Il vint un moment, pendant l’occupation étrangère, où les habitans n’osaient plus se plaindre aux chefs, tant la législation militaire était terrible contre le soldat délinquant: le fouet jusqu’au sang, jusqu’aux os, pour un léger vol; la mort pour une faute plus grave. Par humanité, on aimait mieux endurer la perte d’un mouton ou de quelques livres de fruits que de faire passer par les armes le malheureux maraudeur.
Cependant un vol fut commis si audacieusement, que la victime ne put empêcher sa colère d'éclater: c'était un fermier des environs de Soisy-sous-Étiolles. Obligé d’aller passer avec sa famille trois ou quatre jours à Villeneuve-Saint-Georges, il confia sa ferme à quelques-unes de ces femmes de la campagne dont l’emploi est d’aller vendre au marché deux fois par semaine le beurre et le fromage.
Instruits du voyage du fermier, des soldats allemands s’introduisirent la nuit dans son cellier; ils lui emportèrent le premier jour tout son vin en bouteilles, et, le second jour, les quatre ou cinq cents bouteilles de vins fins réservées pour les solennités patronales. Le déménagement se fit en silence et comme une reconnaissance de nuit. J’ignore si les œufs et les poules n’eurent pas un peu à souffrir de l’invasion; la grande affaire n’a pas laissé de place au retentissement des coups de main.
Quand le fermier rentra chez lui, de quel douloureux spectacle ne fut-il pas frappé? D’un saut, mais d’un saut de loup, car la colère est une bête fauve, il franchit les terrains qui le séparaient de la Seine, traversa la rivière, et se rendit au quartier-général du prince de Schwartzenberg, à Petit-Bourg; car il ne doutait pas que les voleurs ne fissent partie des régimens campés dans les différentes communes du canton. Les preuves abondaient, clous de souliers, pompons, boutons d’habit, mille et une pièces de conviction. Un Allemand est trop naïf pour ne pas oublier derrière lui autant de preuves qu’en exige une sentence.
Le prince, avec son affabilité ordinaire, donna audience au fermier. La plainte écoutée, il lui demanda s’il savait à quelle peine seraient infailliblement condamnés les soldats allemands contre lesquels il demandait justice. «Je le sais, répondit le fermier; mais ils l’ont mérité.—Réfléchissez bien, ajouta le prince, et revenez me voir demain; si vous persistez, il y aura jugement et condamnation à mort, cela va sans dire.
—Ma résolution est toute prise, pensa le fermier en se retirant. Je ne vois pas pourquoi ces pillards seraient épargnés; ce n’est pas ma faute si leurs lois les condamnent à mort; je me serais contenté de la prison.
—Eh bien! dit le prince de Schwartzenberg en recevant le lendemain le fermier de Soisy-sous-Étiolles; qu’avez-vous décidé?
—Que je ne renoncerai pas à les poursuivre devant le conseil de guerre, répondit celui-ci.
—Auriez-vous été soldat, par hasard? lui demanda encore le prince.
—Nous avons tous été soldats, à mon âge, dans le pays.
Le prince s’arrêta pour penser.
—Les trois soldats allemands qui ont volé votre vin, reprit-il, me seront livrés ce soir; on les connaît. Je vous prie de venir encore demain ici avant l’heure où le conseil s’assemblera pour les juger. Soyez au château à dix heures du matin.
Le fermier fut exact; rien jusque alors n’avait ébranlé sa détermination d'être vengé. Ancien soldat, comme il l’avait dit, il avait dans le cœur la colère bruyante du paysan pillé et la colère silencieuse du soldat vaincu. La raison et la pitié étaient fort à l'étroit entre ces deux passions.
—Voilà les trois soldats dont vous avez à vous plaindre; ce sont trois frères, Saxons tous les trois, dit le prince au fermier.
—Je ne m’attendais pas à voir trois frères dans mes pillards, se dit le fermier; c’est dur de les faire fusiller; mais c’est leur faute.
—Avant de les envoyer devant leurs juges, il m’a plu, dit le prince, de vous réunir vous et eux à ma table. Messieurs, nous allons déjeuner tous les quatre. Asseyons-nous.
Quand les trois autres invités, assez embarrassés d’abord de leur position respective, eurent bu les deux ou trois coups de vin vieux que leur avaient versés les domestiques, ils commencèrent à s’habituer à leur propre présence.
—Où avez-vous fait la guerre? dit ensuite le prince au fermier.
—En Italie et en Allemagne, mon prince.
Comprenant parfaitement le français, les trois Saxons écoutaient de toutes leurs oreilles.
—Étiez-vous à la prise de telle ville? lui demanda le prince.
—Sans doute.
—Et de telle autre?
—Oui, prince, et c'était chaud; nous débusquâmes l’ennemi de derrière une ferme, nous incendiâmes la ferme; puis tout fut à nous.
—A votre santé, dit le prince en versant un verre de bordeaux au fermier; continuez.
Les trois Saxons écoutaient toujours.
—Dame! nous fîmes ensuite comme en pays conquis; nous mangeâmes, nous bûmes, nous nous logeâmes chez le bourgeois. J'étais logé chez un prêtre, moi. Pendant deux mois, je puis dire que les poulets ne quittaient pas la broche.
—A votre santé, monsieur le fermier.—Le prince versa de nouveau.
—Son vin était fameux, si ses poules étaient grasses. Je bus jusqu’au dernier flacon.
—Il vous avait sans doute prié de l’en débarrasser.
—Ah! que non, le vieil avare! Mais j’aurais voulu voir qu’il m’eût empêché de saigner sa cave!
—Et s’il n’eût pas consenti à vous en livrer les clefs?
—J’aurais enfoncé la porte.
—A votre santé, monsieur le fermier. Ah! vous eussiez enfoncé la porte; et le conseil de guerre?...
—Bah! bah! le conseil de guerre en pays conquis! Eh bien! oui: j’eusse été peut-être condamné à être mis à la queue du régiment.
—Une plume et du papier, dit le prince à ses domestiques.
«Moi, fermier à Soisy-sous-Étiolles, écrivit le prince, ancien soldat, ayant fait la guerre en Allemagne, où j’ai quelquefois bu, sans leur permission, le vin des personnes chez lesquelles j'étais logé, et n’ayant jamais été puni pour cela, consens à ce que les trois soldats saxons qui ont pillé mon cellier soient, pour cette faute, condamnés à mort sur-le-champ.»
—Signez donc, monsieur le fermier.
Le fermier prit son chapeau et son bâton pour gagner la porte.
—Je ne veux pas que vous partiez ainsi, dit le prince en riant: estimez votre perte, et nous réglerons ensuite tous les deux. Faites comme si je vous avais acheté votre vin.
—Sortez! dit-il ensuite aux trois Saxons. Je vous condamne à boire de l’eau pendant trois mois.
C’est aussi au château de Petit-Bourg que se conclurent plusieurs actes de haute politique dont le souvenir ne se perdra jamais. Là, le général en chef des troupes coalisées contre la France, le prince de Schwartzenberg, traita avec le duc de Vicence et le prince de la Moskowa des deux abdications de Napoléon. On n’apprendra à personne que la première de ces deux abdications fut rejetée par le gouvernement provisoire, à cause de l’article additionnel où l’empereur disait ne résigner le pouvoir qu’en le déléguant à son fils, et que la seconde fut enfin acceptée en ces termes par Napoléon: «Les puissances alliées ayant proclamé que l’empereur Napoléon était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l’empereur Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu’il renonce, pour lui et ses héritiers, aux trônes de France et d’Italie, et qu’il n’est aucun sacrifice personnel, même celui de la vie, qu’il ne soit prêt à faire à l’intérêt de la France.» On sait qu’avant même ce moment de déchéance difficile, impossible à éluder, quoi qu’on en ait dit, Napoléon avait vu s'éloigner de lui la plupart de ses plus pompeux compagnons d’armes. Le soleil impérial s'éteignait; il s'était éteint. De Fontainebleau à Paris, la longue chaussée était couverte d'équipages fugitifs, qui se hâtaient de gagner au galop les riches hôtels du Roule et de la Chaussée-d’Antin. La victoire brûlait de rentrer dans ses meubles, d’accrocher le glaive sous les couronnes, de jouir du repos enfin. On a beaucoup trop blâmé la conduite des généraux de l’empereur, à cette époque de démembrement définitif. Leur rôle était fini comme celui de Napoléon; seulement Napoléon ne voulut pas comprendre cette poignante vérité, lui qui, à la rigueur, ne disputait avec tant d’acharnement le terrain incendié devant et derrière lui que pour reprendre ce qu’il avait conquis; position exactement semblable à celle de ses capitaines. Sans être vieux, ils avaient vieilli; ils étaient blessés; tous étaient mariés; beaucoup d’entre eux avaient des enfans à élever. Après tout, l’heure était venue pour eux, comme elle vient pour les hommes d’obscure condition, de jouir des fruits de la peine prise dans la jeunesse. On a dit que, Napoléon les ayant créés ducs, princes, maréchaux, ils ne voulaient plus du jeu de la guerre. Le motif nous paraît plus que suffisant. N’est-il pas parfaitement fondé en raison? Pourquoi objecter que c'était peu patriotique? Est-ce que Napoléon était rigoureusement encore la patrie en 1814?
Cet événement historique de l’abdication de Napoléon, convenue au château de Petit-Bourg, se relie à un autre fait sur lequel la génération prochaine aura peut-être à revenir et à se prononcer. Nous voulons parler de la défection du sixième corps, commandé par le duc de Raguse. C’est de Petit-Bourg à la rue Saint-Florentin que la mémorable dépêche fut transmise par le prince de Schwartzenberg. On connaît le résultat foudroyant qu’elle eut au milieu du conseil des princes coalisés, qui avaient hésité jusque là s’ils accepteraient ou repousseraient l’abdication de Napoléon en faveur de son fils. L’opinion monarchique, par l’organe d’un de ses bons écrivains, M. F.-P. Lubis, présente à vingt-cinq ans de distance ce grand événement de la défection du duc de Raguse, dans les termes que nous lui empruntons, Histoire de la Restauration, pages 214 et 215, 1er volume: «Le roi de Prusse se prononça contre la régence. L’empereur de Russie hésitait toujours. Il n’y eut qu’une voix pour renverser Napoléon. L’avis fut même ouvert de marcher sur Fontainebleau, de lui livrer une dernière bataille, et de faire les plus grands efforts pour s’emparer de sa personne. Le désir d'éviter une nouvelle effusion de sang empêcha de prendre ce parti. Le conseil se sépara, au surplus, sans rien conclure, Alexandre ayant remis au lendemain pour se décider.
»Peu d’instans après, cependant, les commissaires de Napoléon trouvèrent le czar dans des dispositions bien différentes de celles dont ils avaient conçu un si favorable augure. La conférence languissait sans qu’il eût fait connaître sa décision, lorsqu’un aide de camp vint lui remettre une dépêche, en ajoutant quelques mots en langue russe, qui furent compris du duc de Vicence. «Mauvaise nouvelle!» dit celui-ci d’une voix concentrée aux maréchaux, étonnés de sa soudaine pâleur.
«Messieurs, reprit Alexandre après avoir lu, je résistais avec peine à vos instances, voulant donner une marque de mon estime particulière à l’armée française, que vous représentiez. Mais cette armée, dont vous faites valoir le vœu unanime, se met en opposition avec vous. Sa volonté, en effet, la connaissez-vous bien? Savez-vous ce qui se passe au camp? Savez-vous que le corps de M. le duc de Raguse s’est rangé tout entier de notre côté?»
»Les plénipotentiaires s'écrièrent que cela était impossible. «Lisez,» repartit Alexandre en mettant sous leurs yeux la dépêche signée de la main du prince de Schwartzenberg. Ils regardèrent d’un air interdit le duc de Raguse: le maréchal était au désespoir.
»Ainsi fut perdue la cause de la régence.»
Sans regretter les jours à jamais éteints de puissance seigneuriale, plus chers à l’imagination qu’au cœur de la génération vivante, il faut leur rendre la part de justice qu’ils méritent. Remplacera-t-on au sein de la population des campagnes, condamnée à être long-temps encore nécessiteuse, malgré tous les essais de la politique, l’ascendant généreux des riches familles titrées? Je sais que leur générosité n'était pas gratuite, et qu’il n'était pas toujours difficile aux seigneurs d'être magnifiques une fois l’an, quand ils grossissaient leurs revenus d’une foule d’impôts vexatoires. Mais l'état n’est-il pas aussi de nos jours un seigneur exigeant? Et n’est-ce pas la dîme, n’est-ce pas la corvée sous d’autres noms moins flétrissans, que l’octroi, les portes et fenêtres, le personnel, la garde nationale et la conscription? On dit qu’au bon plaisir du maître a succédé l'égalité devant la loi. Il y aurait beaucoup à écrire sur cette égalité et cette loi. Enfin, serait-il vrai, et je pourrais l’admettre, que la commune eût détrôné avec avantage pour les masses l’antique féodalité, la commune n’en demeurerait pas moins un être froidement de raison, opérant le bien sans chaleur, sans enthousiasme, et surtout sans amour. La commune a-t-elle une figure, une voix? Qui la connaît? Qui l’aime? Soyez réduit à la misère, la commune est une maison lugubre où l’on vous donne un morceau de carton que vous échangez contre un pain; soyez malade, la commune, sous les traits d’une autre maison, vous jette une carte qui vaut un lit de fer dans un hôpital; mourez sans laisser cent sous pour le fossoyeur, la commune délivre à votre frère ou à votre ami un autre morceau de carton avec lequel il a la faveur de vous couvrir d’un peu de terre sans frais. Ceci est à peu près toute la commune. Il n’y a rien à reprendre à son humanité; mais qu’elle est triste et glacée! Qu’est-ce qu’une générosité inaccessible à la reconnaissance? N’aimez-vous pas mieux, dans un autre ordre d’organisation sociale, ce seigneur matinal qui frappe à chaque chaumière, se fait ouvrir, entre, invite chacun à lui dire son désir ou sa plainte? Si ce n’est lui, sa femme ou sa fille parcourent le bourg au milieu de la nuit, pendant l’hiver, et voient à travers les fentes de la porte le lit sans couverture, ou le foyer sans feu. Pourquoi avoir constamment oublié l’immense contre-poids que faisaient les femmes à la dureté, à la violence, au despotisme de quelques seigneurs? Et la considération est grave à peser. Quand chaque village avait pour patronne terrestre une femme attentive et humaine, il restait peu de place en France pour l’absolue misère. Eh bien! voilà les visages adorés, les mains connues et cherchées dans l’ombre, voilà la reconnaissance dont nous parlions. Baisez donc la main à la commune: grande cause de pitié et d’amélioration retranchée du trésor moral de la nation. Entre le bien qui émane de la commune et celui que faisaient autrefois les habitans des châteaux, il y a à observer la même différence qu’entre l'œuvre produite par une mécanique et l'œuvre conçue, exécutée par la main de l’homme. La première est exacte, nette, irréprochable; mais elle est sans vie; la seconde ne vient pas toujours à point, elle pèche par de grands défauts, des oublis et des incertitudes, mais le sang et la pensée y ont mis du leur. La commune est l’imprimerie du bienfait, et la libre indépendance de bien faire qu’elle a remplacée en était l’autographe.
Si le propriétaire actuel de Petit-Bourg n’a heureusement à revendiquer aucun des privilèges de ses prédécesseurs, et il est trop de son siècle pour s’en plaindre, il n’a pas renoncé, lui, plus riche que la plupart des premiers possesseurs de son château, au droit de se faire aimer, non pas de ses vassaux, mais de ses voisins de Ris, de Soisy, d'Évry, et des villages environnans. On laissera dans la chasteté du silence et de l’ombre ce qu’il y a mis; il n’est pas d'éloges, si mérités qu’ils soient, qui fassent pardonner de les avoir écrits, quand nul n’en réclamait la publicité. Les belles actions sont aussi de la vie privée; et la presse n’est déjà plus une confidente assez digne pour lui permettre d’en entendre le récit.
Nous ne rapporterons d’une foule de traits honorables gravés dans le cœur des habitans des communes placées sous le regard du château de Petit-Bourg, que celui-ci, qui ne doit pas être perdu pour l’histoire du temps.
A l'époque fatale où le choléra fit pleuvoir son venin sur Paris et les départemens voisins, la terreur s'étendit partout. Les riches battirent en retraite; c'était à qui irait le plus vite en sens inverse, des nuages chargés de peste et des équipages fuyant Paris. Les riantes résidences arrosées par la Seine et la Marne se vidèrent; la peur fit oublier le printemps, qui venait chargé de plumes d’oiseaux, de feuilles d’arbres et de petites fleurs. Chaque convoi funèbre se croisait avec vingt voitures haletantes. De tous ces châteaux d’où la mollesse et l’oisiveté s'étaient envolées, il n’en resta qu’un seul habité; le château de Petit-Bourg. Ce n'étaient pas les moyens de fuir qui manquaient au propriétaire; mais partir! fermer brutalement sa porte à tant de visages attristés! Il attendit. Le mal pourtant grandissait de jour en jour, d’heure en heure; M. Aguado attendit encore; il resta seul exposé à toutes les chances du mal, qui allait être sans pitié pour les communes voisines du château. Enfin, quand on l’eut persuadé que sa présence ne retarderait pas d’une minute les progrès du fléau, il se décida à rejoindre sa famille. Mais avant de quitter Petit-Bourg, il se rendit dans chaque village déjà largement décimé, franchit le seuil de chaque maison, et il donna à chaque habitant malheureux tous les objets réclamés par un bien-être sans lequel la mort ne pardonnait à personne: de la flanelle, des couvertures chaudes, et les meilleurs moyens curatifs indiqués par la médecine, sans oublier le moyen qui les comprend tous. Puis il établit une pharmacie au château, y laissant deux médecins uniquement destinés à soigner les malades du canton. De tels actes honorent un nom; et fût-il déjà chargé d’une couronne de marquis, il s'élèverait plus haut encore.
Aucun village n’a de fête aussi joyeusement colorée que celle de Petit-Bourg; il en a même deux, l’une en l’honneur du saint de la localité, l’autre en l’honneur de la patronne de madame Aguado. Toutes deux font époque dans le souvenir des invités habituels, qui sont traités ce jour-là aux frais de la maison. Des contentemens sont ménagés à tous les âges. Aux jeunes filles, une main gracieuse distribue des mouchoirs aux vives couleurs, des bonnets de dentelles, des croix d’or, et même des montres. Aux jeunes gens, le sort ou l’adresse réserve des fusils ou des couteaux de chasse. Indispensable auxiliaire, le vin ne cesse pas de couler sous les tentes dressées au milieu du parc, tandis que la danse confond toutes les joies, dans une seule et même joie. Le château est ouvert à tout le monde, et des tables chargées de gâteaux arrêtent de loin en loin avec bonheur une circulation intarissable. Si l’inégalité des fortunes n’avait pas ses abus cruels, c’est dans de pareils momens qu’on serait tenté d’y faire grâce, et de se dire tout bas, bien bas, avec la liberté d’esprit la plus absolue, qu’il est peut-être plus de véritable bonheur possible dans un assemblage de conditions haut et bas placées, mais s’aimant toutes en sœurs, de la nécessité de ne pas rompre une harmonie peut-être providentielle, que dans la violente situation d’une société toujours préoccupée de garder le niveau. Si l'égalité et le bonheur étaient deux choses distinctes? Si l’une ne renfermait pas l’autre? Avant un siècle la question sera éclaircie, et c’est la France encore qui la résoudra. Mais que le syllogisme lui coûtera horriblement cher à établir!
Il nous reste à dire l’intérieur du château tel qu’il est aujourd’hui. Dans la première pièce, qui est, je crois, une salle à manger, on voit deux tableaux de sainteté d’Annibal Carrache et de Herrera el Viejo (l’ancien). Nous ne tomberons pas dans le singulier oubli de louer pompeusement deux peintres dont personne ne voudrait mettre en question le mérite. Nous nous bornerons à dire que ces deux tableaux, ainsi qu’un autre de Juan del Castillo, représentant une belle Vierge, sont parfaitement conservés. Leur éclat n’empêche pas d’apercevoir de charmans paysages de Demarne et de Dubucourt, et de s’arrêter long-temps devant de petits poissons peints par Velasquez. Ils frétillent encore; on a peur de les voir tomber de la toile. C’est d’un goût délicat d’avoir égayé et adouci les reflets splendides des grandes peintures de cette salle par les spirituels éclairs d’une série de petits tableaux flamands signés de Corn-Hagen, Winans, de Van Kessel; je n’oublie pas de gracieuses fleurs d’Arellano. Il n’y a pas de jouissance plus intelligente et plus complète que d’avoir sous les yeux tant de peintures si achevées, et, par les croisées ouvertes, une campagne inondée des flammes ardentes et douces du mois de mai: ce que Dieu et les hommes ont créé de beau et de bon. Que Dieu est un grand peintre flamand!
A la gauche de cette première salle, où sont les portraits de madame Aguado et de M. Aguado, peints par M. Lacoma, artiste sans doute aimé de la maison, car son nom revient souvent, et ceux des principaux ancêtres du marquis de Las Marismas, s’ouvre, sur le même prolongement, le grand salon enrichi des peintures de Lucas Jordano, de Domenico Brandi, de Pietro de Cortona et del Bassano. Il faut se croiser les bras et admirer en présence de l'œuvre de ces demi-dieux. Rien n’est beau comme cela, si ce n’est ce ciel, ce soleil, cet océan d’herbes et ce fleuve qu’on voit en se retournant. Quels peintres, ceux qui soutiennent la comparaison avec le printemps!
Cristobal Lopez est aussi un artiste délicieux. Quels charmans tableaux, ceux qu’on voit de lui à Petit-Bourg! Que ses vierges et ses anges sont aimables! C’est la coquetterie fantasque de Decamps, sa couleur, avec plus de franchise et de perfection. C’est Decamps avec six pas d’avantage sur lui. Lopez est beau à toutes les distances, comme les pierres fines.
La troisième pièce est le salon d'étude; ainsi que les précédentes, son unique ameublement se compose de tableaux de maîtres de l'école espagnole et flamande. C’est un Ermite de Meneses Osorio, c’est une Communion de la Vierge par Théodore Aderman. Il faut hâter le pas, cependant, car le temps manquerait même pour saluer, ne fût-ce que d’un regard furtif, les autres créations semées dans d’autres salles. A l’opulente oisiveté du maître, il est permis seulement de savourer les paisibles émotions que donnent un Christ au poteau, par Alonzo Cano, cet homme de génie à peine connu en France, et un autre Christ sur la croix du triste et monacal Zurbaran. Lui seul, le sévère Zurbaran, a cette couleur affligée et touchante: il est le Job de la peinture. Ce Christ n’est pas un de ses moins beaux ouvrages. Ne refusez pas une halte attentive à un Samson de Vander Kabel.
Il est facile de s’apercevoir que les noms affectés aux diverses distributions du château n’ont qu’une valeur fort conventionnelle; chacune d’elles est un cabinet de tableaux, et rien de plus. On a déjà vu que la salle à manger, le grand salon et le salon d'étude sont des travées d’une galerie de peintures; on n’y remarque pas plus de meubles qu’au Louvre et au Luxembourg. Dans la salle de billard, qui est la quatrième, nous n’avons pas vu de billard, mais une délicieuse Vue de Venise, par Canaletti et qui peindrait Venise si ce n’est Canaletti? Un Primatice d’une couleur virginale, deux Velazquez, un Martyr de Zurbaran, et une Petite vache de Vander Burg. Le Musée espagnol du Louvre a peu de tableaux de sainteté signés du nom de Zurbaran aussi remarquables que celui de Petit-Bourg. Nous ne nous exposons guère qu’aux reproches des faiseurs d’inventaires, en omettant de petites peintures françaises semées comme des coquelicots importuns à travers ces belles moissons. Elles sont là, à l’exception de quelques-unes, cependant, comme une protestation polie du propriétaire; pure courtoisie castillane.
S’il est dans tout le château une pièce qui réponde à sa destination nominale, c’est la dernière de l’aile gauche; une petite bibliothèque, bourrée de livres espagnols et français. Nous avons été heureux d’y rencontrer Lopez de Vega et Calderon à côté de Corneille. Une place d’honneur est réservée au grand ouvrage de l'Égypte, ce beau livre, exclusivement destiné, par son prix, à ceux qui n’ont pas le temps de lire.
On ne doit pas s’attendre à voir plus de meubles dans l’aile droite où nous entrons, que dans l’aile gauche, dont nous avons épuisé les distributions peu nombreuses. Elle s’ouvre par une salle à manger, où rien ne rappelle l’acte qu’on est censé y accomplir; point de buffets, point de tables, mais une incroyable bataille de Salvator Rosa, un Rose de Tivoli, les Quatre Saisons par Lesueur, de beaux chiens de Sneyders, une Naissance et un Baptême de Cristobal Lopez, une Vue de Venise de Guardi, un charmant Intérieur de Hemskerk, et une collection de petits tableaux flamands de Van Kessel, de Ferg et de Snaver. Quelle fougue, quelle rage, et quelle couleur dans le Salvator Rosa! J’ignore si l’on s’est jamais battu de cette manière-là dans aucun temps, mais qu’importe? Que n’avons-nous beaucoup de mensonges semblables! Encore un regard d’adoration pour Cristobal Lopez, et passons dans le cabinet suivant. C’est la chambre à coucher de M. Aguado. Puisqu’on la désigne ainsi, et qu’on y a mis un lit, il faut croire que le domestique qui nous renseigne ne s’est pas trompé. Voici les meubles spéciaux de cette chambre à coucher, qui n’a pas dû coûter grands frais d’imagination au tapissier. Un petit Berger d’Albert Kuyp, un de ces petits bergers comme il n’en existe pas; enfant de roi et de reine, ayant pour vis-à-vis une bergère de son rang; un Anachorète d’Alexandre Albini, un Christ de Moya, un Amour fouetté de Luca Jordano, une Vénus de Pomponio di Vito, un Antoine Moro, un Carlo Maratto, et un Wouvermans comme il y en a peu au Louvre. Ce serait un crime d’oublier un Annibal Carrache, et un beau Vander Does, et une impolitesse de ne pas mentionner deux Lancret, qui vengent à Petit-Bourg notre peinture française, si malencontreusement fourvoyée là. Que ces deux Lancret sont gracieux et fins! quel berger fleuri et quelle bergère coquette! Le berger semble sortir d’un bain parfumé et la bergère aller à l’Opéra. Je donnerais bien des écoles françaises pour cette bergère et ce berger, excepté l'école de Watteau, une des premières du monde.
J’ai dit la chambre à coucher de M. Aguado, sans omettre un seul meuble; l’omission eût été difficile, j’ai aussi dit pourquoi. N’oublierais-je pas une petite pendule de quarante francs? On n’a jamais poussé plus loin le mépris pour les meubles, si ce n’est dans la chambre voisine, celle de madame Aguado. J’aime ce dédain poussé jusqu'à l’héroïsme: deux ou trois cent mille francs de tableaux, et pas quinze cents francs de papier peint et de bois doré. J’appelle cela du goût, de l’esprit, du bon sens, quand je songe qu’un secrétaire ou une glace eût pris la place d’un Carrache ou d’un Zurbaran sur la surface de ces murs d’un très-faible développement. La glace de la chambre à coucher de madame Aguado est en bois peint en gris. On pardonnera aisément ce défaut de luxe. Ce Sultan à qui l’on présente une Esclave pour la nuit est d’Eugène Delacroix, cette Vision de la Vierge est de Cristobal Lopez; ceci est un Carrache, cette Adoration est de Stella, et cette Religieuse d’Offemback. Vous ne vous souvenez déjà plus, je pense, de la glace peinte en gris: serait-elle en or massif et en diamant, vous en souviendriez-vous davantage? Le boudoir attenant n’est pas plus un boudoir que la chambre à coucher n’est une chambre à coucher. C’est la dernière travée où vous attendent des fleurs d’Arellano et de Prevost, un beau paysage de Van-Berg, un Tiepolo, un Guérin et un charmant Offemback. Là finit l’aile droite. L’une et l’autre, comme on le voit, sont moins les deux grandes divisions d’un château que la double galerie d’un riche musée.
Le premier et unique étage du château de Petit-Bourg ne sortant pas de la banalité utile des chambres d’amis, nous en respecterons l’obscurité.
Sauf erreur, nous pensons avoir cité les beautés intérieures de la propriété de M. Aguado; elle ne sera jamais mieux entretenue. Elle est fastueuse, et son faste, quoique d’une date récente, fait honneur à l’intelligence du maître. Sans la bouleverser de fond en comble, il ne lui était guère permis d’en changer le caractère. Il y aurait de l’ingratitude à oublier qu'étranger à notre histoire, il a pris soin de conserver un monument dont les traditions sont sans parenté avec celles de son pays. Là où, sur un signe de sa main puissante, car il est plus riche que beaucoup de souverains, il pouvait faire élever un palais à sa fantaisie, il a mieux aimé laisser subsister un bâtiment dépassé par l’art moderne, insuffisant, incomplet, mais plein à jamais de l’immortelle grandeur de Louis XIV. Si, pour perpétuer le souvenir d’une visite de ce grand roi, qui était le sien, le duc d’Antin abattit une allée d’arbres, M. Aguado, entendant mieux ce qu’on doit à un tel honneur, a conservé le château tout entier.
C’est par la porte qui s’ouvre sur le parc qu’on découvre les indescriptibles richesses d’un paysage déroulé sur tous les points du ciel; et du perron, auquel s’oppose une terrasse tracée dans le goût de celle de Chantilly et de toutes celles qu’a dessinées Le Nôtre, on parvient sans fatigue aux premiers arceaux du parc. Caprice que ratifiera la postérité, les noms des principales allées de cette élégante forêt sont empruntés aux opéras de Rossini, l’hôte illustre, fréquent et bien-aimé de Petit-Bourg. Voilà l’allée Guillaume Tell, l’allée de Sémiramis, l’allée de la Pie voleuse. Nous avons l’espoir qu’il reste encore beaucoup d’allées à nommer, et que Rossini retournera un jour en France.—Connais-tu M. Rossini? ai-je demandé à une petite fille de huit ans qui longeait le mur du parc en se rendant à l'école de la paroisse.—Oui, monsieur, je connais M. Rossini; c’est un monsieur qui rit toujours.
Quelque profond que soit mon respect pour la Charte et l’article où le sacrifice d’une propriété est prévu dans l’intérêt général, je n’ai pu voir sans colère les déplorables dégâts causés au parc de Petit-Bourg par les ouvriers employés au chemin de fer de Paris à Orléans. Ces honnêtes ingénieurs, qui couperaient en deux leur mère si le tracé l’exigeait, ont arrêté que l’embranchement destiné à desservir Corbeil, Melun et Montereau, traverserait la propriété de M. Aguado. Ils ont déchiré son parc à coups de hache et de bêche; un des plus beaux fragmens et un bassin superbe resteront de l’autre côté du rail. Ce triste ruisseau de fer stérilisera une partie de cet admirable terrain, et cela pour que des nuées de Parisiens aillent dans une heure manger du fromage à la crême en Brie, comme si l’on ne devait pas toujours se croire trop près des Parisiens. Triste progrès! Ah! au temps du duc d’Antin, une société d’hommes d’affaires n’eût pas touché à un seul arbre de son parc! il est vrai qu’au temps du duc d’Antin il n’y avait pas de charte constitutionnelle.
Fondateur d’une école et d’un hôpital à Évry, M. Aguado a plus fait pour Petit-Bourg que tous les seigneurs ses prédécesseurs. Et ce bien, il l’a fait sans bruit, sans ostentation, avec la pudeur chrétienne du désintéressement.
FIN.
| Pages. | |
| VAUX | 1 |
| VILLEROI | 113 |
| VOISENON | 147 |
| PETIT-BOURG | 237 |
FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME VOLUME.
NOTES:
[A] Cette comète se montra pendant le jugement de Fouquet. Voir les mémoires du temps.
[B] De son côté, l'église fut reconnaissante envers les vicomtes de Melun: elle gardait les tombeaux de Louis Ier, mort sous le règne de Louis le Jeune; de Guillaume, mort en 1221; de Jean II, que Louis X appelait notre cousin, et qui fit les fonctions de chambellan sous Philippe le Long, Charles le Bel et Philippe de Valois, sous le règne duquel il mourut, en 1347. Elle avait aussi les restes d’Adam de Melun, chambellan des rois Jean et Charles IV, mort en 1362; de Jean III, fait prisonnier avec le roi Jean à la bataille de Poitiers, et de Guillaume IV, tué à la bataille d’Azincourt, et ceux d’autres membres de cette illustre famille, dont la branche aînée s’est éteinte en 1759. La branche cadette se perpétue.
[C] On a vu que cette tradition d’allée de marroniers coupés en une nuit se retrouve à peu près dans tous les châteaux honorés d’une visite royale. C’est au lecteur à raisonner son opinion et à décider si le fait est plus acceptable cette fois que les autres.
[D] Édition Delangle.
[E] Mémoires du comte d’Allonville.