeur: la jalousie!
Guise avait lu la lettre de la princesse Fausta, que le cardinal Farnèse lui remettait. Elle contenait ces lignes:
«Le comte de Loignes n'est pas de ceux qui sont sortis de Paris à la suite d'Hérode. La duchesse de Guise, que vous croyez sur la route de Lorraine et que vous avez conduite vous-même, il y a deux jours jusqu'à Lagny, vient de rentrer dans Paris. Quelqu'un vous attend en votre hôtel pour vous expliquer ce double évènement.»
IV
LE BOURREAU
Le soir de ce jour, sous la sérénité pâle du crépuscule Paris gardait encore de profonds tressaillements, il ne faisait plus jour, pas encore nuit; peu à peu les bruits s'éteignaient, et, du ciel, mêlées aux dernières clartés, tombaient les premières ombres qui allaient envelopper la silhouette capricieuse et tourmentée du vieux Paris.
Ce fut à cette heure indécise que quatre hommes portant une civière s'approchèrent de la voiture de Belgodère demeurée sur la place de Grève. Sur la civière, il y avait un cercueil vide.
Dans la roulotte une torche de résine était allumée; ses lueurs fuligineuses jetaient de vagues reflets rouges sur le corps de la Simonne, étendue toute raide sur sa couchette: Violetta agenouillée, affaissée, les yeux fixés sur la figure aimée de celle qu'elle appelait sa mère, ne pleurait pas, n'ayant plus de larmes... Près d'elle, debout, les bras croisés, la lèvre crispée par la haine satisfaite, Belgodère guettait.
Les quatre hommes entrèrent et déposèrent le cercueil au long de la morte.
—Voilà! fit l'un; nous venons enlever cette hérétique de Bohême...
—Bien entendu, ajouta un autre, il n y a pas de prêtre; la défunte s'en est passée pendant sa vie: elle s'en passera pour sa dernière promenade.
Violetta, secouée d'un long frisson, s'était jetée sur la Simonne, et doucement, à mots imperceptibles, brisés de sanglots, lui disait l'éternel adieu... Rudement, Belgodère l'arracha à la funèbre étreinte: Violetta se releva, le coeur défaillant. Lorsqu'elle osa regarder, la Simonne était dans le cercueil!... Alors l'enfant eut un grand cri.
La Simonne avait disparu à jamais. Et le secret que son agonie avait voulu crier, le secret de la naissance de Violetta, était cloué avec elle dans la bière!...
—Viens, dit alors Belgodère d'une voix étrange. Tu ne veux pas laisser ta mère s'en aller toute seule!... Allons, je te permets de l'accompagner...
Pour la première fois depuis de longues années, Violetta leva sur Belgodère un regard où il y avait une aube de reconnaissance étonnée...
Accompagner sa mère jusqu'au cimetière! Pour cette pauvre enfant, c'était une consolation...! Et les patrouilles qui sillonnaient Paris purent voir ce pauvre cercueil fleuri comme un cercueil de princesse, qui s'en allait par les rues déjà obscures, suivi lentement par une jeune fille qui marchait en pleurant...
Belgodère avait quitté la roulotte en disant à ses deux hercules assis sur les marches:
—Ramenez la voiture à l'auberge, peut-être ne rentrerai-je pas cette nuit... Et, quant à Violetta, ajouta-t-il plus sourdement, elle ne rentrera jamais!...
Il s'éloigna alors à grandes enjambées, et, d'assez loin, se mit à suivre Violetta qu'il couvait de son oeil luisant.
Au moment où Violetta se mit en marche derrière la lugubre civière, un homme, abrité sous l'auvent d'une maison de la place, la suivit d'un morne regard.
La victime est en route, murmura-t-il alors. Il me reste à prévenir le sacrificateur! Effroyable besogne! Pauvre infortunée! Le hideux bohémien te mène... et, là-bas, t'attend Fausta, l'implacable Fausta!...
Cet homme frissonna comme s'il eût fait grand froid. Alors il quitta le recoin d'où il avait guetté le départ de Belgodère et de Violetta et pénétra dans le dédale de la Cité.
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Près de la cathédrale, vers le milieu de la rue Calandre, dans un terrain vague en bordure du Marché Neuf achevé depuis deux mois, s'élevait une maison basse, honteuse, en quarantaine parmi les logis voisins.
Le jour, les hommes s'écartaient de cette demeure en grondant une imprécation. Les femmes pâlissaient et faisaient un signe de croix. En ce logis, dans une pièce froide, aux meubles sévères, aux murailles nues qui s'ornaient seulement d'une croix d'ébène, une sorte de colosse pensif était assis dans un large fauteuil, le front dans la main, tandis qu'une vieille servante allait et venait à pas furtifs.
—Vous ne mangez donc pas, maître Claude? demanda la femme en s'arrêtant.
Le géant fit un geste d'indifférence et de lassitude.
—Toujours ces affreux souvenirs de votre ancien métier, reprit-elle, au bout d'un silence.
—Non, dit sourdement Claude en secouant la tête.
Oh!... alors, c'est que vous pensez à l'enfant!...
—Toujours! soupira Claude comme s'il se fût parlé à lui-même. Les minutes où les spectres de mes victimes ne viennent pas m'assiéger sont encore, peut-être, les plus terribles pour moi... Car alors, c'est son image, à elle, qui se dresse devant mes yeux... Huit ans, dame Gilberte! huit ans écoulés presque jour pour jour depuis qu'elle disparut comme un beau songe qui s'évanouit...
Maître Claude, qui semblait l'incarnation de la force animale, reprit avec une étrange douceur:
—Il paraît que je n'étais pas fait pour tant de bonheur, et que j'étais condamné aux solitudes maudites!
—Allons, allons, maître Claude, fuyez ces souvenirs!
—Avec quel enivrement, continua Claude sans entendre, je courais à Meudon!... La bonne Simonne venait au-devant de moi... Et l'enfant? Ah! la voici! Elle accourt, elle me serre le cou, elle grimpe sur mes épaules en riant et en criant comme une petite folle: Mère Simonne! voici papa!... Ah! quel bon rire... Maître Claude couvrit son visage de ses deux mains... Il pleurait doucement, sans bruit...
—Un matin... jour d'épouvanté! C'était un jeudi... il faisait beau... j'arrive à Meudon, j'appelle... pas de réponse... J'entre dans le jardin! Pas de Simonne! Encore moins d'enfant! Je pénètre dans la maison... tout est bouleversé comme par une lutte... je me sens devenir fou... je sors, je crie... rien, toujours rien!... L'effroyable journée! Je tombe, le soir, sans connaissance... et, lorsque je reviens à moi, je vois une femme qui me soigne... Mon enfant! Où est mon enfant?... Nul ne sait!... Tout ce qu'on sait dans le voisinage, c'est que, la veille, on a vu passer une troupe de bohémiens... Comment ne suis-je pas mort!
Un coup frappé à la porte réveilla de longs échos dans la maison. Gilberte demeura immobile, saisie de stupeur...
—Depuis huit ans, nul n'a frappé à cette porte! gronda Claude. Qui cela peut être, sinon le malheur qui passe?...
Un deuxième coup plus rude du heurtoir retentit sourdement. Maître Claude fit un signe impérieux à la servante qui sortit. Tout à coup, dans l'encadrement de la porte, un homme parut, la tête couverte d'une cape noire... Claude se leva, et, d'un ton raide et craintif à la fois, demanda:
—Qui êtes-vous?... Que voulez-vous de moi?...
L'inconnu demeura une minute sans parler; puis, d'une voix basse et rauque, il prononça:
—Maître, je viens requérir les services de ta profession...
Claude fut secoué d'un tressaillement et dit:
—Du temps que j'exerçais mon sinistre métier, l'Official et le grand prévôt seuls pouvaient me requérir. Vous n'êtes ni l'Official ni le grand prévôt... sans quoi vous sauriez que, depuis huit ans, je me suis fait relever de mes fonctions...
L'inconnu demeura une minute sans parler; puis, d'une voix rauque, il laissa tomber ces mots:
—Pour moi, pour celle à qui tu dois obéissance, tu es encore le bourreau... regarde!
Alors il sortit de dessous son manteau sa main droite. Au médius de cette main, il y avait un large anneau couronné par un énorme chaton de fer sur lequel étaient tracés des signes mystérieux. Claude jeta un coup d'oeil sur ces signes. Alors un frémissement le fit chanceler!
—Tu obéis?... demanda l'inconnu.
—J'obéis, monseigneur!...
—Bien. Rends-toi à la maison du bout de l'île, derrière Notre-Dame. L'exécution est pour dix heures... Y seras-tu?
—J'y serai, monseigneur!... fit Claude dans un soupir qui ressemblait à un râle. Mais dites à ceux qui vous envoient de ne plus compter sur moi... cette exécution sera la dernière!
—La dernière! fit l'homme. Soit!... Maintenant, Claude, je vais te montrer ce visage que tu sembles me reprocher de tenir caché...
D'un geste rapide, il fit tomber, sa cape et son visage apparut, pâle, d'une pâleur spectrale. Claude recula haletant et murmura avec un indicible accent:
—L'évêque!... Le prince Farnèse!... Le père de de l'enfant!...
—De l'enfant que tu me volas! gronda Farnèse.
—Oui, c'est moi! Moi qui t'ai maudit! Moi qui viens de te maudire encore, puisque tu n'as pas eu pitié de mon malheur! Ou plutôt, non! je ne te maudis pas. C'est en suppliant que je viens... Ecoute! dis-moi la vérité! Sois homme une fois dans ta vie!
Claude hésita un instant... puis secoua la tête.
—La vérité! gronda enfin Claude. Je vous l'ai dite le jour que vous êtes venu, il y a près de quinze ans! Elle est morte! Morte trois jours après que je la recueillis au pied du gibet...
Le cardinal-prince Farnèse ne dit plus rien. Il ramena sa cape sur sa tête et, avec un lugubre gémissement, se dirigea vers la porte. Claude, rapidement, jeta un manteau sur ses épaules, suivit Farnèse et le rejoignit au moment où il mettait le pied dans la rue.
—Vous ne m'avez pas dit qui je dois exécuter ce soir!...
—J'ignore!... dit Farnèse, morne et glacé.
—Est-ce un homme?... Une femme?...
—Une femme!.. Une jeune fille!...
Le bourreau essuya la sueur qui inondait son front... Et il s'élança vers l'extrémité de l'île, vers la mystérieuse maison de la princesse Fausta, en grondant:
«La dernière exécution... La dernière victime!...»
V
LA MAISON DE LA CITÉ
La Simonne fut enterrée dans le plus proche cimetière, c'est-à-dire aux Innocents. Lorsque le cercueil eut été mis en terre, et que le fossoyeur commença à rejeter les premières pelletées, Belgodère saisit Violetta par la main et l'entraîna. La jeune fille le suivit sans résistance. Elle marchait sans se rendre compte du trajet qu'elle accomplissait. Pourtant au fond de son coeur rayonnait doucement une image consolatrice qui semblait lui murmurer qu'elle n'était pas seule au monde.
Ce jeune seigneur au regard limpide, à la voix caressante... reviendrait-il? Elle ignorait jusqu'à son nom...
Oui, il reviendra! puisqu'il l'a dit!... Demain matin, elle le reverra!... Et les presque dernières paroles de la Simonne murmurant à son coeur une consolation:
«Ce jeune homme... ce sera ton sauveur... car il t'aime!...»
Tout à coup, elle s'aperçut que Belgodère ne se dirigeait ni vers la place de Grève ni vers la rue de la Tissanderie où se trouvait l'auberge de l'Espérance.
—Où me conduisez-vous? balbutia-t-elle.
Le bohémien, sans rien dire, serra plus fort la main de Violetta et marcha plus vite. Il passa entre la double rangée des maisons d'un pont, et, le fleuve franchi, tourna à gauche.
A l'est, derrière Notre-Dame et le palais archiépiscopal, se dressaient côte à côte deux constructions pareilles à deux soeurs se tenant par la main... mais deux soeurs dont l'une était mignonne créature et l'autre un monstre de hideux.
Belgodère, tenant toujours Violetta par la main, marcha droit au formidable portail de la construction monstrueuse.
—Où sommes-nous? bégaya Violetta en jetant autour d'elle un regard éperdu.
Belgodère ne répondit pas. Il heurta le lourd marteau de bronze. La porte de fer s'ouvrit sans bruit. Violetta voulut se rejeter en arrière; le bohémien la harponna solidement: dans la seconde qui suivit, elle se vit dans un vaste vestibule dallé, aux hautes murailles nues, faiblement éclairé, où se tenaient deux hommes masqués, la dague nue à la ceinture.
—Voici la petite que moi, Belgodère, devais amener. C'est bien ici? fit le bohémien.
—C'est ici! dit l'un des deux gardes.
Au même instant, cet homme jeta sur la tête de Violetta un sac de toile noire qu'il serra au cou par un cordon. Sans un cri, sans un souffle, paralysée, Violetta se sentit soulevée, entraînée, emportée elle ne savait où!... L'autre géant masqué tendit à Belgodère une bourse bien gonflée:
—Voici les cent ducats que tu as demandés... Un instant, l'ami: si tu veux avoir la langue arrachée, si tu veux être écorché vif, tu n'as qu'à souffler à âme qui vive un mot de ce que tu viens de faire...
Le bohémien s'inclina jusqu'à terre, avec un sourire narquois, et sortant à reculons s'évanouit dans la nuit.
Dix heures sonnèrent à Notre-Dame. Belgodère avait disparu depuis longtemps. Ce fut à ce moment que maître Claude s'approchant à son tour de la terrible maison, heurta le marteau de bronze. Encore une fois la porte de fer s'ouvrît sans bruit. Après la victime, le bourreau! Sans doute les deux hommes masqués le reconnurent, car l'un d'eux, lui faisant signe de le suivre, se mit à le précéder dans l'intérieur de la maison.
Dès le vestibule franchi, cette maison hideuse devenait un fabuleux palais, une succession de pièces ornées avec magnificence, aboutissant à une salle immense au fond de laquelle, sous un dais, s'élevait un trône d'or, merveille de sculpture.
Dans la salle du trône, douze torchères en or massif supportant chacune douze flambeaux de cire rosé, des colonnes alternativement de jaspe et de marbre, d'énormes vases de porphyre, des tapisseries d'Arabie, soixante fauteuils aux dossiers très hauts, tous surmontés d'une tiare sculptée, tous portant une F brodée sous laquelle se croisaient deux clefs symboliques que semblaient garder vingt-quatre hommes d'armes vêtus d'acier, silencieux, immobiles, hallebardes au poing.
Le bourreau passa parmi ces merveilles sans un frémissement, suivant son conducteur muet. Il parvint ainsi, de salle en salle, jusqu'à une pièce nue, froide, humide, avec des murs en pierre grise, sans un meuble; seulement, au long des murailles, il y avait des chaînes accrochées à des anneaux de fer.
Là se tenait une femme vêtue de noir, la tête couverte d'une mantille en dentelle noire. On ne voyait pas son visage; mais à sa main étincelait un anneau pareil à celui du prince Farnèse. Seulement, tandis que l'anneau du cardinal était en fer, celui qui brillait à cette main de femme était en or pur; et les caractères du chaton étaient tracés par des diamants qui fulguraient dans la pénombre.
Cette femme, c'était Fausta!
Alors Claude frissonna et tomba à genoux en murmurant:
«La souveraine!...»
Fausta prononça avec une étrange et glaciale solennité:
—Bourreau! Nous, grande prêtresse de l'Ordre auquel vous avez juré obéissance, avons jugé et condamné à mort une créature humaine de qui la vie était une menace pour les projets sacrés dont nous sommes la dépositaire. Bourreau! vous avez accepté d'être l'exécuteur de secrètes sentences qui ne relèvent que de la divine justice... Entrez donc dans la chambre des exécutions où la condamnée attend et accomplissez votre oeuvre...
Claude releva le front et tendit les mains vers Fausta.
Vous avez à Nous parler!... Nous vous le permettons..., dit Fausta.
—Souveraine, dit Claude avec un tremblement convulsif, j'ose adresser une supplique à l'éblouissante Majesté aux pieds de laquelle je me prosterne...
—Parlez, bourreau: Nous sommes sur cette terre pour punir, mais aussi pour consoler.
—Consoler!... Oui! C'est de consolation dont j'ai besoin... Le vent qui passe m'apporte les larmes et les malédictions de ceux que j'ai tués... En vain je me crie que je fus seulement un instrument de la justice humaine! En vain j'implore le Dieu tout-puissant de rendre un peu d'apaisement à mon coeur! J'ai peur de mourir sans cette absolution suprême qui me fut promise par votre envoyé!... Depuis deux ans que j'ai juré obéissance, par trois fois j'ai dû venir ici exercer mon terrible ministère... et la Seine n'a redit à personne le secret des trois cadavres que je lui ai jetés!... J'ai imploré la pitié de plus de cent prêtres; et aucun n'a voulu tracer sur ma tête le signe rédempteur qui m'eût rendu le repos!... A votre envoyé. Souveraine, j'ai refusé l'or qu'il m'offrait... mais, lorsqu'il m'a promis la sainte absolution, j'ai signé le pacte!... Par trois fois, j'ai obéi, Souveraine! Maintenant, je ne peux plus. Souveraine, ayez pitié de moi!...
—Vous avez bien fait de m'ouvrir votre âme, dit Fausta d'un accent de douceur pénétrante. Bourreau, l'épreuve est terminée. Allez demain dans Notre-Dame. Après la messe, vous serez entendu en confession générale, mais par un prince de l'Eglise, muni, à votre intention, des pleins pouvoirs de Sa Sainteté...
Et d'une voix de commandement suprême:
—Maintenant bourreau, va! Éteins cette vie encore!... A ce prix, demain, tu seras absous de tous tes meurtres, et délivré de tous tes spectres...
Claude se releva d'un bond, le visage resplendissant d'une épouvantable extase.
—Vous dites, gronda-t-il, que je serai absous de tout mon passé?...
—Tu seras absous!...
—Et que cette exécution est la dernière... qu'après cette femme je ne tuerai plus personne?...
—Cette femme sera ta dernière victime!
—Qu'elle meure donc, rugit maître Claude, en se dirigeant vers la chambre des exécutions.
C'était une large pièce au plancher mal équarri, au milieu duquel apparaissaient les rainures d'une trappe fermée. Il y avait un anneau à cette trappe. Une corde y était adaptée; elle montait droit au plafond, puis, par un système de poulies, descendait le long d'une paroi où elle était fixée à un gros clou par un noeud. Il n'y avait qu'à défaire ce noeud: la corde glissait dans ses poulies, et le couvercle de la trappe, n'étant plus soutenu par elle, s'abaissait, retombait...
Quiconque se trouvait alors sur ce couvercle était précipité... En bas, la Seine coulait avec de sourdes lamentations, des clapotis pareils à des malédictions.
En entrant, le bourreau aperçut au milieu de la salle, dans la livide clarté diffuse, celle qu'il allait tuer. Elle était étendue sur le plancher, évanouie de terreur sans doute.
Il frissonna longuement. Puis il se dirigea vers le clou auquel était accrochée la corde qui soutenait la trappe!... Mais, pour y aller, il fit un long détour, sans regarder la victime... La sueur coulait à grosses gouttes sur son visage... Et ce fut ainsi qu'il atteignit la corde. Sans oser se retourner, il porta une main tremblante sur le noeud, qu'il commença à défaire... A ce moment, la condamnée, la victime, poussa un soupir.
«Elle se réveille... Il faut que je la tue avant de la précipiter... Elle pourrait se sauver!.. Et puis... elle souffrirait trop... je dois tuer, non faire souffrir!...» ajouta-t-il grelottant.
Alors il se retourna, bondit jusqu'à la condamnée, et s'agenouilla ou plutôt s'accroupit près d'elle disposant les cordelettes de l'étranglement!...
La victime fit un mouvement... Des paroles à peine bégayées parvinrent jusqu'à l'oreille du bourreau.
«Adieu, mère... ma mère chérie... Père! Où es-tu?...»
«Elle appelle sa mère, haleta le bourreau. Comme sa voix est douée et comme elle me remue le coeur!...»
Une irrésistible curiosité s'emparait de lui! Voir! oh! voir le visage de cette victime... Lire peut-être sur sa figure le crime qui la condamnait. Il résistait encore à la tentation que, déjà, ses doigts avaient délié le cordon qui maintenait le sac noir autour du cou. Déjà lui apparaissait l'adorable visage de Violetta... Il la contempla une longue minute, avec un indicible effarement.
Puis, à force de la regarder, il sentit comme un battement sourd et profond de son coeur, un bouleversement de son âme.
«Ah ça! gronda-t-il en saisissant sa crinière de ses deux mains crispées, mais je deviens fou, moi!... Que vais-je imaginer là!... Vais-je sombrer dans la folie!... ce visage... il me rappelle... non!... c'est insensé!... l'enfant aurait cet âge-là! oh si je pouvais voir ses yeux! Si c'était elle!... Ma fille! hurla-t-il dans un cri terrible!... Violetta! Violetta!...
Violetta ouvrit les yeux, les posa, timides et craintifs, sur le bourreau... Elle tendit les bras et murmura:
—Mon père!... Bon, bon petit papa Claude!...
Claude jeta une déchirante clameur:
—Seigneur Dieu! c'est elle! c'est mon enfant!...
Il se redressa et recula, ses mains énormes, secouées d'un tremblement convulsif, se tendaient vers elle. Il riait et pleurait.
Puis, avec une sorte de rudesse, il empoigna la jeune fille dans ses bras puissants, l'emporta dans l'angle le plus éloigné de la trappe, s'assit sur le plancher, et la mit sur ses genoux.
Il pleurait à grosses larmes, bégayant des choses incompréhensibles, et il y avait sur son visage monstrueux une irradiation de bonheur. Violetta souriait et répétait:
—Mon père... mon bon père Claude... c'est vous!...
Et, quand elle pût comprendre quelques mots de ce qu'il balbutiait, elle l'entendit qui disait:
—Oui... c'est ça... appelle-moi encore ainsi... encore... Ah ça! que s'est-il passé? Non, tais-toi, tu me diras ça plus tard... Dire que c'est toi?... Je ne rêve pas, dis!... Ah ça! fit-il en riant avec délices, rentrons chez nous...
—Oh! père... qu'est-ce donc, ici... murmura Violetta reprise d'épouvante.
Claude répéta en grelottant d'angoisse:
—Ici!... Nous sommes ici!...
—Père, père! quelle horrible angoisse vous saisit! Oh! j'ai peur! Qu'est-ce donc que cette maison?...
—Ce que c'est! gronda Claude. Oh!... je me souviens!...
Il se releva d'un bond, saisit la jeune fille terrifiée... A ce moment la porte s'ouvrit. Fausta parut, voilée de noir.
Fausta fixa sur Violetta un regard d'ardente curiosité.
—C'est donc là, murmura-t-elle, l'enfant que recueillit le bourreau! C'est donc la fille de Farnèse! Nouvelle raison plus puissante encore pour qu'elle disparaisse!...
Claude s'était arrêté, pétrifié. Fausta tendit les bras et dit avec une funèbre simplicité:
—Qu'attendez-vous?...
Claude eut un recul de bête sauvage à l'instant de regorgement. Fausta, de sa même voix affreusement simple, répéta:
—Qu'attendez-vous?
Alors Claude repoussa derrière lui Violetta comme pour une protection suprême. Puis il joignit ses mains énormes et, la tête perdue, balbutia d'une voix très basse:
—Madame, c'est mon enfant... Je l'avais perdue... et je la retrouve ici... Vous ne voudriez pas, n'est-ce pas? maintenant que vous savez. Allons... laissez-nous passer...
—Bourreau, dit Fausta, qu'attends-tu pour exécuter la condamnée?
A ce mot de bourreau, un cri d'angoisse et d'horreur jaillit de la gorge de Violetta.
—Mon père!... Bourreau!... Mon père est bourreau!...
Claude entendit ce cri. Alors, il se tourna vers la jeune fille. Une sublime expression de désespoir s'étendit sur sa physionomie. Et d'un accent indiciblement navré:
—Ne t'effraie pas... je ne te toucherai plus, si tu veux... je ne te parlerai plus... je ne t'appellerai plus ma fille... mais ne t'effraie pas. Je t'en supplie, n'aie pas peur... Madame, gronda-t-il soudain en se retournant vers Fausta, vous venez de commettre un crime; vous avez brisé le lien d'affection qui rattachait cette enfant à l'infortuné que je suis. Et je vous le déclare: prenez garde, maintenant...
—Prends garde toi-même, bourreau! interrompit Fausta sans colère, Es-tu en rébellion? Obéis-tu?
—Obéir! Ah ça! Je vous dis que c'est ma fille!... Ne crains rien, ma petite Violetta. Sortons d'ici!
—Bourreau! dit Fausta d'une voix éclatante, choisis: de mourir avec elle, ou d'obéir!...
—Obéir, moi! hurla Claude d'un accent sauvage. Assassiner ma fille, moi!... Vous êtes folle, ma Souveraine! Place! place, par l'enfer! Ou ta dernière heure est venue!..
De son bras gauche, il entoura la taille de Violetta qu'il emporta... Et, levant son bras, balançant dans l'espace son poing formidable, il marcha sur Fausta...
Fausta vit venir sur elle l'homme, effroyable. Elle ne recula pas, mais d'un sifflet qu'elle portait à la ceinture elle tira un son bref et aigu... A l'instant même, quinze gardes armés d'arquebuses firent irruption dans la funèbre salle.
Claude, portant Violetta à demi évanouie dans ses bras, recula en grondant:
—Venez-y donc! Touchez-la, si vous osez...
Mais les gardes n'avançaient pas: sans doute, Fausta leur avait donné ses ordres avant d'entrer. Ils n'avançaient pas!... Mais Claude les vit apprêter leurs armes!
—Attention! commanda une voix rude.
A cet instant, les quinze gardes entendirent un hurlement, ils virent une ombre géante qui bondissait; dans la même seconde, ils firent feu! Le tonnerre des quinze arquebuses éclata! La sinistre chambre s'emplit d'une fumée noire!... Et les gardes, alors, sortirent...
Fausta demeura seule, immobile, un mystérieux sourire aux lèvres. Lentement, les volutes de fumée se dissipèrent... Alors, elle chercha les cadavres de Claude et de Violetta... Et elle ne les vit pas!... Violetta et Claude avaient disparu!...
Les yeux de Fausta errèrent, fouillèrent les coins sombres... et enfin... s'arrêtèrent sur la trappe, au milieu de la pièce... la trappe était ouverte!...
Fausta s'approcha, se pencha, écouta et demeura là, inclinée sur ce gouffre noir, au fond duquel, sans doute, tournoyaient maintenant les cadavres enlacés...