[109]Les chorfâ de Kerzâz existent encore à Tabalbâlet, entre le Touât et le Tafîlelt. Ils y possèdent une zâouiya qui jouit de la plus grande réputation.
Ceux qui y entrent ignorants, malades, affamés, nus, attristés, en sortent instruits, guéris, rassasiés, habillés, consolés. Du moins, c’est ce qu’en disent les indigènes.
[110]Les chorfâ d’Ouazzân habitent une ville du Maroc, entre Fez et Tanger. Ils sont les chefs de la grande confrérie des Mouley-Tayyeb, et, à ce titre, ils consacrent l’investiture des empereurs du Maroc à chaque changement de règne.
[111]L’Adrâr dont il est ici question est un groupe d’oasis plus rapprochées des rives de l’Océan Atlantique, dont Chinguît est la capitale.
[112]Les Chorfâ du Tafîlelt (Maroc) sont aussi remarquables par leur taille élevée.
[113]Essai de grammaire de la langue temâchek’, par M. A. Hanoteau, chef de bataillon du génie. (Paris, Imprimerie impériale, 1860.)
M. Hanoteau écrit temâchek’ par un k suivi d’un accent ; j’ai préféré représenter la même lettre de l’écriture tefînagh par un q. Voilà la raison des différences de transcription, l’orthographe du mot restant la même.
CHAPITRE II.
DIVISIONS ET CONSTITUTION SOCIALE.
Les Touâreg du Nord se divisent en deux grandes sections : les Azdjer à l’Est, les Ahaggâr à l’Ouest.
Les Ahaggâr, je l’ai déjà dit, sont les Hoggâr des Arabes et des Européens.
Chacune des deux sections se subdivise en tribus.
Les unes sont nobles et prennent le titre de ihaggâren ; les autres sont serves et placées dans la dépendance absolue des nobles ; on les appelle imrhâd. Quelques-unes ne sont ni nobles ni serves, mais rayonnent dans le cercle d’action d’une tribu noble à laquelle elles payent impôt ; d’autres, enfin, sont des tribus de marabouts remplissant le rôle de modérateurs, de conciliateurs et d’instructeurs, rôle important au milieu d’une société qui n’est soumise à aucune forme de gouvernement régulier, mais qui, grâce à une certaine force de cohésion, traverse la série des siècles, sans subir de modifications sérieuses, malgré ses nombreuses pérégrinations, ses guerres intestines et les luttes qu’elle a dû soutenir pour conserver son indépendance.
Dans la section des Azdjer, les tribus nobles sont :
Les Imanân,
Les Orâghen,
Les Imanghasâten,
Les Kêl-Izhabân,
Les Imettrilâlen,
Les Ihadhanâren.
Les tribus de marabouts sont :
Les Ifôghas,
Les Ihêhaouen.
Les tribus mixtes sont :
Les Ilemtîn,
Les Kêl-Tîn-Alkoum.
J’indiquerai les noms des tribus serves au chapitre suivant en faisant l’historique des tribus nobles auxquelles elles appartiennent.
Dans la section des Ahaggâr, il n’y a que des nobles et des serfs. On pourrait considérer comme tribus mixtes celles qui habitent les villages du Touât, mais elles ne sont plus considérées par les Touâreg comme faisant partie de leurs confédérations.
Primitivement, les Ahaggâr ne constituaient qu’une seule tribu, celle des Kêl-Ahamellen, divisée en un grand nombre de fractions : mais l’accroissement de la population, l’obligation de se disperser sur d’immenses espaces pour assurer la subsistance des troupeaux, probablement aussi la rivalité de familles à familles, ont amené les fractions de la tribu mère à se constituer en tribus indépendantes, et aujourd’hui, au lieu d’une seule tribu, on en compte quatorze, savoir :
Les Tédjéhé-Mellen,
Les Tédjéhé-n-oû-Sîdi,
Les Ennîtra,
Les Tâïtoq,
Les Tédjéhé-n-Eggali,
| Les Inembâ, | ⎰ ⎱ |
Kêl-Émoghrî, |
| Kêl-Tahât, |
Les Kêl-Rhelâ,
Les Irhechchoûmen,
Les Tédjéhé-n-Esakkal,
Les Kêl-Ahamellen,
Les Ikadéen,
Les Ibôguelân,
Les Ikerremôïn.
Comme pour les Azdjer, je ferai connaître, au chapitre suivant, les tribus serves de la dépendance de chaque tribu noble.
De la division des tribus je passe à quelques considérations générales sur chacun des organes constitutifs de cette société.
Du Pouvoir souverain. — Amanôkal et Amghâr.
Il y a environ deux siècles, une famille, réunissant à la noblesse de race la noblesse religieuse des chorfâ, celle des Imanân, dominait au dessus des Azdjer et des Ahaggâr, nobles, marabouts et serfs, et son chef, sous le titre d’amanôkal[114], nom berbère synonyme de sultan, représentait le roi d’une monarchie féodale.
Par suite d’une révolution, les Imanân, vaincus par leurs sujets, avec le concours d’un élément étranger, les Ioûrâghen, sont, depuis, réduits à l’état de simple tribu noble, et les deux groupes des Azdjer et des Ahaggâr, constitués en confédérations aristocratiques, reconnaissent l’autorité supérieure de cheïkh héréditaires, sous le nom d’amghâr, synonyme de cheïkh.
Malgré sa déchéance, l’héritier du titre d’amanôkal continue à le porter, et on le lui accorde par déférence pour sa qualité de chérîf, mais ce titre est purement nominal. Aujourd’hui, les deux amghâr exercent dans chacune des deux confédérations les pouvoirs autrefois dévolus à l’unique souverain.
Ces pouvoirs, on le comprend, ne sont définis par aucune charte, et ils varient, dans les limites de la loi musulmane, suivant l’autorité ou le crédit personnel dont jouit l’amghâr.
Des Nobles.
Les nobles, ihaggâren, sont seuls en possession des droits politiques dans la confédération et seuls ils exercent le pouvoir dans la tribu.
Tous, dès qu’ils ont atteint leur grande majorité, sont appelés à faire partie des mia’âd, ou assemblées, dans lesquelles se discutent les intérêts communs.
Un seul, dans la tribu, par une sorte de droit d’aînesse spécial, gouverne et administre, avec ou sans le concours des autres membres de sa famille.
L’occupation ordinaire des nobles est de faire la police du territoire de la tribu, d’assurer la sécurité des routes, de protéger les caravanes de leurs clients, de veiller sur l’ennemi, de le combattre au besoin, et, au cas d’une guerre qui appelle tout le monde sous les armes, nobles et serfs, de prendre le commandement des serfs.
Tout travail manuel est considéré par les nobles comme indigne de leurs seigneuries ; ils seraient même disposés, en leur qualité de gentilshommes, à n’apprendre ni à lire ni à écrire, si l’obligation de suppléer par la correspondance aux relations orales, que l’espace à parcourir rend souvent impossibles, n’imposait au plus grand nombre, nobles ou serfs, hommes ou femmes, la nécessité de la lecture et de l’écriture.
D’ailleurs, la vie des nobles est loin d’être inactive, car, pour remplir les devoirs qui leur incombent, ils sont toujours par voies et par chemins, par monts et par vaux. L’espace que chacun d’eux parcourt dans une année dépasse tout ce que l’imagination la plus féconde peut supposer. Chez les Touâreg, une femme franchit à mehari 100 kilomètres pour aller à une soirée, et un homme sera quelquefois dans la nécessité de voyager vingt jours pour aller à un marché. L’immensité du désert dévore la vie des nobles.
Des Marabouts.
Les marabouts, inislimîn, sont des nobles qui ont abdiqué tout rôle politique dans la gestion des affaires des confédérations pour conquérir une plus grande autorité religieuse, autorité nécessaire dans une société où la justice n’est représentée par aucun pouvoir et où la loi de la force est souvent la seule invoquée, où enfin l’instruction publique, civile ou religieuse, serait délaissée sans leur puissante intervention.
Les marabouts, chez les Touâreg, sont donc à la fois ministres de la religion, ministres de la justice et ministres de l’instruction publique.
Prêtres, ils veillent au maintien de l’orthodoxie musulmane et prêchent la vertu et la morale par l’exemple de leur vie autant que par leurs paroles, car, chez les nomades, il n’y a ni mosquées ni lieux de réunion pour la prédication.
Juges, ils interviennent, comme amiables compositeurs, dans toutes les querelles d’individu à individu, de tribu à tribu, de confédération à confédération, de Touâreg à étrangers. Souvent ils sont assez heureux pour faire entendre le langage de la saine raison, mais ils n’ont d’autre pouvoir que celui d’hommes à l’estime desquels on tient généralement.
Professeurs, ils enseignent, suivant le degré de leur instruction, tout ce qu’ils savent eux-mêmes : la lecture, l’écriture, le Coran, aux enfants ; l’histoire, le droit, la théologie, l’astronomie, le calcul, à ceux qui se constituent leurs disciples, telâmîd, et, par ces disciples, marabouts comme eux de naissance, ils font pénétrer l’enseignement dans toutes les classes de la société.
A la différence des marabouts arabes, qui attendent leurs clients à domicile, les marabouts des Touâreg, pour peu qu’ils veuillent exercer de l’influence sur leurs contribules[115], sont obligés, comme des missionnaires, de se rendre partout où leur intervention est nécessaire. Un marabout, le Cheïkh-’Othmân entre autres, est souvent forcé d’être, pendant des mois, des années entières, absent de sa zâouiya.
Ne l’a-t-on pas vu venir en France chercher à établir de bons rapports entre nous et les peuplades dont il est le chef religieux !
Dans une société comme celle des Touâreg, sans l’intervention des marabouts dans tous les actes de la vie privée et publique, le désordre et l’anarchie n’auraient plus de limites. Des hommes qui remplissent la mission si difficile de maintenir dans les bornes du devoir un élément aussi mobile et aussi passionné méritent, au plus haut degré, la considération de toutes les personnes de cœur de toutes les religions et de toutes les civilisations. Aussi le gouvernement français doit-il être félicité d’avoir accueilli le Cheïkh-’Othmân et ses deux disciples, avec la distinction dont il les a entourés pendant leur voyage en France, et je ne doute pas que la bienveillance dont ces marabouts ont été l’objet ne produise les meilleurs effets chez les Touâreg.
Une leçon du Cheïkh-’Othmân à ses disciples, à sa sortie des Tuileries, mérite d’être consignée ici :
« Chacune des religions révélées, leur dit-il, peut élever la prétention d’être la meilleure : ainsi, nous, musulmans, nous pouvons soutenir que le Coran est le complément de l’Évangile et de la Bible, mais nous ne pouvons contester que Dieu ait réservé pour les chrétiens toutes les qualités physiques et morales avec lesquelles on fait les grands peuples et les grands gouvernements. »
Cette remarque, dans la bouche d’un marabout musulman, révèle une haute philosophie en même temps qu’une instruction solide : car les fanatiques n’admettent, pour les chrétiens, de supériorité que par l’intervention du diable, et seulement pour égarer les musulmans.
Des Tribus mixtes.
Je donne ce nom, à défaut d’autre, à des tribus qui ne sont ni nobles, ni serves, mais qui achètent cependant la liberté en payant un impôt aux nobles.
Cet impôt est celui de la gharâma, qui existait autrefois en Algérie sous la domination des Turcs.
Cette classe correspond à celle des ra’aya de l’Orient.
Des Serfs.
J’ai longtemps hésité à traduire le mot amrhîd, pl. imrhâd, par le mot français serf, par la raison que les Touâreg, à défaut d’un mot spécial, traduisent le mot temâhaq amrhîd par celui de ra’aya en arabe, lequel correspond au mot sujet de notre langue : mais l’hésitation a cessé à partir du moment où j’ai su que les tribus mixtes représentaient les vrais ra’aya et que la religion musulmane défendait aux marabouts d’avoir des imrhâd.
Le ra’aya des Arabes et des Turcs est un sujet, plus ou moins corvéable, plus ou moins contribuable, mais ce n’est qu’un ra’aya politique, tandis que l’amrhîd est un ra’aya social, c’est-à-dire un serf dans la pire acception du mot, serf duquel on peut exiger non-seulement des corvées et des contributions, mais encore l’abandon absolu de tout ce qu’il possède.
En droit, l’amrhîd plaidant devant un qâdhi contre son maître ne lui doit rien, parce que la loi musulmane, qui admet l’esclavage, repousse l’inféodation de l’homme à l’homme : mais, en fait, chez les Touâreg, l’amrhîd doit tout, parce que, dans ce pays, l’autorité du sabre remplace souvent celle de la loi.
Cependant, avec le droit de la force, comme avec tous les autres droits, il y a des accommodements.
Dans la pratique ordinaire, le droit du maître restant absolu sur les biens du serf, le maître aime que le serf soit riche en argent, en troupeaux, en esclaves, en mobilier, et il lui laisse toute liberté pour arriver à la fortune, parce qu’il sait devoir trouver là, en cas de besoin, des ressources qui ne lui seront pas refusées, mais dont il n’usera qu’avec discrétion pour ne pas décourager le serf, pour ne pas tuer la poule aux œufs d’or.
Le noble, je l’ai déjà dit, ne se livre à aucun travail manuel ; sa grande occupation est d’assurer la sécurité des routes au profit du commerce.
A l’époque des récoltes, il se rapproche des oasis habitées par les commerçants dont il protége les intérêts ; là, ses clients lui font une part sur les produits de leurs jardins, et il vit temporairement de cette dîme.
A l’époque où les caravanes marchent, il campe sur les routes et il se nourrit des dhîfa que lui offrent les voyageurs.
Entre temps, il vient s’installer chez ses serfs, et ceux-ci l’alimentent.
Pour ces derniers, exclusivement occupés de pourvoir à leurs propres besoins, et d’ailleurs beaucoup plus nombreux que les nobles, la charge est lourde, sans doute, car le pays est pauvre, mais elle n’excède pas leurs forces.
Parfois, quand le noble a perdu ses chameaux, soit par excès de fatigue, soit par manque de nourriture, il se remontera chez ses serfs, et ces derniers trouveront cet impôt presque légitime : car, si les nobles usent des chameaux pour assurer la sécurité du pays, les serfs n’ont guère d’autre besogne sérieuse que d’en élever, et, pour cela, l’espace leur est abandonné en pacage, et ils savent toujours choisir, pour y conduire leurs troupeaux, les vallées les plus plantureuses.
Les redevances ordinaires des imrhâd envers leurs maîtres consistent à leur donner annuellement un chameau, une botta ou pot de beurre, à leur réserver le lait de dix brebis ou chèvres et à garder leurs troupeaux. De cette fonction spéciale leur est venu le surnom de kêl-oûlli, gens de bétail.
Il faut bien que les nobles n’abusent pas trop de leurs serfs, car il en est quelque-uns plus riches que leurs maîtres. De ce nombre est un nommé El-Hâdj-Mohammed, de la tribu des Iworworen, serf de l’émîr Ikhenoûkhen, dont la fortune est égale à celle de son maître, incontestablement le plus riche des Touâreg du Nord. Ce Hâdj-Mohammed, qui doit sa position à son intelligence, est très-considéré, et il n’est pas rare de voir Ikhenoûkhen prendre ses conseils.
Le serf se transmet par héritage ou donation, mais ne se vend pas, condition qui le distingue de l’esclave.
Quelle est l’origine de l’asservissement des imrhâd ?
Plusieurs réponses sont faites à cette question.
Chaque noble possède, suivant sa fortune, un nombre plus ou moins considérable d’esclaves noirs qui souvent, à la mort de leurs propriétaires, sont affranchis. C’est une œuvre pie chez les musulmans. Dans la société târguie, l’esclave affranchi ne peut trouver à louer ses bras pour vivre ; fatalement il est amené à transformer son affranchissement en servage, car souvent son retour dans sa patrie est impossible. Ainsi se recrutent journellement les tribus d’imrhâd noirs désignés sous le nom d’ikelân.
Les imrhâd blancs sont de même origine que les autres Touâreg et proviennent de tribus congénères asservies par la force des armes, ou qui ont réclamé le protectorat des nobles.
Quelques-uns attribuent le servage à la position exceptionnelle de la femme chez les Touâreg. Les extrêmes se touchent, et souvent, comme dit le proverbe, le mieux est l’ennemi du bien.
Chez les Berbères sahariens, la femme dispose de la plus grande partie de la richesse. Or, il s’est trouvé, dans les temps anciens, dit la tradition, des femmes non mariées possédant de nombreux troupeaux, et qui, dans l’impossibilité de les défendre par elles-mêmes contre le vol et le pillage, ont réclamé le protectorat de familles princières et ont consenti à leur payer tribut. Plus tard, ces femmes se sont mariées et leurs enfants ont constitué le noyau des premières tribus serves.
Mais ce ne peut être qu’une des origines nombreuses du servage.
Dans l’Histoire des Berbères d’Ebn-Khaldoûn, l’exemple de l’asservissement des vaincus ou de leur réduction en servage est souvent mentionné. Si le servage ne s’est pas maintenu comme fait plus général dans l’Afrique septentrionale, c’est qu’il a été aboli, comme chez les marabouts Touâreg, au nom de la morale islamique.
Mais les Touâreg ne sont pas les seuls à avoir des serfs : les Oulâd-Bâ-Hammou, Arabes nomades du Touât, ont aussi des imrhâd, les uns Arabes, les autres Berbères. Il est vrai de dire que les Oulâd-Bâ-Hammou, comme les Touâreg, appartiennent à une confédération indépendante de tout gouvernement régulier.
Au Nord du Sénégal aussi, plusieurs tribus arabes ou berbères tiennent sous leur dépendance d’autres tribus dont l’état social me paraît correspondre à celui des imrhâd chez les Touâreg.
D’après les hommes les plus éclairés dont j’ai pris l’avis, le servage, pour quelques tribus imrhâd des Imanân, daterait du règne du dernier amanôkal, Gôma, qui tuait impitoyablement ceux qui résistaient à ses volontés, et qui, pour ses méfaits, fut tué lui-même par Bîska, l’un des principaux chefs des Azdjer.
Déjà, à cette époque, la réduction des faibles en servage paraissait un fait tellement monstrueux, tellement contraire à la morale du Coran, qu’un homme de haute lignée n’a pas craint de se dévouer pour débarrasser son pays d’un tel monstre.
Quant aux autres imrhâd, leur asservissement est antérieur à la conversion des Touâreg à l’islamisme, ou doit dater de la dispersion des Kêl-es-Soûk par le roi de Gôgo.
On comprend qu’alors des familles faibles, étrangères au métier des armes, et voulant échapper à la mort ou à l’esclavage qui les attendait en tombant au pouvoir du roi noir et païen, aient acheté la protection des nobles en se constituant leurs serfs.
D’ailleurs, font remarquer les nobles, la plupart des imrhâd ont eu pour mères des esclaves noires ; s’ils fussent restés dans la condition que leur créait le ventre de leurs mères, d’après la coutume târguie, ils auraient dû être esclaves. En devenant serfs, ils ont conquis la liberté personnelle et ont pu épouser des femmes blanches, ce qui est à la fois un grand avantage et un grand honneur pour eux.
L’enfant, chez les Touâreg, suit le sang de sa mère ;
Le fils d’un père esclave ou serf et d’une femme noble est noble ;
Le fils d’un père noble et d’une femme serve est serf ;
Le fils d’un noble et d’une esclave est esclave.
« C’est le ventre qui teint l’enfant, » disent-ils dans leur langage primitif.
Et, ajoutent-ils, « l’amrhîd, quels que soient son intelligence, son instruction, son courage, sa force, sa richesse, ne peut s’affranchir du servage.
« Il ne peut ni se racheter, ni fuir, car son maître a sur lui un droit imprescriptible. »
Cependant, quand il y a mélange successif et prolongé de sang noble avec le sang serf dans la même famille, on admet que l’amrhîd puisse devenir un demi-noble. On en cite quelques rares exemples.
En général, les imrhâd sont aussi fiers d’être Touâreg que les nobles, et, pour défendre l’honneur de leur nom, ils font merveille quand ils sont appelés au combat, surtout quand ils se battent contre les Arabes, ces grands mangeurs, qu’ils accuseraient volontiers d’affamer la terre, tant ils envient même leurs plus modestes repas.
On a écrit que les imrhâd, par mesure de prudence, n’étaient pas armés, et que jamais ils n’étaient appelés à combattre, dans la crainte qu’ils n’apprissent à tourner leurs armes contre leurs maîtres.
C’est le contraire qui est presque la vérité, car tous les imrhâd ont le sabre, la lance, le poignard, le bouclier, et quelques-uns même des fusils achetés, quand les nobles n’ont que des fusils donnés.
Dans toutes les guerres, les imrhâd sont les premiers en avant, et ils se croiraient déshonorés si on ne les appelait à défendre la cause de leurs maîtres.
Souvent ils entreprennent des rhezî pour leur compte ou avec le concours des nobles, et, dans ces expéditions périlleuses, ils se montrent audacieux comme des hommes qui ont à racheter leur infériorité sociale par une supériorité dans la profession qui a ennobli leurs maîtres.
Quand des contestations s’élèvent entre des tribus imrhâd, elles les vident les armes à la main.
M. le commandant Hanoteau, dans son Essai de grammaire temâchek’, raconte longuement une querelle entre les Isaqqamâren et les Kêl-Ouhât, deux tribus serves du Ahaggâr.
La tradition n’a transmis la mémoire d’aucun fait ressemblant à une coalition des serfs contre leurs maîtres, quoiqu’il y ait parfois des actes de rébellion d’individus assistés des membres actifs de leurs familles. Mais le respect du maître est si grand que, par l’intervention des autres imrhâd, tout rentre bientôt dans l’ordre.
On cite le cas d’un amrhîd, maltraité par son maître, qui alla se plaindre à Tripoli. Il y a longtemps de cela. Le sultan de cette ville, croyant à une révolte des serfs qui lui permettrait d’avoir raison des nobles Touâreg, envoya contre eux une armée, laquelle arriva jusqu’à Djânet. On lui permit de mettre à mort le coupable, et l’armée rentra à Tripoli. Les descendants du noble et de l’amrhîd, acteurs dans ce petit drame, existent encore aujourd’hui et vivent dans de bons rapports.
Des Esclaves.
Presque tous les Touâreg nobles et riches ont des esclaves nègres du Soûdân amenés par les caravanes, et aujourd’hui vendus à vil prix dans le pays. Quelques serfs en possèdent aussi.
Les nègres servent de domestiques, gardent les troupeaux, font des convois ; les négresses, quand elles sont des concubines, accompagnent leurs maîtres dans leurs longs voyages ; autrement, elles remplissent le rôle de servantes dans les ménages et permettent aux dames de bonne famille de vaquer à leurs plaisirs avec une liberté que ne connaissent pas les femmes arabes.
L’esclavage, chez les Touâreg comme chez tous les peuples musulmans, est très-doux et n’a rien de commun avec le travail forcé des colonies. Dans la famille musulmane, l’esclave est traité par ses maîtres avec les plus grands égards, et il n’est pas rare de voir l’esclave se considérer comme un des enfants de la maison.
De la Femme.
S’il est un point par lequel la société târguie diffère de la société arabe, c’est par le contraste de la position élevée qu’y occupe la femme comparée à l’état d’infériorité de la femme arabe.
Chez les Touâreg, la femme est l’égale de l’homme, si même, par certains côtés, elle n’est dans une condition meilleure.
Jeune fille, elle reçoit de l’éducation.
Jeune femme, elle dispose de sa main, et l’autorité paternelle n’intervient que pour prévenir des mésalliances.
Dans la communauté conjugale, elle gère sa fortune personnelle sans être jamais forcée de contribuer aux dépenses du ménage, si elle n’y consent pas : aussi arrive-t-il que, par le cumul des produits, la plus grande partie de la fortune est entre les mains des femmes. A Rhât, la presque totalité de la propriété foncière leur appartient. Nous l’avons déjà vu.
Dans la famille, la femme s’occupe exclusivement des enfants, dirige leur éducation.
Les enfants sont bien plus à elle qu’à son mari, puisque c’est son sang et non celui de l’époux qui leur confère le rang à prendre dans la société, dans la tribu, dans la famille.
En dehors de la famille, quand la femme s’est acquise, par la rectitude de son jugement, par l’influence qu’elle exerce sur l’opinion, une sorte de réputation, on l’admet volontiers, quoique exceptionnellement, à prendre part aux conseils de la tribu. Libre de ses actes, elle va où elle veut, sans avoir à rendre compte de sa conduite, pourvu que ses devoirs d’épouse et de mère de famille ne soient pas négligés.
Son autorité est telle que, bien que la loi musulmane permette la polygamie, elle a pu imposer à l’homme l’obligation de rester monogame, et cette obligation est respectée sans aucune exception.
Pour que la femme târguie ait pu se placer ainsi au-dessus de la loi, de la religion et des passions, il lui a fallu plus que la puissance attractive du sexe féminin sur le sexe masculin.
Cette puissance, quelle qu’elle soit, elle l’a exercée, et les résultats attestent son heureuse influence, car, dans le même milieu, quelle différence entre la famille arabe polygame et la famille târguie monogame !
Dans cette dernière, malgré de grands éléments de dissolution, la monogamie a retenu autour du foyer domestique de très-beaux restes de ces vertus qui ont fait jadis la gloire de la race berbère. Dans la famille arabe, au contraire, du moins dans certaines tribus du Sahara, malgré de meilleures conditions matérielles d’existence, la polygamie a fait descendre assez bas le niveau de la morale publique pour que le père, avant de marier sa fille, puisse exiger d’elle le remboursement, prélevé sur son corps, de ce qu’elle a coûté à sa famille, et pour que la fille, déshonorée selon nous, rachetée suivant les idées locales, soit d’autant plus recherchée en mariage, qu’elle aura eu plus de succès dans le commerce de ses attraits. La conséquence de ces prémices est que la femme arabe, tombée dans la décrépitude à l’âge où la femme monogame brille de tout son éclat, descend au rang des bêtes de somme pour servir son père, son mari, ses enfants, voire même la femme qui l’a remplacée dans les faveurs de l’époux et qui partagera bientôt avec elle le fardeau de la domesticité.
Que d’enseignements découlent de ces constatations !
Dans la société târguie, le rôle du marabout et celui de la femme semblent plutôt procéder de la civilisation chrétienne que des institutions musulmanes. Faut-il voir dans ces deux exceptions un reste d’une tradition ancienne ? Rappelons-nous que les Touâreg portent ce nom pour avoir longtemps repoussé et renié l’islamisme. Parmi eux il y a eu lutte et lutte prolongée entre une foi antérieure et la religion nouvelle. Mais, quelles que soient les causes de la résistance des Touâreg à l’islamisme, il est hors de doute que leur société exceptionnelle, au milieu de tant d’éléments de destruction, s’est maintenue, telle que nous la retrouvons, par la femme et par le marabout.
La civilisation française, dont nous sommes fiers à si juste titre, n’est-elle pas aussi l’œuvre de la femme chrétienne et des évêques éclairés du moyen âge ?
[114]Mot à mot : ama possesseur, n du, akal pays.
[115]Contribule, de la même tribu. Ce mot a pour les tribus la même valeur que le mot concitoyen pour les habitants de la même ville.
CHAPITRE III.
HISTORIQUE DES TRIBUS.
Le but de ce chapitre est de faire connaître l’importance relative de chaque tribu, ses chefs, sa force, ses ressources, ses principaux lieux de campement, en un mot, le rôle qu’elle joue dans chaque confédération.
On ne s’attend pas, sans doute, à ce que je donne ici la monographie des diverses tribus ; pareille tâche ne pourrait être remplie, même par l’amghâr de chaque confédération, tant l’espace occupé par les Touâreg du Nord est considérable, tant il existe de divisions dans les différentes confédérations, tant le caractère particulier de chaque tribu diffère, tant il est difficile, enfin, de suivre, dans leurs pérégrinations, des tribus qui se mêlent à tout instant ou se dispersent de manière à ne jamais se rencontrer. Puis, chacun des groupes se divise en plusieurs partis, et les renseignements qu’on obtient de chaque parti rival sont souvent contradictoires. Démêler l’erreur de la vérité dépasse les forces d’un étranger auquel on ne confie pas tous les secrets de la vie intérieure des tribus.
Ainsi, quel chiffre donner à la population, quand jamais aucun recensement n’a été fait ? Quelle richesse lui attribuer, quand aucun impôt n’est prélevé ? Quel territoire assigner à chaque tribu, quand chaque saison, chaque querelle amène des déplacements ; quand, surtout, après les pluies qui ont fécondé un territoire, toutes les tribus s’y rendent avec leur bétail, et se mélangent entre elles comme leurs troupeaux ?
Sous la réserve de ces difficultés à surmonter, j’entre en matière, avec la conviction cependant d’apporter quelques lumières dans des questions jusque-là fort obscures.
§ Ier. — Confédération des Azdjer.
Dans l’ordre hiérarchique des confédérations des Touâreg, celle des Azdjer me paraît occuper le premier rang, non par sa force numérique, car elle est une des plus faibles ; non par sa richesse, car elle est une des plus pauvres, mais par le degré de civilisation qu’elle a atteint, par l’ordre qui y règne, par la réputation dont elle jouit au dehors, par l’influence légitime qu’elle exerce sur les autres confédérations, par la part qu’elle prend au commerce du Sahara avec l’Afrique centrale, enfin, par le caractère éclairé, conciliateur et ferme en même temps des hommes qui la dirigent.
C’est par le pays des Azdjer et avec le concours de leurs chefs que les Européens ont pu, jusqu’à ce jour, pénétrer dans l’Afrique centrale et l’explorer ; c’est dans le pays des Azdjer que les routes commerciales sont les plus sûres et les plus suivies ; c’est sous le protectorat des Azdjer que Ghadâmès, comme entrepôt, Rhât, comme marché, ont pu atteindre le degré de prospérité que leur envient les autres villes commerciales du Sahara ; enfin, c’est par les Azdjer seuls que l’Europe, les États du Nord de l’Afrique, communiquent avec les autres Touâreg et une partie des peuplades nègres de l’Afrique centrale.
Cette puissance morale est le résultat, du moins dans ces deux derniers siècles, de la prépondérance politique des Orâghen dans la confédération, et aussi de l’influence religieuse des marabouts Ifôghas sur tout ce qui les environne. Le voisinage des populations sédentaires de Mourzouk, de Rhât, de Ghadâmès, de cette dernière ville, surtout, l’un des plus anciens foyers de civilisation dans le Sahara, a contribué puissamment à préparer la facilité des relations, qui est le caractère dominant des Azdjer.
Dans cette confédération, il y a lieu aussi à signaler une tendance à la stabilisation : ainsi les Touâreg Fezzaniens sont tous sédentaires, vivant de la vie des Oasiens, dans des villages entourés de forêts de dattiers ; les habitants de Rhât sont d’anciens nomades, de même ceux d’El-Barkat et de Djânet, petites villes situées au Sud de Rhât ; à Ghadâmès, les Touâreg ont, extra muros, un faubourg qui leur appartient. La seule zâouiya bâtie dans l’immensité des parcours des Touâreg, celle de Timâssanîn, est sur le territoire des Azdjer, et il ne faudrait pas faire beaucoup d’efforts pour décider le Cheïkh-’Othmân à donner plus d’importance à ses constructions.
Parmi les nomades mêmes, on remarque que leurs tribus tendent à se renfermer dans des limites définies de territoire, ce qui n’a pas lieu, au même degré, dans les autres confédérations, car déjà les imrhâd des Azdjer semblent rechercher des résidences fixes qui leur permettent de donner plus de développement à la culture.
Le maintien de la paix, l’appui moral que le gouvernement de l’Algérie donne aux principaux chefs des Azdjer, l’introduction de quelques appareils de sondage artésien, contribueront puissamment à développer, dans les limites du possible, ces tendances à la stabilisation.
Tribu des Imanân.
Imanân signifie sultans. En effet, jadis la famille des Imanân tenait sous son autorité souveraine tous les Touâreg du Nord.
Rhât était le lieu ordinaire de la résidence du sultan, et la tribu des Imanghasâten formait la garde et la force armée de cette famille.
Il y a deux cents ans environ régnait l’amanôkal Gôma. Ses prédécesseurs avaient désolé le pays par des guerres intestines et ruiné le commerce de Rhât par des avanies faites aux caravanes qui fréquentaient son marché.
Gôma, plus injuste que ses devanciers, voulut, à leur imitation, anéantir ou réduire en servage ceux de ses sujets qui n’acceptaient pas son despotisme sans protestation.
De ce nombre, entre autres, était un petit essaim des Orâghen[116], venant du Niger et depuis peu arrivé dans le pays.
En leur qualité d’étrangers, ces Orâghen étaient principalement l’objet des persécutions de Gôma, mais ils étaient braves et pouvaient, au besoin, compter sur l’appui de leurs contribules, voisins de Timbouktou. Ils ne se laissèrent pas entamer.
Cependant la mesure de l’iniquité fut bientôt à son comble et la mort de Gôma résolue par ses malheureux sujets.
Bîska, l’un des nobles des Azdjer outragés par le roi, le tua, aux applaudissements de ses victimes.
Sur ces entrefaites arriva un chef des Ioûrâghen du Niger, du nom de Mohammed-eg-Tînekerbâs, homme de guerre, juste et estimé, qui venait à Rhât demander réparation de dommages causés à ses frères, devenus Azdjer, et à d’autres Ioûrâghen du Sud, appelés sur le marché du Rhât pour affaires de commerce.
Dieu aidant, il acheva de renverser la dynastie des Imanân, fort compromise par l’assassinat de Gôma et généralement détestée de tous les Touâreg.
Cette révolution sera racontée, ci-après, dans ses détails légendaires.
De cette époque date la séparation des Ahaggâr et des Azdjer en deux confédérations indépendantes.
Cependant les Imanân continuèrent à donner à leur doyen d’âge le vain titre d’amanôkal.
Les successeurs de Gôma furent :
Mahâoua, réputé un géant[117],
Ouân-Alla,
Hamma,
Jebboûr,
Mohammed-eg-Jebboûr, l’amanôkal actuel.
Chez les Imanân, pour hériter du titre d’amanôkal, il faut être issu de père et de mère originaires de la tribu.
Les Imanân ont la prétention d’être chérîfs : mais quelle est la famille africaine un peu puissante et un peu ancienne qui ne revendique pas l’honneur de descendre du Prophète ?
La Note de Brahîm-Ould-Sîdi sur l’origine des Touâreg, analysée au chapitre Ier de ce livre, leur accorde cette descendance ; tous les Touâreg sont unanimes pour la leur reconnaître, et c’est à cette considération que les anciens sujets des Imanân leur portent encore quelque respect. Je ne leur contesterai donc pas le seul mérite qui leur reste.
Aujourd’hui il n’y a plus que cinq hommes Imanân, mais beaucoup de femmes.
Ennemis naturels d’Ikhenoûkhen, coupable, à leurs yeux, d’avoir usurpé un pouvoir qu’ils ont laissé tomber de leurs mains impuissantes, les Imanân sont le centre de toutes les intrigues contre ce grand chef, et conséquemment contre l’influence française. Heureusement, ils ne jouissent pas de grand crédit dans le pays, quoiqu’ils aient encore conservé le tambour, tobol, symbole de leur ancienne royauté.
Rois fainéants, les cinq représentants de cette race déchue mènent la vie sédentaire des Arabes, comme s’ils n’étaient pas Touâreg, habitant tantôt à Rhât, où ils négocient avec El-Hâdj-el-Amîn la cession du pays aux Turcs, tantôt à Djânet, où ils se trouvent au milieu de leurs serfs.
Comme moyens d’existence, les Imanân ont les redevances de leurs serfs et les coutumes de leurs clients étrangers.
Leurs serfs sont :
Les Ibattanâten,
Les Ikourkoumen,
Les Ikendemân,
Les Kêl-el-Mîhân,
Les Kêl-Ahérêr.
A l’exception des Kêl-Ahérêr qui habitent d’une manière fixe le village d’Ahérêr, à la tête de l’Ouâdi-Tikhâmmalt, les autres serfs des Imanân cultivent et parcourent, partie dans le Tasîli, chez les Azdjer, partie chez les Kêl-Ahamellen, dans le Mouydîr.
Leurs ikelân, serfs noirs, sont également répandus sur les territoires des deux grandes sections des Touâreg du Nord, mais surtout dans le Ahaggâr, témoignage de leur ancienne autorité sur les Ihaggâren aussi bien que sur les Azdjer.
Les Imanân ont encore en commun avec les Orâghen les tribus serves suivantes :
Izedjazâten,
Kêl-Djânet,
Kêl-Farhî,
Kêl-Tamelrhik,
Kêl-Tazoûlt.
Djânet est un village important, au pied du versant Sud du Tasîli, sur l’Ouâdi-Titsîn, affluent du Tâfassâset, à 125 kilomètres Sud-Ouest de Rhât. Des sources y arrosent quelques cultures et des plantations de dattiers.
Farhî, Tamelrhik et Tazoûlt sont des points de résidences fixes d’imrhâd, où ils ont des zerâïb ou chaumières. Je ne connais pas la position exacte de ces campements.
En leur qualité de rois déchus, les Imanân n’ont pas le droit d’entraîner leurs serfs à la guerre, mais, si les nobles des autres tribus les appellent sous les armes, ces derniers doivent obéir, même malgré l’opposition de leurs maîtres.
La galanterie târguie a conservé aux femmes des Imanân le titre de timanôkalîn, femmes royales, à cause de leur beauté et de leur supériorité dans l’art musical. Souvent elles donnent des soirées où les hommes viennent de très-loin et parés comme des mâles d’autruche, delîm. Dans ces soirées, les femmes chantent en s’accompagnant du tambour (tobol) et d’une sorte de violon (rebâza).
Le sang des Imanân, par leurs femmes, est très-répandu chez les Touâreg ; on les recherche volontiers en mariage, en raison du titre de chérîf qu’elles confèrent à leurs enfants.
Tribu des Orâghen.
Elle s’appelait autrefois Ioûrâghen.
D’après la tradition, cette tribu est originaire des environs de Sôkna. Avant de se fixer là où nous la trouvons aujourd’hui, elle habita successivement le Fezzân, le pays de Rhât et l’Ahâouagh, territoire situé sur la rive gauche du Niger, à l’Est de Timbouktou.
A cette dernière station, la tribu se divisa : une fraction, celle dont il est ici question, revint aux environs de Rhât ; l’autre, la plus nombreuse, resta dans l’Ahâouagh, où elle compte, dit-on, 1,200 combattants réputés pour leur valeur guerrière.
Autour de Rhât, les Orâghen eurent à conquérir l’autorité dont ils jouissent aujourd’hui.
Voici comment la légende raconte les hauts faits auxquels ils doivent la suprématie dans le pays :
« Il y a deux cents ans environ, vivait Mohammed-eg-Tînekerbâs, grand seigneur des Ioûrâghen.
« Son père était originaire de l’Ahâouagh et sa mère était née dans le pays des Azdjer.
« Eg-Tînekerbâs eut l’idée de venir visiter le pays maternel, et comme un noble Amôhagh ne voyage jamais seul, il emmena avec lui des compagnons.
« En passant à Djânet, petit village appartenant aux Imanân, Eg-Tînekerbâs y trouva une pauvre femme en pleurs, à laquelle les sultans venaient de prendre son maigre dîner, et, dans ses lamentations, elle invoquait le nom de Mohammed-eg-Tînekerbâs, comme étant le seul assez vaillant pour venger tous les affronts subis par les Azdjer.
« Étonné que son nom fût connu si loin de sa patrie, Eg-Tînekerbâs s’approcha de la femme, lui demanda la cause de son chagrin. Celle-ci lui raconta en détail tous les malheurs de ses frères maternels. Eg-Tînekerbâs la consola.
« Les plaintes de la bonne femme rappelèrent à la mémoire du voyageur quelques avanies dont les Ioûrâghen, ses contribules, avaient été l’objet de la part des Imanân, sur le marché de Rhât qu’ils fréquentaient, et des plaintes récentes adressées à la tribu métropole par une petite colonie d’Orâghen établie depuis peu chez les Azdjer.
« Tel était alors le despotisme des Imanân, qu’un nommé Bîska venait de tuer le sultan Gôma, et cet événement n’était pas étranger aux motifs qui avaient déterminé Eg-Tînekerbâs à venir dans le pays de sa mère.
« En ce temps-là, Kôtika était le chef des Imanghasâten. Jeune, il avait joui d’une grande réputation de bravoure et était très-considéré. Alors il était vieux et aveugle.
« Pour lui permettre d’aller faire ses ablutions, une corde avait été tendue entre sa maison de Rhât et son jardin, voisin de la ville, où il y avait un puits appelé Tânout-Imanân.
« L’aveugle, guidé par la corde, se rendait à son jardin, lorsque les Ioûrâghen, qui de Rhât allaient au village de Fêouet, le virent, et, sans autre motif que celui de chercher une querelle aux Imanghasâten, amis et complices des Imanân, le jetèrent dans le puits.
« Une chienne, qui était dans le jardin, se mit à aboyer. Un des Ioûrâghen la perça d’une lance, mais elle ne fut pas tuée sur le coup et se sauva dans Rhât, emportant, accrochée dans son ventre, l’arme qui l’avait blessée, pièce de conviction qui devait révéler aux Imanghasâten les noms des auteurs du crime commis.
« La ville fut bientôt en émoi, et chacun de dire : « Yoûdjer âdjen Orâghen tenerhîn en teydit — ce sont les Orâghen armés qui ont tué la chienne. » On ignorait encore la mort de Kôtika.
« Le lendemain, un homme très-redouté parmi les Imanghasâten, et qui se nommait Edôkân, sortit de la ville et trouva la trace des meurtriers de la chienne. Il la suivit jusqu’au village de Fêouet.
« Les Ioûrâghen, venus des environs de Timbouktou, faisaient route pour rentrer chez eux.
« Edôkân, qui avait reconnu les voyageurs, avertit ses frères les Imanghasâten et les Imanân, qui se mirent à leur poursuite.
« Une rencontre eut lieu. Eg-Tînekerbâs tua de sa main Edôkân, au pied de l’arbre, azhel, encore appelé aujourd’hui Azhel-n-Edôkân. C’est un Acacia Arabica situé près de Fêouet.
« La mort d’Edôkân jeta la terreur parmi les Imanghasâten ; ils prirent la fuite. Quant aux Imanân, ils furent battus à plate coutur »
La défaite des forces réunies des Imanân et des Imanghasâten par une poignée d’hommes est due à ce que les Ioûrâghen, comme tous les Touâreg du Sud, avaient quelques chevaux et des dromadaires de race supérieure à ceux de leurs ennemis.
Et puis, sans aucun doute aussi, les Orâghen d’Azdjer n’avaient pas ignoré la visite d’Eg-Tînekerbâs et ses projets de vengeance, et, en bons frères, ils étaient là, embusqués dans quelque petit ravin, pour lui prêter appui en cas de besoin.
La légende n’entre pas dans ces détails, mais ils sont faciles à deviner.
L’effroi causé dans le pays par une pareille victoire fut si grand que le vide ne tarda pas à se faire.
Les Imanân, parents et alliés des souverains d’Agadez, allèrent se placer sous leur protection.
Les Imanghasâten se réfugièrent chez les Arabes Megâr-ha, leurs cousins, dont j’ai déjà fait connaître la station autour de l’Ouâdi-ech-Chiati. (Voir page 276.)
Les Ihadhanâren se sauvèrent dans le pays d’Aïr, chez les Kêl-Fadây.
D’autres Touâreg se rendirent au Fezzân, où ils habitent encore aujourd’hui.
Les Kêl-Tîn-Alkoum, dont le berceau est voisin d’El-Barkat, les y avaient précédés, fuyant les injustices des Imanân : aussi ont-ils été les premiers et sont restés les plus fidèles alliés des Orâghen.
Seuls, les habitants de Rhât, fixés au sol par le lien de la propriété et ennemis des Imanân, restèrent dans le pays ; ils s’empressèrent de faire leur soumission à Eg-Tînekerbâs.
Ce chef, pour utiliser sa victoire et se mettre à l’abri des retours offensifs, fit venir près de lui les membres de sa famille restés sur le Niger, et quand son pouvoir fut bien assis, il autorisa les fugitifs à rentrer dans leurs anciens campements.
C’est ainsi que les Orâghen conquérirent le premier rang chez les Azdjer, en réduisant les Imanân au rôle de rois sans sujets, en subalternisant les Imanghasâten et en s’emparant des campements qui commandent les positions de Rhât et de Ghadâmès, les deux clefs de voûte de la contrée. Ils complètent aujourd’hui leur mission en cherchant de nouvelles destinées pour leur patrie adoptive.
Je l’ai déjà dit, il y a deux cents ans environ que cette révolution eut lieu.
La reconnaissance a conservé les noms des successeurs de Mohammed-eg-Tînekerbâs ; ce sont :
Alghoûd,
Sîd-el-Hâdj-Saddîq,
Ilbak,
Mohammed-eg-Amîdi,
Integga,
Eg-es-Saghâda, père de la mère d’Ikhenoûkhen,
Akkeya,
Et-Tafrîs,
Mohammed-Châffao,
Mohammed-eg-Khatîta, chef actuel des Orâghen.
A la mort de Châffao, il y a environ quarante ans, Ikhenoûkhen, fils de la sœur aînée de Châffao, devait, d’après la coutume des Touâreg, hériter du titre d’amghâr, mais il renonça à ce droit en faveur de son cousin, Mohammed-eg-Khatîta, époux de sa sœur, ne voulant pas se soumettre à l’obligation de rester sédentaire comme il convient à un amghâr des Azdjer.
Eg-Khatîta est donc le chef couvert de l’investiture, mais El-Hâdj-Mohammed-Ikhenoûkhen a la puissance de fait, comme il l’avait par droit de naissance.
Ikhenoûkhen est fils d’’Osmân,
Petit-fils de Dembalou,
Arrière-petit-fils de Koûsa, qui quitta les rives du Niger avec Eg-Tînekerbâs pour conquérir le pays d’Azdjer.
Ikhenoûkhen a pour frères Edegoum et ’Omar-el-Hâdj ; la seule de ses sœurs actuellement existante est Zahra, mariée à Mohammed-Eg-Khatîta.
Ses fils sont : Es-Senoûsi, ’Omar-el-Hâdj, Mohammed.
Il a pour filles : Fadhimâta, mariée à Sîdi-Mohammed-El-Bakkây ; Toûraout et Khadîdjet, encore demoiselles.
Le fils de sa sœur, héritier de sa puissance, en vertu du droit berbère local, est Ouitîti.
Les fils d’’Osmân ont été chantés par un poëte indigène, et les vers consacrés à leur louange ont été cités à titre d’exemple par M. le commandant Hanoteau, dans sa Grammaire temâchek’. J’en extrais les passages suivants qui reproduisent fidèlement l’opinion des Orâghen et de leurs alliés sur Ikhenoûkhen et sa famille :
« Les fils d’’Osmân[118] sont des hommes forts et braves, qui ne se souillent pas du sang de leurs parents et ne mesurent pas le grain à leurs hôtes, à petite mesure ou par poignée.
« Si un homme vient les chercher, ils lui font tâter du combat.
« Leurs chamelles de race ne viennent ni d’Adher, ni d’Aïr, ni de chez les Arabes, qui paient l’impôt !!! et si l’une d’elles s’égare, ne croyez pas que ce soit pour s’enfuir et retourner dans son pays.
« Leurs chameaux de charge ont le pied aussi large qu’un tambour, et les fardeaux qu’ils portent sont comme des sommets de montagnes.
« Ils ont des juments, avec une belle crinière, dont les reins sont larges comme des dalles : nuit et jour elles sont sellées.
« Dieu a réuni dans leurs méharis les qualités nécessaires pour la course et la marche du voyage.
« Ce n’est pas d’aujourd’hui que les fils d’’Osmân brillent de cet éclat ; tout l’Ahaggâr et l’Azdjer le savent. »
D’après ses contribules, Ikhenoûkhen est arrivé au degré de puissance qu’il a atteint parce qu’il est de tous les Touâreg celui qui manie le plus habilement le glaive et le bouclier. Ainsi doivent raisonner des hommes pour lesquels la force matérielle est tout. Quant à moi, qui, pendant près de sept mois, ai vécu avec Ikhenoûkhen, l’observant attentivement, je suis convaincu que les qualités de son cœur et de son esprit, la générosité et la droiture de son caractère, ont autant contribué à son élévation que son habileté à manier les armes. Ikhenoûkhen a aujourd’hui soixante-seize ans, mais il supporte encore les fatigues de la vie nomade comme le plus jeune de ses fils. Tout, dans ses allures, dans sa voix, dans sa manière de commander, révèle l’homme d’une civilisation encore barbare, mais, au milieu des défauts inhérents à sa race, on ne tarde pas à reconnaître en lui une grande solidité de principes, un dévouement sans bornes à ce qu’il croit son devoir, et un respect inaltérable pour la foi jurée.
Après l’émîr Ikhenoûkhen et l’amghâr, Mohammed-eg-Khatîta, les principaux chefs des Orâghen sont : Djebboûr, Kelâla et Elegoui, également Orâghen, mais d’une autre souche.
En effet, on distingue les Orâghen en grands, Oui-Idjdjeroûtenîn, et en petits, Oui-Djezzoûlenîn.
Les fils d’’Osmân sont les grands ; les autres chefs appartiennent à la fraction des petits.
Les tribus serves des Orâghen sont :
Les Idjerâdjrîwen avec les Kêl-Tândjet,
Les Kêl-Tôberen avec les Oui-Ihaggârhenîn,
Les Iworworen avec les Kêl-Abâda,
Les Ifilâlen,
Les Kêl-Intoûnên,
Les Kêl-Arâs,
Les Kêl-Aharhar,
Les Kêl-Errekhmet,
Les Kêl-Djahîl,
Les Kêl-Fadhnoûn,
Les Kêl-Medak,
Les Imekkerasen,
Les Chêt-Ihemma,
Les Kêl-Kelouaz.
A cette liste il faut ajouter les tribus serves qui appartiennent en commun aux Imanân et aux Orâghen, savoir :
Les Izedjazâten,
Les Kêl-Djânet,
Les Kêl-Farhî,
Les Kêl-Tamelrhik,
Les Kêl-Tazoûlt.
Les nobles Orâghen parcourent les vallées des Igharghâren, de Tikhâmmalt, le pays de Mîherô et les environs de Djânet.
Leurs serfs habitent le Tasîli.
Parmi les chefs Orâghen, celui qui a le plus de serfs est Kelâla, quoiqu’il n’appartienne pas à la famille la plus puissante.
Ikhenoûkhen abandonne aux autres membres de sa famille les redevances des serfs, remplaçant, par le droit général qu’il s’est attribué sur les Azdjer et sur les voyageurs, le droit personnel que sa naissance lui donnait sur les serfs.
J’ai cherché, par tous les moyens possibles, à me rendre compte de la force et de la richesse des Touâreg, et je dois avouer n’être pas arrivé à un résultat très-satisfaisant.
Cependant je suis à peu près certain des chiffres suivants :
Ikhenoûkhen, avec tous les nobles de sa famille, les Oui-Idjdjeroûtenîn, et leurs serfs, peut avoir à sa disposition une force de 100 combattants à dromadaire.
Les chefs des Oui-Djezzoûlenîn, ayant ensemble une force à peu près égale, la tribu en son entier, et la plus puissante des Azdjer, aurait environ 200 guerriers.
Pour des Européens, 200 hommes armés sont un bien faible contingent. Pour le désert, c’est beaucoup, car il est peu de puits qui puissent abreuver rapidement 200 chameaux, et, entre une étape de puits et une autre, il y a quelquefois 200 et 300 kilomètres d’intervalle.
La force des Orâghen est donc en harmonie avec les difficultés militaires du pays.
Ikhenoûkhen est l’un des plus riches des Azdjer, si même il n’est le plus riche, et sa richesse consiste principalement en chameaux. Il en a une soixantaine environ, sans compter les chamelles.
Après Ikhenoûkhen, le plus puissant personnage est l’amghâr. Pendant que j’étais là, il eut une mission de pacification à aller remplir à une certaine distance. Eh bien ! un étranger au pays dut lui prêter un chameau de selle, le seul que l’amghâr possédait devant être affecté à porter ses provisions.
Voilà un exemple de la force et de la richesse des Touâreg.
Ils sont tellement pauvres, les malheureux, que souvent, quand ils ont des courses à faire, ils doivent, pour avoir des montures, arracher avec la main les fœtus du ventre de leurs chamelles, mutilation qu’ils ne pratiqueraient pas, s’ils avaient des montures de rechange.
Et cependant, telle est la valeur des Touâreg, que deux grandes tribus tunisiennes du Nefzâoua : les Ghorîb et les Merâzig, payent tribut, la gharâma, les premiers à Ikhenoûkhen, les seconds au Cheïkh-’Othmân, pour n’avoir pas à redouter leurs attaques.
Tribu des Imanghasâten.
Les Touâreg tiennent pour un fait de notoriété publique que les Imanghasâten descendent des Arabes Megâr-ha, qui habitent aujourd’hui l’Ouâdi-ech-Chiati, dans le pachalik du Fezzân.
Brahîm-Ould-Sîdi, dans sa Note sur les origines, d’accord avec l’opinion générale, les dit issus des Arabes de l’Est.
Eux-mêmes avouent leurs liens de parenté avec ces Arabes et se réfugient sur leur territoire, comme on l’a vu, dans les mauvais jours.
Comment des Arabes ont-ils pu devenir Touâreg ?
La réponse à cette question est bien simple. Les Imanghasâten constituaient le makhzen, ou force armée, des Imanân, et, pour ces fonctions, les anciens sultans ont préféré des étrangers, et les étrangers ont accepté cette position en raison des avantages attachés à la qualité de défenseurs du pouvoir.
Comme noblesse, comme puissance et comme importance numérique, les Imanghasâten contre-balancent la suprématie des Orâghen.
Eg-ech-Chîkh est leur chef. C’est un homme âgé, de haute stature et très-influent.
Dans toutes les affaires où l’esprit de parti est en jeu, les Imanghasâten sont de l’opinion des Imanân contre les Orâghen, mais à part les questions qui réveillent d’anciennes rivalités, leurs chefs se mettent facilement d’accord avec ceux des Orâghen.
L’un des chefs des Imanghasâten, du nom de Hatîta, aujourd’hui décédé, a accompagné le docteur Oudney et le capitaine Clapperton dans leur voyage de Mourzouk à Rhât, et de plus il a protégé la mission dont M. le docteur Barth faisait partie. Par ces précédents, les Imanghasâten se considèrent les alliés des Anglais, de même que les Orâghen et les Ifôghas, pour m’avoir protégé ainsi que M. Isma’yl-Boû-Derba, sont désignés par tous comme les amis des Français[119]. Il est probable que, si la route de Rhât était ouverte au commerce européen, ces tribus prétendraient au droit respectif de prélever l’impôt de protection sur les voyageurs de ces deux nationalités. Cependant M. le docteur Barth constate, dans son grand ouvrage, que le chef de la mission anglaise, pour avoir pris au sérieux le titre d’amanôkal du doyen des Imanân et réclamé l’appui de son parti dont les Imanghasâten sont les principaux soutiens, n’a pas trouvé chez les Touâreg les facilités d’exploration qu’ils eussent eus, s’ils avaient demandé le protectorat des nobles Orâghen.
Les Imanghasâten se divisent en trois fractions :
Les Tédjéhé-n-Abbâr,
Les Inannakâten,
Les Tédjéhé-n-Bedden.
Leurs serfs sont :
Les Isesmodân,
Les Ikêlezhzhân,
Les Kêl-Touan.
De plus ils ont encore, comme les Imanân et les Orâghen, une partie des Kêl-Tamelrhik.
Les nobles habitent alternativement la vallée de Tikhâmmalt et le Fezzân.
Les serfs ont pour campement les vallées du Tasîli, dans le pays d’Azdjer, et l’Ouâdi-el-Gharbi dans le Fezzân.
Pendant mon séjour chez les Touâreg, quelques Imanghasâten avaient pris dans un rhezî vingt chameaux aux Oulâd-Bâ-Hammou d’In-Sâlah. Ces derniers vinrent les réclamer. Ikhenoûkhen, Sîdi-Mohammed, l’amghâr, le marabout Si-’Othmân et Eg-ech-Chîkh, chef des détenteurs des chameaux, intervinrent pour faire restituer cette prise, mais tous leurs efforts furent impuissants.
La résistance des capteurs était fondée sur ce que le propriétaire des chameaux volés avait autrefois tué l’oncle de l’un d’eux, et qu’à ce crime il avait ajouté l’immense injustice de payer ses coutumes, non à l’aîné des neveux, selon l’usage târgui, mais à son frère cadet. Le détenteur des chameaux pardonnait bien l’assassinat de son oncle, crime un peu oublié, mais il ne voulait pas entendre raison sur la violation des règles relatives aux coutumes.
Ikhenoûkhen se fâcha, renonça à maintenir l’ordre et la paix dans le pays, et menaça d’abandonner les Azdjer à leur mauvais génie.
Le marabout Si-’Othmân jura que, si je n’étais pas là, et s’il n’avait pris l’engagement d’être à ma disposition, il serait déjà parti pour ne jamais revenir chez les Azdjer.
Eg-ech-Chîkh était résolu à se séparer de pillards incorrigibles, et à les abandonner à la vengeance de leurs ennemis.
Tous les grands des Imanghasâten témoignèrent de leur désir de rendre les chameaux à tout prix.
Un mia’âd fut tenu. Nobles Orâghen et nobles Imanghasâten y assistèrent. Il dura toute la journée, sans solution.
Les Oulâd-Bâ-Hammou offrirent de racheter leurs chameaux à un prix double de leur valeur ; leur proposition fut repoussée.
Ikhenoûkhen passa la nuit en conciliabule, parlant de manière à être entendu de tout le camp.
Au point du jour, furieux de voir son autorité méconnue, il sella son dromadaire et partit pour Rhât.
Effrayés du départ de leur émîr, les Imanghasâten se décidèrent enfin à rendre aux Oulâd-Bâ-Hammou deux chameaux et un chamillon (hâchi).
Ainsi se termina cette grande querelle, dont j’ai reproduit toutes les péripéties afin de permettre de mieux apprécier ce qu’est la vie au désert.
Tribu des Kêl-Izhabân.
Satellite des Orâghen, cette tribu n’a pas d’importance. Ses serfs sont les Ikelzen.
Nobles et serfs vivent sur les mêmes territoires que les Orâghen.
Tribu des Imettrilâlen.
Cette tribu est un composé de petits groupes, ayant pour ainsi dire renoncé à la vie politique des Touâreg et vivant entre Rhât et Mourzouk dans le Fezzân, à la manière des Fezzaniens, c’est-à-dire plus adonnés à l’agriculture et à l’horticulture qu’à l’art pastoral.
Quoique habitant un territoire nominalement rattaché au pachalik du Fezzân, les Imettrilâlen, comme les autres Touâreg de la même contrée, ne relèvent pas du gouvernement turc.
Dans des vues politiques que je n’ai pas à apprécier ici, les Turcs tolèrent cette situation pour n’avoir pas à lutter contre les Touâreg.
Tribu des Ihadhanâren.
Cette tribu est à la fois la plus turbulente et la plus nomade des Azdjer. Heureusement elle est peu forte, très-pauvre, mais son audace supplée au nombre de ses guerriers.
Tantôt les Ihadhanâren campent dans la plaine d’Admar sur le territoire des Azdjer ; tantôt ils vivent avec les Kêl-Ahamellen, chez les Ahaggâr, suivant que leur conduite leur a valu l’amitié ou l’inimitié des uns ou des autres.
Dans toutes les guerres entre les Azdjer et les Ahaggâr, ils ont toujours trahi les premiers au profit des seconds.
En 1860, dix hommes de cette tribu sont allés dans l’Azaouad, près de Timbouktou, à 1,200 kilomètres de Djânet, d’où ils étaient partis, pour opérer une rhezî sur les serviteurs de la zâouiya des marabouts El-Bakkây. Leur entreprise réussit : trois cents chameaux, disent les victimes, deux cents, disent les capteurs, sont devenus leur proie.