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M. le colonel de Neveu, auteur des Khouân, livre auquel j’emprunte cette réponse, en garantit l’exactitude.
Elle doit être authentique, en effet, car elle n’est que la paraphrase du mot de passe de la confrérie : triomphe du droit par le droit, tolérance dans la voie de Dieu.
Un an après cette réponse, qui nous livrait sans résistance tout le Sud de la province de Constantine, le marabout de Temâssîn mourait et la grande maîtrise de la confrérie passait aux mains du fils cadet du fondateur de l’ordre, Sîdi-Mohammed-es-Seghîr-ould-Sîdi-Ahmed-et-Tidjâni, l’adversaire d’’Abd-el-Kâder.
Ce grand marabout, notre ami comme son prédécesseur, laissa prendre Laghouât, ville voisine d’’Aïn-Mâdhi où il résidait, d’abord, en 1846, par M. le général Marey-Monge, puis en 1851 par M. le général Pélissier, sans sortir des limites assignées aux khouân de l’ordre par la réponse antérieure du marabout de Temâssîn.
A la mort de Mohammed-es-Seghîr, advenue peu de temps après la dernière prise de Laghouât, le gouvernement de la confrérie retourna aux mains du marabout de Temâssîn, Sîdi-Mohammed-el-’Aïd, fils d’El-Hâdj-’Ali, encore en possession aujourd’hui du titre d’ouâli.
C’est à lui que je fus recommandé par M. le général Desvaux, commandant supérieur de la province de Constantine ; c’est à l’aide de son concours que j’ai pu pénétrer, avec sécurité, chez les Touâreg, malgré l’opposition des khouân et du moqaddem des Senoûsi.
Sîdi-Mohammed-el-’Aïd, fidèle à la tradition de la confrérie, est un excellent homme, instruit, bienveillant, charitable et conséquemment très-vénéré. (Voir son portrait ci-contre.)
Pour mieux me protéger à distance, par un signe visible émanant de lui, il me conféra le titre de frère et me revêtit du chapelet de l’ordre.
Ainsi, quoique chrétien, quoique Français, titre aggravant pour tous ceux qui croient leur indépendance menacée, j’ai voyagé comme frère de l’ordre des Tedjâdjna, et j’ai été accueilli comme tel par tous les khouân.
Il est de croyance dans la confrérie que les prières de Sîd-el-Hadj-’Ali, père de Sîdi-Mohammed-el-’Aïd, ont fait tomber Alger au pouvoir des Français pour punir les Turcs, coupables d’avoir tué son fils.
La zâouiya de Temâssîn est probablement la plus importante de toute l’Algérie. En y entrant, on sent qu’on est là au siége d’une importante institution, d’un grand gouvernement : mosquée pour le culte ; nombreux logements pour les disciples et les serviteurs ; palais somptueux pour le maître, avec glaces de Venise et fauteuils dorés à l’européenne, le tout d’un luxe qu’on ne soupçonnerait pas dans une ville saharienne. (Voir la planche ci-contre.)
C’est qu’en effet cette zâouiya est un grand centre : protégée par les souverains de Fez, de Tunis, dans les meilleurs rapports avec l’autorité française, elle étend ses ramifications jusqu’à Timbouktou, jusqu’au Soûdân, jusqu’en Égypte et à la Mekke. Des rois nègres, affiliés à la confrérie des Tedjâdjna, font une active propagande contre le paganisme dans l’Afrique centrale.
Une zâouiya secondaire de l’ordre, celle de Timâssanîn, dont le marabout Si-’Othmân est le moqaddem, assise entre les Touâreg Azdjer et les Touâreg Ahaggâr, exerce son influence conciliatrice sur ces deux peuplades.
Accompagné jusqu’à Ghadâmès par le moqaddem des Tedjâdjna, confié par lui à la vigilance d’Ikhenoûkhen, remis par ce dernier au gouverneur de Mourzouk, j’étais donc en mesure de faire face à la malveillance des Senoûsi.
La zâouiya de Timâssanîn a été fondée par El-Hâdj-el-Faqqi, ancêtre de Si-’Othmân, il y a environ 160 ans. Depuis sa fondation, la zâouiya n’a eu que trois moqaddem : El-Hâdj-el-Faqqi, El-Hâdj-el-Bekrî et Si-’Othmân. Il est vrai qu’El-Hâdj-el-Bekrî, mort en 1831, était âgé de 108 années lunaires.
Une autre zâouiya secondaire de la confrérie existe au Gourâra, dans le Touât. El-Hâdj-Mohammed-el-Feguîgui en est le moqaddem.
Il y a des khouân Tedjâdjna dans toute l’Afrique centrale, au Bornou, à Timbouktou, dans le fond du Foûta ; mais là où l’ordre compte le plus de frères, c’est à El-Ouâd, à Temâssîn et à Chinguît dans l’Adrâr, entre Timbouktou et l’Océan Atlantique.
Avec les Senoûsi, avec les Tedjâdjna, une troisième grande influence, plus grande peut-être que celle de ses rivales, règne dans tout le Sahara et dans toutes les parties de l’Afrique centrale où le nom de Timbouktou est connu. Cette troisième autorité est celle des Bakkây.
D’après son arbre généalogique, cette famille descendrait de ’Oqba-ebn-Nâfa’-el-Fahri, le conquérant de l’Afrique occidentale, ce général arabe qui n’arrêta ses conquêtes que dans les flots de l’Océan Atlantique.
’Oqba, dans sa première incursion, s’était avancé jusqu’à Djaouân, au centre du pays des Teboû ; dans la seconde, jusqu’au grand désert habité par les Lemtoûna, entre le Maroc et le Niger. Par la renommée que ses succès lui avaient acquise dans des contrées inabordées jusque-là, il avait préparé à ses héritiers le chemin de l’Afrique centrale.
L’arrivée des Bakkây à Timbouktou date de cette époque de prosélytisme religieux qui amena les Almoravides jusqu’au centre de la Nigritie, apostolat glorieux, qui fit de Timbouktou un foyer de lumières et de lettres, dont les ouvrages historiques du Cheïkh-Ahmed-Bâba, le Timbouktien, analysés par M. le docteur Barth et M. le professeur Cherbonneau, nous ont dernièrement révélé l’existence.
Les Bakkây ont perpétué ce mouvement à travers les générations depuis le XIIe siècle jusqu’à nos jours, bravant toutes les révolutions qui ont alternativement mis le pouvoir aux mains des Berbères, des Arabes ou des Nègres.
Aujourd’hui encore la zâouiya des Bakkây à Timbouktou reçoit de nombreux disciples, telâmîd, qui, du Maroc, du Touât, du Sénégal et des divers États nègres, viennent y puiser tous les genres d’instruction de la civilisation musulmane : l’étude de l’arabe ancien et moderne, la grammaire, la rhétorique, la versification, l’histoire, la jurisprudence et surtout la théologie.
Souverains religieux, indépendants de l’empire des Fellâta et des autres États nègres qui les enveloppent, les Bakkây représentent encore aujourd’hui la plus grande puissance morale de tout le continent africain.
Alliés des souverains du Maroc, dont ils reconnaissent la suprématie religieuse et pour lesquels ils font la prière officielle ; amis des rois de Sokkoto et du Bornou, ils n’ont d’autres adversaires que le chef de Hamd-Allâhi, capitale du nouvel Empire des Fellâta.
Mais, sans armée, sans autre appui que l’autorité qu’ils exercent comme marabouts sur les tribus arabes de l’Azaouad, sur les Trârza[107], les Brâkna et autres Maures du Sénégal, ainsi que sur les Touâreg Aouélimmiden, sur les Ahaggâr, sur les Azdjer et le Touât, ils tiennent tête aux Fellâta et les empêchent de soumettre toute l’Afrique centrale à leurs lois.
Les revenus de ces marabouts sont considérables : d’abord, ils possèdent de grands troupeaux de chameaux, de zébus, de moutons et des chevaux que gardent de nombreux esclaves et leurs serviteurs, les Machrhoûfa, l’une des tribus arabes de l’Azaouad ; ensuite, toutes les caravanes et toutes les populations de leur dépendance religieuse leur paient volontairement tribut.
Les Bakkây ont aussi des zâouiya importantes et de grandes propriétés au Touât[108] ; ce qui fait qu’ils sont autant Touâtiens que Timbouktiens. Cette circonstance nous explique pourquoi ils tiennent à l’indépendance politique de cette confédération.
Les représentants de cette grande famille sont au nombre de huit.
Sîdi-Ahmed est leur chef.
Sîdi-Mohammed, son fils et successeur ; Sîdi-Mohammed, son neveu, celui que j’ai rencontré dans mon voyage, et Sîdi-Alaouété, sont, après le cheïkh souverain, les personnages les plus influents.
Jusqu’à ce jour, ces marabouts ne nous sont connus que par leur tolérance envers les chrétiens.
Ils avaient bien accueilli le major Laing et ils n’ont pas encore voulu accorder le pardon aux Berâbîch qui l’ont assassiné.
Grâce à eux, M. le docteur Barth a pu rester sept mois à Timbouktou, malgré l’opposition des chefs politiques du pays.
Sîdi-Mohammed, le neveu, a été pour moi plus qu’un protecteur, un véritable ami. Mon cheval étant mort, il m’a imposé, avec une extrême délicatesse, l’obligation d’accepter la jument qu’il montait ; service énorme, car, dans tout le pays d’Azdjer où je me trouvais, il était impossible de me procurer un nouveau cheval.
Les Bakkây seraient entrés plus tôt en relations avec nous, s’ils ne s’étaient crus engagés par l’alliance que M. le docteur Barth a négociée avec eux au nom de l’Angleterre, et s’ils n’avaient supposé, à tort, la France, sinon en hostilité, du moins en continuelle rivalité avec le gouvernement de la Grande-Bretagne : mais la lettre de pressante recommandation que M. le docteur Barth m’avait donnée pour le Cheïkh-Ahmed, et que je lui ai transmise par son neveu, a dû faire disparaître l’erreur, accréditée d’ailleurs dans tout le Sahara et dans toute l’Afrique centrale, que, pour conserver de bonnes relations avec les Anglais, il faut refuser tous rapports avec les Français.
La seule pierre d’achoppement entre les Bakkây et le gouvernement de l’Algérie est le Touât. Les fanatiques de cet archipel d’oasis nous représentent comme convoitant l’occupation de ce point, bien que notre conduite témoigne que nous ne voulons pas avancer notre ligne d’occupation au delà de Laghouât et de Géryville. Mais Timbouktou est loin de nous et la vérité y arrive difficilement, surtout par la bouche des indigènes. Pour mettre fin à l’incertitude, donnons aux Bakkây toute sécurité de ce côté, et immédiatement les résistances tomberont entre l’Algérie et Timbouktou, et Timbouktou et le Sénégal.
Sîdi-Mohammed m’avait offert de me conduire près de son oncle, en me faisant traverser le Touât ; je n’ai pu accepter cette proposition parce qu’après un voyage de deux ans j’étais démuni de tout ce qu’il faut à un explorateur pour entreprendre utilement une semblable course, et parce que le marabout, retenu par des affaires de famille, n’était pas libre de reprendre tout de suite le chemin de son pays : mais, si le gouvernement daigne agréer la continuation de mes services, j’espère pouvoir mettre à profit les bonnes dispositions de Sîdi-Mohammed pour moi.
S’il faut en croire la tradition, la partie de l’Algérie sise sur la frontière du Maroc, et connue aujourd’hui sous le nom de Sahara des Oulâd-Sîdi-Cheïkh, était, il y a environ 500 ans, un véritable désert, théâtre des incursions des nomades du voisinage.
Un marabout, de la descendance du Prophète par les femmes, homme sage, instruit, tolérant, chassé de Tunis par des discordes de famille, choisit cette solitude pour y vivre en paix. Sa réputation de sainteté commença par attirer quelques serviteurs à la zâouiya qu’il avait fondée à El-Abiodh.
Ses enfants, héritiers de ses vertus, avaient déjà conquis une grande influence, lorsque la prise de possession d’Oran par les Espagnols, la destruction du pouvoir des Benî-Ziân de Tlemsen par les Turcs, l’établissement à main armée d’une domination nouvelle, vinrent jeter la plus grande perturbation au milieu des tribus de la province de l’Ouest.
Alors la famille des marabouts d’El-Abiodh avait pour chef l’homme dont la réputation, surpassant celle de ses ancêtres, donne encore aujourd’hui du prestige à ses descendants. La commune renommée lui avait décerné le titre de Sîdi-Cheïkh, Monseigneur le vénérable.
Tous les malheureux, victimes des discordes politiques qui agitaient alors le pays, vinrent chercher un refuge près de lui, et il fut charitable, consolateur pour tous. Sa zâouiya devint l’asile de la proscription.
La clientèle formée par l’émigration s’accrut encore de celle des gens généreux dont l’obole est toujours à la disposition des mains appelées à centraliser l’assistance dans les malheurs publics.
Les aumônes, d’abord temporaires, que des circonstances exceptionnelles rendaient nécessaires, devinrent, en se renouvelant, définitives, et aujourd’hui elles sont transformées en redevances religieuses, volontairement acquittées entre les mains des successeurs du marabout par les fils des contemporains de Sîdi-Cheïkh.
M. le colonel de Colomb, ancien commandant supérieur du cercle de Géryville, n’estime pas à moins de 80,000 francs l’impôt annuel versé par les clients de Sîdi-Cheïkh au moqaddem de sa zâouiya.
Quand un établissement religieux dispose, pendant des siècles, d’un pareil revenu ; quand, d’ailleurs, la famille qui dirige cet établissement possède de grandes richesses personnelles, ils peuvent produire beaucoup de bien ; malheureusement, les Oulâd-Sîdi-Cheïkh sont devenus depuis longtemps des administrateurs temporels, laissant à leurs esclaves affranchis les devoirs de la zâouiya, et l’institution religieuse est un peu en décadence.
Cependant Sîdi-Hamza, chef de cette famille, élevé, sous notre gouvernement, à la dignité de khalîfa du Sud de la province d’Oran, a contribué puissamment à la soumission des tribus de sa dépendance religieuse, embrassant tout le pays compris entre la frontière du Maroc à l’Ouest, Ouarglâ et El-Golêa’a au Sud-Est. Son fils, Sîdi-Boû-Beker, nous a rendu un plus grand service encore en capturant le perturbateur Mohammed-ben-’Abd-Allah, qui agita si profondément le Sahara, au nom de la confrérie des Senoûsi.
Quand, en 1859, au début de mon exploration, je partis pour El-Golêa’a (la Tâorert des Berbères), le khalîfa Sîdi-Hamza m’avait envoyé une lettre de recommandation pour la djema’a ou assemblée des notables de cette ville. El-Golêa’a, quoique appartenant aux Cha’anba, administrés de Sîdi-Hamza, élevait la prétention de ne pas dépendre de l’Algérie et de ne relever que de sa municipalité ; l’hospitalité m’y fut refusée, avec accompagnement de beaucoup de menaces, qui auraient été suivies d’exécution, si je n’avais pris le parti prudent de la retraite. El-Golêa’a a payé sa conduite de son indépendance, car Sîdi-Hamza a reçu l’ordre, en 1861, de prendre possession de cette ville au nom de la France, et aujourd’hui le gouverneur général de l’Algérie nomme directement les chefs de cette petite cité.
Parmi les clients des Oulâd-Sîdi-Cheïkh, on compte, indépendamment de la plupart des tribus du cercle de Géryville et des Cha’anba d’Ouarglâ, de Methlîly et d’El-Golêa’a, les Oulâd-el-Mokhtâr, d’origine arabe, qui constituent la population active d’In-Sâlah. Quelques autres groupes arabes du Touât relèvent aussi de l’autorité religieuse de la zâouiya d’El-Abiodh.
Ainsi, aux services que la famille de Sîdi-Hamza nous a déjà rendus elle peut encore joindre celui d’établir de bons rapports entre nous et le Touât. Cette tâche lui est facile, car les Oulâd-Sîdi-Cheïkh commandent toutes les routes par lesquelles le Touât tire ses approvisionnements de l’Algérie.
En terminant ce paragraphe sur les centres religieux sahariens, je ne puis m’empêcher de constater que quatre marabouts m’ont prêté le plus grand appui dans mon voyage : Sîdi-Hamza, Sîdi Mohammed-el-’Aïd, le Cheïkh-’Othmân et Sîdi-Mohammed-el-Bakkây. Il est vrai que ces marabouts sont des hommes éclairés, et non des ignorants obligés d’abriter la pauvreté de leur esprit et de leur cœur sous le manteau si facile à porter du fanatisme.
[106]Mot à mot : le droit suit le droit ; tout ce qui vient de Dieu doit être respecté. Telle est la formule de la profession de foi des Tedjâdjna.
[107]Les Trârza, d’après Sîdi-Mohammed-el-Bakkây, enverraient annuellement à la zâouiya de sa famille, à Timbouktou, à titre d’impôt religieux, cent pièces d’indienne et neuf fusils.
Le roi Mohammed-el-Habîb et autres chefs des Trârza seraient des telâmid des Bakkây.
[108]Les Bakkây prétendent être propriétaires d’Aqabli, de Zâouiyet-Kounta et de Djedîd, dans le Tidîkelt.
TOUÂREG PROPREMENT DITS.
Sans aucun doute, plus d’un des nombreux détails qu’embrasse ce Livre peut s’appliquer à l’ensemble des quatre confédérations berbères connues sous le nom général de Touâreg, mais je tiens à avertir de nouveau le lecteur que mes observations et mes recherches ont été limitées aux Touâreg du Nord, Azdjer et Ahaggâr, et que si, accidentellement, je parle des Touâreg d’Aïr et des Aouélimmiden, je n’entends pas les comprendre dans cette étude.
ORIGINE DES TOUÂREG.
A quel peuple primitif, à quelle langue primordiale rattacher les Touâreg et le dialecte qu’ils parlent ? Comment établir leur filiation ?
L’opinion des Touâreg sur ces diverses questions a l’avantage d’être unanime.
« Nous sommes Imôhagh, disent les Azdjer ; Imôcharh, disent les Ahaggâr et les Aouélimmiden ; Imâjirhen, disent les Touâreg d’Aïr.
« La langue que nous parlons s’appelle temâhaq ou temâcheq, suivant les dialectes.
« Les Arabes ont donné à nos tribus le nom de Touâreg et à notre langue celui de târguïa, du participe arabe târek, au pluriel touâreg, qui signifie les abandonnés « de Dieu, » sous-entendu, parce que nous avons, pendant longtemps, refusé d’adopter la religion que les Arabes nous apportaient, et parce que, après l’avoir embrassée, nos pères ont souvent renié la foi nouvelle. Mais ce nom, qui rappelle une situation ancienne dont le souvenir est aujourd’hui injurieux pour nous, n’a jamais été celui de notre race.
« Les cinq mots, Imôhagh, Imôcharh, Imajirhen, temâhaq, temâcheq, qui sont les noms de notre race et de notre langue, dérivent de la même racine, le verbe iôhagh, qui signifie : il est libre, il est franc, il est indépendant, il pille. »
La signification historique de cette racine sera ultérieurement précisée.
Quant à la filiation des Touâreg du Nord, elle a été dressée, pour chaque tribu noble, par le Cheïkh-Brahîm-Ould-Sîdi, réputé l’homme le plus instruit parmi les Touâreg, ses contemporains, dans une Note adressée à Sîdi-Mohammed-el-’Aïd, le grand maître de la confrérie des Tedjâdjna, note qui m’a été remise en original et qui est acceptée par les Touâreg comme étant l’expression de leurs communes opinions.
Voici l’analyse de cette pièce :
« Tu nous demandes des renseignements sur notre origine. Je réponds : Notre descendance la plus générale est celle des Édrisides de Fez ; quelques-uns viennent d’Ech-Chinguît, entre Timbouktou et l’Océan ; d’autres sont des gens de l’Adghagh, entre le Niger et nos montagnes.
« Nous descendons des Édrisides par un chérîf qui fut tué par le roi Ourmîn, et ce chérîf est à la fois l’ancêtre commun des chorfâ d’Azdjer, des chorfâ de Kerzâz[109] et des chorfâ d’Ouazzân[110].
« Ainsi nos chorfâ Ifôghas et Imanân sont de la même lignée que les plus grandes familles du Maghreb.
« Si tu nous demandes de mieux caractériser les origines de chaque tribu et de distinguer les nobles des serfs, nous te dirons que notre ensemble est mélangé et entrelacé comme le tissu d’une tente dans lequel entre le poil du chameau avec la laine du mouton. Il faut être habile pour établir une distinction entre le poil et la laine. Cependant nous savons que chacune de nos nombreuses tribus est sortie d’un pays différent. »
Après ces considérations générales, le Cheïkh-Brahîm-Ould-Sîdi passe en revue chaque tribu d’origine noble, en commençant par les Azdjer et en finissant par les Ahaggâr. Il continue en ces termes :
Imanân : « Les Imanân ou Es-Solatîn (les sultans) sont de vrais chorfâ, moitié Édrisiens de la famille régnante de Fez, moitié ’Alouyiens, descendant de Sîdna-’Aly, petit-fils du Prophète. »
Orâghen : « Ils sont fils de sultans par leurs pères, mais vilains par leurs mères, car elles ne sont pas toutes de noble origine. »
Imanghasâten : « Ils sont issus des Arabes de l’Est (’Arab-ech-Cherg). Ni leur roture, ni leur noblesse n’est bien démontrée. S’il y a parmi eux des fils de sultans, ils ne sont pas bien nombreux. »
Ifôghas : « Dans l’origine, les Ifôghas ne faisaient qu’une seule tribu avec les Iouadâlen, les Igaouaddâren, les Idaoura’a et les Ahel-es-Soûki et toutes ces fractions constituaient la population de la ville d’Es-Soûk. »
« Es-Soûk, ajoute un commentateur, était une ville très-grande et très-peuplée, située à moitié chemin entre In-Sâlah et Gôgo, sur la route qui relie ces deux points, à peu près à l’ancienne limite de la race blanche et de la race noire.
« Les Noirs ont bâti Es-Soûk ;
« Les Touâreg l’ont conquise, occupée, agrandie, embellie ;
« Elle a été détruite à trois reprises différentes :
« Une première fois par l’envie ;
« Une seconde fois par des plantes épineuses, tellement épaisses qu’on ne pouvait trouver une place pour prier Dieu (probablement l’hérésie) ;
« Une troisième fois par l’ennemi ;
« Enfin elle a été anéantie par les Noirs de l’armée du roi de Gôgo. »
L’auteur de la Note, n’osant pas avouer que les habitants d’Es-Soûk ont beaucoup mélangé leur sang avec celui des Noirs, raconte une longue histoire dans laquelle il met alternativement en scène quarante jeunes vierges blanches et quarante jeunes vierges noires données annuellement en tribut : les premières par les Touâreg d’Es-Soûk à un sultan infidèle, du nom de Djebbâr, probablement un Noir idolâtre ; les secondes, par le roi de Gôgo, au sultan berbère d’Es-Soûk, suivant que le succès des armes donnait la victoire aux blancs ou aux noirs.
Cette histoire établit en même temps que la conquête de l’Adghagh, depuis des siècles définitivement consommée par les Touâreg Aouélimmiden, a été longtemps disputée par la race noire à la race blanche et n’a pas été réalisée sans de nombreuses alternatives de revers et de succès.
Toutefois, l’auteur de la Note fait remarquer que les familles des hommes religieux ont toujours été préservées, par la protection divine, de tout contact avec les païens, et que leur sang est resté pur de tout mélange.
Il ajoute « qu’à la dispersion des habitants d’Es-Soûk, les Iouadâlen et les Idaoura’a se sont réfugiés dans le pays d’Adrâr[111] ; les Igaouaddâren aux environs de Timbouktou où ils sont encore sous les ordres du Cheïkh-Eg-el-Khenna ; que les Ifôghas, parmi lesquels on compte les plus grands marabouts et les plus grands brigands, sont chez les Touâreg du Nord ; enfin, qu’après les épreuves de l’ennemi, de la faim et de la soif, il est resté à Es-Soûk un seul homme, le savant Mohammed-ben-Eddâni, avec quarante femmes, lequel a reconstitué une tribu nouvelle des Ahel-es-Soûk, en donnant en mariage, avec quarante chamelles pour dot, les femmes survivantes à autant d’hommes de la tribu d’El-Abâker, de la descendance des Ansâr. »
Le commentateur et l’auteur de la Note prient le lecteur de ne pas confondre les Ahel-es-Soûk émigrés après la destruction de la ville avec ceux qui ont conservé le nom et la résidence des tribus primitives.
D’après les habitants de Timbouktou, Es-Soûk serait l’ancienne Tademekka ou Takedda, avec laquelle Ouarglâ entretenait jadis de grandes relations commerciales ; d’après le Cheïkh-’Othmân, les ruines de cette ville seraient situées dans l’Est, mais il ignore où elles sont.
On trouve encore à Es-Soûk les traces du mur d’enceinte et un cimetière dont l’étendue est d’une demi-journée de marche selon les uns, d’une journée selon les autres. Là seraient enterrés des sohâba, ou compagnons du Prophète, envoyés pour convertir les nègres à l’islamisme.
Au centre de l’ancienne ville était un puits de bonne eau et très-abondant, puisqu’il suffisait à tous les besoins. On devait le déblayer en 1861.
Non loin de ces ruines, ou sur leur emplacement, s’élevait le petit qaçar de Gounhân habité par la fraction des Aouélimmiden, qui a conservé le nom de Ahel-es-Soûk.
Brahîm-Ould-Sîdi continue :
Kêl-Izhabân : « Ils proviennent de la fraction des habitants d’Es-Soûk, qui, avant la dispersion, s’appelaient Ahel-es-Soûk. »
Imettrilâlen : « On ne sait pas bien d’où sort leur tribu. »
Ihadhanâren : Ici, c’est le commentateur qui parle : « Les Ihadhanâren-es-Soûda sortent d’Es-Soûk, et sont nobles ; les Ihadhanâren proprement dits sont de basse extraction par leurs pères et par leurs mères. »
Ihêhaouen : « Il est écrit dans le Livre d’Es-Soûk que leurs mères furent achetées et que leurs pères sont El-Yezîd et ’Abd-er-Rahmân, meurtriers de Hasen-ben-’Ali-ben-Tâleb, arrière petit-fils du Prophète. Que Dieu leur fasse miséricorde ! »
Le commentateur, pour l’honneur de sa race, ajoute que Yezîd et ’Abd-er-Rahmân, quoique devenus Touâreg Benî-Oummïa, sont Arabes, et que leurs descendants ont conservé l’usage de la langue arabe.
Ilemtîn : « Cette tribu est issue des Lemtoûna, à l’Ouest de Timbouktou. On ne voit pas bien s’ils sont nobles ou roturiers. »
« Les nobles du Ahaggâr sont généralement des Oulâd-Sîd-Ben-Sîd-Mâlek qui avaient pour ancêtre un chérîf du nom d’Aggâg, l’émîr, qui était un soûki. »
Tâïtoq : « Partie de cette tribu est de la race des Imanân d’Azdjer, c’est-à-dire de la descendance des Édrisiens ; partie est originaire des Ahel-Fadây, du pays d’Aïr, où la souche de leur tribu existe encore. » (Ce sont les Kêl-Fadây de M. le docteur Barth.)
« Mais tous sont d’origine noble ; on le reconnaît à leur science et à leur manière de vivre.
« Cependant, parmi eux, à côté des Ahel-Bît-el-Bîdh (gens de maison blanche ou de sang blanc), il y a des Ahel-Bît-es-Soûd (gens de maison noire ou de sang noir). »
Kêl-Rhelâ : « Ce sont des Ebna-Sîd, c’est-à-dire des fils de leurs pères, qui tous avaient pour aïeul le sultan El-’Alouï.
« Parmi eux sont des fils de Hatîta ;
« D’autres sont des fils d’El-Mahoûk, târgui, ayant du sang de chorfâ. »
Ikadéen : « Ils sont originaires d’Es-Soûk, mais de familles blanches. »
Irhechchoûmen : « Aussi originaires d’Es-Soûk.
« Une partie de la tribu descend des Édrisiens et une autre partie a pour pères des Ikadéen.
« Je ne sais si cette dernière partie est un essaim détaché de la tribu paternelle ou bien si elle est née de la prostitution de leurs mères. »
Tédjéhé-n-oû-Sîdi : « Ceux qui restent des Oulâd-Aoused ont des pères sultans, et ils ne font qu’une même tribu avec les Imanân des Azdjer. Leur séparation n’indique qu’une bifurcation du même arbre. »
Tédjéhé-Mellen ou Oulâd-Meça’oûd : « Ce sont des nobles ; huit d’entre eux, les Ouggoûg, ont trace du sang de chorfâ. »
Le commentateur ajoute : « Ils sont très-forts et très-hauts de stature[112]. »
Autres tribus : « Elles sont originaires de Es-Soûk, mais de familles Bît-es-Soûd, c’est-à-dire mulâtres. »
Cette Note, que j’ai analysée, pour ne pas fatiguer le lecteur, avoue un grand mélange de sang, et assigne comme dernière station à la presque totalité des Azdjer et des Ahaggâr, avant leur fixation dans les montagnes dont ils ont pris le nom, une ligne circulaire de l’Ouest au Sud, jalonnée par les points de Fez, capitale du Maroc, de Chinguît, ville de l’Adrâr, et d’Es-Soûk, ville de l’Adghagh. Cette ligne est aussi celle assignée par tous les historiens du moyen âge au mouvement de migration des Berbères Lemtoûna et Sanhâdja, vers le pays des Noirs. Une expansion politique les avait portés du Nord au Sud, une réaction les refoula du Sud au Nord.
La prétention à une descendance édriside qui donnerait aux principales familles des Touâreg une origine arabe et leur conférerait le titre de chorfâ est à peu près celle de toutes les grandes familles berbères, et elle serait presque justifiée par les nombreuses alliances matrimoniales que les souverains de Fez ont contractées avec les familles des chefs dont ils ne pouvaient obtenir la soumission par la force des armes.
Aujourd’hui encore, au Maroc, les unions de l’empereur avec les filles des chefs de Berbères indépendants du trône temporel sont érigées à l’état de système gouvernemental. Quand, dans une province rebelle, un Berbère peut faire échec au pouvoir du souverain nominal, on fait tomber sa résistance en offrant à l’une de ses filles une place au harem. Cet honneur est toujours accepté, parce qu’il confère le titre de chérîf aux enfants qui naîtront de cette union, et la répudiation presque immédiate qui réintègre femme et enfant dans la famille maternelle, loin d’être considérée comme un affront, est acceptée comme un titre autorisant à faire souche.
Les deux derniers souverains du Maroc, Mouley-’Abd-er-Rahmân et Mouley-Slîmân, pendant la durée de leurs longs règnes, ont autorisé, par ces sortes d’unions, plus de cinq cents familles berbères à revendiquer pour leurs héritiers la descendance édriside ; et si leurs prédécesseurs, depuis le IXe siècle de notre ère, ont procédé de même à l’égard des grandes familles berbères du Maghreb, — ce que l’histoire semble démontrer, — il devient très-probable que les nobles Touâreg d’Azdjer et du Ahaggâr, soit par des alliances directes, soit par des alliances indirectes avec les chorfâ de Kerzâz et d’Ouazzân, sont aussi autorisés à revendiquer la même descendance.
Quoi qu’il en soit, les Touâreg, malgré le mélange de leur sang avec celui des Édrisiens arabes, sont restés Berbères, et, comme fraction du peuple berbère, leur origine est loin d’être incertaine.
La tradition populaire, chez les Azdjer, ajoute à la Note de Brahîm-Ould-Sîdi quelques détails sur la formation de la confédération et sur le partage des terres entre les différentes tribus.
D’après cette tradition, les premiers Touâreg qui prirent possession du pays d’Azdjer furent les chorfâ Imanân et Ifôghas ; puis, successivement, d’autres tribus vinrent se ranger autour d’eux.
Un beau jour, le chef des Imanân invita à sa cour les femmes douairières des autres tribus, c’est-à-dire celles des dames nobles dont le ventre avait le privilége de donner naissance aux chefs, et, mu par un généreux sentiment de galanterie, il affecta à chacune d’elles un douaire foncier.
La dame douairière des Orâghen reçut en apanage la plaine des Igharghâren ;
La dame douairière des Imanghasâten eut pour lot la vallée de Tikhâmmalt ;
Chaque tribu fut dotée de la même manière.
Ce qui frappe dans cette tradition, comme dans toutes celles relatives aux origines des coutumes exceptionnelles des Touâreg, c’est le rôle principal qu’y joue la femme.
A Ghadâmès, cherchant la lumière sur cette question d’origine, je m’adressai au qâdhi, l’homme le plus instruit de la ville ; il me répondit en ouvrant un livre qui fait autorité dans le Sahara.
Il a pour titre : Roûdh-el-mo’attâr, fi akhbâr-el-aqtâr (ou Le Jardin parfumé par les nouvelles des pays), et pour auteur : Ebn-’Abd-en-Nour-el-Hamîri, de Tunis.
Ce livre assigne pour origine aux Berbères musulmans voilés qui habitent l’espace compris entre Ghadâmès et Tademekka (espace de quarante jours de marche) les tribus de Lemtoûna, Massoûfa et autres.
Ebn-Khaldoûn est plus explicite encore.
Les Molâthemîn ou les voilés, dit-il, qui habitent la région stérile au Midi du désert sablonneux, entre Barka, Ghadâmès, à l’Orient, et l’Océan Atlantique, à l’Occident, proviennent des tribus de Guedâla, de Lemtoûna, de Outzila, de Târga, de Zegâoua et de Lemta, tous descendants des Sanhâdja de seconde race.
Ainsi les Târga ou Touâreg modernes sont Sanhâdja, c’est-à-dire de la race de ces Almoravides Lemtouniens qui, selon l’expression d’Ebn-Khaldoûn, « après avoir soumis le désert et forcé les nègres à devenir musulmans, fonda un Empire en Espagne et dans le Nord de l’Afrique, et, épuisée à force de dominer, consumée dans de lointaines expéditions et ruinée par le luxe, disparut exterminée par les Almohades, » sauf les fractions restées dans le désert et représentées aujourd’hui par les Touâreg, dans le Sahara central, par les Maures de la côte de l’Océan Atlantique, débris de ces Sanhâdja qui ont donné leur nom au Sénégal.
Ebn-Khaldoûn nous éclaire encore sur beaucoup d’autres points.
« Les Sanhâdja, d’après lui, forment la majeure partie de la population de l’Afrique occidentale, au point que bien des personnes les regardent comme formant le tiers de toute la race berbère.
« Primitivement ils occupaient la presque totalité du littoral méditerranéen.
« De temps immémorial, — bien des siècles avant l’islamisme, — les voilés parcouraient la région qui sépare le pays des Berbères de celui des Noirs, » c’est-à-dire le plateau central du Sahara, entre le bassin de la Méditerranée et celui du Niger.
« Ils ne cessèrent de se tenir dans ce pays et de le parcourir avec leurs troupeaux qu’après la conquête de l’Espagne par les Arabes, moment où ils abandonnèrent le magisme pour embrasser l’islamisme. » C’était dans le troisième siècle de l’hégire.
« D’abord les Sanhâdja se rangèrent parmi les clients de la famille d’’Ali-ben-Abî-Tâleb, gendre de Mohammed, mais leur conversion fut suivie de retours fréquents au paganisme.
« Ce fut un missionnaire de Sédjelmâssa, envoyé par Aggâg, de la tribu de Lemta, » — probablement celui dont les nobles des Ahaggâr prétendent descendre, — « qui les ramena dans la bonne voie en leur enseignant la vraie religion.
« Au IVe siècle de l’hégire, un des plus illustres de leurs rois, Tinezwa, étendait sa domination sur une région longue de deux mois de marche et large d’autant. Vingt rois nègres reconnaissaient son autorité, mais, sous ses fils, l’unité de la nation sanhâdjienne se brisa, et chaque tribu, chaque fraction de tribu eut un roi. »
Dans le milieu du VIIIe siècle de l’hégire, à l’époque où Ebn-Khaldoûn écrivait son Histoire des Berbères, « les Sanhâdjiens porteurs du voile, soumis à l’autorité du roi des Noirs (Mâlek-es-Soûdân), lui payaient l’impôt et fournissaient des contingents à ses armées. »
Ce roi des Noirs doit être le sultan de Gôgo qui détruisit la ville d’Es-Soûk et détermina la migration d’une partie des habitants de cette ville dans le pays d’Azdjer et du Ahaggâr.
A cette époque, dit encore Ebn-Khaldoûn, « les Lemta se trouvaient en face des Arabes Riâh, au Sud de la province de Constantine, » tribu dont nous retrouvons aujourd’hui une grande fraction aux environs de Sôkna dans le Fezzân, « et les Târga se tenaient vis-à-vis des Soleïm, tribu arabe de l’Ifrikïa, c’est-à-dire de la Tunisie. »
Depuis cette époque, les Târga paraissent avoir absorbé les Lemta, ce qui explique comment la tribu des Ilemtîn, descendant des Lemta, occupe un rang secondaire dans la société târguie.
Par la Note moderne de Brahîm-Ould-Sîdi, nous connaissons approximativement l’origine de chaque fraction noble des Azdjer et des Ahaggâr.
Par le Livre de Ben-’Abd-en-Noûr-el-Hamîri, nous savons à quelles tribus d’origine berbère il faut rattacher les musulmans voilés au Sud de Ghadâmès.
Par l’Histoire des Berbères d’Ebn-Khaldoûn, nous savons que les Târga (Touâreg des Arabes modernes) sont d’origine sanhâdjienne ; que, primitivement, les Sanhâdja étaient répandus sur le littoral méditerranéen, du désert de Barka au Maghreb-el-Aqsa ; qu’avant l’époque islamique les fractions sanhâdjiennes, auxquelles appartenaient les Târga, habitaient le désert ; qu’après y avoir fondé un grand royaume embrassant la partie centrale et occidentale du Sahara, ils se sont dispersés ; enfin que, vers le VIIIe siècle de l’hégire, les Târga, chassés par un roi nègre, sont venus chercher un refuge au Sud de l’Algérie, de la Tunisie et de la Tripolitaine, c’est-à-dire dans le pays que les Touâreg occupent aujourd’hui.
Par les études récentes de M. le docteur Barth, par les renseignements recueillis en Algérie et au Sénégal, par mon exploration personnelle, il est démontré que les Târga, simple fraction d’une grande nation au VIIIe siècle de l’hégire (XIIIe de J.-C.), sont devenus aujourd’hui, par l’absorption des tribus consanguines des Sanhâdja, le peuple le plus considérable du Sahara central.
Cela étant, pouvons-nous rattacher les Touâreg modernes aux peuples autochthones de l’époque grecque et romaine ?
Rien n’est plus facile.
Rappelons-nous d’abord que les hommes auxquels les Arabes ont donné le nom de Touâreg, les délaissés, les abandonnés, n’acceptent d’autres noms patronymiques que ceux d’Imôhagh, d’Imôcharh, d’Imâjirhen, et que leur langue s’appelle temâhaq et temâcheq ; ensuite interrogeons les auteurs, tant modernes qu’anciens, dont les écrits ont pour objet l’étude des peuples de l’Afrique septentrionale.
Les modernes nous apprennent que les Berbères du Maroc donnent à leur langue le nom de tamâzigh ou tamâzirht et à leur race celui d’Amâzigh (pl. Imâzighen), qui signifierait libre.
Les généalogistes du moyen âge, consultés par Ebn-Khaldoûn, pour la rédaction de son Histoire des Berbères, assignent : les uns Mâzigh, fils de Canaan, fils de Cham ; les autres Tâmzigh, fille de Medjdel, ceux-ci pour mère, ceux-là pour père, sinon à la totalité, du moins à une grande partie des Berbères.
Du temps de Jean Léon, en 1556, le seul nom général donné par les Berbères à leur race et à leur langue était celui d’Amâzigh.
Or, Hérodote appelait Libye l’Afrique septentrionale et Libyens les peuples qui l’habitaient, mais il distinguait parmi eux les sédentaires des nomades, les agriculteurs des pasteurs. Deux noms indigènes correspondent à cette distinction : les Mazyes et les Auses.
Sous la plume des écrivains grecs et latins, le nom de Mazyes se transforme en celui de Maziques, qui est identique à ceux de Mâzigh, d’Amâzigh, d’Imôhagh, d’Imôcharh et d’Imâjirhen.
Un nom qui se transmet à travers tant de siècles, presque sans altération, est bien celui qu’un peuple a le droit de porter et de revendiquer.
Laissons donc de côté, comme nom de race, celui de Berbères, qui ne s’applique qu’à une fraction de cette race, les Berâber du Maroc ; laissons de côté, comme nom de peuple, celui de Touâreg, que repoussent ceux auxquels on le donne, et appelons du nom général d’Imâzighen ou d’Imôhagh toutes les peuplades de race berbère et du nom de temâhaq ou temâcheq la langue qu’elles parlent.
Conservons à toutes les peuplades de cette race et à leurs différents dialectes les noms particuliers sous lesquels ils sont connus, et alors nous pourrons comprendre les indigènes, et ils pourront nous comprendre.
Maintenant, si on me demande à quelle souche primitive je rattache les Imôhagh descendants des Imâzighen du moyen âge, des Mâzigh des généalogistes et des Mazyes ou Maziques de l’antiquité, je dirai que désormais l’étude de la langue temâhaq, comparée aux autres langues africaines et asiatiques, peut seule jeter quelque lumière dans la question.
En vue de fournir mon faible contingent à ces recherches, j’ai recueilli, avec le soin le plus scrupuleux, toutes les inscriptions, tant anciennes que nouvelles, en caractères tefînagh, que j’ai trouvées sur les rochers, et j’ai réuni, en un vocabulaire, environ 1,500 mots de la langue temâhaq, surtout de ceux dont j’ai pu contrôler la véritable signification, et j’ose espérer que ce travail ne sera pas sans quelque utilité pour établir la filiation anté-historique des Touâreg modernes.
D’un autre côté, M. le docteur Barth, qui a longtemps vécu parmi les Touâreg du Sud, a recueilli un riche vocabulaire du dialecte temâcheq, dialecte aussi étudié par M. le chef de bataillon Hanoteau[113].
Avec ces éléments modernes, comparés avec les éléments anciens de l’inscription bilingue de Thugga, dont la partie gauche reproduit la presque totalité de l’alphabet temâhaq ou temâcheq, il est impossible qu’on n’arrive pas prochainement à rattacher les Imôhagh et leur langue à l’une des souches primitives de l’antiquité.