—A la troisième girande! crie-t-on, elle va partir! Le canon tonne déjà. On l’attend au milieu de la nuit la plus opaque, car tout est silencieux. L’eau a éteint le feu, ou plutôt l’eau s’est éteinte.
C’est le moment suprême. Gourville presse le surintendant sur le cœur, l’embrasse tout baigné de larmes. Exactement costumé comme le roi, et à deux pas du roi, un homme est debout. Arracher l’un, pousser l’autre, et la conspiration est finie.
Un long murmure s'élève du fond des parterres et remonte jusqu’au roi, qui s’en informe; murmure d’abord de surprise, puis de terreur, puis d'épouvante.
Tous les regards sont portés vers un point du ciel; des doigts le désignent, et ces doigts ne s’abaissent plus.
Parmi les milliers d'étincelles qui ont poudré le ciel, une étincelle n’est pas retombée sur la terre, ne s’est pas éteinte; elle est restée. Elle luit, et sa lueur, rayon oblique, ruisselle sur les bras des femmes parés de mousseline blanche, sur les bras des hommes glissans de soie et d’or.
Une comète! une comète! cri effrayant qui bondit de lèvres en lèvres et glace les cœurs.
Mis à nu par l’obscurité qui a succédé à la seconde gerbe, le ciel a dévoilé ses profondeurs, et dans ses abîmes une comète[A].
Fouquet lit son arrêt de mort dans le ciel.
Et Torelli, le magique artificier, l’Italien superstitieux, craignant d’avoir brisé une étoile, suspend un instant ses audacieuses opérations.
Les femmes s'évanouissent.
Et le grand roi, et Louis XIV, à la cour duquel l’astrologie règne encore, sent battre sa poitrine sous son cordon bleu, et ne voulant pas rester plus long-temps dans cette immense obscurité pleine d'évanouissemens et de cris, saisit, lance la torche enflammée.
Vaux, mille arpens de terrain, s’illuminent jusqu’aux dernières branches, jusqu’aux plus hautes feuilles.
—Je ne m’attendais pas à celle-là, dit Gourville.
—Seigneur, ayez pitié de moi! murmura Fouquet.
Louis XIV se tourne vers le surintendant et lui tend la main.
Fouquet la baise d’une lèvre morte, et le roi descend solennellement les marches de la terrasse.
Et la fête de Vaux fut finie.
IX
Sœur de la poésie, la tradition rapporte que, dix-neuf ans après cette fête, qui est restée dans la mémoire des peuples comme une bataille, comme une invasion, un homme, secouant un flambeau sur sa tête, parut au château de Vaux et se promena du parc aux parterres, et des parterres aux cascades.
Des cheveux blancs tombaient sur son masque de fer. Il demanda un morceau de pain à la porte du château, et une pierre moisie tomba à ses pieds; il eut soif, mais lorsqu’il se baissa pour boire, il ne saisit qu’une couleuvre dans les bassins, où il n’y avait plus d’eau. Cet homme pleura toute la nuit comme Job. Au jour, il disparut pour les siècles.
Ce masque de fer, dit-on, était Fouquet.
VILLEROI.
Presque endormi sur un cheval de village, qui dormait comme moi, lui flairant de ses naseaux ouverts l’efflorescence des arbres, moi rêvant, nous allions où nous conduisaient le vent et l’ombre. Nous nous arrêtions parfois devant l'écluse d’un moulin, tout écumante de mousse et semée de nymphéa; tantôt nous risquions un galop sur le gazon velouté. On va loin lorsqu’on ne sait où l’on va, surtout à cheval. Nous étions dans l’Ile-de-France ou dans la Brie. Je tenais peu à le savoir, parce que j’ai horreur des dénominations topographiques, et qu’il suffit du mot département incrusté dans la borne milliaire pour ternir mes plus douces rêveries; de même que la buffleterie d’un gendarme étincelant sur le grand chemin suffit à l’artiste voyageur pour dissiper le calme du paysage et salir la sérénité du ciel. Je l'écris avec une conviction réfléchie, le système municipal tuera le spectacle naïf de la vie des champs. N’ai-je pas déjà vu, ceints de l'écharpe tricolore de maire, des jardiniers fleuristes, et des vignerons assis sur les siéges du conseil cantonnal? Il y a long-temps que la brebis de Galatée et les fauvettes de Némorin sont descendues des hauteurs pastorales où Florian les avait placées, pour être pendues, la tête en bas, au croc du boucher, ou pour rôtir au fond de la casserole étamée. On a mangé cette poésie; Lucas et Palémon restaient encore, on les a faits maires et conseillers! Adieu, la verte idylle! adieu, Virgile! adieu, Florian! Place à la municipalité!
J'étais arrivé à un pont jeté sur un des embranchemens d’une petite rivière, quand tout-à-coup, au centre de la plus sauvage richesse d’eau, d’air et de lumière, j’entends tomber un nom comme celui de la pate d’oie ou du bain des cannes; c’est à mourir de prosaïsme.
Sur ce pont se promenait, préoccupé de la lecture d’un livre qu’il tenait à la main, un jeune homme en habit du matin, le front ombragé d’un chapeau de paille, comme en portent les paresseux colons des Antilles.
—Pardon, monsieur, lui dis-je; quelle est cette belle avenue, qui ne conduit à rien?
Il fit un pli à la feuille de son livre.
—C’est l’avenue du château de Villeroy, démoli il y a quelques années par la bande noire, dont vous devez avoir entendu parler.
—Que trop, monsieur. Les infâmes! ils ne laisseront donc rien en France? Plus âpres à la destruction que le temps, le feu et l’eau, ils ont passé la corde au cou de notre histoire et ont tiré dessus. Quelques-uns, et ceux-ci sont les philanthropes de la bande, indignés de la lenteur de la pioche et du marteau, ont apporté, dit-on, une espèce d’humanité à leur besogne. Au milieu des salons de velours, chargés de plafonds à moulures, ils ont allumé des barils de poudre, et ensuite, placés à distance, ils ont pu voir, par une belle matinée, sauter en l’air les quatre tourelles, les galeries sombres, les portes, les appartemens, les serrures dorées, les cottes de mailles d’ardoise, les mosaïques des corridors, et peut-être le chartrier du château, volant avec ses feuilles brûlées, comme la bourre d’une charge à moineaux.
Mon inconnu me fit d’abord observer que la bande noire n’employait jamais la poudre pour renverser les châteaux; qu’au contraire, elle s’y prenait avec beaucoup de ménagemens et de délicatesse; puis, avec un sourire d’approbation un peu mêlé d’ironie, cet homme, qui, pendant ma prosopopée, avait fermé son livre pour m'écouter plus attentivement, au fond peut-être pour se moquer plus à son aise de ma candeur poétique (je le voyais à son air), me répliqua par cette question fort peu indiscrète en ce moment:
—Monsieur est noble?
Sur ma réponse négative, il dut supposer que j'étais artiste; et je vis disparaître aussitôt la teinte de malice involontaire qui se peignait dans son regard. L’ironie fit place à une affabilité qui me mit beaucoup plus à l’aise.
—Après l’explosion, continuai-je, ou la destruction, comme il vous plaira, ils seront venus ramasser les uns les poutres, les autres les pierres dures, d’autres la chaux, ceux-ci les fondations, ceux-là les murailles maîtresses; et avec cela ils auront gagné de l’argent, beaucoup d’argent, engraissé leurs terres, fumé leurs luzernes, marié leurs filles, construit des moulins, acheté des bêtes de somme, et ils seront devenus électeurs et éligibles.
Je parlais avec amertume. Il reprit avec calme.
—C’est au moyen de quelques poutres de ce château dont vous déplorez si sincèrement la démolition qu’on a construit le pont sur lequel nous sommes arrêtés. Ce pont sert les intérêts des communes voisines; auparavant un orage, une inondation, l’hiver, une débâcle, le moindre accident, coupaient les communications. Aujourd’hui nos rapports sont de tous les jours, et notre commerce a centuplé. Vous voyez, monsieur, qu’un château qui tombe élève un pont, et c’est encore une consolation.
—Consolation! Pour vous, qui passez sur ce pont, pour vos vaches et l’avoine de vos voisins, mais pour moi, qui n’en ai que faire? Mais, dites-moi, quel est ce magnifique établissement qui touche au château?
—Je n’osais vous en parler. Cet établissement, qui a déjà coûté deux millions, doit être une fabrique de papier, fondée dans le but de rivaliser avec les plus riches exploitations de Manchester et de Birmingham. Quatre cents pauvres ouvriers que la révolution de juillet avait retirés de la construction en bâtimens, la plupart appartenant aux communes environnantes, ont trouvé leur existence ici, dans des travaux de charpente, de forge et de maçonnerie. Vous n’apercevez d’où nous sommes qu’une partie des colossales proportions de ce bâtiment; quand il sera en activité, il pourra fournir, en six mois seulement, à la presque totalité de la France du papier de toutes les dimensions, de toutes les qualités, de toutes les nuances, et à un prix de moitié au-dessous des autres fabrications. On n’emploiera que de la paille pour matière première. Des moulins mis en mouvement par la rivière qui passe sous nos pieds élèveront et laisseront retomber des foulons sous lesquels la paille sera désossée de ses nœuds et de ses côtes. Meurtrie et fatiguée, cette paille sera sollicitée par des tenailles et des dents de fer qui la mordront, la hacheront, la réduiront à l’ame; et puis, frêle, en lambeaux, volante, elle ira se perdre sous la rencontre des meules; soumise à cette pression qui pulvériserait de l’acier, elle n’en sortira plus que réduite à la ténuité la plus impalpable, et cela pour inonder des milliers de tamis, qui balancés, agités, tournoyant sans jamais se froisser entre eux, lui livreront un dernier passage dans les mille et un trous des cribles les plus fins.
Cette inondation sèche et dorée descend en pluie qui ne cessera point, car jamais un mouvement n’attendra l’autre, dans des chaudières où bouillonne une eau battue et blanche comme du lait; puis, fouettée par les convulsions de l’eau, la paille, qui n’est plus alors qu’une farine délayée, un léger amidon, tombera par l’action d’un précipité violent au fond des cuves, où des cailloux lui serviront de filtres et la sépareront de toute matière étrangère. Cette eau s'écoulera par de larges écluses, et le fond laissera à sec une pâte sans levain, tremblante et privée d'éclat. La blancheur mate de la neige lui viendra par le moyen de sels, de la chaux et des acides. Blanche enfin et reposée, ce gluten que l’on extrait du mucilage des plantes, des muscles de certains animaux, en rapprochera les parties solides, les raffermira, leur donnera l'étoffe et la malléabilité: solidifiée dans une eau grasse, où elle aura fermenté, cette pâte roulera en cascade transparente et continue sous des rouleaux d’acier. Laminée en feuilles, ces feuilles sécheront au vent, au soleil, dans des hangars aérés, où des milliers de fils seront échelonnés pour cet usage.
Et que de mains industrieuses employées à diviser ces feuilles, à les peser, à les couper, à les colorer, à les réduire, à les emballer!
Ce n’est pas tout encore. Vient le commerce, et son mouvement, et sa vie. Que de chariots! que de vaisseaux! que de roues! que de voiles! que de feu! que de fer! que de préoccupations intelligentes pour transporter ces produits sur tous les points du globe! Vous voyez qu’en dernière analyse cette paille, qui ne devait servir qu'à préparer un mauvais lit à la pauvreté, lui fournira en échange le duvet du Nord, la laine de Smyrne ou de Ségovie, et deviendra, par cette prestigieuse métamorphose, le lien mystérieux du commerce, l’impérissable monument de la pensée, le cerveau de la civilisation, où tout se grave. Oui, monsieur, ce papier fixera l'élan de l’artiste, l'émotion généreuse du philosophe; et cela, songez-y bien, avec des moyens simples, faciles, peu coûteux. Puis, que Rossini soit inspiré, et que Chateaubriand réfléchisse! Mille ouvriers seront employés à cette généreuse industrie. On essaiera de les prendre aussi parmi les gens de la commune. Par ce moyen, le propriétaire, que je connais beaucoup, ne laissera pas (vous pouvez m’en croire) un pauvre languir de faim sous le chaume, ni un enfant se tordre de soif dans le berceau.
Il essuya une larme d’orgueil.
—Mais dites-moi par quelle délicatesse que je n’explique pas, repris-je, vous aviez peur d’exciter ma colère d’artiste en me parlant de cet utile établissement?
—C’est qu’il a été fait avec les débris du château, et la moitié a suffi: chaux, ferremens, poutres, ont servi à l'élever. Cet amas de pierres, pardon si j’ose m’exprimer ainsi, monument d’une histoire qui n’a pas su mériter de vivre, aura fait la fortune d’un homme, et cet homme fera celle de trois ou quatre mille autres. Revenez-vous un peu de votre emportement?
—Cependant avouez, répliquai-je, qu’il y a quelques douleurs attachées à l’anéantissement de ces beaux souvenirs; ils sont les seuls qui nous restent. Les histoires sont peu lues; les grands noms se perdent dans les sables de la mémoire; mais les pierres demeurent. Sait-on un nom des auteurs dont les manuscrits ont chauffé les bains d’Alexandrie? et les pyramides sont restées, et elles resteront jusqu'à ce qu’une bande noire africaine les démolisse. Les pyramides sont une histoire; l’imagination s’y attache, et, d’assise en assise, elle va loin. Les monumens forcent l’esprit à penser. Quelle est la brute à venir qui ne demandera pas une réponse à sa curiosité devant la colonne, ce point d’admiration d’airain et de bronze?
Mon inconnu, que j’ai déjà signalé comme fort doux et très-attentif, se borna à me montrer du doigt une troupe d’ouvriers qui, costumés proprement, la santé et la joie sur le visage, se rendaient aux travaux de la fabrique. Ils le saluèrent en passant.
—Trois d’entre eux, me dit-il avec épanchement, viennent de se marier, grâce aux résultats des occupations qu’ils trouvent ici; sans ce bienfait, ils seraient sans doute restés dans la misère et le célibat, et conséquemment sans mœurs. Ces deux vieillards qui me saluent ont racheté, avec des fonds avancés par l'établissement, deux de leurs neveux appelés au service militaire. Les enfans ont répondu de la dette. Ainsi la reconnaissance s’est assurée de l’existence de quatre familles par l’obligation du travail. Enfin il en est peu, parmi ceux que vous avez vus passer, qui ne doivent une meilleure position, quelques avantages sur le passé, des garanties pour l’avenir, à cette exploitation fondée avec le profit de la vente de la plus faible partie des matériaux du château de Villeroi.
Mon interlocuteur se préparait peut-être encore à quelque nouvel argument, lorsqu’une petite étourdie, blonde comme un épi, vint le prendre par la main, et l’inviter, au nom de petite maman, à se rendre au déjeuner. Il allait me renvoyer l’invitation. Sur mon refus, qu’il devina sans que j’eusse parlé, il m’engagea néanmoins à m’arrêter chez lui quand je voudrais manger d’excellentes asperges. La petite fille était rayonnante, et la joie du père ne fut pas moins grande à la nouvelle de l’enfant, qui lui apprit que les ingénieurs prétendaient enfin avoir trouvé l’eau. Il me salua, l’enfant me fit une jolie révérence, et je traversai pensivement le pont qui aboutit à la grande avenue du château.
Avec ses raisonnemens, cet homme m’avait ému. Son départ me rendit à moi-même, et quand nous eûmes cessé, lui de me saluer, moi de lui sourire, que son enfant eut escaladé les marches de pierre d’une petite maison à volets verts, mon sourire s’arrêta comme un ressort que rien ne meut, comme un bras fatigué qui retombe.
Contradictions de l’esprit humain!—Un laboureur donne un coup de bêche, et il trouve de la résistance; il creuse, c’est une tuile; cette tuile, un toit; ce toit, une maison; cette maison tient à plusieurs autres; c’est une rue; puis deux, puis trois, puis cent, c’est une ville; c’est Herculanum! Un roi de Naples et de Sicile voudra régner sur cette cendre, avoir des flambeaux dans ces palais, des gardiens à la porte de ces temples; il appellera des savans pour lire ces chiffons noircis. Et nos souvenirs du passé ne nous toucheront pas! Conservons aussi nos ruines, nos cathédrales, nos châteaux; car ces pierres, ce sont nos lois, le testament de nos pères, leurs croyances, leurs mœurs, leur courage, leurs vertus! Et cela vaut bien un œuf trouvé à Herculanum.
J’approchai du château.
Hélas! les fossés étaient même dépourvus de leurs parois de granit. Dans une eau verte et plissée nageaient quelques grenouilles séculaires, quelques carpes piquées peut-être au temps de la Fronde. Les maigres peupliers qui regardent cette mare étroite semblent négliger leur toilette depuis qu’ils ne peuvent plus réfléchir leur taille de demoiselle, et qu’ils n’ont plus d’ombre à verser sur ces jeunes marquises si belles, dont le caprice donna naissance à ces ruineuses propriétés appelées de l’expressif et joli nom de Folie. Vous savez tous la Folie-Polignac, la Folie-Mousseau, la Folie-Arnould.
Arrivé à l’intersection du fossé, c’est-à-dire à l’endroit où se trouvait jadis une grille en fer couronnée (mon imagination y suppléa) de pommes d’or, de lyres d’or, de dieux de bronze, et gardée par de gros chiens qui vous mordaient mythologiquement sous le nom de Diane et de Médor; où luisaient, à travers les barreaux des chaises à porteur enluminées de Chinois sur laque, des valets larges comme des armoires; eh bien! là, devant cette première merveille, j’ai trouvé un trou fait dans le mur. Pas même de porte!
Mon cheval et moi nous faillîmes rester au passage.
La solennelle cour d’honneur était déserte, le pavé couvert et déchaussé par l’herbe. Et six cents pieds d’air où était le château.
Aussitôt mon entrée, la porte d’une petite maison blanche s’ouvrit, et un vieillard en livrée orange et bleue lézardée par des coutures blanches, honteuse de plusieurs rapprochemens qui hurlaient entre eux comme métal sur métal et couleur sur couleur dans un écu, costumé ainsi que les anciens domestiques d’autrefois, vint me recevoir et saisir la bride. Dieu me pardonne! il avait, je crois, l'épée d’acier.
On n’a pas d’idée de la politesse qu’il mit à m’accueillir, à m’offrir de me reposer chez lui. Toutefois, avec une indiscrétion aisée et où perçait encore je ne sais quel excusable orgueil de ses premières fonctions, il me demanda mon nom. Je le lui donnai; il l’anoblit en route; et, riche d’une particule usurpée, il courut l’annoncer à son maître, ouvrant rapidement et à temps égaux sa modeste porte, comme aux jours de grandes cérémonies il faisait, je pense, au château. Touchante parodie d’une étiquette morte!
Son maître était aussi un vieillard grand, maigre, tombant en ruines. A mon entrée il se leva, m’accueillit avec cette distinction traditionnelle de cour, et m’invita à m’asseoir près de lui. Pendant les essais d’une conversation sur la beauté de la saison, sur la richesse d’un soleil qui le ramenait à ses premiers jours, je remarquai, sur une table posée en équilibre avec des tuiles et des bouchons, les restes d’un déjeuner. L’ornement de service se composait de belles assiettes en porcelaine aux couleurs éteintes et aux contours dédorés; de flacons en cristal, aux goulots brisés; de verres à pattes, sans pattes, des serviettes damassées, mais avec des dessins et des festons que la Hollande n’avait pas tracés; une eau limpide trahissait sa crudité dans des bouteilles autrefois pleines de Malvoisie et de Madère. Au milieu de ces cristaux et de ces porcelaines, nageaient un morceau de fromage et quelques fruits secs. Une vive rougeur m’apprit combien l’orgueil du vieux gentilhomme saignait à me voir témoin de ces somptueuses misères. Intelligent à toutes les faiblesses de son maître, le vieux serviteur se hâta de rejeter les pans de la nappe sur la table.
Je fis semblant de ne pas avoir vu.
De causeries en causeries, il en vint, par une inévitable pente, à parler de son château.
—Pierre, que vous voyez là, me dit-il avec un sourire mélancolique, Pierre et moi, voilà tout ce qui reste du passé. Ils n’ont pas osé nous démolir. Pierre a été mon serviteur, le premier de mes domestiques; c’est un digne homme. Il est né sur les limites de mon château, il y veut mourir. Nous y mourrons ensemble. Pierre! le pauvre diable! le croiriez-vous, monsieur? tout infirme qu’il est, il me nourrit, il me loge, il m’habille, il supporte mes mauvaises humeurs mieux que s’il avait encore des gages, et Dieu sait, vienne le funeste 10 août! il y aura bientôt quarante ans qu’il n’en touche plus.
—Monsieur le marquis!
—Non, mon ami; un gentilhomme français ne doit pas se plaindre; mais quel mal y a-t-il que je te loue ici? J’ai si rarement lieu de le faire, Pierre! Va, ton pain est délicieux! Et d’ailleurs, monsieur, le malheur est chose commune à la noblesse; et quand plusieurs de nos rois sont morts en exil, il siérait mal au plus humble de tous les gentilshommes de ne pas savoir souffrir; et pourtant un beau château a été à moi! Le soleil n’en éclairait certainement pas de plus solidement bâti, ni de plus commode, ni de plus somptueux; n’est-ce pas, Pierre?
—Oui, monsieur le marquis.
—Quelles soirées se sont données ici! quelles soirées! Pauvre jeunesse! Nous avons connu cette galanterie française si décriée maintenant, monsieur; et de notre temps, si nous n’avons pu nous élever à la hauteur de celle du grand siècle, du moins nous en avions conservé les traditions. Ce parc aujourd’hui si clair-semé, si nu, était sillonné de plus de gibier qu’il n’y en a dans votre Saint-Germain et votre Vincennes. Un cerf y fut tué de la main du roi. (Les deux vieillards s’inclinèrent.) Autant que votre œil vous le permet, voyez! Toutes ces plaines, tous ces espaces déshonorés par le foin et la luzerne, en faisaient partie; et des repos partout, des pavillons, des kioskes, des abris, des rendez-vous de chasse, des bosquets de cèdres, des eaux vives, des labyrinthes, des fourrés, des carrefours, des allées découpées en corbeilles, en colonnes, en éventail. C'était une merveille du fameux Le Nôtre. Trois cents statues en fonte, sur le modèle de celles de Versailles, vomissaient pour nos fêtes autant d’eau que la cascade de Saint-Cloud. Ma serre était l’admiration des étrangers, cent mille écus d’orangers, cent mille écus de citronniers; des navires enfin allaient exprès à Saint-Domingue pour m’en rapporter les fleurs les plus rares en couleurs, les fruits les plus difficiles à conserver. Mon colibri fut chanté par M. Delille. On a bu, ici, monsieur, du café obtenu sur les lieux de la plante même, et mangé deux ananas qui avaient fleuri et mûri dans ma serre. Il est vrai que les dames de la cour préféraient ma folie à toutes les folies du temps; et c’est par une illumination, qu’on venait admirer de la capitale, qu’il fallait voir étinceler jusqu’aux plus lointaines, aux plus frêles branches, jusqu’aux sinuosités perdues à l’horizon; aux soixante-douze fenêtres de la façade, sur les bords du fossé, sur le mur, autour des bassins, les innombrables lampions de mille couleurs, balancés avec les feuilles vertes, avec la pâle lueur des étoiles, à travers les écharpes, les arcs-en-ciel, les bouffées, la pluie, les ondées, les rires, les cris, les éclats de mes grandes pièces d’eau! Et de jolies femmes en folles robes de satin, pâles, fardées, rêveuses, le mouchoir à la main, rafraîchies par des éventails bruyans, en paniers, en mules cramoisies, entraient, circulaient dans les corridors, au milieu des statues, des domestiques, des vases et des flambeaux; caquetaient, se déchiraient avec esprit, jouaient leurs amans, leurs diamans, leur ame, hélas! riaient, s’embrassaient, se perdaient avec leurs parfums et leur voix dans le parc, avec quelques beaux cavaliers; et ici et là, et dans le lointain, ce n'étaient que larges ombres, musique et lumières, murmure de la brise, chant d’oiseaux, parfums indiens, paroles d’amour interrompues, lueurs d'épées et bruit de soies, jusqu’au moment où des gerbes d’artifice, lancées du château, vinssent éclairer de leurs foudroyantes clartés bien des méprises, bien des séductions commencées, bien des défaites irréparables; et au château, le jeu, la danse, les chants, les soupers; dans la cour d’honneur, un peuple de valets arrêtés en groupe, des chaises à porteur blasonnées, et des mules d’Espagne, qui piaffaient dans mes belles écuries ornées de glaces et pavées de marbre, si belles que le duc de Villa-Hermosa disait que c'était profanation d’y loger des chevaux. N’est-ce pas, Pierre?
—Oui, monsieur le marquis!
—Vous aviez peut-être oublié le vassal qui gémissait à la grille?
—Erreur, monsieur; ne confondez pas la noblesse ancienne avec la noblesse de mon temps. L’une était fière, haute, malfaisante, sans pitié, quoique brave; l’autre profita, je le sais, des abus, mais elle n’en créa aucun: elle fut moins fanatique que le clergé, dont elle neutralisa souvent l’influence; moins tyrannique que la cour, dont elle devança de trop loin le progrès vers les idées philosophiques. N’allez pas chercher des preuves contre elle dans l’arsenal de 92; mais demandez aux habitans de la campagne qui a restauré le clocher où sonne la prière; qui a ouvert des chemins dans des sables, dans des montagnes, comblé des marais fétides, pavé les routes, amené de bien loin les eaux pour désaltérer les bourgs et féconder la terre, tracé des villages, rallié les populations errantes des champs, agité les ailes de moulins, prêté même les premiers fonds à vos gros fermiers d’aujourd’hui; et tous vous répondront: c’est la noblesse! c’est la noblesse!
Avant la révolution, avant son fatal nivellement, elle avait déjà déchiré beaucoup de titres abusifs. Elle était brave, monsieur; si elle salua les Anglais à Fontenoy, elle releva sa tête, et sut mourir et vaincre. Cette galanterie était au moins française. Et quand l’heure de la révolution sonna, elle sut défendre la liberté comme vous l’entendez aujourd’hui, et non comme l’entendaient les hommes de sang d’alors. Vous savez que, pour son roi et son pays, elle alla à la Grève comme à Fontenoy, et que sur l'échafaud, elle salua encore une dernière fois ses ennemis; mais ce n'étaient pas des Anglais. Sa tête ne se releva point. N’est-ce pas, Pierre?
—Oui, monsieur le marquis!
Et Pierre roulait de grosses larmes: ces deux débris s’entendaient et se répondaient régulièrement comme l’aiguille et le timbre d’une horloge. L’un indiquait la marche du temps, l’autre la ratifiait par un bourdonnement creux.
Depuis que la conversation s'était élevée à ce degré de chaleur, Pierre était mal à l’aise; il semblait souffrir de l’exaltation progressive du marquis; sa préoccupation décelait la crainte d’un danger prévu et contre lequel il ne voyait d’autre remède que la conspiration de nos deux volontés. Il provoquait la mienne par des défenses furtives, des prières silencieuses, des regards supplians, des perquisitions sombres autour des murs décharnés de l’appartement; mais cette pantomime de peur, de sollicitation et de réserve n'éclaira pas ma perspicacité en défaut. Le vieux domestique était désespéré.
Ses craintes n'étaient que trop justifiées.
—Venez, s'écria le marquis, venez! il est temps de vous montrer le château.
—Ne le souffrez pas, monsieur, me dit à voix basse le fidèle serviteur; quand il fait ce qu’il vous propose, il est malade pour quinze jours, et, pauvres gens que nous sommes, nous n’avons pas de quoi payer le médecin.
—Venez! Et le marquis s'élança vers un angle de la salle, où mes yeux ne s'étaient pas portés: j’y aperçus alors, suspendues à des cercles de fer, une centaine de clefs, grandes, petites, bizarres, lourdes, légères, découpées, en cuivre, en bronze, dorées, une entre autres en argent.
—C’est tout ce qu’ils nous ont laissé, me dit Pierre; quand monsieur le marquis les voit, ou se les rappelle, il se croit encore possesseur du château; ces malheureuses clefs lui causent une espèce de folie dont vous allez sans doute être le témoin. Dieu ait pitié de nous!
Le marquis prit les clefs; il ouvrit la porte, et me pria de le suivre; ce que nous fîmes, Pierre et moi.
Arrivés à l’endroit où fut le château, triste parallélogramme, couvert d’un maigre gazon sur la cime duquel se jouaient en ce moment quelques rayons mourans du soleil, Pierre croisa ses bras avec douleur; le marquis prit la plus grosse des clefs, et fit un geste de fatigue comme s’il ouvrait péniblement une porte.
—Entrez! nous dit-il ensuite; voilà le vestibule; il est en marbre de Carrare. A droite c’est la salle d’introduction. Attendez.
Il répéta un geste illusoire comme le premier, et la porte de la galerie fut censée ouverte.
—Entrez!
Ce lustre à girandoles vaut 10,000 francs; ce sofa est en velours d’Utrecht; Puget a sculpté ces bas-reliefs; ils sont transportés de la Villa-Albani; lisez Winckelmann.
Ce tableau est de Rubens; c’est au couronnement du roi qu’il fut donné au château.
Cet autre salon (il l’ouvrit encore) est celui d'été. Des siéges en joncs de Madagascar; des volières chères au goût de madame. Cette épinette m’a coûté cent louis. Admirez ce plafond; c’est l’apothéose d’Hercule par un élève de Boucher; la cuisse d’Hercule est un chef-d'œuvre: le reste est un peu incorrect; mais n’importe, l’ouvrage est admirable.
Et quelle vue! Voyez le soleil se coucher: il marque les heures en lignes d’or sur le parquet; Lalande a dessiné ce gnomon. Quel homme que Lalande! les astres ont beaucoup perdu à sa mort.
Passons à gauche; et il fit le simulacre d’ouvrir trois portes.—N’admirez-vous pas cette belle disposition? Pierre, annoncez-nous?
—Oui, monsieur le marquis.
Pour complaire à son maître, Pierre se découvrit, et d’une voix émue, avec la pénible complaisance d’un ami qui exécute la capricieuse volonté de son ami mourant, il nous annonça. Hélas! cette voix triste et flétrie tomba sans écho dans l’espace.
—C’est bien! cria le marquis, comme ébloui du faste qui le frappait. Asseyons-nous sur cette ottomane, et que je vous dise.
Il s’assit sur les cailloux: c'était pitié.
Il serra familièrement ma main, jeta son bras autour de mes épaules; et les jambes nonchalamment croisées, avec cette fatuité de jeune homme qui laisse déjà lire sur son visage la bonne fortune qu’il va révéler, il me dit tout bas:—C’est aujourd’hui réception au château. Ce beau jeune homme en frac vert (je suivis l’indication de son doigt), c’est un fermier général qui se meurt d’amour pour Sophie Arnould; il est pourtant marié avec une des plus belles demoiselles de l’ancienne noblesse. Savez-vous son aventure? Ennuyée de ses persécutions, la Sophie a profité d’une absence en Belgique de cet amant pour envoyer à sa femme deux enfans et une toilette en porcelaine du Japon qu’elle a de lui. Et Sophie est là. Je voudrais qu’elle vous chantât la complainte sur le maréchal de Soubise; elle est un peu libre, mais c’est pétillant d’esprit. On l’attribue à Boufflers, à ce charmant vaurien. Connaissez-vous Colardeau le poète?
Regardez bien celui-ci, cette figure énorme sur un corps mal équilibré, qui sourit et qui est laid. Singulier homme, si c’est un homme. Il y a de l’enfer dans sa figure, dans son avenir. Il a trouvé le moyen de séduire par tout ce qui repousse; les femmes en raffolent: il est capable de tout, même de dignité, de bravoure et d’honneur. On cite ses débauches, on l’accuse de lâcheté, quelques-uns d’escroquerie. C’est un résumé de son temps, peuple et noble à la fois; noble par ses désordres, son inconduite et ses bonnes manières; peuple par sa fougue brutale, sa laboriosité, quand il n’a ni femmes perdues ni orgies sous la main. On lui élèvera des statues; il serait parfaitement aux galères; c’est le premier, c’est le dernier de tous. Il doit couver bien de la haine dans cette ame vingt ans et plus froissée dans les cachots. Il doit se trouver bien de l'éloquence dans cette bouche qui fut muette si long-temps. C’est Mirabeau! C’est l’avenir et la perte de la patrie, celui qui doit clore le nobiliaire de France, qui doit mourir à la peine pour nous tuer. Qu’est-il par lui seul, et qu’a-t-il d’extraordinaire? Rien. Tissu de médiocrités, si bien su par cœur qu’il y a de l’insolence à lui de parler d’ame; phraseur sans nerfs, dialecticien sans portée, orateur dont le masque a du grotesque, il est né pour cumuler ces mille défauts et s’en faire un piédestal. Cet ensemble fait sa force. Je le hais, je le crains. Un peu plus tôt il eût pourri dans la Bastille; un peu plus tard, il eût été le valet du valet de mon médecin, de Marat.
Maintenant montons à l'étage supérieur. Pierre, suivez-nous.
Alors, avec la même ardeur de jeunesse qu’il avait mise à parcourir la galerie disparue, il simula vivement l’ascension des marches, levant tantôt un pied, tantôt l’autre, tournant à chaque embranchement, et regardant avec orgueil la magnificence orientale des plafonds.—Hélas! nous n’avions au-dessus de nous que le dôme du ciel, et, pour tout palais sur le sol patrimonial, le rejeton octogénaire d’une vieille race n’avait plus qu’une baraque ouverte à tous les vents, perdue dans les touffes de genêts et de bruyère.
A part celui de Versailles, bien entendu, dites-moi, monsieur, si jamais vous avez vu un plus somptueux escalier?
Voici la bibliothèque: trente mille volumes. Là c’est ma galerie de tableaux. Voyons d’abord la bibliothèque. Êtes-vous curieux de connaître le premier exemplaire de l’Encyclopédie? admirez! c’est le premier, monsieur. Diderot l’a possédé, et je l’ai acquis de ses héritiers. Les fautes sont notées en marge. Ce livre nous a beaucoup fait de mal; mais j’y tiens. Ici les histoires, là les romans, tous les romans de Crébillon. Hélas! monsieur, cette charmante littérature est perdue: on y reviendra.
Plus loin, ce sont les philosophes; c’est Raynal, qui a écrit une partie de l’histoire de ses Deux Indes. Là-bas, dans ce pavillon de verdure, c’est d’Alembert, c’est M. de Buffon, c’est Voltaire, dont l'Émilie du Châtelet avait une épaule plus haute que l’autre, et qu’il traite de génie, je ne sais pourquoi. Vous savez sa fameuse épître! Celui-ci, c’est l'ami des hommes: c'était le mien. Il tua un de mes vassaux, que je lui avais prêté, d’un coup de bâton dans la poitrine, parce que ce malheureux avait oublié de rentrer les orangers dans la serre, une nuit douteuse de printemps.
Cette porte communique à ma galerie de tableaux. Pierre, la clef!
Ici, monsieur, vous n’aurez pas la douleur de voir étalés les produits de cent écoles insignifiantes; je n’ai admis que les Vanloo et les Boucher. Ce beau portrait de Diane, suivie de trois levrettes; cette triple déesse, comme l’appelle le grand lyrique Rousseau, et que vous voyez couronnée d'étoiles, en robe à la Médicis, en mules de satin, un arc d’une main, un éventail de l’autre, c’est, pardonnez ma douleur, feue madame la marquise. Ce Troyen, c’est moi. On m’a représenté en Troyen parce que j’ai rempli de hautes fonctions jadis auprès de la sénéchaussée de Troyes en Champagne. Ce fleuve, c’est mon beau-frère; cette Aréthuse, ma cousine, ancienne abbesse de Chelles. Voilà mes enfans, ils sont représentés en amours.
Obligé de répondre quelques mots à cette exacte, burlesque et pénible hallucination, je dis à monsieur le marquis qu’ils avaient dû bien grandir depuis, ces amours.
—Le couteau de la république les en a empêchés, monsieur.
Pierre osa engager son maître à borner là notre visite au château; il se faisait tard, je pouvais être fatigué.
—Tu as raison, répondit le marquis en lui frappant sur l'épaule, tu as raison; mais encore une, mais encore celle-ci, et ce sera la dernière. Et il s’empara de la clef d’argent.
A peine eut-il tourné la clef dans la serrure imaginaire, à peine eut-il, dans son illusion, posé le pied sur le seuil de l’appartement, que lui et le vieux serviteur se découvrirent. Je me laissai aller au même sentiment de vénération.
—Voilà mon oratoire, s'écria-t-il en faisant un signe de croix et en tombant à deux genoux; voilà, monsieur, où je viens expier les erreurs de mon temps, ma fatale condescendance aux idées philosophiques. Hélas! cette corruption dorée, ces enivremens stupides, cet athéisme brodé, ce néant en fermentation, cette société arrivée à son dernier soupir de débauche et d’impiété, elle nous a perdus. Vous ne savez pas avec quel funeste engouement nous adoptâmes des innovations qui devaient nous anéantir. L'égalité des conditions était prêchée par nos jeunes marquis avec la ferveur des apôtres. La raison qui succédait à d’aussi déplorables frivolités ne pouvait être qu’une étrange chose dans ses résultats. Le retour d’une vieille folie à la raison, c’est la mort. Eh bien! nous l’eûmes cette égalité; nous avions donné l’exemple, on l’imita. Nobles, parlemens, clergé, tour à tour animés les uns contre les autres, tour à tour avec la menace de l’appui populaire, nous avons détruit le prestige royal, arraché les digues qui nous isolaient dans le sanctuaire de la puissance; nous avions dit à ces hommes, hier vassaux: Imitez-nous, cultivez la philosophie. Ils devinrent athées; nous prêchâmes la tolérance religieuse, ils abattirent les églises; nous proclamâmes la simplicité des mœurs, ils déchirèrent nos habits de soie, soufflèrent sur nos lustres, pesèrent sur nos fauteuils, éteignirent nos fêtes; nous déclarâmes l'égalité des hommes, et ils nous coupèrent la tête.
—Le vassal de la grille était donc entré, monsieur le marquis?
—Qu’est devenue la noblesse française? Où sont ces vaillantes épées qui n’avaient pour fourreaux que la poitrine des Anglais et des Espagnols? Où sont passées ces grandes traditions de gloire et de renommée? Où est la monarchie?
Enfin, ils me prirent ma femme, monsieur; un jour ils vinrent au château; c'était en 92! ils entrèrent et trouvèrent madame la marquise, qui attendait mon retour de la chasse. Belle et vertueuse, ils la frappèrent au visage, crachèrent sur son fard, la lièrent avec des cordes! et ils lui dirent: Marche! C'était huit lieues à faire d’ici à la capitale, et au mois d’août; elle que nos allées de sable et de mousse fatiguaient, comme elle dut souffrir! Ah! le peuple est bien méchant, monsieur! Que lui avait-elle fait au peuple? Elle voulut se reposer, on lui dit: Marche! Elle eut soif, on lui dit: Marche! Et puis on l’accusa d'être aristocrate; elle ne comprenait pas; ses cordes la faisaient tant souffrir! Enfin, on la jugea. Elle demanda un prêtre; un prêtre de la Raison lui dit: Marche! Et puis on la délia....... Le soir la chaux républicaine avait calciné ses membres.
Et les deux vieillards versaient d’abondantes larmes sur leurs dentelles flétries, sur leurs dorures surannées, sur leurs longues mains sèches et tremblantes. Le marquis chancelait sur ses pauvres jambes; car il s'était levé pour se frapper la poitrine, pour dire en face d’un Christ qu’il croyait voir:—Mon Dieu! qui êtes mort pour les crimes de tous, pardonnez! Pardonnez à ceux dont les folies ont perdu cette France, cette France dont vous aviez détourné la vue. Nos premiers-nés ont péri de misère dans l’exil; nos femmes si belles ont heurté leurs fronts souillés de boue aux angles du tombereau; les générations ont été moissonnées; nous avons été punis dans notre chair, dans ce qui faisait notre orgueil; il ne reste plus de la génération coupable que deux ou trois vieillards qui n’ont pu mourir; ils ont reconnu votre délaissement; ils s’accusent de votre dédain, pour tant d’oubli de leur devoir.
Puis le marquis pria plus bas, et il élevait la voix en frappant sa poitrine.
—Meâ culpâ, disait-il.
—Meâ culpâ, répétait machinalement Pierre.
Cependant le vent de la nuit fraîchissait, et le soleil, sanglant comme une blessure, enluminait de pourpre et de feu ce drame qui se jouait sous le ciel, au milieu de la solitude et du calme.
Enfin, l'émotion étouffa le marquis; il tomba de toute sa longueur sur les cailloux. Dans sa chute, il s’ouvrit la lèvre.
Nous nous hâtâmes de le transporter dans son lit.
—Voilà ce qui arrive, me dit Pierre, chaque fois que monsieur le marquis répète cette malheureuse scène. Il est inconsolable de la perte de son château, qui a été vendu 40,000 francs à la bande noire, sans qu’il lui en soit revenu un sou.
Les avocats et les gens d’affaires ont tout mangé. Ils ne nous ont laissé que les clefs du château.
Et voyez ce que je puis faire avec mon travail! Si monsieur le marquis allait tomber malade; c’est demain la Pentecôte, et il n’a pas de souliers pour se rendre à l’office. C’est la quatrième fois que je les lui raccommode.
—Pierre! vous êtes un digne serviteur: vous serez béni.
Je compris enfin la douleur de Pierre, et nous nous quittâmes en nous serrant la main, confus l’un et l’autre, lui de n’avoir pu empêcher le spectacle dont il n’aurait pas voulu que j’eusse été témoin, et moi de l’avoir provoqué.
Fidèle aux anciens usages, Pierre tint la bride du cheval jusqu'à ma sortie du château, et pesa sur l'étrier.
Des étoiles luisaient à l’orient; je traversai au galop la grande avenue.
En fuyant j’entendis des cris qui partaient de la fabrique: mille ouvriers, tous les habitans, exprimaient par des danses, des chansons, des exclamations de bonheur, la joie qu’ils éprouvaient à voir enfin bondir l’eau au-dessus du puits; cette eau si désirée, si bienfaisante, cette eau qui allait enrichir la moitié d’un département!
Je partageai sans doute cette joie de l’industrie; mais, en me perdant dans la brume, plusieurs fois je détournai la tête, j’allongeai mon regard pour voir blanchir, à travers les peupliers, la chaumière du pauvre gentilhomme, du vertueux Pierre, le modèle des serviteurs.
VOISENON.
On ne compte pas deux heures de marche entre le marquisat de Brunoy et le Jard de Voisenon, entre la demeure de ce fou illustre auquel nos recherches ont fait une seconde immortalité, et le petit château du célèbre abbé qui fut l’ami de Voltaire, celui de madame Favart et du duc de La Vallière; entre la cave de ce fils d’une haute famille de financiers qui mourut à trente ans, après avoir déshonoré tout ce que la richesse donne de puissance, la noblesse de considération, et le monastère du représentant le plus orgueilleusement né des abbés de cour au dix-huitième siècle. Brunoy et Voisenon ont, comme on le voit, plus d’un lien de parenté morale qu’il ne faut aucun effort paradoxal pour saisir. Le marquis et l’abbé sont du même temps, et tous les deux l’expriment parfaitement sous deux faces caractéristiques: et, remarque vraie autant que surprenante, l’espace où s'élèvent les deux demeures à jamais historiques revendique, au nom de la même curiosité, des centaines d’autres demeures toutes également marquées au coin du cynique, du frivole, du dévorant dix-huitième siècle. La province de Brie, que le cadastre a découpée en départemens, en arrondissemens, en cantons, regorge de châteaux habités, sous le règne de Louis XV, par ces marquis pailletés, ces abbés paresseux, ces financiers obèses, dont les mémoires secrets de Grimm, de Bachaumont, les correspondances du marquis de Lauraguais, ont fait leur railleuse pâture. Cette laiteuse et fromagère Brie, cette Io inépuisable, le dirait-on? fut une caverne de plaisirs dans toute l’impure acception du mot, à l'époque du régent et de son déplorable successeur; tout château que la bande noire n’a pas démoli est un demi-volume de mémoires, un boudoir dédoré, un pavillon d’ivresse. Là, c’est l’endroit où fut le château de Samuel Bernard, prodigue d’un âge antérieur, mais digne du suivant; là, c’est le pavillon Bourei, autre financier, autre Jupiter de toutes les Danaë du Théâtre-Italien; là, c’est Vaux, ce château presque biblique, où la flamme vengeresse de Dieu a passé, et où elle n’a laissé qu’un chien pour tout gardien et maître; là, c’est le château de Law, ce voleur trigonométrique; enfin, partout, où le pied se pose, il en sort un gémissement du dix-huitième siècle, que nous ne circonscrivons pas à des limites chronologiques comme les entendent les astronomes, mais que nous rattachons au déclin du règne de Louis XIV, pour l'étendre au moins jusqu'à Barras, dont l’impudique château déploie encore aujourd’hui ses fondations réhabilitées par l’honneur et la gloire sur le sol où Vaux, Brunoy et Voisenon brillèrent si fatalement.
Le petit château abbatial du Jard existe encore; mais ce n’est pas celui où tout prouve que l’abbé résidait quand il venait se reposer dans sa seigneurie après quelque pèlerinage un peu agité chez ses amis de Paris et de Montrouge. Celui-là, qui porte le nom de château de Voisenon, a été également conservé en devenant une maison bourgeoise d’une magnifique apparence. D’empiètemens en empiètemens, la commune a rongé les anciennes limites des deux propriétés, et il serait difficile aujourd’hui d’en tracer la figure générale sans s’exposer à de graves erreurs de formes et de proportions. Elle n’a pas cependant assez dévasté, ou plutôt assez envahi, pour qu’il ne soit possible, à l’aide des fragmens de constructions restées, de s’assurer de l’espace que couvraient le château du Jard et ses dépendances religieuses. Ainsi, par les fractions du petit fossé tracé le long du mur où s’ouvre la principale entrée, on suppose aisément qu’il était fort étroit, et cernait par conséquent une maison seigneuriale moins luxueuse ou hostile que grave et sérieuse. A plus d’un titre, les fossés des châteaux sont aux châteaux mêmes ce que les cordons sont aux médailles. On n’oserait pas affirmer d’abord que la grille fut autrefois où elle est maintenant; à la première vue, il semblerait qu’elle s’ouvrait à l’extrémité d’un axe qui n’est pas celui d’aujourd’hui; car elle fait face au couvent et non absolument au petit château du Jard, laissé, au contraire, dans un coin de la grande cour, et comme posé à terre et au hasard. Cette opinion serait fautive. Le couvent, qui était, à n’en pas douter, le corps principal des bâtimens, avait quatre côtés. D’abord, celui qui reste en totalité, et auquel la grille s’oppose, était la façade; quant aux trois autres, il est de rigueur de les mentionner ainsi: celui de droite, en regardant la grille, a été démoli, dans je ne sais quel but, par le propriétaire actuel; celui de gauche n’existe qu’au tiers final de sa longueur, et ce tiers est une chapelle que la révolution a transformée, au moyen d’un mur de clôture, en deux écuries; et le quatrième et dernier côté, celui qui est parallèle au mur de la grille, comprend le château qu’habitait l’abbé de Voisenon, et les corps de logis ordinairement désignés dans la distribution des châteaux sous le nom collectif de communs. Un des deux pavillons des communs détruits s'élève encore à la droite de la grille.
Il est très-facile de ne pas confondre le château du Jard et le château de Voisenon, qu’un simple mur de terre a séparés à l'époque des perturbations violentes subies par les propriétés. Le château de Voisenon était celui que tenait de ses aïeux l’abbé de ce nom, et le château du Jard celui dont la possession lui fut acquise en devenant abbé de l’abbaye du Jard. L’un était un héritage, l’autre un usufruit. Il pouvait vendre le premier; il n’avait pas le droit d’aliéner l’autre, qui appartenait au clergé. Chaque abbaye un peu considérable, personne ne l’ignore, avait son château, où était le seigneur abbé titulaire.
Le petit château du Jard existe donc; mais il n’est pas habité, le propriétaire du domaine ayant préféré s’arranger un logement dans le couvent. J’ignore quelles sont les raisons de convenance ou d'économie qui ont dicté ce choix.
Ne demandez pas au petit castel abbatial, briqueté à la façon riante de la place Royale, tigré autour des croisées de ses trois étages par le moellon rougeâtre si cher aux temps d’Henri IV et de Louis XIII, ne demandez pas un vestibule spacieux, orné de colonnes, comme celui de Vaux. Il n’y a qu’un pas du seuil de la porte à la première marche de l’escalier intérieur, et cet escalier n’est ni froissé et contourné en coquille, à la manière du quinzième siècle, ni enrichi de revêtemens de marbre. C’est un escalier très-lourd, fait de larges et courtes marches, au bord desquelles s'élève une rampe grossière, en bois peint en gris. A chaque étage, le palier se déploie en deux ailes, dont il n’est pas difficile d’inventorier les distributions; car on ne connaissait guère autrefois l’art de subdiviser un appartement en une foule de pièces inconnues les unes aux autres, et réunies par des couloirs circulaires. On ignorait ces détours ingénieux qui isolent, comme dans un autre pays, la vie privée, aujourd’hui si amoureuse du recueillement et du silence. Trois ou quatre pièces, donnant l’une dans l’autre, composent le travail architectural de chaque étage. Au plafond, des poutres de châtaigniers en saillie; et pour croisées, de hautes meurtrières garnies de petits carreaux soudés avec du plomb. Des cheminées fuyant sous des manteaux de toute hauteur achèvent d’imprimer aux appartemens des anciens châteaux, et particulièrement à celui du Jard, cette couleur de naïveté qui en fait le charme un peu triste. Trait caractéristique d’un âge encore grossier, des solives énormes, perpendiculairement posées, prêtent leur appui aux plafonds, trop longs ou trop pesans pour se soutenir d’eux-mêmes. L’opulence seigneuriale les dorait avec goût d’emblèmes mythologiques; mais depuis que le temps et les mutilations ont enlevé cette parure, chaque pièce, ainsi hérissée de bâtons nus, ressemble à nos entreponts de vaisseaux.
Le mobilier ayant complètement disparu du petit château du Jard, on ne peut parler que des localités telles quelles. Le premier étage est le modèle du second, et le troisième n’est, ainsi que dans tous les châteaux de la même époque, qu’une suite de petites pièces destinées à loger la nombreuse domesticité de la seigneurie. On se figure sans peine l’ennui qu’aurait eu à vivre toute l’année dans cet amas de chambres froides et sans agrément le voluptueux abbé de Voisenon. Aussi habita-t-il peu le château du Jard dans sa jeunesse: il n’y séjourna avec assiduité que lorsque l'âge lui eut fait une nécessité de vivre loin des échauffans petits soupers de Paris et de respirer l’air gras de la Brie.
Il n'était pas le moins du monde l’homme des jouissances rurales, quoique sa seigneurie fût une des plus riches de France par les dîmes nombreuses qu’elle touchait: on lui en apportait de plus de vingt lieues à la ronde. Bestiaux, volailles, laitages, légumes, fruits, bois, poissons, gibiers, abondaient chez lui sans qu’il détachât un liard de ses revenus. Outre les dîmes, il pouvait imposer la corvée quand il avait besoin de remuer ses champs, couper son bois, faire ses vendanges et ses moissons. Heureuse opulence qu’il avait trouvée toute faite en naissant: roi dans son château, tout ce qu’il apercevait de sa croisée était à lui. Ces grasses fermes, qui sont aujourd’hui telles qu’elles étaient alors, se liaient à son domaine, et versaient leurs trésors dans ses caves et ses greniers. Ces incommensurables tapis de blé et d’orge étaient à lui comme ces moulins aux larges ailes, ces bois d’ormes, ces ruisseaux et tout ce qu’enferme l’horizon.
Ainsi est racontée l’origine du château du Jard. Un jour d'été que Louis le Jeune, marié depuis peu en troisièmes noces avec la belle Alix de Champagne, se promenait à travers champs dans les environs de Melun, il fut émerveillé, ainsi que la reine, de la richesse du paysage. Leur désir fut aussitôt d’avoir une habitation dans un endroit si beau, si fleuri, si tranquille et si rapproché de Melun, où était l’abbaye du Mont-Saint-Pierre, résidence aimée du roi. Les maçons accoururent, et la maison royale du Jard fut entièrement construite quelques années après. Ce vœu étant réalisé, les royaux époux en formèrent bientôt un autre, parfois plus difficile à être exaucé, celui d’avoir un enfant; car le roi se faisait vieux, et il ne voulait pas mourir sans un héritier de son sang. Courbé sous le poids de cette pensée ambitieuse, il s’achemina à pas de pèlerin vers le saint monastère de Cîteaux, célèbre à tous les titres, mais peu renommé jusque alors dans l’art aventureux de procurer à volonté des héritiers aux vieux rois de France. D’abord, les religieux se récusèrent, renvoyant à Dieu la faculté de faire naître des héritiers tardifs. Cependant le roi pria, pleura tant, que les moines crurent de leur devoir de promettre un fils à Louis le Jeune, qui se réjouit dans le fond de son ame, remercia comme un roi généreux remercie des moines, et rentra plein d’espérances nouvelles dans son château du Jard. La même année (1165), la belle Alix lui donna un fils qui fut Philippe, du surnom de Dieudonné, le même à qui de hauts faits d’armes valurent plus tard le titre non moins légitime d’Auguste. Ainsi Philippe-Auguste est né au Jard.
Quand le roi fut mort, Alix ralentit ses visites au château; et, en 1199, elle résolut enfin de ne jamais plus revoir un séjour où elle n’avait qu'à répandre des pleurs au souvenir de son mari. En recevant ses adieux, les moines lui exposèrent humblement qu’ils seraient bientôt obligés de l’imiter, si la Providence ne leur assurait un logement plus convenable que celui qu’ils occupaient. Touchée de leurs représentations, Alix leur offrit son château du Jard, que, cinq ans après seulement (1204), Innocent III érigeait en abbaye. Le palais se transforma en cloître, et sans coûter de fortes dépenses aux moines, si l’on songe à l’uniformité des constructions au treizième siècle. A l’abbaye ils ajoutèrent une église, qui fut terminée en 1287, et détruite en 93. Il ne reste de cet édifice, classé comme un souvenir somptueux dans la mémoire des plus vieux habitans de Voisenon, qu’une statue de saint Jean, oubliée au milieu du potager du propriétaire actuel. Grotesque relique! Les oiseaux n’en ont même plus peur, tant elle ressemble peu à une statue, et surtout à un saint.
Trois siècles de libéralités royales et de dons émanés de la générosité pieuse des vicomtes de Melun élevèrent très-haut le trésor de l’abbaye et de l'église du Jard[B].
C’est à l’archevêque de Sens que les abbés du Jard juraient solennellement obéissance dans l’abbaye de Saint-Pierre de Melun. Quelques-uns méritent d'être cités, entre autres Pierre de Corbeil, archevêque de Sens, et Philibert Rabou, l’un des ancêtres de Gabrielle d’Estrées par les femmes. Le prédécesseur de l’abbé de Voisenon fut Chaumont de la Galaisière; et lui Claude-Henri Fusée de Voisenon, qui fut le dernier des abbés du Jard, fut nommé en avril 1742. Il est à remarquer ici que le Jard, ce lieu autrefois consacré par une abbaye royale et deux églises, n’a pas même aujourd’hui un curé pour dire la messe. Voisenon n’est desservi par personne.
Nous avons dit que l’abbaye du Jard, où l’abbé de Voisenon était censé remplir les fonctions de chef de la communauté, n’avait pas été entièrement sacrifiée aux nécessités d’une nouvelle destination. Une aile reste encore: c’est une longue construction d’un seul étage, éclairée par quatorze croisées, nombre égal à celui des croisées des salles basses. Tout cela n’est plus qu’un tombeau, et ce qu’il y a de plus triste au monde, un tombeau vide. Les pyramides d'Égypte ne sont pas plus éloignées de nous, comme antiquité, qu’un monastère sans le bruit perpétuel des cloches sur les toits, sans la chapelle dont les vitraux rougissent, flambent et bleuissent au soleil, couleuvres, flammes, roses et ruisseaux de pourpre; sans vassaux apportant dans la cour, et de bien loin, les fruits, les gerbes, les poissons dans la nasse et les outres de vin. Il y a, dans le couvent du Jard, beaucoup d'écho, beaucoup d’humidité, beaucoup de silence et quelque chose de plus douloureux encore, une salle à manger au plain-pied, celle du propriétaire, sans doute.
Claude-Henri de Fusée de Voisenon était abbé du Jard et ministre plénipotentiaire du prince évêque de Spire. Son titre nobiliaire domanial lui venait de la terre de Voisenon, où il naquit le 8 juin 1708. On a trop insisté peut-être sur la débilité de la constitution qu’il apporta en naissant, et qu’il tenait, dit-on, de sa mère, femme excessivement délicate. Depuis Fontenelle et Voltaire, l’un mort presque à cent ans, l’autre à quatre-vingts ans passés, tous deux cependant venus au monde avec des chances fort douteuses d’existence, il est devenu très-hasardeux de déterminer la longévité par la naissance. On ajoute qu’une nourrice malsaine, aggravant la faiblesse héréditaire de l’enfant, mit dans son sang les germes de l’asthme dont il eut à souffrir toute sa vie, et dont il mourut. Ces faits acceptés, une mère maladive, une mauvaise nourrice, un asthme, de continuels crachemens de sang, il n’en serait prouvé que plus étroitement qu’on peut vivre encore jusqu'à soixante-huit ans, malgré ces graves désavantages. Que d’hommes bien constitués se contenteraient d’atteindre à cet âge! Et si l’abbé de Voisenon ne dépassa pas les bornes d’une vieillesse déjà fort raisonnable, il ne faut pas oublier qu’il se joua continuellement de sa santé avec l’imprudence d’un homme vigoureux; mangeant sans mesure, présidant tous les petits soupers, sans doute appelés ainsi par antiphrase; courant la nuit de salon en salon; ne se couchant qu’au matin, en digne élève de l’Hercule de la débauche, de Richelieu, son maître et son bourreau. Effrayé de son rachitisme, son père n’osa pas confier son éducation aux établissement spéciaux; il le fit élever sous ses yeux avec la patience d’un père et la sollicitude d’un médecin. Cinq années de soins suffirent au développement de son intelligence vive, claire, merveilleusement propre à recevoir et à garder les leçons de science et de goût de ses professeurs. A onze ans, il adressa une épître à Voltaire, qui lui répondit: «Vous aimez les vers; je vous le prédis, vous en ferez de charmans. Soyez mon élève, et venez me voir.» Si Voisenon justifia la prédiction, il n’alla guère au-delà du sens favorable qu’elle enfermait. Verbeux, incorrects, pauvres de formes, pâles et minces comme de l’encre de Chine mal délayée, ses vers ont quelquefois de l’esprit, parce que tout le monde en avait au dix-huitième siècle; mais à les classer avec indulgence et s’en occuper, c’est en avoir beaucoup; ils méritent d'être considérés comme de la limonade faite avec des citrons dont Voltaire aurait exprimé tout le jus.
A beaucoup d'égards, la prose du dix-huitième siècle n'étant pas un art, mais une ressource ménagée aux esprits repoussés de la poésie, elle se prêta mieux aux fantaisies paresseuses de l’abbé de Voisenon. Ses facéties, ses historiettes, ses nouvelles orientales, réunies plus tard, du moins en grande partie, aux œuvres du comte de Caylus et en compagnie des contes libertins de Duclos et de Crébillon fils, prouvent encore la facilité qu’il avait à ressembler à Voltaire, et à s’en tenir immensément éloigné. La plupart trop libres, trop indécentes, pour se montrer à côté des quelques morceaux, à grand’peine sérieux, qui forment ce qu’on appelle ses œuvres, elles figurent dans l’ouvrage que nous venons de citer, sous le titre de Recueil de ces messieurs, Aventures des bals des bois, Étrennes de la Saint-Jean, les Écosseuses, les Œufs de Pâques. On sait par les mémoires du temps qu’une société de gens de lettres, formée par mademoiselle Quinaut du Frêne, et composée de quatorze personnes choisies par elle, s'était proposé la haute et difficile mission de bien souper, d’avoir beaucoup d’esprit et beaucoup de gaîté. A la fin du semestre ou de l’année, on imprimait en manière de cotisations collectives, l’esprit des convives, et, je suppose, un peu aux dépens de leur gaîté. Privés de la joie des lumières, du pétillement des yeux, du cliquetis des verres et du bien-être si indulgent du dessert, ces libertinages de table ne sont que grossiers à quatre-vingts ans de distance. Les lectures et par conséquent les dîners avaient lieu, tantôt chez mademoiselle Quinaut, tantôt chez le comte de Caylus.
Le motif qui fit renoncer Voisenon au métier des armes, pour lequel il avait d’abord déclaré son penchant, malgré l’avis de son père décidé à le vouer aux ordres, mérite d'être rappelé au souvenir de ceux qui aiment à s’expliquer l’origine de la conduite des hommes de quelque valeur. Une expression inconvenante l’expose à souscrire à la réparation que lui demande un officier. Il se bat avec lui et le blesse. La désolante idée d’avoir été sur le point de tuer un homme offensé par lui trouble, change le cours de ses projets d’avenir: il ne veut plus être militaire; il court s’enfermer dans un séminaire, d’où il écrit à son père sa ferme résolution d’entrer dans la carrière ecclésiastique. Ce fut l'évêque de Boulogne qui l’ordonna prêtre et qui le choisit pour son grand-vicaire: fausse vocation par laquelle la France perdit peut-être un excellent officier, sans acquérir un bon ministre de la religion. On l’a loué avec raison et justice de deux faits extrêmement honorables. Un auteur avait écrit, dans un libelle, des injures contre sa personne, et parlé avec une profonde moquerie du style épigrammatique de ses sermons. D’un signe, l’abbé de Voisenon pouvait le faire enfermer dans une prison d'état pour vingt ans. Il court chez les juges, car l’homme était déjà arrêté; il obtient sa grâce et sa liberté. Quand celui-ci veut le remercier, Voisenon l’interrompt pour lui dire: «Vous ne me devez aucun remerciement; c’est à moi à vous en faire de m’avoir averti que les vérités de l'Évangile exigent de ceux qui les annoncent un style plus simple, un ton plus noble et plus grave; je n’aurais pas dû l’oublier, et je vous promets de faire usage de vos conseils.» Il n'écrivit plus de mandemens.
Quelques années plus tard, il apprend que les habitans de Boulogne ont demandé pour lui au ministre la chaire de l'évêque Henriot, auprès duquel il était vicaire. Il court en poste à Versailles, et dit au cardinal Fleury: «Et comment veulent-ils que je les conduise, lorsque j’ai tant de peine à me conduire moi-même?» Touché du bon sens exquis de ses répugnances, le ministre Fleury lui donna l’abbaye royale du Jard, gouvernement facile dont le siége était dans son château même de Voisenon.
Dès qu’il fut réellement une sommité ecclésiastique, il ne songea plus qu’au théâtre. Le nouvel abbé du Jard écrivit, d’après le vœu de mademoiselle Quinaut, la Coquette fixée, le Réveil de Thalie, les Mariages assortis, la Jeune Grecque, comédies de salon que le théâtre n’a pas gardées, et que la littérature ne sait où placer aujourd’hui, tant elles sont loin d’offrir une seule qualité recommandable. Le seul genre où l’abbé de Voisenon se serait peut-être distingué, c’eût été l’opéra, s’il eût été secondé par un musicien intelligent. Dans son talent baladin, il y avait le mouvement et la verve dégingandée des abbés italiens. Pourtant l’abbé de Voisenon a joui pendant sa vie d’une grande célébrité. Dans l’impossibilité de la justifier par ses œuvres, nous la faisons découler de son caractère aimable, de sa conversation épigrammatique, beaucoup de sa position dans le monde. En fallait-il davantage autrefois, quand le succès s'établissait non par la publicité des journaux, mais au courant de la parole, et sur un mot vite su, long-temps répété? On aurait tort de protester contre ce genre d’illustration: chaque époque a les siens: on est grand homme à présent par les journaux, on l'était autrefois par les salons. En général, on écrit mieux maintenant; mais où est l'écrivain de trente ans capable de créer et de soutenir un sujet de conversation au milieu de cent personnes distinguées? Les laquais de M. de Boufflers étaient probablement mieux à leur place dans un salon que ne le seraient les plus fiers écrivains de nos jours.
Ceux qui ont attribué les pièces de Favart à l’abbé de Voisenon, ou qui lui ont fait une large part de collaboration, n’ont lu avec quelque attention ni l’un ni l’autre de ces deux auteurs. Favart était un esprit réfléchi, pénétré des nécessités de son art d'écrivain dramatique, et le possédant à un degré qui n’a été surpassé que par M. Scribe. Entre Favart et l’abbé de Voisenon, il y a la différence qu’il importe de reconnaître entre un bon mot et un bon ouvrage. Le bon mot emprunté se trouve quelquefois dans le bon ouvrage; mais c’est le volé qui doit se glorifier. Du reste, l’abbé de Voisenon ne prétendit jamais aux succès de son ami Favart; il repoussa toujours, au contraire, des éloges que la jalousie lui envoyait. Une seule fois, et il ne s’agissait pas de Favart, il se permit de dire à la représentation du Cercle, comédie de Poinsinet: «Ah! le fripon, il a écouté aux portes.» Raillerie fine, et sentant son véritable gentilhomme.
L’abbé de Voisenon et madame Favart sont deux personnages si habitués à se trouver ensemble, dans les mémoires contemporains, que parler de l’un sans s’arrêter un instant à l’autre, c’est presque mentir à l’histoire.
Le dix-huitième siècle eut une illustration charmante dans cette spirituelle et gracieuse madame Favart, amie fidèle de l’abbé de Voisenon, qui fut son confident, son guide dans quelques compositions littéraires, et mieux que cela, à en croire les mémoires du temps, impitoyables mémoires dont le jour est venu de se méfier un peu. S’il n’est pas commandé d’avoir une foi aveugle dans la vertu des hommes et des femmes immolés dans ces petits papiers impudens, il n’est pas de rigueur non plus de ne jamais mettre en doute la véracité des Bachaumont ou des Pidansat de Mairobert, des Grimm et autres fines commères de l'époque. Quoi qu’il en soit, le mari de madame Favart était le fils d’un pâtissier, dont la boutique fort en vogue avoisinait le collége d’Harcourt: un homme de lettres fils d’un pâtissier était un phénomène à étonner les biographes d’autrefois, tandis que de nos jours, il sera bientôt prodigieux d’avoir en littérature une ascendance aristocratique; nous nous lasserions, s’il nous fallait citer tous les chapeliers, tous les négocians et même les épiciers dont les fils se sont fait un nom, soit dans les arts, soit dans les sciences: moins d’un siècle a fait tomber le Parnasse, si Parnasse il y a encore, en pleine roture; je ne sais qui aurait droit de s’en plaindre.
Après avoir fait d’excellentes études, avantage qu’on a un peu trop déprécié depuis, à ce même collége d’Harcourt dont son père était le fournisseur d'échaudés, Charles-Simon Favart, sans tourner le dos au four honorable de la famille, s’essaya dans les lettres par un genre d’ouvrage dramatique excessivement neuf, qui fut plus tard, et presque tel qu’il fut créé, l’opéra comique. Son meilleur début fut la Chercheuse d’esprit, chef-d'œuvre pour le temps, et dont le souvenir ne s’est pas affaibli dans la mémoire de la génération qui a suivi. Nous ne dédaignerions pas de nous arrêter sur le mérite particulier des productions de cet écrivain, le premier en tête des auteurs d’opéras comiques, si nous pouvions nous éloigner de l'épisode de sa vie que marqua un malheur dont son adorable femme fut l’occasion, et le maréchal de Saxe la cause infâme. Ce n’est pas franchir les lignes du sujet que de parler de cet événement; car la famille de Favart fut celle de l’abbé de Voisenon, qui appelait, avec toute la sensibilité de l’amitié, et celle-là, il la possédait, Favart son neveu, et madame Favart sa nièce Pardine, petit nom de tendresse tiré d’une interjection familière à madame Favart.
En 1727 était née à Avignon, à quelques lieues du berceau de la Laure de Pétrarque, d’un père musicien et d’une mère cantatrice, Benoîte-Justine de Roncerey, intelligence franche, de son siècle par sa pétulante légèreté, et de tous les siècles honnêtes par sa fidélité réfléchie aux devoirs de la famille et de l'épouse. A cause de son nom d’origine noble, on l’appela du surnom de Chantilly. De main en main, la petite Chantilly, fêtée partout, traversa l’Allemagne, alors plus qu’aujourd’hui encore passionnée pour la musique, pour les livres, pour les opéras français. Quand mademoiselle du Roncerey ou plutôt la petite fée du nom de Chantilly, eut tari tous les baisers des souverains du Nord, et particulièrement les caresses des ducs de Lorraine, son étoile, une étoile étincelante et à facettes, comme son joli génie, la conduisit à Paris, et jusqu'à la porte de l’Opéra-Comique. Elle commença à figurer sur ce théâtre en qualité de danseuse: c’est aussi comme danseur, je crois, que Talma débuta quelque part: on voit qu’il ne faut qu'à demi se fier aux étoiles. Peu de temps après ses premiers débuts, Favart, qui écrivait pour l’Opéra-Comique, devint passionnément amoureux d’elle; on n’a pas d’idée des précautions délicates dont il s’entoure pour adresser l’expression de son amour à mademoiselle Chantilly, une simple et obscure actrice sous le règne de Louis XV, époque où l’on ne choisissait guère ses tournures de phrases en cultivant une tendresse de coulisses: comme il soupire à la lueur des quinquets! comme il l’aborde avec respect quand le rideau est baissé! comme il va sinueusement à elle, à travers les épaules déployées, les bras nus, les fronts altiers de ces dames! Ses premières lettres d’amour, que nous avons lues avec autant de charmes au moins que celles de Rousseau à son idéale Héloïse, sont des modèles de simplicité et de candeur. Favart n’eût pas été plus réservé en écrivant à une fille de robe, cloîtrée dans un couvent des Minimes; ses intentions sont pures, ses vues, ses espérances sont honnêtes. Dès qu’on le voudra, il s’ouvrira à madame de Roncerey, à M. de Roncerey: plutôt mourir que de tramer une séduction! Et Crébillon fils avait déjà écrit l'Écumoire et le Sofa, ces livres que vous connaissez, ou que pour votre honneur vous ne connaissez pas. Enfin il épouse mademoiselle de Chantilly, qui prend pour ne plus le quitter le nom de madame Favart. On ne sait point si les philosophes rirent beaucoup de ce mariage: cela dut être; le mariage était un acte trop sérieux pour que les philosophes ne s’en amusassent pas à leurs petits soupers. Ce qu’on sait, c’est que M. de Roncerey, qui ne crut pas avoir donné son consentement à ce mariage, trouva fort mauvais plus tard, lui, homme de race, et par occasion musicien ambulant, d’avoir pour gendre le fils d’un pâtissier de la rue de la Harpe; seulement il s’aperçut de cette tache de farine à son écusson, dans une circonstance où il fut soupçonné d’avoir moins songé à la dignité de son nom qu’aux intérêts privés et fort privés du maréchal de Saxe.
Il est temps de dire que le héros de Fontenoy, qui n'était en amour ni timide comme Turenne, ni continent comme Bayard, n’avait pu voir sans envie l’actrice dont Paris raffolait; rien ne pouvait résister à un désir de ce grand vainqueur: il prenait des villes, des provinces, battait les plus grands généraux étrangers, allait à la cour en bottes; il eût été plaisant, ma foi, que la Favart lui eût coûté plus de souci qu’une province.