Les têtes étaient déjà passablement échauffées lorsque les fioles de parfait-amour, de cent-sept ans et de cognac, que depuis quelques instants les convives de la mère Sans-Refus lorgnaient du coin de l'œil, furent apportées sur la table.
Les liqueurs venaient d'achever ce que le vin bleu avait si bien commencé, lorsque la mère Sans-Refus voulant laisser à ses convives toute la liberté possible, et craignant sans doute que la présence d'une personne du sexe ne leur imposât une réserve incommode fit comme les dames anglaises, qui quittent la table afin de laisser à leurs maris la faculté de se griser à leur aise aussitôt que l'on a enlevé le dessert.
Les trois vieillards, Cadet-Filoux, Cadet-l'Artésien et Coco-Lardouche, auxquels leur grand âge imposait une sobriété et des habitudes d'ordre que n'étaient pas forcés d'observer les autres individus de la compagnie, suivirent l'exemple de la maîtresse du lieu.
La mère Sans-Refus, avant de quitter ses convives, leur adressa une grimace qu'ils voulurent prendre pour un sourire, et leur recommanda de bien s'amuser et de ne pas ménager son vin, dont il restait encore trois pièces dans un des coins du caveau.
—Non! qu'on ne le ménagera pas ton picton[446], avait dit Délicat à ses deux acolytes lorsque la mère Sans-Refus s'était retirée. Avez-vous rembroqué la bonique[447]? c'est pis que l'étalage d'un orphelin[448], et dire que tout ça c'est nos sueurs, c'est not' sang! Qué mal qu'il y aurait à lui pesciller d'esbrouffe[449], tout ce qu'elle nous a esgaré[450] la vieille attriqueuse[451]?
Délicat, Coco-Desbraises et Rolet le Mauvais gueux occupaient, à table, l'extrémité opposée à celle où se trouvaient Salvador, Roman et le vicomte de Lussan.
Vernier les Bas bleus, qui en entrant s'était placé au centre de la table, entre Cornet tape dur et Cadet-Vincent, venait sans affectation de quitter sa place et de s'approcher de Roman qui lui avait fait signe de venir lui parler.
Les trois amis n'avaient pas mis encore Vernier les Bas bleus dans la confidence de leur projet; il fallait cependant qu'ils sussent s'ils pouvaient compter sur lui.
—Ecoute, lui dit Roman qui s'était chargé de la négociation; tu as deviné sans doute que nous avions Rupin, Richard et moi, le plus grand intérêt à ce que le secret découvert par Coco-Desbraises et Délicat, secret qu'ils ont déjà fait connaître à Rolet le Mauvais gueux, ne soit plus connu de personne?
—Pardine!
—Et crois-tu qu'il y ait plusieurs moyens de forcer ces hommes à se taire?
—Je n'en connais qu'un; et si vous voulez l'employer, vous pouvez compter sur moi, dit Vernier les Bas bleus, en adressant à Roman un regard significatif. Je n'ai pas oublié qu'ils ont voulu me buter[452].
—Voyons, dit le vicomte de Lussan, ils sont ici quatorze: si le combat s'engage, quels sont ceux qui seront contre nous, et quels sont ceux qui resteront neutres?
—Vous aurez contre vous, outre les trois en question, le grand Louis et Charles la belle Cravate, et peut-être un ou deux autres; Robert, Cadet-Vincent et les autres ne se mêleront de rien.
—Eh! mais la partie est beaucoup plus belle que je ne le pensais, reprit le vicomte de Lussan; il ne s'agit plus que de l'engager.
—Ça ne sera pas difficile, reprit Vernier les Bas bleus, si vous voulez me laisser faire.
—Tu as carte blanche, mon cher, lui répondit Roman, qui dit à ses deux amis, lorsque Vernier les eut quittés pour aller se placer près de Délicat et de ses deux acolytes: cet homme pourrait bien, pendant les trois jours qu'il vient de passer avec ces individus, avoir appris beaucoup trop de choses. Lorsqu'il nous aura aidé à nous débarrasser de ceux-ci, nous lui réglerons son compte.
—Encore! dit Salvador.
—Messire Roman a parfaitement raison, dit le vicomte de Lussan.
Tandis que les rupins, si l'on veut bien nous permettre de conserver à ces trois personnages le nom qu'ils portaient dans le lieu où ils se trouvaient, échangeaient à voix basse les quelques paroles qui précèdent, Vernier, de son côté, ne perdait pas son temps près de Délicat et de ses deux amis.
—Je viens de causer avec les rupins, leur dit-il.
—Eh bien! qué qui t'ont dit? dit Délicat, le visage allumé par le vin et la colère.
—Qu'ils se moquaient de toi et de tes amis, répondit Vernier les Bas bleus.
—Ah! ils ont dit ça, repartit Coco-Desbraises, y leur-z-y en cuira.
—Faut les buter[453], ajouta Rolet le Mauvais gueux.
—Au fait, c'est votre faute, reprit Vernier les Bas bleus. Après avoir reconnu qu'il était impossible d'enquiller[454] chez eux, où, dites-vous, il y a un abadis de larbins du raboin[455], vous me chargez de leur dire que s'ils ne vous coquaient pas dix tailbins d'altèque de mille balles, vous mangeriez sur leur orgue[456], et vous ne m'apprenez rien de ce que vous savez, de sorte que j'ai en l'air d'un sinve[457].
—Eh bien! dis donc, les Bas bleus, repartit Coco-Desbraises, j'ai dans la sorbonne[458] que t'es pas si sinve que t'en as l'air, et que ce n'est pas sans intention que tu nous trimballes à la cambrouze[459] depuis trois luisants[460], m'est avis que tu es de mèche[461] avec les rupins pour nous emblêmer[462].
—Si je savais ça, ajouta Délicat en tirant de la poche de sa redingote un long couteau-poignard, si je savais ça, j'te fourrerais mon lingre[463] dans le palpitant[464] jusqu'au manche.
Délicat avait élevé la voix pour prononcer ces mots; ses yeux, qui sortaient de leur orbite, lançaient des éclairs et des commissures de ses lèvres sortaient de légers flocons d'écume.
—Qu'est-ce qu'il y a, qu'est-ce qu'il y a? s'écrièrent à la fois tous les bandits.
Vernier les Bas bleus s'était promptement reculé en arrière, lorsqu'il avait vu Délicat s'armer de son couteau-poignard.
—Il y a, dit-il en désignant Délicat, que ce méchant gamin veut me buter[465], parce que je ne veux pas l'aider à escarper[466] les rupins.
—Ah! tu nous trahissais, lézard[467]! s'écria Coco-Desbraises; eh bien! tu ne sauras rien, et nous allons te refroidir[468].
—Il paraît que Vernier ne sait rien, dit Salvador à Roman.
—Coco-Desbraises vient sans s'en douter de lui sauver la vie, répondit celui-ci. Eh bien! vicomte, je crois qu'il est temps d'ouvrir le bal; êtes-vous prêt?
—Tout prêt, my dear, répondit le vicomte de Lussan en se levant avec beaucoup de sang-froid. Par lequel voulez-vous que je commence?
—Un instant, dit Salvador, puisqu'ils n'ont pas d'armes à feu, il faut nous laisser attaquer.
Vernier les Bas bleus, profitant du tumulte, s'était rapproché des rupins; Délicat pérorait au milieu d'un groupe composé de ses deux intimes, du grand Louis, de Charles la belle Cravate et de quelques autres, et vomissait à haute voix les plus sales injures contre Salvador et ses amis.
—Voulez-vous rengracier[469], dit enfin Salvador d'une voix de tonnerre, il y a assez longtemps que cela dure et si vous ne cessez à l'instant, vous allez me forcer de vous corriger tous.
—Qu'est-ce que c'est? nous corriger, s'écria Rolet le Mauvais gueux, et presque tous les bandits, s'avancèrent contre les rupins. Robert, Cadet-Vincent, Cornet tape dur, et quelques autres, prévoyant une lutte à laquelle ils ne voulaient pas prendre part, se hâtèrent de se hisser sur les dernières marches de l'échelle de meunier, d'où ils pouvaient être spectateurs de ce qui allait se passer, sans craindre d'attraper quelques horions.
Les rupins et Vernier les Bas bleus se placèrent le long du mur, afin d'éviter d'être cernés.
—Arma presto, subito! dit Roman; puis ils mirent tous la main aux pistolets de combat, dont ils avaient eu soin de se munir. Il leur fallait triompher de neuf coquins résolus, que le vin et l'eau-de-vie qu'ils venaient de boire, avaient transformés en autant de bêtes féroces.
—Butons[470] les rupins d'abord, criaient Délicat, Coco-Desbraises et Rolet le Mauvais gueux; butons-les, nous refroidirons[471] après la fourgate[472], et nous rapioterons[473] partout; il y a gras[474] dans la taule[475].
—A bas les lingres[476], tas de ferlampiers[477], cria Salvador, d'une voix qui parvint à dominer le tumulte: à bas les lingres, on je vous riffaude[478].
—A mort les rupins! à mort!... Et les bandits armés tous de longs couteaux-poignards, et semblables à un torrent qui vient de rompre ses digues, se ruèrent avec fureur contre le petit groupe de leurs ennemis; Vernier les Bas bleus, fut atteint le premier d'un coup de couteau au bras gauche.
—Ah! c'est comme cela, dit le vicomte de Lussan, en voyant couler le sang de Vernier; c'est bien: et déchargeant presqu'à brûle pourpoint un de ses pistolets sur Rolet le Mauvais gueux qui avait porté le coup, il fracassa le crâne du misérable, dont la cervelle alla se plaquer sur les murs du caveau.
Deux des bandits épouvantés, se retirèrent en arrière, les rupins n'avaient plus devant eux que Délicat, Coco-Desbraises, le grand Louis, Charles la belle Cravate, et deux autres. A toi! marquis de malheur, s'écria Délicat en s'élançant sur Salvador avec toute l'agilité d'un chat tigre; à toi! et il lui porta en pleine poitrine un furieux coup de son couteau-poignard; malheureusement pour lui la lame glissa sur une côte, et ne fit à Salvador qu'une blessure légère.
Cette brusque attaque avait surpris Salvador, mais ne l'avait pas épouvanté; il saisit Délicat d'une main, et le tenant éloigné de lui afin de l'empêcher de renouveler sa tentative, il lui envoya deux balles dans le ventre. Délicat fit un tour sur lui-même, et tomba la face contre terre.
—Dis le secret aux autres, cria-t-il d'une voix étranglée par la douleur à Coco-Desbraises qui luttait contre Vernier les Bas bleus, tandis que Roman et le vicomte de Lussan tenaient en respect les autres bandits dont l'ardeur commençait à se ralentir; dis le secret aux autres, afin qu'ils soient forcés de les tuer tous ou de la danser...
Ce furent ses dernières paroles.
Les chaises, la table et tous les objets qui la couvraient, avaient été renversés, brisés, rompus en mille pièces; la fumée produite par la décharge des deux pistolets n'ayant pas trouvé d'issue pour s'échapper, formait un nuage épais dans le caveau, éclairé seulement par la lueur pâle et douteuse d'une chandelle dont s'était emparé Cadet-Vincent, au moment où il s'était réfugié sur l'échelle de meunier.
Les paroles prononcées par Délicat avant de rendre le dernier soupir avaient été entendues de Roman: laissant pour un moment au vicomte de Lussan et à Salvador le soin de tenir tête à ce qui restait d'assaillants; il saisit une forte barre de fer oubliée par hasard dans le caveau et qui se trouvait à sa portée, et se glissant dans l'ombre derrière Coco-Desbraises, il lui en porta sur la nuque un si furieux coup qu'il tomba sur le sol sans prononcer une parole.
—Et de trois, dit-il en brandissant au-dessus de sa tête la formidable barre de fer dont il venait de faire usage, tandis que ses amis tenaient à distance, à l'aide de leurs armes à feu, les quatre assaillants qui n'étaient pas encore hors de combat, qui en veut? demandez, faites-vous servir.
—Allons, jetez vos couteaux et rendez-vous à discrétion, dit le vicomte de Lussan, si vous ne voulez pas que j'en descende encore.
—Rendez-vous donc, crièrent ceux qui étaient sur l'échelle, vous voyez bien que vous n'êtes plus en force.
Le grand Louis et Charles la belle Cravate, voyant qu'ils n'étaient que mollement soutenus par les uns, et que les autres gardaient la plus parfaite neutralité, ne demandaient pas mieux que de faire ce qu'on leur conseillait; mais ils craignaient que les rupins ne leur fissent un mauvais parti; ceux-ci, qui n'avaient plus aucun intérêt à prolonger la lutte, puisque ceux qui connaissaient leur secret n'étaient plus, leur ayant offert de nouveau quartier, ils s'empressèrent d'accepter.
Vernier les Bas bleus était celui qui avait le plus souffert, c'était contre lui que s'étaient particulièrement acharnés ceux qui avaient perdu la vie, la blessure que lui avait faite au bras Rolet le Mauvais gueux le faisait horriblement souffrir, et Coco-Desbraises l'avait assez rudement mené dans la lutte qu'il avait soutenue contre lui; la blessure de Salvador n'était qu'une égratignure.
Notes.
(A) Quelque sombres que soient les couleurs dont celui qui voudra peindre la physionomie des lieux dans lesquels on peut trouver des échantillons de la population excentrique de la capitale, charge sa palette; quelque vigoureux que soient les contours tracés par lui; quelle que soit, du reste, la puissance de son imagination, ses tableaux, s'ils ne sont copiés sur la nature, seront toujours au-dessous de la réalité: c'est qu'il existe en effet de ces choses, de ces hommes qu'il faut avoir vus pour en concevoir l'existence.
Les établissements que nous venons de citer existent réellement; mais nous n'engageons pas nos lecteurs à les visiter, car c'est suivant nous un bien triste spectacle que celui de l'humanité, lorsqu'elle a perdu la dernière trace de sa céleste origine, et c'est à peu près le seul qu'ils pourraient rencontrer dans tous ces lieux et dans beaucoup d'autres dont l'énumération seule remplirait un volume. Cependant, comme maintenant on est généralement avide de tout connaître, nous allons essayer d'en dire quelques mots.
Le grand Saint-Michel, surnommé le grand bal Chicard, rue de Bièvre, près la place Maubert, est le plus considérable de tous les établissements qui, semblables à ces plaies purulentes qui déshonorent le visage des débauchés et des ivrognes, étalent effrontément leur enseigne dans les rues de notre cité. Des chiffonniers, des marchands de chansons, des joueurs d'orgues et des marchands d'allumettes, des voleurs et de hideuses prostituées toujours prêtes à se livrer à ces misérables pour quelques verres d'eau-de-vie, ou un mauvais repas, voilà quels sont les gens que l'on rencontre habituellement au grand Saint-Michel. Mais si une belle journée a invité les bons habitants de Paris à prendre le plaisir de la promenade, levez les yeux vers cette espèce de soupente qui domine la salle principale de l'établissement dont nous parlons, et examinez un peu les individus qui s'y trouvent;—mais ils sont convenablement costumés: ce sont sans doute des gens comme il faut, qui sont venus là pour étudier les excentricités des mœurs populacières. Examinez de nouveau, et si vos yeux ne vous suffisent pas, joignez-y vos oreilles, et tâchez de saisir au passage, au milieu du brouhaha qui règne ici, quelques bribes de la conversation de ces gens si bien vêtus.—Mais, en effet, la toilette de ces hommes et celle de ces femmes, quoique riche, est d'assez mauvais goût. Ils boivent de l'eau-de-vie à pleins verres, et des refrains de chansons obscènes s'échappent de leur bouche. Quels sont donc ces gens? Eh! bon Dieu! rien autre chose que des voleurs et des prostituées, plus heureux ou plus adroits que ceux qu'ils dominent, qui viennent étaler là leurs richesses, afin d'exciter la jalousie de leurs camarades, stimuler ceux d'entre eux qui restent dans l'inaction, et respirer dans une atmosphère qu'ils aiment, en attendant qu'un revers de fortune les force à servir de spectacle à leur tour.
L'eau-de-vie ne se vend au grand Saint-Michel que quatre-vingts centimes le litre, et le vin seulement cinquante centimes; mais quel vin, et surtout quelle eau-de vie! Le vin laisse après les parois de chaque verre les traces bleuâtres de son origine; l'eau-de-vie est un mélange malfaisant d'alcool, d'acide sulfurique (oui, d'acide sulfurique!) et de caramel. Cependant les consommateurs se pressent devant l'immense comptoir d'étain où se fait le débit de ces infernales drogues, débit si considérable, que pour épargner à ses garçons de trop fréquents voyages à la cave, la directrice de l'établissement (c'est une femme qui est à la tête de cette maison), mademoiselle Victorine, a fait établir, de la cave au comptoir, tout un appareil de pompes, de réservoirs et de tuyaux, aussi compliqué qu'une machine à vapeur, de sorte que pour remplir le verre des ivrognes, auxquels on a préalablement fait payer ce qu'ils demandaient, il ne s'agit que de tourner l'un des robinets d'une fontaine intarissable.
La discorde siége en souveraine dans la salle principale du grand bal Chicard: des misérables qui ont été forcés de se promener toute la nuit, faute de posséder les deux on quatre sous nécessaires pour se procurer un grabat chez Pageot (Pageot est un logeur du faubourg du Temple, dont la maison n'est ordinairement habitée que par des forçats libérés ou en rupture de ban, voire même des assassins; c'est chez lui qu'ont été arrêtés Lacenaire, Avril et plusieurs autres), viennent passer la journée au grand Saint-Michel. Leur unique occupation est de tirer des carottes (style du lieu), ou de chercher querelle à ceux qui, plus heureux, peuvent stationner devant le comptoir, querelles suivies bientôt de luttes plus hideuses que celles des sauvages de la mer du Sud, dans lesquelles les adversaires cherchent à s'arracher les yeux de leur orbite, à se dévorer les parties saillantes du visage. Mais ne croyez pas que, pour séparer ces cannibales, on ira chercher la force armée: si la lutte est par trop sanglante, si elle se prolonge trop longtemps, les garçons de l'établissement, dont les efforts ont été impuissants, ont recours à mademoiselle Victorine, qui, sans se donner beaucoup de peine, sépare les combattants, qu'elle saisit par les flancs, et qu'elle jette sans plus de façons à la porte. Libre à eux de se reprendre dans la rue.
Malheur à ceux qui s'endorment après boire sur un des bancs crasseux du grand Saint-Michel; on profitera de leur sommeil pour les dépouiller de tout ce qu'ils possèdent; et cela au grand jour, sans plus se gêner que pour une action toute naturelle.
On fait aussi du commerce au grand bal Chicard; et quel commerce, grand Dieu! Semblables à ces oiseaux de proie qui ne cherchent leur pâture que sur les cadavres en putréfaction, des brocanteurs se tiennent constamment dans cet ignoble bouge, toujours prêts à acheter à des malheureux tourmentés d'une soif inextinguible la blouse, le gilet rond ou la chemise dont ils sont couverts; et les quelques sous reçus en échange de ces guenilles sordides sont immédiatement portés au comptoir, et c'est tout au plus si les vendeurs se réserveront dix centimes pour payer l'infâme potage dont ils se nourrissent.
Mademoiselle Victorine, la maîtresse du lieu, est, sans contredit, la plus curieuse physionomie de toutes celles qu'il est possible de rencontrer au grand Saint-Michel. Cette femme (cette créature est une partie de ce tout qui forme la plus belle moitié du genre humain) paraît parfaitement à son aise au milieu de la tourbe ignoble qui fréquente son établissement; et ce qu'il y a de plus singulier, c'est que cette tourbe a pour elle infiniment de respect. Hâtons-nous de dire, pour rendre hommage à la vérité, que ce n'est peut-être pas à sa personne que l'on, accorde ce respect, mais bien à la force herculéenne dont elle est douée, force dont assez souvent, ainsi que nous l'avons dit plus haut, les nécessités de sa position l'obligent à donner de nouvelles preuves; et cependant l'extérieur de cette femme n'offre rien d'extraordinaire: elle n'a pas encore atteint son sixième lustre; sa physionomie n'est pas désagréable; sa voix n'est ni rauque ni saccadée; elle sait même baisser les yeux, lorsque par hasard une personne qui ne fait pas partie de sa clientèle habituelle la regarde avec une attention trop soutenue; en un mot, elle ressemble plus à une honnête et coquette villageoise qu'à la maîtresse d'une ignoble taverne.
Par quel concours de circonstances cette femme s'est-elle trouvée placée à la tête d'un semblable établissement? comment a-t-elle fait pour accoutumer sa vue aux spectacles horripilants qu'elle a constamment sous les yeux, ses oreilles à l'effroyable harmonie des blasphèmes et des paroles obscènes, ses poumons à un air toujours imprégné de miasmes pestilentiels? C'est là un de ces mystères impénétrables, une de ces énigmes sans mot, dont Œdipe lui-même n'aurait pas trouvé la solution.
Il n'est, dit-on, si petit astre qui n'ait ses satellites; s'il en est ainsi, les astres plus considérables ne doivent pas en manquer; aussi, après le grand bal Chicard de la rue de Bièvre, vient le petit bal Chicard de la rue Saint-Jacques. Cet établissement est un diminutif de celui dont nous venons de parler: ce sont les mêmes individus que l'on y rencontre, tout aussi sales, tout aussi dépenaillés.
Si nous nous enfonçons dans le sombre dédale des vieilles rues de la Cité, nous trouverons d'abord sous la porte cochère d'une maison de la rue des Marmouzets, en face celle de la Licorne, la maison Muraille. Cette maison est le rendez-vous des ignobles prostituées qui infestent le quartier de la Cité, qui trouvent le moyen d'extorquer quelques sous aux malheureux qu'elles y rencontrent.
C'est chez le sieur Muraille que s'est passé le fait que nous allons rapporter pour donner à nos lecteurs une idée du degré d'abaissement auquel peuvent atteindre des hommes abrutis par l'abus du vin bleu et des liqueurs fortes.
Deux chiffonniers accompagnés chacun de leur fils, jeunes enfants de quatorze à quinze ans, se trouvaient dans cette maison: tous étaient ivres, les deux pères et les deux fils; cependant ils voulaient boire encore: les malheureux n'avaient pas encore atteint cette dernière période de l'ivresse, durant laquelle l'homme, transformé en une masse inerte, n'a plus même la conscience de son existence; et c'était à ce nec plus ultra de l'ivresse qu'ils voulaient arriver. Mais comment faire, quels moyens employer pour satisfaire cette envie? il ne leur restait pas un sou, ou plutôt, pour nous servir du langage assez imagé des lieux dans lesquels nous avons conduit nos lecteurs, les toiles se touchaient! mais, oh! idée lumineuse, un des deux fils était vêtu d'une blouse. Cette blouse était à peu près neuve, et le brocanteur était là. Il est vrai que cette blouse était l'unique vêtement du malheureux enfant; mais il est avec le ciel des accommodements. L'autre fils avait aussi une blouse, vieille à la vérité; mais il avait un gilet dessous. Les deux pères tinrent conseil, et il fut décidé que celui qui avait un gilet donnerait sa blouse dépenaillée à l'autre, et que le vêtement neuf serait vendu ce qui fut fait. Une fois leur gousset garni, ces misérables prirent place à une table et se firent servir un litre d'eau-de-vie: un litre pour quatre, c'est bien peu, si surtout, voulant joindre l'éloquence du geste à celle de la parole, on en renverse une partie en se démenant: c'est ce qui arriva. Pour recueillir le précieux liquide répandu sur la table, l'un des deux vieux chiffonniers se servit de son bras, et le dommage fut réparé sans grande perte.
Quelques instants après, en voulant allumer sa pipe, cet homme, qui commençait à ne plus pouvoir se tenir sur ses jambes (un second litre avait été absorbé, et les deux enfants étaient déjà sous la table), laissa tomber sur sa blouse imprégnée d'alcool, l'allumette dont il venait de se servir: le feu prend à ses vêtements; effrayé, il se rapproche de son camarade, auquel il communique l'élément destructeur. Vous croyez peut-être que le propriétaire de l'établissement va porter des secours à ces misérables? quelle erreur est la vôtre! il a vraiment bien d'autres chats à fouetter; il se contente de les jeter dans la rue, et du seuil de sa porte, il les regarde en riant bêtement se rouler dans le ruisseau de la rue des Marmouzets, afin d'éteindre les flammes qui menacent de les dévorer.
En face est située la maison Auguste. C'est dans cette maison que les femmes de la maison Muraille mènent boire du vin les pauvres diables avec lesquels elles viennent de boire de l'eau-de-vie chez ce dernier. Le changement de boisson les étourdit, et, lorsqu'ils sont totalement privés de sens, elles les...
Lorsque ces femmes ne trouvent pas de chalands dans les lieux qu'elles fréquentent habituellement, elles rôdent sur les ponts et sur le quai aux Fleurs: malheur, trois fois malheur à ceux qui, séduits par les charmes équivoques de ces fallacieuses Syrènes, les accompagnent dans les sombres cabarets de la rue du Haut-Moulin; ce n'est que dépouillés de leurs plus belles plumes qu'ils sortiront du guêpier dans lequel ils se seront fourrés.
Les individus qui fréquentent habituellement tous ces lieux infâmes ne dînent que rarement et ne déjeunent jamais. Quoi qu'il en soit, des spéculateurs se sont aperçus qu'il était encore possible de gagner quelques sous en leur vendant la maigre pitance dont ils se contentent; et les sieurs André et François ont ouvert pour eux, le premier rue du Haut-Moulin, le second rue de la Tacherie, deux officines culinaires. L'hôte chez lequel Gilblas de Santillanne fit son premier repas, après sa sortie de la maison paternelle, était un Carême, comparativement à ces deux desservants de Comus. Qu'est-ce en effet, que des filets de mulets et une omelette aux craquelins, comparés aux mets fantastiques dont se nourrit la plèbe parisienne? Ecoutez: lorsque les chaleurs de l'été sont un peu plus fortes qu'à l'ordinaire, l'administration municipale fait visiter les laboratoires de MM. les charcutiers, bouchers, marchands de volailles et de poissons de Paris, et toutes les viandes qui ne paraissent pas aux examinateurs d'une fraîcheur convenable, sont saisies pour être jetées pendant la nuit dans les eaux vannes de Montfaucon et de la Petite-Villette. Eh bien! malgré toutes les précautions de la police, ces viandes sont repêchées, et c'est de ces ignobles aliments (nous aimons cependant à croire que l'on veut bien prendre la peine de les laver) que se nourrissent des misérables qui se sont abreuvés toute la journée de cette eau-de-vie dont nous avons indiqué la composition. Et que l'on ne nous accuse pas de nous servir de couleurs trop sombres, ce que nous venons de dire est vrai, trop vrai malheureusement; oui, nous avons vu des hommes se repaître d'aliments qu'au même instant des chiens ont refusé; et cela dans la capitale du monde civilisé à quelques pas de distance du Louvre, de la préfecture de la Seine et de la préfecture de police!
Le Drapeau tricolore et le Cassis sont principalement fréquentés par des mendiants, des marchandes à éventaire de la place Maubert, des marchandes de cartons et des prostituées. Après avoir visité ces deux établissements, il faut s'arrêter quelques instants rue des Noyers, chez Sifflet, distillateur, avant d'arriver chez Paul Niquet.
Le nom de Paul Niquet est un nom célèbre parmi les plus célèbres; aussi nous avons en à Paris le grand et le petit Paul Niquet. Dans plusieurs villes des départements, à Alger même, on a fondé des établissements sous le patronage du nom de Paul Niquet; mais l'ancien, le véritable Paul Niquet est celui de la rue aux Fers; c'est aussi celui dont nous allons dire quelques mots.
Cet établissement est actuellement tenu par le sieur Feillieux. Paul Niquet, à ce qu'on assure, est maintenant un riche bourgeois, aimé et considéré dans le quartier qu'il habite, à cheval sur la morale, et qui ne peut souffrir les ivrognes. L'ingrat! il a donc oublié que s'il est aujourd'hui quelque chose, c'est aux ivrognes qu'il doit en rendre grâce. Quoi qu'il en soit, la maison Paul Niquet a conservé sa physionomie primitive. Une lanterne placée au-dessus de la baie d'une étroite et longue allée indique aux passants l'entrée de cet établissement; vous croyez peut-être que cette allée va vous conduire dans une salle aérée en été, convenablement chauffée en hiver: erreur, profonde erreur; le comptoir, garni d'un appareil semblable à celui du grand Saint-Michel, est tout simplement placé dans l'un des angles d'une petite cour que l'on a couverte d'un châssis vitré. Il n'y a ni tables ni bancs chez le successeur de Paul Niquet; il faut que les ivrognes y boivent debout devant le comptoir. Il est inutile d'ajouter que l'eau-de-vie et les liqueurs qu'on y consomme ne sont pas d'une qualité supérieure à celles des établissements du même genre.
A partir de dix heures du soir, des hommes et des femmes sans asile, voleurs et voleuses, mais voleurs et voleuses de bas étage, des ouvriers débauchés, des souteneurs de filles et d'ignobles prostituées, auxquels viennent se mêler un peu plus tard quelques honnêtes habitants des campagnes qui avoisinent Paris, se réunissent chez le successeur de Paul Niquet. Ceux qui ont quelques sous boivent incontinent, ceux dont les poches sont vides, semblables à ces hérons qui, perchés sur leurs longues pattes, attendent sur le bord d'une rivière qu'ils puissent happer un petit poisson au passage, attendent, le dos appuyé contre la muraille qui fait face au comptoir, la venue de quelqu'un qui leur procure les moyens de se rafraîchir. C'est ce qui ne manque pas d'arriver; la maison Paul Niquet, étant la plus connue de toutes celles du même genre qui existent à Paris, est accidentellement fréquentée par tous les étrangers qui veulent connaître les mœurs de la populace parisienne, par ceux des habitants de Paris qui, à la suite d'un souper qui s'est terminé tard, ou plutôt de bonne heure, veulent passer à flâner le reste de la nuit, et par MM. les étudiants en droit et en médecine de première année, charmés à ce qu'il paraît de pouvoir passer là quelques heures en mauvaise compagnie. Les pauvres diables dont nous venons de parler se glissent parmi ces hôtes aristocrates de la maison Paul Niquet, auxquels ils servent de bénévoles Cicerones; ils leur racontent les chroniques du lieu et l'histoire des habitués les plus remarquables; enfin ils font tant et si bien qu'ils attrapent un verre d'eau-de-vie à celui-ci, une pipe de tabac à celui-là, une pièce de deux sous à cet autre, tant et si bien enfin que lorsque le jour arrive, ils sont, oh! félicité suprême! aussi gris, si ce n'est plus, que leurs camarades mieux argentés.
L'arrivée des garçons tailleurs, chez le successeur de Paul Niquet, est saluée par des cris de joie et des acclamations amicales; et vraiment il y a bien de quoi; toute la société va pouvoir se rafraîchir sans qu'il lui en coûte rien. Ces messieurs qui sont arrivés vers minuit en hurlant des refrains de chansons patriotiques, feront servir, après avoir compté le nombre des personnes qui se trouvent devant le comptoir, autant de petits verres de liqueurs qu'ils auront trouvé d'individus; puis ils choqueront leurs verres contre celui des vagabonds et des filous qu'ils se font un plaisir de régaler. Si par hasard quelques-uns de ces derniers ont été oubliés, ils s'approchent de messieurs les tailleurs qu'ils traitent de citoyens, et de suite ils sont admis à prendre leur part de cette bienheureuse rosée de petits verres, rosée cent fois plus précieuse à leurs yeux que ne l'était à ceux des Hébreux celle de la manne du désert!
Le lecteur sait sans doute que les garçons tailleurs sont pour la plupart de très-farouches républicains: pourquoi sont-ils républicains? ils n'en savent rien. Le fait est qu'ils le sont; et c'est chez le successeur de Paul Niquet qu'ils viennent faire de la propagande; c'est parmi la tourbe infâme dont nous avons énuméré les éléments, qu'ils viennent recruter les soutiens futurs de l'édifice républicain; hélas! hélas! pardonnez leur faute, grand Dieu, ils ne savent ce qu'ils font.
Lorsqu'un homme d'honnête apparence, mais dont le cerveau paraît un peu échauffé, arrive seul dans cet Eldorado de la crapule parisienne, et que, pour payer ce qu'il vient de se faire servir, il jette sur le comptoir une pièce de cinq ou de deux francs, les petits verres arrivent pour une bonne partie de la galerie, sans qu'il ait besoin de les commander; des officieux le feront pour lui, car les garçons ne peuvent s'en prendre qu'à celui qui possède; où il n'y a rien, le roi perd ses droits. Ce vieux proverbe reçoit tous les jours, ou plutôt tous les soirs, chez le successeur de Paul Niquet, de nombreuses applications.
On a disposé pour les gens comme il faut, qui veulent passer chez le successeur de Paul Niquet une partie de la nuit, une petite salle assez propre, à laquelle on n'arrive qu'en traversant le comptoir, et de laquelle on peut tout voir sans être vu. Le droit d'entrer dans cette salle se paye assez cher: il est vrai qu'une fois qu'on y est, on ne court pas le risque d'avoir maille à partir avec la police, tandis que ceux qui restent debout devant le comptoir peuvent à chaque instant être arrêtés par les rondes de nuit; mais comme les heures du passage de ces rondes sont à peu près connues, sitôt qu'elles sonnent toute cette population nocturne se disperse comme une volée de perdrix au coup de fusil du chasseur.
Et maintenant que nous nous sommes sauvés de chez Paul Niquet, afin d'éviter d'être pris par la patrouille grise, entrons, s'il vous plaît, chez Charles Chantôme, rue Aubry-le-Boucher: quel lieu infect, et quelles ignobles physionomies! D'où sortent, bon Dieu! ces hommes dépenaillés, au teint couleur de cendre, au regard sinistre; ces femmes qui de leur sexe n'ont conservé que l'habit, qui hurlent des refrains obscènes, qui se disputent et se battent, qui fument et qui boivent de l'eau-de-vie? Est-ce qu'il y a eu dans la vie de tous ces gens-là des jours d'innocence et de pureté? Nous ne le croyons pas; il faut qu'ils soient nés dans l'atmosphère où nous les rencontrons, puisqu'ils y respirent et qu'ils y paraissent très à leur aise. Mais quels sont ces hommes? des malheureux; oh! non; la misère honnête, quelque affreuse qu'elle soit, n'a pas cet aspect sordide et repoussant: c'est le vice et non pas la pauvreté qui a imprimé son cachet sur le front de ces hommes et de ces femmes. En effet, la maison Charles Chantôme est l'égout dans lequel toutes celles dont nous venons de parler déversent le trop plein de leur population de voleurs et d'assassins.
Nos lecteurs doivent être fatigués de la promenade assez longue qu'ils viennent de faire dans toutes ces sentines impures: hâtons-nous donc de terminer; mais avant, qu'ils nous permettent de leur adresser quelques questions, dont la solution, nous l'avouons en toute humilité, a jusqu'ici échappé à notre perspicacité et auxquelles sans doute ils ne pourront répondre d'une manière satisfaisante.
Pourquoi l'administration municipale tolère-t-elle l'existence d'établissements semblables à ceux dont nous venons de parler? établissements qui doivent donner aux étrangers qui visitent notre capitale une bien triste idée de nos mœurs, et qui ne sont en réalité que des écoles de rapine et de débauche, ouvertes à tous venants.
Mais est-il possible de fermer ces établissements sans blesser la liberté du commerce? Nous concevons parfaitement que le gouvernement couvre de sa protection, qu'il accorde toutes les garanties imaginables au plus petit, aussi bien qu'au plus grand commerce; mais faut-il donner le nom de commerce à l'industrie de ces individus, pourvoyeurs patentés des bagnes et de l'échafaud (et que l'on ne trouve pas cette expression trop forte; plus d'un crime, dont les auteurs, à l'heure qu'il est, subissent les conséquences, a été inspiré par le vin du grand bal Chicard, ou l'eau-de-vie de Charles Chantôme), qui vendent aux misérables enfants perdus de notre civilisation les infernales drogues qui abâtardissent les générations, les abrutissent et les rendent capables de commettre tous les crimes? Et puis d'ailleurs, nous n'exigeons pas absolument qu'on ferme ces maisons; nous savons bien qu'il faut à la police des viviers bien poissonneux, dans lesquels elle puisse de temps à autre jeter ses filets; nous savons aussi qu'il n'est corps si sain, et Dieu sait si celui de notre vieille société n'est pas tant soit peu malade; nous savons, disons-nous, qu'il n'est corps si sain auquel il ne faille de temps à autre poser des exutoires. Laissons donc, si nous ne pouvons faire autrement, subsister toutes ces maisons; mais, pour Dieu, qu'elles soient surveillées avec plus de soin qu'elles ne le sont? Pourquoi, par exemple, ne seraient-elles pas considérées du même œil que les maisons de prostitution, de sorte qu'il serait permis de les fermer instantanément lorsqu'elles paraîtraient trop dangereuses? Ne pourrait-on pas enfin leur enlever la faculté de débiter les liquides pernicieux dont les mauvais effets sont incalculables?
(B) Le vol à la tire est très-ancien et a été exercé par de très-nobles personnages; c'est sans doute pour cela que les tireurs se regardent comme faisant partie de l'aristocratie des voleurs et comme membres de la haute pègre, qualités que personne au reste ne songe à leur contester.
Le Pont-Neuf était autrefois le rendez-vous des tireurs de laine et des coupeurs de la bourse qu'à cette époque les habitants de Paris portaient suspendue à la ceinture de cuir qui entourait leur corps. Ces messieurs, qui alors étaient nommés Mions de Boulles, ont compté dans leurs rangs, le frère du roi Louis XIII, Gaston d'Orléans, le poète Villon, le chevalier de Rieux, le comte de Rochefort, le comte d'Harcourt et plusieurs gentilshommes de premières familles de la cour, ils exerçaient leur industrie à la face du soleil et sous les yeux du guet qui ne pouvait rien y faire, c'était le bon temps! Mais maintenant les grands seigneurs qui peuvent puiser à leur aise dans la caisse des fonds secrets, ce qui est moins chanceux et surtout plus productif que de voler quelques manteaux râpés ou quelques bourses étiques ont laissé le métier aux manants.
Les tireurs sont toujours bien vêtus, quoique par nécessité ils ne portent jamais de cannes, ni de gants à la main droite; ils cherchent à imiter les manières et le langage des hommes de bonne compagnie, ce à quoi quelques-uns d'entre eux réussissent parfaitement. Les tireurs, lorsqu'ils travaillent, sont trois ou quelquefois même quatre ensemble, ils fréquentent les bals, concerts, spectacles, enfin tous les lieux où ils espèrent rencontrer la foule. Au spectacle leur poste de prédilection est le bureau des cannes parce qu'au moment de la sortie il y a toujours là grande affluence, ils ont des relations avec presque tous les escamoteurs et chanteurs des rues qui participent aux bénéfices de la tire. Rien n'est plus facile que de reconnaître un tireur, il ne peut rester en place, il va et vient, il laisse aller ses mains à l'aventure mais de manière cependant à ce qu'elles frappent sur les poches on le gousset dont il veut approximativement connaître le contenu. S'il suppose qu'il vaille la peine d'être volé, deux compères que le tireur nomme ses nonnes, ou nonneurs se mettent chacun à leur poste, c'est-à-dire près de la personne qui doit être dévalisée, ils la poussent, la serrent jusqu'à ce que l'opérateur ait achevé son entreprise. L'objet volé passe entre les mains d'un troisième affidé, le coqueur, qui s'éloigne le plus vite possible, mais, cependant sans affectation.
Il y a parmi les tireurs des prestidigitateurs assez habiles pour en remontrer au célèbre Philippe lui-même, et les grands hommes de la catégorie sont doués d'un sang-froid vraiment remarquable et qui ne se dément jamais.
Méfiez-vous, lecteurs, de ces individus qui lorsque tout le monde sort de l'église ou du spectacle, cherchent à y entrer; tordez le gousset de votre montre, n'ayez jamais de bourse, une bourse est le meuble le plus inutile qu'il soit possible d'imaginer, on peut perdre sa bourse et par contre-coup tout ce qu'elle contient, si au contraire vos poches sont bonnes, vous ne perdrez rien et dans tous les cas la chute d'une pièce de monnaie peut vous avertir du danger que courent ses compagnes. Ne mettez rien dans les poches de votre gilet; que votre tabatière, que votre portefeuille soient dans une poche fermée par un bouton; que votre foulard soit dans votre chapeau et marchez sans craindre les tireurs.
(C) Presque tous les careurs sont des Bohémiens, des Italiens ou des Juifs, hommes ou femmes, ils se présentent dans un magasin achalandé, et après avoir acheté ils donnent en payement une pièce de monnaie dont la valeur excède de beaucoup celle de l'objet dont ils ont fait l'acquisition; tout en examinant la monnaie qui leur a été rendue, ils remarquent une ou deux pièces qui ne sont pas semblables aux autres, les anciennes pièces de vingt-quatre sous, les écus de six francs à la vache ou au double W, les pièces de cinq francs d'Italie, de Sardaigne, etc., sont celles qu'ils remarquent le plus habituellement parce que l'on croit assez généralement qu'il y a dans ces pièces de monnaie une certaine quantité d'or, et que cette croyance doit donner à la proposition qu'ils ont l'intention de faire une certaine valeur: «Si vous aviez beaucoup de pièces semblables à celles-ci, nous vous les prendrions en vous donnant un bénéfice, disent-ils.» Le marchand séduit par l'appât du gain se met à chercher dans son comptoir et quelquefois même dans les sacs de sa réserve des pièces telles que le careur en désire, et si pour accélérer la recherche, le marchand lui permet l'accès de son comptoir, il peut être assuré qu'il y puisera avec une dextérité vraiment remarquable.
Les careurs ont dans leur sac plusieurs ruses dont ils se servent alternativement, mais un échange est le fondement de toutes, au reste il est très-facile de reconnaître les careurs, tandis qu'on ouvre le comptoir, ils y plongent la main comme pour aider au triage et indiquer les pièces qu'ils désirent, si par hasard le marchand a besoin d'aller dans son arrière-boutique pour leur rendre sur une pièce d'or, ils le suivent et il n'est sorte de ruses qu'ils n'emploient pour parvenir à mettre la main dans le sac.
Que les marchands se persuadent bien que les anciennes pièces de vingt-quatre sous, les écus de six francs à la vache ou au double W, ainsi que les monnaies étrangères, n'ont point une valeur exceptionnelle, qu'ils aient l'œil continuellement ouvert sur les inconnus hommes, femmes ou enfants qui viendraient sous quel prétexte que ce soit, leur proposer un échange et ils seront à l'abri de la ruse des plus adroits careurs.
Il y a parmi les careurs, comme parmi tous les autres voleurs, des nourrisseurs d'affaires, ces derniers pour gagner la confiance de celui qu'ils veulent dépouiller, lui achètent jusqu'à ce que le moment opportun soit arrivé, des pièces cinq ou six sous au-dessus de leur valeur réelle.
Les Romanichels citent parmi les célébrités de leur corporation, deux careuses célèbres, la Duchesse et la mère Caron, avant d'exercer ce métier, ces femmes servaient d'éclaireurs à la bande du fameux Sallambier, chauffeur du Nord, exécuté à Bruges avec trente de ses complices.
(D) Vol à l'intérieur et à l'étalage des boutiques.
(E) Ainsi que nous l'avons déjà dit: Le chanteur est un voleur qui fait contribuer un individu en le menaçant de mettre le public ou l'autorité dans la confidence de sa turpitude. Si quelquefois de très-braves gens n'étaient pas les victimes des chanteurs, on pourrait sans qu'il en résultât un grand mal, laisser ces derniers exercer paisiblement leur industrie, car ceux qu'il exploitent ne valent guère plus qu'eux; ce sont des ces hommes que les lois du moyen âge, lois impitoyables, il est vrai, condamnaient au dernier supplice de ces hommes dont toutes les actions, toutes les pensées sont un outrage aux lois imprescriptibles de la nature; de ces hommes enfin que l'on est forcé de regarder comme des anomalies, si l'on ne veut pas concevoir une bien triste idée de la pauvre humanité.
Les chanteurs ont à leur disposition de jeunes garçons doués d'une jolie physionomie qui s'en vont tourner autour de tel financier, de tel noble personnage et même de tel magistrat, qui ne se rappelle de ses études classiques, que les odes d'Anacréon à Bathylle et les passages des Bucoliques de Virgile adressés à Alexis, si le pantre mord à l'hameçon, le Jésus le mène dans un lieu propice et lorsque le délit est bien constaté, quelquefois même lorsqu'il a déjà reçu un commencement d'exécution arrive un agent de police d'une taille et d'une corpulence respectable: «Ah! je vous y prends, dit-il; suivez-moi chez le commissaire de police.» Le Jésus pleure, le pécheur supplie: larmes, prières sont inutiles. Le pécheur offre de l'argent, le faux agent de police n'est pas incorruptible, tout s'arrange moyennant finance et il n'est plus question de procès-verbal.
Ce n'est pas toujours de cette manière que procèdent les chanteurs, c'est quelquefois le frère ou le père supposé du jeune homme qui joue le rôle de l'agent de police, cette dernière manière de procéder qui entraîne en cas de malheur une pénalité moins forte, puisqu'au délit principal ne se joint pas celui d'usurpation de fonctions, est même la plus usitée.
Beaucoup de gens bien certains qu'ils avaient à faire à des fripons, ont cependant financé; s'ils s'étaient plaint, les chanteurs il est vrai, auraient été punis, mais la turpitude des plaignants aurait été connue, ils se turent et firent bien.
Une petite maison de l'allée des Veuves, voisine du bal Mabille, est habitée depuis plusieurs années par le nommé S... dit L..., qui exerce depuis très-longtemps à Paris le métier de chanteur, sans que jamais la police ait trouvé l'occasion de lui chercher noise, ses confrères, admirateurs enthousiastes de son audace et de son adresse, l'ont surnommé le Sophano des chanteurs.
(F) Le mot charriage dans le langage des voleurs est un terme générique qui signifie voler un individu en le mystifiant, les charrieurs sont donc en même temps voleurs et mystificateurs, et presque toujours ils spéculent sur la bonhomie d'un fripon qui n'exerce le métier que par occasion; ils vont habituellement deux de compagnie, l'un se nomme l'Américain, et l'autre le Jardinier. Le Jardinier aborde le premier individu dont l'extérieur n'annonce pas une très-vaste conception, et il sait trouver le moyen de lier conversation avec lui; tout a coup ils sont abordés par un quidam richement vêtu qui s'exprime difficilement et qui désire être conduit, soit au Jardin du Roi, soit au Palais-Royal, soit à la plaine de Grenelle, pour y voir le petite foussillement bien choli, mais toujours à un lieu très-éloigné de l'endroit où on se trouve, il offre en échange de ce léger service une pièce d'or, quelquefois même deux, il s'est adressé au Jardinier et celui-ci dit à la dupe: «Puisque nous sommes ensemble nous partagerons cette bonne aubaine, conduisons cet étranger où il désire aller, cela nous promènera.» On ne gagne pas tous les jours dix ou vingt francs en se promenant, aussi la dupe se garde bien de refuser la proposition, les voilà donc partis tous les trois pour leur destination.
L'étranger est communicatif. Il raconte son histoire à ses compagnons; il n'est que depuis peu de jours à Paris, il était au service d'un riche étranger qui est mort en arrivant en France et qui lui a laissé beaucoup de pièces jaunes qui n'ont pas cours à Paris, et qu'il voudrait bien changer contre des pièces blanches, il donnerait volontiers une des siennes pour trois et même deux de celles qu'il désire.
La dupe trouve l'affaire excellente, il y a cent pour cent à gagner à un pareil marché; il s'entend avec le Jardinier et il est convenu qu'ils duperont l'Américain. «Mais dit le Jardinier, les pièces d'or ne sont peut-être pas bonnes. Il faut aller les faire estimer.» Ils font comprendre cette nécessité à l'étranger qui leur confie une pièce sans hésiter, et ils vont ensemble chez un changeur qui leur rend quatre pièces de cinq francs en échange d'une de vingt, ils en remettent trois à l'Américain qui paraît parfaitement content, et ils en partagent une; les bons comptes font les bons amis, l'affaire est presque conclue l'Américain étale ses rouleaux d'or, qu'il met successivement dans un petit sac fermé par un cadenas.
—Vous âvre fait estimer mon bièce d'or, dit-il alors, moi fouloir aussi savoir si fotre archent il être pon.
—Rien de plus juste répond le Jardinier.
L'Américain ramasse toutes les pièces de cinq francs du pantre, et sort accompagné du Jardinier, soi-disant pour aller les faire estimer. Il va sans dire qu'il a laissé en garantie le petit sac qui contient ses rouleaux d'or.
Le pantre est tout à fait tranquille; il attend paisiblement dans la salle du marchand de vin, chez lequel il s'est laissé entraîner qu'il plaise à ses deux compagnons de revenir; il attend une demi-heure, puis une heure, puis deux, puis les soupçons commencent à lui venir, il ouvre enfin le sac dans lequel, au lieu de pièces d'or, il ne trouve que des rouleaux de monnaie de billon.
(G) Les cambriolleurs travaillent rarement seuls; lorsqu'ils préméditent un coup, ils s'introduisent trois ou quatre dans une maison, et montent successivement à tous les étages; l'un d'eux frappe aux portes, si personne ne répond c'est bon signe et l'on se dispose à opérer aussitôt, pour se mettre en garde contre toute surprise, pendant que l'un des associés fait sauter la gâche ou jouer le rossignol, un autre va se poster a l'étage supérieur et un troisième à l'étage au-dessous.
Lorsque l'affaire est donnée ou nourrie, un des voleurs se charge de filer (suivre) la personne qui doit être volée, dans la crainte qu'un oubli ne la force à revenir au logis, s'il en est ainsi, celui qui est chargé de cette mission, la devance et vient prévenir ses camarades, qui peuvent alors s'évader avant le retour du mezières (du bourgeois).
Si tandis que les cambriolleurs travaillent quelqu'un monte ou descend, et qu'il désire savoir ce que font dans l'escalier ces individus qu'il ne connaît pas, on lui demande un nom en l'air, une blanchisseuse, une sage-femme, une garde-malade. Dans ce cas, le voleur qui interroge ou qui est interrogé, balbutie plutôt qu'il ne parle, il ne regarde pas son interlocuteur et, empressé, de lui livrer passage il se range contre la muraille et tourne le dos à la rampe.
Si les voleurs savent que le portier est vigilant et s'ils présument que le vol consommé ils auront de gros paquets à sortir, l'un d'eux entre et en en tenant un sous le bras, ce paquet comme on le pense bien ne contient que du foin qui est remplacé lorsqu'il s'agit de sortir par les objets volés.
Quelques cambriolleurs se font accompagner dans leurs expéditions, par des femmes portant une hotte ou un panier de blanchisseuse, dans lesquels les objets volés peuvent être facilement déposés, la présence d'une femme sortant d'une maison et surtout d'une maison sans portier avec un semblable attirail, est donc une circonstance qu'il est important de remarquer, si surtout l'on croit voir cette femme pour la première fois.
Il y a aussi les cambriolleurs à la flan (voleurs de chambre au hasard) qui s'introduisent dans une maison sans avoir auparavant jeté leur dévolu; ces improvisateurs ne sont sûrs de rien, ils vont de porte en porte, où il y a, ils prennent: où il n'y a rien le voleur comme le roi perd ses droits. Le métier de cambriolleur à la flan, qui n'est exercé que par ceux qui débutent dans la carrière, est très-périlleux et très-peu lucratif.
Les meilleurs moyens à employer pour mettre les cambriolleurs dans l'impossibilité de nuire, est de tenir toujours la clé de son appartement dans un lieu sûr, ne la laissez jamais à votre porte, ne l'accrochez nulle part, ne la prêtez à personne même pour arrêter un saignement de nez; si vous sortez prenez votre clé sur vous; cachez vos objets les plus précieux, cela fait, laissez à vos meubles toutes vos autres clés, vous épargnerez aux voleurs la peine d'une effraction qui ne les arrêterait pas, et à vous le soin de faire réparer le dégât que sans cela ils ne manqueraient pas de faire.
Les plus dangereux cambriolleurs sont sans contredit les nourrisseurs; on les nomme ainsi parce qu'ils nourrissent des affaires. Nourrir une affaire c'est l'avoir toujours en perspective en attendant le moment le plus favorable pour l'exécution. Les nourrisseurs, qui n'agissent que lorsqu'ils ont la certitude de ne point faire coup fourré, sont ordinairement de vieux routiers qui connaissent plus d'un tour, ils savent se ménager des intelligences dans la place, au besoin même l'un d'eux y vient loger et attend pour commettre le vol qu'il eût acquis dans le quartier qu'il habite, une considération qui ne permette pas aux soupçons de s'arrêter sur lui, ce dernier n'exécute presque jamais, il se borne seulement à fournir aux exécutants tous les indices qui peuvent leur être nécessaire, souvent même il a la précaution de se mettre en évidence lors de l'exécution afin que sa présence puisse en temps opportun servir à établir un alibi incontestable.
Ce sont ordinairement de vieux voleurs qui travaillent de cette manière, le plus célèbre fut un nommé Godé, dit Marquis, dit Capdeville, encore aujourd'hui au bagne de Brest où il subit une condamnation à perpétuité.
Les vols de chambre sont ordinairement commis les dimanches et jours de fêtes.
(H) Les roulottiers appartiennent presque tous aux dernières classes du peuple et leur costume est presque toujours semblable à celui des commissionnaires ou des routiers. Ils travaillent toujours plusieurs ensemble, Lorsqu'ils ont remarqué sur une voiture un objet qui paraît valoir la peine d'être volé, l'un d'eux aborde le conducteur et le retient à la tête de ses chevaux tandis que les autres débâchent la voiture et en font tomber les ballots.
En général les roulottiers procèdent avec une audace vraiment extraordinaire. Il est arrivé plusieurs fois à un roulottier fameux, le nommé Goupil, de monter en plein jour et dans le quartier des halles, sur l'impériale d'une diligence et d'en descendre une malle comme si elle lui appartenait.
Pour se mettre à l'abri des entreprises des roulottiers, il ne faut attacher les ballots derrière les voitures, ni avec des cordes, ni avec des courroies, mais avec des chaînettes de fer qui ne pourraient être touchées sans qu'une sonnette placée dans l'intérieur de la voiture ne vînt donner l'éveil aux voyageurs.
Que les camionneurs aient un chien sur leur camion, le plus méchant qu'ils pourront trouver sera le meilleur; qu'ils renoncent surtout à la détestable habitude d'aller boire un canon avec le premier individu qu'ils rencontrent.
Que les gardiens de voitures de blanchisseurs ne dorment plus sur leurs paquets de linge sale et l'industrie des roulottiers sera mise aux abois.
Les plus fameux roulottiers étaient autrefois les France; les Mouchotte, les Doré, les Cadet Herrier, les César Vioque. Ces individus et surtout le dernier, étaient capables de suivre une chaise de poste pendant plusieurs lieues; ces individus ont presque tous achevé leur existence dans les bagnes et dans les prisons. Le dernier s'est corrigé.
(I) Le costume du bonjourier ou chevalier grimpant est propre, élégant même, il est toujours chaussé comme s'il était prêt à partir pour le bal et, un sourire qui ressemble plus à une grimace qu'à tout autre chose est continuellement stéréotypé sur son visage.
Rien n'est plus simple que sa manière de procéder. Il s'introduit dans une maison à l'insu du portier ou en lui demandant une personne qu'il sait devoir y demeurer, cela fait, il monte jusqu'à ce qu'il trouve une porte à laquelle il y ait une clé, il ne cherche pas longtemps, car beaucoup de personnes ont la détestable habitude de ne jamais retirer leur clé de la serrure, le bonjourier frappe d'abord doucement, puis plus fort, puis encore plus fort, si personne n'a répondu, bien certain alors que sa victime est absente ou profondément endormie, il tourne la clé, entre et s'empare de tous les objets à sa convenance, si la personne qu'il vole se réveille pendant qu'il est encore dans l'appartement, il lui demande le premier nom venu et se retire après avoir prié d'agréer ses excuses; le vol est quelquefois déjà consommé lorsque cela arrive.
Il se commet tous les jours à Paris un grand nombre de vols au bonjour; les bonjouriers pour procéder plus facilement puisent leurs éléments dans l'Almanach du Commerce; ils peuvent donc au besoin citer un nom connu et autant que possible, ils ne s'introduisent dans la maison où ils veulent voler que lorsque le portier est absent.
Rien ne serait plus facile que de mettre les bonjouriers ainsi que tous les voleurs dans l'impossibilité de nuire; qu'il y ait dans la loge du concierge un cordon correspondant a une sonnette placée dans chaque appartement et qu'il devra tirer lorsqu'un inconnu viendra lui demander un des habitants de la maison. Qu'on ne permette plus aux domestiques de cacher la clé du buffet qui renferme l'argenterie, quelque bien choisie que soit la cachette les voleurs sauront facilement la découvrir; cette mesure est donc une précaution pour ainsi dire inutile; il faut autant que possible garder ses clés sur soi.
Lorsqu'un bonjourier a volé une assiette d'argent ou tout autre pièce plate, il la cache sous son gilet; si ce sont des couverts, des timbales, un huilier, son chapeau couvert d'un mouchoir lui sert à céler le larcin. Ainsi si l'on rencontre dans, un escalier un homme à la tournure embarrassée, tournant le dos, portant sous le bras un chapeau couvert d'un mouchoir, il est permis de présumer que cet homme est un voleur. Il serait donc prudent de le suivre jusque chez le portier et de ne le laisser aller que lorsqu'on aurait acquis la certitude qu'il n'est point ce qu'il paraît être.
(J) Les ramastiques on ramastiqueurs, comme beaucoup d'autres fripons, ne doivent leurs succès qu'à la cupidité des dupes.
Ce qui suit est un petit drame qui malgré les avertissements de la Gazette des Tribunaux, se joue encore tous les jours dans la capitale, tant il est vrai que rien n'est plus facile que de tromper les hommes lorsque l'on caresse la passion qui les domine tous, la soif de l'or.
La scène se passe sur la place publique. Les acteurs principaux examinent avec soin les allants et les venants. Enfin apparaît sur l'horizon l'individu qu'ils attendent; sa physionomie, son costume, décèlent un quidam aussi crédule qu'intéressé. L'un des observateurs l'aborde et lui adresse quelques-unes de ces questions dont la réponse doit révéler à l'interrogateur l'état des finances de l'interrogé. Si les renseignements obtenus lui paraissent favorables, il fait un signe, alors l'un de ses compagnons prend les devants et laisse tomber de sa poche une boîte ou un petit paquet, de manière cependant à ce que l'étranger ne puisse faire autrement qui de remarquer l'objet; c'est ce qui arrive en effet, et au moment où il se baisse pour le ramasser, sa nouvelle connaissance s'écrie: «Part à deux.» On s'empresse d'ouvrir le paquet à la grande joie du pantre. On y trouve ou une bague ou une épingle magnifique, un écrit accompagne l'objet et cet écrit est la Facture d'un marchand joaillier qui reconnaît avoir reçu d'un domestique une somme assez forte pour le prix de ce qu'il envoie à M. le marquis ou à M. le comte un tel. «Nous ne rendrons pas cela, dit le fripon; un marquis, un comte a bien le moyen de perdre quelque chose et nous serions de bien grands niais si nous ne profitions pas de la bonne aubaine que le ciel nous envoie.» La dupe ne pense pas autrement il ne reste donc plus qu'à vendre l'objet, voilà le difficile. Le ramastique fait observer que cela ne serait peut-être pas prudent, on ne se défait pas facilement d'un objet d'un aussi grand prix, comment faire? «Ecoutez dit enfin le fripon, vous me paraissez un honnête garçon et je vais vous donner une marque de confiance dont vous vous montrerez digne je l'espère; je vais laisser l'objet entre vos mains, mais comme j'ai besoin d'argent, vous me ferez l'avance de quelques centaines de francs, mais j'exige que vous me donniez votre adresse.» Le niais qui déjà est déterminé à garder toute la valeur de ce qu'on a trouvé s'empresse d'accepter la proposition, et dans son for intérieur il se moque de la simplicité de son compagnon; il ne cesse de rire à ses dépens que lorsqu'il a fait estimer la trouvaille par un joaillier qui lui apprend que le bijou qu'il possède vaut tout au plus quinze ou vingt francs.
Les ramastiques sont presque tous des juifs. Chacun d'eux est vêtu d'un costume approprié au rôle qu'il doit jouer. Celui qui accoste est presque toujours vêtu comme un ouvrier, le perdant se distingue par la largeur de son pantalon dont une des jambes sert de conducteur à l'objet pour le faire arriver jusqu'à terre. Quelques femmes exercent ce genre d'industrie, mais comme il est facile de le présumer elle ne s'adressent qu'à des personnes de leur sexe.
Sur vingt individus trompés par les ramastiques, dix-huit au moins donnent un faux nom et une fausse adresse, s'il est vrai que l'intention doive être punie comme le fait, nous demanderons s'il ne serait pas juste d'infliger aux dupes une punition de nature à leur servir de leçon.
Ne soyez jamais assez sot pour vouloir partager avec un homme qui trouve un objet quelconque surtout si pour cela il faut dénouer les cordons de votre bourse.
(K) Voleurs qui se lient avec une personne pour la tromper ensuite d'une manière quelconque. Tous les membres de la grande famille des trompeurs peuvent donc être nommés ainsi. Le vol du lingot, commis au préjudice du limonadier à moustaches grises (qui n'est autre qu'un personnage dont déjà plusieurs fois nous avons parlé à nos lecteurs. Ronquetti, dit le duc de Modène), est un échantillon suffisant de la manière dont procèdent les soulasses.
(L) Les Romanichels, originaires à ce qu'on assure de la Basse-Egypte, forment comme les juifs, une population errante sur toute la surface du globe, population qui a conservé le type qui la distingue mais qui diminue tous les jours et dont bientôt il ne restera plus rien.
Les Romanichels sont donc ces hommes à la physionomie orientale que l'on nomme en France, Bohémiens; en Allemagne, des Egyptiens; en Angleterre, Gypsis; en Espagne et dans toutes les contrées du midi de l'Europe, Gitanos.
Après avoir erré longtemps dans les contrées du nord de l'Europe, une troupe nombreuse de ces hommes, auxquels on donna le nom de Bohémiens sans doute à cause du long séjour qu'ils avaient fait en Bohême, arriva en France en 1427, commandée par un individu auquel ils donnaient le titre de roi et qui avait pour lieutenants des ducs et des comtes. Ces hommes étaient régis par une constitution et des lois particulières, nous citerons seulement une de ces lois qui doit être encore en vigueur, lorsqu'un Bohémien avait commis un crime quelconque (un assassinat par exemple), il portait pendant un an cilice ou chemise de laine, et après il se croyait purifié. Comme ils s'étaient, on ne sait comment procuré un bref du pape qui occupait alors le trône pontifical, bref qui les autorisait à parcourir toute l'Europe et à solliciter la charité des bonnes âmes. Ils furent d'abord assez bien accueillis et on leur assigna pour résidence la chapelle Saint-Denis. Mais bientôt ils abusèrent de l'hospitalité qui leur avait été si généreusement accordée, et, en 1612, un arrêt du parlement de Paris leur enjoignit de sortir du royaume dans un délai fixé, s'ils ne voulaient pas aller passer toute leur vie aux galères.
Les Bohémiens n'obéirent pas à cette injonction, ils ne quittèrent pas la France et continuèrent à prédire l'avenir aux gens crédules, et à voler lorsqu'ils en trouvaient l'occasion. Mais pour échapper aux poursuites qui alors étaient dirigées contre eux, ils furent forcés de se disperser; c'est alors qu'ils prirent le nom de Romanichels, nom qui leur est resté et qui est passé dans le jargon des voleurs.
Il n'y a plus en France, au moment où nous sommes arrivés, beaucoup de Bohémiens, cependant on en rencontre encore quelques-uns, principalement dans nos provinces du nord, comme jadis, ils n'ont pas de domicile fixe, ils errent continuellement d'un village à l'autre et les professions qu'ils exercent ostensiblement sont celles de marchands de chevaux, de brocanteurs ou de charlatans. Les Romanichels connaissent beaucoup de simples propres à rendre malades les animaux domestiques, ils savent se procurer les moyens de leur en administrer une certaine dose; ensuite ils viennent offrir leurs services au propriétaire de l'étable dont ils ont empoisonné les habitants et se font payer fort cher les guérisons qu'ils opèrent.
Les Romanichels ont inventé, ou du moins ont exercé avec beaucoup d'habileté, le roi à la care dont nous venons de parler, qu'ils ont nommé Cariben.
Lorsque les Romanichels ne volent pas eux-mêmes, ils servent d'éclaireurs aux voleurs. Les chauffeurs qui de l'an IV à l'an VI de la république, infestèrent la Belgique, une partie de la Hollande et la plupart des provinces du nord de la France, avaient des Romanichels dans leurs bandes.
Les Marquises (les Romanichels nomment ainsi leurs femmes) étaient ordinairement chargées d'examiner la position, les alentours et les moyens de défense des gernafles (fermes) ou pipés (châteaux) qui devaient être attaqués, ce qu'elles faisaient en examinant la main d'une jeune fille à laquelle elles ne manquaient pas de prédire un sort brillant et qui souvent devait s'endormir le soir pour ne plus se réveiller.
(M) Les premiers vols à la vanterne furent commis à Paris en 1814, lors de la rentrée en France des prisonniers détenus sur les pontons anglais, ceux de ces prisonniers qui précédemment avaient été envoyés aux îles de Rhé et de Saint-Marcouf, étaient pour la plupart d'anciens voleurs, aussi à leur retour, ils se formèrent en bandes et commirent une multitude de vols. Dans une seule nuit plus de trente vols commis à l'aide d'escalade vinrent effrayer les habitants du faubourg Saint-Germain, mais peu de temps après cette nuit mémorable, l'auteur de ce livre mit entre les mains de l'autorité judiciaire trois bandes de vanterniers fameux; la première composée de trente-deux hommes, la seconde de vingt-huit et la troisième de seize; sur ce nombre total de soixante-seize, soixante-sept furent condamnés à des peines plus ou moins fortes.
Il serait facile de mettre les vanterniers dans l'impossibilité de nuire, il suffirait pour cela à fermer à la tombée de la nuit et même durant les plus grandes chaleurs, toutes les fenêtres pour ne les ouvrir que le matin.
Les Savoyards de la bande des fameux Delzaives frères, étaient pour la plupart d'adroits et audacieux vanterniers.
Un vol à la vanterne n'est quelquefois que le préliminaire d'un assassinat: des vanterniers voulaient dévaliser un appartement situé a l'entre-sol d'une maison du faubourg Saint-Honoré; l'un d'eux entre par la fenêtre, visite le lit, ne voit personne, bientôt il est suivi par un de ses camarades et tous deux se mettent à chercher ce qu'ils espéraient trouver, mais bientôt ils aperçoivent une jeune dame endormie sur un canapé, elle avait au cou une chaîne et une montre d'or, elle roupille (elle dort) dit à son compagnon l'un des vanterniers, Delzaives, surnommé l'Ecrevisse, il faut pesciller le bogue et la bride de jonc (il faut prendre la montre et la chaîne d'or), mais si elle crible (crie), répond le second vanternier le nommé Mabou, dit l'Apothicaire, si elle crible reprend l'Ecrevisse, si elle crible on lui fauchera le colas (coupera le cou). La jeune dame qui n'était endormie qu'en apparence et qui entendait sans en comprendre le sens les paroles que prononçaient les voleurs, eut assez de prudence et de courage pour feindre de toujours dormir profondément, aussi il ne lui arriva rien.