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Les petites alliées

Chapter 21: HONNÊTEMENT ...
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About This Book

The novel traces the daily life and social world of a young woman who earns her living in the demi-monde, detailing her routines, friendships among other courtesans, and encounters with clients in a sunlit seaside town. Through episodes of vanity, calculation, tenderness, and exhaustion, the narrative explores the transactional nature of intimacy, the compromises required for independence, and the hypocrisies of respectable society. Scenes alternate between intimate interior moments and public rituals, depicting how beauty, desire, and survival intertwine in a constrained social environment.

—Du tout! j'ai tout ce qu'il me faut et au delà!...

—Au delà?... Alors, j'ai bien fait de vous apporter un petit choix....

Et il avait sorti de sa poche une demi-douzaine d'écrins.

—Des occasions extraordinaires!... Ce sont deux femmes de Nice qui ont joué à Monte Carlo et qui vendent à tout prix.... Voyez: rien que le poids d'or paierait le prix que j'en demande ... car c'est de l'or fin, ma chère jolie dame!... garanti à quatorze carrats sur facture!...

Quatorze carats? Célia n'avait même pas le temps de s'interroger sur le sens de ce vocable sybillin: Céladon lui passait déjà les bagues aux doigts, au cou les colliers, au corsage les broches, les barrettes et les épingles:

—Vous ne pouvez pas vous passer de ça: toutes ces dames en ont, on ne porte plus autre chose!... Impossible d'aller au bar vendredi prochain, si vous n'achetez pas: vous auriez l'air quasi toute nue, et, dame! ce n'est pas que ce serait vilain!... mais vous seriez la seule!...

Célia, ébranlée, refusait pourtant encore. Mais, pathétique, le vendeur appelait la loyauté de sa cliente à la rescousse:

—Ah bien! vrai!... ma petite dame!... je n'aurais pas cru que, vous, vous me feriez un affront pareil!... Me refuser chaque chose et tout!... Par exemple, c'est ma femme qui avait raison: «Va pas chez celle-là,» qu'elle me disait, «tu en connais douze douzaines, rien qu'en ville, qui t'achèteront le tout au prix que tu voudras si tu leur z'y demandes.» Mais moi, je lui avais répondu tout sec: «C'est celle-là que je veux faire profiter....»

Vaincue de ce coup, Célia avait «profité». Et le profit s'était chiffré par quelques signatures. Car le délicat Céladon n'aimait pas à recevoir de mains féminines aucun numéraire:

—C'est votre amant qui doit me payer, ma belle! Ça me ferait «peine», de vous retirer les sous du porte-monnaie.... Et puis, quoi! je peux vous le dire: de vous, je n'accepterais que le juste, juste prix.... Et de lui ... vous me comprenez ... j'accepterai un peu plus....

—Mais....

—Mais quoi? vous n'allez pas «me disputer» pour l'avantage d'un homme que vous ne connaissez seulement pas encore?... Tandis que, moi, vous me connaissez!... Allez, allez!... signez le papier sans regarder le chiffre.... Sans regarder, je vous dis!... vous ne demanderiez pas à votre ami, s'il était là, combien il paie?... Et ce n'est-il pas la même chose, puisque c'est cet homme-là qui paiera, dès qu'il sera venu?


Or, il existe plus de façons de gruger les petites courtisanes que le code pénal ne comprend d'articles.

Et c'est pourquoi, dès sa troisième visite, qui vint quelques cinq jours après la seconde, l'ingénieux Céladon persuada la simplette Célia de revendre au comptant le collier qu'elle avait acheté, huit jours plus tôt, à crédit.

L'affaire était limpide: le dernier jour de février, avertie par une voie mystérieuse des nouveaux emprunts grâce auxquels la villa Chichourle regorgeait d'or, l'excellente mère Agassen s'y était précipitée, brandissant avec un merveilleux désespoir ses billets, tous échus, et qui, cette fois ne pouvaient être renouvelés d'aucune manière,—absolument!—Avertie de même, et, qui, sait? par la même voie?... tout cela semblait combiné comme un troisième acte de vaudeville!... la vieille Elvire, deux chats dans son cabas et douze galopins derrière son immuable défroque vert-pomme, avait surgi, la minute d'après. Elle aussi brandissait ses billets, pareillement échus; et son désespoir n'était pas d'une larme inférieur au désespoir de sa rivale. Face à face, les deux créancières, tout de go, s'étaient agonies d'injures sonores, l'une et l'autre vraiment inquiètes, et redoutant que, seule, la plus forte en gueule obtînt d'être remboursée. Et le vacarme avait été tel que Célia, assourdie, excédée, vaincue, avait, sur-le-champ, renoncé à toute lutte, et cédé sur tous points. Des sept cents francs prêtés par Céladon, cinq cents vivaient encore. Ils moururent de ce coup. Les billets additionnés exigeaient même quatre louis de plus. Et, faute de ces quatre louis-là, Célia dut signer quelques chiffons: le petit doigt rentrait ainsi dans l'engrenage.

Toujours comme il advient au troisième acte d'un vaudeville, Céladon, le lendemain de ce désastre, était «par hasard» tombé du ciel,—Deus ex machinâ.

Mais,—voyez la fatalité de semblables rencontres!—Céladon, cette unique fois, n'avait pas un sou qui fût disponible!

—Non?—fit Célia, qui n'en croyait pas ses oreilles.—Vous, monsieur Céladon, vous n'avez pas quinze louis pour moi?... quinze?... ou même dix?...

—Pas un, ma jolie dame!... Que voulez-vous! moi aussi, j'ai eu mes échéances de fin de mois.... Mais soyez tranquille tout de même: dans quinze jours, trois semaines....

Célia n'aperçut pas, entre les paupières clignotantes, l'œil sournois qui la guettait:

—Trois semaines!—s'écriait-elle, effarée:—mais, ce matin, l'épicier voulait me refuser le pétrole! et j'ai dû promettre l'argent pour demain!... Comment voulez-vous que je fasse?... Trois semaines! Mais je n'ai seulement pas dix francs dans toute la maison!...

L'œil sournois, toujours embusqué derrière les cils battants, laissa échapper deux étincelles:

—Dix francs? vous n'avez pas dix francs? Allons donc! c'est pour rire ... pour «galéger»!... Une dame comme vous....

—Mais je vous assure!... Demandez à Favouille, plutôt!...

—Comment? vrai?... Oh! mais ... alors....

Les paupières se fermèrent tout à fait, éteignant net toute lueur indiscrète du regard:

—Alors ... Si vous en êtes là.... Je comprends qu'il vous faut bien trouver un peu «de quoi».... Mais c'est très simple: allez voir «ma tante»!... Sur votre collier ... oui, sur le collier que je vous ai vendu l'autre jour ... le Mont-de-Piété vous avancera, pour le moins, soixante, soixante-dix francs....

—Soixante francs, sur un collier que je dois vous payer quatre cents?...

—Eh oui!... Dame! le Mont-de-Piété, vous savez ce que c'est: des pas grand'chose.... Sur l'or à quatorze carats, ils prêtent peu....

—Ah!

—Mais si vous n'avez pas assez de soixante francs ... vous pourriez encore le vendre, ce collier....

—Vous, vous ne le rachèteriez pas, monsieur Céladon?...

—Moi? Dieu garde!... Qu'est-ce qu'elle me dirait, madame Céladon!... D'abord, je n'ai pas d'argent, pensez! pas un louis, quoi! Non, racheter, je ne peux pas.... Mais je sais quelqu'un qui avait envie de ce collier avant vous.... Nous ne nous sommes pas entendu sur le prix, sans quoi.... Donc, peut-être.... Voulez-vous que je le fasse prévenir, ce quelqu'un?... Il viendrait vous voir comme par hasard.... Ça ne vous engagerait à rien.... Alors? je vous l'envoie demain matin?... ou même, si je peux le trouver, ce soir?... Justement, il «reste» au Mourillon, comme qui dirait porte à porte avec vous....

Les tiroirs du vaudeville s'ouvraient et se fermaient avec une précision miraculeuse.

Deux heures plus tard, l'affaire était bâclée. Dans le filet savamment tendu, l'oiselle avait donné tête première: Céladon, escroc, usurier, procureur et maître chanteur, une fois de plus n'avait pas perdu sa journée.


Et quand Céladon, maître chanteur, escroc, procureur et usurier, se présenta, très peu de jours après, villa Chichourle, Célia, stupéfaite, entendit des paroles inattendues.

—Ma petite dame,—avait commencé le visiteur en manière de salut,—ce coup-ci, j'ai du nanan pour vous.... Faites comme je veux, et demain, vous aurez des ors et des argents plein la caisse d'épargne!

Et, s'étant assis,—Célia remarqua que c'était la première fois que Céladon s'asseyait avant d'en être prié,—il entra dans le vif du sujet, sans précautions ni réticences.

Il s'agissait,—quoi de plus normal?—d'un monsieur qui briguait la faveur de dormir dans le lit de Célia, deux fois par semaine.

—Un monsieur que je vous garantis, ma jolie dame. Un vrai monsieur, un homme du monde! Oh! je peux vous dire son nom, je sais que vous êtes discrète: monsieur Merdassou, le grand marchand de beurre! Il vous a vue peut-être six fois, à la Pintade, où il va le soir, faire sa manille, et voilà qu'il est tombé «bête» de vous, pour dire comme lui.... Bref et d'une, il vous fait une proposition qui ne craint pas la concurrence: le mardi et le samedi, il viendra, l'après-midi, chez vous ... il passera deux petites heures ... une sieste, quoi.... Le reste du temps, vous vous tiendrez bien ... c'est-à-dire, vous ferez tout à votre idée, mais sans que ça se sache ... vous me comprenez?... Et, pour cela, il donne par mois douze cents francs d'argent[2], une robe de chez Machin, la baignoire au théâtre, et l'automobile pour se promener le jeudi.... J'espère!... Des occasions comme celle-là, il faut venir chez Céladon pour en dénicher!...

Célia, immobile, la langue pincée entre les dents, écoutait.

—Bien entendu,—continuait l'entremetteur,—je ne vous dis que le gros.... Mais une situation pareille, on en tire ce qu'on veut, si on sait se débrouiller.... Savez-vous ce que vous me devez, à moi, ma chère petite dame?... Hein?... Mille francs, vous dites?... Vous riez?... Mille francs d'argent prêté, oui.... Mais combien de bijoux achetés? Vous ne savez même pas.... Bien sûr! une jolie comme vous, ça ne sait jamais ce que ça doit.... Mais, en bloc, à peu près, je vous le dis: vous me devez un total qui dépasse trois mille!... Eh! eh! ne criez pas!... qu'est-ce que ça vous fait, trois mille ou six mille?... C'est monsieur Merdassou qui paiera.... Je vous expliquerai la manière en détail....

Toujours immobile, un pli de réflexion aux deux coins de sa bouche, Célia songeait.

Son premier mouvement,—le bon peut-être?—avait été une révolte. De quoi se mêlait-il, cette homme-ci?... Mais, au bout d'une minute....

Réellement, le cas valait d'être considéré.... Célia considéra. Le marchand de beurre, homme du monde, ne liardait pas. Célia se souvint du Moulin Rouge et des Folies Bergère ... ce n'était pas si vieux.... Et, dans ce temps-là, elle eût, sans barguigner, sauté au cou de tous les Merdassou du monde....

Merdassou?... Célia, maintenant, se rappelait le personnage.... Soixante-cinq ans ... un ventre pointu, sanglé d'une énorme gourmette à breloques ... un crâne plus pointu que le ventre ... et du poil jaunâtre plein le visage couperosé.... Pas joli, certes.... Mais riche. A la Pintade, beaucoup de femmes lui jetaient au passage des coups d'œil significatifs.... Beaucoup de femmes: toutes les humbles débutantes,—celles qu'on voit, parquées comme bétail dans la salle extérieure, leur pauvre petit sourire toujours tendu vers le client espéré....

Et Célia, brusquement, sentit une chaleur à ses tempes, en même temps que ses dents, tout à coup indignées, mordaient sa langue:—Elle?... Elle, Célia?... Célia, l'amie de Mandarine, l'amie de Lohéac, l'amie de L'Estissac ... elle aussi décocherait au même sieur Merdassou de mômes œillades?... tout comme font, à la Pintade, dans la salle extérieure, les petites filles de trottoir, parquées en troupeau?... Ah! tout de même!... non!

—Par mois: douze cents francs d'argent, une belle robe, une bonne loge, l'auto tous les jeudis....

La voix de Céladon semblait entonner un Te Deum....

Parbleu oui! Célia le savait aussi bien que Céladon lui-même: les marchands de beurre, à Toulon, sont plus riches que les officiers de vaisseau!... Parbleu oui! quiconque veut, sur les tabourets du bar, jouer les femmes de grand luxe, avec zibelines, aigrettes et point d'Angleterre, doit inéluctablement tourner le dos aux gueux du Grand Corps, et s'en aller frapper aux boutiques des Merdassou. Seulement, voilà!... dans ces boutiques, même dorées jusqu'au bec de cane, peut-être se soucie-t-on médiocrement du prélude en do naturel, non plus que des sonnets de José Maria....

—La belle robe, comme bien juste, comprend chapeau, bottines, lingeries et le reste.... Et ... je vous dis ça à vous ... sans en avoir l'air, nous empilerons les fourrures et les dentelles avec ce reste-là....

Le geste sournois qui s'ébauchait se figea net. Célia, délibérément, coupait court au plaidoyer:

—Monsieur Céladon, je vous remercie beaucoup.... Mais je ne veux pas!...

—Hein?—fit-il.

Elle répéta, nette:

—Je ne veux pas de monsieur Merdassou. Ni de personne autre, d'ailleurs. Je vous ai déjà dit: je veux vivre seule encore quelques semaines.—Voilà!

—Voilà?—répéta Céladon, les sourcils en accents circonflexes.

Il respira profond. Puis, la voix un peu changée:

—Vous n'avez pas réfléchi, ma petite.... Vous voulez vivre seule?... C'est vrai que vous me l'avez dit autrefois, mais dans un temps que vous pouviez me le dire ... vous aviez de l'argent, vous n'aviez pas de dettes ... on fait ce qu'on veut dans ces conditions-là.... Aujourd'hui, c'est autre chose: vous n'avez plus rien, vous me devez trois mille et des francs.... Comment me paierez-vous, si vous refusez chaque Merdassou qui se présente?...

Célia interrompit:

—Je vous paierai, soyez tranquille!...

Mais Céladon agitait sa tête pommadée:

—Vous me paierez ... oui!... Seulement je ne sais pas quand.... C'est vous qui me le dites, d'être tranquille! Mais, trois mille et des francs, ça ne se gagne pas en faisant la fière! Vivre seule, vous voulez? Ça va bien pour une qui a des rentes. Vous n'en avez pas, hein? Alors, monsieur Merdassou est assez bon pour vous!...

Le ton commençait de changer. Célia stupéfaite découvrait un Céladon nouveau, qu'elle ignorait, auquel elle n'avait jamais cru, en dépit de Dorée, en dépit de Mandarine.

—Allez, allez!—continuait ce Céladon-là, impérieux maintenant, brutal presque;—allez!... vous n'avez pas réfléchi. Et j'ai réfléchi pour vous, moi. Nous voilà à samedi: mardi prochain, ne sortez pas; faites-vous belle; achetez des gâteaux, une bonne bouteille; et attendez le Merdassou. Il viendra. Je vais lui dire, de votre part: oui.

Célia sauta, comme on saute sous l'aiguillon d'une guêpe.

—Vous allez lui dire, de ma part: non!—Non, non, non et non!—Je fais ce que je veux, peut-être? et je dors avec qui me plaît? Par exemple! vous avez de l'aplomb, vous, monsieur Céladon!

Mais il se rebiffa, si vite et si ferme qu'elle recula d'un pas, démontée:

—J'ai de l'aplomb? possible! On peut en avoir, quand on ne craint rien ni personne! J'ai de l'aplomb, oui! ça m'est plus facile qu'à vous!... Et vous feriez mieux, vous, d'en avoir un peu moins! c'est moi qui vous le dis!...

Elle ne put s'empêcher de demander:

—Pourquoi?

Et il répliqua, ricanant:

—Parce que, si vous faisiez trop la maligne, je vous enverrais chez le procureur de la République, moi! et il vous rabattrait le caquet, ma gosse!

Célia ouvrit une bouche suffoquée:

—Chez le procureur?

—Parbleu!

Et, cette fois, Céladon démasqua sa batterie:

—Vous vous figurez, probable, qu'on peut vendre au comptant ce qu'on vient d'acheter à crédit, sans que la justice s'en mêle? Ah bien! vrai! vous le connaissez dans les coins, le code pénal!... Mais je ne suis pas méchant, et je vais tout vous dire.... Vous l'avez revendu, pas, le collier d'or que vous m'aviez acheté la semaine d'avant? Vous l'avez revendu, contre argent, avant de me l'avoir payé, à moi? Bon! cette petite opération, ça s'appelle une escroquerie, ma chère!... Et je n'ai qu'une plainte à déposer, pour vous faire coucher, demain, en prison.... Parfaitement! voilà où vous en êtes.... Et avouez que je suis bon prince: en place de prison, je vous apporte le brave monsieur Merdassou!...

Les yeux écarquillés, la bouche sèche, les mains convulsées, Célia ne soufflait plus.

Le code? Non, à coup sûr, elle ne le connaissait pas. Mais, tout de même, elle en avait entendu parler,—assez pour deviner, sans plus de paroles, que ce misérable disait vrai, qu'il l'avait traîtreusement poussée dans le piège, qu'elle y était tombée, et qu'il la tenait maintenant, prise, à sa merci....

Alors Céladon, escroc, usurier, procureur et maître chanteur, éclata d'un rire ironique. Puis, s'étant levé, il planta son chapeau sur sa tête, et, sèchement, ordonna:

—Mardi, par conséquent; mardi, vers trois heures, trois heures et demie, quatre heures; voilà qui est entendu. Ayez un bon goûter, pas trop de sucre, plutôt de petites machines salées, du foie gras; et du bourgogne.... Pour le reste, pas de peignoir: il n'aime pas les peignoirs; une vraie robe, une robe difficile à déficeler, avec lacets, corset, jupons et tout.... Sans adieu, ma jolie petite dame....


Mais, comme Céladon descendait le perron, une main poussa la grille entr'ouverte,—la main d'un homme qui, apercevant Céladon, s'arrêta net, comme s'était arrêtée, trois semaines plus tôt, la marquise Dorée.

Et Céladon, comme il avait fait pour la marquise Dorée, s'effaça respectueusement, chapeau bas, échine courbe, pour faire place au visiteur, qui était Rabœuf, le médecin.

Rabœuf, lui, ne salua pas. Ses yeux, qu'il avait petits, et du gris le plus commun, mais perçants et vifs, toisèrent, deux secondes durant, le maître patelin, puis, sans cligner, se détournèrent. Céladon, dûment méprisé, ne regimba point, et s'en alla à pas furtifs, comme un cambrioleur qui vient d'opérer fructueusement, et qui ne se soucie pas d'attirer sur ses exploits aucune attention soupçonneuse....


Maintenant, sur le seuil du salon, Rabœuf, immobile et muet, regardait Célia.

Célia, assise, un coude sur la table et le visage dans le creux du bras, pleurait. Des sanglots silencieux secouaient ses épaules. A ses pieds un petit mouchoir gisait, si mouillé de larmes qu'il avait en tombant marqué le carrelage rouge d'une trace humide, brune....

Rabœuf, debout dans le chambranle de la porte, regardait et n'avançait point....


—Alors?—questionna Rabœuf, les yeux détournés.

—Alors,—acheva Célia, le front vers la terre,—alors, il faudra bien que je lui dise oui, à cet homme ... puisqu'il faut dire oui, ou aller en prison....

Ils étaient en face l'un de l'autre, la table entre eux. Et ils évitaient de se regarder, comme s'ils avaient l'un et l'autre craint de se découvrir leurs pensées secrètes.

De nouveau ils se taisaient. Elle avait tout dit. Il n'ignorait plus rien. Il semblait réfléchir. Elle n'osait pas relever la tête vers lui, quoiqu'elle guettât ses paroles anxieusement ... anxieusement, mais sournoisement aussi: car, tout de même, elle se doutait bien un peu.... Et, déjà, elle pleurait moins fort....

Rabœuf, cependant, appuyait soudain ses deux poings sur la table, du geste d'un homme qui prend un parti:

—Bah!—dit-il.—En prison?... Vous?... Quelle plaisanterie!... Comment? c'est pour ça, cette désolation?... Petite folle! voulez-vous me sécher ces yeux-là, et vite!... En prison! mais vous ne comprenez donc pas qu'il serait arrêté le même jour que vous, comme complice, votre Céladon? D'ailleurs, de toutes manières, soyez tranquille, je prends l'affaire à mon compte, et je vous garantis que le monsieur filera doux.... Je le connais. Nous sommes une paire de très vieux amis, lui et moi.... Nous avons failli jadis aller ensemble en correctionnelle,—moi comme témoin.—Et dès que j'aurai eu le plaisir de causer cinq minutes avec lui ... de lui rappeler tous ces bons souvenirs ... je vous certifie que vous n'en entendrez plus parler de longtemps.... A présent....

Il s'interrompit, et passa lentement sa main sur son front.

—A présent?—répéta Célia.

Il hésita. Puis:

—Oui,—dit-il:—à présent, vous n'en restez pas moins face à face avec le sieur Merdassou. Et, par le fait même que vous êtes libre de lui répondre: non, vous êtes également libre de lui répondre, en toute indépendance: oui.

Elle ne comprit pas. Elle demanda:

—Pourquoi?

Il répliqua clairement:

—Parce que c'est votre droit le plus strict d'aimer qui bon vous semble. Or, le sieur Merdassou peut vous sembler bon à aimer. Bien des femmes le trouveraient aimable: douze cents francs, c'est beaucoup; soixante-cinq ans, c'est peu....

Il s'interrompit encore: elle secouait la tête de droite à gauche et de gauche à droite, très énergiquement.

—Non?—dit-il.—C'est trop d'un côté, et pas assez de l'autre, à votre goût.... Vous avez peut-être raison!... Mais j'y pense.... Vous lui devez toujours trois mille francs, à Céladon?... Eh bien! comment comptez-vous faire?... Car, naturellement, vos billets et vos factures continuent de courir.... Je puis adoucir Céladon et le rendre plus souple qu'un gant de Suède; mais je ne puis pas brûler son grand-livre. Je ne le voudrais pas d'ailleurs.... Même avec les voleurs il convient d'être probe.... Donc, il vous faudra payer les trois mille francs....

Elle se souvint d'une phrase de Mandarine:

—Tant pis!—dit-elle.—Je paierai n'importe comment, mais je ne ferai pas affaire avec un monsieur Merdassou, pour si peu de chose que payer des dettes!

Il approuva d'un signe de tête. Et ils se regardèrent un moment. Une pensée flotta entre eux. Il l'écarta, parlant tout à coup d'autre chose:

—Vous paierez n'importe comment, cela va de soi.... Et vous paierez quand vous voudrez: Céladon ne sera pas méchant, je vous le répète.... J'irai le voir demain matin ... et ... n'ayez pas peur!... tout ira bien de ce côté-là....

Elle continuait de le regarder très fixement, et elle n'écoutait guère. Il détourna les yeux, et bavarda:

—Ce Céladon, je l'ai rencontré à Lyon, il y a quelque vingt-cinq ans.... Vingt-cinq ans, oui.... Céladon est plus vieux qu'il n'en a l'air.... Il s'appelait alors d'un autre nom ... Et il prêtait déjà sur gages.... J'étais un pauvre diable d'étudiant, sans sou ni maille.... Et j'avais pour camarade une gentille gosse assez bien nippée que je promenais les jours où son amant ne voulait pas d'elle. Un beau matin, la gosse eut besoin de cent louis, en cachette dudit amant. Elle avait des bijoux très coquets,—émeraudes et perles:—les factures additionnées faisaient bien un total de vingt mille francs. Céladon se précipita. Cent louis? il en offrait cent cinquante! La gosse, ravie, signa tout ce qu'il voulut. Ce n'était d'ailleurs pas grand'chose: un tout petit billet à trois mois, portant cinq pour cent d'intérêt, et stipulant pour unique condition qu'en cas de non-remboursement à l'échéance, le gage appartenait, comme juste, au prêteur.... Le gage, c'était les bijoux, naturellement ... tous les bijoux, perles, émeraudes.... Qu'importait, n'est-ce pas?... puisque ce brave cœur de Céladon, compatissant aux étourderies de la jeunesse, jurait à la gosse, sur la bannière et sur la croix, que l'échéance ne viendrait jamais, que le billet serait renouvelé indéfiniment, «jusqu'à la gauche!» Moi-même, je ne me méfiais pas de grand'chose. Et la gosse, de rien du tout.... Or, l'échéance arriva. Et, toute candide, ma petite camarade s'en fut toquer à la porte du Céladon,—pour le renouvellement promis!—Et le Céladon, bien entendu, lui éclata de rire au nez: les bijoux étaient de bonne prise. La gosse pleura, cria, supplia, menaça, le tout pour des prunes: elle n'obtint même pas du bandit qu'il lui confiât les bijoux,—contre reçu,—pour une heure: le temps d'essayer de les vendre, à moindre perte, au premier bijoutier venu, et d'acquitter ainsi le billet. Non, parbleu! Céladon voulait garder pour lui seul l'aubaine. Mille louis d'émeraudes et de perles, ça ne se lâche pas! Et l'échéance passa, et la gosse fut dépouillée,—légalement: car telle est la bonne loi qu'ont forgée les hommes, dure au naïf, douce au gredin.... Seulement, et par exception rarissime, le gredin, cette fois-là, n'emporta pas en paradis le fruit de sa gredinerie. J'avais en effet, à la Faculté, parmi mes condisciples, un étudiant dont le père n'était rien de moins que le préfet du Rhône. Et cet étudiant ne manquait ni de courage, ni d'honneur. Je lui contais la vilaine histoire. Il la rapporta à son père. Et le sieur Céladon, dont les mains n'étaient naturellement pas bien nettes, fut prié d'aller exercer hors de Lyon son ingéniosité. Voilà pourquoi j'ai lieu de croire qu'aujourd'hui, et malgré les vingt-cinq ans passés, Céladon n'aura pas oublié mon ancienne intervention dans ses affaires, et préférera que cette intervention ne se renouvelle pas....

Les yeux de Célia, toujours immobiles, continuaient de regarder Rabœuf. Et Rabœuf, ayant relevé la tête et rencontré ce regard, se tut tout à coup.

Ce ne fut qu'après un instant qu'il reprit, à voix presque basse:

—Trois mille francs ... assurément, vous paierez trois mille francs.... Trois mille francs, ce n'est guère.... Le premier officier rentrant de Chine ... rentrant de Chine, comme moi....

Il s'était levé, sans savoir au juste si c'était pour prendre congé, ou pour autre chose.... Elle se leva aussi. Et toujours elle le regardait, d'un regard intense....

Alors, brusquement, il avança vers elle. Et elle ne recula pas. Il ouvrit les bras. Et elle se laissa saisir.

Et il l'étreignit tandis qu'elle souriait, sans se défendre, et lui abandonnait sa bouche, et lui rendait le baiser....

[1] Réduction toulonnaise de la rue de la Paix.

[2] Douze cent francs à Toulon valent trois mille francs à Paris.


CHAPITRE XVI

COUP DE CANIF AVANT CONTRAT


Le traité d'alliance avait été signé très simplement.

Rabœuf avait dit:

—Mon congé expire dans trois semaines,—le 30 mars.—Après, j'attendrai vraisemblablement un mois, «sur la liste», avant qu'ils se décident à me rembarquer n'importe où. Cela fait donc en tout sept semaines de liberté. Voulez-vous me tenir compagnie, ces sept semaines durant? Nous ne changerons rien à votre vie. Vous verrez vos mêmes camarades. Nous les recevrons à nous deux chaque jeudi. Et vous me permettrez seulement de rester, à l'heure où les autres s'en vont....

Pas un mot de plus n'avait été prononcé.

Et ç'avait été le lendemain soir, en trouvant sur sa table à coiffer la liasse complète des billets signés à Céladon, que Célia avait, avec certitude, su la manière dont Rabœuf lui payait son hospitalité.


Or donc, le jeudi suivant, qui fut le 11 mars, les familiers de la villa Chichourle y furent accueillis, très officiellement, par un couple que chacun s'empressa de féliciter. Après quoi tout se passa comme tout s'était toujours passé aux jeudis précédents. Et ce fut sous la prière de Rabœuf que Célia, ce jeudi-ci, rejoua pour L'Estissac le prélude et la fugue en do naturel....

Mais le jeudi d'après, qui fut le jeudi 18 mars, une péripétie intervint.

Comme dix heures venaient de sonner, Lohéac de Villaine arriva le premier, ponctuel comme l'horloge. Et, sur le point de saluer les hôtes, il s'étonna: Rabœuf seul s'avançait au-devant de lui;—Célia n'était pas là....

Lohéac s'étonna, mais, en homme de tact, il ne souffla mot de l'absente. Rabœuf, cordial, se mettait en frais. Mais lui non plus ne parlait pas de Célia. Et Lohéac attendit avec patience, comptant bien qu'un hasard de la conversation lui donnerait le mot de l'énigme.

Bientôt L'Estissac arriva à son tour,—le second,—Puis ce fut le bizarre trio dont Célia s'était enorgueillie si fort, le mois d'avant: les trois officiers coloniaux que nulle maîtresse de maison n'avait encore pu triomphalement exhiber à son jour: le Malgache, le Soudanais et le Chinois. Tous connaissaient Rabœuf de longue date; et le Chinois prétendait lui devoir la vie: car ils avaient ensemble fait partie de cette fameuse mission Bayard dont ils étaient revenus quasi seuls, après que la grande peste du Sze-Tchouen eût fauché quatorze de leurs dix-sept compagnons. Aussi, lorsque le médecin, désireux de plaire à celle qui n'était pas encore sa maîtresse, avait été solliciter la collaboration des Trois aux jeudis chichourlesques, ç'avait été le Chinois qui, le premier, s'était rendu:

—Pour toi, médicastre!... je ferais des choses salement plus embêtantes!...

Et ils avaient promis de venir un jeudi sur deux.

Ce jeudi-ci était leur jeudi. Ils furent exacts, et Rabœuf s'empressa au-devant d'eux, comme il s'était empressé au-devant de Lohéac et de L'Estissac. Mais de Célia il n'était toujours pas question. Lohéac commençait de flairer un mystère,—mieux et pis qu'un simple retard ou qu'une absence accidentelle: car, dans l'un ou dans l'autre cas, Rabœuf eût bien certainement excusé sa maîtresse, au lieu de garder ce silence peu à peu significatif....

La causerie n'en trottait pas moins d'une bonne allure, comme elle trotte toujours entre gens préoccupés, et soucieux de ne pas le paraître. On avait d'abord épuisé les sujets rituels: la pluie, trop tardive pour la saison; le froid qui ne semblait pas s'apercevoir de l'approche du printemps. Quelqu'un vanta alors le charme paisible de Toulon durant les absences de l'escadre, et se plaignit qu'actuellement, depuis le retour des quatre divisions, toutes revenues du Golfe après le carnaval, la ville, encombrée d'officiers et de matelots, fût, à force de tumulte, insupportable. Alors Rabœuf se tut. Et le silence faillit régner. Mais, fort à point, l'un des Trois entreprit de conter une histoire,—une histoire des pays lointains où les Trois avaient laissé leurs cœurs et leurs âmes.—Et tout le monde écouta. C'était le Chinois qui parlait. Pour un quart d'heure on allait s'évader de Toulon, s'évader de la France et de l'Europe, et, par delà les océans franchis, apercevoir le Fleuve prodigieux sur les rives duquel deux cent millions d'hommes ont bâti leurs demeures, deux cent millions d'hommes dont pas un ne pense comme nous pensons....

Tout le monde écoutait, quand, une fois de plus, la sonnette de la grille tinta. Lohéac crut voir entrer Célia. Mais c'étaient Mandarine et Dorée, dont l'arrivée interrompit le récit du Chinois.

Dorée, tout de go, complimenta Rabœuf:

—Mon cher docteur, je viens d'admirer, dans le vestibule, deux bicyclettes toutes neuves, et d'un nickel! Je parie que c'est encore un cadeau que vous avez offert à votre femme? il n'y a pas à dire, vous êtes un type vraiment chic!...

Rabœuf protestait d'une main négligente. La marquise insista:

—Si, si! on n'en fait plus, des amants comme vous!... Elle me l'avait confié dans le creux de l'oreille et sous le sceau du secret, l'envie qu'elle avait de faire de la bécane, la gosse.... Et je ne sais fichtre pas comment vous avez pu deviner cette envie-là.... A propos, où est-elle donc, l'heureuse princesse?... Elle ne prend pas le frais sur la terrasse par la pluie qui tombe?.... Mandarine et moi, nous avons eu peur de nous noyer, rien que pour galoper du tram ici....

Rabœuf hésita, le temps pour Mandarine d'atteindre le cercueil à fumerie, derrière le paravent déjà disposé. Puis:

—Célia n'est pas ici, ce soir.... Excusez là, et excusez-moi: je suis seul pour vous recevoir tous....

—Pas ici?... où est-elle donc?...

Bouche bée, la marquise parcourait du regard les quatre coins de la pièce, cependant que Mandarine, abandonnant tout à coup cercueil et natte, revenait d'un pas vif au milieu du salon.

Rabœuf alors se décida à expliquer, d'une voix très calme:

—Célia est partie hier, avant dîner, sans d'ailleurs m'avertir.... Mais je n'ai aucune inquiétude ... plusieurs voisins ayant jugé bon de m'apprendre, à plusieurs reprises, qu'elle n'était pas partie seule....

Dorée se frappa le front:

—Peyras?

Rabœuf inclina la tête:

—Peyras!

Puis, calme de plus en plus:

—Cela n'a d'ailleurs aucune importance.... Un peu de porto, en attendant le thé?...

Il emplissait les verres rangés sur le guéridon. Lohéac prit les deux premiers pleins, pour les offrir aux deux femmes. Après quoi, se retournant vers Rabœuf:

—Aucune importance ... comment l'entendez-vous?—demanda-t-il, cédant à sa curiosité.

Rabœuf répondit sur-le-champ:

—Aucune importance, parce que de deux choses l'une: ou Peyras gardera la jeune personne ... et dans ce cas, tout va bien, puisque, au fond d'elle-même, c'est la solution qu'elle a toujours souhaitée;—ou ils se sépareront, et elle reviendra ... et, dans ce cas, tout va bien aussi ... mieux, peut-être....

L'Estissac vint à Rabœuf et lui mit la main sur l'épaule:

—Mais vous, mon vieux?

—Moi?—fit le médecin, toujours du même ton impassible:—moi? ça a moins d'importance encore!... Chinois, mon ami! vous aviez commencé une belle histoire?...

Le Chinois, docilement, s'inclinait, quand il y eut un nouvel incident: Mandarine, toujours au milieu du salon, n'avait pas regagné sa natte; Lohéac, qui la considérait, étonné, la vit ouvrir une bonbonnière minuscule qui pendait à son sautoir, et y puiser une grosse pilule brune, qu'elle entreprit d'écraser dans une cuiller à thé.

—Que faites-vous donc?—demanda-t-il.

—J'avale une boulette de drogue, parce que ce soir je n'ai pas le temps de fumer....

Sur la poudre noire contenue dans la cuiller elle versait le fond de son verre de porto. Et elle avala comme elle avait dit.

—Comment?—questionnait Lohéac,—vous n'avez pas le temps ce soir?...

Elle faisait une laide grimace, à cause de l'amertume de l'opium. Elle répondit, la bouche encore tordue:

—Non, parce qu'il faut que je parte tout de suite....

—Pour quoi faire?

—Pour aller la chercher.

—Qui? Célia?

—Célia.

Rabœuf alors intervint:

—Mandarine, ma chère! je vous en prie!... C'est moi que l'affaire regarde ... moi seul.... Laissez donc les choses comme elles sont.... Couchez-vous sur votre natte.... Et n'avalez pas ces boulettes, excellentes pour vous ficher une crampe d'estomac dont vous vous souviendrez....

Mais, sourde comme une urne, Mandarine épinglait déjà son chapeau.

Rabœuf répéta deux fois:

—Je vous en prie!...

Puis, appelant Dorée à la rescousse:

—Voyons,—dit-il,—aidez-moi donc à la retenir!... C'est absolument fou....

—Non!—dit enfin Mandarine:—ce n'est pas fou....

Elle était maintenant prête à partir. Elle consulta la montre qui pendait aussi à son sautoir, à côté de la bonbonnière à opium.

—Onze heures moins cinq.... Je vais attraper au vol l'avant-dernier tram. Et, à onze heures et demie, j'entrerai à la Pintade. Là, le chasseur, à coup sûr, saura où est Célia.... Et j'aurai le temps, avant qu'elle ne rentre....

—Le temps de quoi?

—Le temps de lui parler!...

Rabœuf haussait les épaules:

—Si vous croyez qu'elle vous écoutera!...

Mais Mandarine, brusque, se retourna vers lui:

—Oh! oui!—dit-elle.—Elle m'écoutera, soyez tranquille!

Dorée questionna:

—Qu'est-ce que vous lui direz?

Dans la nuit silencieuse, une corne de tramway résonna au loin. Mandarine rassembla ses jupes dans sa main gauche. Et, près de sortir:

—Je lui dirai.... Je lui dirai: «Ma petite, je vous ai conseillé, autrefois, de ne pas conclure d'affaire pour si peu de chose que payer des dettes.... Mais, aujourd'hui que l'affaire est conclue et les dettes payées....»

Elle s'interrompit, soudain confuse, et regarda Rabœuf, qui ne bronchait pas:

—Je vous demande pardon de parler aussi brutalement devant vous.... Ce n'est pas très ... très délicat ... de ma part.... Il n'y en a pas deux comme moi, pour mettre les pieds dans tous les plats.... Mais, ma foi, tant pis! vous êtes un homme intelligent, vous.... Et c'est bien ceci que je vais lui dire, à Célia, ceci, mot pour mot: que nous, demi-mondaines, sommes tenues d'être, en amour, beaucoup plus loyales et plus honnêtes que n'importe quelles autres femmes!... d'abord, par propreté pure et simple: un amant, ce n'est pas un mari; ça n'a pour soi ni les gendarmes, ni les juges; ça ne peut pas se venger légalement, par le divorce, voire la prison ou l'amende; ça ne peut pas se défendre; ça se fie à notre bonne foi; ça prête bravement à rire aux imbéciles!... Il faut donc, d'abord, être un peu lâche, pour trahir quelqu'un d'aussi désarmé!... Mais cette lâcheté-là ne serait rien encore: il y a autre chose de bien plus grave! il y a que, pour nous, demi-mondaines, l'amour est un métier,—une profession!... n'est-ce pas, L'Estissac?... une profession plus estimable que pas mal d'autres!—Et, en conséquence, c'est pour nous un devoir professionnel de faire l'amour honnêtement et loyalement, sans tricheries!—Tu paies mes robes avec de vrais billets bleus et de vrais louis d'or? je te rembourse avec de vrais baisers et de vraies caresses!... Donnant, donnant, et balances égales!—Une demi-mondaine qui accepte l'argent d'un homme pour être à cet homme, pour n'être qu'à lui, et qui deux jours après prend la clé des champs en compagnie du premier béguin rencontré ... non, non, non et non! je ne veux pas que Célia soit cette demi-mondaine-là!...

Au dehors, claironnante parmi le bruissement flou de la pluie, la corne du tramway résonna de nouveau, proche cette fois. Et Mandarine s'en fut,—si vite que personne n'eut le temps de crier: Au revoir....


—Il va de soi,—déclara Rabœuf très paisible,—que jamais Célia ne m'a promis fidélité. Je n'aurais d'ailleurs jamais accepté qu'elle me promît rien de pareil. Je ne suis pas tout à fait assez sot pour admettre qu'une belle fille de vingt-quatre ans réalisera d'aucune façon l'essentiel de ses rêves auprès d'un grison de mon espèce; et je ne suis pas tout à fait assez préhistorique pour condamner la susdite belle fille à réfréner en permanence les plus légitimes caprices de son cœur, de sa tête ou de sa peau. En vertu de quoi la très honorable indignation de notre chevalière errante, redresseuse de torts, tombe, en l'occurence, à faux: Célia, en nous faussant compagnie, ce soir, n'a pas plus manqué au devoir professionnel qu'à la pure et simple bonne foi. Et je lui reproche en tout et pour tout, quant à moi, d'être partie la veille d'un jeudi, et d'avoir oublié ses hôtes,—vous, madame, et vous, messieurs.—Mais vous êtes des hôtes indulgents. N'en parlons donc plus.—Favouille, mon enfant!... le thé!...

Et Favouille,—enfin irréprochable: propre de la tête aux pieds, les joues poudrerizées, les ongles vernis, la bouche faite!—apporta le plateau fleuri,—fleuri comme Célia le fleurissait....

Ayant bu et repoussant sa tasse, Lohéac de Villaine, tout à coup, rit:

—Je pense—expliqua-t-il—à la chevalière errante, qui galope, emmi la nuit walkyrienne, sur son hippogriffe étincelant: le tramway....

L'Estissac pencha la tête de côté:

—Oui,—dit-il.—Mais, mon cher, peut-être ne l'auriez-vous pas cru, avant l'expérience de ce soir, qu'il existait encore, tout de bon, et en plein XXe siècle, de petites walkyries, bravement prêtes à toujours rompre une lance,—fût-ce, comme le sublime vieil hidalgo, contre une aile de moulin,—pour la défense et l'illustration de ces antédiluviennes rengaines: l'honneur, la bonne foi, la probité, la loyauté....

—Oh!—fit Lohéac, sérieux,—mon cher!... depuis que vous m'avez fait l'honneur de m'appeler au lit de mort de votre amie Jannik, j'ai appris à n'être pas incrédule....

Et, muet, il s'absorba dans sa songerie.


Les lampes à flamme rose emplissaient le salon d'une lumière plaisante. Et les tentures, et les tapis, et les rideaux, et chaque meuble, et chaque bibelot, et chaque étoffe, encore imprégnés des parfums de Célia, exhalaient cette odeur confuse et charmante que toujours on respire dans l'appartement d'une femme. On y était bien, dans ce salon,—d'autant mieux qu'au dehors la pluie nocturne continuait de s'abattre par cataractes sur les toits de tuiles, avec d'aigres crépitements.

—Rabœuf, médicastre!—fit observer le Chinois, tout à coup:—elle a choisi le jour vraiment propice, ta congaï, pour s'en aller courir la prétentaine!

—Ma foi oui!—fit le médecin, placide.—Pauvre gosse! les bronchites rôdent en liberté cette nuit....

Lohéac, à qui la marquise Dorée versait une seconde tasse de thé, mâchonna les six premiers mots d'un antique proverbe: On ne parle pas de corde.... Mais sans doute était-il seul à le connaître; car personne, hors lui-même, ne semblait se souvenir qu'on fût dans la maison d'un pendu. Après le Chinois, le Soudanais renchérissait, et demandait même les détails les plus directs:

—Qui est-ce donc, ce Peyras dont vous avez parlé?

Rabœuf ne se départit pas de sa sérénité:

—Peyras?—dit-il.—C'est un aspirant, embarqué sur l'Auerstedt.... Un garçon des plus gentils, très séduisant, très spirituel, excellent camarade, et pas mauvais officier. Je le connais un peu: la gosse m'en avait tant parlé que, par précaution, je me suis renseigné.... Les renseignements ont été parfaits.

Et il conclut, absolument, indiscutablement sincère:

—Tant mieux pour la petite! J'aurais été navré de lui voir un béguin pour quelqu'un de moins bien....

Mais la marquise Dorée, qui écoutait bouche bée, protesta bruyamment:

—Peyras, quelqu'un de bien? Allons donc! docteur!... vous ne savez pas de qui vous parlez! Peyras! mais ce n'est pas sérieux pour deux sous, ni gentil, ni rien! et ça possède, en tout et pour tout, les deux cent dix francs de la solde, plus des dettes! de quoi rendre une femme joliment heureuse, comme vous pouvez supposer!

—Bah!—fit Rabœuf, indulgent.

Il se retournait vers le Soudanais:

—Les midships n'ont jamais roulé sur l'or. Celui-là, pas plus que les autres. Et c'est tant mieux pour nous, vieilles barbes, qui recueillons ainsi les factures laissées pour compte....

Il riait, sans amertume, presque gaîment.

—Deux cent dix francs?—apprécia le Soudanais.—Je touchais moins que cela, à Bakel, en 1884. Et j'avais néanmoins une femme ... une Bambara très dodue, qui pilait un coucouss estimable.... Nous vivions tout de même, autant qu'il m'en souvient, dans l'opulence!...

Sa maigre face basanée, au nez en bec d'aigle, avait tressailli légèrement au nom sonore de la ville africaine. Et ses yeux songeurs et perçants avaient brillé.

Rabœuf, gravement, hocha la tête:

—Soudanais, mon ami, vous n'imaginez pas de combien le couscouss a renchéri durant ce dernier quart de siècle! sans compter que nos Toulonnaises, même dès 1884, le pilaient beaucoup moins économiquement que vos Bambaras!...

Il riait toujours. La marquise Dorée, toutefois ne désarmait pas:

—Vous prenez les choses du bon côté, vous, docteur! Moi, non!... Cette Célia, avec ses béguins idiots ... elle me fiche en colère!... Oh! je ne vais pas si loin que Mandarine: tromper un amant, je ne trouve pas que ça ait tant, tant, tant d'importance.... Mais il y a amant et amant.... Et vous tromper, vous, pour un gringalet comme ce midship! non! ça, ça n'est pas permis! ça, ça n'a pas de bon sens! Et je le dis comme je le pense: elle mériterait d'écoper sec, la sale petite grue! Oui: si j'étais vous ... ah! là! là!... je la recevrais!...

Elle s'indignait bon jeu, bon argent; et ses mains, continuant de remplir au fur et à mesure les tasses vides, gesticulaient avec une périlleuse énergie. L'Estissac s'approchait d'elle: elle le servit presque belliqueusement, lui jetant sa serviette à thé comme on jette un gant de défi.

L'Estissac n'en remercia pas moins. Mais ensuite.

—Oh!—dit-il,—pardon! ma chère! pardon!... Votre ardeur vous égare! Célia n'a «trompé» personne! «Tromper», c'est mentir. Or, Célia n'a pas menti. Ce qu'elle a fait, elle l'a fait au grand jour, ouvertement, sans se cacher. En sorte que notre ami Rabœuf, n'étant ni berné, ni bafoué, ni ridicule, peut fort bien, comme vous dites, prendre les choses du bon côté. Il nous l'a clairement exposé tout à l'heure: Célia ne lui avait rien promis; Célia par conséquent ne lui devait rien....

—Par exemple!... Vous n'allez pas soutenir qu'en plaquant son amant, huit jours après le service qu'il lui avait rendu....

—Je ne soutiens certes pas que ce soit très ... très élégant de sa part. Mais....

—Mais c'était son droit,—affirma Rabœuf.—Et même, pour en finir, et vider la question, c'était peut-être son devoir.—Son devoir. Parfaitement!—Célia, nous le savons tous ici, et je ne vois pas pourquoi nous ferions semblant de l'ignorer, Célia, depuis bientôt quatre mois qu'elle connaît le jeune Peyras, n'a jamais cessé d'en être folle. Elle accepta néanmoins l'autre semaine de devenir ma maîtresse. Mais elle ne supposait alors pas que le jeune Peyras fût sur le point de revenir rôder autour de ses jupes. Il est revenu. Fallait-il, l'aimant, qu'elle le repoussât, pour ce seul motif que moi, Rabœuf, qu'elle n'aime pas, j'avais huit jours durant, bénéficié du lit momentanément vide? Et fallait-il qu'elle continuât de dormir chaque nuit avec moi, son cœur et sa chair étant pleins du désir d'un autre homme? J'estime que non.—Elle est partie, plutôt que de jouer une comédie déshonorante pour moi autant que pour elle: j'estime qu'elle a bien fait. Un point, c'est tout.

—Mais votre argent? elle vous le doit!

—Mon argent? Quel argent? celui dont j'ai payé ses dettes? Voyons, ma chère! onze jours et douze nuits durant, j'ai été, dans cette villa, l'hôte. Croyez-vous qu'à mon âge on puisse nulle part être hébergé gratis?

Il haussait les épaules, très ironique. Dorée, les yeux ronds, hésita un temps, puis se prit à compter sur ses doigts. Et Lohéac de Villaine, soucieux d'abréger le débat, s'avisa d'une conclusion qu'il espérait finale:

—A quoi bon calculer, marquise? Quel que prix qu'on y mette, on n'achète jamais une femme. Et c'est toujours elle qui fait marché de dupe, si elle se figure s'être réellement vendue à son amant....

Mais L'Estissac, très vivement, interrompit:

—Oui, parbleu!—exclama-t-il avec une force singulière:—voilà ce qu'il faut dire et redire, voilà ce que trop peu de gens savent, en France et ailleurs, voilà ce dont nos pauvres petites amies elles-mêmes sont insuffisamment persuadées! Il faut le crier sur les toits: que jamais une femme ne peut, bon gré malgré, cesser de s'appartenir à elle-même; que jamais elle ne peut, contre or ni contre argent, céder à autrui cette propriété de soi, inaliénable; et que jamais un amant, sous prétexte qu'il a payé, et que jamais un mari, sous prétexte qu'il a épousé, n'acquièrent aucun droit définitif sur le cœur ou sur le corps qu'on a bien voulu leur prêter,—leur prêter! car il ne s'agit que d'un prêt, d'un prêt temporaire et révocable au premier désir du prêteur. Et tout contrat tendant à modifier la nature primitive et instinctive de ce prêt ne peut être que l'œuvre d'un fou ou l'œuvre d'un tyran.—Comment! voici une bouche qui a cessé de désirer ma bouche; et l'on exigerait qu'elle la baisât encore, malgré le dégoût, malgré les nausées, malgré les hoquets? Mais, rien que d'y songer, mon cœur se soulève! Ah! quarante siècles d'esclavage nous ont marqués! la trace dégradante est indélébile!... C'est peut-être le moins niais de nos écrivains modernes qui a tout naïvement écrit la phrase que voici, digne du premier au dernier mot d'avoir été écrite par un romancier assyrien, au temps du roi Nabuchodonosor: La femme d'un homme est sa chose, son bien, comme son porte-monnaie ou sa bague; et je ne vois pas qu'il y ait moins de malhonnêteté à lui dérober l'un que l'autre. Ainsi pense, au XXe siècle, un Français qui, de bonne fois, s'imagine civilisé!... Allons! Soudanais!... allons! Malgache!... vous, qui avez adopté comme patrie des terres réputées sauvages, dites-nous comment pensent les Hovas, les Sakalaves, les Ouoloffs, les Bambaras, les Toucouleurs, comment pensent les barbares jaunes, noirs, bruns, verts ou bleus,—moins barbares que nous?... Dites?...

Il se tut brusquement, les bras jetés sur la poitrine.

Alors le Malgache, qui de toute la soirée n'avait ouvert la bouche que pour les indispensables politesses, lentement parla:

—Ce qu'on pense des femmes, là-bas, chez nous? On pense, naturellement, qu'elles sont comme les hommes: esclaves ou libres.... Et, comme les hommes, elles appartiennent au maître si elles sont esclaves.... Mais si elles sont libres, si le maître a eu la sottise de les affranchir, elles s'appartiennent à elles-mêmes....

—Même mariées?—fit Lohéac.

—Elles le sont toutes, mariées! Tenez, moi, à Diégo, j'avais une femme très, très, très jolie ... une mulâtresse ... une femme libre ... j'ai oublié son nom par exemple.... Elle me trompait avec le marchand chinois ... pour de l'argent ... et aussi avec mon boy indigène ... pour de l'amour.... C'était tout simple ... puisqu'elle était une femme libre.... D'ailleurs toutes nos femmes nous trompent avec des amants de leur race.... Il faudrait être une brute pour ne pas le comprendre.... Quand il y a exagération, eh bien! on renvoie la jeune personne qui va se faire héberger ailleurs.... Et voilà tout!

Le Soudanais parla à son tour:

—En 98,—raconta-t-il,—je suis entré par la brèche dans la ville de Babemba, Sikasso. Et, comme obligatoire, j'y ai tué, pillé, brûlé ... parce que chez nous, dans le Centre Africain, il faut faire la guerre à fond, si l'on tient à la faire rarement.... Oui. Et l'économie de sang est, en fin de compte, appréciable.... Passons. Donc, Sikasso était pris, Babemba était mort, et l'on massacrait. J'allais, moi, çà et là, mon sabre rouge au poing, et un tirailleur sénégalais sur mes talons. Au hasard de la promenade, j'enfonçai une porte de case. Derrière, deux femmes, aux trois quarts mortes de peur, s'abattirent à mes pieds. Mon Sénégalais viola incontinent la moins jolie,—attention respectueuse à mon égard: le bougre me destinait le meilleur morceau.—Mais je viole rarement. Ce n'est plus de mon âge. J'emportai donc ma proie sans y avoir mordu, ce dont la susdite proie se montra stupéfaite et consternée: elle n'y comprenait d'abord rien, et s'en effrayait d'autant; puis l'avantage n'est pas à dédaigner d'être prise par un chef plutôt que par un guerrier vulgaire. Et, croyant l'aubaine ratée, elle en sanglotait de regret, la pauvrette! Le soir toutefois, je fis en sorte de la rassurer, et je la rassurai même à trois bonnes reprises, car elle ne manquait pas d'un charme assez appétissant.... Et, dès le lendemain, ma captive, très apprivoisée, pilait fort joyeusement le couscouss conjugal.... Ainsi vont les destinées, au cours des batailles africaines! Et voici que j'arrive à la morale de l'aventure. Aux termes du droit africain, ma captive était à moi, et vous avez vu qu'elle s'accommodait à merveille de son esclavage. Mais nos préjugés d'Europe sont en nous comme une lèpre, qui jamais ne se peut guérir, et toujours ronge déplorablement notre raison d'hommes mal affranchis. C'est pourquoi, de retour à Tombouctou, je crus devoir rendre la liberté à mon esclave et l'offrir comme épouse au premier de mes hommes en humeur d'être mari. L'imam de la mosquée prononça le mariage. Mais, trois semaines plus tard, l'imam de la mosquée prononçait le divorce. L'épouse libre avait trop copieusement usé de sa liberté. Je fus assez niais pour lui en faire le reproche. Elle écarquilla des yeux justement ahuris: «Puisque plus captive! Quant toi maître, moi fidèle, parce que moi femme prise à la guerre, et maître pouvoir tuer. Mais, à présent, moi femme libre! Femme libre faire comme veut.»

Dans le silence qui suivit, la marquise Dorée prononça:

—C'est commode!

—Ah!—fit L'Estissac,—vous y tenez, toutes, tant que vous êtes, à garder votre chaîne au cou!...

Dans sa gaine de cuir, la pendulette du salon sonna un coup. Rabœuf, leva les yeux. Les aiguilles marquaient onze heures et demie. Très doucement, il conclut:

—Et Célia, femme libre, fait comme elle veut,—fera comme elle voudra.—Et quand elle reviendra villa Chichourle, si le cœur lui redit de m'y accepter comme compagnon, je m'en estimerai très honoré. Et j'accepterai, ou je refuserai,—moi, homme libre,—comme il me plaira, sans nul souci de l'opinion des imbéciles. Favouille, mon enfant! nous n'avons plus de thé....


CHAPITRE XVII

HONNÊTEMENT ...


Sur son mur de porcelaine peinte, l'horloge de la Pintade sonna un coup. Les aiguilles marquaient onze heures et demie.

La grande salle, violemment éclairée par les grappes de lampes électriques appliquées tout le long de la frise, au-dessous du plafond bariolé, était à moitié vide, parce que le jeudi n'est pas un jour où l'on puisse à Toulon sortir élégamment. Il n'y avait donc là qu'une trentaine d'hommes, attardés à boire en bavardant par très petits groupes, et deux ou trois femmes grignotant un dernier sandwich, en tête à tête avec leur amant, avant de rentrer avec lui. Et c'était presque le silence. Par les glaces jaunes et bleues qui séparaient la grande salle de la salle extérieure, on apercevait, assis aux petites tables rondes, les gens pressés, entrés là seulement pour un quart d'heure, parce qu'ils avaient soif; et, autour d'eux, rangées hiératiques sur les banquettes des murs, les quelques filles de la classe inférieure, les pauvres errantes qui chaque soir attendent qu'un passant désœuvré, qu'un monsieur Merdassou, en humeur amoureuse, jette sur elle le mouchoir....

L'horloge avait sonné la demie. La porte qui donne sur le boulevard pivota, et une femme, très encapuchonnée, franchit le seuil. Derrière elle, son parapluie égoutta un ruisseau. D'un pas vit, elle traversa la salle extérieure, poussa le vitrage, entra dans la grande salle, et s'arrêta, inspectant du regard, couple par couple, toute l'assistance, et fronçant les paupières pour mieux voir.

Un chasseur tout de vert habillé,—le chasseur de la Pintade, personnalité très toulonnaise: un chérubin tout rose et tout blond, avec des yeux d'enfant et des cheveux de fille,—glissa silencieux vers l'arrivante, et, du ton le plus discret:

—Madame Mandarine!... vous cherchez quelqu'un?

Il allongeait la main vers le parapluie ruisselant, qu'elle ne lâcha pas.

—Oui!... Je cherche madame Célia.... Elle est avec monsieur Peyras, l'aspirant, ce soir.... Les avez-vous vus, après dîner?... Sont déjà rentrés? où....

Le chérubin, bouche cousue, scruta la jeune femme d'un bref coup d'œil. Mandarine cherchant Célia? qu'était-ce à dire? guerre, ou paix? On ne sait jamais, n'est-ce pas!... Il n'y avait pas si longtemps que Célia, dans cette même salle, avait cherché la Joliette.... Et le chasseur de la Pintade, chérubin tout rose et tout blond, en eût remontré aux plus sagaces psychologues, sondeurs d'âmes féminines.... Par ailleurs, une bataille de dames, la vaisselle de l'établissement s'en ressent toujours....

Rassuré après examen, le chasseur, d'un signe de tête, désigna une table du fond;

—Non, pas encore rentrés, monsieur Peyras et madame Célia.... Sont là.... Mangent.... Je vous le «lève», le manteau mouillé?

Mandarine, posément, se débarrassa de son caoutchouc luisant de pluie, et tendit ses bottines boueuses au torchon décrotteur.


C'était à la table même où, dix semaines plus tôt, la Joliette avait soupé avec Peyras, que Peyras soupait avec Célia.

Ils s'étaient assis en face l'un de l'autre, et ils ne se parlaient pas. L'aspirant, par-dessus la nappe servie, s'était emparé d'une main de sa maîtresse. Et Célia, accoudée, sa joue dans son autre main, attachait sur son amant le regard profond de ses yeux immobiles. Mandarine, approchant, s'arrêta une seconde fois, étonnée de l'éclat singulier de ce regard. Souvent, certes, elle avait admiré les yeux de Célia, pareils vraiment à deux lampes noires. Mais aujourd'hui, derrière leur sombre cristal, les deux lampes brûlaient à haute flamme, et leur rayonnement illuminait tout le visage. Sous sa peau mate, dans le réseau frémissant des artères et des veines, ce n'était plus du sang qui coulait, c'était un feu doux et ardent, un feu dont Mandarine crut sentir la chaleur rejaillie sur son propre visage, lorsqu'elle approcha encore, pour s'accouder enfin, elle aussi, sur la nappe, entre les deux amants.

Même alors, Célia ne parla pas. Elle continua de regarder Peyras, et ne vit pas autre chose que lui. Peyras, pris par la contagion de ce silence, salua seulement de la tête, et fit le geste d'offrir à Mandarine une place à table. Et ce fut Mandarine qui, la première, ouvrit la bouche:

—Bonsoir à vous deux,—dit-elle simplement.

Peyras alors répondit:

—Bonsoir, petite amie jolie....

Et, au son de sa voix, sa maîtresse sembla s'éveiller du rêve qu'elle rêvait:

—Bonsoir, chérie!...

Elle souriait. Ce sourire-là, si joyeux et tendre, Mandarine encore ne se souvint pas de l'avoir jamais vu....

Célia maintenant s'était redressée, et s'emparait du bras de sa grande amie:

—Comme ça tombe bien que vous soyez entrée à la Pintade justement aujourd'hui, et malgré cette pluie!... vous qui n'y venez pas quatre fois par mois!... Vite, mettez-vous là.... Il reste un peu de perdreau froid, et une grosse truffe....

—Merci,—dit Mandarine,—je n'ai pas faim: j'ai mangé déjà, là-bas....

—Là-bas?...

—Eh oui! là-bas!... chez vous!... villa Chichourle!... C'est jeudi, aujourd'hui, Célia, il y a des sandwichs et du thé, chez vous, le jeudi....

Sous la peau mate, dans toutes les veines et dans toutes les artères, ce fut comme si le feu mystérieux s'était tout d'un coup éteint. Et, à sa place, coula du sang obscur. Mandarine sentit à son cœur un bizarre pincement.

—C'est vrai,—murmurait Célia:—c'est jeudi, aujourd'hui....

Elle passa deux fois sa main sur son front. Et son amant, qui toujours tenait avec nonchalance l'autre main qu'elle lui abandonnait, pencha la tête de côté et regarda ses yeux noirs, moins lumineux soudain....

Puis Célia, la voix changée, questionna:

—Ainsi ... vous venez de là-bas?

—Oui,—dit Mandarine.

Et toutes deux se turent.

Alors Bertrand Peyras, sans affectation, se leva. Il sourit à Mandarine, avec politesse, et, se penchant sur Célia, la regarda encore droit aux yeux. Il n'avait pas lâché la main qu'on ne lui avait pas retirée. Il l'éleva jusqu'à sa bouche, et, longuement, en baisa la paume. Puis, d'une voix très détachée:

—Voulez-vous être assez gentilles pour m'excuser cinq minutes, mes jolies?... Je viens de voir entrer au lavabo quelqu'un ... quelqu'un à qui j'ai besoin de parler ...

Il s'éloigna sans hâte, discret.


Seules, elles se turent encore un moment. Puis Célia redit:

—Vous venez de là-bas?...

Et Mandarine répéta:

—Oui.

Célia hésita. Enfin, parlant plus bas, et d'une voix qui s'enrouait:

—Mandarine?... est-ce que ... est-ce que, là-bas ... on est très fâché?...

Mandarine, nettement, secoua la tête de droite à gauche:

—Non.

—Ah!—fit Célia.

Et, tout de suite, ses yeux interrogeant les yeux de l'amie:

—Mais vous ... vous êtes fâchée?...

—Oui,—dit Mandarine.


Maintenant, elles étaient accoudées toutes deux sur la nappe, et penchées l'une vers l'autre; Mandarine, les paupières obstinément baissées, écoutait....

—Que voulez-vous! il est revenu, et il m'a dit qu'il m'aimait comme autrefois, plus qu'autrefois; qu'il en était très sûr; qu'il avait eu le temps de réfléchir, pendant la croisière de l'escadre; et que, tout le long de cette croisière, c'était à moi qu'il avait pensé, à moi toujours, jamais à l'autre.... L'autre, vous savez, nous nous étions battues.... Il m'a dit que, dès ce jour-là, il avait très bien senti qu'il m'aimait, moi, et qu'il ne l'aimait pas, elle, parce que dans le moment que nous étions accrochées l'une à l'autre, et qu'on accourait pour nous séparer, il avait souhaité, de toutes ses forces, que j'eusse le dessus, moi, et elle le dessous ... et il m'a juré que son cœur avait sauté de joie dans sa poitrine, quand il l'avait vue tomber, et quand il l'avait entendue crier grâce.... Vous comprenez, il avait tout de même été forcé de rentrer avec elle: je l'avais à moitié tuée, cette femme; elle saignait de partout, et son corps n'était qu'une plaie.... Il ne pouvait pas ne pas la soigner, puisqu'en somme c'était pour lui qu'elle avait reçu tous mes coups.... J'avais tapé, je vous jure! Certainement, elle s'était défendue, et elle m'avait fait du mal aussi; mais, je me rappelle, c'étaient encore mes poings et mes genoux qui étaient le plus meurtris, mes poings et mes genoux, tout noirs d'avoir tant frappé.... Enfin, il m'a donné sa parole d'honneur que jamais, depuis ce jour-là, il n'avait dormi avec elle, et qu'elle avait pleuré à son tour, pleuré autant que moi.... Et c'est alors que je lui ai pardonné, à lui....

Elle s'interrompit un instant, avant de poursuivre, plus grave:

—Voyez-vous, je sais tout ce que vous pourriez me dire ... qu'il me trompera encore ... que j'aurai encore du chagrin.... Mais tant pis! je suis payée d'avance!... Rien que la joie que j'ai eue hier, quand il m'a reprise dans ses bras ... ça paie tout!... Il y a peut-être des femmes qui peuvent vivre sans être aimées. Mais moi, non.... J'en sais qui rêvent toilettes, auto, maison chic.... Mais moi, depuis toujours, j'ai seulement rêvé d'être à quelqu'un qui m'aimerait ... à quelqu'un qui me dirait des choses très douces, en me tenant pressée dans ses bras.... Et si vous saviez les choses qu'il m'a dites cette nuit!... Quand je l'ai rencontré, il y a quatre mois, j'ai tout de suite été amoureuse de lui, parce que ... parce qu'il ressemblait à un autre homme ... à un homme que j'ai connu jadis ... et qui m'a fait de la peine.... Cet homme aussi savait dire les choses qu'il faut, les choses qui ouvrent nos cœurs, les choses qui entrent en nous, et qui nous font chaud, et qui nous font froid.... Alors, il y a quatre mois, j'avais cru reconnaître la voix ancienne. Et ce sont bien les mêmes choses que j'ai entendues cette nuit-là ... une nuit tout entière passée au bord de la mer, sur le sable de la petite plage qui est au pied de la villa.... Et ce sont encore les mêmes choses que j'ai entendues hier....

Elle s'interrompit une seconde fois; et chercha les yeux de Mandarine. Mais Mandarine gardait les paupières baissées.

—Non! ne soyez pas fâchée!... Vous le voyez bien, ce n'est pas de ma faute.... Je n'ai pas fait exprès ... je me suis laissée aller, parce que c'était plus fort que moi.... Et puis rappelez-vous, Mandarine! vous-même me l'aviez dit, autrefois, dans votre fumerie, le jour même de ma première visite chez vous: que je devais vivre bien sage et me civiliser petit à petit, en attendant qu'il me revînt, lui.... Eh bien! tout ce que vous m'aviez dit, je l'ai fait.... J'ai vécu bien sage ... j'ai tâché d'être moins sauvagesse ... et j'ai attendu qu'il revînt! Il est revenu comme vous aviez dit.... Alors pourquoi seriez-vous fâchée? Vous ne devez pas!... Mandarine, je vous en prie! ne soyez pas fâchée!.... Regardez-moi! montrez-moi vos yeux!... Puisque ce n'est pas de ma faute! Vous le voyez bien, que je ne pouvais pas, que je ne peux pas faire autrement!...

A deux mains, elle avait saisi les joues de son amie, et elle relevait vers soi le beau visage aux lignes pures, les yeux clairs si graves sous leurs paupières violettes, et la bouche de corail ciselé,—muette....

Et elle répéta deux fois:

—Vous le voyez bien, que je ne peux pas ... que je ne peux pas....

Alors Mandarine répondit, lentement:

—Si. Vous pouvez. Il faut.

Et elle ajouta, sans plus de préambule:

—Je suis venue vous chercher, pour vous ramener là-bas....


Maintenant, c'était Mandarine qui parlait, et c'était Célia qui écoutait, le front très bas....

—Fâchée? non.... Je ne suis plus fâchée, parce que j'ai compris.... Mais, tout de même, il faut que vous fassiez comme je vous dis de faire: il faut que vous reveniez avec moi, là-bas.... Oh! je sais que je vous demande une grosse chose.... Tout à l'heure, quand je suis partie de chez vous, je ne savais pas ... je ne me rendais pas compte.... A présent, je sais. Vous allez avoir très mal, mon pauvre petit. Mais il faut, il faut!... Être amoureuse, ce n'est pas une raison, allez! Tout ce que je voulais vous dire, tout ce que j'avais arrangé en chemin pour vous persuader, je pourrais vous le servir aussi bien: que ce n'est pas chic à vous de lâcher Rabœuf sitôt vos dettes payées ... pas chic et pas propre ... pas d'une femme comme vous;—que Rabœuf s'est bien conduit avec vous;—que vous n'avez pas ça à lui reprocher ... qu'il doit quitter la France dans six semaines ... et que ces six semaines-là, honnêtement, vous les lui devez!... Mais à quoi bon? je n'ai besoin de rien vous expliquer: vous savez tout. J'ai compris. C'est très vrai que ce n'a pas été de votre faute, que vous n'avez pas fait exprès....

A son tour elle tendait ses deux mains vers l'amoureuse et relevait vers soi le pauvre visage crispé de chagrin, les pauvres yeux déjà mouillés....

—Non, je ne vous dirai rien de tout cela.... Ce n'est pas la peine; vous êtes restée la même Célia, la Célia qui était mon amie.... Et alors je vous dirai autre chose.... Écoutez....

Elle tressaillit, et, prompte, détourna la tête pour regarder vers le mur de porcelaine peinte: l'horloge sonnait l'heure,—minuit.—Et Mandarine parla plus vite:

—Écoutez!... L'amour ... oui ... il n'y a guère mieux.... Et les robes, et les villas, et les voitures, ça n'est en comparaison que bien petite bière.... Et pourtant ... quand on prend sa tête dans ses mains, et qu'on réfléchit seulement cinq minutes ... on voit plus clair, et on mesure.... L'amour, allez! même le vrai, même le beau, même le grand, ça ne tient pas bien grosse place dans la vie!... Amoureuse! moi aussi, je l'ai été; je l'ai été comme vous, de tout mon cœur, de toutes mes forces, de toute ma peau.... Et qu'est-ce qu'il m'en reste? un goût amer au fond de la mémoire!... les pipes brûlées laissent un goût pareil au fond de la bouche. Amoureuse! mais, vous aussi, vous l'avez déjà été ... et qu'est-ce qu'il vous en reste? ceci!...